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Jérôme Bosch : Les forêts ont des oreilles et les champs, des yeux…

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Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Embrasures – Lecture par Marc Wetzel

Article publié in La Cause littéraire, mai 2026

Embrasures, Michel Diaz – postface de Michel Lamart, Le Taillis Pré, 96 pages, 9 juillet 2026, 17€

Le mot « embrasure » dérive, comme « embrasement », – mais lui, plus étrangement ! –  de « braise » : car voilà un terme de maçonnerie (militaire ou civile) étonnamment lié, constatent les lexicologues, à l’idée du charbon ardent, au scintillement d’un bois brûlé. L’ouverture pratiquée laisse passer la lumière et éclaire le passage (comme le percement d’une baie), mais la finalité agressive (en tout cas le passage en force) est présente : c’est d’abord ouvrir, dans l’ouvrage fortifié, une fenêtre de tir. On n’aménage pas pour rien une meurtrière – et, même si « embrasures » ici semblent plus sobrement signifier trouées éclairantes ou percées décisives (il s’agit d’attiser le regard et d’enflammer plutôt l’âme), il y a en toute embrasure l’idée d’un geste défensif, d’un élargissement tactique du visible, d’une « ouverture » salvatrice mais risquée, pénible. Le feu d’une révélation (en tout cas son espérance) n’est jamais neutre, et le pluriel indéfini du titre (« Embrasures »)  dit quelque chose à la fois de la nécessaire vaillance et de la possible vanité des efforts de s’ouvrir à la réalité du monde ! L’auteur, esprit grave et noble, l’exprime lyriquement, quand il se présente « travaillant à s’ouvrir une voie vers un jour nouveau qui se lèverait au feu de sa rosée » (p.32), mais le découragement n’est jamais loin : le prix à payer pour savoir « passer dans le réel du monde » (p.12) n’est ni anodin ni assuré.

Et les lucarnes qu’on travaille ici à ménager, oscillant entre l’ardeur qu’elles coûtent et celle qu’elles visent, n’auront, d’évidence, ni la réalité aimable, ni la vérité gratuite. On veut certes (par les « embrasures ») voir plus loin, plus net, plus profond ; mais c’est impossible si l’on reste soi-même, car c’est dans le mur que l’on est qu’il faut les creuser.  En ce travail, inévitablement (qui ne fait pas peur à Michel Diaz !), l’inquiétante préhistoire de soi revient (et grimace), l’au-delà de soi s’impose (et nous déloge). On se plaint, petit tortillon de poussière sous le grand balai, mais qui prétend voir le désordre de près s’y mêle : ce que fait notre auteur !

On peut à bon droit rester perplexe devant notre situation cosmique, car l’intelligence humaine reste dans la « nuit » quand elle s’enquiert de ce qui, dans le cosmos, a bien pu lui « donner lieu d’être ». Pourquoi des êtres vivants ont-ils pu organiser leur propre dépôt de matière, et mettre ainsi un peu de l’être à leur compte ? Et des êtres pensants organiser leurs représentations de cette organisation même ? Et pourquoi des poètes (et des penseurs), pour chanter ce double pourquoi ? :

« perdus en un cosmos qui à chaque seconde confirme son étirement – quand notre esprit s’épuise à en dessiner les confins – depuis l’instant zéro qui signa le surgissement d’un improbable dieu, nous affrontons la nuit irréductible et ne pouvons nourrir qu’une âme calcinée par le venin d’un doute où se distingue mal, entre deux règnes d’infini, ce qui nous a donné lieu d’être … » (p.46)

Et l’examen de la conjoncture proprement terrestre ne rachètera rien : l’auteur n’est plus seulement « perplexe », mais bien désespéré devant le bilan (« attentat contre la vie », « sombre et insidieux poison »,  » temps des images lacérées » …) de la supériorité planétaire de l’humanité. À quoi bon s’être fait seul agent de l’Histoire pour ne tirer d’elle que des « à-coups » oublieux et ingrats ? Pourquoi avoir, techniquement et institutionnellement, édifié notre bonheur sur le mal-être de la Terre même ? Pourquoi n’avons-nous su « changer la face » de la vie planétaire que grâce aux faux visages de nos « masques » et aux dépotoirs à reflets de nos « miroirs » ?

