Archives de catégorie : Revue de Presse

Le verger abandonné – Michel Passelergue

LE VERGER ABANDONNÉ

Michel Diaz

Editions Musimot, 2020

Lecture par Michel Passelergue

Chronique publiée in Diérèse N° 80, Hiver-printemps 2021

         Ulysse, avant d’aborder à Ithaque, écrit à Pénélope. Une autre missive est envoyée à son père Laërte, toujours en vie selon les messages « prononcés par des bouches d’ombre ou lus dans la fumée des sacrifices ». A Télémaque, Ulysse exprime les doutes qui le tourmentent : n’est-il pas le jouet d’une légende qui fait de lui un héros, c’est-à-dire un de ceux « qui s’affublent d’un rôle glorieux, pour mieux déguiser leurs forfaits » ? Livrée « au rouleau de la vague » comme à la fantaisie des vents, chacune de ces lettres, telle une bouteille à la mer, est ballottée par les flots du temps, exposée aux tempêtes de la mémoire et de l’oubli.

         Avec Le verger abandonné, Michel Diaz nous donne à lire une fascinante Odyssée épistolaire qui, centrée sur les derniers épisodes du voyage d’Ulysse, s’écarte du récit d’Homère. Car ici, pas de retour à Ithaque, pas d’arc vengeur pour massacrer les prétendants. Au fil de ses courriers, Ulysse se remémore un passé d’errance et d’aventures. Ce qui le conduira à prendre conscience de la finitude. Vain serait l’espoir de revivre, avec son épouse, son père et son fils, dans la paix de cette île dont « le verger abandonné » symbolise depuis tant d’années  le pouvoir destructeur du temps, l’inexorable vieillissement de son être intime.

         Quelque dieu malicieux a fait surgir, dans les eaux de la Méditerranée, une île volcanique inconnue d’Ulysse comme de ses marins. Leur navire s’est échoué sur les récifs qui entourent une « barre rocheuse » inhabitée. Errant sur cette terre hostile, le voyageur perpétuel en vient à reconnaître qu’il n’est plus celui qui était parti jadis « faire son devoir de guerrier ». Il ne peut le redevenir. Le voici sur la voie du renoncement, de l’effacement de soi. « Ce qui demeure du réel, presque rien, n’est que sentier perdu qui ne monte ni de descend, où l’on marche sans avancer… » Vision pessimiste de la légende homérique ? Pas tout à fait, car Ulysse affirme jusqu’au bout sa fidélité aux siens et la ferveur première de son amour pour Pénélope. Au moment d’avouer à son épouse  qu’il lui faut maintenant « s’en aller, solitaire, pour ne plus revenir », il ajoute : « Demain sera plus doux à ton chagrin si tu sais que je cède à tes lèvres le nom de ma mémoire ».

         La densité poétique de ces lettres, leur écriture somptueuse font de ce livre de Michel Diaz une profonde méditation sur le sens de notre existence. Ce n’est pas sans raison que David Le Breton nous rappelle dans sa préface l’interrogation formulée par Edmond Jabès : « Le lieu véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable absence. »

         Michel Passelergue

Le petit train des gueules cassées – recueil collectif

Note de lecture de Brigitte Guilhot, publiée sur le blog de L’Ours blanc (Bernard Giusti), février 2021

Je me suis immergée dans « Le Petit train des Gueules cassées » – recueil collectif de 10 auteurs et 13 nouvelles – et j’en ai ramené quelques perles que je vais évoquer brièvement ici pour donner aux lectrices et lecteurs que vous êtes l’envie d’en savoir plus.

« À toute fin d’oubli » de Tristan Préal ouvre le recueil. Je savais que le thème de cette longue nouvelle était éprouvant (une enfance brisée par la mère) et sans doute autobiographique (ou alors c’est bien imité), j’avais donc un à priori de réserve. Si l’écriture n’est pas là, oh là là, je craignais le pire. Mais elle est là, précise, concise, sans pathos inutile et la construction aérée et fluide permet au lecteur de suivre ce monologue, alternant le « je » et le « tu », avec intérêt et empathie.

Extrait : « Une poupée black, des longs cheveux crépus, c’est Douce. Douce est recollée de partout, surtout au niveau du cou. Comme une prémonition de ce que sera mon propre cou quelques années plus tard : brisé.
J’ai été élevé comme une fille. Je promène ma poupée dans une mini poussette bleue. Je fais pipi assis parce que c’est plus propre.
Et puis, il y a ses crises de temps à autre, et Douce qui passe par le vide-ordures.»

