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Jean-Louis Bernard – L’écriture essentielle

Michel Diaz, l’écriture essentielle

Texte publié in Poésie sur Seine N° 112 (avril 2024), introduction au dossier consacré à Michel Diaz

         Il y a une différence fondamentale entre imagination et imaginaire. La première est ce qui vient combler la nostalgie de ce qu’on n’a pas vu, pas connu. Elle est donnée à nombre d’entre nous, pourvu que nous soyons sensibles. Le second est ce qui, à demeure dans notre intime, pose les fondations d’une vision poétique du monde. Il est, non pas l’irréel, mais ce qui n’est pas encore advenu. Il est l’apanage de quelques rares auteurs, poètes géologiques à l’écoute des fréquences, des échos de signaux oubliés, dont Michel Diaz est un représentant essentiel.

         Dans « imaginaire », il y a « image ». Vues par Michel Diaz, elles renouvellent l’appréhension du mot aussi bien que l’approche de l’objet. Et l’auteur cultive à merveille leur non-dit, caché sous une forme aussi précise que luxuriante. Elles sont ainsi soumises à une exceptionnelle valeur d’usage : chacune est une maison pour le regard, un lieu où vivre est possible.

         L’imaginaire est aussi une terre d’accueil pour le songe. Chez Michel Diaz, le songe est une recherche qui commence par un abandon et finit par coloniser les lieux pour ne plus s’en différencier. Mettant ses pas dans ceux de Saint John Perse (« les grands lés tissés du songe et du réel »), le poète nous rappelle que l’homme est avant tout un être de désir (pas le « désir de », mais le « désir demeuré désir » de Char), ce désir voyageur sans étoile, incessant mendiant entre seuil et passage, ce désir qui bâtit une à une les pierres du chemin et demeure désir à mesure qu’on avance. Entre la douceur d’être et la douleur de penser, en vigilance fragile, aigüe et nonchalante, le songe chez Michel Diaz accorde à la réalité l’inattention qu’elle mérite. Pour le réel, c’est autre chose : les faits ne sont ici que ce dont on se souvient, ce qui sédimente une archéologie du souvenir. Le poète ne prélève ainsi qu’une infime partie de réel pour mieux le disperser, le moment venu, à la surface de nos imaginaires, juste assez pour que le lecteur puisse capter la désynchronisation entre le présent et les autres temps, condition nécessaire à cet échange primordial et archaïque qu’est toute poésie digne de ce nom. Ainsi Michel Diaz arpente-t-il inlassablement les chemins d’encre, ne voulant rien laisser hors de l’écriture, langue dénudant les occurrences pour mieux en affuter les ouvertures et les au-delà.

         Un tel itinéraire (inti-errance ?) fait de lui un poète des confins, des lisières ; des laisses, cet espace où il est le plus aisé de côtoyer les contraires, espaces aux frontières naturellement poreuses dont il ferait sa zone de fouilles et avancerait ainsi de manière empirique vers ce qui ferait aujourd’hui langage. Et ces frontières deviennent moins limites que promesses d’ouverture, moins lieux de rupture que territoires inconnus que le poète traverse en un tressage de présence et d’absence, lieux sans appartenance, propices au compagnonnage avec l’invisible.

         Et comme chez Michel Diaz, le sens du lieu est aussi sens du temps, le temps compte en ces lignes. Temps vertical, constitué de couches superposées, où en conséquence le rythme et le souffle seront primordiaux. Le poète est ainsi à la fois du côté de la foudre et du temps passé. Et sa poésie transmue le langage en un chant essentiel que métaphores et symboles rendent proches de l’indicible, un chant dont la résonance plane sur le double royaume de la vie et de la mort, effaçant la frontière entre vague et intime, obscur et clarté. Résonance qui donne à l’éternité des couleurs, non d’immuabilité, mais de pérennité du devenir.

         La poésie de Michel Diaz est, en fin de compte, un fondu enchaîné baudelairien (non par sa forme, évidemment), voyage immobile où les phrases, se faisant liturgie, le transforme en commémoration. De quoi ? De l’écoulement infini des choses, vers lequel le poète fait signe comme personne ? De la mémoire, considérée par lui comme le passage par un oubli nécessaire ? Peu importe ; l’essentiel est que Michel Diaz appartient à une espèce rare : les témoins de la proximité d’un secret. C’est muni de ce secret que le poète fait de chaque mot un pas supplémentaire dans la réconciliation entre l’énigme et l’évidence.

