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L’Offrandes des lieux – Jean-Pierre Boulic

L’Offrande des lieux, Jean-Pierre Boulic (La Part commune, 2021)

Lecture par Michel Diaz

         On ne prête pas toujours assez d’attention aux exergues. Tout autant que le titre (et celui-ci contient le si beau mot d’ « offrande »), ils sont quelquefois la subtile clé qui nous permet d’ouvrir plus aisément la porte derrière laquelle l’auteur a rangé tous ses mots La double citation qui ouvre le recueil de Jean-Pierre Boulic, L’Offrandes des lieux, synthétise on ne peut mieux l’ambition de cet ouvrage. Ambition esthétique autant que morale puisque ici sont simultanément convoqués les mots de Baudelaire à propos des poèmes en prose de son Spleen de Paris, et une pensée de Blaise Pascal. On sait donc, dès l’entrée de ce livre, que l’écriture y sera conduite par le rêve d’un retour aux (presque) « origines » de la prose poétique, comme un défi à relever, dont l’enjeu n’est pas des moindres, à savoir « le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience, » Quant à la phrase de Pascal, « Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner », elle met aussi assez haut la barre pour que le poète s’emploie à ne pas la trahir. Mais il nous suffit d’ouvrir ce livre, presque au hasard des pages, y lire (que) Tu n’es pas sans espérance, celles que laissent paraître les bribes de sa réalité, que l’on approche subrepticement à la frange des mots écrits à l’encre du cœur, pour se persuader que ces proses fluides et musicales sont ce que le poète écrit d’abord avec « l’encre de (son) sang », et qu’il nous propose d’explorer un double territoire, profane et spirituel.

         L’Offrande des lieux se compose de quatre sections aux titres évocateurs de leur contenu : 1. Morsures, 2. Lueurs, 3. Images, 4. Souffle dont nous essaierons de montrer quel fil directeur les conduit, qui assure à l’ensemble des textes, disparates a priori, sa solide et profonde  unité.

         Ce livre, qui creusera, de phrase en phrase, les thèmes chers à Jean-Pierre Boulic, commence pourtant, en notes basses et sourdes, comme un De profundis. Notes que viennent colorier, en contrepoint tonal, le passage furtif d’une bergeronnette aux ailes bleu noir, le cri cramoisi d’une gorge de bouvreuil, quelques timides fleurs de chèvrefeuille, ce qui s’obstine à persister dans la combe des souvenirs, le groseillier sauvage, les arums, le camélia, les petites fleurs de prunus, la soie de l’herbe et la veille des phares. Et ce qui s’obstine à survivre dans l’encre d’un cahier qui dit sur les lignes, l’élagage de l’âme, ses loques de lacunes, la vanité

         Attardons-nous sur cette première section, la plus singulière. Le ton de ces premières pages est sombre car, ainsi que l’écrit Pierre Tanguy, « Que dire quand les années défilent et que le temps presse ? Sans doute regarder un peu plus qu’avant dans le rétroviseur. » (Bretagne actuelle, 23 mars 2021) Le ton est sombre, assez inattendu chez un poète comme Jean-Pierre Boulic dont la démarche poétique est depuis si longtemps celle d’un homme en quête de lumière et de sérénité, un homme qui jamais, contre tout, et en dépit de tout, ne cesse de chanter, comme le dit la quatrième de couverture, son « enchantement d’univers : laisser respirer la matière et l’esprit dans le souffle invisible du poème – sa présence – , dire le mystère qui habite chaque personne, chaque chose, la chair de chaque événement, la terre, l’océan et leur au-delà, la vie à vivre, à embrasser de tout cœur, une vie à aimer, partager et dont le secret ne s’épuise. »

         Le ton est sombre, certes, souvent mélancolique, et le monde décrit dans ces proses parfois crépusculaire, mais pourquoi s’en étonnerait-on puisque « regarder dans le rétroviseur », c’est aussi faire le bilan des expériences d’une vie, semée d’épreuves, de souffrances cachées, de douleurs causées par la perte et la séparation d’avec ceux que l’on a aimés, et traversée par les chagrins, les doutes, les incertitudes, les désillusions…

         Surgit un paysage de novembre, l’évocation d’un train qui s’enfuit dans la brume d’une saison humide, que l’on peut lire comme la métaphore de nos vies qui défilent aussi trop vite, laissant derrière nous les wagons rouillés de nos ans, qu’en nous des souvenirs se glissent vertigineusement, que sous leur écorce résonnent blessures, songes et désirs, poids des heures de solitude, ombres et énigmes, sons des cœurs qui végètent.

         Puis s’invite, plus loin, la poignance du temps de l’enfance, livrée à la désolation d’une maison déshabitée : La grise mansarde craque de souvenirs. Les poutres reposent de poussière. Les lattes su sol sont grignotées de crottes de souris et de brins de paille. Nostalgie de tous ces hiers dont la mémoire s’efforce de sauver quelques bribes de souvenirs : Bruits évanouis, désirs calcinés, mélancolie… en dépit de tout, solitude du regard d’enfant encore émerveillé par les brins de bruyère d’une bien lointaine fin d’été.

         Le temps pilé d’une existence, la souffrance et la solitude des laissés-pour-compte de la vie, dont le cœur est blessé par l’indifférence du monde, ceux-là au cœur si pauvre si usé par les soupirs, ceux dont le cœur s’émiette pour se calfeutrer dans un galetas d’ombres, c’est de cela aussi que nous parle Jean-Pierre Boulic. Comme il évoque encore la vieillesse et la lugubre impasse où elle trouve si souvent son unique voie de garage : Dans les hospices tristes jours qui fuient. Heures de ne savoir que faire, ni bien ni mal. L’ennui s’empile, en tunique décolorée tachée d’ombres, tassé sur fauteuil roulant. La vieillesse et ses maladies qui jettent parfois l’être dans l’exil de lui-même : Où es-tu qui parais emmurée ? Tu sembles ne plus comprendre ce que tu évoques. Hésitante tu dis une brève lueur d’un passé lointain. (…) Ta langue cherche des mots, des mots qui ne viennent pas ; seuls émergent parfois un brouillard de faits disparates, un bref souvenir, un disparu.

