Quelque part la lumière pleut, lecture de Michel Passelergue

« Rien ne pouvait mieux m’apporter réconfort – en ces temps singulièrement sombres – que ce merveilleux poème-fleuve « Quelque part la lumière pleut ». Dans le droit fil de plusieurs livres qui m’avaient profondément touché (« Comme un chemin qui s’ouvre », « La source, le poème »…) vous nous livrez là un ensemble admirable voué tout entier à « l’inépuisable éloge des eaux vives ».
Quelques méandres de ce long parcours éveillent des souvenirs de lecture (les pièces publiées dans le « Concerto… » de Colette Klein, notamment). Je crois qu’une lecture continue, d’une seule traite, serait nécessaire pour rendre justice à l’ampleur d’un tel poème, foisonnnant en même temps que porté par un courant tranquille (ceci ne m’a pas été possible dans les circonstances et préoccupations de ces dernières semaines).
Charriant des images qui vous sont familières (les arbres, les oiseaux – dans leur vol ou leur chant), le flux poétique est porté par un élan toujours réactivé au sein des ondes et des songes. Si l’ensemble conserve je ne sais quoi de nocturne (comme si le rêve affleurait dans les remous et les réminiscences), c’est bien à une lumière espérée, à une aube bruissante de mots qu’il nous mène, où nous n’aurions pas cru pouvoir accéder. Cette lumière du matin qui tombe sur les arbres, ceux-là qui savent recueillir « le fragile butin de la fraîcheur des choses ».
Je me réjouis de constater que vous avez pu, malgré tout ce qui s’oppose, depuis deux ans à la création la plus exigeante, publier cet impressionnant monologue qui se place bien au-dessus de ces « poèmes du confinement » qui encombrent aujourd’hui les revues.
La très belle édition due à Silvaine Arabo fait honneur à Alcyone – que je connais par plusieurs recueils de Jean-Louis Bernard.
[…] »
Michel Passelergue, Paris, 13 avril 2022

Le cerisier, Antoine Maine

Le cerisier

Antoine Maine

La chouette imprévue, 2021

Chronique publiée in Diérèse N° 85, octobre 2022

         De la fréquentation quotidienne du cerisier de son jardin, Antoine Maine tire 54 courts poèmes, accompagnés ici par les belles peintures bleu profond, presque noir, de Hiroshi Tachibana. Poèmes qui parcourent le cycle des quatre saisons, de l’automne à l’été. Lente ascension vers la lumière dont l’unique fil conducteur, qui en assure l’unité, est le regard attentif, amical et ému, parfois naïf, souvent émerveillé que le poète, jour après jour, pose sur son arbre, et l’image que celui-ci lui renvoie de lui-même : entre lui et moi / mon reflet dans la vitre // je me vois dans l’arbre / et des branches me poussent.

         Il n’est pas fréquent qu’un auteur livre au lecteur les circonstances exactes qui ont mis en branle son inspiration. Celles-là sont très explicites : « Quand j’ai acheté la maison, écrit Antoine Maine, il était déjà là, planté au beau milieu du jardin. Je dois dire que si j’ai choisi cette maison, après en avoir visité une bonne vingtaine, c’est en grand partie à cause de lui ». Ainsi, dans les premières lignes de la brève préface au recueil, l’auteur nous rappelle par quels mystérieux aléas de la destinée se fait entendre cet appel dont nous savons tout aussitôt, qu’adressé à nous seuls, il nous est difficile de ne pas répondre, car il est signe d’élection. Mais une élection qui fonctionne dans les deux sens, pour être au plus précieux de la rencontre, car en dépit de son silence et de son apparente solitude, recluse dans son existence d’arbre, cet être-là qu’est l’autre, lointain d’abord et étranger, immobile et secret, n’en attendait pas moins la patiente présence dans laquelle se noue tout profond dialogue. Aussi, écrit plus loin Antoine Maine, « dans les mois qui ont suivi mon installation, nous avons fait connaissance. Un dialogue s’est installé entre nous ». Et il n’est pas, je crois, tout à fait déplacé de penser à la phrase de Montaigne à propos de la Boétie, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

         Car c’est bien de pure amitié dont il est question dans ce livre, comme nous en prévient la citation de Nicanor Parra, retenue en exergue : « Penses-y bien et reconnais / Qu’il n’est pas d’ami comme l’arbre / Où que tu veuilles te tourner / Tu l’as toujours à tes côtés ».

