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La prophétie des mouches – Brigitte Guilhot

LA PROPHÉTIE DES MOUCHES
Brigitte Guilhot 

Editions Jacques Flament (2019)

La quatrième de couverture de ce petit livre, La Prophétie des mouches, nous en avertit:

« Au travers de photographies que l’auteur choisit de ne pas montrer pour laisser libre cours à l’imaginaire visuel du lecteur, [l’auteure] réinvente la parole de ces êtres que la vie a projetés dans le déracinement. »

Voilà un livre qui ressemble à son auteure. En effet, Brigitte Guilhot trace et creuse son sillon, comme on laboure et travaille une terre qu’on dit difficile, ingrate et caillouteuse. C’est à la trace du sillon, à la ligne qu’il suit, au dessein qu’il révèle, aux pierres qu’il déplace, que l’on retrouve et reconnaît « le monde » d’un auteur. Celui de B. Guilhot est fidèle à lui-même, de livre en livre. C’est celui d’une âme rebelle et d’un cœur insoumis, d’une voix qui nous parle des déshérités, des damnés de la vie, de ses laissés-pour compte, ceux qui meurent de – et dans leur solitude, sans qu’on s’en aperçoive, ceux qui dorment la nuit sous les porches, ou sur les bancs des gares et des squares, c’est celui des errants sur la terre, des réfugiés chassés de chez eux par la faim et la guerre, et de ceux-là encore qui se retrouvent en prison ou dans un hôpital, pour indisposition à vivre selon les normes imposées par les règles communes et les lois de la bien-pensance. Il y est encore, et toujours question du « déracinement », celui, intérieur ou spatial, d’êtres que l’existence, la violence et les injustices du monde ont jetés dans ses marges, condamnés à l’errance, à la peine et au désarroi, ou livrés à l’anesthésie de la désespérance ou aux armes de la colère.

Le monde littéraire de B. Guilhot n’est pas celui qui pare la réalité des guirlandes des bons sentiments, la drape d’un imaginaire qui nous tromperait sur le monde réel des hommes, l’enjolive d’un fade optimisme ou d’un bête émerveillement que certains écrivains cultivent pour en masquer la dureté, jouant ainsi de l’illusion. Ce qu’écrit B. Guilhot nous prend de face et se reçoit dans la poitrine, s’insinue comme une migraine et diagnostique une maladie. Qu’elle ait choisi de consacrer ces textes brefs à ce que l’on appelle les « migrants » (ce mot que nous avons choisi, souligne-t-elle, pour mieux les tenir à distance et les penser comme des « envahisseurs »), s’inscrit dans sa démarche d’écrivaine de ne pas détourner les yeux des misères de toutes sortes dont est tissée cette réalité sociale dans laquelle nous sommes immergés, mais que nous ne voulons pas voir pour nous en protéger, essayer de nous en défendre, ou ménager notre confort de vie et de pensée.

B. Guilhot nous interpelle, nous lecteurs, et nous invite à voir : Peut-on imaginer cela, franchement, ces exodes, cette déroute et, ouvrant ses vannes de fiel à leur approche, cette indifférence collective pour eux, humains de la Terre qui sont sortis un jour d’un ventre de femme comme vous et moi et n’importe quel humain de la Terre, avec leur droit à un toit, à une protection, à de la reconnaissance, à des caresses et des baisers, à de l’amour et de la chaleur, à une mémoire collective et à une instruction, à manger à leur faim et à dormir dans des draps propres, et qui désormais agacent. Cette auteure-là ne triche pas avec les mots, elle en sait le poids et le prix de responsabilité, la charge accusatrice et, on veut bien la croire, leur modeste pouvoir d’éveiller les consciences : non, je ne triche pas avec les mots, tout comme je porte mes images avec toute l’humanité dont je suis capable pour que cessent de tels désastres, pour que des hommes, des femmes, des enfants ne soient plus jamais arrachés à leur terre, à leur maison, à leurs racines, et encore moins à leurs morts. Ces mots-là signent son engagement dans son devoir d’humanité et dans les affaires du monde, dans le flot chaotique et tragique de son histoire : Mon engagement vient de mon ventre, de mes larmes et de ma colère, celle que j’ai encore les moyens et la force d’exprimer (je devrais dire le luxe) car je mange à ma faim, je dors dans des draps propres et frais, protégée des mouches, des cafard et des odeurs de putréfaction…

