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Jérôme Bosch : Le champ a des yeux, la forêt des oreilles.

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*    *    *

Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Lettre écrite dans le soleil

Un jour, je partirai, sans vous en avertir. Je le ferai sans joie, mais pourtant sans remords. 

J’irai, sous un ciel pur, nager au large de la mer et ne reviendrai pas. J’irai marcher, par un beau soir d’orage, sur un chemin de pluie, pour appeler la foudre en agitant les bras. Je marcherai longtemps, au long du fleuve, pour choisir le saule complice auquel j’accrocherai la corde qui me permettra de vous tirer insolemment la langue. Je choisirai un lieu désert, à l’écart de tout et de tous, un branlant chalet de montagne, une cabane de berger isolée dans le causse, et y abandonnerai mes forces, patiemment, pour entrer dans le lent sommeil de l’oubli.

Je m’en irai, sans haine ni remords, en saluant les aubes et les crépuscules qui m’ont vu passer, et celles, tout aussi indifférentes, qui continueront leur route sans moi. Je continuerai à aimer les hommes jusqu’à la dernière seconde, et le monde si beau qu’ils s’emploient à nous rendre si peu et si mal habitable.

Je me laisserai transpercer par les javelots du soleil, aveuglé de vertige, au bord d’une falaise qui donne sur l’abîme. Je me dissoudrai dans un vin d’amour et bu jusqu’à l’extase du plus-être, dans la poussière des nuages, dans la couleur des blés, dans la boue d’un fossé, entouré d’animaux obscurs et méprisés qui m’aideront à mieux comprendre ce que sont les chemins de l’ombre. Je m’installerai dans la paix savoureuse d’un arbre creux qui se refermera sur moi, recousant son écorce avec la bienveillante compassion qu’on accorde aux blessés dont on sait qu’ils vont nous quitter.

J’abandonnerais aussi bien volontiers mon corps aux crocs des chiens errants et aux becs des rapaces, aux morsures de la lumière et au doux linceul de la pourriture. Je ferai frère et sœur, dans mon éloignement de vous, le brin d’herbe têtu qui se dresse entre deux pavés, le caillou de la sente que lisse le passage des jours, le galet roulé sur la plage et la feuille qui tombe au premier soupir de l’automne.

Je serai là, dans le velours grisâtre du lichen qui recouvre les pierres, dans la mousse qui s’enracine aux ardoises du toit, dans la rose flétrie qui bascule au bout de sa branche, dans le corps de l’abeille tombée au fond du pot de miel.

Je serai ce qui reste de jour dans les flaques d’eau sombre, ce qui repose dans la vase qui tapisse le lit des étangs. Je serai cette absence à laquelle donner un nom ne sera plus possible, cette trouée soudaine dans un ciel de traîne qui s’écarte comme un rideau pour laisser apparaître, au fond du fond des yeux, une étoile inconnue.

« Je m’en irai dans une caravelle, dans une vieille et belles caravelle », et je le dis à ceux qui m’ont aimé: « Si vous m’avez aimé, ne me retenez pas. »

Tout doit disparaître ! – Gabriel Eugène Kopp

Préface au recueil de nouvelles de Gabriel Eugène Kopp (à paraître en mai 2019 – éditions non communiquées).

TOUT DOIT DISPARAÎTRE  !

– Nouvelles –

Gabriel Eugène Kopp

 

Voilà un livre qui ressemble à son auteur. En effet, Gabriel Eugène Kopp trace et creuse son sillon comme on laboure et travaille une terre qu’on dit ingrate et difficile. C’est à la trace du sillon, à la ligne qu’il suit, au dessein qu’il révèle, aux pierres qu’il déplace, que l’on retrouve et reconnaît « le monde » d’un auteur. Celui de G. E. Kopp est fidèle à lui-même, de livre en livre. C’est celui d’une âme lucide et d’un cœur insoumis, d’une voix qui nous parle du monde et de ceux qui l’habitent, d’un chemin d’écrivain qui prend son temps et les mirages de l’époque à bras le corps pour en dénoncer les errances et en démonter les mensonges. Il y a là la part têtue d’un indiscutable et profond humanisme, mais celle aussi, chez cet auteur, d’un vrai « grain de folie », celui qui pousse l’homme au milieu de ses paysages de ruines et malgré l’horizon des désespérances, à affronter sa condition, tenter peut-être d’en changer quelque peu (même modestement) le cours.