         Pages très baudelairiennes serait-on tenté de dire, dans leur attention aux pauvres, à certaines « petites gens », à leur détresse affective et physique et à leurs humbles gestes (« Assommons les pauvres », n’est chez le chantre du spleen qu’une attitude cynique de dandy désespéré par la laideur d’un monde qui n’a jamais su réparer la faute originelle). Allez, osons encore soutenir la comparaison avec Baudelaire (en dépit des différences fondamentales qui, par ailleurs, opposent ces deux poètes) en citant ces phrases de Jean-Pierre Boulic : Ville au monde ville aux amours éphémères tu as oublié ton nom. Comme un non à l’amour. Je me lamente du capharnaüm de tes abominations, ton corps ensorcelé et souillé, jamais rassasié. Comparaison justifiée, pensons-nous, quand on se rappelle que pour Baudelaire la ville apparaît comme l’espace même de la modernité, avec ses ouvriers en blouse, ses fiacres, ses chiens crottés, son éclairage au gaz et son macadam, et qu’elle est un être vivant accordé à l’âme du poète par une évidente correspondance puisqu’il y erre en témoin curieux, perdu dans la foule et fasciné par le spectacle insolite de la rue. Mais la ville « énorme » est un univers chaotique où le monstrueux s’insinue dans le quotidien familier. Et voilà les mots de Jean-Pierre Boulic : Tu arbores souvent l’impudeur, laissant traîner tes charmes à la convoitise, comme une fille, toi que j’aime. (…) J’entends mensonges et violences dévorant ta solitude, tes pensées corrompues. L’argent a doré les murs de tes palais. Les élus te font cortège.

Pages aux accents baudelairiens peut-être, encore, dans leur dénonciation de la figure emblématique et multiséculaire de de la Renommée, dont Baudelaire nous offrait déjà un pastiche dans ses poèmes en prose. Renommée, goût du pouvoir, de la notoriété, des artifices du paraître, qui ne peuvent être satisfaits qu’en se prostituant, c’est-à-dire en cédant aux appels de toutes les compromissions, en se vendant au risque de « perdre son âme ». Ceux-là, écrit Jean-Pierre Boulic (et on penserait volontiers aussi à certains portraits de La Bruyère), ont une frimousse qui s’affiche délibérément là où il s’agit de paraître. (…) On les voit le plus souvent en compagnie des clercs édiles notables mains toujours propres parfois fiévreuses propos disponibles. Ils disent ils disent… Leur langage sirupeux colle aux oreilles. Ingrats sots avec des crocs effrontés et cupides ils assouvissent leur envie de pouvoirs avec les pauvres assoiffés de justice qu’ils utilisent comme ils l’entendent. Et Jean-Pierre Boulic sait hausser davantage le ton quand il veut dénoncer la valse farcesque des « puissants ». Citons-le ici longuement : Piédestaux, tribunes, avant-postes, premiers rangs, honneurs et considérations, ministères, préfectures, vitrines, réceptions, lieux prisés des bourgeois et notables autour d’abondants buffets vite dévalisés. Ça boit, ça bave, ça parlemente, ça négocie, ça frime, ça séduit, ça trompe… affaires et réputations, ça louvoie, fait semblant, laisse la meilleure part au jeu du malin. Ça ressasse et ça ment.« Morsures », nous annonçait le titre de la section une, du temps et de la vie, mais aussi celles de l’indignation contre un état des choses dont il est tout autant du devoir de l’écrivain de travailler à rendre compte.

         « Bilan », « expériences de vie » écrivions-nous plus haut. En effet, les poèmes en prose qui composent cette « offrande poétique» jalonnent, pour beaucoup d’entre eux, le parcours personnel de l’auteur et font le ciment de l’ouvrage. A travers ces textes, sans que rien ne s’impose jamais des contraintes de l’exercice, se met en place une chronologie.

         Né avec la guerre, en 1944 (La guerre t’a vu naître, écrit-il), c’est de cette époque qu’il ramène ces images de sa première enfance : La guerre avec ses roses tickets de pain et le marché noir de quelques-uns. Tes premiers pas se sont ébauchés au long des murs disloqués et noircis des maisons brûlées, des trous de bombe. La ville en ruines avait vu passer l’ombre de Barbara. Et plus loin : Noël, c’était un livre et une orange dans les sabots (…) tu attendais les nuages. Puis c’est l’adolescence : Tu avais quinze ans, enfance de la sève, arôme des écorces. Un autre repère chronologique est celui de son voyage d’appelé au service militaire dans un wagon où s’entasse un air nauséabond, et de ce jour levant, à l’entrée de la casernese dressent les couleurs du régiment de tirailleurs algériens. Alors, pour celui dont la vie s’enchante d’un songe, ce seront les longues heures à scruter de (sa) guérite les étoiles gelées et les longs courriers, le désir d’accomplir un autre voyage et de saisir, d’une pensée, la main de l’océan, le silence de sa voix, le geste de ses rivages.

         Années de formation dans lesquelles s’inscrit une rupture forte que résume ainsi Pierre Tanguy : « Averti en songe de quitter le lieu où il vivait pour se rendre au bout du monde, fuyant la gloire éphémères des réussites incertaines après en avoir secoué la poussière de ses pieds, il se retrouve face à l’océan dans le sarrau des brumes, sur une terre où l’aria de la beauté palpite à tous les vents. »

         Années de formation et de quête de soi, dans laquelle l’homme se trouve ou, plutôt, trouve le chemin qu’il se doit de poursuivre, renonçant à toute ambition qui l’en détournerait ou qui l’égarerait sur des voies impossibles : Tu rêvais d’édifier une cathédrale poétique. Un retournement de pensée, tu ne sais, s’est imposé. Doucement. Une réalité bien plus humble a laissé entrevoir autre chose. Tu t’es alors senti appelé à écrire de petits poèmes. Ce qu’il fera, écrit encore Pierre Tanguy, « grâce à des rencontres décisives, à commencer par celles de Charles Le Quintrec dont on devine la présence dans ce livre. Mais il y aura aussi, entre autres, celle de Jean-Yves Quellec, voisin en Pays d’Iroise, ou encore celle de l’éditeurYves Landrein. »

         Souffle est le titre de la quatrième partie du recueil. Mot essentiel, comme l’est celui de lueur qui donne le sien à la deuxième. Mots sur lesquels prennent appui le plus clair de ce que Jean-Pierre Boulic travaille à nous transmettre. En effet, le souffle et la voix sont le medium des mots, ce qui leur donne chair ; voix qui choisit les mots en fonction de l’ampleur ou de l’étroitesse du souffle : mots qui ouvrent les portes du dire, esquissent, même tâtonnant, le trajet du prochain poème, éclairent et balisent le chemin de la poésie que cette même voix, en les réinventant, ne cesse de nous donner à découvrir et à comprendre, élargissant toujours ainsi nos horizons. Car les mots sont tes pas nous dit le poète, des gestes sans alarme, des gestes de tendresse, de compassion, de bonté, de douceur et d’amour.. Et le chemin de poésie, écrit-il plus loin, consiste à vivre l’instant sans spéculation ni manipulation à voir ce qui te dépasse la beauté de l’inaccessible que porte la chair de chaque jour. Et le dire de cette rencontre est une parole qui t’habite venant de si haut quand tu te penches vers les paysages intérieurs de l’homme.