Pourtant, tout ébranlés qu’ils soient par les ravages de la guerre, la cruauté de leurs bourreaux, désemparés par les misères de l’exil, tout maltraités qu’ils soient par les coups injustes du sort qui s’acharne sur eux, et adossés à leurs derniers espoirs ou acculés parfois à leurs ultimes forces, réduits à n’être plus que leur seul nom d’humains, qu’ils soient encore prisonniers de leur peur ou victimes de leur refus à la soumission d’un ordre qu’ils dénoncent, les êtres que B. Guilhot s’attache à peindre et à représenter au plus près de leur vérité, ne sont jamais de ceux qui s’abandonnent tout à fait, baissent les bras, renoncent, pactisent avec leur destin. Quelquefois, il est vrai, ne leur reste que le sentiment d’une vie qu’on ne leur a pas enlevée et ce qui persiste d’amour quand tout le reste n’est que destruction matérielle et psychique. Ainsi, dans cette scène, description d’un cliché ramené des décombres d’une ville bombardée : Elles sont seules à cet instant la mère et l’enfant, enlacées dans ce clair-obscur, car les deux aînés sont partis avec leur père, chacun accroché à une main, à la recherche de quelques nourriture […]. Elles sont seules la mère et l’enfant, dans cet instant suspendu d’extrême abandon au destin qui ne leur propose rien d’autre qu’être là, survivantes malgré tout, au milieu de ce champ de ruines, et c’est si improbable que celle et celui qui plongent leur regard hypnotisé dans cette photo décident de croire au miracle.

Pourtant, de livre en livre, c’est là encore la trace du sillon que B. Guilhot nous propose de suivre, ces êtres-là se cabrent, résistent comme ils peuvent et luttent. Ne serait-ce qu’avec les mots que l’on veut effacer de leurs lèvres, avec leurs souvenirs dont nul n’a le pouvoir de les priver, mais aussi et surtout avec cette lumière d’espérance que nul ne peut éteindre dans le cœur des hommes et qui, au plus épais de leur détresse, les garde encore debout, les faisant ainsi plus humains parmi les humains. Ainsi, encore, cette photo et cette scène qui se passe dans un camp de réfugiés, entre les barbelés : […] et la fumée qui plane au-dessus des tentes manifeste qu’on boira peut-être un café brûlant qui réchauffera les mains et le ventre, ou plutôt une mixture qui lui ressemblera de très loin. Alors, pour ces présences absentes de l’image que je devine épuisées et engourdies de sommeil, cela sera bon à prendre et à partager à l’aube d’une journée devant laquelle elles ne peuvent que s’abandonner à l’espoir insensé de leur survie en terre inconnue.

On dit, de certains livres, qu’ils sont « utiles », et c’est souvent affaire de subjectivité. Celui-là l’est, sans aucun doute. Il est de ceux qui nous questionnent, qui dérangera quelques-uns, mais ne ménage pas notre bonne conscience, nous mettant en garde à la fois contre le voile de la cécité et cet apitoiement facile auquel il est, pour souscrire à un humanisme de pacotille (et qui est conformisme moral) de bon ton de céder.

Michel Diaz, 14/02/2019

Chemins de traverse N° 45 – Décembre 2014

Le gardien du silence - couverture
Le Gardien du silence, Éditions L’Amourier, avril 2014

Recueil de nouvelles de Michel Diaz, lu par Brigitte Guilhot

Dès sa note d’introduction, Michel Diaz nous plonge dans ce qu’il nomme «  ces tâtonnements d’infirmes qui nous ouvrent ces routes étroites sur lesquelles nous avançons ». Au service de ces tâtonnements, il y a nos sens dont nous usons si maladroitement et incomplètement et, parmi eux, l’ouïe et, au cœur de l’ouïe, les sons et les silences.
« Il y a des silences fermés sur leur secret, écrit-il. Et d’autres, par lesquels un secret se révèle. Et il y a les mots de la parole qui, parfois, ne font qu’ajouter au silence un silence plus grand encore. »
Ainsi, les humains que nous sommes tentent de se comprendre à travers les mots de la parole et ne réussissent, dans le meilleur des cas, qu’à s’imaginer. Parfois, le silence parle mieux ; peut-être parce qu’il est plus audacieux ; encore faut-il avoir le courage de l’écouter pour entendre au-delà des mots et découvrir alors « une parole qui ne bruit que pour éclairer, en son centre, d’un faisceau de lumière incertain, l’espace opaque de ce qui se tait. »