« n’ayant rien su tirer des à-coups de l’Histoire, un temps d’images lacérées règne dans nos mémoires

notre appétit féroce pour les fruits incertains du futur serait-il assez insensé pour maquiller tout attentat contre la vie en promesse de jouissance, et faire du bonheur lui-même le prétexte d’un lent suicide ?

les mille et mille siècles qui auraient suffi à faire de la terre un jardin des délices n’auront servi qu’à distiller, entre masque et miroir, le sombre et insidieux poison qui ronge jusqu’au coeur des pierres » (p.49)

Le postfacier Michel Lamart caractérise bien (p.77) ce que dénonce ici notre poète : la perversion de l’ouverture humaine en « l’embrasure corrompue et restrictive d’un écran censeur de la majeure partie du réel« , écran omniprésent (d’une universalité de pure surveillance) et infaillible (qui ne tient pour nécessaire que ce qui l’alimente et pour sensé que ce qui le justifie) !

Pourtant, l’imagination humaine aura surgi dans le monde en prodigieuse prouesse : si Dieu (ou le hasard) n’a pas eu besoin de notre pensée pour produire le poisson et la forme humaine, seul l’esprit humain a pu mêler les deux en une sirène.

De même Dieu (ou le hasard) aura pu tout seul créer les crocs du chien tout autant que le malheur. Mais une machine (ou une institution) à déchirer le malheur, seul l’humain a pu la concevoir.

De même enfin, le vent et les cerveaux ont pu surgir sans l’homme, mais l’imagination (qui est l’invention du vent cérébral, la faculté par laquelle le souffle de la parole peut faire voguer nos représentations) est notre signature. L’homme peut, pour le pire comme le meilleur, fournir ou pourvoir de présence sensible ce qu’il sait possible. L’imagination humaine rend figurable ce que l’homme sent manquer au réel.

Ainsi se fait-elle un devoir de « rendre » aux êtres du monde quelque chose de perdu en d’autres, de forger dans les choses la complétude d’un rôle qu’elles mériteraient d’avoir :

« un vertige parfois nous prend quand nous prenons mesure des abîmes de la folie, mais nous travaillerons, en dépit de la mort qui veut nous imposer silence, à rendre aux brumes de la mer le chant de ses sirènes, aux voiles de nos rêves le bon vouloir du vent, à l’arbre son espace comme un livre ouvert sur le temps, à l’oiseau son pouvoir de dissoudre la nuit qui nous assaille, aux chiens celui de déchirer le malheur en lambeaux » (p.57)

On ne peut jamais juger tout à fait absurde un agencement de monde qui aura, justement, permis le surgissement d’un organe (le cerveau humain) capable de le juger tel. Et la question est au fond moins de savoir si nous faisons confiance ou non à cet univers dont nous émergeons que de comprendre que, de facto, cet univers nous aura « confié », lui, de pouvoir témoigner de lui. Les éléments du monde sont leurs propres gardiens (puisque l’univers aura assuré seul sa propre cohérence pendant des milliards d’années de matière non-vivante puis de vie non-pensante), mais ce qui revient à l’homme est d’être le témoin de cet auto-gardiennage des éléments. Et l’artiste honnête peut témoigner aussi du catastrophique gardien de monde qu’est l’homme :

« l’arbre et le vent travaillent de concert à fourbir l’improbable, gardiens impénitents de quelque abstruse Volonté et d’un monde, on ne sait, ou trop jeune ou trop vieux, mais qu’il nous faut veiller à maintenir viable, en son absurde agencement, comme nous l’a confié on ne sait quel dieu ivre à l’aube de tout ce qui existe » (p.52)

Dans une récente brochure (« Plus rien que le blanc dans la nuit », hommage à Julien Bosc réalisé avec Pierre Jourde. Cahier des Passerelles n°50, 2026), Michel Diaz énonçait que l’écriture poétique est celle, exactement, qui fait suivre un chemin que le poète devient, comme Roger Munier disait, de son côté, qu’on n’accède au néant qu’en le devenant :

« L’écriture est ainsi ce tressaillement de qui suit inlassablement le même chemin poétique jusqu’à ce que lui-même devienne ce chemin, en route vers l’innommé, vers l’ultime silence« 

Et, quels que soient les prestiges – et les chausse-trapes (urticantes) de l’imagination, c’est toujours, estime Michel Diaz, le fil même du réel que nous tentons de suivre (ou de restituer, décrypter), même si les moyens que nous y employons compliquent singulièrement la simplicité que nous souhaitions ainsi saisir. Nos artifices, qui brouillent le réel, s’ajoutent pourtant à lui, car le réel fait ce qu’il est là où l’artisannat imaginatif du poète lui permet d’être ce qu’il fait. Nous ne connaissons même pas assez les finalités du réel pour nous croire, honteux, assurés de les trahir. C’est pourquoi, malgré des relents de nostalgie (et des assauts de culpabilité), une immense espérance se devine en cet auteur : celle que l’essentiel, ne pouvant être indifférent à notre recherche passionnée de lui, bénit jusqu’aux erreurs et illusions de son prospecteur. Le fil du réel, quoi qu’il en soit, a besoin de ses fildeféristes.