         « De profundis (clamavi)» avons-nous écrit au début de ce texte ? en utilisant ces termes qui désignent une œuvre musicale en un mouvement unique, conçue pour un chœur d’hommes, et bâtie sous la forme d’une phrase mélodique simple allant de manière croissante vers un point paroxystique. Termes du lexique musicologique, certes, mais qu’il ne nous paraît pas déplacé d’utiliser pour parler de cette Offrande des lieux : œuvre qui, montant par paliers de la mi- pénombre des premières pages, parcourt une vie homme. Œuvre conçue pour et par un cœur d’homme, bâtie sous la forme de phrases mélodiques qui se rejoignent en une seule dans le même ruisseau poétique, allant de manière croissante vers ce point de lumière qui, malgré la détresse, le désenchantement, l’indifférence, nous dit l’éblouissement de la création, le soleil des mots. Et Jean-Pierre Boulic d’ajouter à la fin de cette page, en homme de foi et d’espérance : Tu sais désormais qu’il faut toute une vie pour mourir. En attente de résurrection.

         Et c’est bien cette lumière que le poète évoque à la fin de son livre, celle qui ne nous est jamais définitivement acquise, qu’il nous faut sans cesse chercher et constamment entretenir, celle-là qui pénètre en gloire à travers le vitrail : Le soir tombe au pied de la rosace transfigurée par le couchant. Instant béni venu d’un ciel sans nuage. Cette lumière de vie et d’amour que l’on ne peut véritablement recevoir que dans le silence de l’émerveillement.

Michel Diaz, 17/042021

A propos de Jean-Paul Bota

A PROPOS DE JEAN-PAUL BOTA

Note de lecture à paraître dans un prochain numéro de Diérèse.

On ne peut lire qu’avec grand intérêt et profit la riche étude que Bernard Pignero a consacrée à Jean-Paul Bota dans le numéro 79 de Diérèse. Evidemment aussi les textes de ce dernier qui y sont publiés sous le titre de La nuit est tombée à midi – Itinérances (Chartres – Airaines) – Triptyque, textes qui ont mis en branle les impressions de lecture que je livre ici.

Ces réflexions, que je me décide à laisser musarder sur ma page, seront d’un bien moindre intérêt que celles de Pignero, et c’est sciemment que je les formule sous la forme de « brouillon mental » puisqu’elles n’ont d’autre vocation que celle d’une « prise de notes » de ces impressions de lecture, vagabondes, purement subjectives, libres de toute volonté d’analyse littéraire ou de « démonstration ».

Le mieux est que je prenne d’abord appui sur cette citation d’Henri Michaux : « Je ne sais pas faire de poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. La poésie, qu’elle soit transport, invention ou musique, est toujours un impondérable qui peut se trouver dans n’importe quel genre, soudain élargissement du monde. Sa densité peut être bien plus forte dans un tableau, une photographie, une cabane. Ce qui irrite et gêne dans les poèmes, c’est le narcissisme, le quiétisme (deux culs de sac) et l’attendrissement assommant sur ses propres sentiments. Je finis par le pire : le côté délibéré. Or, la poésie est un cadeau de la nature, une grâce, pas un travail. La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. »

A tort ou à raison, mais intuitivement, une bonne partie de ces phrases, me semble assez bien correspondre (sans que je cherche à établir la véracité de ces impressions) à la démarche d’écriture de J.-P. Bota et à l’esprit qui la conduit, ce que j’en crois saisir, ce que j’en éprouve en tout cas et qui peut-être ne relève que de ce que j’y projette.

J’ai soumis cette citation à quelques correspondants poètes, à l’occasion de  nos échanges, et cette citation de Michaux a été loin de recueillir leur unanimité, très loin de là ! Je dois pourtant avouer que moi non plus, à l’instar de Michaux, je ne trouve pas toujours de poésie dans les poèmes que je lis, que j’ai quelquefois du mal à les lire quand ils cultivent une sorte d’hermétisme que j’ai souvent du mal à déchiffrer, que je suis moins gêné par l’expression des sentiments (je n’ai rien contre le lyrisme !) que par ce côté délibéré de faire de la poésie, de faire poème de son écriture parce qu’on est poète et installé dans ce statut.

J’avouerai humblement encore que je ne sais toujours pas très bien ce qu’est la poésie, à quoi elle tient vraiment, ce qui la définit dans son essence. Certains auteurs écrivent là-dessus des choses remarquables et, au bout du compte, je ne m’en trouve pas vraiment plus avancé, car chacun d’eux nous donne toujours les outils pour appréhender quelque chose qui, finalement, relève de sa propre vision du monde, extérieur, intérieur, de son expérience de vie, de son rapport au langage et de sa sensibilité. Car, en vérité, tenter de dire ce qu’est la poésie échappe à tout discours, puisqu’elle est multiple, d’esprit insaisissable et irréductiblement volatile.

Ce que je voulais dire, et toujours sans souci de construire un raisonnement (nous sommes, je me répète, dans « la prise de notes » de pures impressions) : J.-P. Bota est l’un des rares écrivains contemporains qui me mette en face de ce surgissement énigmatique, de cet « impondérable » qu’est la poésie. Son écriture est, certes, élaborée et très travaillée, mais elle ne me donne jamais l’impression qu’elle veut faire délibérément poésie. Elle est d’abord et avant tout écriture, travail d’écriture (comme on parle du travail de l’argile, du bois, du métal); et de ces lieux qu’il évoque, villes, places, rues, boutiques, de ces personnages ou tableaux dont il parle, la poésie exsude à travers les mots, comme malgré elle, comme malgré eux, comme exsude le sang d’une plaie et la transpiration des pores, comme le suintement pathologique d’un liquide organique, et il se produit sous nos yeux, à l’instant où on les lit, une sorte de précicipité chimique, émulsion d’images, d’impressions, d’émotions, une effervescence, une cristallisation qui fait qu’on la sent et la reconnaît, qu’elle est là, mystérieusement là, sans qu’on sache précisément pourquoi ni comment mais se révélant à nos yeux. La référence qui s’invite à moi, pour m’aider à mettre des mots sur ces impressions que je ne veux pas davantage rationnaliser : de cette écriture, filtre un « esprit » de poésie, comme la source sourd de la roche, comme de la musique de Thelonius Monk et de la foi en son travail émane une force qui le guide, qu’il exsude chaque fois qu’il se met au piano. Mais j’aurais pu aussi bien faire faire référence à Keith Jarret. Poésie qui semble naître d’« improvisations » de l’auteur, en tel lieu, tel moment, telle circonstance, des hasards du regard, des souvenirs, des rêveries, mais que la maîtrise de l’écriture sait guider sûrement le long de ses lignes de force. Je serais tenté aussi de mettre ces mots sur ces impressions : poésie-croquis, poésie-graffitis, poésie-tags, poésie-musique qui exploite/explore ses thèmes, les développe, les délaisse, les mêle, et échappe au cadre imposé par la partition, poésie-blues dont le tempo et le rythme étirent les mots comme un chant ou une litanie d’images visuelles, juxtaposées, superposées, s’associant et se contrariant, qui ne pourrait jamais finir…