         Voilà donc désignés les deux protagonistes du recueil, un cerisier, un homme, le lien qu’entre eux ils tissent, au fil des jours, des mois, des saisons. Et qu’avons-nous à faire des mots humains dans une telle relation ? Celle-là exige et impose avant tout le silence de la parole, et l’écoute des bruits du monde, celui du vent, les battements d’ailes des pigeons / dans les arbres voisins, celui de l’ombre du cerisier / qui sait les mots qu’il me faut.

         Mais l’amitié avec un arbre, fût-elle provoquée par un élan du cœur et de l’instinct vers qui mérite de la recevoir comme de nous la rendre, exige aussi de respecter la différence de nature entre les êtres, d’en accepter les règles de fonctionnement et d’aller au-delà de soi-même, en cet espace où seul la rencontre est possible. Au-delà même du langage. Comme on rencontre l’inconnu, juste au milieu du pont.

         Car le cerisier est mutique. Antoine Maine de cesse de nous le rappeler. Il semble s’être retiré / au plus profond de son feuillage / comme à l’intérieur de lui-même // inaccessible. Et même quand deux pies viennent (de) se poser / dans ses branches hautes / le cerisier ne dit pas un mot. Il reste silencieux encore quand, écrit encore l’auteur, j’ai voulu l’enregistrer, ajoutant qu’il n’a rien voulu dire.

Mais la présence, comme l’est celle de cet arbre, et comme l’est toute présence, est aussi une forme de dialogue, et mutique ne signifie pas muet. Le cerisier a son langage, qu’il convient d’écouter et de déchiffrer. Avec ce que nous pouvons mettre de raison humaine au service de l’indicible. Et qu’écouter, quand une grive s’installe au sommet du cerisier, sinon ce que le cerisier lui répond en langue d’arbre et qui annonce le printemps ? Qu’écouter, sinon les oiseaux / comme des voyelles / posées dans les branches du cerisier ? Ou encore le dialogue / des abeilles des fleurs, le bourdonnement des insectes parmi les branches, la complainte des feuilles qui fredonnent / pour faire venir la pluie ? Cet espace de relation, entre dire et silence, voué à la présence et non à la maîtrise de la communication, est espace habité d’oiseaux, pigeons, grives, mésanges, pies, moineaux, que frôle aussi l’aile de l’ange, puisque, comme le dit Bernard Noël, « c’est quand la langue est inutile qu’elle commence à prendre des ailes ».

         Il apparaît, d’évidence, dans ces courts poèmes, qu’émanant de cette présence de l’arbre, une voix parle, à celui qui s’applique à en observer l’existence, en a fait l’objet de ses soins et de son écriture où il est son axis mundi . Elle parle non pas, nous l’avons vu, de manière significative, puisque elle est déléguée à d’autres éléments de la nature, vent, oiseaux ou insectes, mais propre à susciter des significations si l’on précipite des mots dessus ainsi que le fait le poète. Car le poème, ou plus exactement l’esprit poétique, comme on le voit à l’œuvre dans ces textes (grâce peut-être à leur refus de toute sophistication formelle), nous met en contact avec quelque chose d’extrêmement primitif qui dépasse complètement l’individu, comme le surgissement d’une force naturelle que l’on peut déceler dans ces vers, Quand le ciel n’est pas à la hauteur / c’est le cerisier qui éclaire le jardin, ou dans ceux-là encore, En plein cœur de l’hiver / et pourtant // dans les veines du cerisier / coulent déjà / des ruisseaux de fleurs.

