Lecture de « Le souffle du sacré », par Jean Ayache.
Michel Diaz et Patrice Delory
Le souffle du sacré
postface de Claude Louis-Combet
Éditions Unicité, 2026, 15 €.
Avec « Le souffle du sacré », Michel Diaz et Patrice Delory proposent un ouvrage situé à la rencontre de la peinture, de la poésie et de la réflexion métaphysique. Le premier, auteur d’une quarantaine d’ouvrages relevant de la poésie, du théâtre, de la nouvelle et de l’essai, a également publié plusieurs livres d’art en collaboration avec des artistes. Le second a organisé de nombreuses expositions, en France comme à l’étranger, notamment aux Pays Bas, en Suisse et en Allemagne. Leur collaboration prend ici la forme d’un dialogue entre trente-huit reproductions d’œuvres sur papier ou sur toile de Patrice Delory et des textes de Michel Diaz, généralement disposés en regard des images. La postface de Claude Louis-Combet vient prolonger cette rencontre.
L’originalité du livre tient moins à une relation d’illustration réciproque qu’à la constitution d’un espace commun où peinture et poésie interrogent les mêmes motifs : le visage, l’altérité, l’effacement, la solitude, la mort, mais aussi la possibilité d’un dépassement de soi. Le poème ne cherche pas à expliquer le tableau et le tableau ne constitue pas davantage le simple support visuel du texte. Tous deux semblent participer d’un même mouvement de recherche, dont le lecteur devient progressivement partie prenante. C’est dans cette implication du regardeur et du lecteur que se joue, pour une large part, l’expérience du « sacré » annoncée par le titre.
Le premier texte, « Le visiteur du musée », qui ouvre le livre, accompagne deux portraits masculins figuratifs, quoique traversés de touches abstraites, dominés par des tonalités sombres. Le portrait supérieur frappe notamment par ses deux yeux réduits à de petits cercles noirs, qui lui confèrent une présence à la fois énigmatique et inquiétante. Les figures semblent surgir d’une obscurité originelle, tandis que leurs arrière-plans demeurent volontairement indécis. Cette indétermination visuelle trouve son équivalent dans le texte poétique, où l’homme représenté est rapproché de l’image d’un arbre ébranché ou d’un être sans visage « dont le nom est perdu ».
Mais le dispositif ne s’arrête pas à la contemplation d’un personnage : le portrait regarde à son tour celui qui le regarde. Le visiteur du musée devient ainsi lui-même objet du regard de l’œuvre. Puis, par un déplacement supplémentaire, le visiteur devient lecteur. Le dispositif artistique cesse alors d’être extérieur à celui qui le contemple : il l’implique et l’invite à entreprendre une forme de découverte de soi.
Cette adresse au lecteur rappelle, par certains aspects, le procédé d’interpellation qui ouvre La Modification de Michel Butor, lorsque le lecteur est placé dans la situation du voyageur. Dans Le souffle du sacré, cependant, cette interpellation possède une dimension plus existentielle : entrer dans le musée, c’est aussi entrer dans un espace où le regard sur l’autre conduit nécessairement à un questionnement sur soi.
Le troisième poème, de l’ouvrage, « Au commencement »,prolonge cette problématique. Le tableau qui l’accompagne représente à nouveau une figure masculine, dans une gamme moins sombre où apparaissent notamment des aplats bleus. L’incipit du poème, « Au commencement n’était pas le Verbe, mais le visage », déplace radicalement le point de départ de la réflexion. Le visage devient ici l’origine de la relation : il est ce qui se donne d’abord à voir dans la rencontre avec autrui, mais aussi ce qui ouvre sur une réalité qui le dépasse.
Cette conception fait naturellement écho à la pensée d’Emmanuel Levinas, dont la référence apparaît dans la préface de l’ouvrage. Chez Levinas, le visage n’est jamais réductible à une donnée physique : il constitue le lieu privilégié de la rencontre avec autrui et de l’irruption d’une exigence éthique. Sans se confondre avec la philosophie lévinassienne, le texte de Diaz semble rejoindre cette intuition lorsqu’il fait du visage le point de départ d’un questionnement qui conduit du même vers l’autre.
Le poème associe par ailleurs commencement et fin sous le signe de l’inachèvement. Le paradoxe est significatif : ce qui commence ne se définit pas par une origine pleinement constituée, mais par une ouverture. Le visage représenté devient alors à la fois miroir et appel, renvoyant au sujet qui regarde tout en faisant surgir la présence de l’Autre.