         Les livres de J.-P. Bota délivrent une poésie dans laquelle l’écriture est expérience où la parole, en dépit de ses descriptions et de ses évocations d’éléments du réel (lieux, dates, événements, personnes), se risque vers ce qu’elle ignore de ce qui se tient devant, qui la tire toujours plus avant et ailleurs, de manière impromptue, comme une note de musique glisse vers la suivante que l’on n’attendait pas. C’est là, me semble-t-il, et malgré les repères précis qui balisent ces « itinérances », une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe du présent immédiat pour nous introduire par surprise dans les arrière-pays du temps ou les coulisses de notre mémoire. Instant qui est également ce qui, comme l’aube, dévoile une déchirure qui renouvelle, déprise et reprise. Entaille dans ce que l’on attendait d’une continuité, qui fait la part belle à ces déchirements qui instaurent, qui créent de la continuité dans la discontinuité comme ces eaux qui après avoir surgi s’empierrent et disparaissent avant de ressurgir plus loin, plus bas, toujours plus vives. Entaille, instauratrice de distance, aveugle, dans la mesure où c’est ce que l’on ne voit pas dans ce que l’on voit, qui nous est montré, qui finalement importe le plus. Mouvance que la presque totale absence de ponctuation rend plus fluide encore.

Ce mélange, dans cette écriture, d’éléments très concrets du réel, de réminiscences, de fragments de rêverie, de références culturelles, qui ne cède jamais, comme l’écrit Pignero « aux complaisances d’une poésie autocentrée », me renvoie (référence qui s’impose aussi à moi au-delà de tout raisonnement) à un usage de la poésie qui a passé les siècles, sinon les millénaires, qui l’apparente à celle d’Homère, de Lucrèce, à ces voix chez qui la poésie était non finalité mais moyen de nous raconter l’Histoire et les hommes, de nous expliquer ou nous montrer le monde, d’essayer d’en cerner les contours, d’en pénétrer la matière et de nous confronter à son insaisissable. La voix de J.-P. Bota est moderne dans ses accents et son usage, mais semble se moquer du temps, comme ces signes énigmatiques tracés sur les parois des grottes ou gravés dans la pierre, dont on ne sait plus trop ce qu’ils veulent nous dire, mais continuent obstinément de nous parler, de nous interroger, de nous concerner.

         Cette écriture relève de cette prose que poursuit obstinément J.-P. Bota où le rythme qui soulève ses phrases vise à l’emporter loin du corset des genres. Pour cela, ses livres valent et par eux-mêmes et pour ce qu’ils nous apprennent des hantises qui traversent la poésie de J.-P. Bota, notamment celle de notre passage dans l’espace et le temps et des traces que nous y laissons. A quoi je rajouterai volontiers que ses ouvrages ont cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout palpitants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi que nous avons tout loisir de comprendre et d’interpréter.

Michel Diaz, 08/01/2021

Cahiers des chemins qui ne mènent pas – Jean-Louis Bernard

Cahiers des chemins qui ne mènent pas

Jean-Louis Bernard

Editions Alcyone, 2020

note de lecture à paraître dans le N° 81 de Diérèse (été 2021)

         Ce sont là 54 textes d’une dense prose poétique, dont quelques-uns accueillent entre leurs lignes un poème proprement dit, c’est-à-dire en vers. Le titre du recueil semble faire écho à l’ouvrage de Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part (six chemins qui s’enfoncent dans le domaine inexploré de la pensée) ; mais Jean-Louis Bernard va faire de ses chemins sans destination préalable le moyen d’arpenter en tous sens le territoire intime de sa déambulation poétique en même temps que le lieu de son questionnement de l’écriture, questionnement et réflexion qui semblent nous proposer l’essentiel de l’art poétique de l’auteur.

         La traversée de l’arc du temps sera rude m’a dit le nocher. Il ne faudra faire allégeance ni aux promesses qui se tavèlent dans la turbulence des jours, ni à l’étreinte des apparences, pas davantage à la stridence des chemins de feu ou à quelques sagesses paresseuses.

         Ainsi commence le recueil de Jean-Louis Bernard, ces Cahiers des chemins qui ne mènent pas. Chemins qui sont, écrit l’auteur sur la quatrième de couverture, « monture de l’errance, somme de fragments et d’éclats de temps, annihilation des frontières devenues promesses d’immensité. » Chemins de vie, de poésie, de vie en poésie, sur lesquels on avance, on s’égare, on se perd, sur lesquels on revient en arrière, pour repartir encore et avancer toujours puisque, ajoute-il plus loin, « l’égarement donne à vivre à la saignée de l’instant, en bordure permanente de l’éphémère. / Les chemins qui ne mènent pas sont les seuls qui nous laissent en proie à la stupeur originelle. »

         Aussi s’engage-t-on sur ces chemins pour Partir à la recherche, et s’y risque-t-on sur le Temps des esquifs sans sillage et sans astrolabe, rameutant les vagues en dérive. Temps aussi du pas suspendu dans l’indécision de la lumière. Et, sur ces chemins de l’errance, Tant de routes vers la nuit , mais laquelle choisir ? Car on n’avance, en cette terre de poésie, qu’avec des mots friables et que peut-on faire de ces débris de voix arrêtées au milieu du poème ? Dans la démarche d’écriture de J.-L. Bernard et dans son approche du monde, le poète est, avant toute chose, un errant de l’immobile et des visions de neige dont le nom est d’oubli et d’éclat. Ce poète est en marche, comme on est en exil de soi-même, ses racines sont dans ses pas, et il est comme en fuite, sans autre toit que lui-même, sans autre maison ni raison que sa quête. Il est échappement, et tout lui échappe : le temps, les souvenirs, les certitudes, la destination des chemins et le réel du monde en ce qu’il a d’insaisissable, et les mots même qui le guident, qu’il pousse devant lui pour l’éclairer : Je n’ai pas les mots pour dire le rythme haut de la douleur… je n’ai pas les mots pour dire l’obscur de la lumière. Il est échappement d’échappées dans les mots mêmes du poème, et même l’échappée qu’il mène lui échappe, comme échappe l’échappée de lumière qui filtre entre deux nuages : Les mots fuient, s’échappent, avancent masqués et en même temps ils sont indispensables à qui ne veut pas sombrer dans le mutisme. Ne reste donc qu’à avancer dans la poussière des mots et les décombres des silences. Mots hors d’atteinte, silences indépassables. Il reste à ce poète à être l’inventeur et le chantre de ce qu’il peut sauver, même s’il sait que sitôt écrites ses paroles se retourneront vers l’errance. Ce poète-là est de l’espèce des grands évadés poétiques, ceux qui poussent la langue et la pensée hors des charnières usuelles du poème et de ses sentiers (re)battus, de l’espèce de ces fuyeurs et faiseurs de chemins errants, ceux que rebute le déjà tracé, car le sol autour d’eux est vierge à l’infini, ceux qui quittent la neige pour la blancheur du temps, ceux pour qui il n’y a de chemin que celui qui surgit sous chaque instant de leur pas, qui s’en vont le long de la nuit aveuglante, poches pleines de mots instables et indécis, ceux pour qui seul l’oubli pourrait (leur) apprendre comment être signe pour l’obscur, comment savoir le lire sur l’écorce martelée des rêves.