C’est cette écoute, patiente et attentive du non-dit, qui fait toute la matière de ce livre. Non-dit de l’arbre qui sait bien que le temps et le vent finiront par le jeter à terre, mais qui pourtant continue à se battre // feuille à feuille, à inventer le printemps / jour après jour, à prodiguer son ombre et faire dans ses branches une réserve de lumière / pour la nuit qui viendra. Mais non-dit qui ne cesse de dire, en paroles informulées, que le monde appartient aux oiseaux / au cerisier, que tout le reste n’est que vanité, que ses feuilles qui tremblent / disent la vie qui va. Et qu’il reste essentiel, pour cette relation d’arbre à homme, d’avancer chaque jour de surprise en modestes bonheurs, en révélant un territoire ou une profondeur – au sens le plus concret, au sens matériel, au sens terrestre, terrien même – qu’elle fait exister un peu plus à mesure qu’elle se consolide et qui retombera dans l’ombre derrière elle. Nous laissant, sur la page, les mots qu’y aura sauvés le poète.

Michel Diaz

Quelque part la lumière pleut, lecture de Marie-Claude San Juan

MICHEL DIAZ, Quelque part la lumière pleut, Éditions Alcyone

Recension du recueil publié in Trames nomades, mai 2022

tu savais que le temps se cachait dans le battement de tes cils, mais ne pouvais que demeurer ainsi, et enclos en toi-même, comme un arbre veillant le silence de ses blessures

Michel Diaz, Quelque part la lumière pleut, p. 13 (le titre vient d’un poème de Silvaine Arabo)

on n’écrit rien avec le rien, même en lisant dans son miroir ce vide qui s’étonne, ni rien non plus avec ce qui s’épuise à lutter contre l’ombre

Quelque part la lumière pleut, p. 25

mais surtout j’écoute le vent, j’écoute les murs, j’écoute les âmes

Quelque part la lumière pleut, p. 71

Je regarde d’abord l’encre de Silvaine Arabo qui introduit le livre (juste après un texte avant-signe). Je la regarde avec la même liberté intérieure que celle que j’ai devant les affiches déchirées que je cherche dans le métro, en capturant du regard des fragments pour recréer un autre imaginaire que peut-être personne n’aurait vu. Évidemment, là, nulle affiche déchirée, mais une création pensée, structurée, de l’art.

Cependant je sens que je réinvente peut-être l’œuvre (après tout c’est ce que l’œuvre veut aussi, toujours).

Ivresse des vents, est le titre de l’encre. Et voilà, avant d’être un lieu du livre de Michel Diaz, ce qui prolonge ma lecture de Capter l’indicible de Silvaine Arabo, livre où l’air et le vent font l’épure du réel. Mais dans ce livre de Michel Diaz, ouvert par cette image, dans les dernières pages surtout, celles de l’espoir, épure par l’air et le vent, aussi. Parenté d’univers dans l’exigence du regard et de l’écriture. Pas étonnant que ce livre de l’un soit dédié à l’autre. Par la dédicace, par le titre, par un exergue, par la citation finale et bien sûr avec cette encre.

Alors je regarde encore et reviennent deux vers de Silvaine Arabo… (Capter l’indicible).

Ultime salut au vent 

Et à l’oiseau.

Et des mots de son livre, encore. Jubilationvertige.

Puis deux autres vers d’elle, même recueil…

Ce grand océan cosmique 

Qui nous interpelle sans cesse…

Toujours dans la présence de l’encre qui offre des clés pour lire ensuite au plus juste les pages qui viennent.

C’est cela que je vois dans l’encre, pas étonnée qu’elle soit là. Car l’Ulysse de Michel Diaz était déjà ce voyageur cosmique, dans l’abîme d’une profondeur, interrogeant le destin, les choix, et la bascule toujours possible vers un renoncement, un néant, ou au contraire l’ancrage d’être, démarche métaphysique au-delà des temps (Le verger abandonné, recension à lire ici, lien en fin de note). 

