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Au Printemps des poètes – La Nouvelle République (04/03/18)

Poésie, peinture et lecture au château de Mosny

Publié le  | Mis à jour le 

Une belle complicité lie les deux artistes, Jean Luneau et Michel Diaz.
Une belle complicité lie les deux artistes, Jean Luneau et Michel Diaz.
© Photo NR
Pour fêter le 20e Printemps des poètes sur le thème de l’ardeur, le château de Mosny accueille le peintre Jean Luneau, le poète Michel Diaz et la lectrice Chantal Aubin, pour des moments de partage avec le public.
Jean Luneau et Michel Diaz étaient déjà là hier, avec des dizaines de toiles et de poèmes exposés, ils seront au château cet après-midi de 15 h à 18 h, puis aux mêmes horaires les samedis, dimanches et lundis jusqu’au 19 mars. Chantal Aubin sera quant à elle présente dimanche 18 mars à 16 h pour une lecture.
Château de Mosny Lieu-dit « Mosny ».

Noir – Claire Desthomas-Demange

NOIR, Claire Desthomas-Demange, éd. Musimot (2017)

Chronique publiée dans L’Iresuthe N° 41 (janv. 2018)

Lecture par Michel Diaz

« Faire son deuil » dit-on couramment. Se défaire du froid du chagrin, comme ma mère se défait du froid de la pierre scellée.
« Faire le noir ». Le noir est, en langage dramaturgique, cet espace d’obscurité qui sépare deux actes, deux tableaux ou deux scènes, intervalle où le temps se suspend, ou se concentre et se dilate, où se joue quelque chose dans l’ombre. Faire le noir en soi, l’éprouver. S’y perdre et s’effacer. Disparaître à soi-même et au monde. Effacement ou dilution de l’être face aux grandes questions ou aux grandes angoisses – le sens, la fin promise à tout et à tous.
S’il n’est pas celui des peurs de l’enfance, celui où l’on soupçonne que nous guette quelque danger, celui aussi du froid de l’âme, le noir peut être celui de la nuit où l’on cherche à se réfugier, celui du fond secret de nos pensées, ou encore celui où, espère-t-on, se dissolvent chagrins et détresses. Pénombre rassurante comme celle, protectrice et tiède, des eaux premières, ou celle aussi hospitalière où se ravive une force intérieure et s’annoncent d’autres possibles (ce que l’ombre éclaire et que la lumière du jour obscurcit), dans l’attente que s’ouvre la porte de cette ombre amie:
elle cherche la nuit
croit qu’elle lui répond
bien plus que le jour
et que son peu de soi
pourra y exister
dans la sérénité.
C’est ainsi que commence le texte de Claire Desthomas-Demange, texte où le « elle », le « toi », et le « je » ou le « moi » s’accompagnent, quelquefois se confondent, semblent (et j’en ai fait le parti-pris de ma lecture) ne faire plus qu’un « nous », au-delà, ou plutôt en-deçà de ces pronoms trop personnels qui séparent et divisent. Ce petit livre, Noir, commence par ces mots qui évoquent le retrait de soi, en soi, ce repli dans le noir qui nous tente quand on veut panser sa douleur. Ces mots, son peu de soi, que l’on retrouve dès la strophe suivante, son peu de soi s’épuise, ne peuvent que me rappeler le texte de Michel Bourçon (éd. La tête à l’envers, 2016) intitulé Ce peu de soi, proses dans lesquelles le poète poursuit une longue méditation sur le simple fait d’être là, dans son corps et sa tête, conscience prisonnière d’elle-même, qui tourne entre les os du crâne, traversée de pensées obsédantes, traversée d’une voix qui ne cesse jamais de parler, et descend quelquefois dans la nuit des organes mais ne s’épuise que dans le sommeil, lieu d’un silence noir où s’abolit le monde, lit d’une anesthésiante paix. Ce peu de soi, que ce soit celui de l’auteure ou ce peu qui survit de l’esprit de sa mère, c’est un corps qui gravite dans l’imperceptible, qui pèse peu, fait peu de bruit, ne s’accommode que de son allègement. Pourtant ce corps a une voix, qui, lorsqu’elle s’habille en mots, affleure en même temps qu’elle épouse précisément le point de contact avec les choses, avec l’instant. Car il y a, dans ce tourment (perpétuel assurément pour quelques-uns), et cette hésitante consolation à la perte, l’espoir d’une communion sereine avec le monde qui émerge çà et là, mais s’avance d’abord comme une promesse à soi-même:
je deviendrai moi-même
j’accomplirai l’espoir
[…]
de cette nuit jailliront mes envies
amies de la sollicitude
sans que jamais mon cœur s’écorche.
Car il s’agit de se rejoindre et, dans le même mouvement, de rejoindre aussi l’autre, fût-il ou fût-elle disparu(e) et plus largement l’univers entier, dans une posture volontariste:
je peux écouter le silence
la gamme claire des instants
qui se joue dans la transparence
où peut renaître le souffle
[…]
et que je peux recommencer.
Car il s’agit bien, dans ce texte de Claire Desthomas-Demange, de « rejoindre » – soi et le monde – de dire ce qui est fendillé, brisé, de tenter une réparation, sans illusions naïves cependant et prétendument satisfaites, humaines donc, mais de composer avec la réalité de la mort et avec le mystère d’être là, de renaître:
une partie du ciel
se mire dans le lac
sans nulle ride bleue
[…]
le passé est léger
une mer tranquille
où je ne tangue plus.
Ne plus tanguer, c’est bien cet exercice difficile auquel nous condamne la vie, exercice jamais tout à fait accompli puisque
quand vient le crépuscule
je cherche d’un dernier regard
la lumière qui s’éteint
et je me sens mourir un peu.

