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Jérôme Bosch : Les forêts ont des oreilles et les champs, des yeux…

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*    *    *

Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Cet au-delà de l’ombre – Sabine Péglion

Cet au-delà de l’ombre

Sabine Peglion

Editions L’Ail des ours, Collection Grand ours (2023)

Note de lecture à paraître in Diérèse N° 90

         Le titre de ce recueil, si on le lit un peu trop vite, comme les mentions « in mémoriam » figurant en italiques en tête ou en fin de trois de ces poèmes, nous feraient a priori penser qu’il s’agit d’un texte de deuil. Il n’en est pas exactement ainsi, s’il nous faut donner à ce mot une acception plus positive, à savoir celle d’un travail de mémoire associé à la volonté de rendre plus poreuses les frontières entre vie et mort. Ou présence et absence, ici et ailleurs. Comme sont tout aussi poreuses dans ces textes, celles qui séparent l’anonyme « toi » du « on » ou « nous », ou de cet implicite « moi » qui porte la parole que l’auteure s’adresse à elle-même : Ouvre la porte // ce soir // la mer délie la nuit // Regarde au-dessus des vagues / une lueur fragile / étincelles de vent / mêlées d’écume / brise l’opacité nocturne.

         Quelques-un(e)s de ces disparu(e)s ne sont ici évoqué(e)s qu’à travers le « tu », le « vous » ou par leurs seules initiales, « B.B, S.J. », « M. B », quand une seule d’entre eux apparaît sous son nom complet, Bang Hai Ja, celui de cette peintre, poète et calligraphe sud-coréenne, morte en 2022 à Aubenas. Mais c’est dans cet « au-delà de l’ombre », dans ce que l’on arrive à voir « par-dessus les vagues », que tout se joue, que la lumière se reforme et que le jour se réajuste : Est-ce dans ce murmure / d’étincelles / éclaboussant la pierre / que renaîtra ton sourire / l’éclat de ta voix.

         Rien n’est plus discutable, nous semble-t-il, que cette expression usuellement utilisée aujourd’hui, « faire son deuil », bien trop souvent réduite à son sens familier (« se résigner à être privé de … »), quand il s’agit plutôt d’un processus actif dans lequel la personne se met en action pour se délivrer de sa tristesse, peine, souffrance, incompréhension… qu’implique la perte, et renouer avec la vie. Ainsi, Sabine Péglion peut-elle écrire : On ne sait pas pourquoi / un jour / on recommence // Peut-être l’éclat du ciel / un peu plus bleu // On hésite à reprendre / On essaie     on doute      encore.

         Mais s’il faut, tant bien que mal, retrouver le cours de sa vie, il faut aussi, pour la poursuivre sans l’amputer de l’une de ses dimensions essentielles, cohabiter avec la présence des morts, comprendre ce que cette présence apporte à nos existences. Car il y a, dans toutes les cultures humaines, obligation de composer non seulement avec la mort, mais avec les morts, avec les personnes disparues, et de permettre leur continuation, ne serait-ce qu’à travers les signes que le monde semble nous adresser : Toi     l’ami // peut-être / là        où les sommets se dispersent /       où la roche seule / défie la neige et le vent. Car comment faut-il penser la présence des disparus ? Cette présence-absence qui fait que la notion de fantôme, le spectre, nous hante d’une manière si profonde qu’elle traverse toutes les dimensions du présent : De la terre monte / un assourdissant concert // Humilité recueillie / où tu t’inscris.

         Pour ajouter quelques autres éléments à la démarche de l’auteure, nous évoquerons ici le philosophe Jacques Derrida qui fut, dans la dernière période de sa pensée, hanté par la question du spectre (idées politiques, actes du passé, personnes disparues) et des fantômes. Car au cœur de sa réflexion, et de plus en plus affirmée, on trouve la critique de la présence, comme modalité essentielle, immuable, opposée au néant. Et Derrida affirme que la présence n’est jamais entière, mais temporelle, différée, et hantée par la différence.

