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Jérôme Bosch : Le champ a des yeux, la forêt des oreilles.

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*    *    *

Je viens de lire, dans le numéro 26 de cette excellente revue de poésie que sont Les Cahiers de la rue Ventura, ce poème inédit de Marylise Leroux qui, je crois, cerne très simplement mais subtilement la question de l’acte d’écriture, ce à quoi on travaille, toujours au bord du vide, et ouvrant trouée dans le noir, toujours avant, vers on ne sait trop quoi, cet inconnu qui nous précède :

Silence / on excave

on fore / on fouille / on élargit

on cercle / on strate / on vide

on fabrique / du vide

pour qui / pour quoi / on ne sait pas

ça résonne muet / l’interrogation

                          *

On creuse aussi / de résister

de déplacer le mur / sous la surface

de tenir / sans combler

                        *

Une illusion d’espace / à l’intérieur de soi

que l’on pourrait habiter / par défi

ou par manque 

[Marilyse Leroux a publié plusieurs recueils de poèmes dont Le Temps d’ici, aux éd. Rhubarbe]

Le verger abandonné – revisité par Léon Bralda

Aubière, le 26 septembre 20,

Mon cher Michel,

Voici ce qui, pour moi, construit votre poème enchâssé dans ce superbe monologue que vous offrez à Ulysse, homme de guerre, égaré mais lucide, et dont la parole, ici, me semble tellement vraie, sonne si claire au souffle du poème… J ’aurais aimé écrire cela !

Avec toute ma sympathie et mon admiration

Léon Bralda

Le poème enchâssé – Le verger abandonné. Michel DIAZ

« J’ai revu ce verger, rangées d’arbres tordus que j’avais moi-même plantés à mi-flanc de colline, pour veiller sur la mer. C’était, pour nous, comme un pays qui ne savait que l’éternel, sur lequel régnaient le soleil et la magnifique lenteur des nuages…

Le sage dit que l’on ne doit jamais quitter un lieu où l’on a planté son verger. Mais moi je n’ai quitté ce lieu que pour y revenir. J’ai remis mon sort à l’errance, aussi bien que mon souffle, dispersé par le grand vent du large sur les sillons liquides de la mer. Car pour qui se nourrit des périls de l’errance et de l’aventure, la mer est infinie et le monde ouvert comme un fruit.

Je repense à mes arbres abandonnés, comme à du bois promis au feu, flammes qui veillent seules au bord du temps désert où s’éternise mon absence. Il me faudra demeurer seul, dans leur présence consentante. Je n’ai jamais appartenu à qui voulait me retenir, pas plus que l’eau du fleuve n’appartient à ses rives. Je n’ai jamais appartenu qu’à toi, à nos épaules confondues dans la tendresse de l’étreinte, et à nos hôtes silencieux, à leur voûte de feuilles légères… Me voilà bientôt parvenu, j’en suis certain encore, au bout de ce chemin dont tu es la dernière question et l’ultime réponse.

Des noms, je te dirai, j’en ai eu dix, vingt, et j’ai même porté celui de Personne. Aussi, mon nom, j’en tracerai du bout de mon index les lettres qui le forment, à même la poussière, ou dans le creux aveugle de ta paume. Je te demanderai ensuite, plus simplement, de me suivre au verger. Je vois avec les yeux de la mémoire…

Oserai-je, pauvre et nu, me présenter de nouveau devant toi ?… Je parlerai d’abord aux arbres qui m’attendent. J’oserai enlever devant eux mon masque usé par la fatigue du voyage. A eux d’abord, je dirai tout de mes longues années d’absence.

Tu m’as même dit en riant que tu aurais aimé ressembler à un arbre, un de ces humbles arbres du verger, pour n’avoir plus entre toi et le vent, l’eau, le ciel, la terre, cette patiente servitude vissée sur chacun de tes jours. Et rien n’aurait été perdu, puisque au-delà du poids des ans constamment détourné en promesses d’abondantes récoltes, tu aurais seulement travaillé à pousser ta racine et agiter tes feuilles…

Puis j’ai erré, de-ci, de-là, naviguant sur les bris du temps, vers des ivresses d’inconnu et de louches extases, mais bien aussi en des lieux où, bien souvent, j’interrogeai la mort… Temps et distance, comment les abolir ?

