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La pièce du bas – Gilles Lades

LA PIECE DU BAS
Gilles Lades

Ed. L’Etoile des limites (2018)

Chronique publiée dans le N° 75 de Diérèse

Derrière le front, l’horizon
Dans La pièce du bas, Gilles Lades dessine le portrait d’un petit garçon, sensible et rêveur, pour qui le réel n’était pas assez grand. Dans le cas de celui-ci, vouloir en déplacer les bornes, poussé par « un instinct d’évasion (qui) impulsait puissamment ses horizons derrière (son) front« , sans en connaître les enjeux ni en mesurer les limites, cela ressemble à un parcours initiatique (au sens étymologique du terme) qui pourrait aussi bien tourner à l’aventure poétique, ou à « un engagement dans la vie (qui) vaut acceptation de l’existence quand elle vient vers vous, comme une vague, une tempête, un moment de solitude qui vous ravage et vous transforme« , autrement dit à ce qui a haute valeur d’expérience humaine.
Voilà donc un petit livre indissociable, lui aussi, de l’œuvre poétique de l’auteur. De la ville, Castelsarrasin, à ses proches lointains, le Quercy, Gilles Lades nous invite à un voyage personnel tout autant intérieur que spatial. Voyage en cercles concentriques, marqué d’allers-retours, imaginaires et réels, cheminement d’une conscience au monde qui va s’élargissant depuis son centre « originel », cette pièce du bas, jusqu’à un horizon perçu comme un « appel » irrépressible. Un appel très tôt entendu, pour ce que cet « ailleurs » supposait de promesses, comme un territoire de liberté qui lui permettrait de « vivre dans un espace et un temps choisis, occupés d’humains juste assez nombreux pour que le monde soit dépourvu de contraintes. » Appel à un voyage d’un ici étroit vers un vaste là-bas entrevu autant que rêvé, d’un proche et terne quotidien scolaire vers un lointain envisagé comme « le pays de l’ailleurs et de l’inaccessible. » Cet « ici » et « là-bas », ce « proche » et ce « lointain » s’entrelaçant au cours des pages et autorisant, dans la même coulée du texte, « ces surgissements conjoints », ainsi que l’écrit Chantal Danjou à propos de Quercy de roche et d’eau.
« Une enfance à Castelsarrasin », ce sont les quelques mots que le bandeau du livre offre à l’attention du lecteur. Et une fois le livre ouvert, on lit ces quelques autres: « Il y eut trois maisons…« . Cela commence, presque, comme un conte. Comme en d’autres histoires, il y a trois fils ou trois filles, et quelque espace de forêt où l’on n’ose s’aventurer. Trois maisons successives. La première, aux « pièces étroites », à l’escalier « à rampes droites » donnant sur « une place ouverte » occupée par une entreprise de matériaux, gardée par une rue encombrée de camions, un « vide lancinant » sans échappées possibles, la deuxième, « pavillon en rez-de-chaussée ouvert sur un jardin à la française » que le soleil « agrandissait de liberté », et la troisième, « grande et claire » pourvue, à l’arrière, d’une terrasse qui « s’ouvrait sur un maillage de jardins ». A chacune de ces maisons, des rues rectilignes, d’abord, un « canal enjambé d’un pont », un horizon fermé, puis le simple bonheur d’un jardin, d’un appentis qui recelait de « périlleux trésors », la découverte d’un vélo rouillé, vieil engin hors d’usage, annonciateur de la passion future de l’auteur « pour les modèles plus accomplis de cette souple et puissante machine », puis, plus tard encore, une Nationale de tous les dangers à franchir héroïquement pour aller au-delà, plus loin, vers une autre école. Trois espaces de vie d’une enfance, qui s’ouvrent lentement, l’un après l’autre, et qui vont en s’élargissant comme une étreinte se desserre, même si, « bien des fois, nous confie le narrateur, le chemin de l’école (lui) parut d’une austérité sans recours, comme si ce lieu d’échanges et de savoir heurtait » sa sourde faim de liberté. C’est pourtant dans cette troisième maison que lui est offert un espace, comme « au centre du monde », où vont s’alimenter la source de ses rêveries et fleurir son imaginaire: « Ma pièce était là, au bout du couloir, et le bureau qui l’occupait et m’a suivi depuis porte de chaque côté des tiroirs à l’étrange arôme de bois et de vieux papiers. » C’est dans cette pièce, ajoute-t-il, qu’il pressentait « que le silence et les livres faisaient œuvre en (lui)« , que se cristallisait, à son insu, tout ce qui, par la suite, le déterminerait dans sa vie d’homme. Ces premières pages de La pièce du bas balisent ainsi, métaphoriquement, les premières étapes de ce lent cheminement de découvertes et d’aspiration à ce « désir absolu de liberté« , c’est-à-dire de ce qui fonde l’œuvre poétique et romanesque de son auteur.
