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La cérémonie des inquiétudes – Alain Duault

La cérémonie des inquiétudes

La cérémonie des incertitudes

Alain DuaultEditions Gallimard (2020)

Note de lecture publiée in Dièrèse N° 80

         Que l’on me permette, si je dois trouver l’angle de lecture qui me semble le plus pertinent pour cerner le ton et la couleur de ce recueil, de citer ces phrases extraites d’un essai de Jean-Michel Maulpoix : « Ceux que l’on appelle nouveaux lyriques sont, pour la plupart des poètes nés dans les années 50. Cette génération était adolescente à l’époque des avant-gardes. Elle n’a pas participé à la grande fête subversive de mai 68; elle l’a considérée plutôt comme un déroutant spectacle. Elle a par contre commencé d’écrire et de publier dans un contexte de crise et de reflux des idéologies. Elle s’est nourrie d’histoire littéraire aussi bien que de marxisme, de psychanalyse et de structuralisme. Elle a le plus souvent trouvé sa voix contre les bousculades théoriques des décennies antérieures. Elle apparaît plus sage, plus conventionnelle, moins soucieuse d’afficher des signes extérieurs de modernité. » (Un lyrisme critique, 1999)

         Qu’Alain Duault soit né à l’extrême fin des années 40 ne change pas grand-chose pour ce qui le concerne. Avec de nombreux autres, comme Jean-Pierre Lemaire, Guy Goffette, André Velter, James Sacré, Benoit Conort, Philippe Delaveau, Jean-Yves Masson, Jean-Claude Pinson, Jean-Pierre Siméon, Yves Leclair, ou Jean-Michel Maupoix lui-même, Alain Duault est l’un de ces poètes très divers qui renouent sans complexe avec ce « lyrisme critique » où le sujet s’exprime à visage découvert, et où le quotidien est invité à prendre place. A travers eux, la poésie française semble se réinscrire dans une tradition plus vaste, moins soucieuse de bousculer le rapport à la langue ou de la malmener, peu soucieuse aussi de céder aux sirènes de ces divers avant-gardismes qui commençaient d’ailleurs à s’essouffler.

         Alors « nouveau lyrique » Alain Duaut ? Sans aucun doute, mais toujours ici d’une voix retenue, claire et légère qui ne force jamais le ton, entre bucolique et élégie, dans une langue poétique proche de la prose, et qui semble couler de source, sans intellectualisme déplacé, une écriture qui adopte parfois des transparences de chansons, le plus souvent teintée des ombres de la nostalgie ou de celles, plus graves, d’une douloureuse mélancolie. Ainsi, par exemple, ces vers :

« Je naissais chaque matin comme le premier des hommes / Il faisait peut-être bleu quelque part mais ici les fenêtres / Etaient peintes en noir sur la cour j’avais la tête entourée / De guêpes et de miel… »

         Ou encore ceux-là :

« Il n’y avait rien à comprendre c’est bien souvent cela / La vie : les pierres tièdes sous la peau des pieds nus / L’odeur du pain qui grille jusqu’à l’or cuivré le livre / Qu’on ne voudrait pas finir et soudain c’est la fin »

         Il est vrai, ainsi que le souligne Monique Labidoire à propos de cette cérémonie des inquiétudes, que le poète ici « atteint une maturité qui le conduit inexorablement vers la finitude, même si la mort, la disparition, le néant, l’au-delà ont déjà été évoqués dans son œuvre. » Mais si dans les autres ouvrages d’Alain Duault la fatalité de la vie concernait plutôt des destinées particulières, elle touche, dans celui-ci, et tout du long, à l’éternelle destinée humaine. Et M. Labidoire d’ajouter, plus loin : « Cette certitude inquiète lui fait saisir – parfois avec plus de légèreté – les instants féconds et heureux tirés de son expérience vitale. Il nous engage avec fougue dans une célébration de l’amour et de la beauté en orchestrant tous les arts qui vivent en lui, poésie, musique, peinture, chant. »

         Et c’est bien cette « expérience vitale » qui fait la densité de ce recueil où, partagé entre l’inépuisable beauté des femmes, les émerveillements de l’amour, cette « manière de mystère qui renverse et mélange tout », et les déceptions et désillusions qui nécessairement l’accompagnent, comme les chagrins de la vie, les pertes, les deuils et les inquiétudes de l’âge, le poète nous entraîne dans ses voyages, le fjord de Stockholm, Venise, Hambourg, Hammamet, Séville, Barcelone ou Manhattan, et nous fait aussi bien partager ses lumineuses ou plus mélancoliques rêveries que ses angoisses et les questions qui le tourmentent. Qu’il écrit qu’en dépit de la dure réalité du monde et de l’obscur de l’existence « tout est parfois si magnifique.» Et, en effet, parfois, face au chaos des jours et face au ravin d’ombre, quelque chose soudain s’illumine, dans quoi le poète trouve quelque raison d’espérer : « Le soleil du matin qui a des rires à tous les rayons / Une femme dont la peau luit dans le noir mon Dieu / Qu’elle est belle : la rivière s’arrête pour la regarder ».

         Parfois, dans ces poèmes, ce si lumineux bonheur de l’amour et ce qu’il promet d’ombre lourde apparaissent inextricablement emmêlés, et la vie elle-même devient sujet de vanité : « Un homme et une femme sous un soleil vert c’est / Le premier jour du monde un pommier de rivière / Près duquel ils s’abritent […] // La langue nôtre dit nature morte l’autre langue dit / Vie silencieuse Une rose dans une tasse ébréchée / Des oranges des pommes sur l’assiette ou un crâne // […] Le temps n’atténue pas la souffrance / Il apprend seulement à vivre dans ce saisissement // Cet impartageable fracas de poussière noircie / Brisés : l’éternité dans une larme »

         Il n’est pas étonnant, puisque joie et tristesse vont si bien de pair, que s’invite dans un poème le fantôme d’Apollinaire qu’accompagne l’image de Paul Celan penché sur le garde-fou du pont Mirabeau : « On y passe sans le savoir parce qu’un autre poète y / Enjambait la Seine pour retrouver l’or des seins de / Marie Je me demande si Paul a choisi ce pont pour / Mourir ou parce que vienne le temps sonne l’heure ».

