Michel Passelergue – un poème inédit

Michel Passelergue, un extrait (inédit) du « Roman pour Ophélie » :

37. DE LOIN, TOUJOURS

« A l’horizon, sous une épaisse nuée de cendres, notre théâtre rassemblait vaisseaux et voilures. Quelques voix depuis les combles s’éveillaient, nous éclairaient. La nuit avait retourné le sablier des songes, et je rêvais toujours plus loin à son lumineux visage, havre dernier jour pour tous mes messages au long cours. Un orchestre aux ombres écumeuses moussait sur le rivage, aimanté par l’invisible. Nous naviguions, absent l’un à l’autre, comme goélands perdus. Opéra de l’éclipse et de l’éclair, le poème était de haut bord. Nous survolions même infini d’ondes oubliées, criques ardentes, récifs hors champ. Quel mirage aurait pu délier les nœuds de notre affinité secrète ? De quelle vie lointaine, de l’autre côté de l’océan, viendrait sa silhouette crépusculaire – paupières closes, estuaire et château ouverts au même vent de l’âme – les bras tendus sur son esquif de silence ? »

(Poème inspiré par l’opéra de Kazja Saariaho « L’amour de loin », que j’avais vu en 2001 ou 2002 au théâtre du Châtelet. Evocation de la vie de Jaufré Rudel.)

Erwann Rougé – un poème inédit

il faut regarder les nuages


il faut regarder les nuages


quelqu’un s’éclipse
et ce qui est passé s’en est allé
le silence parfois prend toute la salive


il faut regarder les nuages


… « cela dévide de soi
cela s’envole »
cela houle se déroule s’écoule


se dissout « larme dans l’air »


on se dit qu’on ira marcher
l’absence sous le pied

je me souviens que la corneille
n’arrêterait pas de pester


cette trace est là
déjà là depuis longtemps


avec l’acuité
de l’inconnu de l’autre


mars, Cancale, 2021

L’Offrandes des lieux – Jean-Pierre Boulic

L’Offrande des lieux, Jean-Pierre Boulic (La Part commune, 2021)

Lecture par Michel Diaz

         On ne prête pas toujours assez d’attention aux exergues. Tout autant que le titre (et celui-ci contient le si beau mot d’ « offrande »), ils sont quelquefois la subtile clé qui nous permet d’ouvrir plus aisément la porte derrière laquelle l’auteur a rangé tous ses mots La double citation qui ouvre le recueil de Jean-Pierre Boulic, L’Offrandes des lieux, synthétise on ne peut mieux l’ambition de cet ouvrage. Ambition esthétique autant que morale puisque ici sont simultanément convoqués les mots de Baudelaire à propos des poèmes en prose de son Spleen de Paris, et une pensée de Blaise Pascal. On sait donc, dès l’entrée de ce livre, que l’écriture y sera conduite par le rêve d’un retour aux (presque) « origines » de la prose poétique, comme un défi à relever, dont l’enjeu n’est pas des moindres, à savoir « le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience, » Quant à la phrase de Pascal, « Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner », elle met aussi assez haut la barre pour que le poète s’emploie à ne pas la trahir. Mais il nous suffit d’ouvrir ce livre, presque au hasard des pages, y lire (que) Tu n’es pas sans espérance, celles que laissent paraître les bribes de sa réalité, que l’on approche subrepticement à la frange des mots écrits à l’encre du cœur, pour se persuader que ces proses fluides et musicales sont ce que le poète écrit d’abord avec « l’encre de (son) sang », et qu’il nous propose d’explorer un double territoire, profane et spirituel.

         L’Offrande des lieux se compose de quatre sections aux titres évocateurs de leur contenu : 1. Morsures, 2. Lueurs, 3. Images, 4. Souffle dont nous essaierons de montrer quel fil directeur les conduit, qui assure à l’ensemble des textes, disparates a priori, sa solide et profonde  unité.

