Extraits du recueil (inédit) « Entre l’énigme et l’évidence »

         marchant dans l’air qui craque et se fissure sous le poids du soleil, guetté par cette buse aux yeux de lune noire qui t’attend posée sur un vieux piquet de clôture, te faut-il entreprendre de dire, encore, dire, en prenant à l’argile de la parole ce qu’elle ne sait faire des mots ? désavouer, toujours, ce bruit de goutte qui résonne en toi sur la pierre d’évier du silence ?

         pourtant que faire d’autre pour continuer d’arracher le moindre soupçon d’être légitimement vivant à la nuit matricielle qui hante ta mémoire ? – un ciel de bleu sur ce massif, habité jusque sous tes pieds par l’esprit d’un dieu du tonnerre, ne suffirait-il pas à réparer la déchirure par où a fui tout ce qui faisait l’ancien ordre de l’univers ?

         demeure au creux des os, dans le secret des nerfs et la lassitude des muscles, le rêve nostalgique d’un vieux temps hors du temps, plus serein que les fonds de la mer, seulement caressé d’ombres fluides et d’algues, les traces d’un sommeil épargné d’une absurde conscience que délabrent, jour après jour, la pluie acide des pensées, leur affairement vénéneux et leurs obsédantes questions

Massif du Tanargue, Ardèche

***

         c’est dans le nœud obscur du ventre que vivre coïncide avec l’origine du cri, comme le fer et la blessure : et comment habiter un corps où se creuse la route, quand l’être tout entier n’est qu’une crampe offerte à la parole en pure perte, une douleur assujettie à la conspiration du temps ?

         peut-être ne s’habitue-t-on jamais à l’usage du monde, mais s’efforce-t-on seulement dents serrées de surmonter ce goût d’acier qui prend toute la bouche et déchire la langue, d’avancer entre deux parois où clame ce qui s’est tramé dans les linges du sang, pour devenir ce naufragé qu’aucune promesse de rive ne sauvera jamais

         – et voilà que ce monde même est une fièvre bourgeonnante, une turbulence qui va toujours s’opacifiant dans un paysage d’imprécations, fait de laves brûlantes et d’une terre suffoquant d’un feu désespéré, et c’est à chaque pas que l’enfer peut surgir, que les flammes menacent, dans le tremblement exultant de l’air, d’insinuer leurs ongles jusqu’au fond de nos os :

         on ne sait rien finalement de nous que nos contrées de nuit fatale ne dévorent, rien de ce que l’on a essayé de semer sur la pierre et les eaux, sous les lampes d’un jour sans remède, orphelines d’une lumière éternellement rudoyée

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         tu ne sais plus ce qui, revenant si souvent des arcanes de ta mémoire, d’un gémissement initial et du déchirement originel, dépose sur tes mains la trace minutieuse d’une ancienne peur, une moiteur qui glisse sur ta peau, épousant les lignes des veines, jusqu’à l’extrémité des doigts où le monde n’est plus qu’un lointain sans substance

         tu es là, te dis-tu, la plupart du temps, et pas là, avec eux, mais ailleurs, séparé par un voile de brume irrésolue, dans l’incertain de la distance, vivant sans être vraiment né, présence frauduleuse dans un pâle décor d’existence où, le masque tombé, disloqué à tes pieds, tu te balances sur un fil, entre deux morts, dans un souffle semblable à l’extrême rétractation de la mer au jusant

         ta face obscure est là, tôt venue des plis de la nuit, que tourmente cette dérive dans les eaux tourbeuses de l’être, et que la fatalité du réel blesse comme un rocher auquel désespérément on s’agrippe pour ne pas se noyer, les paumes déchirées et la parole en sang, mais les yeux implorant cet amer qu’est la balbutiante lampe du jour

***

         faudrait-il donc te résigner à voir le soir descendre sur les ruines du jour, t’accommoder de cette strangulante et froide sensation de n’exister presque toujours qu’à côté de toi-même, d’en être la copie éternellement défaillante, ne percevant du monde que ce qu’il veut bien consentir à donner entre deux lames de persienne close ?

         aussi, dis-tu, tu n’attends ni ne cherches exactement la mort, mais rien qu’une timide paix qu’aucune pensée n’alourdit, qu’aucune neige n’abandonne, et travailleras à découdre, point à point, le pesant manteau qui te couvre, sous lequel, avec toi dans ta chair, brûle vive l’inanité d’une flamme intenable, nourrie d’une passion indéfinie

Extraits du recueil « Embrasures » (premières pages), éditions Le Taillis Pré (avril 2026)