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La belle « Lettre d’un inconnu » de Christian Rome est celle d’un homme éperdument et secrètement amoureux de Frida Kahlo depuis l’époque de leurs études à l’Escuela Nacional Preparatoria. Cette lettre écrite des années plus tard – alors que lui-même a eu le menton arraché et la gueule cassée par une balle tirée au cours d’un assaut militaire contre un groupe de jeunes communistes – nous plonge ou nous replonge dans la vie flamboyante de la grande artiste mexicaine dont le corps torturé et la passion pour Diego Rivera ont inspiré l’œuvre jusqu’au bout.

« Chère Frida,
J’ai longtemps hésité avant de t’écrire cette lettre. Quand je dis longtemps, c’est presque une vie entière que j’évoque. Tu ne me connais pas, mais moi si, je te connais. Et bien au-delà de la notoriété d’artiste que ton incomparable et si troublant talent de peintre t’a procuré. Tu ne peux sans doute t’en souvenir mais nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Et ces rencontres ont marqué ma vie à jamais. Si tu lis cette lettre jusqu’au bout, tu comprendras les raisons pour lesquelles j’ai mis tant d’années à oser te l’adresser. Tu comprendras aussi – en tout cas je l’espère – pourquoi tu fais partie aussi intimement de ma vie. »

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Dans « Dites-moi une chose, une seule » de Michel Diaz, un homme se souvient de la troublante rencontre faite des années plus tôt au cours d’un dîner (alors que sa femme et lui faisaient une croisière) avec un homme âgé, artiste-peintre à la carrière brillante, élégant et énigmatique. Au cœur de cette phrase qui donne son titre à la nouvelle, se niche la question obsédante et à jamais sans réponse du drame qui a brisé la vie du vieil homme.

« Avant le souper, par hasard, nous avions fait connaissance, Alice et moi, de cet homme élégant, d’apparence d’abord réservée, qui s’était présenté comme un artiste-peintre. Il avait insisté pour nous offrir nos verres, puis pour que nous partagions sa table au dîner. Nous avions accepté, renonçant à notre emplacement habituel.
(…) Après quelques échanges qui nous permirent de nous sentir mieux à l’aise, et bientôt en confiance, il se laissa aller et parla sans interruption pendant tout le repas, d’une voix égale et posée qui de temps en temps s’égayait, s’égarait dans des rires, nous racontant des histoires merveilleuses et de fines plaisanteries. Il irradiait la convivialité, celle de l’homme d’expérience, du sage. »

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Dans cette autre nouvelle, « Compte à rebours », Michel Diaz nous entraîne avec sa virtuosité habituelle à la rencontre d’un personnage visionnaire et complètement loufoque qui adresse une lettre à un animateur de radio pour deux motifs : trouver une femme et présenter les plans du vaisseau spatial qu’il a conçu et qui permettrait à l’espèce humaine d’aller explorer d’autres planètes, tirant ainsi « son épingle de l’immense merdier où elle s’est fourrée et où elle crèvera bientôt, la gueule ouverte. »

« De caractère, je me définis comme gentil, tenace, honnête, sensible, un peu timide, mais travailleur, sociable, dynamique et naturel. J’ajouterai que je ne suis ni fumeur, ni alcoolique et que je n’ai jamais touché à aucune sorte de drogues. Pour le physique, je ne suis pas Alain Delon, mais de toute façon c’est un homme auquel je n’aimerais pas ressembler. »

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Dans « Ce n’est pas tout à fait Ben… » de Sylvie Prolonge, une femme (Eudora) prend le chemin de l’aéroport, comme chaque matin, pour aller attendre son amant disparu dans un accident d’avion cinq mois plus tôt. Dans ce no man’s land dont elle connaît chaque recoin, elle observe les corps qui se retrouvent, s’enlacent, s’embrassent puis s’éloignent et, soudain, croit reconnaître Ben, tandis que le lecteur se laisse embarquer dans cette folie douce et mélancolique, délicatement écrite.

