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Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Isabelle Delpastre – Le souffle du sacré

Note de lecture d’Isabelle Delpastre.

Le souffle du sacré

Michel Diaz – Patrice Delory

Éditions Unicité, 2026

Il est des livres qui se donnent à lire, et d’autres qui demandent d’abord à être regardés. Le souffle du sacré, de Michel Diaz, avec les peintures de Patrice Delory et une postface de Claude Louis-Combet, appartient aux deux catégories. Publié aux éditions Unicité en 2026, l’ouvrage se situe à la rencontre de la poésie, de la peinture et d’une interrogation métaphysique sur ce qui, dans l’être humain, demeure irréductible à toute définition.

Il serait pourtant réducteur de voir, dans ce beau livre qui tient la promesse de son ambition, une simple rencontre entre un poète et un peintre. Les œuvres de Patrice Delory et les textes de Michel Diaz ne se contentent pas de se répondre : ils s’approfondissent et s’enrichissent mutuellement. À la matière picturale, Diaz apporte une voix ; à la parole poétique, Delory offre une présence, une énigme, un visage.

L’ouvrage n’est donc ni un recueil de textes illustré, ni un catalogue de peintures accompagné de commentaires. Les peintures ne cherchent pas à donner une image aux mots, pas plus que les poèmes ne prétendent expliquer les tableaux. Chacun travaille dans son propre langage, mais tous deux avancent vers une même zone d’incertitude : celle où le visible touche à l’invisible, où la présence se confronte à l’absence, où le visage devient à la fois identité et énigme.

Mais la poésie de Michel Diaz apporte à cette rencontre une dimension particulière : ouvrant plus grand notre regard, elle rend plus sensible encore, dans cette peinture, tout le spirituel qui s’y trouvait déjà. Elle ne nomme pas le mystère pour le réduire à une croyance ou à une doctrine ; elle crée les conditions d’une expérience intérieure. Le regard posé sur le visage devient peu à peu interrogation sur l’être, la présence, la finitude et ce qui, en l’homme, semble dépasser l’homme : « On peut se demander : qui est-ce ? d’où vient-il ? de quelle histoire ? de quel temps ? de quelle naissance indécise ? de quelle mort indécidée ? ».

Et c’est précisément le visage qui constitue le grand foyer du livre.

Chez Patrice Delory, le visage n’est jamais un simple sujet pictural. Il est le lieu où la peinture se confronte à l’énigme de l’humain. Ses figures semblent apparaître à la surface de la toile comme des présences en devenir, prises entre apparition et effacement. Le peintre travaille ainsi sur une frontière instable entre figuration et abstraction. Le visage demeure suffisamment reconnaissable pour que nous puissions y projeter une personne, une histoire, une présence ; mais les contours, les traits et les matières défont constamment cette première reconnaissance. La peinture ne fixe pas définitivement le visage : elle le met en mouvement.

Il y a chez lui une véritable poétique de la matière. La surface picturale conserve les traces de ce qui a été recouvert, effacé, repris ou déplacé. Les formes semblent émerger d’une profondeur qui demeure en partie inaccessible. La couleur, le trait, la touche picturale participent eux aussi à cette apparition précaire. A peine dessiné parfois, souvent scruté comme une apparition fantomatique, fiévreux ou impassible, serein ou douloureux, le visage ne semble donc pas toujours posé sur la toile comme une image achevée : il surgit de la peinture elle-même et semble vouloir y sombrer.

Cette dimension donne aux œuvres de Delory quelque chose d’archéologique, en même temps qu’une dimension onirique. Regarder un visage, c’est parfois avoir le sentiment d’assister à une découverte, comme si quelque chose d’humain avait été enfoui dans la matière et cherchait à revenir à la lumière. Mais cette remontée vers le visible reste fragile : un trait apparaît puis se perd, une bouche se devine sans se livrer entièrement, un regard nous atteint avant de se dissoudre. La peinture fait ainsi éprouver une présence sans en livrer le secret.