Le tableau intitulé « Altérité » explicite cette orientation à connotation philosophique. Il s’agit d’un visage entouré d’ombre, qui s’insinue aussi dans sa partie inférieure, y apparaît comme une présence difficilement assignable. Le poème parle d’un être muet, inaccessible, dont la trace s’inscrit dans un passé « immémorial ». On pense d’emblée à l’acception religieuse du terme « sacré », et aux quelques œuvres mystiques qu’on trouve dans le livre, comme : « Martyre de Saint Sébastien » et « Décollation de Jean-le-Baptiste. » Mais le mot comporte aussi une acception différente, contenue dans de nombreux poèmes de l’ouvrage, suggérant qu’il s’agit d’un sacré profane, en deçà ou au-delà du religieux, une vibration dans le temps, voire une forme d’éternité, de l’ordre de la transcendance, de l’universalité.
L’altérité ne désigne donc pas seulement la différence entre deux individus : elle renvoie à ce qui, dans l’autre, demeure irréductiblement étranger et excède toute tentative d’appropriation. Dans cette perspective, la référence à Levinas prend une signification particulière. Le visage, dans sa nudité même, ouvre sur un au-delà de lui-même et fait signe vers l’infini. Le sacré serait alors moins un domaine séparé du monde qu’une dimension de l’expérience qui se révèle dans la rencontre avec autrui, dans l’œuvre d’art et dans la conscience de notre propre finitude.
Cette démarche constitue également une réponse implicite au narcissisme : le travail de connaissance de soi ne peut trouver son accomplissement dans le repli sur soi, puisqu’il est constamment relancé par la présence de l’autre.
L’incertitude constitue précisément l’un des traits les plus constants du dialogue entre les deux artistes. La toile reproduite en couverture, notamment, se compose de deux zones dominées par des teintes chaudes, brunes et rouges. La figure demeure difficile à identifier : peut-être une tête au-dessus d’un torse, mais sans que cette interprétation puisse s’imposer définitivement. L’indétermination n’est pas ici une faiblesse de la représentation ; elle semble au contraire constituer une condition de l’expérience proposée au spectateur.
À l’invitation au voyage du peintre dans « Lumière du Sud » (p. 33), le poème répond par l’expression d’un « furtif bonheur ». Mais cette ouverture lumineuse ne supprime pas le questionnement : elle l’accompagne. L’être représenté demeure énigmatique, marqué par une origine incertaine et des « fêlures » dont le sens échappe. Le lecteur peut alors projeter sa propre rêverie dans l’espace indéterminé du tableau et y éprouver une forme d’harmonie. L’art introduit ainsi une modulation essentielle dans une œuvre souvent traversée par l’obscurité : il ne dissipe pas l’énigme, mais permet de l’habiter autrement.
Cette esthétique de l’incertitude se retrouve dans le tableau de la page 35, associé au poème « Naître rien ». Le visage allongé, les yeux cernés de rouge, semble privé d’expression et comme abandonné par la vie. Pourtant, il continue de regarder, « ce visage qui nous regarde ». Le jeu du titre, fondé sur la proximité paradoxale entre naissance et néant, suggère déjà l’absence, malgré une illusion de présence. L’image de « la lumière d’une étoile morte » condense admirablement cette intuition : quelque chose continue de parvenir jusqu’à nous alors même que sa source a disparu.
La réflexion sur le rien acquiert ainsi une dimension ontologique. La métaphysique de l’ouvrage ne se développe pas dans l’abstraction d’un discours philosophique systématique ; elle s’inscrit dans des figures, des visages, des œuvres. La peinture et la poésie deviennent les lieux concrets où peut se formuler l’interrogation sur l’être.
Un peu plus loin dans le livre, « L’effacement » radicalise encore cette problématique. Le tableau représente un visage aux yeux mi-clos, auréolé d’un étrange nimbe marron sur un fond noir. Là encore, aucune identité précise ne peut être assignée au personnage. Il semble porter la trace d’une disparition déjà engagée : trace de pas dans le sable, lumière qui subsiste après l’extinction de sa source. Le poème atteint ici une forte densité métaphorique avec l’expression « un trou plein de rien ». L’alliance paradoxale des termes donne une forme sensible à l’effacement. Le visage demeure pourtant central. Même lorsqu’il se défait ou disparaît, il continue de constituer le lieu où se nouent les questions de l’être, de l’absence et de l’altérité.