« Il se tait et sourit. On dirait qu’il ne peut lui offrir que ce silence et ce faible éclat de l’âme dans les yeux bleus. Son histoire serait moins triste s’il n’avait pas eu les yeux si bleus. Elle a l’impression qu’il marche dans une sorte de sommeil. « Ben, réveille-toi ! » Elle voudrait qu’il lui dise où il a franchi sa première frontière, le lui dire à elle qui tourne à jamais, de jour en jour, chez elle dans le globe de l’aéroport, qui va et vient sans but précis, à attendre sans fin le retour de l’homme qu’elle aime et qui faisait partie des passagers de l’avion qui a sombré en mer. Elle voudrait donner sa douleur à d’autres passagers. »

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Des sept autres nouvelles, deux sont de ma pomme de scribouilleuse :

« Pierre (regarder, c’est tuer) » raconte à la première personne du singulier l’histoire d’un jeune type de 33 ans dont le corps et le cœur ont été cassés lorsqu’il était enfant. Depuis, il met toute sa hargne à haïr le monde et lui-même avec une cruelle lucidité. Ce soir-là, dans le bar où il a l’habitude de réfugier sa solitude, il observe une femme et son amant. Plus tard dans la soirée, le regard de cette inconnue va le toucher au plus profond de lui-même ; le consolant enfin.

« J’étais donc devant cette table, la béquille enfoncée dans ma tête, lorsqu’elle est arrivée.
J’ai tout de suite remarqué ses jambes.
S’il y avait eu mort d’homme ce soir-là, j’aurais juré à la police – affamé, bastonné et à moitié aveugle sous leur lampe à la con – qu’elle portait des bas. Le seul problème c’est que, s’il y avait eu mort d’homme, c’est moi qui serais mort. Mais j’ai manqué de courage. Alors, je la regardais traverser la salle et je la voyais s’approcher. Je me disais : « Elle va s’arrêter ! ».
Mais elle continuait.
Toutes les tables étaient libres et – allez savoir pourquoi – elle est venue s’asseoir à côté de moi. »

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« Le dernier visiteur » met en scbène une vieille prostituée et sa chatte Foufoune qui coulent des jours heureux, profitant d’une retraite bien méritée « après 30 ans de bons et loyaux services ». Ce soir-là, alors qu’elles regardent tranquillement « Les enfants de la télé », on frappe à la porte.

« Alors, ma Foufoune, c’est un de mes clients qui l’a baptisée quand je l’ai eue toute petite. Ça a l’air idiot, la chatte d’une putain qui s’appelle Foufoune, mais ça lui est venu spontanément :
– Elle est mignonne comme ta foufoune !, il m’a sorti en me plantant son zob en stéréo.
Et c’était parti !
Elles s’adoraient toutes les deux, Foufoune et ma chatte. La première dormait blottie contre la seconde et quand, par hasard, j’en portais une, elle se glissait dans ma culotte.
– Sors de là, Foufoune !, je la suppliais, énervée par ses petits coups de langue râpeuse.
Mais rien y faisait. Je crois qu’elle me prenait pour sa mère et elle me tétait comme personne. Mes habitués, ça les faisait marrer et je partais à rigoler avec eux en les entretenant dans l’illusion qu’ils étaient plus malins qu’elle, alors que j’étais bien placée pour le savoir que l’experte de la bande c’était ma Foufoune. »

Brigitte Guilhot

Le verger abandonné – Silvaine Arabo

Le verger abandonné

Michel Diaz

Editions Musimot (2020)

Lecture par Silvaine Arabo, publiée dans Saraswati N° 16 (janvier 2021)

Où Michel Diaz reprend la légende d’Ulysse qu’il détourne pour en faire une sorte de héros moderne : « L’Ulysse de Michel Diaz, écrit dans sa préface David Le Breton, ne reviendra pas, il n’accomplira pas son destin premier de tuer les prétendants et de reprendre sa place au foyer avec son épouse et son fils (…) bientôt il ne reste rien de son identité première ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde dans la tentation de n’être plus personne ». La question du sens de la vie est ici posée :

« Quelle raison, dis-moi, ai-je de revenir ? Et d’ailleurs le pourrais-je encore quand bien même je le voudrais ? […] Des pensées me tourmentent. Tu as assez grandi pour que je te les dise : une fois gagné l’antipode de soi-même, on s’y accroche comme à une autre rive, même s’il porte le masque de l’exil ou de l’errance misérable, car on sait que revenir c’est déjà poser un pied dans la mort. » (Quatrième lettre à Télémaque)

