Alain Freixe – un poème inédit

Quand l’ombre dissout les pierres

(…)

Le bruit des misères du monde ne fait pas plus de bruit que la chute des oiseaux engourdis dans le caniveau. Tout est si calme que l’on a peur de voir mourir les heures. La sève ne monte plus. Le cœur fané du jour tombe dans le jardin que de hauts murs enserrent.

L’horloge est sans fond. Les jours se ressemblent. Le temps s’est absenté. Plus personne ne passe et le soleil s’écrase sur les murs de la maison d’en face. Nul vent ne tombe des montagnes. Aucun oiseau dans l’églantier et les abeilles semblent fuir les fleurs du pommier.

La peur seule traverse nos mains à l’instant de sortir.

(…)

Alain Freixe

Valberg, avril 2020

Michaël Glück – un poème inédit

noir et rouge

ce qui vient au bord des lèvres

rouge sang rouge colère

rouge commune

sur trous noirs que laissent

les anciennes misères

dans la bouche des sans dents

ce qui vient siffle

les chiens de garde des rues

chacun chez soi se barricade

mort-vivant derrière des rideaux

qui ne se lèvent plus

sur la scène

villes vides

au milieu des isoloirs

les urnes

impriment et vomissent

des bulletins de vote

des appariteurs bionics

contrôlent la validité

des cartes de vecteurs

direction poubelle

le bonheur est dans le pré

les abords

du mur des Fédérés

sont sous haute surveillance

ni drapeaux rouges

ni drapeaux noirs

parce qu’à prononcer déjà

les noms étaient difficiles

considérant que le drapeau

de la commune est celui

de la République universelle
considérant que toute cité

a le droit de donner le titre de citoyen

aux étrangers qui la servent…

ce qui vient au bord des lèvres

rouge sang rouge colère

rouge commune

rouge noir

le thiers-état se pavane

pomponné cathodique

en spéculation bleu pétrole

ah j’aime j’aime diront-ils

ces exquises nôtres

extases versaillaises

sainte Hélène priez pour nous

inédit, michaël glück

Daniel Martinez – un poème inédit

Inaugurales

« Les choses du monde se doivent regarder à l’envers pour les voir à l’endroit. » Baltasar Gracian

                                                                                                                                         Quand le paysage mouvant

     donne couleur

     à la dernière extrémité

                             de la nuit

     tout se tait

     une fine pluie de cendres blanches

     habillent tes lèvres

     la rosée des mots

     signe le jour

     et la grenade qui saigne

                             élit à contre-ciel

     les formes qui la suivent

     où se liguent et se livrent

     les rythmes et les forces

     Si loin des repères

     le monde ne serait-il plus

     dans les mains ouvertes

     de l’enfant nomade

     que ce que ses paumes réinventent

           gravures du hasard

     portées par le tracé
     des premiers finistères

     par un corps d’écoute

     offert à la langue

                             de l’esprit

     dans l’Ailleurs dans l’instant

     qui dépouillés de tout artifice

           sauvent 

           la nature souffrante 

     sans point de dérobade

     Mues par l’appel des sternes

     une poussée sauvage

     une substance sonore              

     comme voile apprêtée

     pour le festin des vents

     sans grève ni trêve       mais

     où va

     se fondre

     la quête de l’être      

     cherchant son lieu la terre mère

     à même ses percussions intérieures

                     nous là

                     fascinés

     sous le couvert du Temps

     par recoupes simultanées

     les yeux

     limpides jusqu’à l’absence

     éventent le secret

     du haut pays d’été

                                                   Daniel Martinez

                                                   12/5/2021

Florence Saint-Roch – un poème inédit

Faire le mur


il est gigantesque sept mètres de haut
l’œuvre têtue d’une cohorte de maçons
derrière ses vieux ciments ses briques ébréchées
le reste du monde disparaît
imperturbable catégorique
il énonce la limite
rend impossible le grand saut


je ne peux pas sortir de mon jardin


malgré son immobilité
rien d’inerte chez lui
bien obligé comme nous
il subit des contraintes
absorbe les pluies essuie les orages
c’est un organisme vivant
sûrement ses étagements se souviennent
strates de mémoire poids des ans