Avec « Visage noir et rouge » (p. 49), le dispositif énonciatif évolue. L’être auquel appartient ce visage s’exprime à la première personne et s’adresse directement au lecteur pour exprimer finalement un sentiment de fraternité : l’un et l’autre sont promis à la mort. Une fois encore, on est loin du narcissisme. Dans le poème liminaire le lecteur était déjà interpelé mais avec une implication moindre. La présence de l’autre ne constitue donc plus seulement une source d’inquiétude ou d’énigme ; elle permet de reconnaître une condition commune.
Le personnage du tableau refuse d’ailleurs d’être réduit à la solitude, à la souffrance ou au dénuement. Il se décrit comme un être que l’on pourrait croire « défiguré par l’acide de [ses] tourments », à l’image du visage altéré par la peinture. Mais cette souffrance n’a pas le dernier mot. Subsistent le chant d’un oiseau, le sifflement du vent, autrement dit les manifestations élémentaires de la nature. L’expérience du monde sensible introduit ainsi une possibilité d’apaisement. La mort demeure présente, mais elle semble moins exclusivement menaçante : elle devient une réalité avec laquelle il est possible d’entretenir une relation moins tragiquement solitaire.
Les œuvres explicitement religieuses s’inscrivent elles aussi dans cette logique de transformation. Dans « Martyre de Saint Sébastien I », Michel Diaz et Patrice Delory reprennent une figure traditionnellement associée au martyre chrétien : un homme et une femme nus sont debout côte à côte, l’homme criblé de flèches comme le veut la tradition chrétienne. Sa souffrance trouve un écho différent chez le poète. Les blessures résultent d’un corps-à-corps avec l’Autre. Et si l’on considère que, en dépit de sa cruauté, la souffrance ne fournit aucune certitude métaphysique ; elle ouvre plutôt un espace de questionnement. On retrouve la suggestion d’absence de repères précis qui décontenance et donne à la scène un caractère dramatique commun à plusieurs de ces tableaux.
Cette œuvre permet également de revenir au motif du portrait et à l’hypothèse de l’autoportrait évoquée au début de l’ouvrage. Si le visage peint pouvait être celui du peintre, il devient progressivement davantage qu’un autoportrait : il devient aussi le portrait possible du lecteur. L’œuvre acquiert alors une fonction réflexive. Celui qui la regarde est invité à reconnaître dans cette figure une part de sa propre expérience, et notamment la nécessité d’un travail intérieur qui ne peut être dissocié de la rencontre avec autrui.
Le parcours peut enfin être prolongé jusqu’à « Ecce homo » (p. 85), tableau profane malgré son titre. Un homme, devant une fenêtre, regarde son propre reflet sur un fond bleu. Il est seul face à une frontière que le poète qualifie d’« inviolable », ce qui la rend dramatique. Cela suggère « une solitude tragique, » tant il est séparé de la vie qui se déploie dehors. Le poème parle d’un « Visage de l’absence » et suggère que « la mort serait déjà à l’œuvre ». La conscience de soi semble ainsi indissociable de la conscience de la finitude.
Mais le mouvement général de l’ouvrage interdit de réduire cette scène à une représentation du désespoir. L’appel de l’autre et celui de l’art constituent précisément des forces susceptibles de s’opposer à l’érosion et à l’effacement. La création peut alors apparaître comme une manière de se construire soi-même à partir de ce qui nous échappe. Ici comme précédemment, le poème en prose avec beaucoup de liberté, de souplesse syntaxique, la force de ses images fortes sans aucun pathos et le jeu des sonorités, traduit bien les enjeux d’un débat à la fois charnel et dans la spiritualité.
Ainsi, « Le souffle du sacré » ne se réduit ni à un recueil de poèmes illustrés ni à un catalogue de peintures accompagné de commentaires littéraires. La confrontation et le dialogue incessants entre le peintre et le poète, inspirés l’un et l’autre, impliquent le lecteur, l’incitant à regarder vers l’invisible, à percevoir le souffle du sacré.
Aussi réussissent-ils à imposer la présence de portraits qui nous interpellent dans un ensemble remarquable par sa cohérence, par sa profondeur. Tout naturellement peinture, poésie et métaphysique ne s’y juxtaposent pas ; elles s’y entrecroisent pour faire de l’acte même de regarder et de lire une expérience de l’altérité. C’est dans cet espace d’incertitude, entre présence et absence, visible et invisible, solitude et rencontre, que peut se faire entendre ce « souffle du sacré » auquel l’ouvrage donne son titre.
Jean AYACHE