Pour parler de son enfance passée à Castelsarrasin, Gilles Lades n’emprunte que bien peu aux procédés usuels de l’autobiographie. Si l’on ne doute pas que répondant à l’impératif initial du « pacte autobiographique » (tel que l’a défini Philippe Lejeune), le « je » du narrateur épouse celui de l’auteur, comme on ne doute pas non plus de sa « sincérité », condition essentielle de pareille entreprise, les autres termes de ce pacte font l’objet d’une bien plus libre utilisation et s’en affranchissent pour mieux répondre à une autre démarche, celle, poétique, d’un écrivain qui construit son « objet » et invente sa forme. En effet, la chronologie est certes soulignée par des repères temporels (passage des jours, des mois, des années, retour des saisons, des temps de vacances, de rentrées scolaires), mais la seule date qui soit indiquée est celle de l’hiver 56 dont il garde « en mémoire le bloc de glace scellé dans le bac à lessive ». La ville n’est jamais non plus explicitement désignée, pas plus que ne sont désignés par leur nom les rues, les places, les écoles ou le premier collège, et si la région du Quercy est souvent évoquée, c’est avant tout comme un lointain espace d’évasion, « une vallée aux falaises blanc éclatant et feu longée d’une claire rivière, le Célé », une terre en grande partie fantasmée par l’esprit de l’enfant, un pays aux contours incertains et détenteur d’un charme magicien, comme l’est le pays de Sologne dans le roman d’Alain Fournier. Les protagonistes de ce récit (mise à part « Madame Jacquin, la voisine de palier« ), jamais nommés non plus, ne sont présents que par leur qualité et leur fonction d’actants, le père, la mère, les grands-parents, telle « institutrice, coutumière de furieux éclats de voix », ou « tel instituteur irascible, élégant et tendre ». Aucun indice non plus (sinon par hasardeuse déduction), du statut social de cette famille dans laquelle grandit l’enfant, ni « portrait » d’aucun de ses membres, et excepté pour la personne du grand-père (figure très présente dans le livre, parce que personnage de « passeur », en relation directe avec le Quercy tant rêvé), ou ci ou là, pour d’autres, d’une plume furtive, Gilles Lades ne s’attarde pas à nous en donner quelques détails physiques ou de caractère.
Enfin, nous ne trouvons au long des pages aucun fil narratif continu, à proprement parler, enchaînement d’événements et de situations, et bien peu d’anecdotes qui constitueraient la trame du récit de ces temps de l’enfance. Autant dire que cet ouvrage, agencé en brèves séquences, séparées par des blancs elliptiques, posées comme les pièces d’un puzzle dont on doit inventer les manques, baigne tout entier dans une curieuse lumière, non celle, capricieuse, d’une mémoire intermittente, mais dans celle, exigeante et plus sélective d’un projet littéraire qui a fait le choix d’éclairer, dans ses flaches, des moments bien précis de l’enfance, n’en conservant que les images fondatrices, celles qui donnent sens à un cheminement d’homme, un cheminement d’écriture et son processus créatif.
Ce qui fait donc la matière même de ce livre, c’est ce que trace le sillon d’une écriture qui creuse dans ses origines. Matière de langage dans le travail des mots, révélateurs d’images que l’auteur remue, comme des fragments de mémoire, ou comme l’on choisit et rassemble des pierres pour édifier ces frêles cairns qui jalonnent le bord des sentiers des pays de cailloux et de vent. Ce sont les preuves d’un passage, les signes dans lesquels on peut lire, d’un passant à un autre, le souci du partage de ce qui, entre nous, fait chemin commun.
J’utilisais, plus haut, la métaphore de « voyage en cercles concentriques ». Le dernier qu’évoque ce livre n’apparaît qu’à la fin de ses pages. Le narrateur, adolescent, s’est rendu en vélo jusqu’aux rives de La Garonne. Et c’est là, que depuis le début de l’ouvrage ses mots nous conduisaient. Géographiquement, vers ces limites du Quercy, un autre paysage de lumière, « saturé de soleil », un horizon qui soudain s’ouvre comme se déchire un rideau sur un espace où d’autres forces se font jour, élémentaires, elles aussi: « les puissances de l’eau et de la terre, descendues des plus hautes montagnes, affirmaient leur alliance et révélaient toute la réalité d’un fleuve emporté vers la mer« . Moment de découverte stupéfaite, de grâce rare et de révélation, de ceux-là qu’il nous faut savoir accueillir, quand nous sommes prêts à les recevoir. « Révélation », dans le sens spirituel de ce terme, comme celle où chavirent les sens et l’esprit, quand le corps sue et brûle et les yeux se consument au feu d’une autre vérité. Les mots que Gilles Lades emploie pour décrire ce moment-là ne sont pas, ici, vraiment différents de ceux des expériences mystiques: « Je ressentis bientôt des picotements, comme autant de rayons distincts, puis la chaleur, d’un bloc, s’empara de mon corps. Je résistai, jusqu’au bout du raisonnable, à cette emprise. Lorsque j’ouvris les yeux, l’espace était presque noir, noir d’aveuglement. » Et il ajoute, un peu plus loin: « Le monde bruissait comme une fournaise de sève et de marée. Pour la première fois peut-être, je venais de sceller le pacte de ce que je pouvais ressentir à l’extrême ce que je pouvais pressentir à travers des poèmes, des romans, des visages, des voix, des musiques, à travers aussi les plus beaux gestes du sport, tout ce qui témoigne d’un engagement dans la vie et vaut acceptation de l’existence quand elle vient vers vous comme une vague…« .
Je commençais ces lignes en parlant de ce livre comme puisé aux sources d’une quête initiatique, un parcours tâtonnant d’abord, comme on marche l’aveugle, mais qui va peu à peu s’éclairant, comme il peut aussi éclairer ou à tout le moins, fraternellement, faire écho à certaines de nos expériences de vie. C’est, j’en reste persuadé, ce qui en fait la force retenue, confortée par la beauté sobre d’une écriture dont nous demeurons quelque peu étourdis.
Michel Diaz, 26/11/2018

