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Un navire de papier – Michel Diaz – Laurent Dubois

UN NAVIRE DE PAPIER – Editions Cénomane – 2017

Michel Diaz, textes – Laurent Dubois, photographies

LE LIVRE :

Chaque entreprise se construit un monde unique et singulier.
Arjowiggins ne fait pas exception. À Bessé-sur-Braye, cette imposante usine de fabrication de papier se pare elle aussi d’une couleur qui lui est propre, née de l’indéfinissable alchimie créée par la configuration des lieux, la nature de l’activité et le travail des femmes et des hommes qui maintiennent le cap de ce Navire de papier.
Dans ce livre, Laurent Dubois et Michel Diaz tentent de restituer ce qui émane du gigantisme des machines, réglées au micron pour produire à très grande vitesse la blancheur diaphane du papier, de témoigner de la présence fantomatique des corps au travail, de traduire le bruit, la poussière, la chaleur, l’humidité…
Dans cette confrontation se révèlent non seulement le portrait d’un processus industriel, mais aussi une réalité qui ouvre sur un imaginaire du travail paradoxal et poétique, et sur nos questionnements les plus intimes.

Extraits du texte :
[…] Mais, vu de l’extérieur, et en se faisant ignorant de toute fonctionnalité des lieux, ce monde mécanique, assemblage insensé de cylindres d’acier, de tapis déroulants, de poutrelles, de câbles, de tuyaux, de ce qui malaxe et écrase, découpe, enroule, bat son rythme effréné de cœur sans état d’âme, ce monde, pense-t-on, n’est pas bien éloigné de ce qui peut nourrir l’imagination onirique, laquelle, dans la légitimité de sa démarche, pourrait revendiquer de résider dans telles connexions secrètes entre mécanismes du rêve et mécanique industrielle, entre outils fonctionnels (dont les arcanes nous échappent) et machinerie propre à l’activité du rêveur.
Et c’est alors, autorisant de telles connexions entre les éléments de la réalité concrète et les images et les mots, cette langue que s’est forgée le rêveur éveillé (qu’il soit photographe ou poète) que peut naître, de toutes choses, ce qu’on appelle « poésie ».

 *   *   *

[…] Pour d’autres, ce sont peut-être l’eau des sources, les monts de l’enfance, la noire transparence du calme, son immensité limpide, l’œil à tout endroit aspiré dans la splendeur du sombre, c’est peut-être aussi cette force, la force des solitudes d’antan, qui fait que le regard se pose, se pose longtemps sur les choses.

Pour ceux d’ici, ce sont le vacarme de ces machines qui tournent jour et nuit, broient et mâchent le temps, et recousent les heures les unes aux autres, et les gestes précis, répétés, assurés à leur tâche, oui, c’est sans doute tout cela qui donne à ceux qui œuvrent, ici, dans cet espace d’existence où, travail accompli, on les rend à eux-mêmes, le désir de réconcilier soleil et silence, parole et sommeil, effort et plaisir, un autre sens au vivre avec, en arrière-jour, ce gémissement de la peine à s’accorder chaque matin au monde et à ce qu’il en faut partager.

*   *   *

[…] On aurait bien envie de désigner ce que ces images contiennent comme des « fragments de pénombre », ou des « fragments nocturnes », ou des « fragments du réel pur » volés, comme dans la caverne de Platon, à ce qui apparaît d’un jour dont on ne peut jamais directement regarder le soleil. Mais peut-être aussi bien, rassemblant tout cela, comme des « fragments de mémoire ».
Car ces lieux, si l’on est simplement visiteur, nous invitent à une expérience particulière dont les multiples déclencheurs sont autant d’éléments de nature variable: souvenirs de lectures, de dessins, de tableaux ou de films. Autant d’images resurgies, déposées à fleur de mémoire et qui tout à coup nous font signe.

Et c’est là, tout à coup, à travers le filtre des yeux, telle réminiscence des architectures de Piranèse, ou telle description d’un roman de Conrad et le boucan fiévreux où se sont emballés les moteurs, à moins que ce ne soit telle scène des Temps modernes où Charlot se retrouve happé par les mandibules d’une machine dont on soupçonne que l’absurdité pourrait bien cacher une vie secrète.
Dans tous les cas, ces éléments du souvenir, images assez saisissantes pour qu’elles demeurent aussi nettes dans nos mémoires, provoquent le même sentiment de force et de sourde inquiétude.

C’est pourquoi, en effet, pénétrant dans ces espaces de travail, on ne peut qu’éprouver ce que l’on éprouve dans les lieux « forts » où l’humain se retrouve à interroger ce qu’il a pu construire pour le maîtriser mais qui, le servant, le dépasse, et parfois lui échappe (le brûlant dans ce cas au feu de Prométhée).