         Ce livre, qui creusera, de phrase en phrase, les thèmes chers à Jean-Pierre Boulic, commence pourtant, en notes basses et sourdes, comme un De profundis. Notes que viennent colorier, en contrepoint tonal, le passage furtif d’une bergeronnette aux ailes bleu noir, le cri cramoisi d’une gorge de bouvreuil, quelques timides fleurs de chèvrefeuille, ce qui s’obstine à persister dans la combe des souvenirs, le groseillier sauvage, les arums, le camélia, les petites fleurs de prunus, la soie de l’herbe et la veille des phares. Et ce qui s’obstine à survivre dans l’encre d’un cahier qui dit sur les lignes, l’élagage de l’âme, ses loques de lacunes, la vanité

         Attardons-nous sur cette première section, la plus singulière. Le ton de ces premières pages est sombre car, ainsi que l’écrit Pierre Tanguy, « Que dire quand les années défilent et que le temps presse ? Sans doute regarder un peu plus qu’avant dans le rétroviseur. » (Bretagne actuelle, 23 mars 2021) Le ton est sombre, assez inattendu chez un poète comme Jean-Pierre Boulic dont la démarche poétique est depuis si longtemps celle d’un homme en quête de lumière et de sérénité, un homme qui jamais, contre tout, et en dépit de tout, ne cesse de chanter, comme le dit la quatrième de couverture, son « enchantement d’univers : laisser respirer la matière et l’esprit dans le souffle invisible du poème – sa présence – , dire le mystère qui habite chaque personne, chaque chose, la chair de chaque événement, la terre, l’océan et leur au-delà, la vie à vivre, à embrasser de tout cœur, une vie à aimer, partager et dont le secret ne s’épuise. »

         Le ton est sombre, certes, souvent mélancolique, et le monde décrit dans ces proses parfois crépusculaire, mais pourquoi s’en étonnerait-on puisque « regarder dans le rétroviseur », c’est aussi faire le bilan des expériences d’une vie, semée d’épreuves, de souffrances cachées, de douleurs causées par la perte et la séparation d’avec ceux que l’on a aimés, et traversée par les chagrins, les doutes, les incertitudes, les désillusions…

         Surgit un paysage de novembre, l’évocation d’un train qui s’enfuit dans la brume d’une saison humide, que l’on peut lire comme la métaphore de nos vies qui défilent aussi trop vite, laissant derrière nous les wagons rouillés de nos ans, qu’en nous des souvenirs se glissent vertigineusement, que sous leur écorce résonnent blessures, songes et désirs, poids des heures de solitude, ombres et énigmes, sons des cœurs qui végètent.

         Puis s’invite, plus loin, la poignance du temps de l’enfance, livrée à la désolation d’une maison déshabitée : La grise mansarde craque de souvenirs. Les poutres reposent de poussière. Les lattes su sol sont grignotées de crottes de souris et de brins de paille. Nostalgie de tous ces hiers dont la mémoire s’efforce de sauver quelques bribes de souvenirs : Bruits évanouis, désirs calcinés, mélancolie… en dépit de tout, solitude du regard d’enfant encore émerveillé par les brins de bruyère d’une bien lointaine fin d’été.

         Le temps pilé d’une existence, la souffrance et la solitude des laissés-pour-compte de la vie, dont le cœur est blessé par l’indifférence du monde, ceux-là au cœur si pauvre si usé par les soupirs, ceux dont le cœur s’émiette pour se calfeutrer dans un galetas d’ombres, c’est de cela aussi que nous parle Jean-Pierre Boulic. Comme il évoque encore la vieillesse et la lugubre impasse où elle trouve si souvent son unique voie de garage : Dans les hospices tristes jours qui fuient. Heures de ne savoir que faire, ni bien ni mal. L’ennui s’empile, en tunique décolorée tachée d’ombres, tassé sur fauteuil roulant. La vieillesse et ses maladies qui jettent parfois l’être dans l’exil de lui-même : Où es-tu qui parais emmurée ? Tu sembles ne plus comprendre ce que tu évoques. Hésitante tu dis une brève lueur d’un passé lointain. (…) Ta langue cherche des mots, des mots qui ne viennent pas ; seuls émergent parfois un brouillard de faits disparates, un bref souvenir, un disparu.