         Chemins de poésie, mais chemins aussi de l’espace du monde, à travers bois ou en lisière de forêt, en bord de fleuve ou de falaise, lieux de l’expérience physique tout autant que mentale. Le poète est marcheur, veilleur infatigable aussi, immergé dans une nature dont il capte les couleurs et les bruits, les invisibles mouvements, ressent les vibrations, en rend la sensation : Marche flexible à travers brandes et bocages, loin des villes avaleuses d’images. On avance dans la blancheur de l’averse, seulement guidé par quelques lampes archaïques […] On croise des abeilles, des serpents aux yeux de sel, et ces minutes inquiètes où les bruits échangent des échos. La marche l’ouvre ainsi aux autres dimensions du monde et à ces territoires de l’intime où s’élabore le poème. Ainsi, écrit J.-L. Bernard : J’écoute le psaume des eaux primordiales, cadence d’un écho dans les halliers du songe. Et encore : Tu déambules dans la brume qui s’effrange, dans le tumulte du lointain. Tu as déjà traversé la blancheur du sommeil, indécis d’un territoire où, pétrie d’insaisissable, se love la douceur nue de la dépossession.

         Ainsi avance-t-on, sur des chemins de feuilles, d’odeurs, de froissements, allant seul, nulle part, sans feu ni fin, foulant la terre obscure, d’un pas errant parmi les herbes délaissées et les fantômes d’arbres, dans l’improvisation de la trace et la scintillation du souvenir : Temple des chagrins perdus et des horloges taciturnes. Sous l’auvent de la nuit, gauchir le passé. Revenir dans les marges au pays de l’envers, là où bondissent les licornes de l’enfance. En vérité, notre mémoire est plus ancienne que nous-mêmes, feuilleté d’innombrables couches de temps entrelacés, et il nous faut la convoquer pour pouvoir parler de l’instant.

         Quoi qu’il en soit de ces réminiscences, nostalgie incurable et douleur de l’absence, on devine qu’elles nous construisent puis nous transmuent en ruines. En effet, la lumière empruntée à la mémoire (…) nous fait entrer là où l’apparence se dissocie du sens, dans cette autre dimension du monde où songe et absence se mêlent aux réminiscences pour nous construire et aussitôt nous transformer en ruines que nous visitons avidement. Des ruines sur lesquelles on marche, comme on le fait parmi les ruines des villes dévastées, de celles divisées, mais où l’errance poétique, arpentant de sombres décombres, y trouve les ressources d’y tirer les éléments sur lesquels bâtir une esthétique de l’imaginaire : Tu avances à tâtons dans les décombres des lunes, des brumes et des remords, sollicitant un armistice auprès de poussières muettes, corps irrécusable aux gestes de lisière ruisselant en transparences noires. […] / Danse des ombres sous un soleil griffé, les filaments d’enfance brûlent. Jusqu’où remonteras-tu l’absence ?

         Et il y a images dans imaginaire, évidentes et mystérieuse, mouvements invisibles, imprévisibles et migrants, mis à jour et meurtris dans leur saisissement, comme autant de miroirs qui nous brisent, de corps qui se dissolvent, non dans la brume, mais comme celle-ci se tord en boucles floues et lentes. Et il ne nous faut, pour les susciter, qu’accepter de se perdre dans son regard, comme l’on accepte de suivre son ombre qui s’avère une exploratrice plus assidue que l’être qui lui est attaché : Partir à la recherche. […] / Il suffirait peut-être de consentir à son ombre, puis de marcher sur le fil du souffle, à l’écoute du signe et de l’épreuve.

         On regarde alors ces images, sans craindre qu’elles nous transforment en statues de sel ou de pierre, ni qu’elles disparaissent, nous laissant nus et seuls face à la faille du silence, à l’ombre où l’on s’avance, et démunis face au néant ; les mots nous sont bâton de marche et lanterne assez fiable, on l’espère, pour éclairer la nuit : Il me reste à en appeler à ces mots en haillons, infidèles souvent, mais toujours à l’écoute, à ces phrases orphelines égarées entre le tain et le miroir. Quand les syllabes et les gouffres se fondront pour faire écho, il sera temps de s’abandonner à ce bruissement si peu audible qu’il dévaste le silence du monde. Pour l’instant, je guette l’imminence de l’aube poignante dans la nuit qui prend feu.

         C’est ainsi que se met en branle le travail du regard, que les yeux s’abandonnent et se fardent de désespoir ou de mélancolie, comme pour mieux valoriser l’essentiel du regard poétique, et simultanément arrachent l’ombre à la préhistoire de son langage en allant, pour cela, où le regard ne porte pas : Elle est là, la chambre noire de ton passage dans le temps. Insensiblement la pensée se défait, besoin d’aucune image. Ton regard songe pur, sur l’eau des solitudes un long reflet de vent, voix d’ambre et d’ombre sinuant dans la mosaïque des rafales. En appeler alors à la parole commençante, celle qui pourrait à elle seule disperser le langage appris et conjurer l’exsangue de tout verbe par l’oracle.

         Ainsi peut-on faire céder l’inaccessible, ou tout du moins tâcher de le transformer en étoile guidant le chemin, en le scrutant jusqu’au plus loin, jusqu’à ce que les yeux s’en détachent et poursuivent seuls l’ascension, car vision et aveuglement sont ici les faces jumelles de ce même chemin : Respirer l’étoile du Berger pour mieux apprivoiser la nuit venante. Etre attentif aux bruits de la ténèbre , à cette voix jamais tue qui gratte le friable du monde. Je m’imagine en ces espaces sans mesure assiégés par les mots, en ces espaces scarifiés où l’harmonie syncope.