Dans l’encre, serait-ce Ulysse, ce personnage dont l’ombre contemple un gouffre bleu, près d’une sorte de fleur verte géante ? Gouffre de l’infini, car le bleu est sa couleur. Ombres séparées, deux silhouettes sombres, sur une rive ou un bateau, sous un fragment de ciel mauve et un envol d’oiseaux. La solitude des êtres dans les lieux vidés de vie. Mais ayant lu le livre qui suit, je vois aussi la barque de Charon dressé devant l’âme d’un mort et traversant le Styx avec lui. Alors Ulysse est aussi l’auteur écrivant pendant l’hiver du confinement, entendant la litanie quotidienne des morts, et qui évoque les fantômes des êtres perdus, ces inconnus, mais aussi les deuils personnels, ces présences-absences dans une maison. Comment penser nos vies sans penser la mort ?                      Et comment penser le monde tel qu’il est sans penser ce qu’il fait de la mort ? Cela est dans l’encre comme je la perçois, assez riche pour porter tout l’univers des pages de Michel Diaz en même temps que toutes les méditations de Silvaine Arabo.

Je ne peux qu’associer cette encre au logo de la couverture, belle conception de Silvaine Arabo, qui est la marque visuelle de l’édition Alcyone. J’y vois un infini, de la douceur.

Quelque part la lumière pleut.  Magnifique titre, cet emprunt à la poésie de Silvaine Arabo. Thématique commune aux deux auteurs, la lumière. Croire qu’un sens peut émerger, que l’écriture peut faire advenir et transmettre. Ou que, quelque part, cela s’offre si on le déchiffre. La lumière c’est aussi celle qui sourd du mystère de la camera obscura de nos yeux, au profond du regard, et dans la tension entre écrire et être. 

Mais un texte précède l’encre.

La première phrase offre les trois titres des parties du livre.

Dans l’incertain du monde

S’essayer à vivre plus loin

Travailler à l’offrande

Partir du constat, dire l’intention, agir pour un possible horizon.

Superbe texte, entre prose poétique et philosophie. Constat lucide concernant l’état du monde, et élan pour ne pas renoncer, éthique d’une présence agissante, par la conscience dans la création. Dans ce texte je trouve un souffle qui a la force de celui d’Albert Camus dans Noces ou L’Été. Et justement des refus similaires, la même ardeur vitale pour choisir de FAIRE, et un mot commun, qui vient de la même perception d’une nécessité, résister. Recoudre.

Michel Diaz veut (lui et nous, humains) qu’on travaille à recoudre les fêlures de l’âme, et, avec ce qui nous reste de raison… affronter le crépuscule des désastres à venir. Plutôt que d’accepter le désespoir (frôlé dans certains textes…) il choisit d’écrire que rien ne sera perdu dans l’éternité du silence, tant que (…). C’est donc notre choix….

Albert Camus, qui parle du malheur du siècle en refusant lui aussi le désespoir, veut qu’on sache sauver l’esprit, apaiser l’angoisse infinie des âmes libres. Et il écrit que Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste (…). (Les Amandiers, dans L’Été). 

Recoudre. Cela signifie qu’on part de ce qui est, et qu’on fait lien. C’est tisser avec le réel, pas avec des projections mentales. Du concret. Chez les deux auteurs la nature, pour rappeler notre ancrage dans le présent matériel et le voisinage du vivant. Du réel. Camus insiste, au sujet des amandiers de son texte. Ce n’est pas là un symbole. Non, pas un symbole, des arbres vraiment. De même la mer présente dans les deux textes. Pour Albert Camus, c’est le vent qui vient d’elle. Pour Michel Diaz c’est, dans cette page, celle que va rejoindre une rivière. Lui aussi pourrait insister et rappeler que la nature dont il parle, si présente, n’est pas un symbole. Elle est le vrai chemin pour ses pas de marcheur, l’ombre vraie du soir avec ses odeurs et ses sons, l’herbe réelle, des arbres qu’on peut toucher, des pierres qu’on ramasse (il en posait, raconte-t-il, comptant des jours dans notre hiver confiné). 

