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Jérôme Bosch : Le champ a des yeux, la forêt des oreilles.

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*    *    *

Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Préface à Offrandes – Daniel Leuwers

Préface de Daniel Leuwers à « Offrandes », ouvrage accompagné de reproductions des peintures d’Olivia Rolde (en projet de publication chez Thi Lùu éditions, septembre 2020)

OFFRANDES ET CONTRE-OFFRANDES

Olivia Rolde est peintre. Elle tend au poète Michel Diaz un large éventail de tableaux, comme des « offrandes » dont l’écriture va se faire le réflexif écho. C’est donc offrandes et contre-offrandes sous le signe du « Ecrire, peindre » qui sert de titre au long poème accompagnateur.

Michel Diaz écrit certes sur les peintures d’Olivia Rolde, mais il écrit surtout à partir d’elles et pour elles.

C’est sa façon à lui d’

« entrer dans ce territoire

de l’incertain où règne

le silence ».

C’est sa façon de se familiariser avec les « rameaux convulsifs », les « miroitements d’étangs éblouis de clarté », les « éclairs calligraphiques de moellons muets et de remparts aveugles » dont cette peinture est criblée.

Michel Diaz voit beaucoup de choses dans des toiles qui ne se veulent pas figuratives. C’est qu’il aime « aller fureter derrière ce que cache la vue » – et c’est là qu’il surprend

« ces cicatrices éphémères

qui inventent nos rêves

embaument les couleurs du temps ».

Le poète sent que l’artiste « va dans sa nuit / chercher un destin inconscient » – et il la suit sur ce chemin où elle a l’art de

« regarder

le plus proche

pour surprendre le lointain ».

Michel Diaz participe du même élan, avide de questionner une présence qui l’entraîne toujours vers un « arrière-pays », pour reprendre un terme familier d’Yves Bonnefoy. Michel Diaz aime partir du réel prégnant pour mieux traquer ce qu’il appelle « l’arrière-pays des brumes », dans un mouvement qui s’apparente à une « plongée » qui nous arrache à « l’ensommeillement ».

Le partage esthétique se fait toujours « dans l’éclat de la stupeur ».

Une toile d’Olivia Rolde s’intitule « Equilibre », et le poème de Michel Diaz obéit au souci d’atteindre aussi à une forme d’équilibre

« comme une bougie

chancelante au bout d’un long combat

se repeint un visage de fugace sagesse

et pactise avec la pénombre ».

L’art culmine souvent au terme d’ « un long combat » qu’il a le don de dissimuler dans une secrète pénombre où il se trouve soudain à même de gratter le ciel, d’y déceler les graines de l’orage.

Les toiles d’Olivia Rolde participent d’une approche tellurique qui embrasse et embrase le monde, mais elles recourent , dans le même temps, à une saisie très ténue du réel réduit à quelques fines attaches où la peintre puise le secret de ses incessants assemblages et de ses émouvants tressages.

Pour souligner ces chevauchements où la rétine s’efface au profit de l’élaboration d’un paysage mental, le poète écrit :

« tout s’érode

se dérobe

et de nouveau se brode ».

Qu’une toile d’Olivia Rolde porte le titre d’ « Energie de la mélancolie » montre bien que le combat pictural, à l’instar de celui du poète, peut aller jusqu’aux confins de la perte pour se réapproprier la vraie vie, son lieu, sa formule, tout en offrandes et contre-offrandes.

Daniel Leuwers

Daniel Leuwers a été professeur de littérature à l’université François-Rabelais de Tours. Auteur de récits, essayiste et poète, il est l’initiateur du concept de livre pauvre. Il a publié de nombreuses critiques pour la revue Europe et est membre de l’académie Mallarmé.