         Pour cela, les images se doivent de nous faire signe avant de se faire sens, et devenues passage d’un temps suspendu, tenter d’appréhender cet intervalle irréductible entre parole et territoire comme entre vision et regard, ou mémoire et oubli, offert comme une halte à la douleur de la mélancolie et ouvert à l’accueil de la blessure originelle, seulement accessible à qui a répondu à l’appel silencieux des signes et dont les yeux tâtonnent vers leur source de lumière originelle : Entre le verbe et la ténèbre, à travers la matière obscure du visible, quelques épiphanies dérisoires. Marche d’approche sur les jonchées du désir : le chemin s’écrit parfois sur un regard. Au-dessus du désert miroitent des couches de fournaise. Très loin, sur les volcans bleus, le feu veille.

         Ainsi avance le poète, sur ces chemins d’incertitude dont les étapes sont la succession d’exils qui mènent à la connaissance sans savoir, et si haute pourtant, du mystère de la poésie qui, comme l’écrit J.-L. Bernard, porte à ses lèvres l’orchidée noire et ce sourire de sel (pour) que chavire l’arpège dans le son de l’obscur. Celle qui permet aux mots du poète de retrouver par le pouvoir de sa puissante impuissance la candeur sacrilège des premiers âges. Qui lui permet aussi, quoique frissonnant de solitude, de dessiner le revers du jour et d’errer sans limites dans l’intérieur lumineux de la nuit.

Michel Diaz, 01/12/2020

La cérémonie des inquiétudes – Alain Duault

La cérémonie des inquiétudes

La cérémonie des incertitudes

Alain DuaultEditions Gallimard (2020)

Note de lecture publiée in Dièrèse N° 80

         Que l’on me permette, si je dois trouver l’angle de lecture qui me semble le plus pertinent pour cerner le ton et la couleur de ce recueil, de citer ces phrases extraites d’un essai de Jean-Michel Maulpoix : « Ceux que l’on appelle nouveaux lyriques sont, pour la plupart des poètes nés dans les années 50. Cette génération était adolescente à l’époque des avant-gardes. Elle n’a pas participé à la grande fête subversive de mai 68; elle l’a considérée plutôt comme un déroutant spectacle. Elle a par contre commencé d’écrire et de publier dans un contexte de crise et de reflux des idéologies. Elle s’est nourrie d’histoire littéraire aussi bien que de marxisme, de psychanalyse et de structuralisme. Elle a le plus souvent trouvé sa voix contre les bousculades théoriques des décennies antérieures. Elle apparaît plus sage, plus conventionnelle, moins soucieuse d’afficher des signes extérieurs de modernité. » (Un lyrisme critique, 1999)

         Qu’Alain Duault soit né à l’extrême fin des années 40 ne change pas grand-chose pour ce qui le concerne. Avec de nombreux autres, comme Jean-Pierre Lemaire, Guy Goffette, André Velter, James Sacré, Benoit Conort, Philippe Delaveau, Jean-Yves Masson, Jean-Claude Pinson, Jean-Pierre Siméon, Yves Leclair, ou Jean-Michel Maupoix lui-même, Alain Duault est l’un de ces poètes très divers qui renouent sans complexe avec ce « lyrisme critique » où le sujet s’exprime à visage découvert, et où le quotidien est invité à prendre place. A travers eux, la poésie française semble se réinscrire dans une tradition plus vaste, moins soucieuse de bousculer le rapport à la langue ou de la malmener, peu soucieuse aussi de céder aux sirènes de ces divers avant-gardismes qui commençaient d’ailleurs à s’essouffler.

         Alors « nouveau lyrique » Alain Duaut ? Sans aucun doute, mais toujours ici d’une voix retenue, claire et légère qui ne force jamais le ton, entre bucolique et élégie, dans une langue poétique proche de la prose, et qui semble couler de source, sans intellectualisme déplacé, une écriture qui adopte parfois des transparences de chansons, le plus souvent teintée des ombres de la nostalgie ou de celles, plus graves, d’une douloureuse mélancolie. Ainsi, par exemple, ces vers :

« Je naissais chaque matin comme le premier des hommes / Il faisait peut-être bleu quelque part mais ici les fenêtres / Etaient peintes en noir sur la cour j’avais la tête entourée / De guêpes et de miel… »

         Ou encore ceux-là :

« Il n’y avait rien à comprendre c’est bien souvent cela / La vie : les pierres tièdes sous la peau des pieds nus / L’odeur du pain qui grille jusqu’à l’or cuivré le livre / Qu’on ne voudrait pas finir et soudain c’est la fin »

         Il est vrai, ainsi que le souligne Monique Labidoire à propos de cette cérémonie des inquiétudes, que le poète ici « atteint une maturité qui le conduit inexorablement vers la finitude, même si la mort, la disparition, le néant, l’au-delà ont déjà été évoqués dans son œuvre. » Mais si dans les autres ouvrages d’Alain Duault la fatalité de la vie concernait plutôt des destinées particulières, elle touche, dans celui-ci, et tout du long, à l’éternelle destinée humaine. Et M. Labidoire d’ajouter, plus loin : « Cette certitude inquiète lui fait saisir – parfois avec plus de légèreté – les instants féconds et heureux tirés de son expérience vitale. Il nous engage avec fougue dans une célébration de l’amour et de la beauté en orchestrant tous les arts qui vivent en lui, poésie, musique, peinture, chant. »

         Et c’est bien cette « expérience vitale » qui fait la densité de ce recueil où, partagé entre l’inépuisable beauté des femmes, les émerveillements de l’amour, cette « manière de mystère qui renverse et mélange tout », et les déceptions et désillusions qui nécessairement l’accompagnent, comme les chagrins de la vie, les pertes, les deuils et les inquiétudes de l’âge, le poète nous entraîne dans ses voyages, le fjord de Stockholm, Venise, Hambourg, Hammamet, Séville, Barcelone ou Manhattan, et nous fait aussi bien partager ses lumineuses ou plus mélancoliques rêveries que ses angoisses et les questions qui le tourmentent. Qu’il écrit qu’en dépit de la dure réalité du monde et de l’obscur de l’existence « tout est parfois si magnifique.» Et, en effet, parfois, face au chaos des jours et face au ravin d’ombre, quelque chose soudain s’illumine, dans quoi le poète trouve quelque raison d’espérer : « Le soleil du matin qui a des rires à tous les rayons / Une femme dont la peau luit dans le noir mon Dieu / Qu’elle est belle : la rivière s’arrête pour la regarder ».