Le recueil, écrit en prose, se présente sous forme de lettres envoyées à Pénélope, Laërte, Télémaque, dans lesquelles Ulysse dit son mal d’être mais aussi son amour de la nature et particulièrement des arbres :

« J’ai besoin de mes arbres, entends-tu ?… Un besoin absolu qui bat au fond de mon être comme les ailes d’un oiseau nocturne. » (Deuxième lettre à Télémaque)

Cet amour des arbres, de ses arbres, ceux qui lui permettent de s’identifier au lieu de ses origines, court dans tout le recueil comme les reprises d’une fugue mais…

« Disparaître, voilà. Disparaître de tout et de soi. Disparaître à jamais. Et s’incliner au bord du monde. Pour ne plus jamais revenir. » (Septième lettre à Pénélope)

Il y a là tout le désespoir existentiel de l’homme moderne et son interrogation désespérée face au monde, un monde dans lequel il ne se reconnaît plus et où il remet sa place en question :

« Je t’écris d’un lieu triste, inaccessible aux larmes. » (Quatrième lettre à Laërte)

« Pourtant si tout est perte ici, obstinée reconquête du Rien où se fonde l’immense gratuité de vivre, c’est que l’on marche vers soi-même, sur ce chemin qui ne serait rien d’autre que la voie des dieux. […] Espace du dedans, chambre obscure où l’on cherche à toucher sa racine pour s’abîmer dans les ténèbres de son accomplissement (…) » (Sixième lettre à Laërte)

Il y a du « jansénisme » là-dedans.

La probabilité, l’espoir d’être, au fond, sur un chemin qui mène quelque part… Il s’agit bien d’une quête spirituelle dont Ulysse prend peu à peu conscience du fond de ses abîmes… même s’il n’aime pas trop à se l’avouer et s’il lui plaît de voiler son hypothétique « accomplissement » à venir de « ténèbres ».

Une magnifique écriture, comme toujours chez Michel Diaz.

Silvaine Arabo

Né de la déchirure – Eric Barbier

Texte de Michel Diaz, cyanotypes de Laurent Dubois, Né de la déchirure, éditions Cénomane, 2015, 18€

Note de lecture publiée dans le N° 79 de Diérèse, octobre 2020

   Des arbres depuis toujours nous connaissons la sensibilité, nous savons la vie qui les anime, nous savons que rien en eux n’est figé même si souvent nous avons voulu l’oublier pour n’y voir que la matière première, nature ordonnée dans le silence des forêts.

   « L’arbre n’a d’autre défense que l’ancrage entre ciel et terre. »

   Et voici dans ces pages exposées les aventures du bleu, de par la conversation entre les photographies à la remarquable technique de Laurent Dubois, le texte-poème de Michel Diaz et le temps qui pourrait être un autre auteur de ces proses et images.

   Portraits d’arbres abattus, tronçonnés, épanchement d’un sang bleu et ce bleu aussi est un regard, en ces arbres parlent d’anciennes voix qui nous chuchotent « comme un secret confié à qui prête bien son oreille. » Le tronc à terre sera aussi notre corps secret et la source des mots, une question d’équilibre pour ces plans d’un rêve que le jour ne chassera pas : « On contemple juste ce bleu, qui apaise la faim et la soif, le couteau des questions, l’incertitude qui nous hante. »

   « Quelque chose d’entrentendu, qui n’a ni nom ni forme… », le bleu devient la première matière du rêve, une revendication qui ne peut plus se limiter à ce qui est d’abord représenté, mais l’investit, le transfigure, le réinvente et le déborde, dans toutes les dimensions du temps lui-même.

   Un livre qui ne peut se contenter de mimer « l’infinie patience de l’arbre » mais qui, inscrivant sa présence « sur la page ouverte de ses blessures », nous invite à rêver le Réel en ce qu’il a d’insaisissable.

    Eric Barbier, octobre 2020

Le Verger abandonné – Bernard Fournier

Michel Diaz, Le Verger abandonné, préface de David Le Breton, éd. Musimot, 2020.

Lecture par Bernard Fournier. Note à paraître dans le N° 77 de Poésie/première

Revisiter les mythes est une tentation littéraire des plus anciennes. Sans doute aussi vieille que les mythes eux-mêmes. Le poète contemporain trouve donc dans les légendes archaïques des éléments pour éclairer notre présent et peut-être aussi notre avenir.

