Faire front

Préface au recueil Lignes de crépuscule de Marie-Christine Guidon (à paraître)

Faire front

         Ce recueil de Marie-Christine Guidon commence par ces mots, interrogation liminaire où perce l’inquiétude : Croisant les fils /De nos destinées / Les heures se déroulent / Inlassablement… / Quelle est la part du rêve / Et que sont les espoirs / Si la terre Stérile / N’ouvre plus ses entrailles. Et il s’achève sur ceux-là, qui ressemblent à un constat, réponse peut-être aux premiers : L’aurore / Même clémente / N’étouffe pas les cris / Posés sur le papier / Où les mots / Sont froissés… // Muette / Est la douleur. Entre ces deux poèmes, tous ces autres qui, l’un après l’autre, adoptant des accents doux-amers qui disent les incertitudes ou portés par un souffle plus apaisé, cherchent à témoigner du passage inexplicable de la vie, épreuves et surprises, questionnement et doutes, émerveillements et douleurs, bonheurs, rencontres, ombres et éclairs mêlés.

         Nous le savons bien, parler, écrire, peuvent paraître peu de choses, et c’est toujours très tôt, ou assez vite, que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native » disait Jean-Baptiste Pontalis. Mais se taire serait éteindre cette petite voix, venue d’on ne sait où, du plus loin de nous-mêmes, qui insiste et s’obstine, réclame de se faire entendre, voudrait mêler sa flûte frêle au chant du monde. Se taire serait faire mourir les choses, détacher tous les noms du monde, jusqu’à effacer le passage d’un oiseau dans le ciel, l’odeur du vent dans les feuillages, la couleur du ciel au couchant, celle d’un papillon qui se pose sur un brin d’herbe… et sur les mots. Se taire, ce serait ne pas prendre soin du trou creusé par le temps, l’oubli et la mort, leur lent et long travail, pour nous garder vivants, choses parmi les choses, juste parties prenantes de tout ce qui est… Alors parler, écrire, essayer de dire le monde et sentir que l’on y existe. Dire pour exister. Etre là, où la vie nous a assignés, y occuper sa place. Et du mieux que l’on puisse.

         Mais la poète écrit aussi : D’un éperon rocheux / J’ai jeté dans le vide / Un cri / Saillant / Là / Dans le néant / Où s’écrit / L’absurdité du monde // Fracassé / Il se heurte à l’indifférence / Et / Dans un ultime écho / N’est plus… / Qu’un long silence. Car Marie-Christine Guidon ne feint pas d’ignorer notre difficulté de vivre, et la fatigue que cela peut être, ses tourments, la cruauté du temps, la rudesse du monde, ces échardes vives au cœur de l’inguérissable blessure, ce sentiment aussi d’être étranger(e) à notre propre histoire. Vivre pourtant, c’est faire front, tâcher de redresser la nuque, porter son fardeau à dos d’homme. Et si les mots se heurtent à l’indifférence de l’univers et à l’absurdité du monde, s’y brisent et s’y perdent, ils tentent au moins de résister au découragement pour que le temps du monde se fasse moins pesant, le ciel plus large et le soleil plus clair. Aussi sa poésie est-elle comme un manteau de mots, un manteau de nuit troué de lucioles, traversé de quelques nocturnes et d’éclats de lumière qui traceraient la chance d’un autre jour : Un chant mêlé / De tristesse et de joie / Sur les franges brumeuses / D’un jour évanoui / C’est la note exacerbée / Qui fait de moi / L’être vibrant / La musique errant / Dans ma tête en friche // Mais je respire… Et elle dit encore : Le léger friselis / De l’onde lustrale / Me lave de mes craintes / Apprivoise mes peurs / Distille / Tous mes mots // En des flux / Invisibles / Les couleurs s’estompent / Les nuances se fondent / Harmonie singulière / Et je deviens cristal.

         Creusant son chemin de parole, entre difficulté d’être et ravissement d’exister, Marie-Christine Guidon écrit toujours au plus proche de ce qu’elle ressent. Cela tient de la traversée, ni paisible ni assurée, mais de l’expérience et, comme telle, risquée, car il ne s’agit pas seulement d’habiller de mots un vécu, il s’agit bien plus de le mettre à la question, de le faire parler ou d’en témoigner, et chacun de ses poèmes est comme une incursion dans l’incompréhensible qu’est le monde et dans son inarticulé. Une tentative de le lire et le dire, d’aérer le présent et d’alléger l’instant, de se tenir debout, quels que soient les coups bas de la vie qui jamais ne manquent. Aussi peut-elle écrire que L’Homme chemine / Aveuglément / Dans le tremblé de la nuit, mais aussi que Quelques rais / De lumière / S’insinuent / Au creux des mots / Survivant du mutisme. Comme elle peut écrire encore, veillant aux bords de ses incertitudes : Les yeux fixés / sur l’horizon / Attendre / L’heure bleue / Sans craindre l’ultime solitude.

         C’est sur le fil du présent que se tient Marie-Christine Guidon, comme sur un chemin de ronde. Elle avance, pas après pas, de vers en vers, de mot en mot, et, se demande-t-elle, Combien de saisons / Faudra-t-il / Pour devenir / Funambule aguerri ? Elle avance, elle-même funambulant sur un vacillement, un presque rien qui va hésitant toujours sur une fine lame de présence, entre hier et demain, l’ici du maintenant et l’inconnu du pas-encore, Dans un horizon barbelé / Par de sombres pensées. Mais guettant toujours dans son immanence la vibration du monde, ce qui s’annonce, vient, et n’a jamais de forme, comme une clarté d’aube. Ce « pur venir » comme l’a écrit le poète Jacques Ancet, qui ne se donne que dans la soudaineté de l’instant, qui nous permet aussi de Découvrir / Le chemin du rêve / Dans le sommeil des arbres.