         Comment les appelle-t-on, ces voyageurs entre exil et errance ? Des veilleurs.

         Le veilleur, de par sa fonction même, accueille. Il accueille l’intime, le fugace, l’évanescent, le précaire. Même l’absence au monde. Même le rien. Et donc la beauté, c’est-à-dire ce qui prend feu aux mille recoins de l’imaginaire, ce qui fait entendre plus que des mots ou des sons, plus même que le silence, ce qui aide à retrouver en soi ce qui n’existe plus.

         Le veilleur est en attente. Du surgissement, et donc de son jumeau le vide. Il se prépare à leur survenue. Il ne la désire pas, sinon il ne serait plus veilleur, mais appelant : l’insu aurait fait place au manque.

         Sous la dictée de l’attente, il écrit. Cela lui permet de rester vivant dans le désœuvrement du temps. Ses écrits reposent sans cesse la question de la trace, disent sans cesse les territoires du désastre, la béance des ombres, et la luciole dépasse le néon en intensité par la seule force de son rêve. Et ses mots, qui dénomment, effacent simultanément ce qu’ils tentent de définir. Michel Diaz construit en quelque sorte des châteaux de sable tout en négociant en permanence leur pérennité avec la mer.

         Victoire du signe sur la réalité, de la sensation sur la psychologie, de la distance sur le vécu, l’itinéraire onirique et mémoriel de Michel Diaz est une superbe recréation émotionnelle, un nouveau monde offert au lecteur. Il ne reste plus à ce dernier qu’à s’incorporer pour un temps à la parole offerte. A se laisser assiéger par cette voix autre qui façonnera, pendant un temps, sa bande-son intérieure. A prendre en somme une part du risque pris par le poète. Cela en vaut, ici, la peine.

         Jean-Louis BERNARD

Eloge des eaux murmurantes – Jean-Louis Bernard

Michel DIAZ

Gravures de Lionel BALARD

ELOGE DES EAUX MURMURANTES

Editions La Simarre (2024)

Lecture par Jean-Louis Bernard publiée in Terres de femmes (avril 2024)

         Où est le chemin ? Chercher peut-être du côté du miroitement, mais aussi de l’engloutissement qui menace sous la surface frémissante. A la fois charmé et angoissé, émerveillé en inquiétude en quelque sorte, le poète se tient de l’autre côté du miroir, Alice au pays des mots et des silences. Et de côté-ci ? Eh bien c’est seulement un sourire qui flotte, celui du chat de Cheshire, seul compagnon de nos quêtes vaines, à mi-chemin de la présence et de l’absence, de la mémoire et de l’oubli, de l’obscur et de la clarté.

         Adossé aux impressionnantes gravures de Lionel Balard (série de luminosités fluctuantes traversant l’obscur à la recherche fervente de la lumière, faisant disparaître les frontières entre formes et lignes, et trouvant l’espace sans perdre la surface au gré des diverses eaux), et mû par une vision orphique du poème (ressusciter la résonance du verbe originel), Michel Diaz avance, torche dans une main (pour l’obscur), ciboire dans l’autre (pour la soif). Son eau n’a ni la majesté de l’océan, ni la vivacité du torrent, ni même la stagnation de la mare. Elle chuchote, erre, attend. Dialogue avec l’opaque, jeu avec les vertiges (qui ne peut se pratiquer qu’en solitude). Passage étroit entre l’irréel dans les apparences et l’invisible dans le réel. Disparitions et résurgences en succession, mystère d’une respiration induisant une mesure inédite du temps. L’eau s’égare : cet égarement est son chemin et il égare du même coup ceux qui cherchent une réponse. Et simultanément cette errance alchimique se transforme en expérience quasi mystique, à la fois blessure de la lucidité et plénitude de la présence au sensible.