L’écriture de Michel Diaz offre une savoureuse lecture, ciselée, fruitée, odorante, impertinente, ludique, profonde, nostalgique, extravagante (!), dont je déguste chaque phrase, l’imaginant, lui, l’auteur, penché sur sa feuille, peignant avec jubilation et précision chaque détail, harmonisant les rythmes, ponctuant les silences et savourant avant l’heure le plaisir de la lectrice que je suis. J’aime sentir, lorsque je découvre un texte, son auteur jubiler et son écriture me prendre dans ses filets.
C’est ce qui se passe dès les premières lignes de Garde à vue, nouvelle qui ouvre ce recueil, alors qu’Antoine Garapond « la pantoufle indolente et le pyjama nonchalant » se lève en ce matin de mai, « prometteur de lumière et de vie frissonnante », pour préparer comme chaque jour le petit-déjeuner de Luisa, sa femme encore endormie.
Mais « Il y a de ces jours qui cahotent à peine commencés », nous dit-on et, quelques minutes plus tard, lorsque deux policiers font retentir la sonnette et les premières mesures de Frère Jacques, Antoine Garapond comprend que son carnet a été retrouvé et que les ennuis vont commencer.

Dans ce texte à la fois politique et humaniste, l’humour d’Antoine Garapond – professeur d’Histoire à la retraite, sosie de Lénine dont l’histoire familiale a fait un quasi-cousin, défenseur de la dignité humaine et de la littérature censurée – côtoie la bêtise d’un juge dressé à condamner aveuglément, tandis que la poésie de la vie dont tout son être déborde se heurte de plein front à la cruauté d’une réalité sociale obscène et intraitable.
D’où son engagement. D’où son petit carnet noirci de notes rédigées hâtivement au fil de l’inspiration « dans une écriture serrée que l’on pouvait dire presque illisible » avec le projet d’un Essai édité clandestinement et distribué sous le manteau ; petit carnet malencontreusement égaré un jour de promenade et tombé entre les mains d’un mouchard, puis de la police, puis de la justice qui, après en avoir scrupuleusement décortiqué le contenu, va décider de faire taire son auteur.

Ce texte brutal, voire odieux dans ce qu’il dénonce et ce qu’il envisage de l’avenir des humains dans une société qui veut contrôler jusqu’à leur mort, est bourré de vitalité, d’humour, d’images et de digressions gambadant « comme un poulain fou dans un pré, se cabrant et ruant, repartant de plus belle » dans l’esprit de ce personnage pétillant d’intelligence, de vitalité et débordant de tendresse pour la vie elle-même – quand bien même convaincu de son impermanence – qu’est Antoine Garapond.
Et c’est dans cet entre-deux (la froide certitude du juge et la belle folie du penseur-poète engagé) que se glisse le silence, dans cette ombre de la clandestinité et de la censure dont le vieil homme pense « [qu’elle] était après tout, une belle alliée (discrète et riche de ressources, de passages secrets bruissant de pas furtifs et de mains affairées)… » car au service de la liberté de vivre, d’écrire et de parler.

Dans Le Gardien du silence qui donne son titre au recueil, Miche Diaz nous invite à partager un Voyage de Mémoire individuelle et collective, en compagnie du narrateur, un homme de 50 ans, comédien et metteur en scène de théâtre, dont le père est mort quelques mois plus tôt.
« Cet événement (la disparition de mon père), et un certain nombre de petits faits que je vis se produire et se répéter à partir de ce moment-là (et sur lesquels je ne désire pas m’appesantir) m’emplissaient d’un désespoir primaire, d’une tristesse à la fois insistante et diffuse que je n’ai jamais réussi à identifier tout à fait. »
Cette tristesse, ce désespoir, cette nostalgie aussi caressent ces pages de la première à la dernière. Tout d’abord, dans cet art déployé par l’auteur de nous replonger dans nos souvenirs de terre, d’humus, de village, d’odeurs, de lumière, de vieil homme enfin, image familière d’un grand-père, peut-être, ou d’un passant, forcément croisé un jour ou l’autre au cours de notre enfance, et qu’il dépeint ainsi :
« Il était tel qu’on me l’avait décrit, un grand bonhomme qui allait sur ses quatre-vingts ans, la stature d’un bûcheron, l’œil vif, solide encore, enraciné dans cette terre qu’il n’avait jamais quittée. »
Et plus loin :
« Il parlait, sans forcer sur sa voix, retenue et basse, juste ce qu’il fallait pour que je le comprenne, faisant des mots qu’il employait une musique grave, presque caverneuse, qui lui montait du fond de la poitrine, portée par un accent qui avait dans sa gorge le bruit sourd des galets dérangés qui gémissent et s’entrechoquent quand on descend marcher pieds nus dans le lit d’un torrent. »