Cette lettre, je la remets au rouleau de la vague dont la rumeur glissant sur ses crêtes d’écume échouera, je le sais, sur tes rives. J’ai besoin de mes arbres, entends-tu ?… Un besoin absolu qui bat au fond de tout mon être comme ailes d’un oiseau nocturne. Car ces arbres auront pris sur eux d’accueillir, entre leurs bras difformes, les fantômes de mon passé. Tu m’aideras ensuite, mais plus tard, à planter d’autres arbres. D’autres qui seront aux premiers ce qu’est l’étoile du matin qui monte du fond de la mer, quand celles de la nuit s’y sont déjà noyées.

Il s’agit seulement d’aller, vers plus haut et plus loin. De trouver, de forcer le passage, d’essayer toujours d’être en avance d’un pas sur celui qui redoute de se poser devant le précédent. En vérité, ici, en marche vers nulle part, nous sommes dans les mains du temps qui, redevenu pierre, a gardé souvenir des corps ensevelis. On ne sait plus quand, ni par qui.

Ce qui demeure du réel, presque rien, n’est qu’un sentier pentu qui ne monte ni ne descend, où l’on marche sans avancer, une grappe d’instants circulaires qui ne sont qu’éternels maintenant. Vers quelle région de l’être me conduisent mes pas ?… On aurait presque peur de fermer les yeux. De les tourner vers le dedans pour les confier, ne serait-ce qu’un seul instant, à l’écrin de leur ombre. Au péril de perdre de vue ce qui reste de ciel. Pourtant, il n’est vraiment, en ces confins, que l’infinie patience de la mort dans l’épaisseur des pierres… Parole qui jamais ne cesse. Se cognant ici au mur des nuages, s’accrochant aux grilles des arbres, chargée en même temps d’une intarissable ferveur.

Je n’ai, en cet instant, qu’à fermer les oreilles de ce qui murmure sans bruit pour écouter avec les miennes la vague qui soulève mon passé, ta voix qui me ramène à ces images fulgurantes de l’enfance, celles où je te vois me tenant par la main… Densité du silence qui pèse, comme pèse la neige vieille d’un million d’années. Espace de désolation d’une âme qui se prend aux pièges de ses doutes, mais lieu de convergence de l’ici et d’un informulable ailleurs, du ceci, du cela, emmêlés dans la trame d’une mémoire qui cherche douloureusement en elle-même la trace de ses origines. Ainsi, j’avance… sans me laisser gagner pourtant par le renoncement.

Est-il encore temps de partir à rebours, vers ce qu’on a quitté ? Qui lui aussi nous a quittés ? Car comment, encore, sinon s’aveuglant d’illusion, ne pas s’avouer la terreur de se voir lentement vieillir dans le miroir de l’autre ? Dans la persévérance d’un visage aimé où, comme sur un front de pierre, se dessine l’heure du saut de la mort ?… Qu’aurais-tu à apprendre du vieil homme que je suis devenu et qui n’aspire plus qu’à tourner la page de son passé ?

Pourtant, si tout est perte ici, obstinée reconquête du Rien où se fonde l’immense gratuité du vivre, c’est que l’on marche vers soi-même, sur ce chemin qui ne serait rien d’autre que la voie des dieux. Espace du dedans, chambre obscure où l’on cherche à toucher sa racine pour s’abîmer dans les ténèbres de son accomplissement.

… Je le sais maintenant. Je n’ai jamais été que de la patrie de l’errance, et l’errant n’a d’autre patrie que celle de sa solitude et de l’arrachement perpétuel, pas d’autre but à espérer que celui d’une terre introuvable, et pas d’autre horizon que celui qui recule à mesure qu’il va.