Noir – Claire Desthomas-Demange

NOIR, Claire Desthomas-Demange, éd. Musimot (2017)

Chronique publiée dans L’Iresuthe N° 41 (janv. 2018)

Lecture par Michel Diaz

« Faire son deuil » dit-on couramment. Se défaire du froid du chagrin, comme ma mère se défait du froid de la pierre scellée.
« Faire le noir ». Le noir est, en langage dramaturgique, cet espace d’obscurité qui sépare deux actes, deux tableaux ou deux scènes, intervalle où le temps se suspend, ou se concentre et se dilate, où se joue quelque chose dans l’ombre. Faire le noir en soi, l’éprouver. S’y perdre et s’effacer. Disparaître à soi-même et au monde. Effacement ou dilution de l’être face aux grandes questions ou aux grandes angoisses – le sens, la fin promise à tout et à tous.
S’il n’est pas celui des peurs de l’enfance, celui où l’on soupçonne que nous guette quelque danger, celui aussi du froid de l’âme, le noir peut être celui de la nuit où l’on cherche à se réfugier, celui du fond secret de nos pensées, ou encore celui où, espère-t-on, se dissolvent chagrins et détresses. Pénombre rassurante comme celle, protectrice et tiède, des eaux premières, ou celle aussi hospitalière où se ravive une force intérieure et s’annoncent d’autres possibles (ce que l’ombre éclaire et que la lumière du jour obscurcit), dans l’attente que s’ouvre la porte de cette ombre amie:
elle cherche la nuit
croit qu’elle lui répond
bien plus que le jour
et que son peu de soi
pourra y exister
dans la sérénité.
C’est ainsi que commence le texte de Claire Desthomas-Demange, texte où le « elle », le « toi », et le « je » ou le « moi » s’accompagnent, quelquefois se confondent, semblent (et j’en ai fait le parti-pris de ma lecture) ne faire plus qu’un « nous », au-delà, ou plutôt en-deçà de ces pronoms trop personnels qui séparent et divisent. Ce petit livre, Noir, commence par ces mots qui évoquent le retrait de soi, en soi, ce repli dans le noir qui nous tente quand on veut panser sa douleur. Ces mots, son peu de soi, que l’on retrouve dès la strophe suivante, son peu de soi s’épuise, ne peuvent que me rappeler le texte de Michel Bourçon (éd. La tête à l’envers, 2016) intitulé Ce peu de soi, proses dans lesquelles le poète poursuit une longue méditation sur le simple fait d’être là, dans son corps et sa tête, conscience prisonnière d’elle-même, qui tourne entre les os du crâne, traversée de pensées obsédantes, traversée d’une voix qui ne cesse jamais de parler, et descend quelquefois dans la nuit des organes mais ne s’épuise que dans le sommeil, lieu d’un silence noir où s’abolit le monde, lit d’une anesthésiante paix. Ce peu de soi, que ce soit celui de l’auteure ou ce peu qui survit de l’esprit de sa mère, c’est un corps qui gravite dans l’imperceptible, qui pèse peu, fait peu de bruit, ne s’accommode que de son allègement. Pourtant ce corps a une voix, qui, lorsqu’elle s’habille en mots, affleure en même temps qu’elle épouse précisément le point de contact avec les choses, avec l’instant. Car il y a, dans ce tourment (perpétuel assurément pour quelques-uns), et cette hésitante consolation à la perte, l’espoir d’une communion sereine avec le monde qui émerge çà et là, mais s’avance d’abord comme une promesse à soi-même:
je deviendrai moi-même
j’accomplirai l’espoir
[…]
de cette nuit jailliront mes envies
amies de la sollicitude
sans que jamais mon cœur s’écorche.
Car il s’agit de se rejoindre et, dans le même mouvement, de rejoindre aussi l’autre, fût-il ou fût-elle disparu(e) et plus largement l’univers entier, dans une posture volontariste:
je peux écouter le silence
la gamme claire des instants
qui se joue dans la transparence
où peut renaître le souffle
[…]
et que je peux recommencer.
Car il s’agit bien, dans ce texte de Claire Desthomas-Demange, de « rejoindre » – soi et le monde – de dire ce qui est fendillé, brisé, de tenter une réparation, sans illusions naïves cependant et prétendument satisfaites, humaines donc, mais de composer avec la réalité de la mort et avec le mystère d’être là, de renaître:
une partie du ciel
se mire dans le lac
sans nulle ride bleue
[…]
le passé est léger
une mer tranquille
où je ne tangue plus.
Ne plus tanguer, c’est bien cet exercice difficile auquel nous condamne la vie, exercice jamais tout à fait accompli puisque
quand vient le crépuscule
je cherche d’un dernier regard
la lumière qui s’éteint
et je me sens mourir un peu.