Une interview

Michel DIAZ, écrivain et poète

Interview  par Clémence Prot,  pour Signature Touraine (15/05/2020)

Question 1 :

Quand (quel âge) et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Dès l’âge de 10 ou 12 ans. De la poésie, des histoires, sur des cahiers d’écolier, avec marges et carreaux. Pourquoi ?… Sait-on jamais pourquoi on écrit ? Je suppose que, dans mon cas, c’était pour essayer d’exister, me sentir exister un peu plus, en ayant quelque prise sur ce qui nous échappe, le monde, le temps, soi-même, tout cet inconnu qui nous cerne… Je pense que ces raisons d’écrire sont fondamentalement les mêmes chez moi aujourd’hui. Ce désir, qui peut être lié à un état névrotique, une difficulté d’adaptation à la vie, vient de très profond, il échappe lui-même aux mots. On peut l’analyse, le théoriser, cela n’explique pas tout. Le désir de création reste un mystère… existentiel même, je dirais. Il n’en demeure pas moins qu’il peut être vécu comme une fatalité (qui peut prendre la forme de la passion dévorante et exclusive, dévoratrice) s’il s’impose comme l’indispensable moyen de se sentir relié au monde et de s’y sentir exister. Mais « la passion », c’est aussi le chemin de croix du Christ. Il y a beaucoup de créateurs malheureux, embarrassés de cette pesante (parfois) nécessité de devoir créer pour vivre. Dans ce cas, le chemin sera long pour transformer cette « fatalité » en source de joie et de vie. Oui, le chemin de la création peut avoir quelque chose de « christique ». Souffrance et (éventuel) salut.

Question 2 :

Quelle place la lecture occupait-elle dans votre enfance ? 

Une place relativement peu importante. Au désespoir de mon père. Je préférais le monde de mes rêveries, celui des jeux que je m’inventais, du bricolage (avions, bateaux, théâtre de marionnettes, instruments de musique, cirque en pâte à modeler, dessins, collages, essais d’écriture…) qui me permettait une plus grande évasion dans l’imaginaire. J’y étais plus « actif » que dans la lecture qui faisait de moi un garçon plus « passif », dépendant de l’imaginaire des autres. Ce besoin de « faire » de mes mains, et par moi-même, était sans doute une réponse à ce malaise existentiel que je viens d’évoquer.

Question 3 :

Avez-vous un « rituel » dans votre processus d’écriture ? (isolation, période d’incubation, noircir des pages puis faire le tri, être en ville ou à la campagne…)

Pendant tout le temps où j’ai enseigné, j’en étais réduit à écrire le soir, très tard, pendant les week-end ou les vacances scolaires. Je n’avais pas d’autre choix, et j’en ai beaucoup souffert. Aujourd’hui, et depuis des années, je marche dans la campagne plusieurs heures par jour. J’écris pendant ces longues balades, mon esprit marche avec mes jambes. J’ai fait mienne la phrase de Friedrich Nietzsche :  » Aucune pensée ne vaut quelque chose si elle n’a pas été conçue en marchant ». L’écriture a toujours été pour moi quelque chose de physique, qui a à voir avec les rythmes du souffle, les pulsations cardiaques, les contractions de l’estomac et les spasmes de l’abdomen, avec le corps vivant autant qu’avec le pur intellect. J’ai aussi besoin de silence et de solitude. Je les remplis de mon monde intérieur, en harmonie avec le monde qui m’entoure, me nourrit et m’inspire. Il est vrai que l’écriture poétique, qui procède par impulsions (ces « états de grâce poétiques » comme disait Pierre Reverdy) s’accommode mieux de ce genre de démarche. Beaucoup de poètes procèdent d’ailleurs ainsi. « La marche est poésie et la poésie est marche » a écrit le poète Michel Deguy. Je ne supporterai plus de m’asseoir devant mon bureau, chaque jour, à heure régulière, pour réfléchir et remplir mon quota de pages. Je serais incapable d’aligner trois lignes, et si je les alignais, elles me sembleraient « fabriquées » parce qu’elles ne seraient pas passées par l’alambic du corps en mouvement, par ces émotions et ces élans que j’éprouve quand je sens mon corps vivant, debout, dans la verticalité de la marche. C’est ainsi que je vois l’homme d’ailleurs : debout, vertical, et en marche. Comme depuis ses origines. J’aime aussi beaucoup cette phrase de Gaston Bachelard : « S’arrêter, c’est mourir ».