Je sais que j’ai atteint, ici, et comme aux limites du temps, l’extrémité du monde, un lieu où la vie puise encore ses ultimes ressources dans ce si peu d’espace que lui cède la mort… Vivre, après tout, n’est sûrement rien d’autre que suivre ce chemin qui va de nulle part à nulle part. dans le dépouillement et le délaissement progressif de soi-même.

Disparaître, voilà. Disparaître de tout et de soi. Disparaître à jamais. Et s’incliner au bord du monde. Pour ne jamais revenir… Demain sera plus doux à ton chagrin si tu sais et acceptes que je cède à tes lèvres le nom de ma mémoire. Puisque l’amour exauce parfois sa blessure, nous aurons déposé la cendre de nos yeux et celle de nos gestes dans la boîte en argent du Temps. »

A propos du « Verger abandonné » – Philippe Boutibonnes

Cher Michel Diaz,

merci pour ce bel envoi du Verger abandonné !

Votre préfacier David Le Breton cite E. Jabès et l’absence de lieu – qui serait le lieu… Je vais essayer de réfléchir à cette formule de Jabès, mais comme je l’ai appris d’Aristote (et après avoir médité sur la cinquantaine de pages qu’il consacre au lieu dans sa Phusis) il n’est de lieu que synonyme d’existence… Tous les morts ont leur lieu; l’humanité est née sans doute de ce soin (ou de ce don) accordé aux défunts de leur offrir ce lieu ultime qu’ils méritent.

Je crois que Odysseus – dans sa longue épopée et parce qu’il est sans lieu d’une île à l’autre cherche à retrouver le SEUL lieu qui est vraiment le sien (mais sans doute votre texte si habilement « monté » par les 7 lettres à Pénélope m’éclairera et me fera réfléchir à cette notion capitale de lieu. J’avais il y a une dizaine d’années consacré un (tout) petit livre à cette notion « le lieu et l’ici. Il est épuisé, mais je vous en enverrai une photocopie.

Je vais lire votre livre avec plaisir (je n’en doute pas après l’avoir seulement parcouru). Les lettres à l’épouse, au fils et au père sont une idée magnifique : les relations épistolaires renforcent – sur un autre ton – les relations affectives qui se tissent avec les membres de la famille… Mais que répondent-ils, ces trois correspondants ? [Y aura-t-il un autre volume en réponse à ces 18 lettres ?] Merci encore pour tout votre envoi. Je vous récrirai assez vite après lecture de ce verger qui semble être le foyer de ces échanges.

Je vous souhaite bon courage (pour la suite) et bonne chance pour la réception de ce livre passionnant par avance.    

…   

Je reprends mon courrier en suspens.

Je n’ai pas pu résister à la lecture de votre livre : je l’ai lu d’un trait, une après-midi chaude presque caniculaire (méditerranéenne). Je n’ai pu me détacher de ces lettres aux 3 protagonistes espérant de découvrir en chacune le secret qui animait Ulysse ou au moins l’explication (hors le champ d’oliviers) de son désir de retrouver Ithaque… C’est une avancée presque immobile (ultime étape initiatique ou portes des enfers ?) et la 7ème lettre à Pénélope résume à elle seule tout le discours de ces pages « sublimes » [en ceci qu’elles n’engagent le lecteur dans aucune anecdote mais dans un ressassement tragique de ce cheminement de « nulle part à nulle part »]. Ce qui m’a beaucoup touché c’est l’exacte monotonie (économie du ton); les pages sont un lamento très doux qui ne blesse ni l’oreille ni l’esprit… Les noms des personnages sont eux-mêmes assez mystérieux : j’apprends par Les mythes grecs de R. Graves que Pénélope signifie celle dont le visage est couvert d’un filet (pour se protéger ou capturer – mais qui ?), que Télémaque veut dire Bataille décisive et que Ulysse renvoie à sa blessure à la cuisse…   

Le mot qui clot (presque) le texte est Amour, et cet amour pour l’une ou les autres – père et fils – imprègne tout le texte.