« La poésie, déclare le poète Alain Freixe dans un entretien, a le devoir de nous redresser. » Et il entend par là que se dispensant de tout discours philosophique et intellectuel, ou de la précision du concept, elle se doit d’aller à l’essentiel de ce qui interroge notre relation au monde dans ce pur sentiment « d’être là » que Rousseau, regardant le ciel, écoutant le flot battre le flanc de sa barque livrée à la dérive, et s’abandonnant à l’oubli de soi, désignait par les si simples mots de « sentiment de l’existence ». C’est à ce sentiment que veut aussi nous rappeler Claire Desthomas-Demange dans Noir. Mais goûter
la nuit et le jour dans la transparence
tous deux au grand jour et
simplement vivre
sans que son cœur cogne
réclame que l’on fasse la démarche de se rassembler, cet effort de soi dans cet élan vers « l’autre » qui
murmure sa renaissance
dans la ouate du silence.
C’est ainsi que l’on « se redresse », retrempant sa raison de vivre dans ce qui, au-delà de la mort et dans sa pensée apaisée nous réaccorde à
cet écho d’étoiles
force du mystère
et au vent (qui) se lève sur la terre des jours. Pourtant ici, qui sourd des pages, une intranquillité se dit, transpire; pour autant, disais-je plus haut, nulle métaphysique ni intellectualisation, plutôt un pigment particulier sur le papier, qui affleure et donne cette coloration d’une grande douceur, comme celle de cette nuit radieuse (qui) porte sa présence. Car c’est aussi dans le sentiment de l’absence, l’épreuve de la perte et l’espace du deuil que l’amour se réarme contre la lumière sombre et la prière vide, et contre le silence des oiseaux et l’insoluble attente, pour peu que l’on reste attentif à l’aube aux pieds de brume et à
la furtive lumière
fugue fragile sur le champ de fleurs.

Ce pudique et émouvant hommage que Claire Desthomas-Demange rend à sa mère disparue est ce qui, dans ce texte, nourrit de sa sève ce si peu apprivoisable « sentiment de l’existence ». C’est ce que plus haut j’appelais « l’essentiel », et que seule la poésie au plus près de ce peu de soi, offert dans son dépouillement, jusqu’aux limites de sa nudité, est en mesure de traduire.

Michel Diaz, 13/01/18

Un dangereux plaisir – François Vallejo

UN DANGEREUX PLAISIR
François Vallejo
Editions Viviane Hamy (2016)

Chronique publiée dans le numéro 40 de L’Iresuthe.

« En dépit de la nourriture infâme que ses parents lui imposent et qu’il rejette, Elie Elian s’attarde à l’arrière du restaurant qui vient de s’ouvrir dans leur quartier. Les gestes qu’il observe et les effluves qu’il inhale sont une révélation. La découverte des saveurs d’une tarte aux fraises offerte par une voisine achève de le décider: il sera cuisinier. Dans un premier temps, il offrira son inventivité aux oiseaux et aux errants avant d’oser proposer ses services dans divers établissements. Là, tout en récurant verres et casseroles, il ne cessera d’étudier et d’apprendre avec les yeux.

Mais à force de casser la vaisselle, Elie est renvoyé à la rue, où il côtoie des individus louches, prêts à tout pour s’en mettre plein la panse et qui tenteront de lui enseigner les principes de la grivèlerie. Sa première tentative dans un restaurant modeste lui vaudra la rencontre de sa vie: Jeanne Maudor, veuve d’un chef de qualité mort à la tâche, lui permettra de mettre en pratique ses recettes les plus folles tout en l’initiant à l’amour, la sensualité. Chassé une fois de plus, il renoue avec la vraie faim, jusqu’au jour où, au cœur d’un Paris en émeutes, il aboutira sur le seuil du restaurant Le Trapèze, dirigé par le couple Jaland… »

C’est par ce résumé, insuffisant à rendre compte du contenu foisonnant de ce roman, que l’éditrice nous présente le livre, et je n’essaierai pas d’en dire plus sur les péripéties, les rebondissements et les coups de théâtre qui le composent.
Ce livre nous raconte donc l’histoire d’un gamin mal nourri (et mal aimé aussi) qui, à force de persévérance, aidé souvent par le hasard et le concours parfois heureux de quelques circonstances, deviendra un chef réputé, un cuisinier hors pair, un esthète des casseroles. Serait-ce donc là un hommage à l’art de la cuisine ? Le récit d’une vie qui fait d’un rien-du-tout un artiste dans son métier ?
Il y a certes des recettes tout au long de ce livre. De blanquettes et de sautés de veau, de volailles farcies et de savants rôtis. Il y a, tout du long, l’évocation appétissante de viandes douces et rosées ou rouges et saignantes, de poissons aux « yeux globuleux », de parfums d’oignons rissolés, d’artichauts frottés à la truffe, de filets et pilons de chair tendre qui roussissent « dans une fumée crépitante », de légumes étincelants de toutes les couleurs. On y découpe, on y émince, on y trousse, on y barde, on y blanchit, écume, échaude, y gratine, y fricasse, y mitonne, on y fait mijoter, on y fait revenir. Il y a des effluves de sauces, des exhalaisons de saveurs, des efflorescences d’épices, des combinaisons surprenantes de textures et de goûts qui font tourner la tête. On y mange donc, on s’y régale, on y déguste, on s’y pourlèche, on y revient et on en redemande.

