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Fragments d’un carnet d’hiver (extraits)

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk
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Arbre solitaire dans la neige – Par BrOk.

Extraits du texte publié dans L’Iresuthe n° 37, printemps 2016

[…]

5 janvier
La nuit ne peut que frissonner au soleil matinal. Un soleil hébété de sommeil. Comme si un mirage de sel et de corps incertain prenait lentement consistance.
La neige d’hier se déguise sous des dehors de masques gris qui voudraient camoufler la détresse du jour. Mais voici celle-là qui remonte, pareille à l’eau d’un puits aussitôt qu’on vient d’y puiser.
Lente entrée dans la rade de l’aube où s’installe un autre silence. La fatigue d’un quai désert.
Le café fume dans le bol posé sur le rebord de la fenêtre. Des mésanges à longue queue s’agrippent aux rameaux dénudés du lilas. Venues faire ration de graines et de graisse.
A travers la faïence du bol, tenu entre deux paumes qui se prêtent à la brûlure, on restitue au monde ce foyer de chaleur dont le cœur toujours s’alimente.
Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans paroles, pas trop avant de soi et pas trop arrière non plus, mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle, accordé au balancement des secondes, au rythme de leur pouls. Libre de toute attente et de toute désespérance.

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail110 janvier
On dépose bien ses chaussures mouillées sur le seuil de la porte. On peut y déposer aussi ce qui, de nous-mêmes, nous est un encombrant bagage. Ce qui tombe d’un mur mal bâti.
… Longtemps, j’ai rêvé d’habiter un corps, douloureusement inconnu et toujours hors d’atteinte. Un corps étranger, mais jumeau, qui depuis toujours m’attendait, au revers de la porte close. Sans chagrin de sa part et sans rien à défendre.
Un corps léger, de peu de signifiance, débarrassé du plomb de mes organes et s’avançant comme une danse dans le ciel ouvert. Un corps flottant dans la lumière en brumes, pareil à un éclat de rire du soleil après la pluie.
Un corps fait d’une autre matière, poussière et vent mêlés. Abritant une voix capable de répondre au bruissement des arbres et aux voix des oiseaux.
Une présence sans image sur la vitre sans fond des jours, se tenant en retrait, dans l’abandon du monde, un trou dans la pénombre, comme une éclaircie dans le cœur.

[…]

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail24 février
Il y a de ces jours que l’on pousse, tombereaux de charbon arraché, ongles nus, à la veine. On parle pour y voir plus clair dans le noir de la tête, emmuré dans son crâne, à l’étroit, et c’est pareil à une peur qui nous saisit à entendre le son de sa voix. Et c’est pareil encore au lent drapé d’un horizon de neige où ne s’imprime dans l’air dur que le cri sans écho d’un oiseau.
J’aurais tant voulu avancer, précédé du bruit blanc que fait celui qui sait tout le prix du silence !
Comme on laisse glisser sur sa main, me disais-je à moi-même, l’ombre légère d’un nuage, laisser venir à soi les mots, dans une amitié vigilante. Et les laisser se perdre aussitôt dans l’oubli, sans avoir pris forme ni sens.
Ils ne sont là, pourtant, au bord des lèvres, que pour annoncer quelque chose d’étrangement obscur qui n’a que la nuit pour mémoire et rien pour avenir qu’une ombre dévorante. Qu’aurions-nous donc à faire que les protéger du dehors en les protégeant de nous-mêmes ? Les préservant ainsi de la chair mortelle de la parole.

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail65 mars
… C’est là, et je n’invente rien, sous la peau de la langue.
Remuement des jours de misère. Revenus de si loin dans le souvenir. Et c’était, ces jours, sous les coups de la lame froide, une mince digue de mer qui ne parvenait à rien arrêter de l’incohérence du monde et de son absurde déferlement. L’envie de se cogner contre le mur de sa faiblesse, haute comme un vol d’éperviers, de l’arroser d’un flot brusque de sang, avant que de livrer sa chair aux serres des rapaces.
L’envie de disparaître au monde et à soi-même, et de rompre avec tout discours.

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail411 mars
Depuis aussi loin dans le temps que j’arpente le pont de la veille, je ne suis que nuit pour moi-même. Contre cela, mes yeux de chair ne peuvent rien.
Et le monde, alentour, ne fait que demeurer ainsi. Sourd, opiniâtrement, et comme replié sur les fonds de ses eaux dormantes où gît tout l’incompréhensible. Contre cela, non plus, la lumière du jour ne peut rien.
Il n’y a, peut-être, d’issue, heureuse ou malheureuse, que dans les risques de l’amour, de la souffrance et de l’éclatement. Car selon la logique inspirée par les yeux de l’Ange de la Mort, yeux qui, dit-on, recouvrent tout son corps, on ne peut avancer qu’en brûlant ce que l’on a jadis aimé, qu’en détruisant, l’un après l’autre, ses anciens visages. N’avancer qu’en danseur de corde, au-dessus de l’abîme et d’un centre vertigineux, œil ouvert largement sur un ciel qui voit geler nos plaies.

[…]

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail314 mars
C’était quand déjà ? et quoi au juste ?
J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de reconnaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
… Ne voyez-vous pas, entre vous et lui, cet anneau de désert, comme dans un champ de neige le gouffre où tombent les pas ?
Une voix qui parle, appelle, se confie, réclame qu’on lui rende son visage, ses yeux, que personne n’entend. Mais, tendant l’oreille, quelqu’un peut-être percevrait un lointain murmure d’abeille, un rien de bruit, un linge étendu qui s’égoutte.
Une voix. Au milieu de vous, et pourquoi dans ces creux de silence, cette lumière sans éclat ? Quelqu’un est là, qui ne peut vivre et ne dit pas pour dire, n’invente pas ses sons, comme l’arbre, jetant ses feuilles dans le vent, improvise les siens. Dire lui est une besogne dévorante. Ce lui est un bagne féroce où quelqu’un cogne contre la muraille, pour être libre.
Et comment ? quand l’aube même hésite à épeler son nom ?

[…]

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail525 mars
Pourquoi ne pas écrire ce qui va se passer ?
… Temps livide, indolore. Corps et esprit en rade.
… Et tous ces jours d’avant, cloués sur la roue de souffrance, qui est la seule vérité certaine.
Il faudra que le vent, sous les os de mon crâne broyés par la migraine, finisse par casser ses chaînes. Un vent haché de pluie, tourmenteur mais sans haine, qui dévasterait un peu plus mon jardin. Qu’enfin s’ouvre une porte.

26 mars
De quelle bataille suis-je celui que l’on abandonne à lui-même ? Et de quel combat le dernier témoin ? Ou, plutôt dirais-je, de quel corps à corps ?
Ce sera l’un de ces jours tristes où le crépuscule sera sans visage, la douleur sans épines, le cri des algues étouffé sous le poids de la vague.
La lame du rasoir s’enfoncera dans une chair aux poings serrés. L’oubli s’ouvrant devant, et rien qu’un peu d’étonnement. A peine. Un corps blotti dans le silence, recroquevillé. Une nuit qui ira en s’épaississant, ne reculera pas.
Et je regarderai le sang glisser sur mes poignets pour inonder mes paumes, hésitant à le reconnaître. Comme si, pas plus, ne m’appartenait cette vie qui, souillant le blanc de l’émail, s’enfuira lentement par la bouche du lavabo.
Je la regarderai glisser, non dans l’indifférence, mais avec l’intérêt que l’on porte, quand on a perdu l’usage des mots, à ce qui, sur le bord des lèvres, réclame encore qu’on le nomme. Seulement déchiré par ce sentiment de légèreté que nous donne ce qui nous quitte.

… Sang qui n’est que le prix de la cendre où le cœur se débat encore et de la suie grasse des mauvais jours. De ceux qui n’ont brûlé que dans la fumée de leur peine. En cette heure qui sonne, où le pas fait défaut sous les jambes et où toute fleur enfin s’abandonne.
Où l’amour même, au revers de toute lumière, a fini, sans regret, d’effeuiller les pétales de sa dernière lampe.

* * *

Partir sur les chemins

Pradeilles
Texte publié dans L’Iresuthe N° 33, printemps 2015.

[Nouvelle extraite du recueil Séparations, éd. L’Harmattan, 2009]

PARTIR SUR LES CHEMINS

Il nous en passe des choses dans la tête quand on n’arrive pas à dormir !… Tout à l’heure, quand j’ai repensé à Iris, j’ai presque eu du mal à me souvenir de ses traits et des inflexions de sa voix. J’ai vécu avec elle pourtant, pendant près de quinze ans, et nous ne nous sommes pour ainsi dire pas quittés d’une semelle pendant tout ce temps-là… Avec elle, ça c’était mal fini, et un été pour tout changer n’y suffirait sûrement pas ! Mais la mémoire est surprenante et, tout à l’heure, je me suis rappelé très exactement comment s’était passée la fin de mon séjour, là-bas, dans la vieille ferme de Haute-Loire que Monique m’avait louée, il y a maintenant quatre ans de cela. J’y étais seul avec Léo. Et voilà ce qui m’est revenu à l’esprit, avec une précision telle qu’il y a dans ces souvenirs quelque chose d’hallucinant.

