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Une interview

Michel DIAZ, écrivain et poète

Interview  par Clémence Prot,  pour Signature Touraine (15/05/2020)

Question 1 :

Quand (quel âge) et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Dès l’âge de 10 ou 12 ans. De la poésie, des histoires, sur des cahiers d’écolier, avec marges et carreaux. Pourquoi ?… Sait-on jamais pourquoi on écrit ? Je suppose que, dans mon cas, c’était pour essayer d’exister, me sentir exister un peu plus, en ayant quelque prise sur ce qui nous échappe, le monde, le temps, soi-même, tout cet inconnu qui nous cerne… Je pense que ces raisons d’écrire sont fondamentalement les mêmes chez moi aujourd’hui. Ce désir, qui peut être lié à un état névrotique, une difficulté d’adaptation à la vie, vient de très profond, il échappe lui-même aux mots. On peut l’analyse, le théoriser, cela n’explique pas tout. Le désir de création reste un mystère… existentiel même, je dirais. Il n’en demeure pas moins qu’il peut être vécu comme une fatalité (qui peut prendre la forme de la passion dévorante et exclusive, dévoratrice) s’il s’impose comme l’indispensable moyen de se sentir relié au monde et de s’y sentir exister. Mais « la passion », c’est aussi le chemin de croix du Christ. Il y a beaucoup de créateurs malheureux, embarrassés de cette pesante (parfois) nécessité de devoir créer pour vivre. Dans ce cas, le chemin sera long pour transformer cette « fatalité » en source de joie et de vie. Oui, le chemin de la création peut avoir quelque chose de « christique ». Souffrance et (éventuel) salut.

Question 2 :

Quelle place la lecture occupait-elle dans votre enfance ? 

Une place relativement peu importante. Au désespoir de mon père. Je préférais le monde de mes rêveries, celui des jeux que je m’inventais, du bricolage (avions, bateaux, théâtre de marionnettes, instruments de musique, cirque en pâte à modeler, dessins, collages, essais d’écriture…) qui me permettait une plus grande évasion dans l’imaginaire. J’y étais plus « actif » que dans la lecture qui faisait de moi un garçon plus « passif », dépendant de l’imaginaire des autres. Ce besoin de « faire » de mes mains, et par moi-même, était sans doute une réponse à ce malaise existentiel que je viens d’évoquer.

Question 3 :

Avez-vous un « rituel » dans votre processus d’écriture ? (isolation, période d’incubation, noircir des pages puis faire le tri, être en ville ou à la campagne…)

Pendant tout le temps où j’ai enseigné, j’en étais réduit à écrire le soir, très tard, pendant les week-end ou les vacances scolaires. Je n’avais pas d’autre choix, et j’en ai beaucoup souffert. Aujourd’hui, et depuis des années, je marche dans la campagne plusieurs heures par jour. J’écris pendant ces longues balades, mon esprit marche avec mes jambes. J’ai fait mienne la phrase de Friedrich Nietzsche :  » Aucune pensée ne vaut quelque chose si elle n’a pas été conçue en marchant ». L’écriture a toujours été pour moi quelque chose de physique, qui a à voir avec les rythmes du souffle, les pulsations cardiaques, les contractions de l’estomac et les spasmes de l’abdomen, avec le corps vivant autant qu’avec le pur intellect. J’ai aussi besoin de silence et de solitude. Je les remplis de mon monde intérieur, en harmonie avec le monde qui m’entoure, me nourrit et m’inspire. Il est vrai que l’écriture poétique, qui procède par impulsions (ces « états de grâce poétiques » comme disait Pierre Reverdy) s’accommode mieux de ce genre de démarche. Beaucoup de poètes procèdent d’ailleurs ainsi. « La marche est poésie et la poésie est marche » a écrit le poète Michel Deguy. Je ne supporterai plus de m’asseoir devant mon bureau, chaque jour, à heure régulière, pour réfléchir et remplir mon quota de pages. Je serais incapable d’aligner trois lignes, et si je les alignais, elles me sembleraient « fabriquées » parce qu’elles ne seraient pas passées par l’alambic du corps en mouvement, par ces émotions et ces élans que j’éprouve quand je sens mon corps vivant, debout, dans la verticalité de la marche. C’est ainsi que je vois l’homme d’ailleurs : debout, vertical, et en marche. Comme depuis ses origines. J’aime aussi beaucoup cette phrase de Gaston Bachelard : « S’arrêter, c’est mourir ».