pour déterrer les os de notre enfance, quand
rien ne pouvait faire impasse sur ce trop-plein
d’azur, il faudrait que nous rallumions un feu pur
et si beau qu’il ne brûlerait plus
retrouver ces ciels dénudés quand la neige,
le vent, l’herbe du bord des routes avaient droit
de parole, que l’irréel du monde gouvernait toute
chose, abrité sous le rire d’une innocence qui tenait
à distance notre terreur de vivre parmi les appels
déchirants des chacals et des loups qui accablaient
la nuit
nous avons enlevé nos masques : aujourd’hui,
saisonniers rendus à la terre, nous ne savons plus
rien ni de l’heure ni du chemin, attelés à nos
doutes comme à l’araire de nos mots, en vérité plus
pauvres en parole qu’un rayon de lune timide à tra
vers l’opaque des bois, n’ayant pour tout salut que
ce langage mis à nu dans son impossible saisie des
choses
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l’horizon est un livre où nous partons à l’aven
ture en confiant au plus loin de nos pas, sur nos si
indécises cartes, ce chemin qui nous rêve et qui a
soif d’abîme comme nos désirs sans vraie consis
tance ont faim du vertige qui les balance entre la
paroi et le vide
mais nous n’avançons vers nous-mêmes
que d’une aile hasardeuse, entre peur et blessure,
contraints de perdre à chaque instant ce peu de
temps que nous laissons vider nos veines, et tou
jours impatients de boire à la lumière d’un matin
habitable– mais c’est quand nous aurons cessé de regar
der et appris à traîner nos mots hors de leurs cryptes
forestières pour les inviter à brûler au grand jour,
dans leur âpre lucidité, que nous saurons peut-être
commencer à voir, et enfin commencer à nous taire
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sachant obscurs nos yeux, et traçant à
l’aveugle nos mots sur les vitres sales de la parole,
nous croyons avoir traversé quelque ligne invisible
en nous aventurant dans ce lieu des mirages dont
les fulgurances d’images vaines, remontées des len
teurs de la nuit, se consument dans l’œil du soleil
mais rien non plus ne nous assure, dans cette
errance que la distance épuise, que nous saurons
passer dans le réel du monde, où seule notre liberté
réside, égarée dans le labyrinthe de nos éternelles
questions, une contrée de nuit où le chemin se
perd
c’est dans ce nœud d’incertitudes qu’il fau
drait retrouver le fil qui saurait nous guider, un peu
plus justement, vers le chant fugace mais éclairant
d’un oiseau de passage et, sous le feuillage du cœur,
vers l’immuable vérité des arbres à l’affût
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qu’espérons-nous atteindre en suivant feuilles
et nuages qui scintillent à contre-jour ?
il nous faut avancer pourtant, sans nous re
tourner, sachant bien que si loin que l’on souhaite
aller, rien n’abrègera la mesure de cette absence qui
nous sépare de nous-mêmes
il nous faut nous mêler au lent convoi des
brumes, et franchissant la crête à la suite du vent
qui les a dispersées, contempler l’horizon immua
blement hors d’atteinte, amèrement se dire que
nous n’avons su que demeurer sur place, comme si
tout semblait perdu d’avance– contraints aussi d’admettre que le temps,
comme l’infini de l’espace qui fuit par-delà les
sommets, nous assignent à résidence à l’endroit et
l’instant où nous sommes, nous tenant toujours à
distance de ce qui nous habite et voudrions tant
reconnaître
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nous usons de ces termes, « le monde », sans
trop savoir ce que contient ce peu de choses qui
semblent remonter d’une histoire oubliée
notre ignorance le dispute à notre insolente
présence, et le hoquet qui vient trahir notre intran
quillité nous égare, au point de nous faire oublier
que mourir chaque instant à soi-même n’est pas
plus que passer l’étape du soir pour reprendre en
suite sa route entre pins et bruyères– quand saurons-nous saisir, au-delà de nos
yeux, au revers de nos mots, à portée de langage,
la parole qui sait l’ordre profond des choses, dans
l’herbe qui fleurit, la forme des nuages et dans le
silence des pierres ?
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marcher vers l’inconnu équivaut à marcher à
l’intérieur de soi, traverser nuit et jour, parmi ses
paysages, emportant dans ses mains des traces de
soleil, et s’arrêtant, d’un coup, dans les ombres d’un
crépuscule où s’enfuit comme une aile effrayée par
le mince rideau du silence brusquement soulevé
c’est aller plus loin que ses pas, pour aller au
devant de mystères dont la vie a besoin mais qui ne
nous parviennent qu’en de chiches clartés, à peine
une lucarne, la proximité d’un murmure, de quoi
tenir à bout de bras cette embrasure étroite de lu
mière où s’ébauche un bruit de parole que meurtrit
l’imminence du sens :
retrouver seulement quelques mots de la
phrase initiale dont nous avons perdu l’écoute et
ne nous toucherons jamais le bout
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ainsi que font les yeux, l’arbre cherche le ciel,
une espérance verticale qui, obscurément, s’élève
vers l’inexprimable, comme pour atteindre un ins
tant qui ne veut pas mourir, embrasser une lutte
radieuse allégée des scrupules de la pesanteur
mais les yeux restent indécis et le ciel incer
tain, et ce que la lumière a d’abord gagné en crédit,
trompant l’attente d’une vérité pressentie comme
insoutenable et la violence d’une beauté, fulgu
rante comme une parole d’orage, se dissipe bien
tôt dans le secret d’un bleu traversé d’une vague
musique de mer, née du silence des oiseaux et de la
rupture de ce silence
aussi le jour ne laisse dans les yeux qu’un reste
de regard, peut-être une lueur, quand l’arbre suit
assidûment le chemin qui le mène, depuis l’heure
première de son immobilité, dans la constance d’un
élan qui s’épuise sans amertume, jusqu’au moment
choisi pour se défaire de lui-même et dignement
pourrir en se livrant, fidèle à sa quiétude, exempte
des détresses de l’esprit, aux mains occultes de la
mort et à sa féconde besogne