Nous étions jeudi 19 août… Depuis quatre ou cinq jours, le temps était vraiment très moche. Je pourrais même dire exécrable ! Pas question de quitter la ferme, pour aller s’exposer à la foudre en courant les chemins du plateau, transformés en mares de boue par la succession des averses. Cette immobilité contrainte m’avait fichu en rogne, à force, et rendu inapte conséquemment à me concentrer sur quoi que ce soit. Stylo et livres même me tombaient des doigts, et j’avais observé que Léo, lui aussi, depuis que les orages s’acharnaient méchamment dans le coin, tournait dans la cuisine en gémissant d’ennui, guettant impatiemment l’instant où j’enfilerais mes chaussures de marche et mettrais la main sur mon sac à dos pour nous en aller en balade. Et puis les éclaircies s’étaient multipliées, offrant à notre réclusion l’espérance d’une escapade que des jeux de lumières imprévisibles ne manqueraient pas d’exalter. Au début de l’après-midi de ce même jour, nous étions partis de Saint-Haon sous un ciel noir et bleu, incertain, menaçant, balayé de rafales de pluie, mais bientôt traversé des rayons d’un soleil amical, grésillant de promesses, pour aller jusqu’au Nouveau Monde, un village niché au cœur des gorges de l’Allier. Là-haut, sur le plateau couvert d’une épaisse toison d’herbes rousses et de genets, la masse des nuages dérivait en se disloquant sur ces étendues de silence. Un souffle à peine perceptible inclinait le sommet des herbes et froissait les voilages de l’air… Je m’étais allongé sur un lit de bruyères, à l’abri d’une grosse pierre, les reins calé contre mon sac, et Léo en avait profité, sans me lâcher de l’œil, pour aller promener sa truffe dans les environs immédiats. J’ai contemplé au loin, pendant un bon moment, les gorges et leur encaissement vertigineux, tâchant de déceler en leur repli des traces de présence humaine. Et tout semblait posé en équilibre, sur une seconde d’éternité, infiniment précieux, mais infiniment vulnérable, comme une illusion prête à disparaître au moindre battement de cils. Puis l’horizon s’est refermé, la lumière s’est obscurcie, et alors que nous traversions Le Thor, la pluie s’est remise à tomber.

« Nous avons encore trois jours à passer ici, j’avais dit à Léo. Allez, demain, il fera de nouveau beau temps. La météo annonce une amélioration sensible des températures, la disparition de la pluie, le désencombrement du ciel, le retour d’une trêve estivale… Je t’emmènerai marcher, toute la journée, sur les chemins d’Ardèche (j’ai déjà prévu le circuit). Ce sera vingt-deux kilomètres sous un soleil sévère, un astre rond et franc qui luira comme une rondache de bronze, au creux de combes ténébreuses ou noyées de lumière verte, ou sous le couvert accueillant des bois de châtaigniers. Nous constaterons, une fois encore, que beaucoup de châtaigneraies ne sont plus exploitées ni entretenues. Que la terre, toujours, dévale des terrasses, emportée par les pluies. Et que les pierres des murets s’éboulent. Que les jeunes arbres, toujours, surgissent au hasard, mêlés dans une confusion sauvage où la main de l’homme n’intervient plus pour y mettre bon ordre. Des colosses frappés par la foudre dresseront parmi les sous-bois leurs silhouettes calcinées, fantômes pétrifiés nés de la fureur des orages… Et nous nous perdrons dans ce labyrinthe… délicieusement…»
Je me suis rappelé alors que presque une semaine auparavant, partis à l’aube du village de Laffare, nous avions traversé, au milieu de la matinée, le lieu-dit nommé Chanteloube. J’avais posé mon sac sur le bord du chemin pour prendre mieux le temps d’examiner quatre anciennes maisons. Des fermes du XIXième siècle, restaurées à grands frais et de toute évidence reconverties en résidences secondaires. Les trois ou quatre autres bâtisses qui constituaient le reste du lieu-dit demeuraient à l’état de masures croulantes. Larges façades de blocs lisses et propres, joints de maçonneries impeccablement retracés, toitures de tuiles flambant neuves, portes et volets fraîchement repeints, terrasses et cours dallées de pierre blanche où traînaient des jouets d’enfants, quelques outils de jardinage, tout ce qui concernait les premiers bâtiments, avait été refait avec un soin méticuleux et un goût plutôt sûr que les contraintes administratives qui veillent sur le patrimoine avaient certainement guidés. Un décor d’opérette propret, fleuri de géraniums et de roses trémières, mais un lieu vidé de son âme, presque un décor de cinéma planté au beau milieu d’un paysage de Lozère… Les plaques minéralogiques des voitures garées dans les cours m’avaient permis de constater qu’il y avait là des gens de Marseille et trois couples d’Anglais. Il est rassurant sans doute de voir que ces habitations traditionnelles ont été sauvées de la ruine. Mais le spectacle de ces fermes remises à neuf par de tout récents occupants, visiblement nantis de confortables revenus, suffit à illustrer le mouvement de désertification des campagnes et avait provoqué, dans un premier temps, chez le simple passant que j’étais, un réel sentiment de malaise. Malaise souligné par le profond silence qui pesait sur les lieux. Malgré ces traces de présence humaine, les bâtisses habitées semblaient comme engourdies. Les portes étaient closes. Aucun éclat de voix, pas un rire d’enfant, nulle trace de vie à travers les fenêtres. Comme s’il n’y avait âme qui vive et que les habitants étaient morts dans la nuit. J’ai fini par entendre le chant des oiseaux. Je me suis demandé si ce crépitement confus, enfoui dans l’épaisseur des arbres et des haies, n’était pas un bruitage destiné à donner comme une apparence de vie à ces lieux, une bande sonore qui tournerait en boucle !… J’ai presque été tenté d’aller chercher, parmi les branches, les haut-parleurs qu’on y aurait dissimulés. J’ai aussi hésité à franchir le premier portail qui se présentait (ils étaient tous ouverts), pour aller jeter un coup d’œil à travers les carreaux des fenêtres sur ce qui se passait à l’intérieur. Et je n’aurais pas été tout à fait étonné de tomber sur un aréopage de fantômes discutant en silence des moyens d’investir peu à peu tous les lieux désertés de Lozère… Il n’y a aucune raison, après tout, pour que les esprits se contentent d’errer dans les cimetières enténébrés, de hanter les maisons délabrées et les souterrains des châteaux… Pourtant, je n’ai franchi aucun portail. J’ai seulement sifflé Léo et repris le chemin, en me retournant seulement au bout d’un moment pour voir si les maisons se dressaient toujours dans le paysage…
– Après tout, je pourrais acheter une de ces ruines, je lui ai dit. La retaper sommairement. L’aménager avec une paillasse, une table, une chaise, une planche où poser des livres… Qu’est-ce que tu en penses ?… Un village fantôme, où vivent des fantômes qui n’ont rien de bien terrifiant. Sont peut-être même accueillants. Là, sans doute, est la paix. Et l’oubli sans remords. Alors on s’installerait là. Je ne ferais plus rien. Ce serait mon nouveau métier : ne rien faire. C’est un métier très difficile. Il y a très très peu de gens qui savent l’exercer. Nous irions, toi et moi, tous les deux, tous seuls, marcher sur les chemins. Ce serait comme ça, tous les jours. Un humain me demanderait parfois qui je suis, d’où je viens… Je dirais que je ne sais pas, que j’ai tout oublié le long des chemins, que j’ai perdu la tête, que j’ai perdu mon nom, que j’ai perdu mon ombre. Je rirais à la barbe du questionneur, et nous retournerions, le soir, à Chanteloube où je mettrais à mijoter une soupe aux orties, à bouillir une ou deux poignées de châtaignes, dans l’âtre que j’aurais rafistolé. Et la nuit, on regarderait les étoiles. Je n’aurais pas de mal à passer du monde des vivants à celui des esprits, de même pour en revenir, et pour y retourner encore, comme ça, tous les jours, parce que toi tu sais t’y prendre. Tu connais les passages pour aller d’un royaume dans l’autre, et c’est toi qui serais mon guide. Il n’y a que les chiens pour savoir des choses pareilles…

* * *

Vendredi-samedi, 20 et 21 août. Le bleu avait enfin lancé son offensive. D’abord un peu timide le matin, légèrement voilé, il finissait par s’imposer au début de l’après-midi et régnait sans partage jusqu’à la tombée de la nuit. Les balades de ces deux jours, comme la météo, n’avaient pas trahi leurs promesses. Nous avions parcouru, en tout, près de cinquante kilomètres. Léo était visiblement heureux de crapahuter en pleine nature. Moi aussi, bien évidemment… Moments de bonheur pur. Irracontables. Lingots d’or dans le coffre de ma mémoire…

* * *

Dimanche 22 août. Je revois tout cela comme si j’y étais encore. J’ai passé une bonne partie de ce jour à bêcher le jardin potager, à le désherber à la main et à l’arroser. J’ai rempli deux petits cageots de pommes de terre, un autre de carottes, un autre encore de laitues et de haricots verts. Puis entreposé tout cela dans un coin de l’étable pour que Monique, quand elle viendrait vérifier l’état de son jardin, n’ait plus qu’à l’enfourner dans le coffre de sa voiture. Manier la bêche pendant des heures m’avait rempli les mains d’ampoules et m’avait démoli les reins. Je crois pourtant que j’avais fait de la belle besogne. Monique m’avait dit, au téléphone, quelques jours plus tôt :
– Il faudrait que je passe pour m’occuper du potager. J’espère que je trouverai un moment pour faire ça d’ici la fin de la semaine, avant que les locataires suivants viennent s’installer, ou qu’il se remette à pleuvoir…
– Je pourrais peut-être le faire pour vous… Les travaux de la ferme et les vaches vous occupent assez comme ça…
Elle s’était presque fâchée :
– Ah non ! Vous n’allez pas gâcher le dernier jour de vos vacances à vous esquinter dans le potager !
Mais j’avais quand même insisté :
– Je vais le faire. Un peu de jardinage me fera du bien.
Je m’y étais mis dans la matinée, et avais travaillé toute la journée. Malgré mes mains pleines d’ampoules, mes doigts endoloris où s’étaient enfoncées des échardes, et mon dos courbatu, j’étais assez content de moi. J’avais dit à Léo :
– … Ce serait mon métier : ne rien faire. C’est un métier très difficile. Tu te souviens de ce que t’ai confié, l’autre jour ?… Et bien j’ai commencé à m’exercer. Aujourd’hui, toute la journée. Dans le potager de Monique. J’ai réussi, pendant toutes ces heures, à ne rien faire… ou, en tout cas, rien qui me soit directement utile. A m’absenter du temps. A me mettre à l’écart de tout. En retrait de tout. A n’y être plus pour personne. A m’abîmer entre deux pierres de fatigue… C’est un bon début, n’est-ce pas ?… La prochaine étape, ce serait parler aux chardons qui bordent les chemins, donner un nom à chaque oiseau qui passe dans le ciel, cueillir des larmes de bonté au coin des yeux des vaches…
Il m’a souri bienveillamment, et j’ai vu sa queue blanche jouer le métronome.