         Il n’y aurait donc pas, selon le philosophe, de présence parfaite, absolue : ce ne serait qu’une une illusion métaphysique… Mais s’il n’y a pas de présence totale, alors peut-être n’y a-t-il pas non plus d’absence totale, et la disparition absolue ne serait rien qu’un mythe. Il n’y a jamais rien alors qui ne disparaisse totalement. Tout laisse une trace infime, même les actes les plus lointains des humains. La disparition et la destruction totale sont heureusement impossibles. Et Sabine Péglion semble presque illustrer ces propositions quand elle écrit : Tu n’as pas besoin de mots // Ecoute ce qui s’élève /        puisé à l’origine du temps // ce bruissement léger / labyrinthe d’espoir // déposé sur la pierre /        dilué dans la pierre.

         Et cela justifie le fait qu’aller chercher les fantômes, convoquer les spectres, les rappeler à nous, ces êtres qui nous hantent pour nous soutenir, reconnaître ce qui vaut pour le présent et ce qui n’a pas encore entièrement disparu, est aussi une tâche humaine, une tâche présente, et parfois une tâche d’avenir. Une tâche qui, non seulement nous rend la mort moins hostile et moins repoussante, mais nous réconcilie avec les temps du monde : Quelque chose / nous appelle      nous retient /       une ouverture //        Mais vers quoi /        Vers quel lieu       vers quel instant /        vers quelle autre lumière.

         Ainsi, dans ce recueil de Sabine Péglion, le rapport aux fantômes n’est pas seulement une démarche poétique pour apprivoiser la mort, ni une manière de rendre hommage à ces cher(e)s disparu(e)s qui hantent son esprit, mais un livre qui nous rappelle qu’il y a des spectres qui peuvent nous porter, des fantômes avec lesquels nous sommes familiers, des présences qu’il faut continuer, des vies qu’il faut poursuivre et qui peuvent donner à la nôtre une plus grande intensité, car ignorant les blessures / surgissent des failles obscures / les rayons d’un soleil foudroyé. Et nous nous en voudrions de ne pas citer les derniers vers de ce recueil : Si le cri de la mouette / déchire le silence // ne retenir des heures / que cette incandescence.

         Michel Diaz, 03/02/2024

Au risque de la lumière – Antoine de Matharel

Au risque de la lumière

Michel Diaz – Léon Bralda

Editions Alcyone (2023)

Note de lecture d’Antoine de Matharel, publiée in Poésie sur Seine N° 111 (décembre 2023)

         « L’existence est une énigme », écrivit Andrée Chédid, citée par les auteurs en tête de cet ouvrage. Homme de théâtre l’un, artiste l’autre, mais tous deux poètes, Michel Diaz et Léon Bralda se donnent la main pour rechercher ensemble la clef de ce mystère qu’est celui de notre présence en ce monde et du sens qu’il convient de lui donner. A condition bien sûr… que ce sens existe ! Itinéraire difficile en vérité, « chemin de croix », parfois, semé de pierres ; l’un « parle d’une voix libre d’aller dans l’aube de ses mots et d’écrire un secret aux pages du chemin », l’autre « va, sur ce chemin, balayé de cendres nomades, dérouté souvent de lui-même, comme quelqu’un trébuche sur l’énigme de cette ombre qui le précède ».

          Au cours de versets magnifiquement peuplés d’images saisissantes et rythmés d’anaphores, où se succèdent l’éclat de la lumière, la noirceur des gouffres, le silence éloquent des pierres et la fécondité des souvenirs, les poètes nous proposent de « suivre (leur) chemin à la croisée des nuits qui mènent à délivrance, excaver cette obscure clarté scindant l’espace où le miroir accueille un soleil effondré ». Que ce chemin soit sans issue semble pour eux une évidence, pourvu qu’en compensation les mots, le poème, le « flot d’images », « l’écluse des mots qui accordent leur temps aux soies de nos consciences », permettent au « pauvre errant » « d’aller vers l’inconnu » pour entendre, au sortir des ombres, « ce chant d’humaine joie conquise sur l’obscur, pour que se fasse enfin, au risque de la lumière, le fruit fécond de nos silences à venir ».