Et pourtant, malgré tout, l’essentiel du roman n’est pas là. Il est, en premier lieu, dans le rythme haletant d’un récit, proche du roman picaresque et que l’on pourrait encore ranger, au même titre, par exemple, que le Candide de Voltaire, dans le genre des romans d’initiation. Pas seulement initiation d’un tout jeune homme à l’art subtil de la cuisine, parcours d’un personnage qui ne vit que par et pour sa passion, pour l’assemblement inédit des divers ingrédients culinaires et l’ajustement savant des saveurs. Mais initiation avant tout, et surtout, à la vie, ce toboggan vertigineux qui, d’un confus et primitif chaos, d’une innocence seulement guidée par son instinct et ses obscures forces, finit par révéler, par l’apprentissage du bien et du mal, de la faim, de l’amour, des bonheurs et de leurs coups tordus, les nerveuses lignes de vie qu’on appelle un « destin ».
Et qu’est-ce que le destin ? Il est, selon les Grecs anciens, ce qui nous détermine, nous dépasse, fait de nous les jouets des dieux malicieux qui, se désennuyant à nos dépens, nous conduisent là où ils veulent.
On n’échappe pas aux décrets divins qui ont tout prévu à l’avance et tout calculé. Elie Elian n’a rien, dès sa naissance, pour être cuisinier, devenir un grand chef. La destinée qui l’attendrait, selon toute logique, ce serait celle de rester toute sa vie « un ventre creux », un errant affamé ou un petit escroc survivant de grivèlerie ou de petits boulots, condamné le reste du temps à faire les poubelles, à se nourrir des restes du repas des autres. On m’objectera que le personnage est doué, qu’en lui dort un talent, un bagage précieux qui ne demande qu’à s’épanouir, qu’il persiste en dépit de tout et s’obstine, s’acharne à s’arracher de lui ce qu’il pense être le meilleur. Que sa passion le tient aux tripes, que tout repose sur son caractère, son opiniâtreté, ses obsessions… Il y a tout cela chez ce personnage, mais, en vérité, si l’on accepte de me suivre sur ce terrain-là, on peut aussi bien croire que dans ce récit la volonté des dieux (que l’on pourra confondre avec celle du romancier) se joue du personnage, le maltraite, le manipule et en fait sa marionnette. Elie Elian se croit peut-être libre, mais il ne l’est pas plus qu’œdipe ne l’était de contrarier les « desseins supérieurs ». L’ironie de ces mêmes desseins est de faire naître le personnage Elie Elian dans cet espace familial, étroit et étouffant, hostile à toute véritable nourriture et même à tout bonheur, aussi humble fût-il. Et les calculs de ces desseins sont aussi de distribuer (comme distraitement) des « hasards » de rencontres qui trament le filet dans lequel le destin se resserre: des effluves qui le conduisent comme un chien famélique vers l’antre rougeoyant des arrière-cuisines d’un restaurant, une part de tarte aux fraises, aumône d’une voisine, un étrange ballet d’oiseaux suscité par ce crève-la-faim, un plat en sauce déposé, pendant son sommeil, par une anonyme (ou un ange) qui a pris le clochard en pitié, des émeutes urbaines qui lui ouvrent les portes du paradis… Tout, ici, fait signe et, au bout du compte, fait sens. Le puzzle dispose ses pièces et découvre à mesure ce que le personnage, par manque de recul et de discernement, aveugle sur ce qui se trame au-dessus de sa tête, est bien incapable de voir. Au mieux a-t-il l’intelligence d’en tirer le meilleur parti. Il n’empêche: « Il n’a jamais résolu la question de la jeune femme ou de l’ange qui l’a forcé à s’extraire de son trou pour se retrouver dans le quartier Montorgueil. Il aimerait croire qu’une sorte de destin l’a promené ce jour-là, l’a placé devant la porte des Jaland. » Il ne saurait penser plus juste qu’à cet instant-là; en effet, le destin le promène, mais depuis le début.
L’un des charmes de ce roman est de nous montrer, comme à ciel ouvert, la « cuisine » du romancier, celle d’une écriture qui poursuit son projet, feint de nous égarer pour mieux tirer son fil, tisser sa toile et construire sa mécanique. A sa manière, François Vallejo déconstruit la fiction à mesure qu’il la compose, nous prenant dans la chaîne de son récit, mené tambour battant, mais toujours se penchant par-dessus notre épaule pour nous rappeler qu’il demeure le seul maître du jeu, que cet emboîtement de circonstances, heureuses ou malheureuses, n’est que le produit, jouissif et jubilatoire, de ses inventions littéraires.
Je parlais, plus haut, de « destin », et de celui que suit Œdipe. Quitte, là encore, à interpréter ce qui n’entre pas dans les intentions de l’auteur, j’avancerai (dans une parenthèse) que notre Elie Elian-Œdipe tue en quelque sorte son père en acceptant d’abandonner le patronyme familial (puis en oubliant sa famille), et couche avec sa mère, ou en tout cas son substitut, la « mère nourricière », quand il se fourre dans les jupes de la veuve Maudor.