Ce texte d’avant-signe, qui préfigure la structure et la dynamique du livre entier, sera à lire et relire, pour qui veut saisir la densité de l’ensemble. Afin de s’en imprégner et d’en saisir la beauté. Il contient beaucoup, tant la perte que la joie, le temps, le silence, le visage et l’arbre. Et il inscrit une écriture qui n’appartient qu’à l’univers de Michel Diaz, une densité particulière, un rythme qui contient du silence, posé dans les virgules, dans les espaces entre les brefs paragraphes (pour le temps d’une respiration), et dans les mots qui donnent à voir, par touches légères (rosemésangesarbre…). Car le regard ne se trouve que dans l’immobilité du regard, même en marchant.

Chaque partie a ses exergues. 

Silvaine Arabo pour la première. Cinq vers de Triptyque. Pour inscrire le même regard que celui de l’avant-signe, un constat, et le souffle portant au-delà des douleurs.

Ensuite c’est Léon Bralda, La voix levée (pour un rêve vers un ailleurs autre), et Paul Verlaine, Sagesse (L’espoir …).

Enfin, dernière partie, André Gide, Nouvelles nourritures (le don… l’offrande).

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Dans l’incertain du monde

On ouvre les pages et s’offrent encore des paragraphes brefs, sans majuscules ni points, seulement des virgules pour marquer les espaces intérieurs. Écriture du marcheur qui dessine un chemin, un long couloir de mots où je vois l’image du rouleau de Jack Kerouac (Sur la route), comme si l’horizon d’un voyageur et celui d’un marcheur pouvaient se figurer de la même manière. Mais j’ai en mémoire, aussi, de longs parchemins enroulés, portant des textes sacrés conservés dans des monastères lointains. L’écriture et sa part sacrée, avec ou sans dieux. L’absence des majuscules fait couler doucement un fleuve de phrases, sans angles.

La route de Kerouac c’est une errance, sacrée à sa façon. Celle de Michel Diaz c’est une déambulation, autant intérieure que de pas, un parcours libre avec, comme bagage, le regard, des questions, et, peut-être, carnet et crayon. Les questions, c’est justement ce dont l’auteur dit vouloir créer un nœud coulant qui fera du lecteur inconnu le passager d’un espace de silence de funambule, le réceptacle, en son corps, d’une cicatrice inversée, mémoire d’une brûlure. Ambition, pour l’écriture, d’un pouvoir qui est très loin de la fadeur mièvre.  Une conception de ce que doit être la poésie, le contraire d’une jolie distraction. Conception active de la lecture, faite pour des mains tisonnières capables de chercher la lumière dans les traces du feu qui a brûlé les questions (et les réponses ?) par l’écriture. L’inconnu est aveugle, mais muet aussi. Car pour lire il faut se défaire de son propre regard et de ses propres mots, accepter l’effraction de pensée par les yeux et les mots d’un autre. 

Et effectivement on voit, avec les yeux du poète, traçant un poème-prose, un paysage de feuilles, terre, ciel, et forêt, yeux grands ouverts qui sont les yeux de l’âme.  On est dans un crépuscule d’ombres et étoiles, on entend les voix obscures devinées.

Écriture du temps du confinement, où la réalité extérieure reste cependant violemment présente, un monde toujours en guerre contre les vivants et contre la vie elle-même (…) peu d’horizon à cette absurde conjoncture qu’est le fait d’être né

Il cite Samuel Beckett (… juste avancer) et Michèle Vaucelle (déglutir le monde). Alors il faut écrire, et ce monde le restituer dans le cri. Injonction intérieure, éthique affirmée. Exigence qui croise celle de Jean-Pierre Siméon (La poésie sauvera le monde), quand il définit la poésie comme un acte de conscience aigu en s’appuyant sur Roberto Juarroz, qu’il cite (la poésie… accélérateur de conscience). Ces deux mentions conviennent à la démarche de Michel Diaz, à la brûlure du poème vrai. Et de même ce que dit encore Jean-Pierre Siméon sur la poésie force d’objection empêchant de se détourner du réel tel qu’il est et tel que le livre la poésie. C’est cette vérité du langage qui ne ment pas que propose ce livre, tout en cheminant vers ce lieu où la lumière pleut.

