
Ces textes m’ont été inspirés par un autoportrait du peintre Francis Bacon. Un « Selfportrait » (35,5 x 30,5 cm), daté de 1971, le second d’une longue série, une huile sur toile qui représente le peintre tel qu’il se voit de l’intérieur, avec son sentiment de mal être : un visage qui heurte le regard, dont il est impossible de distinguer les traits tant les contours sont flous, torturés, sinueux. Un visage dont l’artiste malaxe la chair pour en faire jaillir les émotions, la souffrance de son moi intérieur.
C’est là le point de départ d’une réflexion sur le visage, impossible lieu du passage de soi vers « l’autre ». Cet « autre », qui demeure pour nous objet impénétrable, une énigme insoluble dont notre identié d’humain dépend étroitement pourtant :
A l’origine, le visage.
[…] Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain nous aveugle. Et ne cessera jamais de nous aveugler. […] Appel de qui nous tient captif dans le miroir de sa présence et de sa ressemblance. Qui ne nous accorde existence que dans l’appel muet, tourné vers nous, de son propre regard aveuglé.
Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et d’éternelle incertitude.
M. D.

Extraits du texte :
1
Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage.
Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé, dans
quoi nous cheminons.
A l’origine, le visage.
Comme né des nuages ou surgi de la pure lumière, don des
hauteurs insoupçonnées ? Ou des insongeables ténèbres ?
Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain nous
aveugle. Et ne cessera jamais de nous aveugler. Besoin, désir,
espoir d’appel au milieu de tous les appels, de toutes les
rencontres et de tous les refus.
Appel de qui nous tient captif dans le miroir de sa présence
et de sa ressemblance. Qui ne nous accorde existence que dans
l’appel muet, tourné vers nous, de son propre regard aveuglé.
Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est
chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir
du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude.
Et entre eux deux, l’épreuve capitale du dévoilement.
2
A chaque pas qu’on fait, croyant d’abord s’en approcher,
comme on tenterait un baiser amical, une consolante caresse,
celui qui se tient là recule et se dérobe, nous maintenant toujours
à la lisière d’une vérité indéfiniment compromise – qu’on
soupçonne bientôt d’être l’exercice d’un jeu cruel. Chemins vers
ce qui nous ressemble, qui ne devraient aller que dans leur
humaine évidence et qui ne sont qu’énigme.
Immobile visage sans voix dont les portes sont gardées
closes par un mur empierré de silence et un nœud informe de fil
de fer. Scellées à toute approche, comme une mortelle douleur.
Visage pourtant dénudé, offert, exposé, sans défense.
Visage d’outre-soi dont on hésite prudemment à interroger
le regard, à braver les yeux sans lumière, et devant lequel on se
tient comme sur un bord abrupt de falaise. Sans trouver ce foyer
de clarté autour duquel s’ordonne ce qu’il réclame d’amitié.
Visage ancré, tous feux éteints, dans la rade grise de sa
présence et les anfractuosités profondes de son crépuscule,
faisant corps avec la distance qui le sépare de ce nom auquel nous
ne pouvons donner que celui qui s’écrit là-bas, quelque part, dans
ce tremblement d’air de ses paupières, de ses lèvres qui ne sont
qu’inaudible murmure de syllabes.
Visage qui demeure, en vérité, non seulement captif de la
geôle de ses tourments, mais surtout dans l’étrange existence de
son retrait de nous, comme un couteau planté au cœur de nos
questions.
Lourd de l’inconnaissable qui émerge des hauts fonds de
nos rêves.