         Antoine de Matharel

Marie-Claude San Juan

Dans le dernier numéro de la revue Diérèse (de Daniel Martinez), le 88, j’ai la joie de lire la superbe, et ample, recension que Michel Diaz a consacré à mon dernier recueil, « Le réel est un poème métaphysique », Unicité. Dans ce numéro je suis en compagnie des lectures qu’il a faites des livres de Jacques Robinet, Richard Rognet, et Jean-Pierre Boulic. Mais j’ai découvert aussi autre chose, de Michel Diaz dont je lis surtout les recueils de poèmes et fragments poétiques (écriture que j’apprécie particulièrement et place « haut ») : dans cette revue, pages 199 à 215, un récit troublant, « Un petit théâtre de ruines », dont l’exergue (La Rochefoucauld) révèle un sens, un questionnement (frontière indistincte entre vérité et mensonge, ou les fils étranges du destin).

Donc, sa recension. Une capacité intuitive qui lui fait savoir, au-delà des pages à déchiffrer, ce que celle qui écrit tente de décrypter, cet autre savoir dont l’écriture veut dire la souterraine conscience. Il sait, parce que sa démarche d’écrivain se situe dans un espace de profondeur signifiante.

Ce numéro doit être parcouru plusieurs fois. J’y retrouve plusieurs noms connus, et des auteurs à découvrir. Mais, là, mon sujet est cette lecture magnifique de Michel Diaz. Je choisis d’en extraire des fragments. Mais pour en mesurer la valeur sans trahir son art il faut lire son texte intégral.

…………………….

EXTRAITS :

« Mes photographies ne veulent rien illustrer. Mes textes ne commentent aucune image » prévient Marie-Claude San Juan dans le texte préliminaire de son recueil, Le réel est un poème métaphysique. Recueil composé de quatre sections, proses réflexivo-méditatives, poèmes, citations, qu’accompagnent 21 belles images photographiques de l’auteure elle-même.

Le sujet du livre est donné dès les premières phrases de l’avant-propos, « Les voiles qui délivrent le caché » : « Éternel ET éphémère, le réel, avec ses traces qui s’effacent, poussière qui glisse entre nos doigts, nous précède et demeurera au-delà de nous, réalité toujours présente quand nous ne serons même plus poussière. Tant que la planète Terre sera planète. »

Mais qu’est-ce que le « réel », cette notion à laquelle la poésie, en première ligne, se trouve confrontée, chargée d’en rendre compte ? Car le « réel » n’est pas le monde, “ la réalité ” telle que notre langue et notre culture avec ses mots, ses préjugés, ses croyances, l’a construite et continue de la modeler en fonction de nos perceptions nouvelles. N’est-ce pas plutôt ce tissu du monde, cette « peau » dont parle Marie-Claude San Juan et qu’elle appelle “ réel ”, qui fonde et déborde notre “réalité ”, la compréhension que nous pouvons avoir de ce qui est ? Ce “ réel ” n’est-ce pas surtout ce après quoi court le poète, mots en avant, comme un qui marche dans la nuit une lanterne à la main ? « Retourner le champ invisible, en écrivant », nous dit-elle. « Parfois tout est immédiat et donné, le palimpseste n’a été effacé et recouvert de signes que souterrainement. » Et elle ajoute : « Mais au-delà de l’instant saisi, cette brutale émergence d’une mémoire des yeux, préférer la permanente lenteur de la gestation de soi. Écrire ? Mettre ses yeux en mots, mais les yeux derrière les mots. »

(…)

C’est donc cette écriture poétique qu’elle nous donne à lire aujourd’hui avec ce livre, proses et poèmes qui posent l’enjeu du livre (trouver ces « instants où l’immense se rencontre dans l’imperceptible, quand la lumière effleure des parcelles d’or que l’eau invente »), et le lieu même de cet enjeu : le poème comme une ouverture sur l’inconnu. Un petit rectangle de mots qui donne sur ce qu’on ne sait pas…

Ce que nous dit ce livre, c’est qu’il n’y a pas de différence “ ontologique ”, comme disent les philosophes. Qu’il n’y a pas la réalité où nous vivons et une “autre réalité” (le réel) mais que c’est le même monde éprouvé différemment.