« La poésie, déclare le poète Alain Freixe dans un entretien, a le devoir de nous redresser. » Et il entend par là que se dispensant de tout discours philosophique et intellectuel, ou de la précision du concept, elle se doit d’aller à l’essentiel de ce qui interroge notre relation au monde dans ce pur sentiment « d’être là » que Rousseau, regardant le ciel, écoutant le flot battre le flanc de sa barque livrée à la dérive, et s’abandonnant à l’oubli de soi, désignait par les si simples mots de « sentiment de l’existence ». C’est à ce sentiment que veut aussi nous rappeler Claire Desthomas-Demange dans Noir. Mais goûter
la nuit et le jour dans la transparence
tous deux au grand jour et
simplement vivre
sans que son cœur cogne
réclame que l’on fasse la démarche de se rassembler, cet effort de soi dans cet élan vers « l’autre » qui
murmure sa renaissance
dans la ouate du silence.
C’est ainsi que l’on « se redresse », retrempant sa raison de vivre dans ce qui, au-delà de la mort et dans sa pensée apaisée nous réaccorde à
cet écho d’étoiles
force du mystère
et au vent (qui) se lève sur la terre des jours. Pourtant ici, qui sourd des pages, une intranquillité se dit, transpire; pour autant, disais-je plus haut, nulle métaphysique ni intellectualisation, plutôt un pigment particulier sur le papier, qui affleure et donne cette coloration d’une grande douceur, comme celle de cette nuit radieuse (qui) porte sa présence. Car c’est aussi dans le sentiment de l’absence, l’épreuve de la perte et l’espace du deuil que l’amour se réarme contre la lumière sombre et la prière vide, et contre le silence des oiseaux et l’insoluble attente, pour peu que l’on reste attentif à l’aube aux pieds de brume et à
la furtive lumière
fugue fragile sur le champ de fleurs.

Ce pudique et émouvant hommage que Claire Desthomas-Demange rend à sa mère disparue est ce qui, dans ce texte, nourrit de sa sève ce si peu apprivoisable « sentiment de l’existence ». C’est ce que plus haut j’appelais « l’essentiel », et que seule la poésie au plus près de ce peu de soi, offert dans son dépouillement, jusqu’aux limites de sa nudité, est en mesure de traduire.