Question 4 :

Avez-vous un remède contre le « syndrome de la page blanche » ?

Je n’ai plus de « syndrome de la page blanche ». Comme je viens de le dire, je marche, je me promène, je rêve, j’observe le monde, les arbres, le ciel, les oiseaux, les bords de rivière où je marche. Je ne fais rien, en un mot : je travaille. Si une idée, une phrase, des images, le désir d’écrire se présentent et se font pressants, j’écris, je tire le fil de la pensée, le croise avec un autre, je mets en route un texte, l’élabore comme un lissier. Si rien ne vient à mon esprit, ce n’est pas grave. Ce sera pour demain, plus tard, ou jamais peut-être. Je ne me fais plus aucune obligation d’écrire à tout prix. Si j’écris, c’est mu par le désir et le plaisir d’écrire, dans la jubilation des mots qui viennent sur la langue, du texte qui s’ébauche, dans le bonheur du « faire » au bout des doigts. Je sais que personne n’attend après mes textes comme à quelque chose d’essentiel à la marche du monde. Je n’ai rien à prouver, rien à livrer absolument, aucun compte à rendre, je me sens totalement libre d’écrire ou de ne pas écrire. Et d’écrire ce que je veux, comme je le veux, sans aucune contrainte. Si je ne peux vivre sans écrire, je refuse pourtant de me rendre esclave de sa nécessité (qui fait des écrivains souffrant justement de « la page blanche »)… La question de la publication viendra plus tard, en temps utile, le désir /besoin d’écrire ne doit pas en dépendre. Pour moi, l’écriture est un chemin de vie, d’accomplissement de soi, et ne répond pas à la volonté de faire des livres qui porteront mon nom. S’ils trouvent un éditeur et des lecteurs, tant mieux, je m’en réjouis, mais ce qui importe avant tout, pour moi, c’est le chemin d’homme que j’y ouvre. Je ne me soucie pas d’y laisser quelque trace. J’essaie d’avancer, pour le pas toujours à venir.  

Question 5 :

Quand avez-vous publié votre premier livre (quel âge) et dans quel contexte ? (Notamment professionnel : aviez-vous ou avez-vous encore un autre métier à côté ?) 

Mon premier livre publié (j’avais 24 ou 25 ans) était un recueil de poèmes. Il a été publié par l’éditeur Pierre-Jean Oswald qui, à l’époque, publiait de la poésie contemporaine (française et étrangère) de grande qualité. C’était alors un éditeur de renom.  J’étais très content d’entrer dans son catalogue, aux côtés de poètes dont j’aimais beaucoup le travail. Tout de suite après, P.-J. Oswald a publié ma première « vraie » pièce de théâtre. Cette pièce aurait dû être publiée chez Stock, et Lucien Attoun, qui s’occupait alors de la collection « Théâtre ouvert », m’avait demandé de lui apporter des modifications. Mais il s’est heurté à mon amour-propre de jeune auteur (de jeune imbécile !) et j’ai refusé de faire ces corrections.