L’ouvrage de G. E. Kopp, terriblement contemporain par sa matière et par les sujets qu’il aborde, est placé sous le signe de l’Apocalypse de Jean et celui de Thomas. Nous connaissons mieux celui de Jean, dernier livre du Nouveau Testament, qui contient des visions prophétiques et eschatologiques: les sept sceaux, les quatre cavaliers, la chute de Babylone, la Jérusalem céleste. Visions de l’expression de la grande Justine divine, de fin du monde sur la scène grandiose d’un spectacle de « sons et lumières » effrayant (et de possible renaissance). G. E. Kopp serait-il, à sa manière, un autre prophète de malheur ? Si c’est le cas, accordons-lui les égards qui lui reviennent.

Tout doit disparaître ? En premier lieu l’espèce humaine en son état ? Son incommensurable orgueil ? Son inexcusable incurie ? Sa coupable et catastrophique irresponsabilité alors que lui était confiée la bonne marche de notre planète (du moins l’espérait-on au regard de la part d’étincelle divine dont le Père l’avait doté) ? Et alors ? La belle affaire ! Ne lui a-ton pas sonné les cloches, à l’Homme, depuis des siècles, sinon des millénaires? Ne lui a-ton pas suffisamment ressassé que sa présence sur la Terre était soumise à des lois qu »il devait se garder d’enfreindre ? A des exigences morales qu’il se devait de respecter ? A des conditions de partage du vivant et de ses territoires auxquelles il serait sage de se soumettre ? Qu’en a-t-il fait ? Et à quoi s’est-il obstiné ? Arc bouté qu’il était sur les privilèges que lui conférait son intelligence particulière ? Obsédé qu’il était, et continue de l’être, par son propre bien-être, soucieux de son confort, veillant férocement aux biens de ses propriétés, jaloux d’autrui, méfiant de l’autre, méchant toujours, haineux souvent, gaspillant les trésors de la Terre, soûl des pouvoirs de l’or et insatiablement grisé par la puissance redoutable, rêvée comme infinie, et aveuglément attachée à la sainte notion de « Progrès » des techniques et des sciences dont on sait, aujourd’hui, que ce sont, utilisées comme un enfant s’amuse avec le feu, les instruments de régression de son humanité et peut-être ceux de sa perte.

Ce qui s’impose, dans ces nouvelles, c’est donc une atmosphère de « fin de règne », pour ne pas dire de « fin du monde » ou, plus exactement, de « fin d’un monde ». Perte de chance, perte de vie, perte à perte de vue. Tout est là, déjà, que l’on reconnaît sans l’avoir vu encore. Et tout est redoutablement possible. Aucun simulacre à poignarder, aucun fantasme à dépister ou dont on pourrait raisonnablement se moquer. Nous sommes là, parmi ces pages que nous livre un narrateur « halluciné » (mais qui n’est peut-être que « visionnaire »), environnés d’aucun mort regretté ni d’aucune espérance à poursuivre, sinon celle de se tirer d’affaire et de survivre malgré tout. Nous sommes là, sans âge et sans mensonge. Comme seuls dans la solitude, avec le couteau, le pain et l’eau. Accoudés à la table d’une vérité que nous pressentons, une vérité dépouillée jusqu’aux os, et qui n’a qu’elle-même à offrir.

A mesure des pages, nous nous incrustons lentement dans la nuit à venir, ce qui s’annonce dans le crépuscule. Aucun chagrin n’a résisté aux occultes virulences. Les épines de nos questions n’ont connu de plus belles raisons de s’anéantir. Un fruit, la nostalgie ou le remords, et de quoi ? Les personnages de ces histoires le savent-ils encore ? L’aube, parfois, un peu de ciel se lève à travers les fenêtres. Comme une capsule de lumière. Et la couronne d’inquiétude au centre, posée sur la pensée, avec la couronne d’épines de notre condition. Immense lumière froide qui jette sur la plage des fruits inassouvis, en loques, juteux avant-coureurs de la mort. Les faits inassouvis. Ce qui demande à être dans les temps accomplis.