         Les poèmes de ce recueil ne s’appesantissent pourtant pas sur cette basse continue que le bruit de la mort fait en nous, quand nous suspendons notre souffle pour y prêter l’oreille. Ils nous offrent à partager ces moments rares et précieux de l’existence que l’écriture de l’auteur s’emploie si bien à sublimer, à les inscrire dans une profonde et paisible méditation qui pas à pas, de page en page, travaille à cultiver ce qui en nous, dans l’ombre, recèle cette forme de sagesse que permet malgré tout, contre tout ce qui peut nous faire mal, notre consentement au monde, tel qu’il est.

Michel Diaz, 15/11/2020

Pour voix et flûte – Pierre Dhainaut

Pour voix et flûte par Dhainaut

Pour voix et flûtePierre DhainautEditions AEncrages & Co, 2020

Note de lecture publiée in Dièrèse N° 80

         Ce court recueil, Pour voix et flûte, illustré par les encres fortement expressives de Caroline François-Rubino, est divisé en trois parties, D’abord et toujours, Un mot pour un autre et Lecture de lumières. Trois sections qui s’organisent en un très savant crescendo, composées chacune de six à dix poèmes, en distiques pour la première, tercets pour la seconde, sizains pour la troisième, chacune ayant sa thématique propre, mais aussi dépendantes pourtant les unes des autres que le sont les maillons d’une chaîne ou les degrés d’un escalier.

         La voix qui nous ouvre ce livre par D’abord et toujours s’élève lentement depuis ses basses comme monterait un de profundis. Elle s’élève entre les murs éteints que sont les lieux d’un hôpital, ses longs couloirs blafards et ses étages, depuis la chambre silencieuse où, sur son lit, repose celui que l’on va opérer, qui bientôt va « fermer les yeux sous le masque / au départ vers le grand sommeil », ignorant à ce moment-là s’il y aura « retour ou non », et le même lit où il rouvre les yeux, quand « réveil » se dit « accueil ».

         Cette opération, nous en connaissons les raisons puisque Pierre Dhainaut s’en est lui-même ouvert dans un autre ouvrage (Après, 2019) : une opération du cœur suivie d’une douloureuse et longue période de convalescence. Cependant, si dans ce précédent ouvrage s’imposaient dans sa poésie la douleur et la solitude en ce lieu d’angoisse clos sur lui-même, lieu de la perte de l’intimité et de tous les repères, où le regard cherche un quelconque appui, lieu où même sa voix et son souffle, ce dont les mots dépendent, n’arrivaient plus vraiment à se trouver, dans ce présent recueil, dès les premiers poèmes, « dans la salle où les yeux se rouvrent », s’invite par cette embrasure de clarté par laquelle le corps est rendu à sa vie, « parois claires, vitres claires, visages clairs », la présence d’un monde où s’introduirait la clarté d’une intime résurrection.

         Dès ces premières pages entrent en indirecte relation, bien plutôt qu’en conflit ouvert, l’ombre rôdeuse de la mort, toujours prête à surprendre, « à l’étage / des dopplers et des échographies, / entre deux portes, ou bien dans une chambre / du côté sans fenêtre », et la volonté de l’auteur, qui ne voit en elle rien d’enjôleur, résolu autant qu’il se puisse à ne pas lui céder en ces lieux ni de telle manière : « Non, ce n’est pas la peine, imaginer / l’endroit et le moment de la rencontre / avec la mort. Jamais /ainsi nous n’en serons les hôtes. »

De cette volonté de vie s’élance tout d’abord, le simple mot « message », « entendu bien des fois sur un portable » sans que nous y prenions garde, mais un mot comme un viatique, offert sur le chemin de soi vers « l’autre » et de « l’autre » vers soi, mot « de tout le corps parcouru, / déplié par les ondes », où se recréent « les syllabes heureuses / avec la voix qui leur donna naissance / confiance, la vie sonore. »

         Mot essentiel que celui-ci, comme celui aussi de « voix », et plus loin ceux de « souffle », de «mots » ou de « visage », sur lesquels prend appui le plus clair de ce que Pierre Dhainaut travaille à nous transmettre.  En effet, le souffle et la voix, ce sont la source et le medium des mots, ce qui leur donne chair ; voix qui choisit les mots en fonction de l’ampleur ou de l’étroitesse du souffle ; mots qui ouvrent les portes du dire, esquissent, même tâtonnants, le trajet du prochain poème (« ne craindre / aucun arrêt, ouvrir, ouvrir, écrire, / serait-ce avec la main par signes »), éclairent et balisent le chemin de la poésie que cette même voix, en les réinventant, ne cesse pas de nous donner à découvrir et à comprendre.

         « Parole de vie, quoi qu’il arrive » écrit ailleurs Pierre Dhainaut. Mais la vie, avant même les mots, est d’abord ce souffle de l’air qui entre et qui sort des poumons, énergie vitale première en tout, avant même la voix. C’est pourquoi intervient la flûte, dont on trouve le mot dans le titre de ce recueil, flûte traversière, « la bien nommée », instrument d’os aussi ou de roseau, que le musicien approche de ses lèvres en fermant les yeux et que nous regardons « sans rien entendre », tandis que lui « pressent l’émergence / le devenir du premier souffle », « accorde / à la respiration l’accord, l’alliance // de l’inquiétude et de la joie. » Flûte de Pan, flûte d’Orphée, qui embrase « les herbes, les ailes », instrument de la poésie qui attendrit même les dieux et pourrait sauver Eurydice. Et c’est pourquoi encore écrit Pierre Dhainaut : « A notre tour de nous en inspirer, / l’air ne refuse / personne : nous aimerons les mots // s’affranchissant des mots dans les poèmes / et dans l’intervalle, d’une page à l’autre, // la main touchera le silence, frémira / comme une âme inlassablement fugitive // en son visage .»