(…)

« Le hasard peint des couches de marques sur le sol, les portes, les murs, en omniscient caché, créateur de sens. Le temps griffe les surfaces, trace, grave et demeure. Effleurage mystique du toujours non su, caresse du réel calligraphiant notre radicale ignorance. » Presque rien, pas grand-chose, voilà ce qui reste quand on se retourne et que les yeux ont regardé. Moins qu’un chemin, moins que des traces, juste un miroitement évaporé. Comme si rien n’avait jamais été. Mais si ce rien qui n’est quand même pas rien, et si ce n’est pas le rien d’en haut dont parlait Simone Weil, ce serait le rien d’ici-bas comme une transcendance qui logerait dans l’immanence, un rien germinatif, quelque chose de l’ordre de ce “ rien qui fait tout surgir ” dont parlait Sören Kierkegaard ?

(…)

Ce livre est la démonstration que la quête spirituelle, se passant de toute référence à la transcendance divine, appartient aussi à qui a fait du monde l’objet de son amour et y adhère tout entier pour s’y confondre, ainsi que le disent les derniers mots du texte : « Objectif dénuement / rien ne possède / car rien n’est possédé. Le Je se dépouille même du Je. » Et dans cette démarche de regard que nous propose Marie-Claude San Juan, il n’y a aucune différence entre le sens et la lumière…

Michel Diaz, 01/10/2022

Emergences – Christophe Mahy & Jean-Marc Ehanno

Emergences

Christophe Mahy – Jean-Marc Ehanno

Note de lecture à paraître in Diérèse N° 90

Editions L’Herbe qui tremble (2023)

         Cet ouvrage, qui se compose de 45 courts poèmes en vers de Christophe Mahy, est illustré de 32 dessins de Jean-Marc Ehanno, artiste, peintre, dessinateur et pastelliste. Des dessins qui, bien que suggérant des paysages marins, des falaises abruptes, des plages de sable, des ciels lumineux ou plus sombres changeant au gré des vents et des marées, reposent tous pourtant sur une architecture qui se soustraie à la froideur de leur composition géométrique par la matière très apparente d’un papier granuleux qui donne à ces images une fluidité et une douceur qui en atténue la rigueur et en fait oublier la rigidité.

         Nous devinons la mer, ses plages, ses falaises, ces ciels nocturnes ou envahis de couleurs indécises, de lumières / en équilibre, ou les imaginons plutôt, aidés par les mots du poète, ceux-là, Pas d’autre ciel / que la brume étagée en lourds bancs que faille la lune, ou ceux-là qui évoquent le jour / qui échancre l’horizon, ou évoquent encore plus près / l’acier noir et net / de la mer, ou l’estran / entre les frontières impalpables / du rivage et du ciel trouées de reflet purs / çà et là, ou la digue sur laquelle pèsent des masses de ciel / et des flocons d’encre / cherchant la limite

         Ces quelques citations suffiraient à nous introduire dans l’univers poétique de Christophe Mahy, un monde de lisières où l’ombre, la nuit, la lumière incertaine, se partagent un espace d’indéfini qui se joue des frontières et dans lequel ce qui arrive ou ce que l’on espère est marqué au sceau d’un imprévisible qui exerce pourtant une invincible force d’attraction, comme une vieille peur enfouie nous attire er nous tire vers quelque chose, sans nom, sans forme et sans projet mais comme irrévocable, une archaïque angoisse existentielle dans laquelle il nous faut malgré tout entrer et accepter comme une composante essentielle de notre être et notre présence ici-maintenant.