En lisant votre ouvrage, entendant le battement très régulier des phrases, j’imaginais un opéra (un oratorio ?) où les 3 destinataires liraient et chanteraient, dans une sorte de sprech gesang, la lettre qui lui était destinée, et sur un écran de fond de scène des images de la mer furieuse ou de l’île noire, couverte de fumée d’où Ulysse écrit ses ultimes lettres. Votre texte impose une lecture poétique qui l’excède entièrement.

Je suis vraiment très heureux que vous m’ayez permis la lecture de ce magnigique texte (qui a quelque chose d’un ton « évangélique » en ceci qu’il impose une lecture qui ne peut être vraie : l’avez-vous fait lire à un acteur, un comédien ou à un homme de théâtre ?

Soyez rassuré : si vous ne saviez qu’en penser, vous ne devez maintenant n’en penser que du bien, et si je devais décider de l’attribution d’un prix de poésie, soyez sûr aussi que je n’hésiterai pas une seconde ! Vous êtes dans la pure et authentique poésie.

Grand merci encore pour la belle lecture que vous m’avez procurée !  

Je prêterai votre livre à quelques amis en leur disant combien je l’ai aimé.

Bonne fin d’été. Portez-vous le mieux possible dans ce monde aussi hostile que celui qu’Ulysse a eu à affonter avant de (ne pas) rejoindre Ithaque.

A vous, cher Michel, avec ma très vive reconnaissance et mon amitié.

Philippe Boutibonnes

A propos du « Verger abandonné » – Michel Passelergue

Cher Michel Diaz,

dès les premières lignes, j’ai été saisi par la profondeur trouble qui se devine dans la voix de votre Ulysse, peut-être pas « moderne » ou « revisité » mais simplement porteur d’une parole poétique rongée par l’inquiétude face au temps, à la distance. Ceux-ci sont nommés d’entrée de jeu, visés plutôt par la flèche vengeresse d’un poète errant sur le point de décocher l’arme du mot juste.

La forme épistolaire de ce livre ne peut que me combler (il y a longtemps, de mon côté, avec plus ou moins de bonheur, j’ai vu dans le poème-lettre un moyen efficace de revigorer la poésie – notre Ithaque inaccessible).

Il y a, entre ce nouvel ouvrage et ceux que vous m’avez généreusement envoyés, d’évidentes correspondances. La thématique du verger, des arbres, rejoint celle qui porte le recueil Né de la déchirure. Et la quête incertaine d’Ulysse n’est pas sans ressemblance avec ce qui traverse le journal intime de Fêlure. N’est-ce pas déjà la voix d’Ulysse qu’on entendait dans : « De quelle bataille suis-je celui que l’on abandonne à lui-même ? »

Ce qui me frappe aussi, c’est que votre interprétation pessimiste (à première vue) de la légende d’Ulysse ne consiste pas à simplement souligner « l’immense vanité de tout, qui vient de Rien et y retourne »« avant de s’en aller, solitaire, pour ne plus revenir » – mais encore à conserver malgré tout une « intarissable ferveur » jusque dans « l’ultime mot sur nos lèvres, un mot dont dont chaque lettre épèlera ton nom »

La conscience de la finitude n’est-elle pas le plus sûr garant de notre amour de la vie ?

Sans doute ma lecture aura été marquée, plus ou moins, par ma propre expérience de remémoration – celle qui sous-tend mon Roman pour Ophélie (je le tiens aujourd’hui pour achevé, ce qui ne veut pas dire parfait…).

Le verger abandonné : un livre magnifique, tant par son contenu poétique que par la qualité éditoriale.

Un grand merci pour cette lecture qui m’a beaucoup touché.

Bien amicalement à vous.

Michel Passelergue

A propos du « Verger abandonné » – Jean-Pierre Boulic

Cher Michel Diaz,

« Le verger abandonné » « qui vous est tombé des mains » pour reprendre votre expression, j’en achève la lecture. D’abord, la présentation du recueil est impeccable. Votre livre est original, bien construit, bien écrit : j’ai apprécié.