Michel Diaz, 13/01/18

Un navire de papier – Michel Diaz – Laurent Dubois (avril 2017)

UN NAVIRE DE PAPIER – Editions Cénomane – 2017

Michel Diaz, textes – Laurent Dubois, photographies

LE LIVRE :

Chaque entreprise se construit un monde unique et singulier.
Arjowiggins ne fait pas exception. À Bessé-sur-Braye, cette imposante usine de fabrication de papier se pare elle aussi d’une couleur qui lui est propre, née de l’indéfinissable alchimie créée par la configuration des lieux, la nature de l’activité et le travail des femmes et des hommes qui maintiennent le cap de ce Navire de papier.
Dans ce livre, Laurent Dubois et Michel Diaz tentent de restituer ce qui émane du gigantisme des machines, réglées au micron pour produire à très grande vitesse la blancheur diaphane du papier, de témoigner de la présence fantomatique des corps au travail, de traduire le bruit, la poussière, la chaleur, l’humidité…
Dans cette confrontation se révèlent non seulement le portrait d’un processus industriel, mais aussi une réalité qui ouvre sur un imaginaire du travail paradoxal et poétique, et sur nos questionnements les plus intimes.

Extraits du texte :
[…] Mais, vu de l’extérieur, et en se faisant ignorant de toute fonctionnalité des lieux, ce monde mécanique, assemblage insensé de cylindres d’acier, de tapis déroulants, de poutrelles, de câbles, de tuyaux, de ce qui malaxe et écrase, découpe, enroule, bat son rythme effréné de cœur sans état d’âme, ce monde, pense-t-on, n’est pas bien éloigné de ce qui peut nourrir l’imagination onirique, laquelle, dans la légitimité de sa démarche, pourrait revendiquer de résider dans telles connexions secrètes entre mécanismes du rêve et mécanique industrielle, entre outils fonctionnels (dont les arcanes nous échappent) et machinerie propre à l’activité du rêveur.
Et c’est alors, autorisant de telles connexions entre les éléments de la réalité concrète et les images et les mots, cette langue que s’est forgée le rêveur éveillé (qu’il soit photographe ou poète) que peut naître, de toutes choses, ce qu’on appelle « poésie ».

 *   *   *

[…] Pour d’autres, ce sont peut-être l’eau des sources, les monts de l’enfance, la noire transparence du calme, son immensité limpide, l’œil à tout endroit aspiré dans la splendeur du sombre, c’est peut-être aussi cette force, la force des solitudes d’antan, qui fait que le regard se pose, se pose longtemps sur les choses.

Pour ceux d’ici, ce sont le vacarme de ces machines qui tournent jour et nuit, broient et mâchent le temps, et recousent les heures les unes aux autres, et les gestes précis, répétés, assurés à leur tâche, oui, c’est sans doute tout cela qui donne à ceux qui œuvrent, ici, dans cet espace d’existence où, travail accompli, on les rend à eux-mêmes, le désir de réconcilier soleil et silence, parole et sommeil, effort et plaisir, un autre sens au vivre avec, en arrière-jour, ce gémissement de la peine à s’accorder chaque matin au monde et à ce qu’il en faut partager.

*   *   *

[…] On aurait bien envie de désigner ce que ces images contiennent comme des « fragments de pénombre », ou des « fragments nocturnes », ou des « fragments du réel pur » volés, comme dans la caverne de Platon, à ce qui apparaît d’un jour dont on ne peut jamais directement regarder le soleil. Mais peut-être aussi bien, rassemblant tout cela, comme des « fragments de mémoire ».
Car ces lieux, si l’on est simplement visiteur, nous invitent à une expérience particulière dont les multiples déclencheurs sont autant d’éléments de nature variable: souvenirs de lectures, de dessins, de tableaux ou de films. Autant d’images resurgies, déposées à fleur de mémoire et qui tout à coup nous font signe.

Et c’est là, tout à coup, à travers le filtre des yeux, telle réminiscence des architectures de Piranèse, ou telle description d’un roman de Conrad et le boucan fiévreux où se sont emballés les moteurs, à moins que ce ne soit telle scène des Temps modernes où Charlot se retrouve happé par les mandibules d’une machine dont on soupçonne que l’absurdité pourrait bien cacher une vie secrète.
Dans tous les cas, ces éléments du souvenir, images assez saisissantes pour qu’elles demeurent aussi nettes dans nos mémoires, provoquent le même sentiment de force et de sourde inquiétude.