Mais ce qui fait encore l’intérêt de ce livre (et n’est pas éloigné de ce que j’écrivais plus haut), c’est qu’il est, avant tout, je crois, celui d’une quête du nom et de l’identité. Tout au long de ces 300 pages, le personnage ne cessera de chercher et d’interroger qui il est, ce qu’il veut, ce qu’il vaut, d’où il vient et où il veut aller, jusqu’où il peut aller. Quête du nom, d’identité, et quête existentielle qui nous fait dépasser largement le simple « récit d’aventure ».
La quête signifie, d’abord, que l’on recherche ce que l’on n’a pas, ou ce qu’on a perdu. Ou ce que l’on soupçonne qui peut être. Et tout commence dans cette famille où l’enfant, mal nourri et toujours affamé, chipote sur les plats immangeables qu’on lui impose. L’enfant ne sait pas ce qu’il veut mais, à coup sûr, sait ce qu’il ne veut pas. La première révélation, comme une épiphanie des sens, sera celle de ces odeurs qui l’attirent à la porte d’un restaurant. La seconde viendra de cette tarte aux fraises offerte par une inconnue (une autre incarnation de l’ange), grâce à laquelle Elie Elian éprouve « un coup de force de haut en bas, la tête farcie d’un mélange de rouge, de sirop, de granuleux, de duvet, de rond, de coulant, de glissant, et ça descend jusque là, sans s’arrêter. Il n’avait jamais associé le manger à une glissade sans fin… » Ce sont là les premières révélations de ce qui va ouvrir l’inconnu d’une voie qu’il ne cessera plus de questionner.
Pourtant, pour se trouver, dit-on, il faut d’abord se perdre. Elie Elian promet à ses parents de renoncer au nom qu’il porte pour ne pas le déshonorer dans les trivialités de la cuisine. Puis il endossera, plus tard, celui d’un autre pour échapper aux conséquences de sa filouterie, puis il n’en aura plus aucun et il deviendra ce clochard affamé agrippé aux quais de la Seine. Pendant longtemps, Elie Elian, sans nom ni origine reconnue, ne sera plus personne et il lui faudra des années avant qu’il réintègre son identité.
Cependant, une fois son nom recouvré, comme le sentiment d’être enfin devenu lui-même, il sombrera encore dans les failles du doute, se demandant s’il est vraiment celui que l’on admire et dont le nom est devenu célèbre dans le milieu de la restauration. En effet, à A la fin du roman son identité sera encore menacée par Agathe Maudor, la fille de la veuve, qui s’acharnera à lui faire croire qu’il n’est pas qui il prétend être. Héros « sans feu ni lieu », même au plus fort de son succès, il ne sera pas loin, parfois, de se prendre lui-même pour un imposteur et de croire qu’il a usurpé un rôle. « Tu es David Audierne, je suis Agathe Audierne », lui martèle Agathe avec assurance et devant témoins Le voici marié, sans qu’il l’ait jamais su ! Et voici que deux autres comparses s’en mêlent, qu’il évacue d’autorité. « Un instant de déséquilibre, un éblouissement inhabituel, une suée… Il ne sait plus s’il est devenu le patron d’un grand restaurant grâce à ces deux imbéciles ou malgré eux. » Et sa prétendue femme, Agathe, d’insister: « Maintenant, tu sais. Tu ne veux pas perdre la face devant tes petits fidèles, je te comprends. Je reviendrai. » En faut-il davantage pour ne pas se sentir glisser sur la pente de la folie ? Qui suis-je ? se demande-t-il alors. Qui est ce « je » dont j’aurais pris la place, ce « il » qui n’est pas moi et dans lequel je ne sais pas me reconnaître ? « Il en vient à douter de lui, à accepter les arguments d’Agathe, à admettre qu’il ait pu signer un acte officiel avec elle, puis rompre son engagement et l’effacer de sa mémoire. » Chemin de croix de qui cherche, tout simplement, à habiter son nom, à devenir ce qu’il croit être, à être qui il est.

Il me semble que c’est cette quête, hésitante, parfois douloureuse, qui fait aussi le fond de cet ouvrage. Il pose la question de l’être, et de son rapport à soi et au monde, explore les difficultés qu’il y a à être soi-même et à le devenir. Nous rappelle qu’être est une aventure incertaine, et qu’on ne se connaît qu’au risque de se perdre dans cette nuit sans nom qu’est l’ignorance de soi-même et de celui que l’on n’aura jamais su être.
Quand ce n’est pas le cas, comme dans l’histoire d’Elie Elian, faut-il alors en remercier les dieux ?