En réalité, vous touchez le sujet majeur et universel (qui me préoccupe fondamentalement) – que le préfacier souligne avec adresse – dans ce qui fait le sens d’une vie humaine; j’ajouterai volontiers dans une interpellation et une recherche des liens qui peuvent contribuer au vivre ensemble, ici souligné dans le déchirement de l’exil : « Je le sais maintenant, si j’étais revenu je serais reparti, en ajoutant d’autres douleurs à celles de mes proches dont j’ai déjà si longuement meurtri le cœur, et aurais perdu pour toujours ce qu’ils m’ont, jusque là, conservé de confiante affection et, sûrement, d’amour. » Peut-être. Mystère de l’errance ou mystère de la vocation ?… En fait, une interrogation majeure et un sujet de réflexion à laquelle participe résolument votre écriture. Finalement, devons-nous être détachés des soins du verger ?

La question se pose à nous, et c’est le grand mérite de votre livre que de nous la poser car elle est de celles qui engagent tout l’être.

Très amicalement.

Jean-Pierre Boulic

A propos du « Verger abandonné » – Lionel Balard

Bonjour Michel,

Je viens de recevoir par la poste votre recueil « Le verger abandonné« , cet élégant petit ouvrage à l’édition remarquablement soignée.

Je vous remercie de ce beau cadeau. Je vais m’empresser de le lire le WE prochain, moment privilégié où je serai serein et libre de prendre le temps de lire autre chose que les contenus de cours, de formation et de réunions extrêmement prégnants en ce début d’année universitaire placée sous le signe de la crise sanitaire nationale.

Je reviendrai vers vous très vite pour vous donner mes impressions après lecture..

Mais déjà, lisant la lettre qui l’accompagne, je cite « […] ce petit livre que je ne sais encore comment prendre, de quelles mains sorti? » Je me permets de vous répondre sans détour aucun: de la main du poète, mon cher ami ! De la main d’un vrai poète dont la quête est éminemment humaniste et s’enracine dans le terreau originel de la poésie d’occident. Le thème d’Ulysse écrivant en clair-obscur aux siens… au sujet de la mémoire, de la vie-la mort, du retour espéré en terre-mère, et de l’accomplissement d’un long voyage qui mène irrémédiablement à soi-même… N’est-ce pas l’un des mythes les plus éclairants sur l’errance de l’homme lucide et du retour à soi, dans la lumière de l’amour et de la mort? Mythe qui me semble fonder (avec celui d’Orphée) une part essentielle de la pensée poétique moderne… Et je ne suis pas surpris de lire en exergue à vos lettres un fragment de poème de RM Rilke ! Et ce titre encore: Le verger abandonné, qui résonne en moi d’une façon trouble et tout autant lumineuse, me rappelant « Le verger « , celui du poète allemand épousant la langue de France, au sortir du cataclysme que fut la première guerre mondiale… sans doute l’un des plus intimes textes de ce grand arpenteur de la saison humaine. N’y a-t-il pas ce lien aussi, volontaire de votre part, de référer à ces vers du Livre de la pauvreté et de la mort, dont vous empruntez, pour éclairer le lecteur, les voix si fécondes? Et si nous lisons dès lors: « Tu es en exil, tu n’as pas de patrie / aucune place ici n’est la tienne »…, il n’est plus possible d’ignorer les questions existentielles qui hantent votre poésie. Et de comprendre alors, si la conscience et l’émotion habitent l’être tout entier qu’il s’agit de mettre à jour ce  » fruit qui est au centre de tout », « la grande mort que chacun porte en soi.« 

Voilà, avant toute lecture, et à l’écueil de mes premières impressions, ce qui me semble important de vous dire.

Ce « petit livre », comme vous dites, est votre fruit précieux. D’ores et déjà, le feuilletant, je ne puis qu’en être séduit. Il porte en lui ce qui est pure poésie, ce besoin d’être-au-monde, dans la complète et lucide compréhension de ce que nous sommes tous, au fond…  mortels et homme de passion… uniquement cela.