Je m’en allais pourtant le lendemain matin. Je préparerais mes bagages, le soir, et ferais le ménage de la maison. Les occupants suivants arrivaient dans la matinée. Un couple de postiers à la retraite qui remontaient du Sud. De Montpellier ou de Narbonne, je ne sais plus très bien. Que ce soit de là ou d’ailleurs, ça ne changeait rien au programme. Il fallait, de toute façon, que je quitte les lieux. Et même si Monique aurait bien aimé que je reste, parce qu’elle éprouvait pour moi, je crois, une réelle sympathie, et que nous avions réussi tous les deux à nouer d’excellents rapports, ils arrivaient le lendemain. Je n’avais aucun intérêt à traîner au lit si je voulais m’offrir une balade, la dernière, avant de m’en aller. Nous irions saluer l’Allier, ça c’était sûr, mais s’il nous prenait l’envie de pousser plus loin il faudrait que je sois sur pied à la première heure.

Je ne partais pas sans regrets. « J’aurais besoin de temps encore, je m’étais dit, le soir, avant de monter me coucher. Mais d’un temps qui s’étirerait maintenant en notes de silence, s’écrirait sur la partition où la succession des jours et des nuits déposent leur lumière. » Me retirer à Chanteloube, c’était juste une histoire que j’avais inventée pour Léo. Et pour moi aussi. Parce que, dans la solitude, comme dans l’insomnie, il vous en passe des choses par la tête ! Des choses qui permettent d’alléger un peu la souffrance. De la détourner quelque temps, et de s’en distraire. Il n’en restait pas moins qu’après m’être beaucoup agité, pendant ces quelque trois semaines, m’être engourdi d’activités physiques, j’éprouvais maintenant le désir, très réel, quasi impérieux, de m’abandonner à la somnolence de ne rien faire. Rien écrire, rien lire, mais rien dire non plus – et être presque rien. Oui, travailler à ETRE presque RIEN. Désir ivre, besoin aspirant, entrevu comme salutaire, de m’effacer aux yeux des autres, afin de n’être plus qu’une simple présence au monde, assourdie, transparente, presque évanouie. « Ce serait non pas m’effacer, je pensais, dans le creux de l’absence où le désespoir s’annihile, où toute douleur disparaît, mais plutôt renoncer à l’absurde nécessité de faire quelque chose, sombrer dans le repos de l’âme comme on se confie au vertige du rien, pour être seulement vacant, libérer son esprit et ses yeux, accueillir ces instants où l’on sent battre dans ses veines le cœur subtil du temps, cultiver cet état limite, mince ligne de crête entre ennui et pure joie d’être. Cet état où le simple fait de regarder le ciel, le feuillage d’un arbre, un oiseau marchant sur le toit, nous apporte la preuve que tout nous est donné à tout instant, et que vraiment rien d’autre ne nous est désormais nécessaire… »

* * *

Ce matin-là, dernier matin, en me rasant, je me suis regardé d’un œil torve dans la lucarne du miroir et me suis fredonné la chanson de Bécaud :
– … Et maintenant, que vais-je faire,
de tout ce temps… ?
J’ai réfléchi quelques secondes encore, le rasoir suspendu au bout de ma main :
– … J’aimerais bien écrire, tiens, un recueil de nouvelles. Je l’intitulerais Le gardien de phare… Pourquoi ? En vérité, je n’en sais rien, mais ce titre me plaît… Peut-être à cause de la solitude de l’homme, habitée seulement par le bruit de la mer, le cri des goélands, le vacarme de la tempête. Peut-être aussi à cause de l’image du veilleur, attentif dans sa tour de guet à perforer le ciel de son œil radiant de cyclope. A éclairer le noir autour de lui. A trouer l’horizon de la nuit d’une lumière palpitante pour éviter que, quelque part, un navire ne sombre. Attentif à faire mugir, sous le ciel épais, ses sirènes de brume. C’est peut-être cela écrire. Cela aussi. Veiller. A l’intérieur de soi. En regardant le monde qui s’étend tout autour dans le lancinement de sa rumeur… Oui, essayer tout simplement d’être lucide. Pour continuer d’avancer…
– Ces mots me disent quelque chose, a semblé me dire Léo qui me regardait me raser, posé sur son arrière-train, à l’entrée de la salle de bain…
– … Oui, en effet, je lui ai dit… […]
Je sais que nous avons besoin de cette force pour essayer de rassembler un tout petit nombre de mots, que l’essentiel finalement ne tient que dans ce petit tas de cendres, mais je sais aussi que la chose à dire, qui est toujours en devenir, est irrévocablement condamnée. Peut-être encore que l’ailleurs que l’on cherche à atteindre n’est jamais protégé que par son éloignement infini. Comme est peut-être infranchissable la distance entre la nécessité d’écrire et le monde. Et peut-être qu’écrire n’est jamais que l’errance qui, partant de la plénitude de l’origine, cherche à la relier à la plénitude de notre fin. Comme si écrire et marcher n’étaient finalement qu’une seule et unique chose… « C’est pourquoi ce que j’aimerais aussi, j’ai pensé, et avant toute chose peut-être, c’est avoir tout le temps devant moi, prendre mon sac à dos, avoir le plus longtemps possible des jambes qui me portent, sentir Léo à mes côtés, partir sur les chemins… »
Je me suis tourné vers lui et je lui ai dit :
– Partir sur les chemins, ça ne te dirait pas ?… Toi et moi. Tout seuls. Tous les deux… On s’en irait sur les chemins, droit devant nous, très loin, au bout du monde… J’écrirais, en marchant, sur les pages blanches d’un calepin, sur les écorces, sur les pierres, sur la peau verte des étangs, sur les oripeaux de lumière qui tremblent dans les arbres, sur la fièvre des âmes humaines, sur l’étrangeté d’exister… Je ferais cela en passant, comme une ombre abandonne ses graffitis sur les murs d’une ville. Et à la fin du compte ce serait un livre, pour qui voudrait le lire, c’est-à-dire une mince flamme qui se propage, une mèche qui brûle d’un bout à l’autre, dans le chuchotis de ses étincelles et leurs fulgurantes scintillations…
Je me souviens exactement de ça. Lui aussi me regarde, d’un regard doux et franc qui s’enfonce au fond de mes yeux. Il sait bien ce que vaut ma parole d’homme. Il sait bien que demain, bientôt, dès que nous serons loin d’ici, je serai de nouveau englouti par le tourbillon des contraintes, ligoté par les mille nécessités de la vie sociale. Que je jetterai de nouveau sur ma vie le mensonge obligé du travail et des mots vidés de leur sang. Que j’aurai oublié ma question. Que je m’installerai dans la tristesse résignée, le grincement irrégulier des jours. Dans le deuil d’une histoire qui m’a quitté. Qui se passera désormais de moi…
Je me souviens… Il me regarde avec des yeux très tristes, fatigués. Fatigués de ma propre fatigue. Des yeux tristes et doux qui paraissent noyés de regret.

Vers le désert

Voyageur

Illustration : Le Voyageur, par Jérôme BOSCH

Texte publié dans L’Iresuthe, N° 32, Hiver 2014

Comment ce texte, quelques mots d’abord imposés à moi, comme des coups discrets frappés contre une porte, en est-il venu à remplir les pages du petit calepin que j’emporte toujours avec moi quand je m’en vais marcher au bord de la rivière ou à travers les bois ?…
S’agit-il des réminiscences d’un mauvais rêve dont j’ai tout oublié, qui ne m’aurait pourtant laissé que des bribes d’images ou, plus exactement, quelques confuses impressions ?
Ou ne serait-il pas le fruit de cet entre-deux de la rêverie où peuvent nous plonger, sans qu’on y prenne garde, les échos inquiétants du monde ?…
J’avoue que je n’en sais trop rien… Et d’ailleurs, que veut-il nous dire, et vers quoi cherche-t-il à nous entraîner ?… Les textes ont leurs secrets, même pour leur auteur, et je me garderai d’essayer d’éclairer ceux qui gisent dans celui-là. Il est, c’est tout, et peut-être est-il assez explicite dans ce qu’il nous livre pour qu’on ne le contraigne pas à en révéler davantage.

VERS LE DESERT

« La solitude est bonne, et les hommes
ne valent pas un regret. » – George Sand, Indiana

Jusque à il y a peu encore, quelques jours à peine, mais je ne saurais en donner le nombre précis, mon voyage se déroulait au rythme du soleil, du vent, d’une courte averse de loin en loin. Il y avait déjà longtemps que je marchais ainsi… J’emportais, dans mon sac à dos, un bidon d’eau et quelques provisions, toutes choses que désormais je m’efforçais de rationner .

Auparavant, il y a de cela plus longtemps encore, je me détournai de ma route afin d’aller examiner de près une construction très étrange, apparemment abandonnée, mais qui pourtant jouait de ses feux vitrifiés dans le morne silence du crépuscule. Usine ou centrale nucléaire désaffectée, cathédrale aux allures sévères de blockhaus ? Temple solaire d’un culte millénaire à jamais oublié, ou peut-être à venir ? Comment savoir !…
Quoi qu’il en fût, je passai une bonne partie de la nuit, et toute la journée sous le soleil à explorer de fond en comble cette architecture. Sans évidemment rencontrer personne. Ou plutôt si : quelques silhouettes d’hommes et de femmes imprimées sur les murs, comme sur les murs d’Hiroshima, celles des morts irradiés après l’explosion de la première bombe atomique. Ce spectacle angoissant aurait dû m’inciter à m’enfuir au plus vite. Cependant je restai. Car dans le même temps, fouillant ces pierres et escaladant ces monceaux de gravats, je fis une autre découverte : sur une dalle de béton, je trouvai une boîte, comme si elle avait été mise là, exprès, par ceux-là même qui avaient construit cet étrange temple. A l’intention de ceux qui viendraient après eux, un jour, un soir, comme j’étais arrivé, moi.
J’ouvris la boîte. Et comme un message enregistré depuis l’origine des temps, j’entendis s’élever un chant. Une femme parlait du soleil, de la terre, du vent, de la vie, de la mort. Toutes choses qu’on dit essentielles à l’esprit de l’homme pour qu’il tisse ses liens avec le monde du visible autant qu’avec celui qui échappe à ses sens et constitue, pas moins réel pourtant, son énigmatique au-delà. J’écoutais longtemps cette incantation, jusque tard dans la nuit, avant que la voix ne s’éteigne et se taise, définitivement, comme un transistor aux piles usées se retranche dans le silence.