« si nous sommes ici, dans cette lumière brisée, sans savoir quelle suite donner, ce n’est que pour comprendre ce que signifie être au monde et nous efforcer de le dire, mais sans rien ajouter à ce qui est écrit sur l’écorce des arbres et sur l’envers des pierres, essayer de saisir avec force ce fil du réel qui survit à sa fallacieuse marée d’artifices et à ses fourvoiements » (p.66)

Ainsi, écrit l’auteur, nous avons « les voix du monde » – toujours disponibles et impartiales – pour, par elles, comprendre comment s’inscrit spontanément l’existence, et imaginer, dès lors, comment nous pourrions, dans la conscience et la liberté, nous accomplir nous-mêmes aussi justement que la Nature y sait réussir hors d’elles :

« les voix du monde ne se taisent ni ne meurent jamais : parfois terribles, elles prennent le plus souvent la couleur d’un nuage, la fraîcheur des feuilles de hêtres, le regard bienveillant des nœuds vieux dans l’écorce, la présence furtive d’un merle qui chante pour lui-même ou le silence de la neige sur la nudité basaltique des pentes.

innombrables et assidues, elles nous feraient volontiers oublier que nous sommes mortels, n’était l’ombre portée sur la montagne, qui glisse d’un versant à l’autre, y jetant d’indociles et imprévisibles figures attelées à l’immémorial convoi du vent (…)

elles sont ces palpitations dont le temps n’aura pas raison, dont le sens exact nous échappe, mais grâce auquel, pourtant, au jour le jour, nous nous accomplissons » (p.73)

Voilà, pour parler nettement, parmi les poètes, un des plus loyaux (tel Christian Bobin) et déprimants (tel Vincent la Soudière) qu’on puisse lire : Michel Diaz a le désespoir intègre. L’auteur ne laisse aucune marge de manœuvre aux divers subterfuges et louvoiements qui tentent de se (et nous) cacher la catastrophe d’existence en cours, et ne s’autorise lui-même aucun faux-semblant dans le lyrique (mais implacable) état des lieux qu’il dresse. Il impressionne comme un homme au garde-à-vous et qui serait en pleurs.

Marc Wetzel

Michel Diaz, né en 1948. Auteur dramatique, nouvelliste et poète, chroniqueur pour des revues littéraires, il a publié de nombreux recueils de poésie et livres d’art avec des peintres et photographes. Embrasures est son premier livre au Taillis Pré.

***

Cette recension est remarquable parce qu’elle est elle-même un texte de pensée. MarcWetzel ne se contente pas de présenter Embrasures : il dialogue avec l’œuvre, jusqu’à adopter son rythme spéculatif. La critique devient presque un « petit essai philosophique ».

Une lecture fondée sur le symbole de l’embrasure

L’article s’organise autour d’une intuition centrale : le titre contient déjà toute la poétique du livre. Marc Wetzel part de l’étymologie (« braise », « embrasement », ouverture pratiquée dans un mur) pour en dégager une triple valeur :

* ouverture vers la lumière ;

* fenêtre de tir ;

* percée difficile dans une matière résistante.

Cette analyse est particulièrement féconde, car elle permet de comprendre pourquoi, chez Michel Diaz, toute illumination est aussi une blessure. L’embrasure n’est jamais une simple fenêtre contemplative ; elle suppose un travail, une violence exercée sur le mur, c’est-à-dire sur soi-même.

Le critique formule une très belle idée lorsqu’il écrit : « c’est dans le mur que l’on est qu’il faut les creuser. » (nos embrasures). Cette phrase n’est pas de Diaz mais de Wetzel. Elle constitue probablement le meilleur résumé de sa lecture.

Une herméneutique existentielle

Wetzel lit Embrasures comme une méditation sur la condition humaine. Trois interrogations dominent :

* pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

* pourquoi la conscience est-elle apparue ?

* que peut encore la poésie dans un monde abîmé ?

On reconnaît ici les thèmes classiques de la philosophie existentielle, mais aussi de la phénoménologie. La poésie apparaît comme un exercice de lucidité plus que de consolation. Lorsque Wetzel cite les vers sur le cosmos (« nous affrontons la nuit irréductible… »), il montre que Diaz refuse toute métaphysique rassurante. Le doute est constitutif de la conscience.

L’écologie comme crise spirituelle

Un autre mérite de la recension est de ne pas réduire les passages écologiques à un discours militant. Le poème consacré au « temps des images lacérées » est interprété comme le symptôme d’une corruption plus profonde :

la perversion de l’ouverture humaine.