Bien à vous en ces jours d’automne naissant.

Cher Michel,

Je reviens vers vous aujourd’hui pour vous écrire quelques mots au sujet de votre « Verger abandonné » que vous avez eu la gentillesse de m’offrir. Et tout d’abord, de vous dire que dans ma précipitation à vouloir vous répondre dans l’instant qui suivait la surprise et l’émotion de la réception de votre ouvrage, j’ai commis la petite erreur de vous parler du « verger » de Rilke… alors même que, comme vous l’aurez sans doute corrigé spontanément, il s’agit de « Vergers » (titre d’ailleurs dont la paternité semble revenir, je crois, à Jean Paulhan). Je me permets donc de commencer ma lettre par cette rectification, non que cela soit préjudiciable à la teneur des remarques qui furent miennes dernièrement à l’égard de votre recueil, mais parce qu’il me semble important d’accorder du sens à ce pluriel voulu par le poète lui-même et qui ouvrent tant d’évidence et de vérité dans ce beau chant des années 20.
J’ai lu votre livre et aimé tout autant la structure « en lettres » qui construit la parole d’Ulysse et la restitue dans un temps sans prégnance (lettres pourtant marquées d’une expérience de vie qu’il semble narrer par moment), que l’émotion qui infuse des mots simples et justes, donnant corps à la mémoire, aux rêves et à l’incertitude des états de l’errance. Parole écrite, et jetée à la mer sans doute comme des songes au vent ; parole lourde d’espoir, de doute et de remords peut-être… C’est cela que je ressens à vous lire ici, dans l’écriture que vous portez sous cette forme épistolaire. Mais comment les prendre, ces songes jetés en pleine page, ces mots abandonnés à la seule scrutation du regard qui les découvre? Ulysse s’adresse « aux êtres aimés » et il me semble que se joue ici comme un monologue dont on devine que la voix est celle de l’auteur, du poète qui erre au gré du vivre… Poésie alors ? Et de relire vos quelques mots écrits de votre main et qui accompagnaient votre cadeau : « comme annoncé ce petit livre que je ne sais encore comment prendre, de quelles mains, sorti ? »
Questions auxquelles je répondais spontanément l’autre jour : « des mains du poète ! ».  Et que je réitère à présent, bien que cet écrit n’œuvre pas ouvertement en terre de poésie de la façon dont vous la donnez à vivre dans Offrandes ou Lignes de crête. Votre verger abandonné ne me semble pas relever d’autre chose pourtant !… Je ne saurais, comme vous, proposer ici un commentaire savant et fort de sa justesse pour mettre en exergue les qualités poétiques que je décèle dans cet opus, mais , si vous me le permettez, je voudrais vous faire part de ma singulière initiative à l’égard de votre texte : je me suis amusé à reconstruire un « chant », comme je le fais très souvent pour nombre de mes longs poèmes en prose (De silence et de plomb, chez Alcyone (que vous connaissez déjà) ou  La part d’ombres nouvelles ,  Du côté des vivants  ou  Le jour saillant,  qui devraient être publiés prochainement, je l’espère, dans ces mêmes éditions ou dans d’autres…). Je me suis amusé, dis-je, à mettre en lumière, le poème enchâssé qui pourrait initier, dans ce recueil, la parole poétique au plus haut degré de la conscience humaine. En somme, je me suis permis, sans le vouloir comme une irréfutable preuve de son ancrage en terre d’Orphée, d’y lire un troublant poème traversant votre écriture, courant au fil des pages et mettant toute la lumière sur la quête qu’il me semble être, ici, la vôtre.
Je mets en pièce jointe ce « chant latent » qui  émane de votre recueil… et j’espère ne vous avoir en rien heurté en osant vous soumettre ce poème enchâssé qui, d’évidence, est habité de votre voix de poète lucide et vivant.

Avec toute mon amitié 

Lionel Balard