Question 4 :

Avez-vous un remède contre le « syndrome de la page blanche » ?

Je n’ai plus de « syndrome de la page blanche ». Comme je viens de le dire, je marche, je me promène, je rêve, j’observe le monde, les arbres, le ciel, les oiseaux, les bords de rivière où je marche. Je ne fais rien, en un mot : je travaille. Si une idée, une phrase, des images, le désir d’écrire se présentent et se font pressants, j’écris, je tire le fil de la pensée, le croise avec un autre, je mets en route un texte, l’élabore comme un lissier. Si rien ne vient à mon esprit, ce n’est pas grave. Ce sera pour demain, plus tard, ou jamais peut-être. Je ne me fais plus aucune obligation d’écrire à tout prix. Si j’écris, c’est mu par le désir et le plaisir d’écrire, dans la jubilation des mots qui viennent sur la langue, du texte qui s’ébauche, dans le bonheur du « faire » au bout des doigts. Je sais que personne n’attend après mes textes comme à quelque chose d’essentiel à la marche du monde. Je n’ai rien à prouver, rien à livrer absolument, aucun compte à rendre, je me sens totalement libre d’écrire ou de ne pas écrire. Et d’écrire ce que je veux, comme je le veux, sans aucune contrainte. Si je ne peux vivre sans écrire, je refuse pourtant de me rendre esclave de sa nécessité (qui fait des écrivains souffrant justement de « la page blanche »)… La question de la publication viendra plus tard, en temps utile, le désir /besoin d’écrire ne doit pas en dépendre. Pour moi, l’écriture est un chemin de vie, d’accomplissement de soi, et ne répond pas à la volonté de faire des livres qui porteront mon nom. S’ils trouvent un éditeur et des lecteurs, tant mieux, je m’en réjouis, mais ce qui importe avant tout, pour moi, c’est le chemin d’homme que j’y ouvre. Je ne me soucie pas d’y laisser quelque trace. J’essaie d’avancer, pour le pas toujours à venir.  

Question 5 :

Quand avez-vous publié votre premier livre (quel âge) et dans quel contexte ? (Notamment professionnel : aviez-vous ou avez-vous encore un autre métier à côté ?) 

Mon premier livre publié (j’avais 24 ou 25 ans) était un recueil de poèmes. Il a été publié par l’éditeur Pierre-Jean Oswald qui, à l’époque, publiait de la poésie contemporaine (française et étrangère) de grande qualité. C’était alors un éditeur de renom.  J’étais très content d’entrer dans son catalogue, aux côtés de poètes dont j’aimais beaucoup le travail. Tout de suite après, P.-J. Oswald a publié ma première « vraie » pièce de théâtre. Cette pièce aurait dû être publiée chez Stock, et Lucien Attoun, qui s’occupait alors de la collection « Théâtre ouvert », m’avait demandé de lui apporter des modifications. Mais il s’est heurté à mon amour-propre de jeune auteur (de jeune imbécile !) et j’ai refusé de faire ces corrections.

 Question 6 :

Diriez-vous qu’avoir déjà été publié facilite ou complique les choses ? (Attentes des lecteurs, pression de l’éditeur, nouvelles idées, etc)

Cela ne complique en rien les choses, mais cela ne les facilite pas nécessairement. Les éditeurs ont des lignes éditoriales qu’ils ont définies et auxquelles ils tiennent. Avoir déjà publié ne signifie rien. Ce que les éditeurs veulent, c’est un texte de qualité qui entre dans leur ligne éditoriale. J’ai essuyé des refus d’éditeurs chez qui j’avais déjà publié un ou plusieurs livres. Le manuscrit que je leur proposais ne correspondait pas à leur attente. Croire qu’on aura plus de facilité à publier parce qu’on a déjà publié, est une vue de l’esprit assez naïve. Chaque projet de publication est une nouvelle aventure qui remet les compteurs à zéro, à moins d’être un auteur très médiatisé qui va occuper les présentoirs et les vitrines des libraires. 