Nous y sommes.
Entre ce fils/metteur en scène qui désire raviver la mémoire de ce père disparu, interné politique au camp du Carlitte l’année de ses 18 ans, et Raymond, le vieil homme, qui a érigé un musée à la mémoire de ce camp dans lequel il a été lui aussi enfermé comme ses milliers de camarades – « … républicains, espagnols, réfugiés dans l’Hexagone depuis 1939. Membres des brigades internationales. Antifascistes ou communistes suspectés d’être un danger pour la France… » –, on comprend peu à peu que la rencontre ne sera pas possible. Du moins, pas comme l’espérait le plus jeune. Car elle aura finalement lieu, cette rencontre, plusieurs mois plus tard, dans une confidence inattendue tout autant que terrible, venue du plus profond du silence et des nuits de solitude de Raymond.
De la solitude, le narrateur dit au début :
« La solitude ne m’est pas hostile. Je la trouve plutôt rassurante. J’aime bien savoir qu’elle est là… »
Tandis que le vieil homme lui répond à un moment :
« Je respecte les livres, mais il y a aussi les mots de la vraie vie, ceux qui vous sauvent du naufrage parce que quelqu’un les a dits au moment où il le fallait. (…) Moi, par exemple, vous voyez, j’aurais bien aimé, pour qu’il rende la solitude un peu supportable, que mon père me dise… je ne sais pas… mais par exemple… »
Mais son père n’était pas homme à combler cette attente.

Pour nous lecteurs, la boucle est bouclée quand l’hommage que le narrateur rend à son père – grâce à cette rencontre avec son double magnifique – offre un passage à la confidence jusqu’alors impossible de Raymond et brise enfin le silence de la mémoire. Alors, les histoires individuelles, étroitement mêlées à la Grande Histoire, inventent une musique de chair, de larmes et de consolation qui nous touche au cœur.

De la troisième nouvelle, Les quarantièmes rugissants, je ne dirai pas grand-chose, si ce n’est qu’elle est selon moi la bombe à retardement de ce recueil, son point culminant, l’audace de son auteur, la manifestation du silence croupi qui explose à un moment puis tue à petit feu, pour le reste de leur vie, les protagonistes de l’histoire.
Écrite elle aussi à la première personne, elle « met en scène » le narrateur (Samuel) et sa sœur (Agatha), faux jumeaux de quarante ans dont le père vient de mourir… « D’un imprévisible accident vasculaire que personne n’a vu venir, et lui encore moins. »  « Et, souligne Samuel, ironie du sort envers un incroyant de l’espèce la plus forcenée : le lundi de Pâques, pendant la nuit, au creux le plus secret de son sommeil, à côté de ma mère. »
Il n’y a pas que le père qui est « forcené » dans cette famille et le face-à-face entre le frère et la sœur (dont le premier affirme que la seconde est « à demi-dingue », tout en se trouvant contraint de s’interroger plus tard sur sa propre dinguerie), la veille de l’incinération du père – que je me plais à imaginer se retournant dans son cercueil planté au milieu du salon, entouré de six cierges, deux étages en dessous – , « [dans] une petite chambre sous les combles, une chambre d’appoint si on veut, un espace plutôt exigu, mais équipé d’un petit coin toilette et accueillant deux lits jumeaux, accolés presque l’un à l’autre », tient du drame familial mythique.

Encore une fois, l’écriture de Michel Diaz nous entraîne dans un jeu de dialogues à la fois jubilatoires (cet homme satisfait, coincé de partout qui essaye de garder son quant-à-soi face à une sœur voracement extrême) et une poésie brutale et belle, lorsque Agatha provoque Samuel jusqu’au bout de la nuit à coups de grandes tirades théâtrales, pour crever une fois pour toutes l’abcès du silence.
« C’est alors qu’elle a pris des airs de pythonisse, s’est mise à chuchoter :  » … Tu entends, maintenant… ce silence ?… Ce ronflement ténu… comme une fronde qui tournoie… au bout du bras immense, immense de la nuit… C’est le sang dans mes tempes, non ?…  » »
Et ce qui doit arriver, arrivera… peut-être.
Alors – on l’imagine ainsi –, le lendemain, au cul de la voiture funéraire, les crêpes noirs des veuves glisseront sur des bouches cousues et des mines de circonstance, tandis que s’étirera un lent cortège accablé par la disparition d’un père à jamais condamné au silence.
Mais l’Écrivain est là pour réveiller les morts.