Michel Diaz, 19/02/17

Vers le désert

Voyageur

Illustration : Le Voyageur, par Jérôme BOSCH

Texte publié dans L’Iresuthe, N° 32, Hiver 2014

Comment ce texte, quelques mots d’abord imposés à moi, comme des coups discrets frappés contre une porte, en est-il venu à remplir les pages du petit calepin que j’emporte toujours avec moi quand je m’en vais marcher au bord de la rivière ou à travers les bois ?…
S’agit-il des réminiscences d’un mauvais rêve dont j’ai tout oublié, qui ne m’aurait pourtant laissé que des bribes d’images ou, plus exactement, quelques confuses impressions ?
Ou ne serait-il pas le fruit de cet entre-deux de la rêverie où peuvent nous plonger, sans qu’on y prenne garde, les échos inquiétants du monde ?…
J’avoue que je n’en sais trop rien… Et d’ailleurs, que veut-il nous dire, et vers quoi cherche-t-il à nous entraîner ?… Les textes ont leurs secrets, même pour leur auteur, et je me garderai d’essayer d’éclairer ceux qui gisent dans celui-là. Il est, c’est tout, et peut-être est-il assez explicite dans ce qu’il nous livre pour qu’on ne le contraigne pas à en révéler davantage.

VERS LE DESERT

« La solitude est bonne, et les hommes
ne valent pas un regret. » – George Sand, Indiana

Jusque à il y a peu encore, quelques jours à peine, mais je ne saurais en donner le nombre précis, mon voyage se déroulait au rythme du soleil, du vent, d’une courte averse de loin en loin. Il y avait déjà longtemps que je marchais ainsi… J’emportais, dans mon sac à dos, un bidon d’eau et quelques provisions, toutes choses que désormais je m’efforçais de rationner .

Auparavant, il y a de cela plus longtemps encore, je me détournai de ma route afin d’aller examiner de près une construction très étrange, apparemment abandonnée, mais qui pourtant jouait de ses feux vitrifiés dans le morne silence du crépuscule. Usine ou centrale nucléaire désaffectée, cathédrale aux allures sévères de blockhaus ? Temple solaire d’un culte millénaire à jamais oublié, ou peut-être à venir ? Comment savoir !…
Quoi qu’il en fût, je passai une bonne partie de la nuit, et toute la journée sous le soleil à explorer de fond en comble cette architecture. Sans évidemment rencontrer personne. Ou plutôt si : quelques silhouettes d’hommes et de femmes imprimées sur les murs, comme sur les murs d’Hiroshima, celles des morts irradiés après l’explosion de la première bombe atomique. Ce spectacle angoissant aurait dû m’inciter à m’enfuir au plus vite. Cependant je restai. Car dans le même temps, fouillant ces pierres et escaladant ces monceaux de gravats, je fis une autre découverte : sur une dalle de béton, je trouvai une boîte, comme si elle avait été mise là, exprès, par ceux-là même qui avaient construit cet étrange temple. A l’intention de ceux qui viendraient après eux, un jour, un soir, comme j’étais arrivé, moi.
J’ouvris la boîte. Et comme un message enregistré depuis l’origine des temps, j’entendis s’élever un chant. Une femme parlait du soleil, de la terre, du vent, de la vie, de la mort. Toutes choses qu’on dit essentielles à l’esprit de l’homme pour qu’il tisse ses liens avec le monde du visible autant qu’avec celui qui échappe à ses sens et constitue, pas moins réel pourtant, son énigmatique au-delà. J’écoutais longtemps cette incantation, jusque tard dans la nuit, avant que la voix ne s’éteigne et se taise, définitivement, comme un transistor aux piles usées se retranche dans le silence.

… Il y avait déjà longtemps, disais-je, que je marchais ainsi, au rythme du soleil, du vent, d’une courte averse de loin en loin, et la contrée que maintenant je découvrais me semblait à la fois étrange et familière. Ce paysage, irrésistiblement, me rappelait aussi bien celui de l’enfance que celui de la naissance du monde. J’avançais lentement, sur des chemins rugueux, des sentes caillouteuses, avec la sensation de traverser, d’une étape à une autre, des cloisons de soie invisibles qui, pendues aux cintres du ciel, constituaient un labyrinthe lumineux. Ces cloisons existaient, je n’ai là-dessus aucun doute, car elles remuaient au moindre souffle d’air ou quand j’en approchais pour passer à travers. Tout bougeait alors avec elles, j’en avais du moins l’impression, soleil, terre, lune, végétaux, minéraux, comme ce que voit l’œil au fond d’un kaléidoscope… Ce phénomène d’ordre naturel me semblait exaltant, comme peut l’être un jeu d’enfant, l’illusion de jouer avec l’univers et tout ce qui fait sa brillance.