Question 7 :

Comment vous sentez-vous avant de publier un livre ? (stressé des attentes du public, impatient, très zen, confiant.. etc.)

Avant de publier un livre, je l’ai fait lire à un éditeur qui l’a accepté, avec qui j’ai eu des échanges, qui l’a fait lire à son comité de lecture, qui m’a demandé de faire des corrections. Je suis donc plutôt confiant et je sais être patient. Parfois, il faut attendre un an ou deux (ou plus !) avant que le livre paraisse : l’éditeur doit respecter son calendrier de publications. Je suis d’autant plus serein quand je sais que l’éditeur ou l’éditrice est exigeant(e), que j’ai noué avec lui, ou elle, des relations de confiance, voire d’amitié. Quant aux réactions du public des lecteurs, on n’en sait rien à l’avance. Personne n’en sait rien. Il faut rester humble, ne pas se dire que l’on a écrit un chef-d’œuvre que tout le monde va s’arracher et dont tout le monde va parler. Attendre les réactions des lecteurs, c’est s’aliéner à une attente souvent stérile. La récompense viendra de quelques-uns qui auront été touchés, et qui sauront le dire, même en quelques mots, même si ces mots sont maladroits.

Question 8 :

Qui est votre auteur préféré ? Votre livre préféré ? (2 réponses possibles)

Il m’est impossible de répondre à cette question ! L’histoire de la littérature est un continuum, jalonné d’œuvres majeures inscrites dans la mémoire de nos cultures. De L’Odyssée d’Homère, à La Divine comédie de Dante, au Don Quichotte de Cervantès, il y a tant de chefs d’oeuvre, Villon, Rabelais, et tant d’autres après, qui jalonnent tous les siècles… J’aime beaucoup la littérature russe, Tchékhov, Gogol, et américaine, Faulkner, Charles d’Ambrosio. J’ai beaucoup d’admiration pour les nouvelles de Kafka et les écrits « solaires » de Camus, des monuments pour moi, comme l’oeuvre de Samuel Beckett. La nouvelle « Un cœur simple » de Flaubert tient aussi une grande place dans mon Panthéon. Mais je lis surtout de la poésie contemporaine. Saint-John Perse et Pierre Reverdy, désormais des « classiques ». Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Bernard Noël, Michel Butor, par exemple encore, parmi les plus connus, des incontournables. Mais Adonis encore, Salah Stétié, Vénus Kouri Ghata. Le paysage de la poésie contemporaine est foisonnant, d’une incroyable richesse, et je vous cite encore ces quelques noms, en vrac : Jacques Réda, Pierre Dhainaut, Jean-Louis Bernard, Bernard Fournier, Michel Passelergue, Jacques ancet, Eric Barbier, Léon Bralda, Silvaine Arabo, Gilles Lades, Alain Freixe, Jean-Paul Bota, il y en a beaucoup d’autres, peu connus du grand public, ou totalement ignorés de lui, mais dont l’oeuvre est remarquable et me procure de grands enchantements de lecture.

Question 9 :

Depuis quand adhérez-vous à l’association Signature Touraine ?

Depuis la création de l’association.

PORTRAIT CHINOIS :

Répondez honnêtement, par un seul mot, et avec celui qui vous vient en premier à l’esprit !