Mais les visages de Delory ne se contentent pas d’être regardés : ils nous regardent. Le spectateur, qui se croyait extérieur à l’œuvre, découvre qu’il y est lui-même impliqué. Le visage peint devient alors un miroir paradoxal : non pas celui de notre apparence, mais celui de notre condition. Marc Wetzel a justement observé que Delory ne peint pas seulement « quelqu’un », mais plus profondément « le fait même d’être quelqu’un ». Ses figures renvoient ainsi à une expérience universelle : la difficulté d’être une personne, de construire une identité tout en sachant qu’elle demeure fragile, provisoire, exposée au temps et à la disparition.

C’est cette ouverture que la poésie de Diaz va investir. Sa poésie ne traduit pas la peinture : elle la fait résonner intérieurement. Elle laisse subsister l’opacité de l’image, mais en écoute les vibrations. Le poète ne cherche pas à résoudre l’énigme des visages de Delory ; il l’habite, « Visage où nos regards cherchent leur propre trace afin de se voir être ».

Cette attitude d’écoute est déjà, en elle-même, profondément spirituelle. Elle suppose de reconnaître qu’une part de l’être et du monde échappe à la maîtrise du langage. Le poème ne vient pas conquérir le mystère, mais s’en approcher avec respect : « On se tient là, face à ce qui, derrière son regard, cherchant sa nuit, se tient reclus dans sa geôle de solitude ».

C’est là que se situe sans doute l’une des dimensions essentielles de l’écriture de Michel Diaz. Sa poésie n’impose pas une réponse métaphysique. Elle ouvre un espace intérieur dans lequel le lecteur peut éprouver le doute, l’émerveillement, la fragilité et la présence. Car le tableau nous atteint par sa présence, et le poème permet à cette présence de devenir une expérience intérieure. Ce qui était une forme devient une émotion, ce qui était une matière devient une mémoire, ce qui était un visage devient une interrogation sur notre propre existence : « Et voilà qu’à le regarder, je suis devant toutes les routes, devant ce long sentier qui se découvre à l’aube quand s’y lève un appel blessé, devant ce dur chemin qui me ramène jusqu’à moi ».

L’un des apports majeurs de Diaz est ainsi d’introduire dans l’expérience visuelle une durée intérieure, mais aussi cette profondeur spirituelle que nous évoquions plus haut. La peinture saisit dans l’instant ; la poésie permet à cet instant de descendre en nous et d’y poursuivre son travail. Le poème ne nous dit pas ce qu’il faut croire. Il nous apprend plutôt à demeurer disponibles à ce qui nous dépasse.

Dans son écriture, le visage porte aussi ce qui l’a précédé et ce qui lui survivra. Le présent du tableau se charge de passé, de mémoire, de perte et d’attente. Il devient un seuil entre le visible et l’invisible, entre l’individu singulier et une dimension plus universelle de l’humain. Le visage nous rappelle que nous sommes des êtres incarnés, vulnérables, mortels, mais aussi capables de nous ouvrir à ce qui nous dépasse.

C’est ici que le titre du livre prend toute sa portée. Car qu’est-ce que le sacré ?

Michel Diaz ne semble pas vouloir enfermer ce mot dans une définition religieuse. Le sacré peut être ce qui, en nous, échappe à la banalisation ; ce qui demeure inviolable ; ce qui résiste à la violence, à l’usure et à l’effacement. Il peut surgir dans une rencontre, dans un visage, dans une œuvre d’art ou un paysage, mais aussi dans la conscience aiguë de notre finitude.

Le sacré n’est donc pas nécessairement ailleurs. Il peut être au cœur même de l’humain. C’est précisément ce que la poésie de Diaz permet de pressentir. Elle ne proclame pas le sacré : elle en crée la possibilité d’expérience. Elle invite à ralentir, à écouter, à se tenir devant ce qui ne se laisse pas immédiatement comprendre. Le « sacré » devient moins un concept qu’une qualité de présence. Et cette présence est peut-être précisément ce que le mot « souffle » désigne.

Le souffle est ce qui ne se voit pas et qui pourtant anime. Il appartient au corps tout en semblant le dépasser. Il est signe de vie, mouvement, respiration, passage. Dans Le souffle du sacré, cette notion prend une portée symbolique évidente. Le souffle circule entre la peinture, la poésie et le lecteur : du peintre vers la toile, de la toile vers le poète, du poème vers le lecteur, et du lecteur vers une part plus secrète de lui-même.