*   *   *

[…] On dévide son fil d’Ariane pour avancer plus loin, encore, sous un ciel de poutrelles qui quadrillent le jour.
Marcher, ici, c’est se confier à un égarement qui seul pourrait repeindre d’indécis les envers du décor. Guidé par ces deux seules et uniques lueurs qui ouvrent sur le jour et la nuit de la rêverie, l’autre pente du lent regard, son indissociable versant.
On peut alors, sans mal, imaginer quel piège ou quelle créature nous attend, accroupie à l’angle d’un mur, au détour d’un couloir.
On entend respirer quelque chose, venu d’on ne sait où, d’on ne sait quelle île lointaine. Venu peut-être aussi de ces régions obscures de la peur, où rien ne moisit, ne fume ni ne rouille, mais survit à tout et traverse les nerfs, les poumons, les planètes, saisit au creux de l’estomac, jusqu’au centre du cœur.

C’est aussi une sorte de voix sans mots, de grondement. Une rumeur qui monte de très bas, d’en dessous. De l’indescriptible désordre du monde et d’un infini de visages dont le regard de quelques-uns, croisés, ne serait-ce qu’un bref instant, nous rappelle soudain à ces lieux où les choses ont repris leur place et les hommes la leur, sans autre certitude que le mince fil du présent.
Des hommes dont les jours, les gestes et les corps sont comme les témoins vivants du long voyage silencieux, et de la terrible lenteur de la vie.

  *   *   *

[…] On pourrait quand même se demander: l’homme, qu’est-il encore, ici, au milieu d’un orchestre jouant en même temps de tous ses instruments, donnant cet opéra dont le bruit enfiévré déferle, dressé comme la mer contre une forteresse, quand tout s’anime, se déploie et se referme en un même et puissant mouvement ?

On pourrait légitiment se le demander.
Au-delà de ces murs, la terre existe-t-elle encore ?… Qui sait, la fin des temps viendra peut-être ici, est peut-être advenue, aux extrêmes limites de l’océan, ici, sur cet archipel de hasard, son dernier îlot habitable.
On imagine le déchaînement des éléments où la terre va s’engloutir.
L’homme disparaîtra, lui le passager clandestin, l’invité de la dernière heure ?… S’en ira sur la pointe des pieds, après avoir, d’un peu de poésie, coloré l’air et l’or du temps, et laissé son intelligence aux machines. Qui se passeront désormais de lui.
Feront, sans lui, un livre qui racontera son histoire, et où il sera dit que l’homme est né de l’imagination négligente d’un dieu qui, d’un poème trébuchant, le froissant dans sa paume, fit une boule de papier jeté à la corbeille.

Éditions Cénomane – Le Mans
80 pages, format 21 x 26 cm, à la française
Textes de Michel Diaz, photographies de Laurent Dubois
Préface de Bernard Giusti
Genre: livre d’art/poésie
Prix public à parution : 25 euros TTC
ISBN 978-2-916329-71-0

FÊLURE – Michel Diaz

felure-couverture

FÊLURE – Editions Musimot (novembre 2016)

Ces proses poétiques, rédigées sous forme de journal, sont aussi un récit.Celui d’un narrateur qui descend une à une les marches de l’hiver pour entrer dans ce qui sera son ultime silence.
Confronté à ce qu’il appelle sa « douleur d’être », il explore ses zones d’ombre, interroge ses points de fracture et consulte ses souvenirs, mais demeure pourtant attentif aux premières neiges, aux lueurs du jour qui se lève et au mystère de la nuit qui tombe.
Vivre est une expérience qui nous convoque à jouer notre rôle sur la scène du monde, une scène d’avance brûlée par le soleil noir de la tragédie. Car toujours, à la fin, retombe le rideau.
Pourtant, écrit le narrateur, « Même dans le silence, le rythme continue à battre. Celui de l’univers et celui, sourd, du temps. » Et, plus loin : « Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans paroles, pas trop avant de soi et pas trop arrière non plus, mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle, accordé au balancement des secondes, au rythme de leur pouls. Libre de toute attente et de toute désespérance. »
Mais cela est encore une autre manière de considérer ce que Cesare Pavese appelait justement « le métier de vivre ».

Bon de souscription : 11,70€ : Cliquez ici 

Le Cœur endurant – Michel Diaz

Maquette couv coeur endurant

LE CŒUR ENDURANT, Michel Diaz
éditions de L’Ours Blanc (décembre 2016)

– Dessins de Jeannine Diaz-Aznar –

Les textes qui suivent ont été publiés dans le N° 5 de la revue Lichen (juillet 2016)

Extraits du recueil :

Blanc du papier
la mort non pas hostile
la mort simple    le néant
et même bienveillant

l’attirance hypnotique du blanc

et là-dessus
le geste primitif
de la main qui trace ses mots
le geste convulsif de qui bat l’air
avec ses doigts giflant
griffant le blanc

ce feuillage d’ombre
un instant ouvert sur le rien
et qui se referme déjà

mais tisse encore la lumière
qui nous garde les yeux ouverts.