         Michel Diaz nous invite à entrer en poésie au point de nous y fondre, comme dans la nouvelle de Marguerite Yourcenar, le peinte chinois s’évapore dans son tableau. Sous sa plume, la poésie joue son rôle premier : médiatrice entre deux mondes distincts, celui de l’appel des origines et celui du côtoiement de l’inconnaissable. Témoins ces mots aux préfixes faussement appelés « privatifs » (inconstance, incertain, inaudible…) alors qu’ils sont les messagers du primordial, une fois évacuées les scories du vocabulaire courant. Le murmure devient alors exténuation (« seulement témoignage d’une respiration »). La poésie de Michel Diaz ne se contente pas d’être un mystère, elle est une absence : poétique du vide et du plein, sens de l’ellipse qui, accusant cette absence, intensifie du même coup la présence (« cheminement sans hâte au lieu de sa disparition »).

         Les « syllabes sans lèvres de l’eau », quant à elles, nous ramènent aux temps d’avant les aèdes, quand à la source des diverses écritures fut l’assonance. Ensuite, on tenta de donner un nom à toute chose, et bien sûr, lorsqu’il se fut agi de nommer ce qui nous appartient en propre, on échoua : ne resta que le poème pour, peut-être, frôler suffisamment l’indicible pour qu’il puisse nous délivrer. « Eclats d’indicible murmure, offerts aux lèvres du secret ». Oui, c’est bien cela, une des conditions pour être poète : se trouver témoin de la proximité d’un secret, à la fois passeur et passage. Etre alors autorisé à toucher du doigt (sans y entrer) l’impermanent, le précaire, l’indéchiffrable. Et peut-être, in fine, pouvoir se confronter à l’artificieuse évanescence du souvenir.

         Le lecteur vit ainsi une expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire. Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Et c’est ainsi que l’écriture scandée (sans aller, ou peu, jusqu’à l’anaphore) du poète se fait porte des murmures (ceux des eaux et du songe), s’attachant au moindre écho, à la moindre vibration. Scandée comme le furent peut-être les danses primordiales, telle se présente cette langue à la fois fluide et proche de la profération. Qu’est-ce que la quintessence de la poésie ? C’est lorsque, si on perd la scansion, on perd la phrase.

         Et donc, la nécessité de dire ce style qui, à force de capillarité, parvient à accéder à l’essence particulière de l’instant (« sous le tissu de l’eau, les ombres jouent à dessiner la très lente dérive des arbres de ses rives »). Ce style qui, disait Flaubert, « est à lui seul une manière absolue de voir les choses ». La palette des mots de Michel Diaz est ici un gris perle irisé où tout se reflète comme en une goutte d’eau, ce gris perle qui préserve le secret. Et leur précipité réactive les pouvoirs de la poésie à sa source même, cette poésie qui sourd des eaux claires depuis le couvert des mystères et des ombres, cette poésie au milieu de laquelle trône, indestructible et seul, le sourire du chat de Cheshire.

         Jean-Louis BERNARD

Eloge des eaux murmurantes – Jean-Pierre Boulic

Michel DIAZ

Éloge des eaux murmurantes – (Dessins de Lionel Balard)

Editions La Simarre – 2024

Note de lecture de Jean-Pierre Boulic, à paraître in Diérèse N° 90

Dans son bel opus « Quelque part la lumière pleut » (Éditions Alcyone, 2022), Michel Diaz insistait sur l’urgence, dans l’instant mis à nu, de reconquérir à tout prix le chemin du vivant par l’inépuisable éloge des eaux vives notamment.

Et voici qu’en ces temps inquiétants – justement pour ce motif – il nous invite maintenant, de sa prosodie toujours aussi maîtrisée, à tenir le réel imprévisible des eaux murmurantes – l’eau bien nécessaire à la vie. Ici, à partir des terres fécondes et dorées de Touraine et du Berry ou verdoyantes de la Creuse, du suintement de source avare au silence inaugural qui gît au fond des mers, le poète conduit son errance songeuse et éblouie qu’il décèle et partage en faisant écouter ombres et lumières.

Née du roc et, dit de son côté Franck Venaille qui est cité, blessure première, passant la voûte des arbres en compagnie de passereaux, déjà fidèle au jour, comme une parole naissante, l’eau de la source fouille son chemin, froisse l’herbe, révèle au vif des signes, l’inaudible rumeur du temps.