         Pages très baudelairiennes serait-on tenté de dire, dans leur attention aux pauvres, à certaines « petites gens », à leur détresse affective et physique et à leurs humbles gestes (« Assommons les pauvres », n’est chez le chantre du spleen qu’une attitude cynique de dandy désespéré par la laideur d’un monde qui n’a jamais su réparer la faute originelle). Allez, osons encore soutenir la comparaison avec Baudelaire (en dépit des différences fondamentales qui, par ailleurs, opposent ces deux poètes) en citant ces phrases de Jean-Pierre Boulic : Ville au monde ville aux amours éphémères tu as oublié ton nom. Comme un non à l’amour. Je me lamente du capharnaüm de tes abominations, ton corps ensorcelé et souillé, jamais rassasié. Comparaison justifiée, pensons-nous, quand on se rappelle que pour Baudelaire la ville apparaît comme l’espace même de la modernité, avec ses ouvriers en blouse, ses fiacres, ses chiens crottés, son éclairage au gaz et son macadam, et qu’elle est un être vivant accordé à l’âme du poète par une évidente correspondance puisqu’il y erre en témoin curieux, perdu dans la foule et fasciné par le spectacle insolite de la rue. Mais la ville « énorme » est un univers chaotique où le monstrueux s’insinue dans le quotidien familier. Et voilà les mots de Jean-Pierre Boulic : Tu arbores souvent l’impudeur, laissant traîner tes charmes à la convoitise, comme une fille, toi que j’aime. (…) J’entends mensonges et violences dévorant ta solitude, tes pensées corrompues. L’argent a doré les murs de tes palais. Les élus te font cortège.

Pages aux accents baudelairiens peut-être, encore, dans leur dénonciation de la figure emblématique et multiséculaire de de la Renommée, dont Baudelaire nous offrait déjà un pastiche dans ses poèmes en prose. Renommée, goût du pouvoir, de la notoriété, des artifices du paraître, qui ne peuvent être satisfaits qu’en se prostituant, c’est-à-dire en cédant aux appels de toutes les compromissions, en se vendant au risque de « perdre son âme ». Ceux-là, écrit Jean-Pierre Boulic (et on penserait volontiers aussi à certains portraits de La Bruyère), ont une frimousse qui s’affiche délibérément là où il s’agit de paraître. (…) On les voit le plus souvent en compagnie des clercs édiles notables mains toujours propres parfois fiévreuses propos disponibles. Ils disent ils disent… Leur langage sirupeux colle aux oreilles. Ingrats sots avec des crocs effrontés et cupides ils assouvissent leur envie de pouvoirs avec les pauvres assoiffés de justice qu’ils utilisent comme ils l’entendent. Et Jean-Pierre Boulic sait hausser davantage le ton quand il veut dénoncer la valse farcesque des « puissants ». Citons-le ici longuement : Piédestaux, tribunes, avant-postes, premiers rangs, honneurs et considérations, ministères, préfectures, vitrines, réceptions, lieux prisés des bourgeois et notables autour d’abondants buffets vite dévalisés. Ça boit, ça bave, ça parlemente, ça négocie, ça frime, ça séduit, ça trompe… affaires et réputations, ça louvoie, fait semblant, laisse la meilleure part au jeu du malin. Ça ressasse et ça ment.« Morsures », nous annonçait le titre de la section une, du temps et de la vie, mais aussi celles de l’indignation contre un état des choses dont il est tout autant du devoir de l’écrivain de travailler à rendre compte.

         « Bilan », « expériences de vie » écrivions-nous plus haut. En effet, les poèmes en prose qui composent cette « offrande poétique» jalonnent, pour beaucoup d’entre eux, le parcours personnel de l’auteur et font le ciment de l’ouvrage. A travers ces textes, sans que rien ne s’impose jamais des contraintes de l’exercice, se met en place une chronologie.