Michel Diaz revient ainsi sur l’Odyssée, sur le personnage d’Ulysse, de sa femme Pénélope, de son fils Télémaque et de son père Laërte. A part ces noms, nous n’avons aucun décor, un peu de mer, peut-être, une île, rarement des dieux, et pas de guerre. C’est dire que l’Odyssée de Michel Diaz est tout intérieure. Il s’agit d’une réflexion sur la fin d’une vie, sur la fin d’un voyage, sur la fin d’une errance qui prend la forme d’un recueil épistolaire. Sept lettres à Pénélope, six à Laërte, cinq à Télémaque. Et c’est Ulysse, bien évidemment, qui parle, qui s’entretient avec ses êtres aimés.

Un lieu, cependant, se révèle important, c’est le verger d’Ulysse, mis en valeur dès le titre, dont on ne se souvient pas qu’il en soit beaucoup question dans L’Odyssée qui en est même son contraire. À part quelques évocations de fruits ou d’arbres, Homèren’est pas vraiment prolixe dans l’art de la fructification. On a là un parti pris radicalement opposé à celui d’Homère et l’on voit mal Ulysse se transformer en arboriculteur. Mais il est vrai qu’à la fin de L’Odyssée, on voit Ulysse avec une rame sur l’épaule étonner les paysans qui n’ont jamais vu la mer. Mais que fait-il après, jusqu’à la fin de sa vie ? Cultive-t-il son jardin ? La question ne se pose pas plus chez Homère que chez Diaz.

Ce verger est aussi celui du jardin d’Éden auquel on ne peut pas ne pas penser. Il est abandonné, voué aux ravages du temps ; simplement laissé à l’avenir du fils qui en fera ce qu’il voudra. Les pommes qui viendront auront toujours ce goût de la connaissance. Ce n’est plus un paradis, mais une friche prête pour l’avenir.

Michel Diaz, alors, nous propose sa propre lecture du mythe pour nous intéresser à ce verger qu’Ulysse a laissé dans son Ithaque. Il est vrai qu’Ulysse est roi dans son pays et qu’il avait pour charge de le faire prospérer. On s’interrogera à bon droit de cette « fausse route » si je puis m’exprimer ainsi, de cette déviation par rapporte à l’original, de cette déviance. Ainsi la part de liberté de l’auteur vis-à-vis du premier texte est-elle grande, que ce soit dans cette déviance ou dans la forme quand Ulysse parle par lettres interposées.

Mais alors, de quoi ce verger est-il le nom ? Il fonctionne comme une métaphore : érotique vis-à-vis de Pénélope, jardin en friches qui ne reçoit plus les soins de son maître ; mobilière vis-à-vis de Télémaque qui le reçoit en héritage ; et philosophique vis-à-vis de Laërte auprès de qui il revendique sa liberté.

Serait-il davantage amoureux de son verger que de Pénélope ? On pourrait le penser tant il avertit Pénélope que d’abord il pense à cette terre. « J’ai besoin de mes arbres, entends-tu ?… Un besoin absolu qui bat au fond de tout mon être comme les ailes d’un oiseau nocturne. » Ce sont eux qui seront le messager de ses pensées. Et pourtant Ulysse les abandonne, il laisse son verger et sa femme à la merci du temps. Et pourtant Ulysse demeure amoureux : « si faible est la distance entre nos corps malgré le temps qui nous sépare. » Il abolit l’espace. Il abolit le temps : « les années sont là, non entre nous, mais en nous rassemblés ». C’est un bel effet de style que de faire ainsi du temps non une adversité mais un atout pour le couple qui se construit au fur et à mesure des années, même si, comme Ulysse, le temps l’emporte loin du foyer. L’élément primordial demeure la fidélité de la pensée qui dépasse les frontières temporelles. C’est pourquoi c’est Ulysse l’exilé qui parle ici. L’exilé, le banni des Dieux, le rejeté des hommes. Mais pas l’oublieux.

Ces lettres s’offrent alors comme une réflexion intérieure ; Ulysse s’adresse à lui-même plutôt qu’à ses êtres chers : « Fin du jour et commencement de la solitude sont ici les bornes égales auxquelles le regard se blesse, au risque de son cri. » Bien sûr, c’est le poète qui parle derrière Ulysse et ses mots nous emmènent vers une autre odyssée, tout intérieure et tout à fait contemporaine : « le chemin qui nous mène d’un bout à l’autre n’est-il pas fait pour qu’on pose toujours les mêmes questions, qu’on sonde dans la même et toujours douloureuse recherche de Soi et de l’Autre ? … » Cette réflexion est à vrai dire universelle, intemporelle, qu’elle provienne d’Ulysse ou de Michel Diaz.