Mais il y avait aussi, je dois dire, dans tout cela, quelque chose d’assez angoissant. De nature pourtant tout à fait différente de celle dont, plus haut, je soulignais l’étrange familiarité qui, dans un premier temps, m’avait saisi le cœur. Au fur et à mesure que je progressais dans mon exploration, la vulnérabilité de tout ce qui existe, toutes espèces confondues, m’apparaissait de plus en plus, et avec la plus grande évidence. Car j’avais l’impression que, d’un moment à l’autre, le paysage pouvait se déchirer, s’envoler dans l’espace, disparaître, me laissant nu et seul au beau milieu de nulle part. Ou retomber calciné, comme cette pierre volcanique, trouvée auparavant sur un chemin, sur laquelle mon pied avait par mégarde cogné. Sur l’une de ses faces, la plus large, il y avait l’empreinte d’une femme, image pétrifiée dans l’écartèlement de l’amour, ou les contorsions de la mort. J’ai contemplé, non sans fascination ni compassion, la tendresse de cette figure imprimée dans la pierre comme sur un tissu. Et j’ai alors senti qu’on m’observait. Je me suis retourné, et j’ai cru reconnaître quelque chose, une bête, comme une sorte de lézard volant, espèce disparue pourtant il y a bien longtemps. C’était en réalité un court panache de fumée qu’une silhouette humaine laissait échapper, du haut d’une colline. Puis les volutes de fumée se dissipèrent dans l’espace, la silhouette disparut à la crête de la colline, me laissant croire que j’avais rêvé.

J’ai fait d’autres rencontres, si tant est que l’on puisse utiliser ce mot. Ainsi, l’autre nuit, j’ai marché sous un clair de lune noir. Le soleil s’est levé sur un paysage tout argenté de givre, qu’il me semblait voir comme dans un miroir. Le soleil matinal auquel on offre son visage de la nuit, les yeux ouverts encore sur le songe. Au sommet d’une colline, bien plus haute que la première, une montagne presque, et d’où la lumière semblait couler comme la lave d’un volcan, une femme levait les bras, minuscule dans la distance qui me séparait d’elle. Croyant qu’elle me faisait signe en agitant ses bras, j’ai attaqué la pente raide, trébuchant et glissant, et j’ai couru vers elle. J’ai appelé et j’ai couru, appelant toujours, ne m’arrêtant que pour reprendre souffle et crier encore, de toutes mes forces. Ce n’est qu’après des heures, passées à me frayer un laborieux chemin à travers une impénétrable toison d’arbustes et de ronces, à franchir maintes fondrières et à escalader des éboulis de roches, que je suis arrivé au sommet, haletant, épuisé, prêt à rendre l’âme. Il n’y avait plus personne. Depuis longtemps sans doute. Sans doute même n’y avait-il eu jamais personne. A la place de la femme que j’avais vue, ou que j’avais cru voir, une vieille éolienne, rongée de rouille, tournait doucement avec ses grandes pales soyeuses qui brassaient l’air d’un ciel qu’aucun oiseau ne traversait. C’était une machine ancienne, de celles qui appartenaient à la précédente génération et dont on avait, je ne sais trop pourquoi, conservé ci et là quelques-unes. Pour reprendre haleine, je me suis assis. J’ai longtemps écouté les longues pales qui tournaient dans le vent du sommet et faisaient comme un ronflement d’animal assoupi. Au pied du mât qui, vu de près, s’élevait assez haut, on avait travaillé le métal à la pointe d’un opinel pour y graver, à hauteur de visage, ces mots que je pus sans mal déchiffrer : « Je ne serai jamais si heureux que le jour où l’on découvrira cette imposture, jeu excitant et purement gratuit, sans nul doute provocateur et non exempt de risques, qui me vaudra peut-être l’anathème – mais même mort je m’en réjouirai puisque cela signifiera que certains, même conduits par des chemins de pur hasard, auront su venir jusque là et forcer le secret. » Je me suis bien évidemment demandé ce que cela pouvait bien dire, sans autrement m’y attarder. En tout cas j’ai compris que je visitais une contrée de l’âme, où les êtres, y compris les plus désireux de présence humaine, avaient quelque chose d’insaisissable.

Puis j’ai poursuivi mon voyage, longé un fleuve aux eaux épaisses, au lent débit. Et le paysage, une fois encore, s’est modifié.
Jusqu’à hier encore, suivant la même route, interminable, qui le traversait, allant cette fois-ci d’un pas égal sur son bitume pâle et défoncé, j’ai marché dans un paysage de steppe, couvert d’arbustes courts et gris, de buissons d’épineux. Puis s’est ouvert à mon regard un immense plateau de pierrailles balayé de courtes rafales d’un vent sec et brûlant où volaient des cristaux de sable.
Le soleil déclinant, je suis arrêté et j’ai dressé ma tente. J’ai dormi d’un sommeil profond que jamais n’ont troublé les grognements du vent ni ses griffes crissant sur la mince toile de mon abri.
Je suis parti le lendemain matin, c’est-à-dire au début d’aujourd’hui. A la première heure du jour. Ou, plutôt, à cette heure du crépuscule où la nuit se disloque, où la pénombre s’engrisaille et semble lentement tomber du ciel comme une fine pluie de cendre volcanique. Le soleil allait se lever et le froid était vif encore.
Alors qu’une légère clarté rose franchissait la barrière de l’horizon, devenant à vue d’œil une ligne de sang, puis une barre de métal incandescent, j’ai tourné le dos à la route et, suivant une ancienne piste, je suis entré dans le désert.
Devant moi, désormais, s’étendait l’océan infini des dunes et bientôt j’entrepris de gravir la première sans jeter un regard en arrière.