C’est pourquoi, en effet, pénétrant dans ces espaces de travail, on ne peut qu’éprouver ce que l’on éprouve dans les lieux « forts » où l’humain se retrouve à interroger ce qu’il a pu construire pour le maîtriser mais qui, le servant, le dépasse, et parfois lui échappe (le brûlant dans ce cas au feu de Prométhée).

*   *   *

[…] On dévide son fil d’Ariane pour avancer plus loin, encore, sous un ciel de poutrelles qui quadrillent le jour.
Marcher, ici, c’est se confier à un égarement qui seul pourrait repeindre d’indécis les envers du décor. Guidé par ces deux seules et uniques lueurs qui ouvrent sur le jour et la nuit de la rêverie, l’autre pente du lent regard, son indissociable versant.
On peut alors, sans mal, imaginer quel piège ou quelle créature nous attend, accroupie à l’angle d’un mur, au détour d’un couloir.
On entend respirer quelque chose, venu d’on ne sait où, d’on ne sait quelle île lointaine. Venu peut-être aussi de ces régions obscures de la peur, où rien ne moisit, ne fume ni ne rouille, mais survit à tout et traverse les nerfs, les poumons, les planètes, saisit au creux de l’estomac, jusqu’au centre du cœur.

C’est aussi une sorte de voix sans mots, de grondement. Une rumeur qui monte de très bas, d’en dessous. De l’indescriptible désordre du monde et d’un infini de visages dont le regard de quelques-uns, croisés, ne serait-ce qu’un bref instant, nous rappelle soudain à ces lieux où les choses ont repris leur place et les hommes la leur, sans autre certitude que le mince fil du présent.
Des hommes dont les jours, les gestes et les corps sont comme les témoins vivants du long voyage silencieux, et de la terrible lenteur de la vie.

  *   *   *

[…] On pourrait quand même se demander: l’homme, qu’est-il encore, ici, au milieu d’un orchestre jouant en même temps de tous ses instruments, donnant cet opéra dont le bruit enfiévré déferle, dressé comme la mer contre une forteresse, quand tout s’anime, se déploie et se referme en un même et puissant mouvement ?

On pourrait légitiment se le demander.
Au-delà de ces murs, la terre existe-t-elle encore ?… Qui sait, la fin des temps viendra peut-être ici, est peut-être advenue, aux extrêmes limites de l’océan, ici, sur cet archipel de hasard, son dernier îlot habitable.
On imagine le déchaînement des éléments où la terre va s’engloutir.
L’homme disparaîtra, lui le passager clandestin, l’invité de la dernière heure ?… S’en ira sur la pointe des pieds, après avoir, d’un peu de poésie, coloré l’air et l’or du temps, et laissé son intelligence aux machines. Qui se passeront désormais de lui.
Feront, sans lui, un livre qui racontera son histoire, et où il sera dit que l’homme est né de l’imagination négligente d’un dieu qui, d’un poème trébuchant, le froissant dans sa paume, fit une boule de papier jeté à la corbeille.

Éditions Cénomane – Le Mans
80 pages, format 21 x 26 cm, à la française
Textes de Michel Diaz, photographies de Laurent Dubois
Préface de Bernard Giusti
Genre: livre d’art/poésie
Prix public à parution : 25 euros TTC
ISBN 978-2-916329-71-0

Fêlure, Le Cœur endurant – Chemins de traverse N° 50

FÊLURE et LE CŒUR ENFURANT, lecture par Gabriel Eugène Kopp, Chronique publiée dans le N° 50 de Chemins de traverse (juin 2017).