Au bout du réel il y a la mort, celle que pense le guetteur crépusculaire qui écrit, et qui parle de nos peurs, et des impulsions de survie qu’on dresse comme des écrans.  

Ce livre ouvre ses pages, et il renvoie à d’autres chants, tristes ou pas. Au-delà de toute mélancolie il ouvre d’autres livres et entre dans un concerto de poèmes. Pas n’importe lesquels, ceux qui contiennent le feu du duende (Lorca…). Ainsi, le lisant, j’entends, comme en surimpression, le Chant des âmes retrouvées, poème unique qui clôt le livre de François Cheng, ses récits de Quand reviennent les âmes errantes

La mort a eu lieu ; la mort n’est plus, écrit François Cheng.

Et Michel Diaz poursuit sa méditation.

Il est celui qui penche son visage sur la mer (et nous aussi, lisant). Il regarde, écoute, accepte d’entendre les cris de peur, de douleur et de guerre, malgré le bruit des tumultes du monde, bruit  qui les recouvre, masque. Sachant le silence il se lave et nous lave des bruits. Tension d’écriture, dire et les cris et le silence (celui qui permet d’atteindre le centre de la parole essentielle).

J’ai remarqué des reprises de mots sur une même page, toujours en tête des paragraphes. 

Par exemple, tu et peut-être (p.11), deux fois chaque. 

Et, page 17, répétition de celui qui penche son visage sur la mer, deux fois.

Prolongé, page 18, par trois paragraphes commençant par je l’eusse aimé (celui qui…).

Ou ce vent, page 28, deux fois. devant, p.31, trois fois. 

la nuit, tu marches dans toi-même, p.39, deux fois.

tu vis, tout le long de deux pages plus un paragaphe,p.42-43. Anaphore… 

Je pourrais donner deux ou trois autres exemples. Et le dernier, offrande, p.86.

L’effet est rythmique. Ces mots ou bribes de phrases sont comme le battement d’une basse dans une composition musicale, permettant ensuite comme un envol du souffle.

Je relis la page 18 et c’est tout son Ulysse que je retrouve, présence du personnage mythique tel que le voit Michel Diaz dans Le verger abandonné. Solitude libre qui assume tout de ses choix. Ulysse n’est pas nommé ici, pas évoqué. Mais son esprit hante cette page, à cause des étoiles, du corps ployé dans le vide, à cause des vagues, et de cet être, seul parmi les hommes (…) intraduisible et seul (…) unique survivant d’un impossible dire et d’une impensable pensée

Seul comme beaucoup dans ce temps de confinement. 

Et s’il y a le matin, les collines, l’herbe, la terre, l’horizon est vide d’êtres…

Fracture bouleversante, le texte dédié à sa mère. En pleine période d’épidémie et d’enfermement, elle glisse dans l’oubli sans limite. Et il la voit se noyer au fond d’elle-même, puis se perdre, séparée. Texte fort, douleur nue. Là ne viennent pas des échos d’autres textes, ni de lui ni d’un autre. L’émotion surnage, pure, unique. On évoque plutôt des visages. Ce récit éclaire tout ce qui suit. Crépuscule, ciel, oiseau, réel. Même, ou surtout, cette urgence de l’âme dans l’instant mis à nu.

La mort est toujours présente, chaque soir, faucheuse sous forme du galop assourdi d’un cheval, qui peut figurer la litanie des chiffres.

Conscience du temps. Le passé et ses blessures, le futur et son incertitude. La nuit est une île pour le présent. Dans la conscience  du perpétuel inaccomplissement d’être.