         Né avec la guerre, en 1944 (La guerre t’a vu naître, écrit-il), c’est de cette époque qu’il ramène ces images de sa première enfance : La guerre avec ses roses tickets de pain et le marché noir de quelques-uns. Tes premiers pas se sont ébauchés au long des murs disloqués et noircis des maisons brûlées, des trous de bombe. La ville en ruines avait vu passer l’ombre de Barbara. Et plus loin : Noël, c’était un livre et une orange dans les sabots (…) tu attendais les nuages. Puis c’est l’adolescence : Tu avais quinze ans, enfance de la sève, arôme des écorces. Un autre repère chronologique est celui de son voyage d’appelé au service militaire dans un wagon où s’entasse un air nauséabond, et de ce jour levant, à l’entrée de la casernese dressent les couleurs du régiment de tirailleurs algériens. Alors, pour celui dont la vie s’enchante d’un songe, ce seront les longues heures à scruter de (sa) guérite les étoiles gelées et les longs courriers, le désir d’accomplir un autre voyage et de saisir, d’une pensée, la main de l’océan, le silence de sa voix, le geste de ses rivages.

         Années de formation dans lesquelles s’inscrit une rupture forte que résume ainsi Pierre Tanguy : « Averti en songe de quitter le lieu où il vivait pour se rendre au bout du monde, fuyant la gloire éphémères des réussites incertaines après en avoir secoué la poussière de ses pieds, il se retrouve face à l’océan dans le sarrau des brumes, sur une terre où l’aria de la beauté palpite à tous les vents. »

         Années de formation et de quête de soi, dans laquelle l’homme se trouve ou, plutôt, trouve le chemin qu’il se doit de poursuivre, renonçant à toute ambition qui l’en détournerait ou qui l’égarerait sur des voies impossibles : Tu rêvais d’édifier une cathédrale poétique. Un retournement de pensée, tu ne sais, s’est imposé. Doucement. Une réalité bien plus humble a laissé entrevoir autre chose. Tu t’es alors senti appelé à écrire de petits poèmes. Ce qu’il fera, écrit encore Pierre Tanguy, « grâce à des rencontres décisives, à commencer par celles de Charles Le Quintrec dont on devine la présence dans ce livre. Mais il y aura aussi, entre autres, celle de Jean-Yves Quellec, voisin en Pays d’Iroise, ou encore celle de l’éditeurYves Landrein. »

         Souffle est le titre de la quatrième partie du recueil. Mot essentiel, comme l’est celui de lueur qui donne le sien à la deuxième. Mots sur lesquels prennent appui le plus clair de ce que Jean-Pierre Boulic travaille à nous transmettre. En effet, le souffle et la voix sont le medium des mots, ce qui leur donne chair ; voix qui choisit les mots en fonction de l’ampleur ou de l’étroitesse du souffle : mots qui ouvrent les portes du dire, esquissent, même tâtonnant, le trajet du prochain poème, éclairent et balisent le chemin de la poésie que cette même voix, en les réinventant, ne cesse de nous donner à découvrir et à comprendre, élargissant toujours ainsi nos horizons. Car les mots sont tes pas nous dit le poète, des gestes sans alarme, des gestes de tendresse, de compassion, de bonté, de douceur et d’amour.. Et le chemin de poésie, écrit-il plus loin, consiste à vivre l’instant sans spéculation ni manipulation à voir ce qui te dépasse la beauté de l’inaccessible que porte la chair de chaque jour. Et le dire de cette rencontre est une parole qui t’habite venant de si haut quand tu te penches vers les paysages intérieurs de l’homme.

         « De profundis (clamavi)» avons-nous écrit au début de ce texte ? en utilisant ces termes qui désignent une œuvre musicale en un mouvement unique, conçue pour un chœur d’hommes, et bâtie sous la forme d’une phrase mélodique simple allant de manière croissante vers un point paroxystique. Termes du lexique musicologique, certes, mais qu’il ne nous paraît pas déplacé d’utiliser pour parler de cette Offrande des lieux : œuvre qui, montant par paliers de la mi- pénombre des premières pages, parcourt une vie homme. Œuvre conçue pour et par un cœur d’homme, bâtie sous la forme de phrases mélodiques qui se rejoignent en une seule dans le même ruisseau poétique, allant de manière croissante vers ce point de lumière qui, malgré la détresse, le désenchantement, l’indifférence, nous dit l’éblouissement de la création, le soleil des mots. Et Jean-Pierre Boulic d’ajouter à la fin de cette page, en homme de foi et d’espérance : Tu sais désormais qu’il faut toute une vie pour mourir. En attente de résurrection.