         Parfois, dans ces poèmes, ce si lumineux bonheur de l’amour et ce qu’il promet d’ombre lourde apparaissent inextricablement emmêlés, et la vie elle-même devient sujet de vanité : « Un homme et une femme sous un soleil vert c’est / Le premier jour du monde un pommier de rivière / Près duquel ils s’abritent […] // La langue nôtre dit nature morte l’autre langue dit / Vie silencieuse Une rose dans une tasse ébréchée / Des oranges des pommes sur l’assiette ou un crâne // […] Le temps n’atténue pas la souffrance / Il apprend seulement à vivre dans ce saisissement // Cet impartageable fracas de poussière noircie / Brisés : l’éternité dans une larme »

         Il n’est pas étonnant, puisque joie et tristesse vont si bien de pair, que s’invite dans un poème le fantôme d’Apollinaire qu’accompagne l’image de Paul Celan penché sur le garde-fou du pont Mirabeau : « On y passe sans le savoir parce qu’un autre poète y / Enjambait la Seine pour retrouver l’or des seins de / Marie Je me demande si Paul a choisi ce pont pour / Mourir ou parce que vienne le temps sonne l’heure ».

         Les poèmes de ce recueil ne s’appesantissent pourtant pas sur cette basse continue que le bruit de la mort fait en nous, quand nous suspendons notre souffle pour y prêter l’oreille. Ils nous offrent à partager ces moments rares et précieux de l’existence que l’écriture de l’auteur s’emploie si bien à sublimer, à les inscrire dans une profonde et paisible méditation qui pas à pas, de page en page, travaille à cultiver ce qui en nous, dans l’ombre, recèle cette forme de sagesse que permet malgré tout, contre tout ce qui peut nous faire mal, notre consentement au monde, tel qu’il est.

Michel Diaz, 15/11/2020

Pour voix et flûte – Pierre Dhainaut

Pour voix et flûte par Dhainaut

Pour voix et flûtePierre DhainautEditions AEncrages & Co, 2020

Note de lecture publiée in Dièrèse N° 80

         Ce court recueil, Pour voix et flûte, illustré par les encres fortement expressives de Caroline François-Rubino, est divisé en trois parties, D’abord et toujours, Un mot pour un autre et Lecture de lumières. Trois sections qui s’organisent en un très savant crescendo, composées chacune de six à dix poèmes, en distiques pour la première, tercets pour la seconde, sizains pour la troisième, chacune ayant sa thématique propre, mais aussi dépendantes pourtant les unes des autres que le sont les maillons d’une chaîne ou les degrés d’un escalier.

         La voix qui nous ouvre ce livre par D’abord et toujours s’élève lentement depuis ses basses comme monterait un de profundis. Elle s’élève entre les murs éteints que sont les lieux d’un hôpital, ses longs couloirs blafards et ses étages, depuis la chambre silencieuse où, sur son lit, repose celui que l’on va opérer, qui bientôt va « fermer les yeux sous le masque / au départ vers le grand sommeil », ignorant à ce moment-là s’il y aura « retour ou non », et le même lit où il rouvre les yeux, quand « réveil » se dit « accueil ».

         Cette opération, nous en connaissons les raisons puisque Pierre Dhainaut s’en est lui-même ouvert dans un autre ouvrage (Après, 2019) : une opération du cœur suivie d’une douloureuse et longue période de convalescence. Cependant, si dans ce précédent ouvrage s’imposaient dans sa poésie la douleur et la solitude en ce lieu d’angoisse clos sur lui-même, lieu de la perte de l’intimité et de tous les repères, où le regard cherche un quelconque appui, lieu où même sa voix et son souffle, ce dont les mots dépendent, n’arrivaient plus vraiment à se trouver, dans ce présent recueil, dès les premiers poèmes, « dans la salle où les yeux se rouvrent », s’invite par cette embrasure de clarté par laquelle le corps est rendu à sa vie, « parois claires, vitres claires, visages clairs », la présence d’un monde où s’introduirait la clarté d’une intime résurrection.

         Dès ces premières pages entrent en indirecte relation, bien plutôt qu’en conflit ouvert, l’ombre rôdeuse de la mort, toujours prête à surprendre, « à l’étage / des dopplers et des échographies, / entre deux portes, ou bien dans une chambre / du côté sans fenêtre », et la volonté de l’auteur, qui ne voit en elle rien d’enjôleur, résolu autant qu’il se puisse à ne pas lui céder en ces lieux ni de telle manière : « Non, ce n’est pas la peine, imaginer / l’endroit et le moment de la rencontre / avec la mort. Jamais /ainsi nous n’en serons les hôtes. »

De cette volonté de vie s’élance tout d’abord, le simple mot « message », « entendu bien des fois sur un portable » sans que nous y prenions garde, mais un mot comme un viatique, offert sur le chemin de soi vers « l’autre » et de « l’autre » vers soi, mot « de tout le corps parcouru, / déplié par les ondes », où se recréent « les syllabes heureuses / avec la voix qui leur donna naissance / confiance, la vie sonore. »

         Mot essentiel que celui-ci, comme celui aussi de « voix », et plus loin ceux de « souffle », de «mots » ou de « visage », sur lesquels prend appui le plus clair de ce que Pierre Dhainaut travaille à nous transmettre.  En effet, le souffle et la voix, ce sont la source et le medium des mots, ce qui leur donne chair ; voix qui choisit les mots en fonction de l’ampleur ou de l’étroitesse du souffle ; mots qui ouvrent les portes du dire, esquissent, même tâtonnants, le trajet du prochain poème (« ne craindre / aucun arrêt, ouvrir, ouvrir, écrire, / serait-ce avec la main par signes »), éclairent et balisent le chemin de la poésie que cette même voix, en les réinventant, ne cesse pas de nous donner à découvrir et à comprendre.

         « Parole de vie, quoi qu’il arrive » écrit ailleurs Pierre Dhainaut. Mais la vie, avant même les mots, est d’abord ce souffle de l’air qui entre et qui sort des poumons, énergie vitale première en tout, avant même la voix. C’est pourquoi intervient la flûte, dont on trouve le mot dans le titre de ce recueil, flûte traversière, « la bien nommée », instrument d’os aussi ou de roseau, que le musicien approche de ses lèvres en fermant les yeux et que nous regardons « sans rien entendre », tandis que lui « pressent l’émergence / le devenir du premier souffle », « accorde / à la respiration l’accord, l’alliance // de l’inquiétude et de la joie. » Flûte de Pan, flûte d’Orphée, qui embrase « les herbes, les ailes », instrument de la poésie qui attendrit même les dieux et pourrait sauver Eurydice. Et c’est pourquoi encore écrit Pierre Dhainaut : « A notre tour de nous en inspirer, / l’air ne refuse / personne : nous aimerons les mots // s’affranchissant des mots dans les poèmes / et dans l’intervalle, d’une page à l’autre, // la main touchera le silence, frémira / comme une âme inlassablement fugitive // en son visage .»