« Il est tard dans la nuit quand j’écris ces lignes. »
Dans L’Invitation, l’auteur poursuit son chemin de deuil et nous emmène cette fois sur les traces de la mère. Ces lignes écrites dans la nuit après une visite « là-bas » pour s’occuper de la maison et du jardin désormais déserts – visite dont il rentre « vanné » – sont d’un réalisme ordinaire troublant.
Le portrait de la mère d’abord, si aisément reconnaissable pour le lecteur car, encore une fois, si familier quand bien même cette mère ne ressemble qu’à elle ; puis le corps du fils en sa présence, que nous imaginons planté silencieusement devant elle, à la merci de sa tyrannie domestique et dans l’attente d’instants de douceurs diffus auxquels il s’abandonne puisqu’il est si tard dans la vie de la vieille femme et qu’il en est ainsi depuis toujours.
« (…) l’amour était, pour elle, un nœud coulant passé au cou des siens, le moyen à ses yeux, en tirant sur la corde, de les tenir toujours au plus près de son cœur. »
Cette mère « éternellement nourricière », son fils, lors de ses dernières visites, a fini par l’emmener au restaurant pour la protéger de la fatigue de l’organisation d’un repas et pour se protéger lui-même d’un risque d’intoxication « [car] inspecter les entrailles de son réfrigérateur et l’avertir d’un danger possible d’empoisonnement… c’était, chaque fois, s’exposer à ses foudres et au rire qui la prenait comme on rit au « mot » d’un enfant qui croyait pourtant dire quelque chose de grave. »

Précisément, c’est la présence de l’enfant derrière l’homme ou à l’intérieur de lui qui est touchante dans ce texte ; c’est son regard sur elle qui la voit si bien et depuis si longtemps ; c’est cet enfant, cet homme, ce fils qui part à la recherche de l’image de sa mère après sa mort – « à la rencontre de son âme » – dans ce restaurant où il l’emmenait et qui l’invite à le rejoindre, non pas pour se soulager de « ce vague à l’âme sans fond » mais pour sentir enfin entre eux « cette vibration dans laquelle se tient la présence d’autrui, cette musique indéfinie, qui va de l’un à l’autre, douce et chaude, sans heurts, par frôlements, par glissements, sans froisser les feuillages de l’air, sans heurter le moindre silence. »
Et imaginer un ultime message.

Je le disais plus haut : l’Écrivain est là pour réveiller les morts. Dans cette dernière nouvelle au titre énigmatique, Portrait de l’auteur en jeune homme sur une table d’autopsie, l’auteur ne se contente pas de réveiller les morts mais il empêche celui-ci de s’endormir. Ou, peut-être, se tient-il lui-même en éveil pour, le moment venu qui viendra forcément, avoir déjà fait un bout de chemin. Ou encore, nous annonçant que tout cela est sans espoir, il nous offre un dernier tour de manège de haute volée littéraire.

Le narrateur est donc un jeune homme de 30 ans – pour autant qu’il s’en souvienne – qui se retrouve sur une table d’autopsie après un accident de moto, sans doute pour offrir à la science ses organes en parfait état de fonctionnement… « je pourrais m’avancer à dire que mon cœur battait comme une horloge suisse, que mes reins auraient pu servir d’alambic à un alchimiste, et que mes poumons étaient aussi nets qu’une nappe d’autel… »
Mais tout est anecdotique qui concerne son corps et ce qu’il vivait « avant », dont il se souvient par bribes, sans émotions mais non sans poésie… « Une bande de plage au soleil où un dauphin se décompose sur un lit de varechs, dans l’odeur de goudron des barques de pêcheurs… »

Ce texte, en vérité, est un long poème (dont, pour être franche, je n’ai su que faire à ma première lecture, lui trouvant je crois trop de mots… et dans lequel je me suis laissé immerger à la seconde) porté par deux voix : celle du jeune homme qui avait, semble-t-il, un certain goût pour l’écriture et une autre venue d’ailleurs :
« (…) cette voix dans mes oreilles, qui m’évite, quand je l’entends, de rouler mon esprit sur lui-même, de tourner ma pensée, comme ça, et de la retourner jusqu’à m’en donner le vertige. Je déteste pourtant, d’habitude, être dérangé quand je dors. »
Cette voix, donc, qui lui annonce d’entrée :
« Que cela soit clair entre nous, et sans cachotteries : ici, ton alphabet n’a plus de sens. Ton raisonnement n’a plus cours. » Avant d’entamer un long dialogue avec lui.