  • Si vous étiez un Objet ? Un arbre. Mais un arbre n’est pas un objet, c’est un être qui appartient à la grande famille des vivants. S’il vous faut un objet, je dirais une pierre, une de ces pierres des murets en pierres sèches qui délimitent les parcs à moutons dans les causses du Larzac, par exemple.
  •  
  • Si vous étiez un Animal Mythologique ? Le Phénix, qui renaît toujours de ses cendres. 
  •  
  • Si vous étiez une Époque ? Les années cinquante à soixante-dix. Ce sont des années d’une intense créativité et inventivité (jamais égalée depuis) dans les tous les domaines de la création, de la pensée, des sciences humaines. Je ne développerai pas, il me faudrait une page entière.
  •  
  • Si vous étiez un  Mot ? Désir.
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  • Si vous étiez un Livre ? Le prochain, pour essayer de continuer à exister intensément.  
  •  
  • Si vous étiez un Personnage Littéraire ? L’étranger du poème de Baudelaire : « J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! ».
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  • Si vous étiez un Art ? La poésie.
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  • Si vous étiez un « Diner de Rêve », vous le passeriez en compagnie de ? Ma compagne et mon fils, dans une gargote au bord de l’eau. 

La cendre grise pour demain – Léon Bralda

LA CENDRE GRISE POUR DEMAIN

texte de Léon Bralda, images de Michel Coste

Cahier de l’Entour N° 38 (2019)

Article publié dans le N° 79 de Diérèse, automne 2020

Le numéro 38 des Cahiers de l’Entour (un tirage, comme toujours modeste, de 50 exemplaires), ce sont 22 pages également partagées entre le poète Léon Bralda et le photographe Michel Coste qui, de ses riches noirs, blancs et gris, et d’une matière indéterminée, racines, écorce, pierre, pâte de temps fossilisée, fait remonter à sa surface on ne sait quels fantômes, figures de la peine (on peut penser aux esclaves de Michel-Ange) dans lesquelles sont encore visibles, incrustées dans leur mouvement arrêté, quelque trace d’un jour crayeux et d’anciennes ruines de vie.

Dans ce texte, extrait de « A la marge, la nuit », Léon Bralda chemine à travers mots et d’une image à l’autre, comme on écarte de l’épaule les pans de la nuit qui nous cerne, s’y risquant à voix douloureuse, à la recherche d’un peu plus de lumière, comme l’on s’avance de pierre en pierre pour passer le gué du silence : Il y a toujours un drame noué tout au fond de la gorge lorsque le soleil luit si haut sous la parole et qu’un secret pèse dans l’herbe humide des bas-fonds. // Le silence a rongé les montants des fenêtres. Un espace inouï frappe où le feu prend, sans rien que de la cendre grise pour demain.

La fréquentation de l’espace propre à la poésie permet qu’une patiente et humble marche intérieure s’accomplisse en nous, cheminements de solitude, passages vers l’intérieur de l’être et le secret de ces paysages qu’ils ouvrent, ces circulations vitales qui les parcourent : Je longe la barricade que reconstruit le jour. J’embrasse un vide étrange et lumineux. Je bois à la fontaine une lumière vive, déjà vieille du temps que charrie la distance.

Ces cheminements à travers l’espace géographique, comme à travers celui ouvert par l’écriture, vers un peu plus loin que soi-même, ces territoires où la vie taille dans la mémoire, c’est cela, pour autant qu’on le puisse, essayer d’apprivoiser l’invisible, les mystères des voies vers la compréhension de notre appartenance au monde : La terre, et l’eau, et l’herbe ont un secret… Femme fertile, frêle fleur fécondée par le feu : ce froid fossile de ma nuit.

Il y a pourtant autant d’inconnu devant soi, logé dans nos questionnements, que d’invisible dans l’espace : Dans l’errance du pas que présage un désir, d’anciens vestiges ont proclamé le deuil, ourdi le souvenir// Et je ne peux que croire à mon infirmité. Voir ne nous servirait de rien ? Ne rien voir nous soulagerait de tout ce qu’on a vu, et si ta fatigue est poussière au miroir de tes mots, s’il se fait, sous les versants de la montagne, une voix pleine de reproches, est-ce parce que nous ne pouvons que vivre dans le renoncement ? D’ailleurs n‘a-t-on pas déjà sondé ces champs de pierres ? N’a-t-on pas, et pour le souvenir, fouillé la moindre faille ? Ouvert le moindre vide au vide du matin ? N’a-t-on pas retrouvé l’os et le bois calciné ? // Que cherchons-nous, au fond, sinon nos origines ?