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S’essayer à vivre plus loin

ces temps qui nous gouvernent sont comme la misère

Première ligne de la première page de la seconde partie, celle d’une inquiétude dont la dimension est collective, sociale, politique presque.

En écho, une citation de Rilke (p.49).

une clarté crépusculaire est tombée sur le monde (Le livre de la pauvreté et de la mort).

Aux constats tristes opposer l’espoir de l’acte qui répond. Et c’est Patricia Castex Meunier qui sert d’appui à cette ouverture, avec son instinct du tournesol… 

Demeure l’espoir, la nature, et les fulgurances de l’écriture.

Une autre citation, de Catherine Pozzi, accompagne son rappel de la lumière, de l’infini (l’âme est une eau heureuse où tremble l’univers).

retiens-toi de mourir, voici une autre basse rythmique et de sens pour d’autres pages, litanie d’espérance de celui qui sait avoir à accomplir et à marcher encore sur les chemins, regardant les arbres et les oiseaux.

mais surtout j’écoute le vent, j’écoute les murs, j’écoute les âmes

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Travailler à l’offrande 

Offrande… Qui offre ? Quelle offrande, de quoi ? D’abord c’est un accueil offert à ce don qu’est la nature, sa beauté, sa force. Le regard, une acceptation dans la présence à ce réel qui dépoussière l’être de ses inquiétudes, et même des racines des inquiétudes. Accepter l’offrande de ce qui est. S’offrir, soi, à ce qui est.

Et le don majeur, pour qui écrit, c’est le poème, cet acte du « faire », qui crée beauté et sens.

tendre vers (…) cela qui donne raison d’être à l’être.

L’offrande est tout cela, et l’ode au réel.

contre la nuit meurtrière qui pèse sur un monde où erre l’ombre de nos mains défaites

Opposer la présence à ce réel des choses du monde.

Et semer le germe du possible qui mène 

quelque part

où la lumière pleut 

Ainsi les dernières lignes du livre reprennent les mots du poème de Silvaine Arabo qui ont donné le titre.  Structure ternaire des textes (comme trois marches vers un lieu), et structure en boucle qui dit une traversée, partant  d’une intuition et d’un savoir (lumière, sens) à la conscience renforcée de cela, après un parcours où les obstacles et les doutes n’ont pas été occultés. 

LIENS…

SITE de Michel Diaz… https://michel-diaz.com/

Page, éd. Alcyone (ses livres)… https://www.editionsalcyone.fr/441615234

Deux dernières recensions, ses livres, ici… 

Le verger abandonné… http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/12/14/le…

Lignes de crête… http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/04/17/re…

recension © MC San Juan

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Oubliez-moi

Oubliez-moi

Un jour, il sera temps, je partirai, sans vous en avertir. Je le ferai sans crainte ni remords, comme on écoute quelque chose qui appelle de l’autre côté de la fenêtre, une voix qui s’effile, un feu épuisé d’ombre qui cherche à se coucher aux dalles du sommeil.

J’irai alors, frôlant le ciel, nager au large de la mer et ne reviendrai pas. J’irai marcher, par un beau soir d’orage, sa violence d’eau, la nuque offerte et agitant les bras pour invoquer la foudre. Je marcherai longtemps, au long du fleuve, suivant ce fil de jour qui tremble sur les feuilles, pour choisir le saule complice auquel j’accrocherai la corde qui me permettra de vous tirer insolemment la langue. Je choisirai un lieu désert, à l’écart de tout et de tous, un branlant chalet de montagne, une cabane délabrée isolée dans le causse, y abandonnerai mes forces pour glisser, lentement, dans l’heure imprévisible de l’oubli.

Je m’en irai, sans peine ni remords, en saluant les aubes et les crépuscules qui m’ont vu passer, et celles, tout aussi indifférentes, qui continueront leur route sans moi. Laissant leur ombre aux ombres, je continuerai à plaindre les hommes jusqu’à la dernière seconde, et le monde si beau qu’ils s’emploient à nous rendre si peu et si mal habitable.