… Il y avait déjà longtemps, disais-je, que je marchais ainsi, au rythme du soleil, du vent, d’une courte averse de loin en loin, et la contrée que maintenant je découvrais me semblait à la fois étrange et familière. Ce paysage, irrésistiblement, me rappelait aussi bien celui de l’enfance que celui de la naissance du monde. J’avançais lentement, sur des chemins rugueux, des sentes caillouteuses, avec la sensation de traverser, d’une étape à une autre, des cloisons de soie invisibles qui, pendues aux cintres du ciel, constituaient un labyrinthe lumineux. Ces cloisons existaient, je n’ai là-dessus aucun doute, car elles remuaient au moindre souffle d’air ou quand j’en approchais pour passer à travers. Tout bougeait alors avec elles, j’en avais du moins l’impression, soleil, terre, lune, végétaux, minéraux, comme ce que voit l’œil au fond d’un kaléidoscope… Ce phénomène d’ordre naturel me semblait exaltant, comme peut l’être un jeu d’enfant, l’illusion de jouer avec l’univers et tout ce qui fait sa brillance.

Mais il y avait aussi, je dois dire, dans tout cela, quelque chose d’assez angoissant. De nature pourtant tout à fait différente de celle dont, plus haut, je soulignais l’étrange familiarité qui, dans un premier temps, m’avait saisi le cœur. Au fur et à mesure que je progressais dans mon exploration, la vulnérabilité de tout ce qui existe, toutes espèces confondues, m’apparaissait de plus en plus, et avec la plus grande évidence. Car j’avais l’impression que, d’un moment à l’autre, le paysage pouvait se déchirer, s’envoler dans l’espace, disparaître, me laissant nu et seul au beau milieu de nulle part. Ou retomber calciné, comme cette pierre volcanique, trouvée auparavant sur un chemin, sur laquelle mon pied avait par mégarde cogné. Sur l’une de ses faces, la plus large, il y avait l’empreinte d’une femme, image pétrifiée dans l’écartèlement de l’amour, ou les contorsions de la mort. J’ai contemplé, non sans fascination ni compassion, la tendresse de cette figure imprimée dans la pierre comme sur un tissu. Et j’ai alors senti qu’on m’observait. Je me suis retourné, et j’ai cru reconnaître quelque chose, une bête, comme une sorte de lézard volant, espèce disparue pourtant il y a bien longtemps. C’était en réalité un court panache de fumée qu’une silhouette humaine laissait échapper, du haut d’une colline. Puis les volutes de fumée se dissipèrent dans l’espace, la silhouette disparut à la crête de la colline, me laissant croire que j’avais rêvé.

J’ai fait d’autres rencontres, si tant est que l’on puisse utiliser ce mot. Ainsi, l’autre nuit, j’ai marché sous un clair de lune noir. Le soleil s’est levé sur un paysage tout argenté de givre, qu’il me semblait voir comme dans un miroir. Le soleil matinal auquel on offre son visage de la nuit, les yeux ouverts encore sur le songe. Au sommet d’une colline, bien plus haute que la première, une montagne presque, et d’où la lumière semblait couler comme la lave d’un volcan, une femme levait les bras, minuscule dans la distance qui me séparait d’elle. Croyant qu’elle me faisait signe en agitant ses bras, j’ai attaqué la pente raide, trébuchant et glissant, et j’ai couru vers elle. J’ai appelé et j’ai couru, appelant toujours, ne m’arrêtant que pour reprendre souffle et crier encore, de toutes mes forces. Ce n’est qu’après des heures, passées à me frayer un laborieux chemin à travers une impénétrable toison d’arbustes et de ronces, à franchir maintes fondrières et à escalader des éboulis de roches, que je suis arrivé au sommet, haletant, épuisé, prêt à rendre l’âme. Il n’y avait plus personne. Depuis longtemps sans doute. Sans doute même n’y avait-il eu jamais personne. A la place de la femme que j’avais vue, ou que j’avais cru voir, une vieille éolienne, rongée de rouille, tournait doucement avec ses grandes pales soyeuses qui brassaient l’air d’un ciel qu’aucun oiseau ne traversait. C’était une machine ancienne, de celles qui appartenaient à la précédente génération et dont on avait, je ne sais trop pourquoi, conservé ci et là quelques-unes. Pour reprendre haleine, je me suis assis. J’ai longtemps écouté les longues pales qui tournaient dans le vent du sommet et faisaient comme un ronflement d’animal assoupi. Au pied du mât qui, vu de près, s’élevait assez haut, on avait travaillé le métal à la pointe d’un opinel pour y graver, à hauteur de visage, ces mots que je pus sans mal déchiffrer : « Je ne serai jamais si heureux que le jour où l’on découvrira cette imposture, jeu excitant et purement gratuit, sans nul doute provocateur et non exempt de risques, qui me vaudra peut-être l’anathème – mais même mort je m’en réjouirai puisque cela signifiera que certains, même conduits par des chemins de pur hasard, auront su venir jusque là et forcer le secret. » Je me suis bien évidemment demandé ce que cela pouvait bien dire, sans autrement m’y attarder. En tout cas j’ai compris que je visitais une contrée de l’âme, où les êtres, y compris les plus désireux de présence humaine, avaient quelque chose d’insaisissable.

Puis j’ai poursuivi mon voyage, longé un fleuve aux eaux épaisses, au lent débit. Et le paysage, une fois encore, s’est modifié.
Jusqu’à hier encore, suivant la même route, interminable, qui le traversait, allant cette fois-ci d’un pas égal sur son bitume pâle et défoncé, j’ai marché dans un paysage de steppe, couvert d’arbustes courts et gris, de buissons d’épineux. Puis s’est ouvert à mon regard un immense plateau de pierrailles balayé de courtes rafales d’un vent sec et brûlant où volaient des cristaux de sable.
Le soleil déclinant, je suis arrêté et j’ai dressé ma tente. J’ai dormi d’un sommeil profond que jamais n’ont troublé les grognements du vent ni ses griffes crissant sur la mince toile de mon abri.
Je suis parti le lendemain matin, c’est-à-dire au début d’aujourd’hui. A la première heure du jour. Ou, plutôt, à cette heure du crépuscule où la nuit se disloque, où la pénombre s’engrisaille et semble lentement tomber du ciel comme une fine pluie de cendre volcanique. Le soleil allait se lever et le froid était vif encore.
Alors qu’une légère clarté rose franchissait la barrière de l’horizon, devenant à vue d’œil une ligne de sang, puis une barre de métal incandescent, j’ai tourné le dos à la route et, suivant une ancienne piste, je suis entré dans le désert.
Devant moi, désormais, s’étendait l’océan infini des dunes et bientôt j’entrepris de gravir la première sans jeter un regard en arrière.

Dites-moi une chose, une seule

JeanLurcat

Illustrations : tapisserie de Jean Lurçat – peintures de Wiel Wiersma

Texte publié dans L’Iresuthe N° 31, octobre 2014.

[Nouvelle extraite du recueil Le Petit train des gueules cassées, éd. de L’Ours Blanc, 2015.]

DITES-MOI UNE CHOSE, UNE SEULE

« Une œuvre d’art, c’est un monceau de cicatrices. » Jean Lurçat

Apprenant à la fin de l’année dernière une nouvelle qui, sans absolument me surprendre, m’avait bouleversé, je pensai qu’il n’y avait pas de phrase plus simple et plus juste que celle de Lurçat, le grand peintre lissier : « Une œuvre d’art, c’est un monceau de cicatrices ». Cela dit, si je veux maintenant me montrer un peu plus explicite à propos des événements que cette phrase, à elle seule, semble résumer, il me faut remonter quelques mois en arrière, et bien plus loin encore, vers des zones de ma mémoire qui en ont conservé un souvenir exact quand tant d’autres choses, postérieures à tout cela, ont déjà perdu leurs contours et même leurs couleurs.

Nous achevions, ma femme Alice et moi, nos vacances romaines. B. se trouvait, au même moment, dans la même ville que nous. Mais à cela rien d’étonnant, nulle fantaisie du hasard ni aucun bégaiement du destin : il était venu pour le vernissage d’une importante exposition qui se tenait dans une ancienne fonderie de cloches, un lieu promis à la démolition pour lequel il avait demandé à la municipalité d’accorder un peu de sursis avant de le livrer à la gueule des bulldozers.
Nous l’avions déjà rencontré, deux ou trois ans plus tôt, dans des circonstances particulières qui nous avaient laissé, autant à ma femme qu’à moi, ainsi que je l’ai dit plus haut, un souvenir indélébile.
Alice m’a montré le catalogue de l’exposition, et posant son index sur la première page, elle m’a demandé :
– Pourquoi l’a-t-il intitulée « Il me faut tout oublier » ?
– Je n’en ai pas la moindre idée, je lui ai répondu. Nous le saurons sans doute en y allant.