         Cet espace d’indéfini est celui d’une attente, de quelque chose qui se tait et que l’on ne peut dire, mais qu’il nous faut pourtant tenter d’aller rejoindre tout en sachant que rien ne nous y conduira. Il ne faut rien demander / il faut juste attendre / Sans vraiment attendre / le jour. Dans cette présence-absence, tout mouvement semble finalement dérisoire, car tout déplacement nous ramène à nous-mêmes et n’en revient qu’à l’immobilité, à notre nœud de nuit et de silence, puisque ainsi que le poète l’écrivait déjà dans un autre recueil (A jour passant), « Nous ignorons ce qu’est partir / même aux heures d’adieu / car notre vie demeure / plus sédentaire que les pierres ».  Dans ces textes, de même, vivre semble une lente approche / un long affût dans l’ombre  //[…] une attente dans la nuit / hachée de lumière ralentie. Quelques citations (non exhaustives) nous permettront d’illustrer le sentiment du poète que le moindre déplacement dans l’espace, autant que le passage du temps, ne nous entraîne nulle part :

         C’est encore / au détour / des routes à suivre / […] des clairs-obscurs / sans feu ni lieu // […] jamais parti / ni revenu (p. 16)

         Nous voici / parvenus en ce lieu sans lieu / un non-lieu à lui seul (p. 17)

         Sur le sable ultramarin / demain peut-être /demain toujours / l’ennui fulgurant du possible (p. 22)

         Droit devant / un fleuve ou une mer / rectilignes / et pour nous / perdus parmi les choses / nulle trajectoire / en-dehors de la cendre / à perte de vue (p. 24)

         A pas comptés / à pas immobiles / un peu de temps figé / en nous et nous en lui (p. 26)

         Nous n’allons nulle part / nous nous fions / à ce qui nous égare / toujours davantage (p. 30)

         […] entre deux crépuscules / qui hésitent / nous attendons de passer / à notre tour / avec ce qui s’éloigne (p. 32)

         Nous allons / sans vraiment aller /pour atteindre / ce point ultime / cet instant de fièvre // Nous partons / sans vraiment partir / pour d’autres ici / et d’autres ailleurs (p. 36)

         Il y a cet instant / au bord du temps / où rien ne commence / ni ne finit / jamais (p. 72)

         Dans cette poésie, comme dans certains de nos rêves et les contes de notre enfance, l’ombre est ce territoire qui s’ouvre devant nous, comme elle est celle que dresse derrière nous l’inquiétante masse de la forêt, mais elle aussi bien, d’abord et surtout, la forêt intérieure, celle dans laquelle nous avançons à la recherche de quelque lumière qui pourrait la rendre plus rassurante et peut-être plus habitable. Ainsi que l’écrivait Olivier Vossot à propos de la poésie de Christophe Mahy, « Nous cherchons quelque chose qui de toujours nous parle, que nous connaissons déjà, et qui nous connaît ». Et il ajoutait, plus loin : « Que peuvent alors les poèmes ? Vouloir dire échoue à dire, fait reculer d’autant ce à quoi obscurément nous aspirons et qui nous aspire. […]  Le poème n’est que la tentative toujours renouvelée d’aviver ou de polir la conscience, de l’orienter dans cette nuit à jours passants. C’en est aussi l’échec».

         Dans le poème pourtant, comme dans ceux de Christophe Mahy, se tient toute la chance de l’humain, et comme telle imprononçable. Et si tel est le cas, c’est que l’humain n’a pas de contenu à proprement parler, il fait signe vers une exigence, et cette poésie, qui ne se paie ni d’effets ni de mots inutiles, en est la preuve dans sa tentative toujours renouvelée d’être au plus près de notre sentiment du vivre, dans un monde qui nous résiste et une réalité qui nous fuit. L’homme n’est tel que dans la mesure où il estime qu’il ne l’est jamais assez, et il doit donc perpétuellement s’interroger sur sa place dans l’espace et le temps, dans son rapport au monde autant qu’à lui-même. S’ouvre alors devant l’interminable même, de simples lignes / aux points de fuite // jamais plus ailleurs / qu’ici, espace douloureux et sans aucun doute inquiétant, mais qui interdit toute certitude définitive que les mots ne sauraient d’ailleurs jamais circonscrire. C’est par ce questionnement, tel que nous le propose le poète, par cette abolition des frontières entre toutes certitudes que passe le maintien de cet imprononçable, ce par quoi aussi on peut approcher ce que dit le mot poésie. Et celle de Christophe Mahy remplit cette exigence, celle qui nous confronte à un silence / qui nous met en ordre / avec nous-mêmes / dans une heure / à huis-clos.

         Michel Diaz, 27/11/2023