La poésie de Diaz cherche précisément ce point de passage. Elle part du visible — le visage, la matière, la trace — pour conduire vers une réalité plus intérieure. Elle ne quitte jamais complètement le monde sensible, mais elle l’ouvre à une autre profondeur. Le spirituel n’est pas une fuite hors du réel : il naît d’une manière plus intense de le regarder.

C’est pourquoi les poèmes ne viennent pas seulement accompagner les tableaux. Ils les dévoilent, non pas en leur imposant un sens religieux, mais en révélant ce qu’ils contiennent de questionnement sur l’existence.

Face à la fragilité de l’être, Le souffle du sacré ne propose donc ni certitude ni consolation facile. Il oppose à l’effacement la présence de l’œuvre, à l’oubli la mémoire, et au silence une écoute capable d’accueillir ce qui ne peut être dit.

Mais Le souffle du sacré est aussi un livre sur le regard.

Regarder véritablement suppose de renoncer à vouloir tout comprendre immédiatement. Il faut accepter que l’œuvre résiste et lui laisser le temps de nous atteindre. Si la peinture de Delory ralentit la reconnaissance, la poésie de Diaz ralentit à son tour la pensée. Elle nous détourne de la réponse immédiate et nous installe dans l’entre-deux : entre présence et absence, mémoire et oubli, visible et invisible, savoir et pressentiment. « On aimerait pouvoir s’arrêter de penser, un instant seulement, regarder au-delà de ce qui obstrue ce regard, regarder simplement ce qui s’annoncerait comme une plausible clarté. »

La poésie de Diaz ne ferme pas le sens, elle l’ouvre. Elle donne une voix à ce que la peinture laisse dans le silence, et ouvre le visible à une profondeur spirituelle, sans jamais prétendre parler à la place du mystère. Transformant le regard en écoute, elle fait de l’image une question et du silence une matière poétique. Elle conduit le lecteur de la présence sensible vers une interrogation plus vaste : qu’est-ce qu’être humain ? Que demeure-t-il de nous lorsque tout s’efface ? Quelle présence peut subsister au cœur même de notre fragilité ?

La poésie de Diaz est ainsi le prolongement invisible et intérieur de la peinture. Elle poursuit ce que le regard a commencé et conduit peu à peu le lecteur vers ce qui ne se voit pas.

Au terme du livre demeure une conviction : le sacré n’est peut-être pas ce qui nous sépare du monde, mais ce qui nous apprend à le regarder autrement. Un visage. Une matière qui tremble. Une forme qui apparaît, puis disparaît. Une parole qui cherche son chemin. Un silence qui demande à être entendu. Une présence entre lumière et ombre. Une blessure, une absence.

Et derrière tout cela, quelque chose insiste. Quelque chose que nous ne pouvons ni saisir ni nommer complètement, mais dont la peinture et la poésie permettent parfois de percevoir le passage. Quelque chose qui nous rappelle que notre fragilité n’est peut-être pas seulement ce qui nous condamne à disparaître, mais aussi ce qui nous rend capables de recevoir, d’aimer, de contempler et de nous ouvrir à ce qui nous dépasse.

Un souffle. Le souffle fragile et obstiné de ce qui, en l’homme, refuse de disparaître.

         Isabelle Delpastre

Francis Bacon – le lieu du visage

Extraits traduits en espagnol par le poète Miguel Angel Real, publiés dans la revue Oceanum (sept. 2026)

Pour accéder aux pages de la revue, cliquez sur le lien ci-dessous :

https://revistaoceanum.com/revista/Numero9_9.pdf#page=45

Au commencement n’était pas le Verbe, mais le
Visage.
Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux,
l’inachevé, dans quoi nous cheminons.
A l’origine, le visage.
Comme né des nuages ou surgi de la pure
lumière, don des hauteurs insoupçonnées? Ou
des insongeables ténèbres?
Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain
nous aveugle. Et ne cessera jamais de nous
aveugler. Besoin, désir, espoir d’appel au milieu
de tous les appels, de toutes les rencontres et de
tous les refus.
Appel de qui nous tient captif dans le miroir de
sa présence et de sa ressemblance. Qui ne nous
accorde existence que dans l’appel muet, tourné
vers nous, de son propre regard aveuglé.
Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son
visage, est chemin de neige et de brume, de
sable et de boue. Comme venir du sien au nôtre
est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude.
Et entre eux deux, l’épreuve capitale du
dévoilement.