Lurçat1

Depuis le drame personnel qu’il avait évoqué devant nous (et dont, jusqu’à ce moment-là, aussi bien Alice que moi ignorions l’existence), il ne désertait quasiment jamais l’atelier où il travaillait sans relâche. Sinon pour satisfaire à ses obligations, répondre à des invitations auxquelles cependant il ne donnait pas toujours suite.
Au moment de notre première rencontre, c’était déjà un vieux monsieur de quatre-vingt trois ans.
C’était aussi, pour employer une expression qui ne veut plus dire grand chose, et moins encore en ce qui le concerne, un peintre « non figuratif » dont j’avais aussitôt apprécié le talent dès qu’il avait acquis quelque notoriété, et dont la renommée, malgré la discrétion du personnage et l’humilité de son attitude, dépassait maintenant largement nos frontières puisque qu’il exposait régulièrement son travail aux quatre coins du monde. Moins d’ailleurs dans des galeries d’art conventionnelles que, la plupart du temps, dans des lieux souvent inédits (gares désaffectées, carreaux de mines désertées, bâtiments d’usines en friche, minoteries à l’abandon, galeries de métro délaissées) où la qualité de ses œuvres séduisait chaque fois l’essaim des visiteurs. Je savais peu de choses de lui, sinon qu’il était né à Gand, où il habitait toujours, semblait-il, et où il avait enseigné, qu’il s’était marié sur le tard, avait eu trois enfants, et c’est à peu près tout, car les biographies ne rapportaient rien d’autre sur sa vie privée. En tout cas, à en croire les catalogues autant que les monographies qui déjà lui avaient été consacrées, il faisait le bonheur des collectionneurs et de bon nombre de musées dont il ornait les murs.
Quand les circonstances le permettaient, j’étais l’un de ces visiteurs, mais les expositions de B. où je m’étais rendu, c’est en France que je les avais découvertes – quoique écrivant cela je me souviens d’en avoir vu aussi à l’occasion d’un passage par la Hollande et d’un bref séjour à Berlin.
Cette fois-là, Alice et moi étions en Italie, à Rome, cette ville orgueilleuse « où l’on revient toujours », à l’invitation insistante d’un mien cousin germain, un prêtre missionnaire qui avait passé une bonne partie de sa vie au Gabon et qui, à la retraite, outre des tâches d’archiviste, s’était vu confier par le Vatican la mission d’accueillir des groupes de novices étrangers (essentiellement africains) pour approfondir avec eux des points de la théologie.

Durant pas mal d’années (c’est ce que l’on pouvait encore apprendre dans les catalogues), B. avait enseigné à l’Académie royale des beaux-arts de Gand et son travail, à cette époque, était plutôt passé inaperçu, car pendant tout ce temps celui-ci n’avait concerné qu’un étroit cercle d’amateurs. C’était un professeur exigeant, disait-on. Qui poussait ses élèves à l’intériorité. Lui-même, au demeurant, ne se ménageait pas non plus. Nos peurs les plus profondes et les plus anciennes, celles auxquelles personne n’ose penser, ou celles que nous rejetons simplement en frémissant, il tâchait d’en capter le mouvement intime et de le confier au papier.
Pourtant, à l’origine, B., à la suite des maîtres flamands dont il s’appliquait à tirer les leçons, était un peintre réaliste. Bien que marqué, lors d’un voyage à New York, en 1975, par la découverte de l’abstraction lyrique américaine et la peinture de Pollock ou Kline, il se lançait deux ans après dans un intense dialogue avec Rembrandt, d’où sortiraient ses Seize études pour une Crucifixion. Etudes magnifiques, disait-on encore avec raison, mais dont je n’avais jamais vu que des reproductions. C’était là le début de ses premiers succès, en même temps qu’il négociait, brutalement, en apparence tout du moins, un incompréhensible et surprenant virage dans son œuvre vers une forme de néo-expressionnisme d’une rare violence.
Ce n’est qu’à l’aube de la cinquantaine que le monde de l’art avait enfin ouvert les yeux sur lui et, le tirant de la pénombre, lui avait accordé un adoubement chaleureux. B. avait accueilli, sans amertume ni orgueil, cette reconnaissance un peu tardive, en acceptant de se plier aux contraintes qu’elle imposait, comme à une fatalité à laquelle on ne peut se soustraire.

Jean-Lurcat-Musee

L’atelier principal de la fonderie avait été subdivisé, à l’aide de parois mobiles, en un grand nombre de petites salles qui, à elles toutes, constituaient une manière de dédale où le visiteur était invité à errer, peut-être aussi poussé à s’égarer, y perdant, au bout d’un moment, toute notion de l’orientation. Une bonne centaine d’œuvres y étaient proposées, des toiles de moyen format, mais beaucoup d’œuvres sur papier, le travail des deux précédentes années.
L’exposition que nous venions de voir en cet après-midi d’octobre, dans ces lieux pas si éloignés que cela du « Centro Storico » de Rome, était tout bonnement superbe, quoique passablement déconcertante, même pour un amateur averti comme je me targue de l’être, et je peux assurer que ma femme n’est pas en reste à ce sujet. En vérité, plus que déconcertante, elle nous avait paru éprouvante. Au point que, même en prenant la peine de parcourir à pas menus l’espace de l’exposition, nous arrêtant devant chaque œuvre, quelquefois longuement, revenant parfois sur nos pas, stationnant de nouveau devant telle ou telle autre, nous n’avons pas, je crois, pendant tout ce temps-là, échangé un seul mot, peut-être même un seul regard, confiant à nos silences le soin de remettre un peu d’ordre dans nos émotions et dans le malaise diffus qui, à mesure que nous progressions, avait fini par s’emparer de nous. Certes, j’avais bien reconnu « la patte » du vieux peintre, la griffe de son geste, la violence de son expression, mais cette fois, plus radicalement encore que dans les expositions précédentes, il s’était opéré dans son œuvre une transformation profonde. Comme si, sous les peaux précédentes qu’elle avait montrées jusque là (une par une soulevées), un nouveau visage était survenu. Un visage qui, plus que jamais, en laissait apparaître les moindres détails de la charpente osseuse, comme un visage mis à nu dont on a arraché la dernière parcelle de chair.
C’était déjà ce que l’on prévoyait au vu des œuvres antérieures. Mais rare désormais, ou en taches de sang éclatantes, la couleur avait reculé, quasiment disparu, pour laisser presque l’entière place à la pierre noire, au charbon de bois et à l’encre de Chine, à des noirs bitumeux ou profonds, à des traînées de cendre, toutes matières déposées par des gestes fougueux, projetant des giclures impétueuses, dessinant des idéogrammes rageurs, un vocabulaire fait de griffures, de traces vigoureuses dont l’énergie n’était pas celle d’une main, libérée de toute contrainte, mais celle de tout l’être de l’artiste, engagé dans l’épuisement d’une sourde lutte nocturne comme celle du corps à corps de Jacob avec l’ange de Dieu. Des signes d’une extraordinaire virtuosité qui faisaient comme des croisées de fenêtres aux vitres lézardées, ouvrant sur des espaces de silence ou, plutôt, sur des mots illisibles, des paroles indéchiffrables, mais dont on devinait qu’elles n’auraient su être prononcées sans pénétrer dans la conscience comme des pointes de couteaux chauffés à blanc.

C’était la fin de la journée. Il y avait beaucoup de monde et le lunch allait commencer. Malgré le brouhaha ambiant, déjà, on entendait déboucher des bouteilles et cliqueter les verres.
– Nous ne pouvons pas nous sauver comme ça… Allons le saluer, ai-je proposé à ma femme, nous en profiterons pour boire un verre.
– Je ne saurai pas quoi lui dire, m’a dit Alice avec une moue désolée. Si j’ai aimé ou non. Je n’ai, en ce moment, aucune idée de ce que je peux penser de tout ça…
– Ce ne serait pas chic de notre part, j’ai insisté. Après tout, nous lui devons bien quelque chose, non ?
Nous avons progressé vers les tables où s’alignaient de grands plateaux chargés de petits fours.
– C’est finalement toujours lui qui invite, j’ai plaisanté.
– Comment ? a demandé Alice à travers les éclats de conversation.
Mais déjà nous étions près de lui.
B., assailli depuis au moins une heure, deux peut-être, par des visiteurs qui venaient lui serrer la main et l’enivrer de fades compliments, discutait à ce moment-là avec un couple de sexagénaires dont il semblait visiblement embarrassé, ne sachant comment s’en défaire. Quand il a croisé nos regards, ses yeux ont palpité un bref instant, hésitant sans doute à nous reconnaître, puis il a ébauché un petit signe de la main, et tandis que ses interlocuteurs n’en finissaient pas de prendre congé, il nous a invités à nous rapprocher.
« Vous vous souvenez de nous, n’est-ce pas ? » je lui ai demandé.
Il hésitait encore. Et j’ai cru devoir préciser :
« Sur le transatlantique… Il y a deux ans de cela… Ma femme, Alice…
Il a eu un mince sourire, a hoché lentement la tête, émettant un petit gloussement sans gaîté, comme quelqu’un à qui on vient de rappeler un souvenir dont il a oublié s’il était pénible ou heureux.
« Oui, bien sûr, que je m’en souviens… de vous aussi, évidemment… Le transatlantique et la folle soirée… Je vous remercie encore de votre indulgence. Je m’étais montré très bavard, et sans doute très ennuyeux. Vous m’en voyez toujours confus… »