         Et c’est bien cette lumière que le poète évoque à la fin de son livre, celle qui ne nous est jamais définitivement acquise, qu’il nous faut sans cesse chercher et constamment entretenir, celle-là qui pénètre en gloire à travers le vitrail : Le soir tombe au pied de la rosace transfigurée par le couchant. Instant béni venu d’un ciel sans nuage. Cette lumière de vie et d’amour que l’on ne peut véritablement recevoir que dans le silence de l’émerveillement.

Michel Diaz, 17/042021

Le verger abandonné – Michel Passelergue

LE VERGER ABANDONNÉ

Michel Diaz

Editions Musimot, 2020

Lecture par Michel Passelergue

Chronique publiée in Diérèse N° 80, Hiver-printemps 2021

         Ulysse, avant d’aborder à Ithaque, écrit à Pénélope. Une autre missive est envoyée à son père Laërte, toujours en vie selon les messages « prononcés par des bouches d’ombre ou lus dans la fumée des sacrifices ». A Télémaque, Ulysse exprime les doutes qui le tourmentent : n’est-il pas le jouet d’une légende qui fait de lui un héros, c’est-à-dire un de ceux « qui s’affublent d’un rôle glorieux, pour mieux déguiser leurs forfaits » ? Livrée « au rouleau de la vague » comme à la fantaisie des vents, chacune de ces lettres, telle une bouteille à la mer, est ballottée par les flots du temps, exposée aux tempêtes de la mémoire et de l’oubli.

         Avec Le verger abandonné, Michel Diaz nous donne à lire une fascinante Odyssée épistolaire qui, centrée sur les derniers épisodes du voyage d’Ulysse, s’écarte du récit d’Homère. Car ici, pas de retour à Ithaque, pas d’arc vengeur pour massacrer les prétendants. Au fil de ses courriers, Ulysse se remémore un passé d’errance et d’aventures. Ce qui le conduira à prendre conscience de la finitude. Vain serait l’espoir de revivre, avec son épouse, son père et son fils, dans la paix de cette île dont « le verger abandonné » symbolise depuis tant d’années  le pouvoir destructeur du temps, l’inexorable vieillissement de son être intime.

         Quelque dieu malicieux a fait surgir, dans les eaux de la Méditerranée, une île volcanique inconnue d’Ulysse comme de ses marins. Leur navire s’est échoué sur les récifs qui entourent une « barre rocheuse » inhabitée. Errant sur cette terre hostile, le voyageur perpétuel en vient à reconnaître qu’il n’est plus celui qui était parti jadis « faire son devoir de guerrier ». Il ne peut le redevenir. Le voici sur la voie du renoncement, de l’effacement de soi. « Ce qui demeure du réel, presque rien, n’est que sentier perdu qui ne monte ni de descend, où l’on marche sans avancer… » Vision pessimiste de la légende homérique ? Pas tout à fait, car Ulysse affirme jusqu’au bout sa fidélité aux siens et la ferveur première de son amour pour Pénélope. Au moment d’avouer à son épouse  qu’il lui faut maintenant « s’en aller, solitaire, pour ne plus revenir », il ajoute : « Demain sera plus doux à ton chagrin si tu sais que je cède à tes lèvres le nom de ma mémoire ».

         La densité poétique de ces lettres, leur écriture somptueuse font de ce livre de Michel Diaz une profonde méditation sur le sens de notre existence. Ce n’est pas sans raison que David Le Breton nous rappelle dans sa préface l’interrogation formulée par Edmond Jabès : « Le lieu véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable absence. »

         Michel Passelergue

Le petit train des gueules cassées – recueil collectif

Note de lecture de Brigitte Guilhot, publiée sur le blog de L’Ours blanc (Bernard Giusti), février 2021

Je me suis immergée dans « Le Petit train des Gueules cassées » – recueil collectif de 10 auteurs et 13 nouvelles – et j’en ai ramené quelques perles que je vais évoquer brièvement ici pour donner aux lectrices et lecteurs que vous êtes l’envie d’en savoir plus.