En el principio no era el Verbo, sino el Rostro.
Que ya contenía su final. Y entretanto, lo
inacabado, por donde caminamos.
En el origen, el rostro.
¿Como nacido de las nubes o surgido de la pura
luz, don de alturas insospechadas? ¿O de las
tinieblas insoñables?
Surgimiento conmovedor cuyo destello
repentino nos ciega. Y nunca dejará de cegarnos.
Necesidad, deseo, esperanza de llamada en
medio de todas las llamadas, de todos los
encuentros y de todos los rechazos.
Llamada de lo que nos mantiene cautivos en el
espejo de su presencia y de su semejanza. Que
no nos concede existencia sino en la llamada
muda, vuelta hacia nosotros, de su propia
mirada ciega.
Pero responder a la llamada, ir hacia el Otro,
hacia su rostro, es camino de nieve y bruma, de
arena y barro. Como venir del suyo al nuestro
es mismamente camino de tanteo y de eterna
incertidumbre.
Y entre ambos, la prueba capital de la revelación.

Textos de Francis Bacon, le lieu du visage (Ed. Encres vives, 2025)

48
Visage aux lèvres distordues, leur bourgeon
vénéneux qui nous nargue, et ce juste miroir de
nous-mêmes qui nous jette en plein cœur notre
image, dans sa trajectoire explosive, raccourci
foudroyant de ce qui nous confronte et nous
mesure, dans son opiniâtre détresse, à ce qui
veille et brûle au plus à-vif de notre volonté à
être dans un surcroît d’être, c’est-à-dire artisans
hasardeux d’une humanité toujours en sursis.
Visage qui nous dévisage au bord de ses
ténèbres, tel un escarpement qui nous
surplombe, nous invite à interroger ces
territoires assiégés de nuit qu’à nous-mêmes
nous sommes, ce confus entrelacs de racines, ce
ramas de tessons où nos yeux se déchirent, cette
contrée lointaine où scintille pourtant, nous
appelant sur l’autre rive, une échancrure de
clarté.
Masque, embrasure de parole nue, qui nous
enjoint de nous tenir debout, au seuil de ce
théâtre de dévoration, à défier du fond de nos
blessures ce qui nous épouvante, et à saluer
dans le même temps ce qui nous en délivre.


Rostros de labios distorsionados, con su brote
venenoso desafiándonos, y ese justo espejo de
nosotros mismos que nos arroja al corazón
nuestra imagen, en su trayectoria explosiva,
escorzo fulgurante de lo que nos confronta y
nos mide, en su terco desasosiego, con lo que
vela y quema a carne viva nuestra voluntad de
estar en una añadidura de ser, es decir, artesanos
inciertos de una humanidad siempre en
suspenso.
Rostro que nos escruta al borde de sus tinieblas,
como una escarpadura que nos domina, que nos
invita a interrogar esos territorios asediados de
la noche que somos para nosotros mismos, ese
confuso entramado de raíces, ese montón de
esquirlas sobre el que nuestros ojos se
desgarran, esa comarca lejana donde brilla,
empero, llamándonos a la otra orilla, una
muesca de claridad.
Máscara, vano de palabra desnuda que nos
ordena permanecer de pie, al umbral de ese
teatro de devoración, para desafiar desde el
fondo de nuestras heridas lo que nos aterra, y
para saludar al mismo tiempo lo que nos libera
de ellas.

Antoine de Matharel – Embrasures

Note de lecture d’Antoine de Matharel publiée in Poésie sur Seine, N° 119, septembre 2026.

