Archives de catégorie : Poésie

Deux prosèmes

Textes publiés sur le blog de Daniel Martinez, Diérèse et les deux Siciles, le 28/03/2020

Un auteur de Diérèse : deux poèmes de Michel Diaz

tu marches désormais vers le jour le plus simple, celui que tu peux voir sur le chemin s’avancer au-devant de toi et précéder la trace de tes pas, celui-là, tant perdu, retrouvé, que tu peux regarder en face, qui plonge son regard dans le tien et qui te laisse lire sur ses lèvres

il sait faire sa place au plus humble et au plus familier, à ce qui s’incline toujours vers le bas et se donne, sans ruse ni calcul, aussi simple qu’un souffle d’air sur ce qui va germer

il en va de ce jour, tu le sais, comme des amours brèves, une aube les reprend, une ombre les délivre, un soir de lune fraîche les veille et les prolonge, un ciel de matin pur les délace de tout tourment, leur fait le sang léger, un front de pierre lisse, change leur bouche en arbre et leurs yeux en promesses d’oiseaux

il faut croire que maintenant le passé le cimente, que le présent le porte

qu’il en va maintenant de lui comme des fondations du monde, comme de ces bûches d’un bois fraternel, qui brûlent lentement et se consument sans se plaindre dans l’âtre des persévérances

* * *

offrande, en attendant qu’une main la recueille et que l’ombre la renouvelle

offrande à tout ce blanc qui a bu aux fontaines des doutes et des amertumes, jusqu’à la lie de son silence

offrande en touffe d’immortelles et en éclosion de pavots, ou en forme d’épaule obscure mais si douce de lait nocturne

offrande à la pierre nue des margelles, à leurs lèvres torrides qui saignent sous le soc de midi, aux soifs inapaisées, à l’étincellement de la rosée, à ce qui brille d’eau lustrale aux fentes des rochers

offrande aux voiles noires du matin qu’emportent les lumières vers des horizons où s’effacent les rides de nos peurs

offrande, pour ne plus attendre demain, mais pour ouvrir son nom à un pays qu’on ne saura jamais, qu’on devine là-bas, au bout de la parole, et ce qui germera des yeux, enfoui, là-bas, comme un berceau dans la mémoire lisse de la neige

quelque part où la lumière pleut


Michel Diaz

Phalène

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Photographie de Paola Di Prima

à la nuit, juste avant la déroute du jour, sa face d’un instant lavé d’une grande lumière calme, quand l’oiseau devient fruit de pierre, que les arbres, au fond de la belle eau, s’emplissent de leur ombre, que se glissent sous les paupières des vents insomnieux,

se lève, comme un règne sur la page consentie, la voix d’un lourd secret où le cœur se révèle et rejette la terre à son opacité, à quoi répond dans son silence un ciel d’étoiles sombres renversé où l’âme errante cherche, comme un ange aux ailes brisées, en quelle éternité de larmes il pourrait se noyer

25/02/2020

J’écoute le silence

2017-(2)-pdp

Photo de Paola di Prima

j’écoute le silence

j’écoute le silence au chant de branches dénouées ramures de plein ciel où ne se lisent que des signes incertains

j’interroge plus loin que vont les oies sauvages et le plus haut vol d’épervier – jusqu’où se perdent les routes étoilées

l’œil qui écoute et interroge fixé sur l’œil blanc de l’abîme est comme un phare éteint englouti dans les eaux

un œil sombre aveuglé de lumière où son regard se perd dans un sac de vives ténèbres

il n’est pas de ciel aussi beau que celui qui – ouvert à tout questionnement conserve son mystère intact caché aux profondeurs d’une clarté captive

il n’est pas de plus pure nuit que cet épais rideau d’inertie et de vie où se défont des mondes et se recomposent

nuit qui sourit quand on l’appelle mais muette toujours pour qui cherche à la caresser
avec des mots de certitude et des yeux tourmentés

ciel obscur bouche close comme l’est un tombeau assoupi et comme brûle un rosier noir qui a pour fleur l’éternité

(06/02/2020)

Préface au Verger abandonné – David Le Breton

Préface de David Le Breton pour Le Verger abandonné, à paraître aux éditions Musimot au printemps 2020.

Aspiration à l’absence

L’écriture ciselée et sensible de Michel Diaz met au monde un Ulysse moderne, insolite, moins mu par l’extériorité des événements et les caprices des dieux que par sa propre intériorité, la nostalgie de son enfance et de son amour, le regret que son épouse, son fils ou son père soient loin, si inaccessibles les oliviers ou le verger. Tout un monde derrière soi et une nostalgie inguérissable.