« À toute fin d’oubli » de Tristan Préal ouvre le recueil. Je savais que le thème de cette longue nouvelle était éprouvant (une enfance brisée par la mère) et sans doute autobiographique (ou alors c’est bien imité), j’avais donc un à priori de réserve. Si l’écriture n’est pas là, oh là là, je craignais le pire. Mais elle est là, précise, concise, sans pathos inutile et la construction aérée et fluide permet au lecteur de suivre ce monologue, alternant le « je » et le « tu », avec intérêt et empathie.

Extrait : « Une poupée black, des longs cheveux crépus, c’est Douce. Douce est recollée de partout, surtout au niveau du cou. Comme une prémonition de ce que sera mon propre cou quelques années plus tard : brisé.
J’ai été élevé comme une fille. Je promène ma poupée dans une mini poussette bleue. Je fais pipi assis parce que c’est plus propre.
Et puis, il y a ses crises de temps à autre, et Douce qui passe par le vide-ordures.»

*

La belle « Lettre d’un inconnu » de Christian Rome est celle d’un homme éperdument et secrètement amoureux de Frida Kahlo depuis l’époque de leurs études à l’Escuela Nacional Preparatoria. Cette lettre écrite des années plus tard – alors que lui-même a eu le menton arraché et la gueule cassée par une balle tirée au cours d’un assaut militaire contre un groupe de jeunes communistes – nous plonge ou nous replonge dans la vie flamboyante de la grande artiste mexicaine dont le corps torturé et la passion pour Diego Rivera ont inspiré l’œuvre jusqu’au bout.

« Chère Frida,
J’ai longtemps hésité avant de t’écrire cette lettre. Quand je dis longtemps, c’est presque une vie entière que j’évoque. Tu ne me connais pas, mais moi si, je te connais. Et bien au-delà de la notoriété d’artiste que ton incomparable et si troublant talent de peintre t’a procuré. Tu ne peux sans doute t’en souvenir mais nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Et ces rencontres ont marqué ma vie à jamais. Si tu lis cette lettre jusqu’au bout, tu comprendras les raisons pour lesquelles j’ai mis tant d’années à oser te l’adresser. Tu comprendras aussi – en tout cas je l’espère – pourquoi tu fais partie aussi intimement de ma vie. »

*

Dans « Dites-moi une chose, une seule » de Michel Diaz, un homme se souvient de la troublante rencontre faite des années plus tôt au cours d’un dîner (alors que sa femme et lui faisaient une croisière) avec un homme âgé, artiste-peintre à la carrière brillante, élégant et énigmatique. Au cœur de cette phrase qui donne son titre à la nouvelle, se niche la question obsédante et à jamais sans réponse du drame qui a brisé la vie du vieil homme.

« Avant le souper, par hasard, nous avions fait connaissance, Alice et moi, de cet homme élégant, d’apparence d’abord réservée, qui s’était présenté comme un artiste-peintre. Il avait insisté pour nous offrir nos verres, puis pour que nous partagions sa table au dîner. Nous avions accepté, renonçant à notre emplacement habituel.
(…) Après quelques échanges qui nous permirent de nous sentir mieux à l’aise, et bientôt en confiance, il se laissa aller et parla sans interruption pendant tout le repas, d’une voix égale et posée qui de temps en temps s’égayait, s’égarait dans des rires, nous racontant des histoires merveilleuses et de fines plaisanteries. Il irradiait la convivialité, celle de l’homme d’expérience, du sage. »

*

Dans cette autre nouvelle, « Compte à rebours », Michel Diaz nous entraîne avec sa virtuosité habituelle à la rencontre d’un personnage visionnaire et complètement loufoque qui adresse une lettre à un animateur de radio pour deux motifs : trouver une femme et présenter les plans du vaisseau spatial qu’il a conçu et qui permettrait à l’espèce humaine d’aller explorer d’autres planètes, tirant ainsi « son épingle de l’immense merdier où elle s’est fourrée et où elle crèvera bientôt, la gueule ouverte. »