Michel DIAZ

EMBRASURES

Ed. Le Taillis Pré, 2026

           Qu’est-ce qu’une embrasure ? C’est à la fois un vide échancré dans un mur et une ouverture sur l’extérieur. Ces deux notions de vide et d’ouverture rendent compte de la pensée de Michel DIAZ, une pensée qui nourrit l’ensemble de ses poèmes et plus particulièrement ceux qu’il nous donne aujourd’hui à lire : un recueil de poèmes en prose, d’une richesse poétique éblouissante, et que l’on ne peut  lire sans en tirer une réflexion de fond sur le sens de nos existences. A supposer du moins que nos existences aient un sens er soient justement autre chose que ce vide qu’évoque pour nous le titre du recueil. Mais l’ouverture, c’est aussi, comme le dit Michel LAMART en postface, « ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres y compris celles qui font écran, grâce au mots devenus embrasures de l’âme », – « Nous avons longtemps cru, écrit le poète, qu’allonger le pas suffirait à nous rapprocher un peu de la courbe de l’horizon et des trouées de ciel ». Mais il ajoute : « nous savons désormais, au-delà de toute illusion, qu’au fond de la parole nous ne cherchions rien d’autre que la trace d’un soleil perdu ». Et le poème se conclut, à la façon de CAMUS (le mythe de Sisyphe) sur une sensation de l’absurde, la répétition sans but des jours de notre vie : « avancer aveugle à soi-même ne nous mène qu’au seuil d’un nouveau jour à vivre ».

           Cependant le poète ne se limite pas, comme son maître à penser, à ce point d’arrêt de l’absurde. Pour lui la poésie nous permet d’aller plus loin dans l’interrogation du monde, « atteindre un jour « la vraie vie » (Rimbaud)… avancer, fixant le tremblement de ce qui toujours se dérobe et se tait » – « Ce qui éclaire nos pas dans la nuit, c’est le souffle des mots perdus hors de leur cage d’air, ce qui fait le chemin, c’est toute l’eau du ciel dans les feuilles de la forêt, ce qui se lève de clarté dans la résonance des pierres, dans ce silence dont la nudité nous blesse mais dont il faut remplir ses mains comme on puise au murmure d’une source cachée ».

           La vie de la nature et des mots se confondent ainsi : pour nous permettre de « passer le relais du silence au silence… laissons venir pour les aimer les bourgeons de ces mots étonnés d’eux-mêmes, qui cherchent à s’ouvrir dans les déchirures du temps ».

           Antoine de Matharel

Marie-Christine Guidon – Le souffle du sacré

Lecture de Marie-Christine Guidon, publiée in Arts et poésie de Touraine.

Le souffle du sacré
Textes de Michel Diaz
Peintures de Patrice Delory
Postface de claude Louis-Combet
Aux éditions Unicité


Cet ouvrage remarquable traduit la synergie entre les textes de Michel Diaz et les peintures aux
limites de l’abstraction de Patrice Delory. Portraits empreints de mystique et prose poétique se
font face, suscitant une part de mystère qui interroge et déstabilise… L’impression est
renforcée par les visages à l’allure spectrale qui évoquent l’effacement « le visage n’est jamais
que trace, de cet autre qui nous précède dans un passé dont ne demeurent que les ruines, alors
même que nous pensions en connaître l’histoire ». Pour certaines toiles, les lignes entrecroisées
semblent symboliser les failles de l’Être humain, ses peurs, ses douleurs « traces inscrites
dans la fulgurance ». On ressent l’énergie de ce souffle du sacré, véritable dialogue poétique et
pictural qui ouvre des portes à la réflexion, nous amenant à une prise de conscience implicite, à
une exploration profonde dans ce « territoire d’incertitude » puisqu’il « nous faut toujours, et
contre tout, ranimer la clarté ».
« À qui est ce visage qui nous regarde, réfugié dans un nom oublié » « À quoi bon lui donner
un nom » « le visage, lui, est trace humaine du passage. De ce qui n’a ni origine ni peut-être
fin » et révélateur d’un sacré anthropologique. Strates du temps et de la matière conduisent à
reconsidérer les différents chemins du sacré aux acceptions plurielles.
Dans le dépouillement, l’absence d’artifices, on se trouve alors confronté à l’essentiel, livré à
une expérience « porteuse du sens des siècles passés » qui bouscule en épousant l’infiniment
grand. Et dans le désenchantement du monde, le sacré se découvre au hasard d’un regard, dans
l’éclat des couleurs. Il échappe parfois aux mots et conduit à une spiritualité que chacun
ressent à sa manière. Regarder ces toiles, nous dit le poète « inspire le silence, celui qui, que
nous soyons croyants ou non, s’impose naturellement à nous devant des images d’autel, et
avant même qu’intervienne dans un second temps, tout jugement d’ordre esthétique ». Le sacré
se manifeste alors dans le vécu de notre expérience personnelle hors des rituels codifiés,
relevant de moments de grâce, de connexion avec soi-même dans l’instant présent.
La conjonction entre les visages fragmentés de Patrice Delory et les mots profonds de Michel
Diaz, cris et silences, tumulte et paix, crée une tension intense et singulière afin, peut-être, de
provoquer un éveil spirituel chez le lecteur et le sortir de sa zone de confort… « Approchez
vous, afin de mieux entendre, derrière ces mots exsangues, la rumeur secrète de leurs nœuds
de silence. Lisez, par transparence sur ces lèvres, vous percevrez un peu de son souffle
lointain, du feu qui couve encore sous le sommeil des pierres ».
Et dans le prolongement de ce moment de partage, comme l’écrit Claude Louis-Combet dans
sa postface « Oreilles et yeux ouverts, nous sommes invités à naître à une nouvelle peau, à
respirer dans un monde presque habitable ».