 Question 6 :

Diriez-vous qu’avoir déjà été publié facilite ou complique les choses ? (Attentes des lecteurs, pression de l’éditeur, nouvelles idées, etc)

Cela ne complique en rien les choses, mais cela ne les facilite pas nécessairement. Les éditeurs ont des lignes éditoriales qu’ils ont définies et auxquelles ils tiennent. Avoir déjà publié ne signifie rien. Ce que les éditeurs veulent, c’est un texte de qualité qui entre dans leur ligne éditoriale. J’ai essuyé des refus d’éditeurs chez qui j’avais déjà publié un ou plusieurs livres. Le manuscrit que je leur proposais ne correspondait pas à leur attente. Croire qu’on aura plus de facilité à publier parce qu’on a déjà publié, est une vue de l’esprit assez naïve. Chaque projet de publication est une nouvelle aventure qui remet les compteurs à zéro, à moins d’être un auteur très médiatisé qui va occuper les présentoirs et les vitrines des libraires. 

Question 7 :

Comment vous sentez-vous avant de publier un livre ? (stressé des attentes du public, impatient, très zen, confiant.. etc.)

Avant de publier un livre, je l’ai fait lire à un éditeur qui l’a accepté, avec qui j’ai eu des échanges, qui l’a fait lire à son comité de lecture, qui m’a demandé de faire des corrections. Je suis donc plutôt confiant et je sais être patient. Parfois, il faut attendre un an ou deux (ou plus !) avant que le livre paraisse : l’éditeur doit respecter son calendrier de publications. Je suis d’autant plus serein quand je sais que l’éditeur ou l’éditrice est exigeant(e), que j’ai noué avec lui, ou elle, des relations de confiance, voire d’amitié. Quant aux réactions du public des lecteurs, on n’en sait rien à l’avance. Personne n’en sait rien. Il faut rester humble, ne pas se dire que l’on a écrit un chef-d’œuvre que tout le monde va s’arracher et dont tout le monde va parler. Attendre les réactions des lecteurs, c’est s’aliéner à une attente souvent stérile. La récompense viendra de quelques-uns qui auront été touchés, et qui sauront le dire, même en quelques mots, même si ces mots sont maladroits.

Question 8 :

Qui est votre auteur préféré ? Votre livre préféré ? (2 réponses possibles)

Il m’est impossible de répondre à cette question ! L’histoire de la littérature est un continuum, jalonné d’œuvres majeures inscrites dans la mémoire de nos cultures. De L’Odyssée d’Homère, à La Divine comédie de Dante, au Don Quichotte de Cervantès, il y a tant de chefs d’oeuvre, Villon, Rabelais, et tant d’autres après, qui jalonnent tous les siècles… J’aime beaucoup la littérature russe, Tchékhov, Gogol, et américaine, Faulkner, Charles d’Ambrosio. J’ai beaucoup d’admiration pour les nouvelles de Kafka et les écrits « solaires » de Camus, des monuments pour moi, comme l’oeuvre de Samuel Beckett. La nouvelle « Un cœur simple » de Flaubert tient aussi une grande place dans mon Panthéon. Mais je lis surtout de la poésie contemporaine. Saint-John Perse et Pierre Reverdy, désormais des « classiques ». Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Bernard Noël, Michel Butor, par exemple encore, parmi les plus connus, des incontournables. Mais Adonis encore, Salah Stétié, Vénus Kouri Ghata. Le paysage de la poésie contemporaine est foisonnant, d’une incroyable richesse, et je vous cite encore ces quelques noms, en vrac : Jacques Réda, Pierre Dhainaut, Jean-Louis Bernard, Bernard Fournier, Michel Passelergue, Jacques ancet, Eric Barbier, Léon Bralda, Silvaine Arabo, Gilles Lades, Alain Freixe, Jean-Paul Bota, il y en a beaucoup d’autres, peu connus du grand public, ou totalement ignorés de lui, mais dont l’oeuvre est remarquable et me procure de grands enchantements de lecture.

Question 9 :

Depuis quand adhérez-vous à l’association Signature Touraine ?

Depuis la création de l’association.

PORTRAIT CHINOIS :

Répondez honnêtement, par un seul mot, et avec celui qui vous vient en premier à l’esprit !