         Dans la deuxième partie, Un mot pour un autre (clin d’œil à Jean Tardieu ?), Pierre Dhainau interroge, comme il l’a souvent fait – le fait toujours –, la démarche poétique et ce qui conduit le poème, ce qui en favorise l’émergence et permet, même si l’on croit d’abord que l’on n’a rien à dire, « aux souffles / épars de s’unir en syllabes, en vocables, / puis en phrases ». « Ni l’instant ni la saison », écrit le poète, « ne justifie l’avènement du mot. »

Ainsi, le mot « corolle » qui vient se poser sur l’onde insaisissable de l’imaginaire poétique, « que veut-il avec tant d’insistance / pour la première fois nous faire entendre / qui n’est pas plus en nous que dans la fleur ? » Ce mot est pourtant là, dans cette insistance qui n’aurait d’autre raison d’être que ce souffle d’air qui traverse le corps et l’esprit du rêveur éveillé qui en est le relais : « déjà les lèvres sont d’accord, le son qui passe se rend présent, et nous le reprenons / pour le plaisir de délivrer le corps. » Car le mot qui s’impose à ces lèvres, réclame la parole, n’est pas moins qu’une « force » qui s’avance, téméraire, dans cet espace encore indéfini qu’est le devenir du poème. Car le poème est de cette matière imprévisible et impromptue que le poète doit accompagner dans sa volonté d’émergence et modeler, comme le fait le musicien en posant doigts et lèvres sur sa flûte, et en y propulsant son souffle. Mais cet espace du poème est aussi cet espace de liberté d’un mot qui commande à un autre, où s’efface un mot pour un autre, où se « substitue à ‘corolle’ / ‘origine’, ‘oriflamme’, ‘orient’, / un autre, un autre encore, continuellement. »

Accompagner, certes, le poème en gestation, aider à son accouchement, mais dans l’impérieuse nécessité de désarmer aussi « les yeux, les lèvres », pour savoir « à quelle profondeur / de la nuit la couleur prend naissance, / s’ouvre au vocabulaire, se propage et s’exalte », cherchant quel seul pays convient aux mots « cœur », ou « orée », « horizon » ou « coquelicot ».

Allégresse de l’écriture sur « la neige insouciante » de la page blanche sur laquelle, écrit encore Pierre Dhainaut, « l’étonnement nous guide / comme au-devant des flammes. » Mais accompagnement attentif de la gestation et de l’accouchement, car « le mot dont nous serons sûrs / qu’il est légitime a besoin de toute une année // avant de sortir de l’air et y revenir. »

Pourtant, si le poète entretient patiemment le pouvoir de féconder le langage, comme celui-ci en retour l’ensemence, les questions de la mort et du temps ne peuvent qu’être qu’inhérentes au sentiment de l’existence et à l’acte d’écrire car, en effet, « démunis, nous le sommes, / nous redoutons que le chemin ne cesse / et la marche à la fois. » Et que pourra y faire le poème ? Sinon nous précéder et, peut-être, s’il est possible de lui demander cela, qu’il nous confie « à l’oreille, au passage, / le secret de qui doit suivre. »

La dernière partie du recueil, Lecture de lumière, son titre déjà nous l’indique, est le palier où s’installe l’apaisement. Au réveil, à travers « la vitre envahie par le soleil avant / que ne tressaillent les paupières », passe cette prime lumière, le bleu de l’aube, ce « bleu, la sonorité première / à voir le jour, bleu dans le bleu, bleu pâle / dans le bleu profond ou bleu profond / dans le bleu pâle. » Ce bleu, écrit Pierre Dhainaut, où on n’en a « jamais fini de naître. » C’est alors, encore et toujours, comme si s’élevait une voix neuve, comme à l’état de perpétuelle naissance, comme aussi une invitation à regarder plus loin, au-delà de qui nous pèse dans la suite des jours, comme si elle était le prolongement de celle qui se fait entendre dans le recueil Plus loin dans l’inachevé (2010), ou Dans la lumière inachevée, l’anthologie que le Mercure de France a consacré au poète, en 1996.

         Se poursuit cependant, dans ces pages, son questionnement poétique, portant dans la clarté du verbe cette relation du poète à sa langue, une poësis qui fait du mot sa substance et du vers sa respiration. Et revoilà le souffle, mais cette fois celui de la calme marée du jour dont il faut aimer la lumière, une lumière qui nous permettrait de voir dans l’Ouvert, saurait nous laver enfin de toute inquiétude et nous réconcilier avec la mort : « Halètement, le flot, le flot si vaste/ et calme autour du lit ou de la barque / qui emportait les morts. »

         Oui, « parole de vie, quoi qu’il arrive », exigence et nécessité de la poésie de Pierre Dhainaut qui, dans les dernières pages de ce livre, évoque un enfant qui, dans ses paumes, recueille un peu de sable, « le laisse / s’écouler lentement, / lentement » puisque, ajoute-t-il, « c’est pour toujours, le sable / l’horizon qui crépite, / l’éclat du langage, / l’entente parfaite » Ce n’est pas la première fois, écrit Georges Guillain citant Pierre Dhainaut (Plus loin l’inachevé), que ce poète « célèbre avec insistance dans la personne de l’enfant, cet enfant devenu pour lui le bienvenu, celui qui reconstitue le monde : lui qui ne sait parler / […] recrée pour nous le rite immémorial / […] cœur qui palpite / mains qui acclament, il incarne le joie / la pleine joie du souffle. »

         La dernière partie de ce livre s’offre ainsi comme une ode au plain-chant du vivant et une calme épiphanie de la lumière, lumière d’une poésie qui avance dans la parole, ce territoire à perpétuellement explorer, reconstruire, non, ainsi que l’écrit encore G. Guillain, « pour se représenter le monde ou se l’approprier mais pour s’accorder à lui dans la puissance d’exister. »