Marie-Christine GUIDON

Jean-Yves Dupuy – Le souffle du sacré

Lecture de « Le souffle du sacré », par Jean-Yves Dupuy.

Le Souffle du sacré

Michel Diaz–Patrice Delory

Peintures de Patrice Delory — Postface de Claude Louis-Combet

Éditions Unicité, 2026

Le souffle du sacré

Dans le paysage de la poésie contemporaine, Le Souffle du sacré, de Michel Diaz et Patrice Delory, paru en mai 2026 aux éditions Unicité, avec une postface de Claude Louis-Combet, est un livre singulier. À la croisée de la poésie, de la peinture et de la réflexion métaphysique, il fait dialoguer les textes de Michel Diaz avec les œuvres de Patrice Delory. Mais il ne s’agit ni d’un recueil illustré ni d’un catalogue commenté : peinture et poésie cherchent ici, chacune par ses moyens propres, à approcher ce qui demeure difficile à nommer.

Le premier mérite du livre est de ne pas réduire le « sacré » à la religion. Chez Diaz et Delory, il désigne plutôt ce qui, dans l’homme, résiste à la profanation, à la violence, à la disparition et à la banalisation de l’existence. Le sacré devient ainsi moins une croyance qu’une exigence : préserver ce qui, en nous, ne devrait pas pouvoir être livré à la destruction. Marc Wetzel, dans Traversées, insiste justement sur cette fonction presque défensive du sacré, comme si l’homme devait protéger en lui une part d’inviolable.

Le mot « souffle » donne à cette conception toute sa fragilité. Le souffle ne se possède pas ; il se reçoit, se transmet, peut s’interrompre. Il évoque une présence invisible et pourtant sensible, capable, comme l’écrit Marc Wetzel, d’apaiser aussi bien que de raviver une braise. Le sacré n’apparaît donc pas ici comme une vérité constituée, mais comme quelque chose qui demeure en suspens et dont la persistance dépend peut-être de notre capacité à lui faire place.

Cette recherche passe essentiellement par le visage.

Michel Diaz regarde les tableaux de Delory et tente de mettre en mots ce que leur silence contient. Les visages y deviennent des lieux de tension entre présence et absence, apparition et effacement, identité et dissolution. Le poème ne vient pas expliquer la peinture : il lui répond. Il ne lève pas son énigme ; il en déplace le foyer.

Et surtout, les visages nous regardent.

C’est sans doute l’une des expériences les plus fortes du livre. Celui qui croit regarder découvre qu’il est lui-même regardé. Le spectateur cesse alors d’être extérieur à l’œuvre. Le visage peint ne lui renvoie pas son apparence, comme le ferait un miroir ; il lui renvoie quelque chose de plus inquiétant : la conscience de sa propre vulnérabilité.

Cette intuition rejoint une autre remarque de Marc Wetzel : Delory ne peindrait pas seulement des individus, mais la difficulté même d’être quelqu’un, d’habiter une identité tout en sachant qu’elle demeure précaire et mortelle.

L’art, dès lors, ne vainc pas l’effacement. Il lui résiste. La peinture donne une forme à ce qui menace de disparaître ; la poésie donne une parole à ce qui pourrait rester silencieux. Le « sacré » pourrait se situer là : dans cette tentative de préserver, au cœur même de ce qui se défait, quelque chose qui ne soit pas entièrement perdu.

Mais c’est ici que le livre ouvre une question plus troublante : le sacré est-il dans l’œuvre, ou naît-il dans le regard que nous lui portons ?