         C’est cela que le poème doit susciter, s’efforcer de garder mais sans surtout le retenir, cet interstice offert dans la parole, par où glisser un « oui » au monde est toujours possible. Un espace ouvert par les mots, à travers eux, quelque chose comme une soudaine embrasure ou une étroite meurtrière par où nous vient la beauté du moment, et par où le monde devient, pour un instant, lisible et saisissable. Marie-Christine Guidon peut écrire alors : Caresser l’écorce / Et / Sur la pulpe / De mes doigts / Sentir sa rugosité / Sa force vive / De celle /Qui pénètre tous mes sens / Apprivoise la glu des peurs / Apaise / Me ramène à l’Essentiel…// Émotion tactile / Profonde vibration / D’une peau contre une autre.

         Mais un autre espace est celui de la démarche poétique de l’auteure, Celui, écrit-elle encore, Où j’entame ma marche nouvelle / Celui / Où la distance / Compte si peu / Celui / Qui conduit / Irrémédiablement / Au bout de mes certitudes. Et au bout de ces certitudes, au-delà des mots du poème, quand ils sauront rejoindre le silence et échapper à leur « infirmité native », comme nous l’écrivions plus haut, peut-être que pour la poète, pour elle seule, en ses confins, s’ouvrira quelque chose comme un puits noir où se révèlera, comme une fulgurance, l’identité obscure du monde, un éclat où soudain toutes les lumières se réunissent, et toutes les poussières. Doutes et peurs provisoirement abolies. Interminable errance sur ces chemins de solitude. Exil sans fin. Sans carte ni boussole. Et en vérité sans réelle destination… Telle est la quête du poète. Mais écrire pourtant, et ne pas se taire. Pour ne pas faire mourir les choses. Pour ne pas mourir à soi-même.

         Michel Diaz (sept. 2025)

Plus rien que le blanc dans la nuit

Note de lecture de Marie-Christine Guidon

PLUS RIEN QUE LE BLANC DANS LA NUIT

de Michel DIAZ

Linogravures de Pierre Jourde

« parfois, lorsque la lampe est allumée et qu’advient l’écriture, la maison devient phare, porteuse d’images de mer, soumise à l’incessant charroi des vagues »… c’est par ces mots que débute l’hommage en prose poétique de Michel Diaz à « L’ami Julien Bosc, poète et éditeur, né en 1964 et mort le 24 septembre 2018 ».

Michel Diaz prête sa plume pour prolonger celle de l’ami qui n’est plus là « il dit je sais je crois j’espère » « je ne suis que ce cœur qui coule, ne surnageant qu’entre les doigts de la lampe ». On mesure tout le combat d’un homme « dans la nuit qui nage s’engloutit resurgit », qui tente de ne pas sombrer, émergeant tel un « rocher solitaire » que guette le « tourment de la vague ». Il implore un salut, ne sachant plus de quel côté l’espérer « je ne tolère plus une lutte qui s’annulerait avant terme ».

À marcher sur un chemin de lucidité crue, « on se cogne à sa solitude, on bute sur ses pierres mortes, on s’écorche aux ronces, et le but à mesure s’éloigne ». Chaque tentative d’approcher un possible horizon semble vaine. Toute lueur qui permet de guider les pas devenus incertains, se révèle bienvenue. Trouver encore du sens dans ce rien de souffle qui subsiste, « continuer d’avancer, poursuivre le chemin », même si les repères familiers, d’ordinaire si bien dessinés deviennent « pays d’indécises clartés », « ruines sur lesquelles on marche, comme l’on marche sur les bords du monde », frontière entre le présent et l’inconnu, « hasardeuse traversée » qui donne à imaginer parfois quelques éphémères éclaircies, des « miracles de fleurs ».

Du passage, dont le mystère nous échappe, demeurera la trace, dans le poème peut-être, dans le non dit, dans le silence et « par-delà le silence même ». Plus rien que le blanc dans la nuit devient écho de ce qu’il reste quand les mots ne suffisent plus à exprimer l’essentiel. La nuit devient page blanche, expérience presque mystique, mise à nu sans aucun fard…  Michel Diaz, de son verbe poignant, « fait corps avec la nuit, une nuit qui, clarté dense dans l’insomnie » nous ouvre « une autre dimension du monde » à laquelle on consent si l’on côtoie l’obscur, conscient de la réalité humainement nôtre et qui conduit inéluctablement à glisser vers l’ultime silence « dans le vide du temps comme une plume libérée des ailes d’un oiseau ».

Dans l’étrange silence, malgré l’obscurité qui s’installe, « l’on devine la forme estompée de ce qui peut n’être qu’un cri ». L’écriture, demeure alors cette « langue à hauteur d’effroi » et le poème continue d’exister, précieuse veilleuse pour ne pas se perdre sur le chemin de « l’imprévisible au-delà »…

Nous pourrions dire une forêt

Ou le bord de la mer

Ou la mer

Ou la nuit de la mer la nuit de la forêt

Ou les mois sans pluie les feuilles sèches sous les pieds

Ou les brisures de coquillages

Ou rien

Ou cette porte repeinte couleur ciel quand il est à l’orage

Ou n’être plus là

Ou plus rien plus un mot plus rien que le blanc dans la nuit.

Julien Bosc, Le coucou chante contre mon cœur

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                                                                                                           Marie-Christine GUIDON

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