Ulysse songe souvent au verger qu’il goûtait tant et qui fut objet de tant de patience et de dextérité, symbole de son foyer, de son appartenance à une terre aimée, axis mundi de tout ce qu’il a perdu. Il propose à son père de l’attendre là à son retour à Ithaque, mais il demande aussi à son fils dans une autre lettre de le détruire afin d’en replanter un autre plus tard en signe de sa renaissance quand ses pieds fouleront à nouveau la terre natale. L’éloignement de la patrie suscite d’abord les feux de la nostalgie, le désir de se perdre à nouveau dans le corps de son épouse et de retrouver son verger, les gestes d’autrefois.

Pourtant il se défait peu à peu de cette aspiration comme d’un vieil habit devenu désormais impossible à porter. Il passe lentement de la position de l’attente éperdue du retour à la terre natale au sentiment qu’il n’y a plus sa place et qu’il y serait, là aussi, étranger. Après ses déclarations ardentes d’amour, la promesse d’un retour, il est saisi d’un désir d’absence, il chemine vers le rien. Non qu’il éprouve désormais le sentiment d’être chez soi dans l’exil, mais avec retard il cède à la tentation du chant des sirènes, il s’efface. Il «s’enracine dans l’absence de lieu» selon la formule de Simone Weil. Disparition de soi d’autant plus douloureuse, et d’abord peu compréhensible, que pour un homme comme lui, la référence à la femme aimée, à la famille, au groupe, à la «patrie» est une donnée fondatrice de son sentiment d’identité. Il sait la blessure de ses proches, il imagine les pleurs de Pénélope, les regrets de Télémaque et la tristesse de son père, mais il ne souhaite plus les guérir et cicatriser ses propres plaies. Il est gagné d’un sentiment d’insignifiance. Ce n’est plus le héros chargé de gloire mais un homme usé par l’errance, ne se retrouvant plus dans celui qu’il était, et qui n’a plus le désir de reprendre corps dans son existence ancienne.

L’Ulysse de Michel Diaz ne reviendra pas, il n’accomplira pas son destin premier de tuer les prétendants et de reprendre sa place au foyer avec son épouse et son fils, proche de son père et de ses arbres. Il n’a pas fait un long voyage avant de retourner «plein d’usage et raison/ Vivre entre ses parents le reste de son âge» comme l’a écrit Joaquim du Bellay. Mais peu à peu, au fil du cheminement, les contours de son monde intérieur s’effacent, et bientôt il ne reste rien de son identité première ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde dans la tentation de n’être plus personne. «Le lieu véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable absence», nous dit Edmond Jabès.

Telle est l’incise du texte de Michel Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre qui en fait tout le prix. Et c’est ce trouble, provoqué par son traitement inédit de l’image du principal héros de L’Odyssée, que Michel Diaz exploite poétiquement pour soulever l’éternelle question, primordiale et inépuisable, de notre relation au monde et du sens de nos existences.

David Le Breton

David Le Breton, anthropologue et sociologue français, enseigne à l’Université de Strasbourg. Membre de l’Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Dynamiques Européennes, il s’est spécialisé dans l’étude des représentations et des mises en jeu du corps humain. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels Rire. une anthropologie du rieur (Métailié), Disparaitre de soi. une tentation contemporaine (Métailié) ou Marcher. Eloge des chemins et de la lenteur (Métailié).

Palimpseste

Estampe de Hokusaï, « 36 vues du Mont Fuji »

/

J’interroge l’homme

fort, plein d’assurance

/

qui impose le silence

même aux oiseaux, même au ciel,

même à la lumière qui siffle aux mufles des bêtes

et qui vient trancher les mots dans les limbes des lèvres

/

Mais surtout

j’écoute le vent

j’écoute les murs

J’écoute les âmes

/

J’entends, ici et là, 

des voix qui parlent et montent

de la terre comme des voix d’enfance

brûlant telles des lampes de plein jour

s’armant aux plaintes retenues au fond des gorges

et aux bras des clochers à peigne, et à l’élan irrésigné

des arbres vers plus haut qu’eux-mêmes

/

se fortifiant de l’une à l’autre

dans ce que l’on espère

d’un soleil à venir

/

et crépitent de notes rapides comme des chants d’oiseaux