  • Si vous étiez un Objet ? Un arbre. Mais un arbre n’est pas un objet, c’est un être qui appartient à la grande famille des vivants. S’il vous faut un objet, je dirais une pierre, une de ces pierres des murets en pierres sèches qui délimitent les parcs à moutons dans les causses du Larzac, par exemple.
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  • Si vous étiez un Animal Mythologique ? Le Phénix, qui renaît toujours de ses cendres. 
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  • Si vous étiez une Époque ? Les années cinquante à soixante-dix. Ce sont des années d’une intense créativité et inventivité (jamais égalée depuis) dans les tous les domaines de la création, de la pensée, des sciences humaines. Je ne développerai pas, il me faudrait une page entière.
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  • Si vous étiez un  Mot ? Désir.
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  • Si vous étiez un Livre ? Le prochain, pour essayer de continuer à exister intensément.  
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  • Si vous étiez un Personnage Littéraire ? L’étranger du poème de Baudelaire : « J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! ».
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  • Si vous étiez un Art ? La poésie. Éventuellement l’aquarelle, pour son côté liquide et assez imprévisible. Mais toute forme d’expression artistique, si elle est profonde, se rattache pour moi à la poésie, qui n’est pas l’apanage des seuls mots.
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  • Si vous étiez un « Diner de Rêve », vous le passeriez en compagnie de ? Ma compagne et mon fils, dans une gargote au bord de l’eau. 

Lignes de crête / Comme un chemin qui s’ouvre – Arpa N° 127, sept. 2019

Note de lecture, par Gérard Bocholier, publiée dans le N° 127 de la revue Arpa, sept. 2019.

Michel Diaz, Lignes de crête (Alcyone), Comme un chemin qui s’ouvre (L’Amourier)

Les deux derniers livres de Michel Diaz sont à l’image de leurs titres : Comme un chemin qui s’ouvre (L’Amourier), sur Lignes de crête (Alcyone). Le poète y interroge le silence, « un silence qui vibre / comme écho du destin / qui prend appui sur ce que l’ombre / cèle de possible clarté. » Il ne cesse de scruter l’énigme, de lui arracher quelques lambeaux de réponse, en continuant cette marche qui ne cessera qu’au dernier souffle :

« Marcher, te disais-tu, non pour passer sur l’arche des pensées, ce pont tendu, vers l’autre rive de toi-même. Mais juste pour laisser, derrière soi, les ruines de la nuit et ses monceaux d’opaque confondus dans le sel des décombres. »

Ces deux recueils sont étroitement associés à la longue marche, pratiquée comme mode de vie, de pensée, d’écriture, qui permet au poète de prendre le temps de la méditation, d’y poser les questions de notre relation au monde, aux autres et à soi-même, et du sens de nos existences :

« aller / suivant sa ligne d’équilibre // dans l’épure de sa présence / aiguisée au silence des heures / cette lente quête établie / dans son seul mouvement // présence au monde / souveraine et vaine / qui n’a ni centre ni périphérie / ni gouffre ni lisière »

Marche méditative, mais toujours attentive aux êtres et aux choses, comme attentive aussi à ce qui « apparaît parfois dans les clairs de jour / et n’a jamais de cesse », écriture vouée à dire « la fragilité des choses / que l’on approche avec douceur / mais sans rien en savoir », quête de l’impossible sens puisque « derrière le silence / ce qui compte est ce qui est sans mots / où appuyer sa voix. »

La poésie de Michel Diaz, qui scrute le mystère que nous sommes à nous-mêmes et de notre présence au monde, est de celles qui nous donne raison de nous tenir debout, de continuer d’avancer vers ce qui « est pourtant là / devant / toujours ».

Gérard Bocholier 

Comme un chemin qui s’ouvre – Diérèse N° 76, Printemps-été 2019

Note de lecture, par Eric Barbier, publiée dans le N° 76 de la revue Diérèse, Printemps-été 2019, p. 310.