Je me laisserai traverser jusqu’aux os par les javelots du soleil, aveuglé de vertige, au bord d’une falaise qui donne sur le vide, en bordure de soi et bordure de monde. Je me dissiperai dans les brumes dormantes d’un vin d’amour, goûté jusqu’à l’extase du plus-être, dans la matière des nuages, dans la couleur des blés, au secret d’un fossé, entouré d’animaux obscurs et méprisés, d’un chat blessé venu ici agoniser à l’abri des regards ou d’un hérisson mort, qui m’aideront à mieux comprendre ce que sont les chemins de nuit. A voix muette, je m’installerai dans la paix savoureuse d’un arbre creux qui se refermera sur moi, recousant son écorce avec la bienveillante compassion qu’on accorde aux blessés dont on sait qu’ils vont nous quitter.

J’abandonnerais aussi bien volontiers mon corps aux crocs des chiens errants et aux becs des rapaces, aux serres acérées des vents et au doux linceul de la pourriture. Je ferai frères et sœur, dans mon éloignement de vous, ces brins d’herbe froissée de froid qui hérissent le flanc des talus, le caillou de la sente que lisse le charroi des jours, le galet roulé sur la plage, et la feuille qui tombe au premier râle de l’automne.

Je serai là, dans le velours grisâtre du lichen qui recouvre les pierres, la mousse qui s’incruste aux ardoises du toit, dans la rose flétrie qui bascule au bout de sa tige, dans le corps de la guêpe tombée au fond du pot de miel, ou dans cette charogne abandonnée au noir d’une ravine.

Je serai ce qui reste de jour dans les flaques d’eau sombre, sa lumière de neige sale, ce qui repose dans la vase qui tapisse le lit des étangs, ce qui croupit dans les ornières, une chanson perdue, un mirage qui se dissout dans les poussières de la route. Je serai cette absence à laquelle donner un nom ne sera plus possible, cette trouée soudaine dans un ciel de traîne qui s’écarte comme un rideau pour laisser apparaître, au fond du fond des yeux, une étoile défaite.

C’est quand je me tiendrai au plus profond de mon effacement, cet endroit où le temps s’affranchit de lui-même, n’ayant plus rien à dire et plus rien à penser, que je saurai former, aux lèvres du silence, pour rien ni pour personne, comme en la première innocence, les exactes syllabes de l’indicible.

Et je le dis à ceux qui m’ont connu :  « Si vous m’avez aimé, ne me retenez pas et, s’il vous est possible, je vous le demande, oubliez-moi passionnément. »

Mai 2022

Quelque part la lumière pleut, lecture de Pierre Dhainaut

MICHEL DIAZ, Quelque part la lumière pleut, Éditions Alcyone

« Quelque part la lumière pleut » est un grand livre parce qu’il s’agit d’un parcours initiatique, en ses trois parties justement, de « l’incertain » à « l’offrande », et l’auteur s’est départi de l’esprit de conquête pour « s’essayer » ou « travailler ». Sans doute est-ce pour cela qu’il est, malgré tous les obstacles, sans cesse en mouvement. Ce qui caractérise d’un bout à l’autre ce livre, c’est le rythme, le rythme inlassable, constamment renouvelé. Et j’aime que s’il n’y a pas de majuscule au début d’un paragraphe ou d’une phrase, il n’y ait pas non plus de point à leur fin. (Je déteste les points !) Le rythme est fécond, le rythme ne trompe pas, il puise à la source des aspirations profondes de l’auteur.
Mais emporté par ce rythme d’ensemble, vous n’en êtes pas moins aux aguets à chaque instant, ouvert à toutes les surrprises. Je pourrais citer ici de nombreux passages qui m’ont touché : par exemple « celui qui penche son visage sur la mer pour se défaire de lui-même » (pas la peine que j’explique pourquoi) ou bien, plus loin, ce merveilleux « tremblement neigeux qu’une aile de hulotte a laissé sur l’arête du toit »… […]


Pierre Dhainaut