Ainsi, « dans cette sorte de sommeil où j’ai la bienheureuse sensation d’être sur un nuage », en écho de miroir et de mots avec son double désincarné que d’aucuns appelleraient « son âme », le jeune homme observe le monde et lui-même évoluer dans « un silence si pur que je n’entends que lui… » et, poursuivant ainsi son ultime voyage, retourne à l’origine.

Pour conclure ma lecture de ce recueil puissant et beau, nostalgique et terriblement vivant, j’ai envie de reprendre ces mots du jeune homme qui racontent mieux que personne l’Écriture de Michel Diaz et justifient à eux seuls le plaisir de la découvrir ou de la retrouver :
« Moi, j’étais obsédé par la mélodie de la langue et, en tant que lecteur, j’allais vers les auteurs chez qui je la trouvais. Les hauteurs où je supposais que j’allais la trouver. La mélodie, ce n’est ni plus ni moins, pour un auteur, qu’un gage d’immortalité… »

Brigitte Guilhot

Brigitte Guilhot – Soluble – octobre 2014

Soluble Livre

SOLUBLE –  Editions de L’Ours blanc

Roman de Brigitte Guilhot  lu par Michel Diaz

Chronique publiée dans Chemins de traverse, N° 45, décembre 2014

L’amour est-il soluble dans le désespoir ?

La dernière fois que j’ai rencontré le poète Gérard Macé, il m’a posé cette question:
« Lisez-vous des romans ? » Je lis peu de romans, aussi n’ai-je pas hésité longtemps avant de lui répondre. « Il y a trop de mots là-dedans, vous ne trouvez pas ? » a-t-il poursuivi. Ce jugement sans appel n’était pas sans nuances pourtant. En effet, ce n’est pas la longueur d’un roman qui fait qu’il y a « trop de mots ». Un texte de quelques pages peut déjà en contenir beaucoup trop; il s’agit, bien évidemment, de toute autre chose. Il s’agit de ce que l’on fait de ces mots.

En cela, le roman de Brigitte Guilhot est un objet bien singulier. Par sa brièveté sans doute (110 pages), qui lui évite de se perdre en descriptions et digressions, mais singulier aussi par son mode de narration. Composé de six chapitres aussi rapides que nerveux, correspondant à six journées, tout entier porté par une narratrice qui s’exprime à la première personne, ce roman, que l’on peut lire comme un texte arraché au silence et écrit, semble-t-il, sur le fil du rasoir, comme « en état d’urgence », est un texte qui multiplie ellipses, raccourcis narratifs, contractions, non-dits, ruptures, pointillés, sauts d’un état de l’âme à l’autre… Dégraissé de toutes choses inutiles, il se rattache moins au genre traditionnel du roman qu’au script de cinéma ou au texte théâtral monologué que l’on envisagerait de transposer sur scène, dans sa tension dramatique et sa ferveur, sans presque rien y changer.

Si je parle d’ailleurs de « texte monologué », c’est pour mieux souligner la dimension « orale » qu’il contient. Cette parole, en effet, n’est pas celle du monologue intérieur. Retranscrite après coup par la narratrice, elle est essentiellement tournée vers un destinataire auquel elle désire que ses mots parviennent, auquel elle souhaite confier sa mémoire, lui faire, avant qu’il soit trop tard, cette confession que d’autres, peut-être, qualifieraient « d’inavouable ». « C’est pour cela, Enfant, que je décide de te confier cette histoire, pour que les flots d’amour se libèrent à travers toi au lieu de te retenir dans les filets sous-marins d’une transmission avortée. »

Objet singulier aussi, que cette « confession », parole que je serais tenté de dire écrite autant que « proférée », jetée à la volée contre les murs, envahissant l’espace en éclats et brisures, singulière offrande d’amour que ces mots transmis sous la menace de la maladie et de la mort, dans la mesure où ils ne mettent aucunement l’accent sur le développement conventionnel d’une intrigue, mais misent presque essentiellement sur des états émotionnels, sur les rapports du personnage à son environnement immédiat, au chat qui l’accompagne, au silence, aux bruits, à la vie sourde des objets, à ses états physiques et psychiques, à ses vertiges vénéneux, misent sur la montée de l’intensité dramatique qui parcourt ce texte d’un bout à l’autre, nous interdisant presque d’en interrompre le fil de la lecture que l’on voudrait faire tout d’une haleine.