Wetzel s’appuie ici intelligemment sur la postface de Michel Lamart, qui parle d’une « embrasure corrompue » devenue écran.

L’idée est forte : autrefois l’embrasure ouvrait sur le réel ; aujourd’hui l’écran fait obstacle au réel.

Cette opposition entre ouverture et écran constitue sans doute l’une des intuitions critiques les plus originales de l’article.

Une défense de l’imagination

L’une des parties les plus réussies est consacrée à l’imagination. Wetzel montre qu’elle n’est jamais fuite hors du réel. Au contraire, elle sert à restituer au monde ce qui lui manque.

Les exemples sont éloquents :

* rendre aux brumes le chant des sirènes ;

* rendre au vent le bon vouloir ;

* rendre aux chiens le pouvoir de déchirer le malheur.

Wetzel voit là une définition implicite de la poésie : non pas inventer un autre monde, mais réparer symboliquement celui-ci. La poésie de Diaz serait moins une poésie de la présence que de l’accueil. Moins du renoncement facile que de l’adhésion. Et cette lecture est très convaincante.

Une philosophie du témoignage

Vers la fin de l’article apparaît une idée essentielle : l’homme n’est pas propriétaire du monde mais son témoin.

Cette notion de témoignage structure toute la conclusion. Le poète n’est pas celui qui explique le réel. Il est celui qui en garde la trace. D’où l’importance accordée à cette formule de Diaz :

« saisir avec force ce fil du réel ».

Et Wetzel fait de cette image le véritable programme de l’œuvre.

Une écriture critique très personnelle

La recension révèle également le style propre de Marc Wetzel. On y retrouve plusieurs caractéristiques :

* longues périodes très construites ;

* goût des paradoxes (« le désespoir intègre ») ;

* raisonnement par analogies ;

* abondance des parenthèses ;

* vocabulaire philosophique mais jamais universitaire.

Il ne cherche pas la neutralité. Son écriture participe de celle qu’il admire. Il y a parfois un véritable mimétisme stylistique entre le critique et le poète.

Les limites

Toute recension (le genre n’est ni une étude ni vraiment un essai), devant nécessairement répondre à des impératifs éditoriaux (nombre de signes ou de pages), impose au critique des choix de lecture qui ne lui permettent pas toujours d’aborder l’ensemble des aspects d’une œuvre. A cela s’ajoute la subjectivité propre à chaque critique, sa sensibilité au texte, son style personnel, qui le portent à l’interroger ou à le commenter de telle ou telle autre manière. Le lecteur de l’article, comme l’auteur de l’ouvrage, peuvent, à tort ou à raison, y voir des « limites ».

Dire qu’il y a, ici, parfois, un « véritable mimétisme entre le critique et le poète », c’est reconnaître que cette proximité constitue aussi la principale limite de la recension. Wetzel parle davantage avec Michel Diaz que de Michel Diaz.

En effet, il analyse peu :

* la composition du livre ;

* les procédés d’écriture ;

*la prosodie ;

* le travail de l’image ;

* la syntaxe poétique.

Son intérêt porte presque exclusivement sur le contenu philosophique. En outre, certaines interprétations prolongent le texte plus qu’elles ne l’explicitent. Lorsque Wetzel développe plusieurs paragraphes sur l’apparition de la conscience dans le cosmos ou sur la fonction anthropologique de l’imagination, il produit une réflexion personnelle inspirée par Embrasures plutôt qu’une analyse strictement textuelle. Cette liberté herméneutique fait le prix littéraire de la recension, mais elle peut laisser le lecteur désireux d’une étude plus formelle.

Une conclusion particulièrement juste

La dernière phrase mérite d’être soulignée :

« Michel Diaz a le désespoir intègre. »

Cette formule résume admirablement la lecture de Wetzel. Elle signifie que le poète refuse les faux espoirs sans pour autant renoncer à la parole. Son pessimisme n’est ni cynique ni nihiliste : il est traversé par une exigence éthique. C’est précisément parce qu’il regarde la catastrophe en face qu’il peut encore témoigner du « fil du réel ».

Au total, cette recension relève moins de la critique journalistique que de l’essai herméneutique. Marc Wetzel lit Embrasures à la lumière de grandes questions philosophiques – l’être, le monde, la conscience, l’imagination, la responsabilité humaine – et en fait apparaître la cohérence profonde. Elle éclaire avec finesse la dimension existentielle du recueil, quitte à laisser dans l’ombre certains aspects proprement poétiques (forme, rythme, voix, organisation du livre). C’est une lecture exigeante, qui suppose un lecteur disposé à entrer dans un dialogue de pensée autant que dans une appréciation littéraire de haute qualité.