quand le vent visite ses interstices
dans les failles les fissures
s’animent des souffles des murmures
appels diffus rumeurs troglodytes
quantité de voix incompréhensibles


et toutes mes questions
dites
qui y répondra


face au mur je me continue
sans doute il vaudrait mieux que je mue
faute de pouvoir franchir
parfois on devient
on incorpore l’obstacle
on le fait sien


pour ce passage autrement
ruses de sioux appel de l’intuition
j’oublie les réserves ordinaires
dans ce qui me reste de tête(personne n’en saura rien)
je me badigeonne d’ocre et de rouge
chaman dérisoire j’appelle le chant
ventre contre ventre peau contre peau
je m’emmure je m’imbrique
je joue mon va-tout


si je sors de moi dans le jardin


peut-être pourrais-je découvrir le nom du mur
respirer avec lui
comprendre ses mots

Léon Bralda – un poème inédit

Un poème inédit de Léon BRALDA
Extrait de « Aux fissures d’un songe » 2021


Les mots. Les mots qui ne disent pas ce qu’ils savent du
jour naissant, ne disent pas ce qu’ils cachent du soir
éteint au large des saisons. Les mots-silences, les mots
ouverts dans l’âtre froid d’un souvenir de classe… Le
ciel a traversé les mots. Enterré le secret dans le terreau
du temps. Effondré ce souffle obscur qui saille en fin de
phrase : j’ai dit.
Un point qui tombe mal sous la graphie du songe… À
peine révélé, ce peu de ciel incandescent
Brûlure,
Écho regard
Une pierre équarrie
Une herbe
Une araignée
Lycose Nuit velue
Allumettes
Incendie
Jeux d’enfant et graillons

Brûlure sous le ciel
Le silence éperonne les possibles paroles qui montent
lentement au seuil de la lumière. Je dis. J’ai dit… Je porte
voix jusqu’au mutisme d’un signe noir écrit pour
l’ombre, et pour l’épave, et pour le grain mauvais des
champs de la jeunesse.Pierres dressées à l’horizon des lèvres, une à une,
assemblées pour la levée du cœur lorsqu’ailleurs on
enterre un être cher… Pierres logées aux creux de la
parole, en ce lieu imparfait où le vide accomplit. Je sais
cet homme errant parmi les voies du monde et tous ces
signes lus sous le parvis du jour, et tous ces noms perdus
aux caves de ses yeux.
Eclairant éclairée
une lampe jeunesse
Etendue vagues bruits
Et la maison mémoire
Nuages lourds volets persiennes
Vieux tas gisant
Cet homme passe au gré des mots replets. Il a l’âge du
ciel quand l’enfant chante haut, l’âge des cimes bleues
sous l’aile endolorie d’un mois de mai, l’âge d’un
homme nu derrière le paraître.
Et sonne l’heure neuve aux porches des églises qui
annoncent ailleurs la terre opaque.
C’est le silence qui campe à l’arrière des mots : soc
rouillé qu’inexorablement corrode un ciel rageur et gris,
que lentement recouvre une herbe maigre. Un soc ruiné
portant un ciel d’orages vieux, annonçant le déluge dans
l’arrière saison, jetant l’absence à la face d’un mur où
l’ombre s’amenuise. Et l’enfant qui dispose quelques
soldats de plomb et quelques cailloux blancs pour jouer
à la guerre… Et l’enfant qui façonne des bribes de temps
faux à la bouche du rêve.

Soc carrelet tôle, ferraille
vieil outil
chant Etoile

Ciel et croix pierre et cri
souterrain puits bois mort

et la nuit
fracassée
Trop de silence après le mot ! Tas d’ombres ainsi
fauchées aux sillons des paroles entendues à grandmesse, quand on venait pour croire dans l’heure
paroissiale aux jours immaculés d’éternelle jeunesse. Un
enfant joue, pour son théâtre d’âme, au jeu de la prière.
Il prie. Il prie : labour étrange dans l’exact matin, un vieil
objet tranchant casse la terre où germe l’inachevé printemps