Ces cheminements incertains, et à mots tâtonnants, c’est aussi cela essayer d’avancer en nous appuyant sur ce qu’il y a de moins tangible en nous, pour nous apercevoir qu’il n’est rien de plus sûr, de plus solide et de plus essentiel que cette insoutenable vérité : cette immobilité trahit ton émouvant destin : tu meurs aussi et ton visage, peu à peu, se couvre d’un sable fin qui compte tes silences. Une vérité dont rien de ce qu’elle provoque de révolte ne pourra subsister sinon cet habit noir piqué de lèvres blanches, ce drap de pierre et d’ombre, de bois taillé aux lames du désir.

Michel Diaz, 21/10/19

Deux prosèmes

Textes publiés sur le blog de Daniel Martinez, Diérèse et les deux Siciles, le 28/03/2020

Un auteur de Diérèse : deux poèmes de Michel Diaz

tu marches désormais vers le jour le plus simple, celui que tu peux voir sur le chemin s’avancer au-devant de toi et précéder la trace de tes pas, celui-là, tant perdu, retrouvé, que tu peux regarder en face, qui plonge son regard dans le tien et qui te laisse lire sur ses lèvres

il sait faire sa place au plus humble et au plus familier, à ce qui s’incline toujours vers le bas et se donne, sans ruse ni calcul, aussi simple qu’un souffle d’air sur ce qui va germer

il en va de ce jour, tu le sais, comme des amours brèves, une aube les reprend, une ombre les délivre, un soir de lune fraîche les veille et les prolonge, un ciel de matin pur les délace de tout tourment, leur fait le sang léger, un front de pierre lisse, change leur bouche en arbre et leurs yeux en promesses d’oiseaux

il faut croire que maintenant le passé le cimente, que le présent le porte

qu’il en va maintenant de lui comme des fondations du monde, comme de ces bûches d’un bois fraternel, qui brûlent lentement et se consument sans se plaindre dans l’âtre des persévérances

* * *

offrande, en attendant qu’une main la recueille et que l’ombre la renouvelle

offrande à tout ce blanc qui a bu aux fontaines des doutes et des amertumes, jusqu’à la lie de son silence

offrande en touffe d’immortelles et en éclosion de pavots, ou en forme d’épaule obscure mais si douce de lait nocturne

offrande à la pierre nue des margelles, à leurs lèvres torrides qui saignent sous le soc de midi, aux soifs inapaisées, à l’étincellement de la rosée, à ce qui brille d’eau lustrale aux fentes des rochers

offrande aux voiles noires du matin qu’emportent les lumières vers des horizons où s’effacent les rides de nos peurs

offrande, pour ne plus attendre demain, mais pour ouvrir son nom à un pays qu’on ne saura jamais, qu’on devine là-bas, au bout de la parole, et ce qui germera des yeux, enfoui, là-bas, comme un berceau dans la mémoire lisse de la neige

quelque part où la lumière pleut


Michel Diaz

Phalène

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Photographie de Paola Di Prima

à la nuit, juste avant la déroute du jour, sa face d’un instant lavé d’une grande lumière calme, quand l’oiseau devient fruit de pierre, que les arbres, au fond de la belle eau, s’emplissent de leur ombre, que se glissent sous les paupières des vents insomnieux,

se lève, comme un règne sur la page consentie, la voix d’un lourd secret où le cœur se révèle et rejette la terre à son opacité, à quoi répond dans son silence un ciel d’étoiles sombres renversé où l’âme errante cherche, comme un ange aux ailes brisées, en quelle éternité de larmes il pourrait se noyer

25/02/2020