Inscrit Au Vital du Diaz : Ce produit des laboratoires Musimot est :
une ordonnance,
une prescription
une thérapie pour les mal-respirants aigus ou chroniques francophones ! Cible potentielle : 274 millions de patients dans le monde !
Michel Diaz nous offre là un soin profond et efficace pour tous ceux qui auraient des difficultés d’être avec l’air qui entre et avec l’air qui sort. L’air et la chanson, évidemment ! Respirer est le maitre mot de ce livre. Chaque syllabe de ces versets (oui, qu’on les apprécie ou pas, il y du Claudel et du St John Perse dans cette composition), chaque syllabe est pensée, pesée et ressentie pour être dite à haute voix. Déclamez Fêlure, récitez-le, vous entendrez. Normal, le docteur Diaz, c’est un homme de théâtre.

Pas un pet de travers !
Cet ouvrage est une performance extraordinaire : un contenu irréprochable joint à une beauté formelle que Musimot a produite font de ce petit recueil un besoin, une nécessité, une solution, une délectation.
Alliez la douceur du toucher et le format, le grain du papier et la mise en page offerts par une éditrice chevronnée et subtile à la balance à trébuchet du diamantaire Diaz et vous aurez cette pépite. Cette panacée.
Moi qui ne suis d’ordinaire pas tendre pour la poésie contemporaine, je me vois et je me lis obligé de retenir mon acrimonie. Mais je ne souffre pas de le faire, je souffle…
« Respirer seulement me fut, pendant longtemps, une souffrance de presque chaque instant.
Mais j’avançais ainsi… Souffle sans voix qui bée, voix qui, souffle coupé, bégaie, soulevant à chaque syllabe ses pelletées de terre, remuant aussi sur la langue ses tonnes de graviers. »

Enfin, je reprends haleine
Et là où chez d’autres auteurs j’aurais eu les pieds pris dans les pieds mal ajustés et déjà trébuché ; là où dans bien des recueils j’aurais été, le nez dans la poussière, étouffé de souffreteuses grossièretés, suffoqué d’inélégances déséquilibrées, Michel Diaz me permet de rester debout, d’aller bon train sans m’essouffler à travers les pays de ses enfances et les messages de ses jours, par-dedans une sensualité évoquée qui résonne au fond de mon âme.

Ménage
Ce bouquin doit figurer sur votre bureau, sur votre frigo, sur vos étagères, dans vos poches. Et au cas précis où la modernité bousculée vous couperait le souffle, posez vos pattes dessus ce livre, laissez sa douceur et sa douceur et sa caresse, et son chant et son chant et son chant et son chant, et son rythme vous offrir les quelques secondes de respiration nécessaires à poursuivre votre route, ou à vous asseoir pour attendre tranquillement la fin de l’angoisse…

Lire
« Un corps léger, de peu de signifiance, débarrassé du plomb de mes organes et s’avançant comme une danse dans le ciel ouvert.
Un corps flottant dans la lumière en brumes, pareil à un éclat de rire du soleil après la pluie. »

Posologie
À utiliser sans modération.

Le Cœur endurant

Michel Diaz ne fait pas que jouer avec les mots : la rigueur de la composition de ce recueil ne fait aucun doute. La force de ses évocations nous gagne à nouveau, — il nous y a habitués — le sens de son dire nous appelle : c’est normal, Michel Diaz est un poète et sa tâche de poète il la fait bien !

J’ai rarement eu l’occasion, sauf parmi les plus grands (il en est peut-être un) d’admirer le travail scrupuleux auquel un poète, plus que tout autre écrivain doit se livrer. Avec Le Cœur endurant, publié dans cette superbe collection « Poésie », chez l’Ours Blanc, l’auteur m’a emporté vers son univers de la facture d’instruments qu’est sa poésie : cent fois sur le métier il a dû remettre son ouvrage.

La spontanéité ? Qui a prétendu que façonner son œuvre dénaturait l’émotion ? Assez de fadaises cossardes et vaniteuses sur l’improvisation et le premier jet qui serait plus véritable. Vomir serait-il plus positif que digérer ? À l’authentique pelleteur de nuages s’échiner ne fait pas peur : pris entre le souci de respecter son âme et son projet et de rendre le tout lisible, il lui faut de la force et une habileté à construire, et détruire, et construire… Endurance.

Dans ce recueil, rien de faible et rien d’abandonné sans élaboration. Jusqu’à la fin, Diaz est sans imprudences ni impudence.