         Un livre compte sur les premiers mots qui l’introduisent, et pèse par ceux qui l’achèvent. Les poèmes sont faits de paroles et de nuages, nuages, paroles qui « ne demandent pas où les vents les mènent, / s’ils vont se ternir ou se taire, / ils disent à ceux qui leur succèderont le sens d’une vie sans reproche. » Ces derniers mots, sans inquiétude, nous invitent, nous aussi, puisqu’il n’y a qu’un monde, à diriger vers lui nos « pensées amicales », à en célébrer « les matins du matin retentissant. »

Michel Diaz, 10/11/2020

La gloire des poussières – Raymond Farina

La gloire des poussières
Raymond Farina
Editions Alcyone, 2020

Note de lecture publiée in Dièrèse N° 80

         Sur la 4ème de couverture du recueil, La gloire des poussières, Raymond Farina écrit : « Pourquoi veut-on que les poussières ne soient que d’infimes fragments de choses et de vies défaites, ce que l’oubli dépose sur des meubles abstraits, des livres sans regard et des miroirs éteints ? » Question à laquelle il ajoute aussitôt celle-là, qui est déjà réponse à la première : « Destin de toute matière ne sont-elles pas la preuve évidente d’une dynamique élémentaire, vivantes parcelles d’élan, de turbulence, de fougue ? » Quelques lignes plus loin, dans ce même texte de présentation, il apporte à ces deux questions son éclairage poétique : « Plus tard, une fois de plus sur le versant de ce qui s’anime et anime, elles m’ont aidé à concevoir la fabuleuse activité de la grande Fabrique de l’Être qui d’invisibles particules tombant dans le vide fait la pierre et le miel, fait la terre et le feu, et même le corps et l’âme des humains qui peuplent le monde. »

         Voilà donc qui confère à la poussière, matière de si peu dans notre imaginaire collectif, une haute valeur métaphorique dont Raymond Farina va nourrir sa démarche de réflexion sur le temps et le lieu du monde, la vie, la mort, l’humanité, réflexion traversée de ce que ses lectures y ont déposé, et de ses expériences d’homme. Il nous faut d’ailleurs remarquer que l’auteur utilise ce terme au pluriel, les poussières, le démarquant ainsi de l’utilisation littéraire ou, poétique que l’on en fait habituellement, à des fins généralement illustratives et négativement connotées de la fragilité, de l’insignifiance des choses ou, puisque « tout vient de la poussière et y retourne », de la profonde vanité de tout.

         Il est aussi tentant de citer ici cet extrait de La part manquante de Christian Bobin, qui nous semble illustrer ce que Raymond Farina, qui fut professeur de philosophie, désirerait peut-être que nous éprouvions, vivions et partagions à la lecture de son livre et aussi de tous ceux qu’il a déjà écrits : « Ce qu’on apprend dans les livres, c’est la grammaire du silence, la leçon de lumière. Il faut du temps pour apprendre. Il faut tellement de temps pour s’atteindre. On va à l’aventure. On prend un livre dans ses bras, puis on le quitte, on va vers le suivant. Les livres sont faits de poussière. Les livres sont faits de vent. Les livres sont faits du plus précieux de nos songes : poussière et vent. On y chemine, on les traverse. On les oublie. »

         Alors poussière et vent seraient donc aussi la matière de ce recueil de Raymond Farina ? Oui, si on y chemine et qu’on le traverse en se tenant au plus près de ce qu’il veut nous dire, en écoutant sa voix et ses mots de poète, c’est-à-dire de ce qu’il fait de ce « plus précieux de nos songes » : une parole sans personne mais qui, comme la poussière et le vent, s’élèverait en lents remous, « tourbillon aimanté à la fois par le ciel et par le lointain » qui nous passerait par le cœur et l’esprit « avant de disparaître, fascinante vision trop vite devenue mémoire » . Car, dit-on, la mémoire est ce qui demeure quand on a oublié tout le reste. Et ce qui nous reste en mémoire, solidement prégnant, quand on a achevé la lecture de ces poèmes, n’est pas moins que le sentiment d’une lumineuse lucidité, conquise à la force des ans, sur l’état et le cours du monde et des choses, la vaine agitation humaine et le mirage de nos illusions. Ainsi des puissants de ce monde : »Impassibles ces rois naviguent / dans leur solitude tranquille, / gardant dans leur parure / les ors de la grandeur ancienne //(…) Echappés de ces temps gothiques / où roi signifiait quelque chose, / ils côtoient, sur leur char à bœufs, / des bouffons & des clowns.. » Ainsi tout simplement de l’homme : « Pouvez-vous me dire pourquoi / ce qui, dans le monde animal, / est tourbillon d’ailes légères, / flèches de becs inoffensifs, / devient destruction méthodique/ quand l’accomplit la seule espèce / qui aspire à la perfection ?« 

         Comme le remarque J.-P. Gavard-Perret dans un texte critique, « Farina anime de manière placide (quoi que…) ce qui fait douter les dieux et affoler les statistiques (…). Tout cela, pour autant, n’amène pas au paradis : juste des clairières dont le viatique est moindre. Elles ressemblent « à des Cythère sibériennes / et des Pologne sans retour ». Et ces « Pologne sans retour », précise Raymond Farina dans son poème, évoquant l’insensé du monde où s’égare parfois la folie humaine, sont celles «où l’on faisait cendres des hommes ».

         Mais les poussières, ce sont aussi ces riens d’assemblables improbables venus d’on ne sait où, que Raymond Farina, évoquant Lucrèce, décrit comme de « secrètes combinaisons d’atomes, devenus dans son rêve et le mien, minuscules grains de soleil dansant dans la lumière ». Dans ce recueil où se combinent de même ses poèmes, l’évocation des pouvoirs de l’artiste, peintre, violoniste, pianiste, l’invocation aux « soleils virtuoses, somptueux, grégoriens », le pouvoir aussi de l’imaginaire qui « propose un voyage absolu, sans cartes, sans escales », l’évocation encore de ce qu’écoute l’enfant qui « sait presque tout de la terre, sa rumeur sibylline, ses semences secrètes », cette « histoire de ciel / que nous raconte le bleuet », ou cette évocation plaisante « d’une fourmi sisyphéenne / poussant sa miette fatale / parmi les restes sur la table », tout cela, et bien d’autres choses encore, constituent l’ample matériau de cette écriture. Car Raymond Farina est aussi le poète de ces presque riens, rencontrés çà et là dans l’affût de sa présence au monde, ces poussières de vie dont le regard s’empare, de ces riens comme suspendus au-dessus, une chose coulant dans une autre, poussant celle qui suit, et comme au hasard de l’inspiration, et toutes se fondant dans un long travelling de pensée ou de rêverie : « Les cheminées font du tricot. / Toi, tu glisses dans leur douce, douce / spirale cachemire / au-dessus des toits étonnés ».