Le Souffle du sacré semble progressivement déplacer le centre de gravité de l’œuvre vers celui qui la reçoit. Les tableaux de Delory ne demandent pas seulement à être interprétés ; ils demandent à être éprouvés. Le lecteur-spectateur n’est plus un observateur extérieur : son regard devient une part de l’expérience proposée par le livre.

Lorsque le visage peint nous regarde, quelque chose se déplace. Nous ne sommes plus simplement devant une représentation ; nous sommes pris dans une relation. Le sacré pourrait alors désigner moins un objet qu’un événement, moins une essence qu’une apparition. Il ne serait pas exclusivement contenu dans le tableau ou dans le poème : il surgirait dans l’espace de rencontre entre l’œuvre et celui qui accepte de s’y exposer.

Cette hypothèse donne également au « souffle » une portée particulière. Le souffle circule : du peintre au poète, de l’image au texte, du texte au lecteur, du regard à ce qui est regardé. Il n’est jamais tout à fait là où nous croyons pouvoir le fixer. Le « souffle du sacré » serait ainsi ce qui advient dans cette circulation fragile.

L’incertitude qui caractérise les peintures de Delory prend alors tout son sens. Visages à demi apparus, zones d’ombre, figures inachevées : rien ne semble offert à une appropriation définitive. L’œuvre conserve une part d’inaccessibilité. Elle résiste au regard qui voudrait tout comprendre, tout nommer, tout ramener à une signification stable. C’est peut-être précisément cette résistance qui lui confère sa dimension sacrée.

Mais c’est aussi là que se situe la limite possible de cette lecture.

Car l’obscurité d’une œuvre ne suffit pas, à elle seule, à faire surgir le sacré. Toute œuvre qui demeure énigmatique n’est pas nécessairement une œuvre sacrée ; toute résistance à l’interprétation ne constitue pas une expérience de transcendance. Il existe donc un risque, dans une telle démarche, de confondre le mystère avec l’indétermination, ou de faire du mot « sacré » le nom presque général de tout ce qui échappe à notre maîtrise.

Cette réserve n’annule pas l’ambition du livre ; elle en mesure au contraire l’exigence. Car Le Souffle du sacré ne vaut pas seulement par les réponses qu’il semble apporter, mais par la difficulté des questions qu’il maintient ouvertes. Le lecteur est invité à regarder plus longtemps, à différer l’explication, à accepter qu’une œuvre puisse demeurer en partie hors de portée. Encore faut-il que cette résistance soit éprouvée, et non simplement déclarée.

La postface de Claude Louis-Combet apporte une troisième voix à la rencontre entre Diaz et Delory. Elle accentue la dimension mystique et métaphysique de l’ensemble, ainsi que son « exigence d’absolu ». Jean-Pierre Boulic, dans sa recension de l’ouvrage, souligne de son côté la capacité de Diaz à chercher, derrière les apparences, ce « foyer de clarté autour duquel s’ordonne toute vie ». Ces lectures convergent, tout en laissant subsister cette question essentielle : jusqu’où peut-on parler du sacré sans le transformer en concept qui expliquerait tout ?

C’est peut-être là que Le Souffle du sacré trouve sa véritable force. Le livre ne cherche pas tant à définir le sacré qu’à créer les conditions de son éventuelle apparition. Il nous demande de regarder avant de conclure, de demeurer un instant dans l’incertitude, de consentir à ce qu’une image ou un poème ne se laisse pas entièrement réduire à ce que nous en comprenons.

Son enjeu pourrait alors être plus radical encore que la seule préservation du sacré : comprendre dans quelles conditions quelque chose de sacré peut encore advenir dans une expérience esthétique contemporaine.

Le sacré ne résiderait ni exclusivement dans le sujet représenté, ni dans une tradition religieuse, ni même dans l’œuvre considérée comme objet. Il naîtrait peut-être dans la relation qui se noue entre une œuvre vulnérable, un regard et une conscience elle-même vulnérable.

C’est dans cet espace instable — entre présence et absence, visible et invisible, solitude et rencontre — que le visage peint cesse d’être seulement une image. Il nous regarde. Et dans ce bref déplacement du regard, quelque chose, peut-être, commence à respirer.

Jean-Yves Dupuy