Ici, le Temps comme arrêté. Et l’absence de rêve, ni grave ni triste. Bras dessus bras dessous, les vagues s’en sont allées des lieux des jours nouveaux et n’ont laissé au goût salin que leur frileux souvenir de soleil. Silencieux, derniers témoins de la beauté du monde, les yeux, ici et là, échangent encore des lumières avec un horizon que l’on sait désormais perdu ou, en tout cas, inaccessible. Toute la désolation immensément phosphorescente d’une main tendue à un tournant de la mer – et que la mer ne prendra pas. Qui donnera la paix, quel soleil moribond, passant le tranchant de sa lame à l’intérieur du cœur ? Un astre échevelé, la plupart du temps invisible, flotte pourtant toujours, certains diront horriblement, inexplicablement suspendu. Suspendu comme le bien dans l’homme, ou le mal dans le commerce d’homme à homme, ou la mort dans la vie. Mais les menaces de ces nuages ! Force planante de désolation. Car un ciel de Bible plane sur ces histoires, où courent des nuages blancs. Mais les orages qui noieront de pluies ces paysages d’avant-monde, ou peut-être d’après, on ne sait pas toujours ! Mais l’ombre portée de la terre, et son éclairage assourdi et crayeux ! Et l’air, comme un suspens du souffle, raréfié ! On n’attend ici que le vent. Qu’il s’appelle amour ou misère, il ne pourra guère s’échouer que sur une plage d’ossements, des terrains vagues encombrés de tôles et de ronces, et des maisons en ruines où quelques survivants poursuivent une vie placide, faisant mine de croire que rien ne s’est passé.

Mais G. E. Kopp s’amuse dans ces textes, il s’y amuse très sérieusement. Ainsi, par exemple, reprenant au pied de la lettre l’expression « les eaux montent », il invente une histoire où, en dépit de toutes les lois de la nature et de la gravité, les eaux, toutes les eaux, s’échappent vers le ciel, les fleuves remontent aux rivières, et les rivières à leur source, et où le simple fait de boire, et d’abord de remplir un verre, se présente comme un défi impossible à tenir et où l’Humanité risque de disparaître.

Car G. E. Kopp est drôle ! Drôle d’un humour ravageur qui taille en pièces le sérieux dont nous faisons usage pour maquiller de vaine réflexion ce que nous pressentons confusément d’une Apocalypse probable, et pour masquer nos désarrois, et atermoiements devant les tragédies qui se préparent et, certainement, nous attendent. Drôle aussi d’une gravité qui refuse de se prendre au sérieux, car si l’on sait que « l’humour est la politesse du désespoir », il est encore le moyen de prendre avec les faits la distance nécessaire, et indispensable, pour mieux la mesurer, en relativiser les conséquences et en l’occurrence, dans ces nouvelles, nous restituer notre juste place, celle de provisoires et hasardeux incidents biologiques dans la si longue et si complexe chaîne du vivant. Puisqu’il est vrai que nous, humains, arrivants d’assez fraîche date, ne sommes rien, si peu de choses, graines d’esprit, de vanité, de cendre et de poussière au regard de l’infinitude du Temps, de son énigme sans réponse, et de l’infini d’un espace auquel nous ne comprenons, au bout du compte, que bien peu de choses. Drôlerie mâtinée d’obsédant souci « scientifique » (certains appelleront cela de la science fiction, tant pis pour eux !), et d’un sens aiguisé de l’absurde, raisonnement, démonstration, qui pousse jusqu’en ses extrêmes une imagination qui n’a, finalement, d’autre choix que de nous révéler la face sombre d’une vérité qui devrait nous brûler les yeux, nous aveugler l’esprit, ce qui, en germe dans le verbe, s’appelle une « révélation ». Mais la « révélation » n’est pas ce que nous apprennent les scientifiques et les experts en tous domaines du savoir exact pour nous informer sur l’état du monde, de la bio-diversité, sur les ravages auxquels nous soumettons notre planète et sur leurs conséquences, la plupart irréversibles. Cela, nous l’entendons et l’oublions sitôt après, retournant à nos habitudes de vie, empressés de ne pas céder à la peur d’un présent menaçant et d’un futur plus angoissant encore, qui rayerait à plus ou moins court terme notre espèce de la carte de l’univers et de tous les siècles des siècles. Non, la « révélation », celle que notre esprit est capable de recevoir pour qu’elle y fasse son chemin, est celle que nous recevons des « illuminés » et des poètes, les seuls qui vaillent la peine que l’on prenne leur parole au sérieux.