* * *

Ecrire à même la tourbe et la vase
dans la poussière délaissée par l’eau
et à même la peau des pierres

brûler chaque brin d’herbe
et la moindre racine intruse
ne rien laisser que cendres :

à ce prix seul
le rien le blanc l’immaculé
ce lieu d’oubli où tout
peut se jouer

comme s’échappe vers le ciel
javelot qui soudain prend feu
un cri enseveli sous l’épaisse
couche de neige qui
d’abord l’étouffait

* * *

Tant de voies vierges sous les mots
pour atteindre la nuit de la nuit
et c’est toujours ailleurs
comme si c’était
nulle part

et devant soi
l’abîme du dévoilement
blancheur de la blancheur
où se risque une voix tremblante
que ne guide plus rien
que son ombre

et rien
derrière soi
qu’une parole exténuée
meurtrie abandonnée aux
soifs de ses questions

juste aux lisières du silence

Coeur endurant détail

 


Bon de souscription pour « Le Coeur endurant » : 10€ : Cliquez ici :

 

Owakudani, terre de soufre

OwakudaniOWAKUDANI, TERRE DE SOUFRE, images de Pierre Fuentes, texte de Michel Diaz (éd. L’Atelier du livre d’Art, 2016)
Introduction au livre :

« Nous inscrivant dans la pensée de René Char selon laquelle il ne faudrait « pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire », nous pouvons dire de la poésie que, se saisissant de la réalité, elle nous en suggère d’autres lectures. En se jouant des codes culturels qui imposent le sens des mots à la langue et, par là, au regard, elle nous offre les moyens de nous en affranchir et, ainsi, de nous confronter à l’énigme de l’univers sensible et matériel. Le seul qui nous importe dans sa vérité, ni univoque ni définitive, mais qui constamment se dérobe et que nous tentons cependant de saisir en entrebâillant l’espace de pénombre où s’étend, au-delà des yeux et des mots, l’infini du réel. C’est-à-dire cet inconnu dont notre imaginaire nous propose un mode de déchiffrement.

Depuis quelques années déjà, et dans quelques-unes de ses précédentes séries, Pierre Fuentes a creusé, dans son rapport aux objets et aux lieux qu’il photographie, le sillon d’une démarche poétique toute personnelle. Démarche non de « transfiguration » de la réalité, mais de « dévoilement » qui nous autorise à « nommer les choses impossibles à décrire ». Dans sa vision du monde sensible s’inscrivent les signes éternels de notre relation à l’univers, autrement dit ce qui, par les moyens de l’art, nous ouvre toute perspective d’y trouver notre place.
Ces images de Pierre Fuentes, ramenées du Japon, et qui constituent la présente série, Owakudani, images d’une soufrière où ses pas l’ont conduit, n’auraient pu être qu’étonnantes. Cependant, son travail d’artiste en a fait des œuvres dans lesquelles on hésite à voir ce qui emprunte à la technique de l’eau forte ou du dessin à l’encre. Et c’est le traitement particulier de ces images, ce qu’il en a fait d’inspiré, qui nous ouvre les voies de ce qu’on peut y voir comme témoignage d’un outre-monde.
Owakudani2
En cela, l’artiste renoue, par-delà sa propre culture, avec ce qui, lié dès l’origine à la tradition bouddhiste theravâda et à la religion Shintô, surpeuple les arts japonais de fantômes ou de créatures de l’au-delà (théâtre kabuki, contes populaires, poésie épique, peinture, cinéma aujourd’hui et mangas), laisse ouvert le passage entre le monde des vivants et celui des morts, mais aussi des esprits bienveillants, des démons menaçants ou terribles. Certes, cette intention n’est pas véritablement explicite dans ces œuvres du photographe (et sans doute même s’est-elle imposée à lui sans qu’il en prémédite l’intrusion). Mais il n’en demeure pas moins que dans les images qu’il donne à voir s’ouvre l’écart entre les choses vues par notre œil rationnel et ce qui constitue la matière du rêve. Ce terreau de l’âme où viennent puiser les racines de notre inconscient collectif et universel, cet espace d’imaginaire où s’élaborent les mythologies.
Il suffit de tourner les yeux vers les chemins qu’il nous propose, d’écarter avec lui le rideau d’une réalité dont d’ordinaire se contentent nos yeux, et de lui emboîter le pas ou, plutôt, de suivre son regard.
[…]