         Mais Raymond Farina est aussi le poète de la fusion des états de conscience dans le même creuset poétique, puisqu’il « suffira d’un seul sourire / pour être l’ami du soleil / & la nuit nous chuchotera / à l’oreille tous ses secrets ». Un creuset où s’invite aussi la douleur, celle de la peine des pierres, témoins de tous les crimes que l’on a commis contre le vivant, hommes, bêtes et plantes, celle aussi du vieil homme « qui, montant les ans / descend, descend les escaliers / vers une cave sous la cave, / vers un long sommeil tellurique ». Creuset aussi d’une mélancolie où chemine une quête toujours poursuivie de menus miracles de bonheur furtif et de jubilation dans notre éphémère présence au monde, ce qu’il nous donne à voir, à entrevoir, et à goûter, qui est là et s’échappe aussitôt, qu’il nous faut sans relâche traquer et sans cesse attiser les éclats. Ecriture qui s’efforce de dessiner une mystérieuse ligne de crête, entre permanence et perpétuelle transmutation.

         Ce livre est ainsi traversé d’une double instance : celle de la descente ou de la chute, dispersion ou disparition, et celle de l’élévation, ascension vers un ciel de quiétude. En effet, selon les principes de l’imagination dynamique, telle que l’a exposée Gaston Bachelard, il n’est pas de mouvement de chute qui ne se conçoive sans la contrepartie d’un désir d’ascendance, comme il n’est d’élan ascendant qui ne se double, dans le même temps, de la sensation de l’espace béant et de la nuit qui s’ouvrent sous et devant soi. On trouve ainsi dans ce recueil nombre de métaphores de la chute : « tâtonnant dans son amnésie, / harcelé même par son ombre, // il est venu enfin dormir / dans son île devenue piège, // dans sa maison devenue tombe ». Métaphores que viennent heureusement compenser celle d’un désir d’élévation, du mouvement qui accompagne tous les rêves de la volonté de croissance, celle qui tire l’arbre vers le ciel et l’esprit vers le haut dans son inexpiable nostalgie de la hauteur. Celle-ci par exemple : (le poète) « s’endort dans le bruissement / d’idées belles et volatiles / volant au Hasard leurs couleurs » » ; ou celle-là encore : « Pour celui qui lève les yeux / terrien cloîtré depuis longtemps / dans d’étroites chronologies, / c’est de sublime qu’il s’agit, / d’un tragique entre-deux / où l’homme se débat. »

Poussière et vent alors que cette gloire des poussières ? Mais poussière où secrètement s’élabore le miel de l’Être, et vent qui, on le croit, se chargera de laisser, sous les yeux fermés de nos songeries, ce qu’il y aura déposé de parole.

Michel Diaz, 05/11/2020

A propos des images de Pierre Fuentes – Métamorphoses

Métamorphoses

Pierre Fuentes

         Ces images que nous propose Pierre Fuentes s’inscrivent dans la même démarche que le photographe conduit depuis déjà longtemps. Démarche de réflexion, de l’artiste d’abord par rapport aux objets du réel, de réflexion aussi sur cet incessant travail du regard auquel est confronté celui à qui les images sont données à voir.

         La présentation de l’ouvrage de Bernard Noël, Journal du regard (éditions P.O.L., 1988), disait en résumé : « Entre la réalité et nos yeux, toujours du vocabulaire s’interpose : nous croyons voir mais ne faisons que lire. D’ailleurs, le regard en lui-même n’est pas cet instrument d’information et de constat qu’il nous semble : il n’est pas qu’un aller et retour, c’est un espace, un espace sensible qui s’emplit du sentiment du toucher visuel ». Dans les pages du même ouvrage, B. Noël écrivait : Les choses sont-elles sous les mots ? Qu’y feraient-elles ? Inutile de les chercher sous leur image : elles n’y sont pas non plus. Mais alors où est la réalité ? / Et qu’est-ce qu’un lieu ? / Qu’est-ce qu’un regard ?

         Si nous cherchons, dans l’essentiel des images de Pierre Fuentes, le fil conducteur qui donne sens à sa démarche, nous y voyons la volonté d’interroger toujours l’objet de la réalité, y devinons ce sentiment que l’artiste nous offre à partager : les choses ne sont pas sous leur image, pas plus que sous les mots, mais dans cet espace psychique où il nous faut traquer les traces de ce cheminement qui toujours introduit l’artiste, en premier lieu, le regardeur d’une œuvre, en second lieu, à une expérience intérieure.

         Regardant les œuvres de Pierre Fuentes, nous sommes constamment interrogés, plus encore dans les dernières, par cette question toujours relancée : que voit-on quand on voit ? Qu’est-ce que le regard ? Qu’est-ce que le visible ? Et, en effet, qu’est-il en vérité ? Il serait tentant de répondre, sans craindre de trop se tromper, que la réalité n’a jamais été envisagée comme un rideau : elle est devenue ce voile depuis que l’on situe sa nature véritable du côté des cellules et des atomes. Conséquence, alors que l’ancienne réalité crevait les yeux, la nouvelle leur échappe. Du coup, l’invisible est partout, tantôt comme une menace, tantôt comme une promesse. La réalité serait donc alors ce que les yeux regardent mais ne peuvent que lire, balbutiant à la déchiffrer, soumis toujours à cette hésitation et au tremblement de son sens au verso de la vue.

         Cette réflexion qui s’attache à la question du regard concerne ainsi au premier chef celle de l’image, de la vision, de la peinture, de la photo, de l’écriture, du geste et de la pensée, par conséquent de la réalité de ce que les yeux voient. Elle s’interroge et, dans le même mouvement, nous interroge sur les rapports qu’entretient notre regard avec le monde, évoquant celui-ci comme cet espace médian entre nous et ce monde, comme on pourrait le dire de la peau.

         Par sa manière qu’a Pierre Fuentes de déplacer les objets du réel au-delà de notre lecture immédiate, de les situer tout autant dans le champ des incertitudes, d’en interdire la saisie définitive en leur donnant statut de présences évanescentes, de nous montrer ce qui est là mais se situe dans un instable ailleurs, de troubler notre perception de la réalité des choses, qui introduit par là un doute sur notre perception du monde et même sur sa matérialité, nous les donnant à voir comme les images d’un songe, fluides, fuyantes, défiant la pression et la pesanteur, y introduisant mouvement et circularité, jeux de formes mobiles que nie leur immobilité, par sa manière aussi de montrer que la fonction de la nature, et partant celle de l’artiste, est de combler ce vide ouvert sur l’abîme du néant, à cause de tout cela on serait tenté de penser qu’il y a là quelque chose de l’héritage, non seulement de l’esthétique mais de l’esprit baroque. On pourrait légitimement le penser, et on ne s’y tromperait pas absolument. N’était que la démarche de l’artiste y adopte une voie singulière et plus personnelle, y explorant continument l’esprit de la métamorphose.

         Si l’on se réfère à la définition de ce terme dans le domaine de l’art, on y lit que le processus de la métamorphose est cette « modification, dans le regard subjectif, du caractère d’un objet perçu par la vue, qui permet de le faire passer d’un statut à un autre, lui faisant perdre les caractéristiques de sa nature originelle, l’introduisant par là dans le champ de l’imaginaire : l’une des fonctions de l’activité artistique est de transformer en objet onirique un objet du réel ».

         C’est ainsi que Pierre Fuentes se détache de l’objet du réel pour nous en proposer une lecture qui n’entre en rien dans le répertoire des signes et des éléments de l’identifiable, mais dans un univers de formes en perpétuelle transformation. Que confronté à ses images, notre regard est invité à ne pas se décourager, mais à interroger leur surface, les taches, les éclats blancs, les différences de degrés des noirs, des blancs, des gris, à prendre du recul pour revoir ce qu’il a vu d’abord et repasser les raisons qui l’incitent à l’attente. Le regard, paroi de l’extérieur et de l’intérieur, et l’image qu’il voit comme signe et corps à la fois ; l’image qui, pour se comprendre, appelle un voir et un savoir, et le regard qui voit l’évidence et qui lit ce qu’il voit. Je citerai encore Bernard Noël qui écrivait plus loin, dans l’ouvrage cité plus haut : « Chacun pense qu’il voit la même chose que son voisin. Le doute vient quand on exprime sa vision en mettant des mots dessus et que ledit voisin emploie des mots différents ». Et il ajoute, un peu plus loin : « Chacun sait que le monde commence quand on le regarde mais qui assiste alors à une naissance ? »

         Ainsi, regarder en regardant mieux serait donc assister inlassablement à la scène de ses origines ? Pour répondre à cette question, il nous suffit de constater, regardant ces images, comme beaucoup de celles des séries qui les ont précédées, que la démarche artistique de Pierre Fuentes revisite constamment cette scène qui est celle de la naissance d’un langage de nature enraciné dans le corps, et que cette persévérante attention à la question de la « voyance » s’occupe chez lui de l’espace où elle s’origine, c’est-à-dire le corps et l’œil. Ses photos semblent nous dire, à nous qui les interrogeons : « Quand les yeux ne savent pas ce qu’ils voient, ils commencent à regarder. Dès lors, leur attention s’excite ou, brusquement, se décourage. La vision est ainsi liée à une obstination : c’est elle qui donne conscience de l’ampleur du visible et qu’il tremble, là-bas, comme un horizon incertain ».

         Ces images, il faut nous y résoudre, ne s’offrent à aucune saisie de leur sens (sinon celui de l’immédiateté d’une lecture balbutiante qui cherche des repères), mais échappant toujours à ce que nous propose ordinairement notre vocabulaire visuel, elles ne peuvent que déranger le confort notre perception usuelle du monde et ce qu’en réclame toujours notre appétit de rationalité. Comme il faut nous résoudre encore à admettre que puisque le regard découvre que sa position, toujours devant, crée constamment de la façade, celle-ci, forcément, cache un arrière.

         Les images de Pierre Fuentes nous mettent face à cette seule question qui vaille pour ce qui les concerne : faut-il qu’une chose ait une identité bien définie ou que, tout au contraire, elle défie les identités sous lesquelles on voudrait la réduire à n’être que ce qu’elle semble être ?

         En vérité, le plaisir esthétique qu’elles nous procurent ou non devrait déjà suffire à nous éviter de nous la poser de manière trop insistante pour ne pas en fausser ce que leur réception ajoute à ce qui contribue à nous grandir un peu plus au-dessus de nous-mêmes, à nous procurer ce « supplément d’âme » que nous attendons de tout art. Car il émane d’elles un tel équilibre que nous voilà, les regardant, réconciliés. Mais avec qui, sinon avec nous-mêmes, et avec l’incompréhensible du monde. Et tant pis si nous ne voyons que ce que nous voyons, et si notre tête est jalouse de notre plaisir indépendant.

Michel Diaz, 01/07/2020


A l’aube de la voix – Léon Bralda

« A L’AUBE DE LA VOIX », poèmes de Léon Bralda, gravures de Lionel Balard, éditions Donner à voir, Collection / Séries Petits Carrés (2020)

Chronique publiée in Terres de femmes, juin 2020

Lecture de Michel Diaz

« A l’aube de la voix », nous dit la quatrième de couverture, est un texte
qui répond à « l’impérieuse nécessité pour ce poète (que) de toujours revenir par
le travail d’écriture à la maison natale, en ces abords de la jeunesse qui ont
irrémédiablement façonné sa perception du monde ».


Ce livre, dédié à un vieil ami de l’auteur, aux parents du premier,
évocation de leur maison et de jours d’insouciance, est bien une tentative de
retour amont sur les terres d’enfance, ainsi que son annonce le souligne aussi :
« Au plus loin de ma vie, dans le vacarme incessant où se déchirent les matins
jeunes, il fut un lieu clos, un jardin où le ciel reposait dans la douceur de vivre et
le bonheur d’une famille ».


La présentation de l’auteur, à la fin de cet ouvrage accompagné de neuf
gravures, nous rappelle que le poète Léon Bralda et le plasticien Lionel Balard
ne sont qu’une seule et même personne.
Si le plasticien illustre les textes du poète et s’en fait l’écho dans de sobres
et belles images que le seul recours au noir et blanc contribue efficacement à
« dramatiser », le poète laisse deviner le plasticien qu’il est en même temps. En
ce sens, la publication de ce livre par les éditions Donner à voir nous semble on
ne peut plus pertinente ! En effet, et davantage, nous semble-t-il, que dans ses
autres textes, le côté « visuel » de cette écriture semble s’y inviter avec plus de
prégnance encore. C’est aussi bien, en éclairs de réminiscence, la silhouette de
« la mère aimante et sombre derrière les volets », que « le long trottoir
d’asphalte et de poussière », « le chat maigre endeuillé par la nuit pourpre »,
« l’éclat fulgurant du jour sur le corps des fenêtres », ou encore « la porte
endeuillée où rouillent quelques clous ». Mais c’est aussi le ciel « lourd d’un
orage grêleux », « un jour de pluie posé sur les carreaux de la fenêtre », « ces
fronts de vigne dans leur parfaite géométrie »… Images de la langue poétique
dont la référence explicite à l’environnement ou à ce qu’en fait la mémoire,
suscitent aussitôt les images d’un monde dont s’empare l’esprit du lecteur et qui
parlent à l’œil de son imaginaire, lui laissant tout loisir de les faire siennes.
Cette « perception du monde » évoquée plus haut est ici d’ordre
« expérimental », celle que façonnent les sens d’un enfant qui découvre et
s’imprègne du monde, s’y avance pour s’y inscrire ou, plus exactement, s’y
aventure, déjà lourd des questions qu’il ne cessera plus de se poser face à cette
ouverture d’inconnu qu’est l’énigme de l’existence.


L’expérience sensorielle du monde, c’est ce qui emplit le champ du
vacant, y plante ses repères, y sème ses possibles, en nourrira sa nostalgie. C’est,
en premier lieu, bien sûr, le regard et ce qui s’y est déposé, « la déraison d’un
ciel de mai, quand saignent les lilas », « le blé révélé par un soleil latent » et
« court au terme des moissons », « l’herbe qui jaillit comme le sein de lait offert
à la terre natale », « les thuyas de l’allée, au pied d’un mur d’enceinte », la pluie
« sur les rosiers, les iris et les statues de ciment qui peuplaient le jardin », c’est
« la beauté d’une lueur pendue loin derrière les bâtisses ». Ce qui s’invité à cette
faim de monde, ce sont aussi les bruits, partition en fond de mémoire, le
murmure des fontaines qui « prendront dans l’herbe et jusque sur les vitres », les
mêmes thuyas qui « se font encore entendre », qui « chuchotent parfois sous le
débord du vent », les volets et les portes qu’on ouvre, le ciel « avec ses
grondements et ses râles de bête ». Partition où s’accrochent encore des éclats de
voix humaines, ce si lointain « à tout à l’heure, mon garçon », « ces mots, depuis
toujours, pour prendre l’heure dans le matin, sur le chemin des écoliers », ceux
des leçons jadis apprises et qui ânonnent, dans le souvenir, « les siècles de
l’Histoire que gouvernent les cartes, les lois aux temps écrits qui accordaient le
verbe », ces voix qui, plus tard, « viendront broder aux pas de la marmaille le
moindre souffle d’air », les cris accompagnant « les jeux qui auront germé dans
l’heure vagabonde de la récréation », le cri d’appel au « chien échappé de
l’enclos depuis la veille ». Images visuelles et sonores, olfactives encore,
puisque ces « terres avaient l’odeur des romarins, des menthes et des tilleuls »,
qu’au creux de la cave régnait « l’odeur du jour mourant de trop de solitude »,
que flottait parfois cette odeur sur les « terrains vagues dans lesquels ont brûlé, à
chaque canicule, les ronces et les chardons ». Mais aussi odeurs de la mort dont
on fait, à cet âge, la première expérience, celle de la bête « crevée depuis
longtemps déjà », des eaux qu’elle a souillées, qu’on enfouit au fond d’une fosse
tandis que « des enfants s’étaient assis sur le bord du talus et jetaient leur visage
dans l’ordinaire des immeubles ». Expérience parmi les plus décisives puisque
« le jardinier venait de retourner un peu de terre et nous savions quelle énigme
se formait à l’endroit du labeur ».
Expérience que forgent les jeux l’enfance : jeux de l’apprentissage de la
vie, en même temps que jeux de guerres et de mort, les uns étroitement mêlés
aux autres puisque, comme l’écrit l’auteur, « Nous mimions l’agonie et l’horreur
des batailles, et nos mots étaient ceux des gorges incendiées ». Puisque, ajoute-til, « Nous mourions aux confins de nos joies (…) Nos guerres avaient le poids
du jour et l’heure de nos cris », et que « dans les jeux de l’enfance, nous jetions
les désastres d’autrefois ».


Mais Léon Bralda est l’un de ces poètes auxquels la lumière n’est pas
spontanément et naturellement accordée. Il serait plutôt de ceux-là qui
travaillent à la gagner, s’efforçant d’habiter poétiquement le monde comme nous
le conseillait Hölderlin, et qui peuvent revendiquer ce qu’ils en ont conquis sur
le sombre et la terre des jours. Il est de ceux sur qui le ciel de l’existence fait
peser son poids de pénombre, ceux pour qui leur ciel de poète est quelquefois
lourd à porter (je cite inexactement de mémoire ces mots de lui écrits ailleurs).
Parce que « le ciel est lourd de n’être au fond qu’un jeu pour l’enfance
profonde ».
Pour Léon Bralda, les territoires de l’enfance ne sont pas exclusivement
ceux des « verts paradis » baudelairiens. Pour ce qui le concerne et qui remonte
en ses écrits, de façon récurrente, « il y avait l’enfant et toutes les ténèbres qui
mordaient l’œil sous le trop-plein de la jeunesse ». Et si, pour cet enfant qui
inventait l’enfance, le monde s’ouvrait sur son secret, il y avait aussi pourtant
« les sauts allant à la lumière et le soleil éteint derrière chaque allée ». Car
lumière et ombre vont de pair dans l’apprentissage du monde, comme elles vont
de pair, et s’épaulant, sur les chemins rugueux des hommes. Parce que, écrit le
poète, « on n’a pas dix ans quand les cris mordent aux portes closes, que
jaillissent les branches hideuses du regard ». Car aussi l’enfance « laisse l’enfant
venir dans le silence pour des rires épars et des bruits sourds de chairs que
mange la colère ». Premiers bonheurs glanés dans l’innocence des rires et des
jeux, alors que déjà la nuit rôde, que se font mordantes les peurs, que s’ouvre au
fond de l’insouciance cette « chambre effrayée par le bruit de la nuit. Une mort
qui tissait du sang au ventre noir, qui se faisait pressante et avide de tout ».
Puisque encore l’enfant a peur, « dans le mystère de l’enfance » et que, du
monde qui le cerne, comme de celui qui l’attend, il observe déjà et pressent ce
qu’il contient de violence irréductible et d’irrémédiable incompréhensible.
Saison d’enfance, « impudique saison soumise à la question, vieille âme
enchevêtrée dans l’hystérie du monde », saison d’une innocence provisoire où
l’on entend déjà « battre le pouls de tous les morts ». Saison où l’être en devenir,
prêtant l’oreille, serait capable d’entendre aussi, et sans chercher à les
comprendre, dans le bruissement du vent dans les arbres et les murmures des
statues, tous les secrets de la terre, sans encore savoir que « c’est de là que les
rêves surviennent… » Et avec eux, une fois pris par les soucis des jours et dans
les tenailles du temps, « des lendemains d’étoiles et des restes d’orties […] De là
qu’advient le doute, ou la parole pour le dire ».
Car à l’enfant succède le poète, qui n’a que sa parole pour tisonner parmi
les mots, en ressusciter quelque braise, essayer de sauver ce qu’ils ont oublié et
ne savent plus dire. Se souvenir, c’est prendre aussi le risque d’écorcher ses pas
sur les pierres vives du temps, de blesser sa mémoire aux ronces de la nostalgie,
en tout cas de se confronter à la perte de tout et de tous, d’endosser la tristesse.
Tourner son regard en arrière, mais avancer pourtant (que faire d’autre ?), ce
poids d’ombre sur les épaules, dans l’ornière des heures. « Mon pas est lent »,
écrit Léon Bralda, au début de son livre, « Et je suis de ceux-là qui passent
comme tant d’autres, par habitude ! Qui sarclent le rêve au fond de la ravine
(…). Ils sont passés comme je passe : le corps lourd et douloureusement fermé
sur ce peu de bonheur qui l’habite ».


Lumière et ombre, avons-nous dit, se partagent ces pages, sans que la
seconde pourtant prenne décisivement le pas sur l’autre. « Je buvais l’instant
doux de la vie douce », lit-on. « J’allais le cœur halant jusqu’à la paix des
âmes. » Mais l’ombre aussi, parfois, est accueillante et douce. Pour preuve, ces
lignes qui évoquent, dans une lumière de clair-obscur qui pourrait nous faire
penser à quelque peinture de Georges de la Tour, un intérieur paisible et amical :
« Il y avait l’enfant et le soir survenu, l’ombre d’un cerisier cassant la nuit
derrière la baie vitrée et le téléviseur qui racontait le monde ». Scène complétée
par cette autre : « Sur le couvre-lit rouge : un chat dormant de son sommeil de
chat et d’autres nuits à faire au-delà de la nuit. Un miroir ciselé d’ombres
imparfaites, quelques éclats chauds des phares de voitures jetés depuis la route à
travers la fenêtre ». Scène qu’évoque ce poète qui est aussi bien plasticien, sans
effets dramatiques ni théâtraux, scène de la vie quotidienne qu’en peinture on
appelle scène de genre. Qui n’est, en l’occurrence, ici, qu’une scène de bonheur
simple, mais de celles dont les racines s’enfoncent au tréfonds de l’âme, de
celles que l’oubli ne saurait prendre à la mémoire et que le corps « tient d’un
amour infaillible, à l’étroit de l’humain ».


Que faire d’autre qu’avancer, espérer qu’une aube se lève à l’horizon du
jour ? Et espérer, comme l’enfant, se rassurant contre la peur du noir, que le jour
revienne. « Et le jour reviendrait. » Parole de poète aussi, qui quête sa lumière :
« Le soir, c’est sûr ! Il se fera d’argile à l’aube de la voix… Et le jour reviendra,
c’est sûr ! Et le jour reviendra ». Comment d’ailleurs ne pas revendiquer cette
espérance dans (et contre) le désespoir du monde ? Que peut promettre d’autre
un homme debout, et en marche, qui n’avance qu’en faisant corps avec la
poésie ? Parole de poète encore : c’est ainsi que Léon Bralda donne à ses mots la
force douce et vigoureuse des images afin qu’ouverts à ce qu’il attend d’eux, ils
libèrent cela qui en eux-mêmes cherchent à aller plus loin que leur toujours trop
étroite détermination, et qu’allégés du poids des vaines nostalgies, ils remontent
vers un de ces clairs-de-terre dont la poésie nous éclaire.

Michel Diaz, pour Terres de femmes, mai 2020