Dans un texte que j’avais, il y a quelque temps déjà, consacré à un autre ouvrage * de G. E. Kopp, je soulignais l’aspect philosophique de sa démarche d’écrivain. Je reprendrai ici cette réflexion, sans y changer quoi que ce soit. J’y écrivais que cette démarche d’écriture, dont la liberté d’imagination littéraire s’autorise à user de ces décalages temporels (et spatiaux), nous inciterait à établir un parallèle entre ces nouvelles et quelques-uns des écrits des siècles précédents, romans à haute teneur philosophique, comme le Gulliver de Swift, par exemple. Si nous posons ainsi cela, les textes de G. E. Kopp pourraient entrer aussi dans le champ littéraire de ces « contes philosophiques » dont les auteurs du XVIIIème siècle ont si pertinemment usé, mais d’autres aussi après eux, comme Balzac, Stevenson, Calvino, Wells, Bradbury ou Borgès, par exemple, pour mieux nous tendre le miroir de nos angoisses et perplexités. Pour nous mettre face aussi à des temps dans lesquels nos routes humaines deviennent incertaines. Demeurent la littérature, l’art et la poésie pour éclairer un peu, plus loin, nos jours embarrassés de doutes. A ce que nous leur demandons de lumière, G. E. Kopp apporte sa précieuse part.

Mécomptes de Noël (éd. de L’Ours Blanc)

Michel Diaz

 

A propos des photos de Rieja van Aart

Ce texte, lu le dimanche 10 mars 2019, à l’occasion de l’exposition des deux artistes, la photographe Rieja van Aart et le peintre Haider, au château de Mosny, dans le cadre du Printemps des poètes 2019, a été inspiré par la série de photos de R. v. Aart intitulée « Le plat pays ».

PLAT PAYS

Photos de Rieja van Aart

Terres livrées à leur première nudité, rendues au règne minéral, règne d’une angoisse archaïque et sans nom, ou celui d’une attente innommable, immémoriale autant qu’inépuisable. Où est-on, en ces lieux, où nous perdons tous nos repères ? Où se perdent ces liens affectifs qui, face au monde nous rassurent ou, face aux signes qui le représentent, nous renvoient à l’énigme de ce que l’on appelle la réalité ?

De cette énigme du réel, entre fiction et onirisme poétique, et tout au long de son parcours d’artiste, Rieja van Aart nous en propose la vision hallucinée.

Ce qui s’impose donc ici, dans ces images, c’est le règne minéral. Perte de chance, perte de vie, perte à perte de vue. Aucun simulacre à poignarder, aucun fantasme à dépister. Nous sommes là, environnés d’aucun mort regretté ni d’aucune espérance à poursuivre. Nous sommes là, sans âge et sans mensonge. Comme seuls dans la solitude, avec le couteau, le pain et l’eau. Accoudés à la table d’une vérité que nous pressentons, une vérité dépouillée jusqu’aux os, et qui n’a qu’elle-même à offrir.

Paysages d’un plat pays où l’eau creuse de longues veines précieuses dans l’ombre de sable.

Nous nous incrustons lentement dans la nuit à venir, ce qui s’annonce dans le crépuscule. Aucun chagrin n’a résisté aux occultes virulences. Loin des pierres, dans leur centre. Les épines de nos questions n’ont connu de plus belles raisons de s’anéantir. Un fruit, la nostalgie ou le remords, et de quoi ? Comme une capsule de lumière. Et la couronne d’inquiétude au centre avec la couronne d’épines de notre condition. Immense lumière froide qui jette sur la plage des fruits inassouvis, en loques, juteux avant-coureurs de la mort, ou débris de tout ce qui fut. C’est toute la pauvreté du paysage. Les faits inassouvis. Ce qui demande à être dans les temps accomplis.

L’absence de rêve, ni grave ni triste. Mais à jamais rocheuse et ensablée, veinée d’époques lointaines et de courses à la mort. Immuable mélancolie des couvertures d’eau qu’un dormeur attardé au bord de son sommeil tire jusqu’au cou. Mais, bras dessus bras dessous, les vagues s’en s’ont allées des lieux de la pensée et n’ont laissé au goût salin que leur frileux souvenir de soleil.