Cette écriture « ramassée » tient peut-être au fait que l’auteure, qui pratique aussi le genre de la nouvelle et en connaît les codes, en emprunte les éléments qui font tout l’intérêt du genre: action centrée sur un seul événement, personnages peu nombreux, raccourcis littéraires, concentration des faits et des idées, intensité dans l’émotion, plongée brève, soudaine, profonde, dans la complexité des êtres et de la vie.

Le point de départ de l’histoire qui nous est racontée ici n’a pourtant, lui, rien de singulier. Il relève d’un schéma que la littérature (romanesque, théâtrale) ou le cinéma ont déjà maintes fois exploité et qui est celui du huis clos. La quatrième de couverture nous dit l’essentiel de ce qu’il est loisible d’imaginer avant d’aborder la lecture: « Prisonnière dans sa maison bloquée sous la neige en compagnie de son chat, une femme vient d’apprendre la mort de l’homme qu’elle a aimé avec passion. »

On pressent donc déjà que ces circonstances vont introduire une sourde menace extérieure, un tourment provoqué peut-être par les lieux mêmes où le personnage est reclus, situation propre à générer la montée d’un délire d’angoisse, d’une sorte de déraison, « la grande peur de la montagne » et de la solitude, la fièvre d’un esprit condamné à tourner en rond sur lui-même, désarroi augmenté ici par la perte de l’être aimé. Narration « ramassée » ai-je dit, elliptique, et, en effet, on ne saura jamais dans quelle région de montagne cette action se déroule, ce que Rita est venue faire dans cette maison isolée, en plein hiver, à 1780 mètres d’altitude, comme on apprendra peu de choses sur les événements qui ont provoqué sa rencontre avec son amant, le poète et récidiviste taulard Astérion, coupable d’on ne sait quoi, mort dans des circonstances dont on ne saura jamais rien non plus (et dont on doutera même qu’il est vraiment mort). Mais ce texte se démarque aussi de ceux auxquels nous pouvons faire d’abord référence par le parcours particulier que le personnage de Rita, la narratrice, accomplit en elle-même et qui débouche sur ce que l’on peut appeler une « révélation ».

Mais avant d’effleurer cet aspect du roman, qui en constitue la « clé de voûte » et la finalité, il convient d’évoquer le climat dans lequel nous plonge l’auteure. Ce ne sera pas trop déflorer l’histoire que de dire qu’Astérion le poète dont Rita est éperdument amoureuse fait une soudaine et imprévisible apparition dans la maison, forteresse ou blockhaus, surgissant du néant, au moment du petit déjeuner, sous la « forme » d’une voix entendue à la radio, puis s’installe dans les lieux qu’il investit sous l’aspect d’une mouche. C’est ce dont, en tout cas, Rita semble persuadée. Et ce dont l’auteure finit par nous persuader aussi. L’anima d’Astérion, ainsi réincarnée, n’en devient pas moins cependant une présence entêtante et persécutrice. Ce ton de dérision, qui flirte avec le fantastique ou, en tout cas, avec l’irrationnel, est celui même d’un récit qui nous entraîne dans les coulisses de nos délires, dans les plis et détours d’une conscience qui semble perdre les repères du réel, s’abandonner à une forme de folie, s’aventurer dans un labyrinthe d’émotions et de réflexions où elle trouvera le fil d’Ariane qui lui permettra d’émerger au jour autre qu’elle n’y était entrée, comme régénérée, lavée de ses douleurs et libre d’elle-même. Cheminement ardu et non exempt de souffrance, de reddition et de révolte conjuguées, car il nous est permis de comprendre qu’Astérion, amant de chair, homme de mots, être complexe à l’esprit torturé, n’aura jamais été peut-être pour Rita qu’une relation essentielle et insaisissable, une présence-absence, obsédante et « persécutrice », oui, et on aurait envie d’écrire un « pervers narcissique », usant et abusant de ses pouvoirs de séduction pour mieux maintenir l’autre dans sa soumission. Le récit tout entier sera donc traversé de ce double mouvement, contradiction terrible de l’esprit, déchirement du cœur, qui consistera autant, pour Rita, à essayer de conserver ce qui persiste en elle d’amour passionnel qu’à apprendre à haïr (et peut-être à tuer) pour mieux s’en libérer. Mais « on ne revient que brisé d’un amour d’une telle puissance. » Car l’amour fou, on le sait bien, ne peut être que destructeur, qui pose sur la bouche des amants le baiser de la mort.