… Oui, bien sûr, le transatlantique. La lente traversée vers l’Amérique et les longs jours de mer, les crépuscules qui flottaient comme des rideaux de théâtre sur la ligne de l’horizon, et quelquefois, la nuit, quand nous nous étions attardés sur le pont, les averses de diamants qui descendaient du ciel. Les salons lumineux qui ouvraient sur l’espace arrondi de l’étendue liquide, ces cocons chaleureux flottant sur l’infini des vagues. Les banquettes de velours rouge et la moquette à fleurs. Et sur les flancs de l’énorme paquebot, une inscription en lettres capitales : « La belle Désirade » ou « Le château du bois dormant », le nom de ce Léviathan apprivoisé qui, comme la baleine de Jonas, la transporterait à l’abri de son ventre jusqu’aux rives de l’Ancien monde. C’était un vieux rêve d’Alice, qui n’avait jamais pris le bateau, un voyage à l’ancienne empreint d’un romantisme désuet mais brillant à ses yeux d’un charme inoxydable : traverser l’océan sur un transatlantique et entrer, un matin de soleil triomphant, dans la rade du port de New York en saluant de loin la statue de la Liberté.
B. avait embarqué sur le même bateau. Passager anonyme parmi d’autres centaines d’inconnus (peut-être des milliers) rassemblés dans le même espace, se délestant pour quelque temps de la pesanteur ordinaire des jours pour s’en réinventer une autre que l’on imagine d’abord à l’abri des chagrins. Il avait horreur de l’avion, nous avait-il confié, qui le rendait malade à en mourir. Et puis, peut-être, lui aussi nourrissait-il ce désir nostalgique des voyages dont on espère qu’ils ne finiront pas. Ou dont on souhaite secrètement que l’on ne reviendra jamais.
Quoi qu’il en soit, c’est au milieu de l’Atlantique, deux ans plus tôt, pendant l’été, sur ce paquebot de croisière, que nous avions rencontré B., « peintre un peu fou », comme il se qualifiait lui-même.
Avant le souper, par hasard, nous avions fait la connaissance, Alice et moi, de cet homme élégant, d’apparence d’abord réservée, qui s’était présenté comme artiste peintre. Il avait insisté pour nous offrir nos verres, puis pour que nous partagions sa table au dîner. Nous avions accepté, renonçant à notre emplacement habituel.
Il maniait avec aisance le français et les subtilités de sa syntaxe, en dépit d’un léger accent qui trahissait ses origines. Après quelques échanges qui nous permirent de nous sentir mieux à l’aise, et bientôt en confiance, il se laissa bientôt aller et parla sans interruption pendant tout le repas, d’une voix égale et posée qui de temps en temps s’égayait, s’égarait dans des rires, nous racontant des histoires merveilleuses et de fines plaisanteries. Il irradiait la convivialité, celle de l’homme d’expérience, du sage.
A aucun moment nous ne réussîmes à l’interrompre, mais ses propos nous amusaient, nous intriguaient aussi, et nous étions heureux de nous taire pour écouter cet homme si divertissant nous décrire le monde qu’il parcourait depuis quelques années, d’un continent à l’autre, d’un pays au suivant et de ville en ville, peignant moins par plaisir d’exercer son métier que par nécessité vitale, et amassant des œuvres qu’il montrait à des gens qui en désaltéraient leurs yeux et en nourrissaient leur esprit, travaillant à cela sans relâche mais se délectant l’âme.
Il nous raconta qu’une fois, il avait fait tout le voyage en train, de Paris jusqu’à Prague, assis en face d’une jolie femme qui, obstinément plongée dans sa lecture, indifférente à sa présence, n’avait jamais levé les yeux sur lui et, à aucun moment non plus, n’avait cherché à lui adresser la parole. Ce n’était qu’arrivé à destination, conduit par un taxi jusqu’à la galerie qui devait l’exposer, qu’il s’était aperçu, une fois entré dans les lieux, qu’il avait voyagé avec la galeriste qui l’avait invité.
Il avait exposé aussi à Paris, Berlin, Londres et Moscou d’où il était encore revenu en train, y ayant réservé pour lui seul, à grands frais, un compartiment pour y travailler à son aise, sans être dérangé.
Dès qu’il parlait de sa passion, ses yeux brillaient et son visage prenait des couleurs dont aucun alcool n’aurait pu être responsable.
Puisait-il dans ses souvenirs, ou les rassemblait-il pour les réinventer, leur donner une autre couleur et une autre musique ?… En vérité, et à ce moment-là, au milieu de la haute mer, dans ces parenthèses de temps suspendu, cela n’avait nulle importance, sinon celle qu’on peut éprouver dans la présence d’un conteur qui vous berce de ces histoires qui permettent de mieux explorer les dédales du cœur humain, de mieux cerner aussi les mystères du monde, de sonder les contours fluctuants de la réalité.
Quoique ayant confisqué la parole, il n’en profitait pas pour faire la roue comme un paon. Bien au contraire. Il ne cherchait jamais à se mettre en valeur, ne fanfaronnait pas, se moquant souvent de lui-même, ironisant sur ce mirage qu’on appelle le « succès », doutant aussi du bien fondé de ses choix d’existence ou de la réelle valeur de son œuvre. Il exposait des sentiments, méditait à voix haute ou racontait des anecdotes et décrivait des faits, tout simplement, comme un patient confie ses rêves à son psychanalyste, ou un cartographe décrit une carte : une suite d’endroits, d’événements et de dates parce que c’était plus fort que lui.
Il ne commanda aucun plat qui eût pu le distraire de sa tâche. Comme il accordait peu d’attention à l’énorme salade trônant devant lui, il put nous parler sans arrêt. A l’occasion, il engloutissait une bouchée avant de reprendre le fil de son discours et d’évoquer les villes, partout dans le monde où, livré à la solitude de ses chambres d’hôtel, il regrettait amèrement d’avoir abandonné le confort fruste de son atelier.
Etait-il toujours marié ? Avait-il une vie de famille ?… A aucun moment de toute la soirée, et contre toute attente, il ne fit aucune allusion à aucune séparation ni à aucun divorce, à aucune rencontre amoureuse ni à aucun compagnonnage, à quelqu’un qui pourrait l’attendre quelque part, se réjouirait de le retrouver, l’attendrait sur le quai, un petit bouquet à la main… Et puis en quoi cela nous intéressait-il ?… Il était évident que malgré sa soif de paroles et son désir de confidences, il tenait à garder dans l’ombre une part de lui-même et à la protéger.
Parfois, Alice ou moi tentions une incursion dans son discours. Il agitait alors sa fourchette dans notre direction et fermait les yeux pour nous faire taire, tandis que de sa bouche jaillissaient de nouvelles merveilles :
« Connaissez-vous le travail d’Ernest Pignon Ernest ? nous demanda-t-il par exemple.
Sans attendre notre réponse, il poursuivit sur sa lancée :
« Un ami, cadet de douze ans. Son travail est radicalement différent du mien, mais c’est un artiste admirable. Il a dessiné des portraits de Rimbaud, de Nerval, de Robert Desnos qu’il a collés lui-même dans des rues de Paris, vous avez dû en voir, inévitablement. Il a collé aussi de ses sérigraphies sur les murs de Naples et Palerme, des choses inspirées du Caravage, de Mattia Preti ou de Louis Finson, un de mes compatriotes du seizième siècle, comme moi d’origine flamande, mais né à Bruges, lui… »
Le temps d’une bouchée, d’un rapide coup de serviette sur le bord de ses lèvres, il était déjà reparti :
« Récemment, il a dessiné des femmes en extase, inspirées du Bernin ou du Caravage toujours. Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne ou Marie-Madeleine… Un travail étonnant et qui touche aux limites du rationnel. Je vous conseille de voir ça. Il faut lire les grands mystiques, comme Jean de la Croix ou Ignace de Loyola. Il faut relire aussi la Bible et le Cantique des Cantiques, oui, cela, plus particulièrement… »
Il nous en cita quelques phrases, celles qu’il avait conservées en mémoire, renversé sur sa chaise et les paupières closes, puis changeant de sujet, ou plutôt revenant obstinément au même, il parla d’autres peintres, évoqua ses projets et ses travaux en cours :
« Je ne sais pas très bien encore s’ils aboutiront, mais je m’y remettrai dès mon retour, et rien qu’à y penser je me sens comme un écolier excité à la veille de la rentrée des classes. »
Cela continua ainsi, pendant un bon moment, et la salle à manger s’était presque vidée. Il était tard et nous sentions, lui comme nous, monter dans nos esprits les effets d’une bienheureuse fatigue.
« Voilà, vous savez tout, ou presque, nous déclara-t-il enfin. Je suis, en votre aimable compagnie, en route pour New York. D’où je prendrai le train pour gagner la Côte ouest. Ensuite, direction Tokyo. Je me résignerai à emprunter l’avion. J’y suis bien obligé quelquefois, bien que cela me fasse horreur. Mais j’ai, maintenant, des pilules miracle qui me rendent la chose un peu plus supportable. »
Le discours de B. sembla enfin se tarir.
La salade avait disparu. Nous avions terminé notre dessert et bu ce qui restait du vin. Voulait-on du café ? Oui, à cette heure pourquoi pas, cela ne l’empêchait nullement de dormir.
Nous achevions nos tasses. Il se redressa sur son siège, nous dévisagea fixement, comme s’il se demandait ce que nous pouvions avoir à lui dire.
Nous avions beaucoup de questions à lui poser, il est vrai, et nous attendions justement l’occasion de parler. Mais nous n’eûmes pas le temps d’ouvrir la bouche que B. avait rappelé notre serveur pour lui commander trois doubles cognacs. Nous protestâmes, Alice et moi, mais il écarta d’un gestes nos objections. Les digestifs furent déposés devant nous.
Il se leva soudain, examina l’addition, la régla et resta un long moment debout, son visage se vidant de toute couleur.
« Il n’y a qu’une seule chose qui m’échappe », nous déclara-t-il enfin.
Il ferma les yeux pendant quelques instants, et quand il les rouvrit, leur lumière s’était éteinte, il semblait fixer mentalement un lieu situé à un millier de kilomètres.
Il leva son double cognac, qu’il garda entre les mains en s’adressant à nous : « Dites-moi une chose, une seule. »
Il laissa passer un silence avant d’ajouter :
« Pourquoi un soir de réveillon, il y a quarante ans de cela, une nuit de Noël plus exactement, ma femme a-t-elle assassiné nos trois enfants en les étouffant sous des oreillers ? Et pourquoi s’est-elle pendue ? »
Il avala son cognac, d’un seul trait, nous tourna le dos et quitta la salle à manger sans rajouter un mot. « C’est en remontant vers le jour que le dormeur retrouve son corps », ai-pensé pendant qu’il s’éloignait, extrayant cette citation de je ne sais quel livre. Nous avait-il parlé comme en dormant pendant tout ce temps-là ? Mais il faut croire alors qu’il s’était brusquement réveillé, qu’il avait retrouvé son corps et la brûlure du soleil.
Alice et moi restâmes assis un long moment, les yeux clos, sans pouvoir échanger un seul mot. Puis, comme dotées d’une vie propre, nos mains s’emparèrent des verres qui nous attendaient toujours, et nous avalâmes nos doubles cognacs.
Pendant les jours suivants, et jusqu’à l’arrivée dans le port de New York, nous ne l’avons plus rencontré sur les ponts. Ne quittait-il plus sa cabine, sinon pour voir, au tout début du jour, le soleil se lever sur la mer et, à la fin de la journée, pour se rendre à la salle à manger ? Le soir, à l’heure du souper, assis à nos deux tables, nous nous contentions de nous faire, de loin, un petit signe de la main, d’échanger parfois quelques mots, comme on le fait avec un vieil ami que l’on n’a pas revu depuis longtemps mais dont ne veut pas forcer la joie des retrouvailles.
Deux ans avaient passé. Nous l’avions retrouvé à Rome.