         Dans la deuxième partie, Un mot pour un autre (clin d’œil à Jean Tardieu ?), Pierre Dhainau interroge, comme il l’a souvent fait – le fait toujours –, la démarche poétique et ce qui conduit le poème, ce qui en favorise l’émergence et permet, même si l’on croit d’abord que l’on n’a rien à dire, « aux souffles / épars de s’unir en syllabes, en vocables, / puis en phrases ». « Ni l’instant ni la saison », écrit le poète, « ne justifie l’avènement du mot. »

Ainsi, le mot « corolle » qui vient se poser sur l’onde insaisissable de l’imaginaire poétique, « que veut-il avec tant d’insistance / pour la première fois nous faire entendre / qui n’est pas plus en nous que dans la fleur ? » Ce mot est pourtant là, dans cette insistance qui n’aurait d’autre raison d’être que ce souffle d’air qui traverse le corps et l’esprit du rêveur éveillé qui en est le relais : « déjà les lèvres sont d’accord, le son qui passe se rend présent, et nous le reprenons / pour le plaisir de délivrer le corps. » Car le mot qui s’impose à ces lèvres, réclame la parole, n’est pas moins qu’une « force » qui s’avance, téméraire, dans cet espace encore indéfini qu’est le devenir du poème. Car le poème est de cette matière imprévisible et impromptue que le poète doit accompagner dans sa volonté d’émergence et modeler, comme le fait le musicien en posant doigts et lèvres sur sa flûte, et en y propulsant son souffle. Mais cet espace du poème est aussi cet espace de liberté d’un mot qui commande à un autre, où s’efface un mot pour un autre, où se « substitue à ‘corolle’ / ‘origine’, ‘oriflamme’, ‘orient’, / un autre, un autre encore, continuellement. »

Accompagner, certes, le poème en gestation, aider à son accouchement, mais dans l’impérieuse nécessité de désarmer aussi « les yeux, les lèvres », pour savoir « à quelle profondeur / de la nuit la couleur prend naissance, / s’ouvre au vocabulaire, se propage et s’exalte », cherchant quel seul pays convient aux mots « cœur », ou « orée », « horizon » ou « coquelicot ».

Allégresse de l’écriture sur « la neige insouciante » de la page blanche sur laquelle, écrit encore Pierre Dhainaut, « l’étonnement nous guide / comme au-devant des flammes. » Mais accompagnement attentif de la gestation et de l’accouchement, car « le mot dont nous serons sûrs / qu’il est légitime a besoin de toute une année // avant de sortir de l’air et y revenir. »

Pourtant, si le poète entretient patiemment le pouvoir de féconder le langage, comme celui-ci en retour l’ensemence, les questions de la mort et du temps ne peuvent qu’être qu’inhérentes au sentiment de l’existence et à l’acte d’écrire car, en effet, « démunis, nous le sommes, / nous redoutons que le chemin ne cesse / et la marche à la fois. » Et que pourra y faire le poème ? Sinon nous précéder et, peut-être, s’il est possible de lui demander cela, qu’il nous confie « à l’oreille, au passage, / le secret de qui doit suivre. »

La dernière partie du recueil, Lecture de lumière, son titre déjà nous l’indique, est le palier où s’installe l’apaisement. Au réveil, à travers « la vitre envahie par le soleil avant / que ne tressaillent les paupières », passe cette prime lumière, le bleu de l’aube, ce « bleu, la sonorité première / à voir le jour, bleu dans le bleu, bleu pâle / dans le bleu profond ou bleu profond / dans le bleu pâle. » Ce bleu, écrit Pierre Dhainaut, où on n’en a « jamais fini de naître. » C’est alors, encore et toujours, comme si s’élevait une voix neuve, comme à l’état de perpétuelle naissance, comme aussi une invitation à regarder plus loin, au-delà de qui nous pèse dans la suite des jours, comme si elle était le prolongement de celle qui se fait entendre dans le recueil Plus loin dans l’inachevé (2010), ou Dans la lumière inachevée, l’anthologie que le Mercure de France a consacré au poète, en 1996.

         Se poursuit cependant, dans ces pages, son questionnement poétique, portant dans la clarté du verbe cette relation du poète à sa langue, une poësis qui fait du mot sa substance et du vers sa respiration. Et revoilà le souffle, mais cette fois celui de la calme marée du jour dont il faut aimer la lumière, une lumière qui nous permettrait de voir dans l’Ouvert, saurait nous laver enfin de toute inquiétude et nous réconcilier avec la mort : « Halètement, le flot, le flot si vaste/ et calme autour du lit ou de la barque / qui emportait les morts. »

         Oui, « parole de vie, quoi qu’il arrive », exigence et nécessité de la poésie de Pierre Dhainaut qui, dans les dernières pages de ce livre, évoque un enfant qui, dans ses paumes, recueille un peu de sable, « le laisse / s’écouler lentement, / lentement » puisque, ajoute-t-il, « c’est pour toujours, le sable / l’horizon qui crépite, / l’éclat du langage, / l’entente parfaite » Ce n’est pas la première fois, écrit Georges Guillain citant Pierre Dhainaut (Plus loin l’inachevé), que ce poète « célèbre avec insistance dans la personne de l’enfant, cet enfant devenu pour lui le bienvenu, celui qui reconstitue le monde : lui qui ne sait parler / […] recrée pour nous le rite immémorial / […] cœur qui palpite / mains qui acclament, il incarne le joie / la pleine joie du souffle. »

         La dernière partie de ce livre s’offre ainsi comme une ode au plain-chant du vivant et une calme épiphanie de la lumière, lumière d’une poésie qui avance dans la parole, ce territoire à perpétuellement explorer, reconstruire, non, ainsi que l’écrit encore G. Guillain, « pour se représenter le monde ou se l’approprier mais pour s’accorder à lui dans la puissance d’exister. »

         Un livre compte sur les premiers mots qui l’introduisent, et pèse par ceux qui l’achèvent. Les poèmes sont faits de paroles et de nuages, nuages, paroles qui « ne demandent pas où les vents les mènent, / s’ils vont se ternir ou se taire, / ils disent à ceux qui leur succèderont le sens d’une vie sans reproche. » Ces derniers mots, sans inquiétude, nous invitent, nous aussi, puisqu’il n’y a qu’un monde, à diriger vers lui nos « pensées amicales », à en célébrer « les matins du matin retentissant. »

Michel Diaz, 10/11/2020