Michel Diaz, COMME UN CHEMIN QUI S’OUVRE, L’Amourier, 2019, 14 €

Michel Diaz, homme de scènes et de textes, publie chez L’Amourier ces proses, pages pour baliser les errances nées au cours de ses marches solitaires, sur des chemins qui conduisent plus vers le retour que vers un ailleurs, divagations dans le territoire intérieur, l’espace de la mémoire, « A la rencontre de cet inconnu que l’on porte devant soi. »

Mieux que transcriptions de ce qui est vu, notations d’observations certifiées par l’exactitude du souvenir, la prose se veut ici être l’interprète du regard, la révélatrice de l’intime. « Près de moi la mer, plus riche que tous les autres langages. » Tout autour la dureté et même les horreurs du monde ne sont pas ignorées, la déambulation n’invoque pas l’absence, de nouveau revient l’innommable, « des morts auxquels, le plus souvent, on renonce même à donner un nom », tandis que nous sommes débordés d’appellations. Alors quelle simplicité retrouver, celle d’un geste esquissé, du bruit d’une source, du chant d’un oiseau ? Les questions se répètent, écrire paraît dérisoire mais comment sinon, et de qui, ne pas être oublié : écrire reste la preuve que le combat est encore mené, tant pis si les mots échappent à celui qui croit savoir les employer.

« Et qui sait ce qui se tait sous les mots. » Consolation des devenirs, parvenir à se trouver révèle un bien mince espoir. Arriver à se perdre relève peut-être d’un plus difficile parcours. Ecrire, « poétiser », il faudra en accepter les contradictions, le langage reste aussi une émotion.

Marcher ainsi est un acte mélancolique, pour parcourir la « dimension illusoire du réel. »  C’est toujours à l’aube, à la première étoile, que l’on repart quand la nuit « ayant épuisé son ombre, s’écarte maintenant. » La marche écarte les simulations du verbe, la phrase ne connaîtra pas d’inutiles dérivations. Faut-il être pierre pour en comprendre la vérité ? Chaque réponse construit son attente, avant de venir à jour. Et permettra d’échapper aux heures noires, de garder un équilibre, « sous la peau de la langue. »

L’orgueil résiderait dans le renoncement, quand le dévoilement d’un secret en crée un autre, quand ce qui serait appelé silence impose sa singularité, bruit de l’inexprimable, où l’averse nous transporte dans une autre région de nous-mêmes. L’interrogation forme ainsi certains usages de la beauté, là où rien ne peut paraître définitif, ni peser en nostalgie, « comme une eau dans le froid se rétracte et s’habille de déchirures. »

Marcher pour se sentir présent, ici, non pour aller vers « l’autre rive de soi-même. » Marcher, non pour observer mais pour déchiffrer le monde et dépasser son propre aveuglement.

Eric Barbier

 

LA MONTAGNE – Prix Amélie Murat 2019

Poésie

Michel Diaz reçoit le prix francophone de poésie Amélie-Murat à Clermont-Ferrand

Michel Diaz reçoit le prix francophone de poésie Amélie-Murat à Clermont-Ferrand

Remise de la 66ème édition du prix francophone de poésie, Michel Diaz. © Rémi DUGNE

L’association Cercle Amélie-Murat a décerné son 66e prix francophone de poésie au poète
Michel Diaz pour son recueil « Bassin-versant », mercredi 12 juin, à l’Opéra-théâtre de Clermont-Ferrand.

La présidente, Claire Demange, a rendu hommage aux poèmes aux vibrations philosophiques de ce recueil Bassin-versant, qui ont été lus devant une assemblée nombreuse et chaleureuse, permettant aux férus de poésie de se plonger dans la méditation de l’auteur, qui évoque l’ombre et la lumière, et ce qu’il nous faut cultiver de force d’attention pour être dignes de notre humanité. « La Terre est notre probable paradis perdu, écrit Michel Diaz, en exergue à son ouvrage, mais nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »

Michel Diaz, qui a enseigné les lettres et les arts dramatiques, s’est dit « comblé et ému » de recevoir cette distinction de la Ville  de Clermont-Ferrand.  «Le monde va mal, nous avons mal à la Terre, aux plantes, aux animaux, nous avons mal aux hommes. Mais il est quelque peu rassurant, à cette époque de l’hyper communication, où nous sommes sommés de communiquer tout le temps, par tous les moyens de la technologie, où les mots sont complètement démonétisés, où la parole ne vaut plus grand chose, de voir que l’on peut encore laisser place aux mots, à la parole des poètes, c’est une note d’espoir immense. Grâce à la poésie, à l’art, à la musique, il y a peut-être encore des choses à sauver dans ce monde où règnent une atmosphère crépusculaire et le parfum des guerres. Ce qui reste aussi à sauver des hommes c’est leur humanité, en la sauvant de ceux qui l’ont placée sous le signe destructeur d’un acte unique et suprême, l’accumulation des richesses et la soif des profits, », a-t-il conclu.

Fanny Guiné

 

Comme un chemin qui s’ouvre – Terres de femmes, mai 2019

Article signé Angèle Paoli, paru sur le site Terres de femmes, mai 2019.

Michel Diaz, Comme un chemin qui s’ouvre

par Angèle Paoli
Michel Diaz, Comme un chemin qui s’ouvre,
L’Amourier éditions, Collection Fonds Poésie,
Collection dirigée par Alain Freixe, 2019.
Lecture d’Angèle Paoli

 

« DANS LA COMPLICITÉ DES ARBRES ET LA CONFIDENCE DU FLEUVE »

Il est des proses qui sont de vrais joyaux de poésie. Des proses nourricières, riches en réflexions et en images ; aussi belles qu’émouvantes. Telle est la prose de Michel Diaz, tissée de métaphores singulières qui constituent l’essence même de son écriture. Soumises aux fluctuations continues de la pensée, poésie et ontologie s’inscrivent dans un même continuum d’images partagées. Ainsi des textes qui composent le dernier recueil du poète, paru sous le titre Comme un chemin qui s’ouvre. L’ensemble des proses — réparties en cinq chapitres en forme d’itinéraire et de parcours ascendant — est dédié aux sentiers douaniers qui longent les côtes de France et « traversent les pays de Loire », ainsi qu’à Lola, la chienne du poète, « compagne de ces jours ». L’œuvre dans son entier est consacrée à la marche, laquelle va l’amble avec la réflexion sur l’écriture. Et avec le cheminement intérieur auquel se livre le poète. Entre sommeil et rêve, sur des sentiers hors frontières, s’élabore une poésie du seuil, ancrée dans la nature, portée par la « lenteur de l’air » et la lenteur du ciel. Une poésie en marge. En marge du monde et de la fureur qui le mine. En marge de toute certitude. C’est là, arrimé aux monticules des dunes et aux criaillements des sternes, que le poète « se défait doucement de la douceur d’appartenir au temps. »

Qui est-il ce marcheur solitaire et têtu, qui va son chemin d’un paysage à l’autre et poursuit sa route à l’intérieur de lui-même ? Pour quelle quête, pour quelle poursuite se met-il en marche, sinon pour celle qui s’enharmonise au vent et à la lumière ? Pour saisir au passage le clapotis d’une source ? Et, en définitive, au terme d’une descente dans le puits du labyrinthe, pour se convaincre d’une unique vérité, « [c]elle d’appartenir à tout, comme un maillon, même fourbu de rouille, appartient à la chaîne de l’ancre » ? 

Il faudra en cours de route renoncer à céder au « désir infini de se perdre au bout de soi-même, dans le vent frais du soir et les odeurs de pierre sèche. » Renoncer à la tentation de l’autolyse. Et, en amont de ce geste ultime, se délester. Se déprendre de ce qui obsède ; déposer à ses pieds le fardeau de soi-même. Se délivrer de sa pesanteur. Et se couler dans un corps autre.