Lurçat2

Nous avons bavardé un moment avec lui, parlant de choses et d’autres, échangeant surtout des banalités, sans pouvoir oublier, derrière sa façade de réserve et presque de timidité, le causeur admirable qu’il avait su être pendant le temps d’une soirée. Entre nous, désormais, s’interposait l’aveu d’une blessure dont nous savions qu’il n’avait jamais pu se guérir. Et nous n’apportions aucune réponse à la seule question qu’il nous avait posée.
Nous ne nous sommes pas attardés. Alice et moi avons quitté la fonderie, le laissant à la foule de ses admirateurs et des potentiels acheteurs de ses œuvres. Le lendemain, nous rentrions en France.
Que lui fallait-il oublier ?… Tout est clair maintenant. Et dans cette phrase nulle imposture. B. était un artiste d’une absolue sincérité, à la posture radicale. Devait-il oublier pour se renouveler, autrement dit pour se réapproprier le passé ? Ou était-il hanté par ce passé, obsessionnellement, celui de l’art, mais surtout le sien qu’il interrogeait toujours fixement, avec des yeux de fou, à travers un vasistas ouvrant sur l’enfer ?
J’avais lu, dans le catalogue de l’exposition, cet extrait de Carnets d’artiste qu’on avait publiés dans une revue d’art : Un peintre ne choisit pas sa toile, c’est la toile qui le choisit. Et c’est sur cette toile que l’icône, inconnue par lui, vient à lui. Comment la reconnaître ? C’est la question terrifiante que le peintre se pose alors. »
Il m’est maintenant évident que ses dernières œuvres annonçaient qu’il allait mettre fin à ses jours. Et, en effet, un mois après, on apprenait que B. s’était donné la mort. On l’avait retrouvé dans son atelier, à Gand, allongé sur un vieux canapé, une balle logée dans le cœur. Il avait mis plus de quarante ans à se décider, mais avait fini par le faire. Lâcheté – ou courage de vivre pour se donner le temps d’exprimer l’infinie profondeur de son désespoir ? Chacun en pensera ce qu’il voudra.
Mais je crois, pour ma part, qu’il avait enfin réussi à atteindre l’expression la plus aboutie du tragique. Qu’ayant pendant longtemps, et désespérément cherché l’icône « incogniscible », celle-là seule qui saurait traduire l’indicible de son chagrin, elle avait fini par venir à lui, sous sa main, éclosant sous ses gestes fébriles, inconcertés mais sûrs de leur destination. Et, posée sur la toile comme sur le papier, illisible par nous, il avait su la reconnaître. Mais peut-être encore, et cela lui seul aurait pu le dire, y avait-il lu la réponse à sa torturante et unique question.

MD.

Des désagréments de la poésie

Hugo

Texte publié dans L’Iresuthe, N° 30, Eté 2014

DES DESAGREMENTS DE LA POESIE

« Le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal, qui se montre resplendissant à l’œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. » – Victor Hugo, Préface des Odes (1822).

A force de traîner de bar en bar (poussé à cette errance par une énième querelle conjugale dont j’avais déjà oublié le prétexte), à la recherche d’une ivresse que je n’avais pas tardé à trouver, je finis par être arrêté, ce soir-là, par deux policiers en civil qui me conduisirent, avec les plus courtois ménagements, au commissariat du secteur où ils me souhaitèrent, à ma grande surprise, de passer une bonne nuit. J’étais, en vérité, plus gris que soûl, plus en état d’apesanteur qu’abruti par l’alcool, ce qui fait que je garde de tout cela une assez exacte mémoire.

Quand on vint m’extirper de la cellule de dégrisement, j’ignorais si c’était le jour ou la nuit. On m’avait retiré ma montre et mes chaussures, mes papiers et mes clés, et c’est donc comme un prisonnier, sans menottes pourtant, que je dus longer des couloirs éclairés de lumière jaunasse, jusqu’au bureau du commissaire qui exerçait en même temps les fonctions de bourreau.
C’était une pièce sans jour. Une seule ouverture au plafond aurait pu laisser entrevoir quelque fragment de ciel et autoriser un peu de lumière à tomber sur la table au-dessus de laquelle elle se trouvait, mais le vasistas était occulté par un store dont les lames serrées ne laissaient rien passer.

Le commissaire était un grand gaillard, homme d’entre deux âges, taillé comme un athlète, mais dont le visage poupin, les manières affables et la voix un peu haut perchée tranchaient avec le reste de son apparence. Après m’avoir invité à m’asseoir en face de lui, de l’autre côté de la table, il tourna la lampe vers moi, se retirant dans la pénombre, me laissant dans l’aveuglement d’une ampoule qui me brûlait les yeux.
Il s’écoula un long silence au bout duquel je hasardai, sûr de dissiper assez vite un pénible malentendu :
« Si c’est ma femme qui vous a prévenu de ma disparition, je dois d’abord vous dire…
– Vos histoires de couple, m’interrompit-il, ne nous intéressent en aucune manière… C’est tout à fait pour autre chose, que vous êtes là, aujourd’hui… »
J’insistai cependant :
« Notre couple, c’est vrai, ne marche plus très bien. Il nous arrive de nous disputer, bien plus souvent que je ne le voudrais. Je peux vous assurer pourtant que je n’ai jamais commis à son égard aucune violence. Et si elle…
– Vous ne m’avez pas écouté, reprit-il en m’interrompant de nouveau, sans laisser apparaître le moindre agacement.
– Alors, je ne vois pas, lui dis-je, si ce n’est, peut-être, il y a quelques jours, le franchissement d’un feu rouge à cause d’un chauffard qui me serrait aux fesses, et de tellement près que je n’aurais pu m’arrêter sans qu’il défonce ma voiture…
– Non, vous n’y êtes pas… »
Il laissa de nouveau s’écouler un interminable silence pendant lequel je m’évertuai à passer en revue tout ce qui, dans les jours précédents, aurait pu justifier que je me retrouve en ces lieux, en situation de coupable ou, en tout cas, de « prévenu ».
« … Il a dû m’arriver, c’est vrai, à deux ou trois reprises, de faire une grimace, la plus laide possible, peut-être même un doigt d’honneur, à une de ces caméras de surveillance installées dans les rues… à la banque, peut-être, ou dans un magasin… J’avoue que…
– Non, vous n’y êtes pas du tout », consentit-il encore à murmurer, comme du bout des mots on guide, dans un jeu, celle ou celui qui doit trouver la trace d’un objet caché.
J’entendais le bout d’un stylo tapoter le bois de la table, avec la régularité de ces grosses gouttes de pluie qui tombent à travers le feuillage d’un arbre sous lequel on s’est abrité d’une averse brutale.
« Alors, je ne vois vraiment pas », lui dis-je.
J’entrevis qu’il se renversait sur sa chaise et, la cabrant de ses deux pieds avant, se balançait sur ceux qui étaient demeurés sur le sol. Cela dura quelques minutes, habitées de pensées confuses pour ce qui me concerne, travaillées d’un silence opaque et comme privées d’air, au bout desquelles, interrompant son mouvement, je le vis approcher son visage de moi, avant-bras posés sur la table. Je sentais son regard qui fouillait dans le mien, son souffle qui m’enveloppait comme une ombre nocturne.
« Vous ne faites pas grand effort… Réfléchissez encore un peu, allez…
– Pourtant… dis-je du bout des lèvres.
– Pourtant ?… » répéta-t-il comme en écho, alors que j’essayais péniblement de mettre un peu d’ordre dans mon esprit.
Peut-être, me disais-je, aurais-je dû me ressaisir et protester, feindre, sinon de m’indigner, du moins de m’émouvoir de ce que j’aurais pu présenter comme une injustice, car on peut justement s’émouvoir de ce qui est venu troubler inopinément, un instant, la quiétude où l’on se sentait momentanément protégé, ou le sentiment de son innocence. Il ne m’en laissa pourtant pas le loisir.
« Ne vous désolez pas. Nous avons tout le temps, n’est-ce pas ?… Je vais vous mettre sur la voie, vous allez me comprendre », dit-il, avec les accents bienveillants et quasi fraternels de qui tend sa main à autrui, accomplit la moitié du chemin de la main amie : une histoire d’amour, heureuse ou malheureuse.
Puis il se retira un peu plus loin dans l’ombre où son visage n’était plus qu’un amas de traits imprécis.
« Ce qui, croit-on, commença-t-il, est dû à notre connaissance, n’est pourtant pas donné, ne peut être donné, on tâche de le prendre, ou tâche tout au moins de s’en emparer par surprise, par effraction, intervention brutale, hélas, et quelquefois sanglante. Ce qui suppose violence, inévitable cruauté – qui ont partie liée, je vous l’accorde volontiers, avec l’insoutenable… »
Esquissai-je un geste quelconque ? Une moue de surprise, une grimace d’incompréhension ? Je ne puis le dire, mais sa voix se haussant d’un ton me renfonça dans l’immobilité.
« … Sang que l’on ne voit pas toujours, poursuivit-il, qu’à peine l’on devine pour peu qu’on détourne les yeux, mais sang que l’on estime nécessaire cependant à l’exercice du supplice… Comme sont tout autant nécessaires, vous vous en doutez, les gestes de la mise à vif, de l’énucléation, du remplissage des orbites par une coulée de bitume, de l’arrachage aussi de la peau du visage, du retournement de sa chair sur la nuit de ses origines. Gestes recourant pour cela, et mains dissimulées sous les gants de latex, à quelque lame de scalpel, ou doigts nus, à la corne tranchante des ongles enfoncée dans la face et la décollant par lambeaux… »
Je profitai de cet instant où il reprenait souffle pour avancer :
« Je ne saisis pas trop ce qui… »
Mais déjà il avait repris :
« … Assistant à la mise en œuvre de ce dépouillement et, malgré l’habitude qu’on peut en avoir, ne s’y accoutumant jamais complètement, on ne peut qu’essayer de suspendre le rythme de son pouls, respirant puissamment et retenant son souffle quand la peau se détache, front, yeux et joues, mettant à nu le masque nettoyé comme par une éponge abrasive… »
Il laissa un instant sa parole en suspens, comme pour s’assurer qu’il avait provisoirement verrouillé mon silence et laissa s’égrener ses mots, comme on se confie à regret :
« … Pourtant, je dois vous l’avouer, cet instant d’épouvante passé, loin d’avoir devant soi un rond caillot croûteux, vestige irréductible d’un visage, on assiste parfois, parmi ceux qui résistent le plus stoïquement à la douleur, à l’avènement silencieux d’un masque de bois ou de pierre, sorte de figure impassible, sourdement menaçante, qu’on dirait volontiers venue d’une de ces îles perdues, cailloux jetés sur l’océan, ou de quelque contrée de l’Afrique. Présence énigmatique au regard barbelé d’on ne sait quelle force primitive, plus grave que le hurlement d’un chien dans la nuit du désert, et que nous hésitons toujours à reconnaître comme face cachée d’une sombre et terrible réalité. Celle du refus obstiné, comme définitif, à se soumettre aux lois qui ordonnent l’ordre des choses… »
A ce moment, il se leva, s’écarta de la table, en fit le tour pour s’approcher de moi et, debout dans mon dos, se pencha par-dessus mon épaule :
« Mais avec eux aussi, souffla-t-il près de mon oreille, ce n’est qu’une question de temps… »
Je me rappelle avoir voulu tourner la tête pour apercevoir, ne serait-ce qu’en un clin d’œil le visage de mon interlocuteur, mais déjà, posant sur ma nuque une main que je reconnus lourde et moite, il avait replacé ma tête dans l’axe de la lampe. Je l’entendis marcher un moment dans la pièce, allant jusqu’à la porte, quelques pas seulement, et quelques pas encore avant de revenir, puis tourner les talons, s’éloigner, revenir encore, sans que j’ose une seule fois pivoter sur ma chaise pour observer ce va-et-vient, essayer d’échapper, quelques secondes seulement, à la lumière violente devant laquelle il ne servait à rien que je ferme les yeux puisqu’elle traversait en courtes flammes blanches la membrane de mes paupières. Je finis pourtant par articuler, avec une certaine peine, quand il aurait fallu que je le dise avec plus de vigueur :
« Non, je vous suis pas… Tout ce que vous me dites est incompréhensible, et je n’arrive toujours pas… »
Il était revenu s’asseoir de l’autre côté de la table, silhouette noyée dans l’ombre dont je n’entendais maintenant que la voix :
« … Il n’a pas fallu bien longtemps pour qu’apparaisse aussi chez vous, sur tout votre visage, et au fond de vos yeux, ce sentiment d’une profonde culpabilité, inhérente à la crépusculaire condition de l’homme… Fonds hantés d’éternelle angoisse et sans rachat possible, liée à ce que nous avons été, nous sommes encore et serons. Celle que donne la conscience confuse d’une faute ancienne et irrémédiable, d’un manquement ou d’une insuffisance, d’une indignité, comme peut-être, pourquoi pas encore, d’une déchéance génétiquement programmée… Une promesse d’extinction. Inscrite à cru dans l’écartèlement entre d’où l’on vient et où l’on va. Inexorablement. Comme à travers un espace vide et sans nom où les yeux s’égarent… Une faute métaphysique !… Mais dans le Tribunal des hommes, on doit juger selon la Loi, et pas selon les inventions de la métaphysique.
– Que voulez-vous que je dise ? je ne pus que lui demander. Et de quelle faute voulez-vous parler ?…
– Ne soyez pas aussi nerveux, allons. Ce n’était rien qu’un examen et, qu’à première vue, vous avez réussi. Ici, est justement reçu celui qui n’a pas su, feint plutôt de ne pas savoir, ou qui n’a pas voulu répondre à nos questions. On ne peut plus simples pourtant : Selon vous, pourquoi vous a-t-on amené jusqu’ici ? Que vous reproche-t-on et qu’attend-on de vous ?… »
Je balbutiai :
« Je dois vous avouer que maintenant encore…
– Mais non, me coupa-t-il, justement vous n’avouez rien ! Des riens, des riens ! C’est en cela que vous avez gagné l’accès à l’épreuve suivante… Et vous pensez qu’avec ces riens, ce sera une affaire classée. Mais ce qui est classé pour les enfants ne l’est point pour les grandes personnes… Et en tant que grande personne, vous vous êtes rendu coupable, et depuis des années, de conspiration… »
Il laissa sa phrase en suspens pour juger de l’effet qu’elle faisait sur moi, prendre le temps de mieux scruter mes réactions. Et, sans doute, les traits de mon visage n’étaient-ils, à cet instant-là, qu’un amas d’expressions grotesques mêlant stupéfaction et désir de se soulager de ce rire nerveux qui vous prend quand on vous annonce que l’on vient de vous faire une mauvaise farce. Je ne pus rien dire d’autre que :
« … Pardon… ?
– … de conspiration poétique, susurra-t-il d’une voix lente et comme savourant ses mots, je ne vous l’apprends pas. Ce qui, selon l’avis des juges qui ont étudié votre cas et épluché votre dossier dans les moindres détails, est preuve d’une irréductible prédisposition délictueuse à l’égard de la Loi. »
Décidé, cette fois, à ne plus retenir l’expression de mes sentiments, je me soulevai de ma chaise en écartant les bras, non dans un geste d’impuissance mais dans un mouvement, quelque peu théâtral, de confuse protestation.
« Je vous conseille de rester assis », entendis-je souffler de l’autre côté de la table.
J’entendis encore ouvrir un tiroir, manipuler des feuilles, et le bruit du même stylo qui, sur le bois, reprit son exaspérant goutte à goutte.
« Vous prétendez manipuler une langue qui, paraît-il, serait d’une nature incandescente, en user pour traduire, si l’on vous croit, ce que les mots de la langue commune sont incapables de transmettre ?… Pour tenter de saisir ce que vous autres, les poètes, appelez « la parole tue », « l’énigme de l’irrévélé », d’approcher un « monde entrevu dans sa réalité surprise » ?… Nous en avons pris bonne note en ce qui vous concerne… Mais croyez-vous que nous soyons assez inconséquents pour ne pas essayer de vous arracher, à des fins d’examens soumis à des experts, quelques rognures ou lambeaux de ce qui, nous pensons, est aussi dû à notre connaissance ?…
– Si ce n’est que cela, balbutiai-je, il suffit de me lire… Il n’y a rien…
– … Ou assez fous, quoi qu’il en soit, poursuivit-il, pour laisser des esprits disposer, comme bon leur semble, de la liberté de penser le monde autrement que nous autres l’envisageons et estimons qu’il est ?… »
Je devinai à sa respiration, maintenant régulière et plus ample, que l’interrogatoire avait pris un tournant décisif.
« Mais avant de passer aux étapes suivantes de l’interrogatoire, celles que, tout à l’heure, je vous ai laissé entrevoir, voulez-vous reconnaître que vous êtes poète ?… »
J’entendis un léger glissement à la surface de la table et, dans l’espace de lumière, vis apparaître une liasse de feuilles sur laquelle on avait posé le stylo.
« Et si je refusais de signer ces papiers ? » demandai-je en haussant brusquement le ton, en dépit de toute prudence, sans adresser ces mots à quelqu’un de précis, ou plutôt me les adressai-je à moi-même. L’innocent, ou celui qui s’estime tel, ne se doit-il pas de crier qu’il n’y est pour rien dans ce dont on l’accuse ?… Pourtant il n’y avait, dans tout cela, rien finalement que de prévisible et tout, en vérité, m’en avait prévenu, pour lequel j’aurais m’entourer de plus de précautions. Ne m’avait-on pas maintes fois invité à plus de prudence ?…
Dans la pénombre où tout son être semblait maintenant faire corps avec ce qui n’a plus ni visage ni nom, je crus, effet sans doute de mon imagination ou de mes rétines excédées de lumière, deviner un vague sourire.
« Nous avons tout le temps, je vous l’ai déjà dit, entendis-je la voix chuchoter, comme amicalement sur notre épaule une paume vient se poser. Je vous répète : ce qui est dû à notre connaissance, n’est pourtant pas donné, ne peut être donné, on tâche de le prendre, ou tâche tout au moins de s’en emparer par surprise, par effraction, intervention brutale, hélas, et quelquefois sanglante… »
Le stylo était devant moi, sous mes yeux, à portée immédiate de main. Mais il eût fallu qu’une force inconnue s’empare de mon bras, le soulève comme un tronc d’arbre pour en soulager la paralysie et libérer ma main.
« A votre guise, reprit la voix. Je ne m’étonne en rien de cette forme d’arrogance. J’en ai connu de pires et de plus insultantes encore. »
Un silence passa, traversé par un ange aux lèvres tailladées, aux orbites saignantes et aux mains mutilées, avant que le voix ne reprenne :
« Je ne vous demanderai pas de nous excuser pour la façon dont nous traitons nos interlocuteurs les plus… disons… récalcitrants… Mais apprendre aux victimes à souffrir, et peut-être à mourir dans le respect de leurs maîtres, tel est, vous m’en voyez pourtant navré, le premier souci du bourreau. »

 *

Depuis, mais je ne sais depuis combien de jours, puisqu’on me laisse mijoter dans une cellule sans ouverture, j’attends. Sans espérance sur mon sort, mais convaincu pourtant qu’interroger la page blanche demande davantage, exige d’aller au-delà, outre-jour, outre-vie, dans le jour, la vie même, à travers le désert des mots que la pensée recluse et l’homme, dans l’achevé de sa parole, harcèlent d’interrogations, jusqu’à l’anéantissement. Convaincu que cela, aucun couteau enfoncé dans le creux de la bouche, fourgonnant dans la chair de la langue, ne peut nous l’arracher… Attendant aussi que, n’importe quand, et sans m’en avertir, on vienne me chercher. Qu’on vienne m’arracher ce que moi-même je m’efforce, et parfois sans succès, d’arracher patiemment, si possible en douceur, au bourdonnement du silence et au plus profond de moi-même.


Michel Diaz.