Silencieux, derniers témoins d’une beauté sans artifices, les yeux échangent des lumières avec un horizon inaccessible. Et les fantômes des vivants retrouvent leur posture placide au creux de l’oubli. Toute la désolation immensément phosphorescente d’une main tendue à un tournant de la mer.

Qui donnera la paix, quel soleil à éclipser, passant le tranchant de sa lame à l’intérieur du cœur ? Une idée de désert éternel plane sur ces espaces, un immense concert de silence, au-dessus duquel un astre échevelé et invisible flotte, certains diront horriblement, inexplicablement suspendu. Suspendu comme le bien dans l’homme, ou le mal dans le commerce d’homme à homme, ou la mort dans la vie. Force planante de désolation. Car un ciel de Bible est dessus où courent des nuages blancs. Mais les menaces de ces nuages. Mais les orages qui noieront de pluies ces paysages d’avant-monde, ou d’après-monde, on ne le sait. Mais l’ombre portée de la terre, et son éclairage assourdi et crayeux. Mais l’air léger, comme un suspens du souffle, et raréfié. On n’attend ici que le vent. Qu’il s’appelle amour ou misère, il ne pourra guère s’échouer que sur une plage d’ossements.

Ici, le temps comme arrêté. Clarté d’un jour de l’après-guerre et pour ses âmes en errance, ou clarté pour ceux-là qui ont encore faim des aubes à venir, pour ceux qui persévèrent à rêver et pour ceux dont le cœur a toujours ses raisons.

Ici, on déchire dans tous les sens ces images de soie et d’or, on regarde au plus loin que les yeux peuvent voir, on rêve de bonté, on marche sur des pierres gémissantes, sur les oiseaux tombés des dernières marches de l’espérance, sur la robe de la beauté qui résiste encore à la nuit, s’obstine à faire vivre ces éclats, de l’esprit et du cœur !

Et quel silence ! Qu’on voudrait écouter encore, et qu’on voudrait toucher pour s’assurer que ce n’est pas un rêve, et lui apporter un peu de ce souffle, un peu de la respiration du grand animal bien aimé qu’est le monde assoupi dans son immense, et peut-être dernier crépuscule.

Regarder ces photos, c’est lentement remonter le fil apparemment à l’abandon de signes, des signes d’émotion par lesquels nous retrouvons leur brume de matière initiale et leurs traces d’outre-mémoire.

En deçà du corps et du cri, au-delà de toute parole, se donne la matière d’un langage entre ruine et éclosion, ces signes d’avant toute prononciation et désignation, qui semblent émerger du plus intime et peut-être du plus confus de la conscience de l’artiste, mais qui nous rendent, palpitants et comme écorchés, à notre condition première d’êtres de terre, traversés de souffle vital et dévorés de temps.

Michel Diaz, 05/03/2019

Lettre à Raphaël Monticelli : Descriptif d’un oiseau inconnu jusqu’à ce jour, découvert par l’artiste Salvatore Parisi en 2011

Chers amis,

ce texte n’est destiné qu’à ceux qui sauront, je l’espère, partager l’esprit dans lequel il a été rédigé.

Nous devons à Raphaël Monticelli, critique d’art et écrivain-poète, cet article sur le poiseau de parisi, étude fort intéressante parue dans le dernier numéro de La Diane française. Vous trouverez, un peu plus bas, le descriptif de cet oiseau, rare, furtif et méconnu, ainsi que le lien vers une vidéo dans laquelle R. Monticelli présente en public l’essentiel des connaissances relatives à ce proche cousin du martin-pêcheur.

Désireux d’ajouter quelque chose aux résultats de ces observations dont il nous fait part si brillamment, je lui ai envoyé ces quelques observations:

Cher Raphaël,

je n’ai pas eu le bonheur d’observer un seul poiseau de parisi au cours de mes errances champêtres mais, en revanche, ces derniers mois, j’ai rencontré pas mal de ces bipèdes sans plumes, drôles d’oiseaux eux aussi, que l’on désigne communément sous le nom de gilets jaunes, à cause de la couleur jaune vif de leur habit rayé de bandes grises fluorescentes.