« Un corps flottant dans la lumière en brumes, pareil à un éclat de rire du soleil après la pluie. »

Telle est la philosophie du marcheur. Corrélée à un rêve de légèreté. En osmose avec la nature. C’est sur la nature, en effet, que bâtit son credo le poète incroyant. Mais là où le credo de l’ermite se hausse en prière, celui du poète libéré de Dieu s’élance vers la dénonciation de ce qu’il réprouve et de ce contre quoi il lutte. Ce credo se dit dans une page sublime où le poète se définit lui-même par l’affirmation anaphorique de ses convictions :

« Je suis pour ce qui s’arme contre le pain noir de l’hiver, pour la pierre claire du givre, pour la neige aux seins odorants ».

« Je suis ici sans pouvoir bouger ni guérir, lourd du plomb d’un secret qui ne se révèle jamais, seulement sidéré par la clarté du jour. »

Sidération. Qui s’accompagne d’un flot d’interrogations sur ce qui entoure l’homme et qui va son chemin d’indifférence, laissant le poète à ses incertitudes et à « sa douleur d’être ». L’abandonnant à un permanent et solitaire face-à-face avec son propre naufrage et à un sentiment taraudant de débâcle. Sidération toujours d’être là, encore, lorsque le poète se laisse prendre par « la rumeur du monde ». Sidération d’avoir franchi les tortures que lui infligent les questionnements multiples qui accompagnent toute vie livrée au vide de l’existence ; livrée à la révolte qui nourrit ce vide ; livrée à l’inanité de toute chose, y compris de l’être et de soi. Être là, pourtant, jour après jour, à devoir se renouer sans cesse à « la blessure de l’inconsolable » et au « froid pétrifiant des étoiles ».

Chaque jour se renouer. À la blessure et au consentement qui la tisonne. Chaque matin retrouver, arrimée à l’aube et à la lumière, une tristesse indéracinable ; une tristesse à peine sensible à la beauté éphémère, et néanmoins vitale, de l’infime.

Revient alors la nécessité de la marche. Qui fait du poète rescapé un pèlerin sans autre finalité que celle de prendre la route :

« J’ai marché, aujourd’hui encore, comme on peut s’égarer dans le labyrinthe de ses pensées ».

Pourtant, marcher ne délivre pas toujours des questionnements essentiels.

« Marcher, marcher encore, et pour quoi faire, quoi ?… Aller où ? Vers quoi ?… » Il en est de même pour l’écriture. « Pourquoi écrire, dira-t-on ?… Ne serions-nous nés que pour être oubliés ? Pour ne laisser place qu’aux terres désolées, aux os calcinés de lumière et aux divers ingrédients du désert ? ».

Ainsi va le poète Michel Diaz, en proie à ses doutes, à sa douleur inguérissable, à la plaie ouverte qui le met à la torture. Quoi alors ? Que reste-t-il ? Que reste-t-il « pour se consoler de l’obscure origine du monde, de la nuit indéchiffrable d’où l’on est venu ? ».

Le poète détient pourtant les réponses à ses propres questions. Et il en a de multiples. Celle-ci, par exemple : « En vérité, les seuls comptes à rendre sont à ce qui engage le corps dans l’affrontement à lui-même ».

Le poète héberge ses rêves de poucet, réunis en « un galet poli par la vague ». En cet ami qui l’accompagne, à la fois « conseiller » et « protecteur », il découvre celui qui l’aide à trouver la voie, celle qui le conduit sur « le chemin de sa vérité singulière […], unique, celle que chaque être est le seul à pouvoir secréter. »

Une fois retourné à la mer, le galet laisse de sa présence le souvenir d’un rêve ancien. « Comme un rêve de délivrance ». Et la conviction profonde que chaque chose, rêvée ou non, a l’existence à laquelle elle est destinée.« Le galet retourne à la mer, et l’esprit à sa veille. » Le poète, à son adéquation avec le monde. « Dans la complicité des arbres et la confidence du fleuve. »

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli