Article mis en avant

Accueil

Bosch

Jérôme Bosch : Les forêts ont des oreilles et les champs, des yeux…

BIENVENUE SUR CE SITE

dont l’élaboration se poursuit, au gré des circonstances  et de la disponibilité de l’auteur.

Vous êtes invités à le parcourir en cliquant, plus haut, à droite de l’écran,

sur les différentes catégories proposées dans la liste

et à y déposer quelques mots quand l’organisation de la rubrique le permet.

Merci de votre visite

*    *    *

Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Eloge des eaux murmurantes – Jean-Louis Bernard

Michel DIAZ

Gravures de Lionel BALARD

ELOGE DES EAUX MURMURANTES

Editions La Simarre (2024)

Lecture par Jean-Louis Bernard publiée in Terres de femmes (avril 2024)

         Où est le chemin ? Chercher peut-être du côté du miroitement, mais aussi de l’engloutissement qui menace sous la surface frémissante. A la fois charmé et angoissé, émerveillé en inquiétude en quelque sorte, le poète se tient de l’autre côté du miroir, Alice au pays des mots et des silences. Et de côté-ci ? Eh bien c’est seulement un sourire qui flotte, celui du chat de Cheshire, seul compagnon de nos quêtes vaines, à mi-chemin de la présence et de l’absence, de la mémoire et de l’oubli, de l’obscur et de la clarté.

         Adossé aux impressionnantes gravures de Lionel Balard (série de luminosités fluctuantes traversant l’obscur à la recherche fervente de la lumière, faisant disparaître les frontières entre formes et lignes, et trouvant l’espace sans perdre la surface au gré des diverses eaux), et mû par une vision orphique du poème (ressusciter la résonance du verbe originel), Michel Diaz avance, torche dans une main (pour l’obscur), ciboire dans l’autre (pour la soif). Son eau n’a ni la majesté de l’océan, ni la vivacité du torrent, ni même la stagnation de la mare. Elle chuchote, erre, attend. Dialogue avec l’opaque, jeu avec les vertiges (qui ne peut se pratiquer qu’en solitude). Passage étroit entre l’irréel dans les apparences et l’invisible dans le réel. Disparitions et résurgences en succession, mystère d’une respiration induisant une mesure inédite du temps. L’eau s’égare : cet égarement est son chemin et il égare du même coup ceux qui cherchent une réponse. Et simultanément cette errance alchimique se transforme en expérience quasi mystique, à la fois blessure de la lucidité et plénitude de la présence au sensible.

         Michel Diaz nous invite à entrer en poésie au point de nous y fondre, comme dans la nouvelle de Marguerite Yourcenar, le peinte chinois s’évapore dans son tableau. Sous sa plume, la poésie joue son rôle premier : médiatrice entre deux mondes distincts, celui de l’appel des origines et celui du côtoiement de l’inconnaissable. Témoins ces mots aux préfixes faussement appelés « privatifs » (inconstance, incertain, inaudible…) alors qu’ils sont les messagers du primordial, une fois évacuées les scories du vocabulaire courant. Le murmure devient alors exténuation (« seulement témoignage d’une respiration »). La poésie de Michel Diaz ne se contente pas d’être un mystère, elle est une absence : poétique du vide et du plein, sens de l’ellipse qui, accusant cette absence, intensifie du même coup la présence (« cheminement sans hâte au lieu de sa disparition »).

         Les « syllabes sans lèvres de l’eau », quant à elles, nous ramènent aux temps d’avant les aèdes, quand à la source des diverses écritures fut l’assonance. Ensuite, on tenta de donner un nom à toute chose, et bien sûr, lorsqu’il se fut agi de nommer ce qui nous appartient en propre, on échoua : ne resta que le poème pour, peut-être, frôler suffisamment l’indicible pour qu’il puisse nous délivrer. « Eclats d’indicible murmure, offerts aux lèvres du secret ». Oui, c’est bien cela, une des conditions pour être poète : se trouver témoin de la proximité d’un secret, à la fois passeur et passage. Etre alors autorisé à toucher du doigt (sans y entrer) l’impermanent, le précaire, l’indéchiffrable. Et peut-être, in fine, pouvoir se confronter à l’artificieuse évanescence du souvenir.

         Le lecteur vit ainsi une expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire. Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Et c’est ainsi que l’écriture scandée (sans aller, ou peu, jusqu’à l’anaphore) du poète se fait porte des murmures (ceux des eaux et du songe), s’attachant au moindre écho, à la moindre vibration. Scandée comme le furent peut-être les danses primordiales, telle se présente cette langue à la fois fluide et proche de la profération. Qu’est-ce que la quintessence de la poésie ? C’est lorsque, si on perd la scansion, on perd la phrase.

         Et donc, la nécessité de dire ce style qui, à force de capillarité, parvient à accéder à l’essence particulière de l’instant (« sous le tissu de l’eau, les ombres jouent à dessiner la très lente dérive des arbres de ses rives »). Ce style qui, disait Flaubert, « est à lui seul une manière absolue de voir les choses ». La palette des mots de Michel Diaz est ici un gris perle irisé où tout se reflète comme en une goutte d’eau, ce gris perle qui préserve le secret. Et leur précipité réactive les pouvoirs de la poésie à sa source même, cette poésie qui sourd des eaux claires depuis le couvert des mystères et des ombres, cette poésie au milieu de laquelle trône, indestructible et seul, le sourire du chat de Cheshire.

         Jean-Louis BERNARD

Quelques miettes tombées du poème – Jean-Pierre Boulic

Quelques miettes tombées du poème

Jean-Pierre Boulic

Editions Les Cahiers d’Illador (2024)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 90 (printemps-été 2024)

         Nous savons de Jean-Pierre Boulic, ainsi que l’a écrit Alain-Gabriel Monot, qu’il est un « poète du grand large, familier des paysages ouessantins » et que de livre en livre il nous offre « une fervente approche du monde ». Ce livre-ci nous le confirme, où le poète évoque, presque à chaque page, le décor qui inspire sa démarche poétique et alimente ses réflexions (que l’on pourrait qualifier aussi bien de « méditatives ») sur son rapport au monde et à la nature avec laquelle il sait si bien entrer en communion. Ciel, nuages et vent, oiseaux, herbes, bruyères, charmes, bouleaux, dunes, grèves, cordons de galets, chuchotement des vagues, bruissement de marée, tout cela Jean-Pierre Boulic ne se l’accapare pas, mais s’en imprègne avec gratitude pour nous le restituer avec une infinie délicatesse et une immense bienveillance, « fidèle à l’injonction de Novalis, comme l’écrit encore Pierre Tanguy, de recueillir sur terre les morceaux de paradis aujourd’hui épars. » Homme aux aguets, inlassable veilleur et passeur des beautés de ce monde, il ne cesse de dire au lecteur qu’il invite à suivre son regard et à partir du bord de l’âme / pour un vol infini// où l’oiseau s’éternise : Tu te retrouves à contempler / infiniment / le visage des choses de la terre.

         Dans ce dernier recueil, Jean-Pierre Boulic nous offre modestement, à partir de ces fragments de monde, « quelques miettes tombées du poème », qu’à l’instar d’un rouge-gorge, d’une mésange, d’un passereau ou d’une colombe, nous sommes conviés à « picorer ».

         Et, en effet, ces textes brefs, tout en fluidité aérienne, que l’on aurait envie de dire « ailés », nous incitent à passer d’une page à l’autre, comme si, à petits sauts d’oiseau, nous trouvions chaque fois de quoi nous aider à conforter notre désir d’approcher un peu plus l’essence de l’inconnaissable qui, sans l’aide du poème, ne saurait tout à fait être porté à notre conscience.

         Ce que nous « picorons » ici, avec grand bonheur, ce sont les mots que le poète a laissé tomber de sa plume, comme puisés à l’enfance des jours, ces mots que lui-même semble surpris d’avoir laissé tomber, mais qui ne comblent chaque fois, et imparfaitement, qu’un instant du silence de la parole, pour en appeler d’autres, un autre, puis un autre, vers celui qui saura résonner plus intensément. Et les premiers vers de ce recueil nous rappellent d’emblée quelles sont les limites de la parole : Quel mot pourra venir / de son souffle léger / passants oyats et pins / répandre sa présence / d’une infinie beauté / dans le cœur en attente.

         Mais la poésie, et celle de Jean-Pierre Boulic est là pour nous en convaincre : pour côtoyer l’inconnaissable, apprivoiser l’insaisissable du réel, il nous faut marcher lentement, et en dépit de leur précarité, avancer d’un mot à un autre, à la rencontre du sens, sans nulle hâte de parvenir au but, mais laissant advenir le jaillissement des contraires (présence-absence, obscur-clarté, imaginaire-réel…) et Aller en genèse // Ouvrir la parole / primordiale / d’un espace sauvage. Car l’écriture poétique est ce passage difficile, comme en un labyrinthe, entre le son de la profération et le sens qu’elle véhicule, comme quête incessante d’une innocence originelle (ou pourquoi pas de la « stupeur »), à travers cet espace de temps intérieur dans lequel peut se faire jour notre vraie conscience du monde, celle qui nous réconcilie pleinement avec lui, et qui accomplissant « l’harmonie des tensions » comme l’écrivait Héraclite, peut laisser place à l’émerveillement qu’autorise l’acte de création : Vide inexploré / non l’ombre / mais l’insoupçonné // S’ouvrir à l’autre / l’inattendu des saisons // Conjuguer / sans mesure / visages / arbres nuages.

         Jean-Pierre Boulic est un poète qui s’applique à conduire ses mots vers des résonances oubliées, entre la perte et l’opiniâtre surgissement, dans cet élan du souffle poétique qui nous entrouvre le visible pour nous faire entrevoir ce qui relève du mystère de l’existence, pour nous inviter à tourner / le regard vers le vrai / l’intense   le vivant, afin de tressaillir / à profusion / d’une joie inépuisable.

         Michel Diaz, 07/03/2024

Eloge des eaux murmurantes – Jean-Pierre Boulic

Michel DIAZ

Éloge des eaux murmurantes – (Dessins de Lionel Balard)

Editions La Simarre – 2024

Note de lecture de Jean-Pierre Boulic, à paraître in Diérèse N° 90

Dans son bel opus « Quelque part la lumière pleut » (Éditions Alcyone, 2022), Michel Diaz insistait sur l’urgence, dans l’instant mis à nu, de reconquérir à tout prix le chemin du vivant par l’inépuisable éloge des eaux vives notamment.

Et voici qu’en ces temps inquiétants – justement pour ce motif – il nous invite maintenant, de sa prosodie toujours aussi maîtrisée, à tenir le réel imprévisible des eaux murmurantes – l’eau bien nécessaire à la vie. Ici, à partir des terres fécondes et dorées de Touraine et du Berry ou verdoyantes de la Creuse, du suintement de source avare au silence inaugural qui gît au fond des mers, le poète conduit son errance songeuse et éblouie qu’il décèle et partage en faisant écouter ombres et lumières.

Née du roc et, dit de son côté Franck Venaille qui est cité, blessure première, passant la voûte des arbres en compagnie de passereaux, déjà fidèle au jour, comme une parole naissante, l’eau de la source fouille son chemin, froisse l’herbe, révèle au vif des signes, l’inaudible rumeur du temps.

C’est une sorte de parcours initiatique allant de ses balbutiements au ruisseau, puis à la rivière et au fleuve, en pente heureuse et douce vers ce qu’elle sait de sa mort en compagnie des choses du monde, jusqu’à ce lieu perdu, non le buisson perdu dans un désert, mais là où germe l’essentiel, entre solitude et désir, là où se love la même et inépuisable question, là où pourra être puisée la beauté capable de nourrir ce désir d’exister.