Mais je m’éloigne de mon propos : l’ouvrage m’a emporté et plu. C’est un fait… Et m’a donné un cœur qui parfois me fait défaut. Non, il y a plus osé, et plus périlleux dans ce texte : il y a du courage !

Comment appeler autrement le fait qu’un homme de théâtre aussi reconnu que lui, s’aventure à vider sa partition, son scénario, de quasiment toute ponctuation !

Certes, ses vers sont si bien articulés que la ponctuation peut être considérée comme secondaire (sauf aux endroits où l’intelligence du verset le réclame pour éviter équivoques et approximations), mais un vrai poète ne laisse rien au hasard : j’ai perçu dans ces pages qu’il avait fait un choix lucide et structurant ! Les quatre premiers chapitres de ce recueil sont de cette veine.

Pierre Reverdy disait : « Chaque chose est à sa place et aucune confusion n’est possible qui exigerait l’emploi d’un signe quelconque pour la dissiper. Chaque élément ainsi placé prend plus rapidement et même plus nettement dans l’esprit du lecteur l’importance que lui a donnée l’esprit de l’auteur. »

C’est le cas ici. Et c’est un coup de force : Diaz nous impose, à son habitude, la voix haute ! La voix haute oblige à la respiration, la respiration, c’est la ponctuation, c’est l’auteur, c’est le lecteur ainsi guidé dans l’intime du poète ! Mais Diaz nous fait aimer les vraies chaines de la poésie.

« … 

caresser 

le velours de la nuit

d’un mot    de l’autre    y

entendre marcher le silence

à pelage de fauve

… »

La quatrième partie du recueil est bien souvent plus sage dans l’écriture. Mais c’est sans doute parce que Diaz veut y délivrer un message ne laissant pas d’ambiguïté quant à son propre avis et sa propre vie : l’auteur parle de lui, il décrit son âme, c’est poignant. Alors quel intérêt d’associer ainsi dans un même ouvrage deux rédactions différentes sur le plan formel et sur le plan du symbolisme ?

Mauvais décodage du titre de cette partie ! Au piquet, lecteur superficiel : ceci est un émargement ! Car un rêve montré d’emblée se doit de recevoir le cadre du sujet rêvant et ce cadre se nomme Pierres d’angle : il ratifie : Diaz ! La signification complète est alors : rêvez avec moi !

Le rêve d’abord, le moi en dernier, étayant ledit songe sans forfanterie, histoire qu’il se partage, et que ne disparaisse pas la signature, car il n’y a pas de rêve sans au moins un rêveur :

« … Une aube qui s’inventera un nom sous les paupières closes de la nuit, se fraiera un chemin de lumière. »

Qu’il partage son rêve intime ou sociologique, c’est un risque que prend un auteur. Qu’il en assume la paternité, qu’il soit la « pierre d’angle » de son rêve, quoi de plus normal.

Gabriel Eugène  KOPP

Lichen, revue de poésie – N° 12 et 13 (février, mars 2017)

Michel Diaz, deux textes sans titre extraits de la suite Dans l’inaccessible présence (inédit) , publiés dans les numéros 12 et 13 de la revue Lichen. 

 

 

 

Tous ces mots
la plupart inutiles

Juste pour déplacer
l’ombre un peu
l’ombre trop lourde
qui écrase

Juste pour avancer
un peu plus vers là-bas
sur un chemin d’abîme

Juste pour
essuyant la vitre et
la glace sans tain des années

entrevoir la clarté du fanal
dans la chaleur duquel
comme une flambée brève
un fagot de sarments

a brûlé la maison
de l’enfance

* * *

Nuit trop lucide
La vie bat
sous l’écorce des heures

Elle bat
simple à fleur de temps
et s’use lentement
s’éloigne à pas de neige

La mémoire
est une chemise froissée
longtemps portée
et qui encore le sera
jusqu’à la déchirure

Mais voilà la nuit
qui s’écarte un peu
pour nous laisser passer
nous laisser retrouver
la première étoile du jour
et le chemin de l’aube

Quand la rumeur
du monde nous rejoint
nous regardons monter
la flamme du soleil

et nous étonnons d’être encore