Cette espèce a été dernièrement l’objet d’une chasse brutale et massive à fin d’extermination de toute sa communauté. Malgré les importants moyens mis en oeuvre pour l’éradiquer (cette espèce étant considérée par les autorités comme dangereusement invasive), on compte encore quelques centaines, voire quelques milliers d’individus répartis inégalement sur tout le territoire.

Certains experts recommandent de l’abattre à l’arme de guerre pour en terminer au plus vite, certains autres, parmi lesquels les ornitho-sociologues les plus éminents, pensent que la traque féroce dont ceux-ci sont encore l’objet n’aura d’autre conséquence que de renforcer leur instinct de survie et prévoient une multiplication exponentielle des individus de cette espèce, au prix de quelques mutations que personne ne sait prévoir.

Les responsables les plus haut placés, en charge de la gestion de la faune territoriale, ont aussi tenté (solution alternative à ce jour peu convaincante), afin de capturer plus aisément le gilet jaune, de l’apprivoiser ou, au moins, de l’amadouer en lui jouant des airs de pipeau et gagner ainsi sa confiance. Mais cet oiseau n’en fait qu’à sa tête et, plus malin (ou plus vicieux) qu’on ne le pensait d’abord, a vite fait de déjouer le piège.

Les commentateurs médiatiques, de concert, ont cru aussi, un temps, régler le problème, en faisant mine de le voir en noir, ce qui permettait de l’assimiler aux populations des corbeaux, corneilles, choucas et merles, et d’envoyer ainsi en volière tout ce qui s’autorisait à battre le pavé hors des espaces légaux et seuls autorisés. Un décret, que l’on attend impatiemment, prévoirait d’autoriser les automobilistes à écraser sur la chaussée tout bipède sans plumes suspect et à déposer sa dépouille au poste de police le plus proche.

On ne sait pas encore si cet acte citoyen de salut public sera récompensé par une prime.

Bien à vous, amicalement.

Michel Diaz

Par Raphaël Monticelli

Lien vers le texte concernant le poiseau de Parisi et la captation vidéo d’une lecture de ce document (une vingtaine de minutes).

 

Les voix du basilic – Coaraze 2019

Lettre d’information n° 209 http://www.amourier.com

Des nouvelles de l’AMOURIER

Nouvelle parution
(poésie)
Comme un chemin qui s’ouvre

                           de Michel Diaz

Voix du Basilic 24, 25, 26 mai




Ami(e)s des livres… et de la poésie,

La Beauté de notre Printemps des poètes 2019 fut assombrie par de récentes disparitions; celle de Marie-Claire Bancquart, entre autres, qui a signé deux livres chez L’Amourier, Impostures et Explorer l’incertain, à la façon de “L’élégance du secret”– titre du bel hommage signé par Marie Étienne dans le dernier numéro de la revue En attendant Nadeau.

Ainsi le Printemps se risque à poursuivre, à recommencer toujours, et ne pas douter de la poésie.

Comme un chemin qui s’ouvre, recueil que nous venons de publier de Michel Diaz, nous invite dans ce mouvement tant sa poésie a de facultés germinatives. La marche quasi quotidienne nécessaire à l’auteur pour écrire, le conduit sur des chemins sans contraintes, mais non sans “intranquillité”. Des mots s’invitent, accompagnent ses pas et, malgré lui, le conduisent à un lent retour sur lui-même d’où émanera, par tâtonnements, un autre visage mis à nu.
Dans cette approche recommencée de ce qui est – la marche, mais aussi l’écriture – rien ne se répète : la pensée en mouvement s’accorde au rythme du corps, du souffle; l’avancée chaque fois inattendue est probable suspension au fil de la clarté. Le lecteur est témoin sans savoir, juste pris dans le rythme. Mais il reviendra s’abreuver… pour son plaisir, à ce mince filet d’eau vivante.

Vous pouvez lire des extraits de ce livre sur notre site ici, où vous pouvez aussi le commander.

Vous retrouverez Michel Diaz lors de nos prochaines Voix du Basilic à Coaraze, les 24, 25 et 26 mai, avec Michaël GlückWerner Lambersyet Florence Pazzottu. En musique avec le BAKASAX de Jean-Marc Baccarini, et en compagnie d’un éditeur ami, Thierry Renard de La Passe du vent.
Découvrez le 
programme ici.
En amitié, et dans l’espoir de vous rencontrer à Coaraze,
Bernadette Griot

amourier.com