Itinéraire riche de ce que la nature met à disposition, l’éloge de l’eau offre une véritable méditation à quiconque souhaite s’avancer dans un silence primordial par quoi la mort se réapprend. Car il est bien évident qu’il est inutile de taire la finitude de toute condition. Ainsi le présent est à vivre sans mensonge avec les rêves dans la fourrure du courant.

Cette première lecture se double d’une autre, plus métaphorique, de ce qu’est la mystérieuse émergence du verbe poétique. En effet, les premiers textes de cette suite ont explicitement trait à l’art poétique puisque l’eau de la source, échappant à sa nuit et au silence de la pierre, ruisselle vers le jour et la lumière, comme dans son énigmatique surgissement le poème s’écrit vers cet inconnu qui l’attend. L’eau qui sourd de ses profondeurs, comme la parole naissante, est d’abord, elle aussi, une voix si faible, muette presque dans ce lieu d’incertitude où germe le poème dont il faut chercher longtemps, comme on écarte un peu le drap du lit, ce qui fonde l’appel de la source. Michel Diaz évoque ainsi parfaitement la genèse du poème dans ce qu’il a, au seuil de sa naissance, d’hésitant et de balbutiant, de tremblé, d’incertain, de tenace patience. Car pour le poète il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter, de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse. Par ce bel oxymore final, nous voyons comment le poème s’élabore, explorant les chemins de son souffle ainsi que l’eau coulante cherche ceux de sa voix (le « gué » signale une traverse), comme il peut prendre aussi naissance dans la rêverie où nous plonge le flux incessant du ruisseau ou de la rivière et en adopter le cours hasardeux.

Les encres de Lionel Balard relient pierres, fougère, cresson, menthe sauvage, feuillage, souffle des berges, arbres, lueurs hésitantes et accompagnent le parcours des eaux, introduisent le lecteur à la contemplation des choses et donnent aux mots une ample résonance où bruisse le murmure des cœurs.

Jean-Pierre Boulic, 28/02/2024

Eloge des eaux murmurantes – Bernard Fournier

Éloge des eaux murmurantes

Michel Diaz, Lionel Balard

éditions La Simarre (2024), 84 p. 25 €

Note de lecture de Bernard Fournier, à paraître in Poésie sur Seine

Est-ce un livre d’artiste ou un poème en prose ?

C’est un livre magnifique qui allie de façon remarquable les gravures (sur bois) minutieuses et évocatrices de Lionel Balard et les poèmes de Michel Diaz dont il faut saluer la virtuosité dans un thème pourtant rebattu.

Oui, c’est pari réussi que cet éloge, parce qu’il n’était pas facile, a priori, de parler des rivières et des rus sans tomber ou dans les lieux communs ou dans les redites des poètes.

Et précisément, les premiers poèmes de cet ensemble ont trait à l’art poétique, car l’eau naissante, la source, est comme un poème qui s’écrit vers cet inconnu qui l’attend, la trajectoire du poème. c’est d’abord une voix si faible, muette presque dans ce lieu d’incertitude où germe le poème. Mais il faut chercher longtemps, comme on écarte un peu le drap du lit, ce qui fonde l’appel de la source. Michel Diaz saisit parfaitement la genèse du poème dans ce qu’elle a d’incertain, de tremblé, de patience.

Pour le poète, en effet, il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons du doute et affronter, de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse. Au-delà du bel oxymore final, on voit comment le poème se construit contre l’eau, à travers elle (le « gué » signale une traverse), même s’il prend naissance dans sa contemplation.

Et puis, soudain, tout s’arrête un moment, tout rutile dans l’herbe, ainsi naît le poème. Cette halte dans le temps est favorisée, paradoxalement, par le passage de l’eau, car ce qui s’écoule se retrouve en enfance. Le poète, se souvient et trouve en lui les mots qui disent à la fois sa déchirure par rapport au temps passé, au temps qui passe, mais aussi sa joie de créer une stèle de mots (Audiberti), verticale contre l’horizontalité et la fluidité.