Elle se termine par cette réflexion désabusée : « Vivre, après tout, n’est sûrement rien d’autre que suivre ce chemin qui va de nulle part à nulle part. » Voyager est inutile. Inutiles sont les paysages. Vivre n’est rien et n’apporte aucune connaissance : « je n’ai pas plus appris que ce que l’on apprend à côté d’une source sans eau. » Il faudrait donc tout un livre pour aboutir à cette négation de la vie ? N’y aurait-il rien d’autre à faire qu’à imiter l’ermite et le sédentaire ? La nuit tombe, « Fin du jour et commencement de la solitude sont ici les bornes égales auxquelles le regard se blesse, au risque de son cri. » Le poète s’enferme entre les quatre coins du jour, du mur et de son esprit. La voix se brise aux angles et le cri se déchire aux fenêtres.

Dans cette chambre obscure Ulysse atteint, perçoit le monde infernal : « Car nous sommes ici du côté des fantômes, des mots qu’ils nous adressent. » Les âmes qui nous parlent et à qui nous ne savons pas répondre parce que nous ne sommes pas du même monde, nous les aimons autant qu’elles ne sont plus là. Mais Ulysse est bien déjà dans cet autre monde, et c’est pourquoi il entend ces voix d’outre-tombe.

Cependant, le poète quand il parvient à sortir de sa chambre, de son bureau, de son cabinet, est sauvé par les mots qui construisent et bornent son paysage : « Je te livre ces réflexions telles qu’elles sont venues à mon esprit à mesure que j’avançais, mais se consolidaient comme un muret que l’on bâtit contre le vent, pierre sur pierre. » Le poète est un marcheur, un errant comme Ulysse, infatigable, obstiné, et cette marche rythme la parole, l’écriture. Même si cette progression est tout intérieure, le rythme est là qui fait progresser l’écriture.

Mais il y a encore davantage quand le poète nous surprend à la fin livre : Ulysse ne reviendra pas. Voilà en effet une fameuse invention de la part du poète que d’imaginer le non-retour d’Ulysse alors que les belles pages de l’Odyssée nous montrent le chien Argos retrouvant son maître malgré son déguisement, et surtout le tragique meurtre des prétendants. Et l’on comprend mieux alors l’abandon du verger, l’abandon des siens, l’abandon d’une partie de soi. Ulysse demeure seul, restera seul ; en effet dans l’imaginaire de la réception de L’Odyssée, il n’est question que de la solitude du héros, certes avec le but de rejoindre sa patrie et sa femme, mais d’une solitude accrue par l’errance quand ce n’est pas l’errance elle-même qui la conforte et la constitue. Malgré cette déviance, il y a une réelle fidélité au mythe.

Michel Diaz invente même une nouvelle aventure pour le héros d’Homère, celle de la découverte d’une autre île « ultime lieu d’avant cette lumière ». Et cette île elle-même devient alors le symbole même de l’errance qui n’est pas une fuite mais bien plutôt une quête, territoriale, temporelle et identitaire, littéralement une utopie. Quête vivifiée par l’amour qui offre de « déposer la cendre de nos yeux et celle de nos gestes dans la boîte en argent du temps » pour sauver la mort.

En réalité, Ulysse et ses voyages sont la métaphore même, le symbole de l’interrogation humaine, existentielle. Et comme cette interrogation dépasse toutes les frontières, l’homme se doit à une réinvention. Chez Michel Diaz, il y a d’abord cette focalisation sur le verger, qui n’est pas des moindres. Mais, davantage, et tout simplement j’allais dire, il y a le style. Nous avons affaire ici à un véritable poème. En prose, mais poème tout de même, sensible par le rythme, le vocabulaire et les effets prosodiques : « Le jour est si étroit pourtant qu’à grand peine s’y glisse la voix, s’y faufilent les gestes, s’y épuisent les yeux. » On retient ici le rythme ternaire qui soutient une métaphore entre la clarté et les sens.

David Le Breton nous rappelle dans sa préface le mot d’Edmond Jabès : « Le lieu, véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? » et nous dit : « Telle est l’incise du texte de Michel Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre qui en fait tout le prix. »

Bernard Fournier, novembre 2020