« De caractère, je me définis comme gentil, tenace, honnête, sensible, un peu timide, mais travailleur, sociable, dynamique et naturel. J’ajouterai que je ne suis ni fumeur, ni alcoolique et que je n’ai jamais touché à aucune sorte de drogues. Pour le physique, je ne suis pas Alain Delon, mais de toute façon c’est un homme auquel je n’aimerais pas ressembler. »

*

Dans « Ce n’est pas tout à fait Ben… » de Sylvie Prolonge, une femme (Eudora) prend le chemin de l’aéroport, comme chaque matin, pour aller attendre son amant disparu dans un accident d’avion cinq mois plus tôt. Dans ce no man’s land dont elle connaît chaque recoin, elle observe les corps qui se retrouvent, s’enlacent, s’embrassent puis s’éloignent et, soudain, croit reconnaître Ben, tandis que le lecteur se laisse embarquer dans cette folie douce et mélancolique, délicatement écrite.

« Il se tait et sourit. On dirait qu’il ne peut lui offrir que ce silence et ce faible éclat de l’âme dans les yeux bleus. Son histoire serait moins triste s’il n’avait pas eu les yeux si bleus. Elle a l’impression qu’il marche dans une sorte de sommeil. « Ben, réveille-toi ! » Elle voudrait qu’il lui dise où il a franchi sa première frontière, le lui dire à elle qui tourne à jamais, de jour en jour, chez elle dans le globe de l’aéroport, qui va et vient sans but précis, à attendre sans fin le retour de l’homme qu’elle aime et qui faisait partie des passagers de l’avion qui a sombré en mer. Elle voudrait donner sa douleur à d’autres passagers. »

*

Des sept autres nouvelles, deux sont de ma pomme de scribouilleuse :

« Pierre (regarder, c’est tuer) » raconte à la première personne du singulier l’histoire d’un jeune type de 33 ans dont le corps et le cœur ont été cassés lorsqu’il était enfant. Depuis, il met toute sa hargne à haïr le monde et lui-même avec une cruelle lucidité. Ce soir-là, dans le bar où il a l’habitude de réfugier sa solitude, il observe une femme et son amant. Plus tard dans la soirée, le regard de cette inconnue va le toucher au plus profond de lui-même ; le consolant enfin.

« J’étais donc devant cette table, la béquille enfoncée dans ma tête, lorsqu’elle est arrivée.
J’ai tout de suite remarqué ses jambes.
S’il y avait eu mort d’homme ce soir-là, j’aurais juré à la police – affamé, bastonné et à moitié aveugle sous leur lampe à la con – qu’elle portait des bas. Le seul problème c’est que, s’il y avait eu mort d’homme, c’est moi qui serais mort. Mais j’ai manqué de courage. Alors, je la regardais traverser la salle et je la voyais s’approcher. Je me disais : « Elle va s’arrêter ! ».
Mais elle continuait.
Toutes les tables étaient libres et – allez savoir pourquoi – elle est venue s’asseoir à côté de moi. »

*

« Le dernier visiteur » met en scbène une vieille prostituée et sa chatte Foufoune qui coulent des jours heureux, profitant d’une retraite bien méritée « après 30 ans de bons et loyaux services ». Ce soir-là, alors qu’elles regardent tranquillement « Les enfants de la télé », on frappe à la porte.

« Alors, ma Foufoune, c’est un de mes clients qui l’a baptisée quand je l’ai eue toute petite. Ça a l’air idiot, la chatte d’une putain qui s’appelle Foufoune, mais ça lui est venu spontanément :
– Elle est mignonne comme ta foufoune !, il m’a sorti en me plantant son zob en stéréo.
Et c’était parti !
Elles s’adoraient toutes les deux, Foufoune et ma chatte. La première dormait blottie contre la seconde et quand, par hasard, j’en portais une, elle se glissait dans ma culotte.
– Sors de là, Foufoune !, je la suppliais, énervée par ses petits coups de langue râpeuse.
Mais rien y faisait. Je crois qu’elle me prenait pour sa mère et elle me tétait comme personne. Mes habitués, ça les faisait marrer et je partais à rigoler avec eux en les entretenant dans l’illusion qu’ils étaient plus malins qu’elle, alors que j’étais bien placée pour le savoir que l’experte de la bande c’était ma Foufoune. »

Brigitte Guilhot