Car l’eau réclame qu’on l’habite: mais comment habiter ce qui ne demeure, fugitif ? Les paradoxes, voire les contradictions, se lisent dans les oxymores. Car si le poète affirme qu’il ne reste que la trace du passage, plus loin il affirme : nulle trace de son passage/ elle est rumeur inassouvie, le saignement du Chant qui voyage aux sources du rêve. On voit bien que persiste la « rumeur », bien qu’éphémère, dans l’air. Surtout, apparaît la seule majuscule du livre, au mot « Chant », qui lui confère un surcroît de signification, avec ce « saignement », où l’on entend « les plus désespérés sont les chants les plus beaux » d’Alfred de Musset.

On est sensible à l’art de Michel Diaz qui sait manier la métaphore (langue grattée jusqu’à la vertèbre des pierres) autant que les collusions de mots : stance silence, les syllabes sans lèvres de l’eau, éclats, écailles ou les anaphores eau nue/ […] eau de toutes les peurs […] / eau inaugurale. Ces petits détails dans le cours fluide de la lecture, sont comme des galets qui interrompent le flux.

Que ce soit par la perpendiculaire ou par l’intersection, tout le livre est ainsi construit sur le paradoxe de la fluidité qui fait naître le poème alors que celui-ci ne cherche que l’arrêt, finalement impossible, du temps.

Bernard Fournier, 01/03/2024

Eloge des eaux murmurantes – Marie-Christine Guidon

Eloge des eaux murmurantes

Michel DIAZ – Lionel BALARD

Editions la Simarre (2024)

Note de lecture de Marie-Christine Guidon, à paraître in Arts et poésie de Touraine

Cet « Éloge des eaux murmurantes », aux images évocatrices, est une véritable invitation à un voyage onirique, dont on ne sait où il nous mènera…Nous confions, alors, notre périple en pays poétique à Michel Diaz, poète habité par un chant de longue haleine. Lionel Balard, artiste plasticien et graveur, prête sa plume différemment, à ce très bel ouvrage avec la création de xylogravures, illustrant de façon magistrale ce livre d’art. Cette complémentarité est à l’égal de celle entretenue, de la première à la dernière page, avec la Nature. Le voyageur se laisse happer « dans l’évasement de son souffle, vers cet inconnu qui l’attend, la trajectoire du poème »…

Dans le friselis de l’onde et le suintement des pierres aux lèvres humides, l’eau serpente, ruisselle aveuglément. Elle s’abandonne, alanguie, caressant le velours moussu, comme des larmes sur les joues d’un enfant « eau restreinte qui suit son tracé reptilien ». L’eau porte en elle un flux de mots invisibles, lien secret au cœur de l’élément liquide, élixir de toute vie « parole imprononçable encore mais constante » de « ce qui nous est plus intime, et que nul ne saurait nommer ». Aux entrailles des rivières, dans le limon fertile, naissent au fil de l’eau, les perles d’un temps suspendu et fragile, battements furtifs…en un ballet aquatique impérieux, des herbes éprises d’une liberté farouche dansent au gré d’un courant capricieux. Mais, dans les méandres, s’accroche la mémoire…c’est là, au creux des « échos sourds de l’eau » que murmurent les « voix disparues ».

La fugacité des reflets changeants, qui s’offre à nos regards vient troubler nos certitudes et aiguiser nos sens endoloris comme une respiration à deux temps entre hier et demain, abandon et conscience, pénombre et lumière, silence et cri « souffle des mots sur la peau palpitante de la lumière ». Dans le long cheminement du poème, la métamorphose s’accomplit « glissement d’une navigation très lente dans les veines ». Les écailles des heures apprivoisent patiemment les eaux troublées de l’enfance « Le temps se réinvente ». Chaque seconde porte en elle l’éternité, là où les lendemains chantent en quête de clarté « à travers l’âpreté des jours et l’improvisation de son tracé, creusé d’orages et de pluies ».

Lorsque tout se tait, que la blessure s’apaise, seul, émergeant du silence, s’élève un chuchotis, ce chant incantatoire qui chavire la pensée nomade « Territoire de solitude » « ce lieu d’incertitude où germe le poème » !

Marie-Christine Guidon