Extraits du recueil (inédit) « Entre l’énigme et l’évidence »

         marchant dans l’air qui craque et se fissure sous le poids du soleil, guetté par cette buse aux yeux de lune noire qui t’attend posée sur un vieux piquet de clôture, te faut-il entreprendre de dire, encore, dire, en prenant à l’argile de la parole ce qu’elle ne sait faire des mots ? désavouer, toujours, ce bruit de goutte qui résonne en toi sur la pierre d’évier du silence ?

         pourtant que faire d’autre pour continuer d’arracher le moindre soupçon d’être légitimement vivant à la nuit matricielle qui hante ta mémoire ? – un ciel de bleu sur ce massif, habité jusque sous tes pieds par l’esprit d’un dieu du tonnerre, ne suffirait-il pas à réparer la déchirure par où a fui tout ce qui faisait l’ancien ordre de l’univers ?

         demeure au creux des os, dans le secret des nerfs et la lassitude des muscles, le rêve nostalgique d’un vieux temps hors du temps, plus serein que les fonds de la mer, seulement caressé d’ombres fluides et d’algues, les traces d’un sommeil épargné d’une absurde conscience que délabrent, jour après jour, la pluie acide des pensées, leur affairement vénéneux et leurs obsédantes questions

Massif du Tanargue, Ardèche

***

         c’est dans le nœud obscur du ventre que vivre coïncide avec l’origine du cri, comme le fer et la blessure : et comment habiter un corps où se creuse la route, quand l’être tout entier n’est qu’une crampe offerte à la parole en pure perte, une douleur assujettie à la conspiration du temps ?

         peut-être ne s’habitue-t-on jamais à l’usage du monde, mais s’efforce-t-on seulement dents serrées de surmonter ce goût d’acier qui prend toute la bouche et déchire la langue, d’avancer entre deux parois où clame ce qui s’est tramé dans les linges du sang, pour devenir ce naufragé qu’aucune promesse de rive ne sauvera jamais

         – et voilà que ce monde même est une fièvre bourgeonnante, une turbulence qui va toujours s’opacifiant dans un paysage d’imprécations, fait de laves brûlantes et d’une terre suffoquant d’un feu désespéré, et c’est à chaque pas que l’enfer peut surgir, que les flammes menacent, dans le tremblement exultant de l’air, d’insinuer leurs ongles jusqu’au fond de nos os :

         on ne sait rien finalement de nous que nos contrées de nuit fatale ne dévorent, rien de ce que l’on a essayé de semer sur la pierre et les eaux, sous les lampes d’un jour sans remède, orphelines d’une lumière éternellement rudoyée

***

         tu ne sais plus ce qui, revenant si souvent des arcanes de ta mémoire, d’un gémissement initial et du déchirement originel, dépose sur tes mains la trace minutieuse d’une ancienne peur, une moiteur qui glisse sur ta peau, épousant les lignes des veines, jusqu’à l’extrémité des doigts où le monde n’est plus qu’un lointain sans substance

         tu es là, te dis-tu, la plupart du temps, et pas là, avec eux, mais ailleurs, séparé par un voile de brume irrésolue, dans l’incertain de la distance, vivant sans être vraiment né, présence frauduleuse dans un pâle décor d’existence où, le masque tombé, disloqué à tes pieds, tu te balances sur un fil, entre deux morts, dans un souffle semblable à l’extrême rétractation de la mer au jusant

         ta face obscure est là, tôt venue des plis de la nuit, que tourmente cette dérive dans les eaux tourbeuses de l’être, et que la fatalité du réel blesse comme un rocher auquel désespérément on s’agrippe pour ne pas se noyer, les paumes déchirées et la parole en sang, mais les yeux implorant cet amer qu’est la balbutiante lampe du jour

***

         faudrait-il donc te résigner à voir le soir descendre sur les ruines du jour, t’accommoder de cette strangulante et froide sensation de n’exister presque toujours qu’à côté de toi-même, d’en être la copie éternellement défaillante, ne percevant du monde que ce qu’il veut bien consentir à donner entre deux lames de persienne close ?

         aussi, dis-tu, tu n’attends ni ne cherches exactement la mort, mais rien qu’une timide paix qu’aucune pensée n’alourdit, qu’aucune neige n’abandonne, et travailleras à découdre, point à point, le pesant manteau qui te couvre, sous lequel, avec toi dans ta chair, brûle vive l’inanité d’une flamme intenable, nourrie d’une passion indéfinie