C’est une sorte de parcours initiatique allant de ses balbutiements au ruisseau, puis à la rivière et au fleuve, en pente heureuse et douce vers ce qu’elle sait de sa mort en compagnie des choses du monde, jusqu’à ce lieu perdu, non le buisson perdu dans un désert, mais là où germe l’essentiel, entre solitude et désir, là où se love la même et inépuisable question, là où pourra être puisée la beauté capable de nourrir ce désir d’exister.

Itinéraire riche de ce que la nature met à disposition, l’éloge de l’eau offre une véritable méditation à quiconque souhaite s’avancer dans un silence primordial par quoi la mort se réapprend. Car il est bien évident qu’il est inutile de taire la finitude de toute condition. Ainsi le présent est à vivre sans mensonge avec les rêves dans la fourrure du courant.

Cette première lecture se double d’une autre, plus métaphorique, de ce qu’est la mystérieuse émergence du verbe poétique. En effet, les premiers textes de cette suite ont explicitement trait à l’art poétique puisque l’eau de la source, échappant à sa nuit et au silence de la pierre, ruisselle vers le jour et la lumière, comme dans son énigmatique surgissement le poème s’écrit vers cet inconnu qui l’attend. L’eau qui sourd de ses profondeurs, comme la parole naissante, est d’abord, elle aussi, une voix si faible, muette presque dans ce lieu d’incertitude où germe le poème dont il faut chercher longtemps, comme on écarte un peu le drap du lit, ce qui fonde l’appel de la source. Michel Diaz évoque ainsi parfaitement la genèse du poème dans ce qu’il a, au seuil de sa naissance, d’hésitant et de balbutiant, de tremblé, d’incertain, de tenace patience. Car pour le poète il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter, de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse. Par ce bel oxymore final, nous voyons comment le poème s’élabore, explorant les chemins de son souffle ainsi que l’eau coulante cherche ceux de sa voix (le « gué » signale une traverse), comme il peut prendre aussi naissance dans la rêverie où nous plonge le flux incessant du ruisseau ou de la rivière et en adopter le cours hasardeux.

Les encres de Lionel Balard relient pierres, fougère, cresson, menthe sauvage, feuillage, souffle des berges, arbres, lueurs hésitantes et accompagnent le parcours des eaux, introduisent le lecteur à la contemplation des choses et donnent aux mots une ample résonance où bruisse le murmure des cœurs.

Jean-Pierre Boulic, 28/02/2024

Eloge des eaux murmurantes – Bernard Fournier

Éloge des eaux murmurantes

Michel Diaz, Lionel Balard

éditions La Simarre (2024), 84 p. 25 €

Note de lecture de Bernard Fournier, publiée in Poésie sur Seine N° 112 (avril 2024)

Est-ce un livre d’artiste ou un poème en prose ?

C’est un livre magnifique qui allie de façon remarquable les gravures (sur bois) minutieuses et évocatrices de Lionel Balard et les poèmes de Michel Diaz dont il faut saluer la virtuosité dans un thème pourtant rebattu.

Oui, c’est pari réussi que cet éloge, parce qu’il n’était pas facile, a priori, de parler des rivières et des rus sans tomber ou dans les lieux communs ou dans les redites des poètes.

Et précisément, les premiers poèmes de cet ensemble ont trait à l’art poétique, car l’eau naissante, la source, est comme un poème qui s’écrit vers cet inconnu qui l’attend, la trajectoire du poème. c’est d’abord une voix si faible, muette presque dans ce lieu d’incertitude où germe le poème. Mais il faut chercher longtemps, comme on écarte un peu le drap du lit, ce qui fonde l’appel de la source. Michel Diaz saisit parfaitement la genèse du poème dans ce qu’elle a d’incertain, de tremblé, de patience.

Pour le poète, en effet, il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons du doute et affronter, de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse. Au-delà du bel oxymore final, on voit comment le poème se construit contre l’eau, à travers elle (le « gué » signale une traverse), même s’il prend naissance dans sa contemplation.

Et puis, soudain, tout s’arrête un moment, tout rutile dans l’herbe, ainsi naît le poème. Cette halte dans le temps est favorisée, paradoxalement, par le passage de l’eau, car ce qui s’écoule se retrouve en enfance. Le poète, se souvient et trouve en lui les mots qui disent à la fois sa déchirure par rapport au temps passé, au temps qui passe, mais aussi sa joie de créer une stèle de mots (Audiberti), verticale contre l’horizontalité et la fluidité.

Car l’eau réclame qu’on l’habite: mais comment habiter ce qui ne demeure, fugitif ? Les paradoxes, voire les contradictions, se lisent dans les oxymores. Car si le poète affirme qu’il ne reste que la trace du passage, plus loin il affirme : nulle trace de son passage/ elle est rumeur inassouvie, le saignement du Chant qui voyage aux sources du rêve. On voit bien que persiste la « rumeur », bien qu’éphémère, dans l’air. Surtout, apparaît la seule majuscule du livre, au mot « Chant », qui lui confère un surcroît de signification, avec ce « saignement », où l’on entend « les plus désespérés sont les chants les plus beaux » d’Alfred de Musset.

On est sensible à l’art de Michel Diaz qui sait manier la métaphore (langue grattée jusqu’à la vertèbre des pierres) autant que les collusions de mots : stance silence, les syllabes sans lèvres de l’eau, éclats, écailles ou les anaphores eau nue/ […] eau de toutes les peurs […] / eau inaugurale. Ces petits détails dans le cours fluide de la lecture, sont comme des galets qui interrompent le flux.

Que ce soit par la perpendiculaire ou par l’intersection, tout le livre est ainsi construit sur le paradoxe de la fluidité qui fait naître le poème alors que celui-ci ne cherche que l’arrêt, finalement impossible, du temps.

Bernard Fournier, 01/03/2024

Eloge des eaux murmurantes – Marie-Christine Guidon

Eloge des eaux murmurantes

Michel DIAZ – Lionel BALARD

Editions la Simarre (2024)

Note de lecture de Marie-Christine Guidon, publiée in Arts et poésie de Touraine (mars-avril 2024)

Cet « Éloge des eaux murmurantes », aux images évocatrices, est une véritable invitation à un voyage onirique, dont on ne sait où il nous mènera…Nous confions, alors, notre périple en pays poétique à Michel Diaz, poète habité par un chant de longue haleine. Lionel Balard, artiste plasticien et graveur, prête sa plume différemment, à ce très bel ouvrage avec la création de xylogravures, illustrant de façon magistrale ce livre d’art. Cette complémentarité est à l’égal de celle entretenue, de la première à la dernière page, avec la Nature. Le voyageur se laisse happer « dans l’évasement de son souffle, vers cet inconnu qui l’attend, la trajectoire du poème »…

Dans le friselis de l’onde et le suintement des pierres aux lèvres humides, l’eau serpente, ruisselle aveuglément. Elle s’abandonne, alanguie, caressant le velours moussu, comme des larmes sur les joues d’un enfant « eau restreinte qui suit son tracé reptilien ». L’eau porte en elle un flux de mots invisibles, lien secret au cœur de l’élément liquide, élixir de toute vie « parole imprononçable encore mais constante » de « ce qui nous est plus intime, et que nul ne saurait nommer ». Aux entrailles des rivières, dans le limon fertile, naissent au fil de l’eau, les perles d’un temps suspendu et fragile, battements furtifs…en un ballet aquatique impérieux, des herbes éprises d’une liberté farouche dansent au gré d’un courant capricieux. Mais, dans les méandres, s’accroche la mémoire…c’est là, au creux des « échos sourds de l’eau » que murmurent les « voix disparues ».

La fugacité des reflets changeants, qui s’offre à nos regards vient troubler nos certitudes et aiguiser nos sens endoloris comme une respiration à deux temps entre hier et demain, abandon et conscience, pénombre et lumière, silence et cri « souffle des mots sur la peau palpitante de la lumière ». Dans le long cheminement du poème, la métamorphose s’accomplit « glissement d’une navigation très lente dans les veines ». Les écailles des heures apprivoisent patiemment les eaux troublées de l’enfance « Le temps se réinvente ». Chaque seconde porte en elle l’éternité, là où les lendemains chantent en quête de clarté « à travers l’âpreté des jours et l’improvisation de son tracé, creusé d’orages et de pluies ».

Lorsque tout se tait, que la blessure s’apaise, seul, émergeant du silence, s’élève un chuchotis, ce chant incantatoire qui chavire la pensée nomade « Territoire de solitude » « ce lieu d’incertitude où germe le poème » !

Marie-Christine Guidon