Je parlais plus haut de « révélation », ne trouvant pas de terme plus approprié pour désigner ce qui, au terme de l’épreuve, après qu’elle a coulé dans les fonds de soi-même, se présente à Rita au détour de sa nuit comme un recommencement de lumière. Mais il lui faudra d’abord traverser l’expérience, insoutenable de douleur, où le temps se contracte et où, dans le miroir, face à face avec elle, lui apparaîtra son visage défiguré par les affres de la vieillesse.« J’ai baissé mon regard sur mes jambes nues dont je voyais pendre la peau. Mes cuisses blêmes et couperosées s’affaissaient comme mes seins que je n’osais pas regarder et dont je sentais le poids sur mon ventre distendu. » Ce seront là les ultimes salves de la vengeance dont usera « l’esprit » possessif d’Astérion, sa présence spectrale désireuse encore de s’accaparer de la morte- vivante, décharnée, mutilée, tondue et titubante, qu’il ne peut se résoudre à abandonner au-delà de sa propre mort. Combat sauvage. Il ne reste à Rita, pour retrouver un peu de lumière et d’air pur, qu’à s’attaquer, usant de ses dernières forces, aux murs de neige qui bloquent portes et fenêtres, c’est-à-dire aux derniers remparts au-delà desquels, elle le sait, la vie existe encore. Cela suffira-t-il à mettre fin à la séquestration de son corps et de sa pensée, à ce qui s’apparente à une agonie convulsive ?… « Des images et des voix me parvenaient d’un ailleurs dont je ne percevais ni les limites ni la consistance… Je tremblais des pieds à la tête et pourtant je n’avais plus peur. Des ombres se penchaient sur moi avec une immense empathie… C’est alors que je fus transpercée par le Faisceau de la Connaissance et que me parvint l’Illumination. […] Des litres d’eau et de sang transpiraient de ma peau. »

Je ne dirai rien de la fin du roman que l’auteure, nouvelliste aussi, je l’ai dit plus haut, nous ménage sous forme de chute. Il n’en reste pas moins à dire, qu’en lisant ces derniers chapitres, on ne peut s’empêcher de penser, à propos de Rita (Sainte Rita ?), à cette série de femmes en extase qu’a dessinées Ernest Pignon-Ernest sur lequel le vers de Gérard de Nerval, les soupirs de la sainte et les cris de la fée, a eu une résonnance particulière. Y voyant une référence à Thérèse d’Avila et à la sibylle de Cumes, il a aussi relu le Cantique des cantiques et s’est lancé dans la représentation de femmes en état de « grâce mystique », frappé par le mélange qu’elles offrent, dans leurs écrits, de sensualité exacerbée et de désir de désincarnation. Ce sont ainsi, outre Sainte Thérèse, les corps de Marie-Madeleine, de Marie de l’Incarnation ou de Catherine de Sienne qu’il nous donne à contempler. Corps tordus, décharnés par les privations, le manque de sommeil, l’élan vers le divin, « suant des litres d’eau et de sang », déformés par ce qui s’entremêle de pulsion sexuelle et de douleur physique.

On imagine bien, dans cette partie du roman où le corps de Rita se déchire dans ce combat contre elle-même, Ernest Pignon-Ernest la surprenant pour en dessiner ce qui, du personnage, se dissout dans les contorsions de l’extase amoureuse et les soubresauts de la lutte.

On trouvera, dans Soluble, ce mélange de « mots d’amour et de cruauté » portés à un degré d’incandescence qui nous fait dire encore que ce texte, dans sa brièveté, sûrement même grâce à elle, contient le condensé de la passion humaine.

Michel Diaz.

Chronique publiée dans CHEMINS DE TRAVERSE N° 45 – déc. 2014