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L’un seul, légendes – Geneviève Deplatière

L'un seul, légendes - poèmes (Grand format)

L’un seul, légendes

Geneviève Deplatière

Editions Unicité, Collection Le Vrai lieu, 2020 (59 p.)

Lecture de Michel Diaz, note de lecture publiée dans le N° 85 de Diérèse (septembre 2022)

         Je ne dirai rien sur le titre de ce recueil, a priori énigmatique, évitant ainsi de donner une interprétation qui en orienterait, voire en fausserait la lecture. « Le titre d’un livre, disait Jacques Dupin, n’est pas une annonce, un programme un couvercle. Il n’est ni un condensé ni une émanation du texte. A peine un signal, un repère (…). Il doit à la fin rejoindre le poème, mais il vient d’ailleurs, d’une autre case de l’imaginaire. » Si le titre d’un livre n’est pas une clé, mais «plutôt un trou de serrure laissant le regard pénétrer », comme ce poète le disait encore dans cette interview, je me contenterai de ce trou de serrure pour avancer que dans L’un seul du titre, je crois aussi lire « linceul » (ce linceul sacré au revers de / l’insupportable), ce linge blanc qui cherche à pacifier la mort et qui, par une inversion symbolique de la couleur, peut aussi bien devenir « lange », linge où le cycle de la vie s’amorce, et qui par assimilation des sens peut évoquer ce si étrange blanc de la page où s’aventure la poète – qui sait que maintenant / tu pourras t’en aller seule / sous une page blanche.

         Les trois sections de ce recueil, « Passages du clair-obscur », « Dans un désir de rosée », « Mise en scène », sont précédées chacune d’une citation de Bernard Noël, Pascal Quignard et René Char, qui nous indiquent clairement le balisage de l’ouvrage, en donnent les étapes et en marquent la progression.

         En effet, ce recueil n’est pas qu’une simple collection de poèmes mais un livre construit qui s’offre à nous comme une invitation à cheminer sur un territoire de réflexion et de questionnement où les mots se révèlent indissociables d’une démarche et d’une expérience de vie.

         Il y a d’abord, dès la première page où l’auteure s’adresse à elle-même (comme presque tout au long du recueil), cet indéfinissable tremblement d’un désir innommé qui, remontant du fond des eaux obscures de la rêverie, fissure le silence comme au commencement de ce qui cherche à devenir parole : Sur fond de tes pensées / qui dérivent / tu cherches une trace / ajourant ta peur / de l’ombre / de ton insondable histoire.

         Que sont ces mots, se demande l’auteure, qui s’imposent à la pensée et glissent sur la page : Ne serait-ce que poudre aux yeux, d’or ? Sont-ils de ceux qui entretiennent la pensée toute faite et s’emploient à penser pour nous, cimentent nos croyances, alimentant ainsi notre « long travail d’illusion », selon la formule de B. Noël ? De ceux plutôt qu’inventent tes sens navrés / d’inexplicable qui te courbent dans l’ombre ?

         Mais si lumineuse qu’elle nous apparaisse par moments, la poésie de Geneviève Deplatière est une poésie inquiète. Inquiète de cette inquiétude fertile qui nous fait nous tenir aux aguets, dans la vigilance de cette veille que réclame l’état d’être-au-monde. La lumière, pour elle, ainsi que je l’ai dit pour quelques autres puisatiers de la parole, n’est pas un état d’âme ni d’esprit qui lui est naturellement donné. Il lui faut la gagner, jour après jour, mot après mot, sur la pénombre qui nous cerne, les doutes et les peurs, sachant que ces éclats dont s’éclaire le cœur ne sont que des joies éphémères, des moments dont la fulgurance fait tout l’inestimable prix : C’est le prodige du jour // à hauteur d’aubépine / blanche comme / un songe qui remplit les yeux / d’une enfant qui dort / auprès d’une source qui coule.

         Ecrire serait donc, pour Geneviève Deplatière, travailler à se déprendre de ces illusions du « vivre » et celles d’ « être humain » auxquelles, par paresse et facilité, nous nous abandonnons. Ce serait, pour cette poète, s’essayer à tracer sa route dans les mots, avancer au bord du naufrage et trébucher dans le silence, quitte à perdre pied dans la lâcheté des heures perdues / ou la rage des pas qui piétinent. Car la seule fonction du poème est de nous ouvrir l’œil pour nous inviter à entrer dans l’innocence fulgurante / d’une toison d’épines et de pétales / à tresser d’espérance, laisser le désir monter à l’assaut d’une course nouvelle // Si au sommet une clarté. Mais écrire, pour pouvoir, en de brefs instants, saisir la beauté, sa douceur / qui te vient dans les mains, sème des mirages est effort qui réclame et impose que l’on ne cède rien aux complaisances dans lesquelles parfois la poésie s’égare, et soulever d’entre les périls / ta silencieuse traversée.

         Parfois pourtant, écrit l’auteure dans la deuxième section, Il se peut qu’un instant / sur la grève tu verses tes pleurs, tant / l’exode des aubes t’accable. Comme encore Il se peut qu’en un instant pur / tous les âges viennent à ta rencontre / dans l’alluvion des baisers et des mots qu’ils charrient. Instants de désarroi ou de fugitive allégresse, car travailler à te sentir vivante, écarter devant soi les ombres qui nous hantent, braver cette incertaine traversée du temps, comme affronter l’espace d’inconnu sur lequel ouvre le poème, c’est aussi défier la mort. Et rien ne nous sera donné qu’il ne nous faut aller prendre. Aussi la poésie de Geneviève Deplatière s’avance-t-elle Comme dans la grande forêt /où le soleil joue sa lumière / dans ces rouleaux, obscurs d’être / si proches.

         Mais écrire, c’est toujours un même geste, Ouvrir les mains, redéfinir les contours, / car chaque pas prend du temps, ce même geste qui est à l’œuvre quand ce mouvement de la main et du corps lève devant lui l’inconnu, quand il ne s’agit pas de traduire une expérience antérieure avec ses sentiments et ses secrets mais quand cette manière d’aller est elle-même le lieu de l’expérience, la réponse apportée à un passage de vie, à ses éclats : si nos rêves embusqués s’affranchissent de l’ombre / qui gît sur eux / l’amour fou du souffle alors, s’il mange dans nos mains, / fera reculer le désert.

         L’écriture de Geneviève Deplatière est à la fois quête et révélateur de l’être, cérémonial intime des sens en éveil et réceptacle des secrets frémissements de l’être : Ici, de jour en jour, / et la rumeur des désirs / comme le vent passe.

         En dépit des incertitudes et des douleurs qui accompagnent « le métier de vivre », et même quand, parfois, derrière tes lèvres, les cordes des mots sont brisées, la poésie de cette auteure est traversée d’un bout à l’autre (et je dirai même de part en part) par l’opiniâtre ligne mélodique où se tiennent les notes les plus hautes de sa voix, ses couleurs les plus claires. Le disent explicitement les mots qui ouvrent la troisième section : De toute façon, le jour demande son passage, / même, au solstice montant d’après neige, celui qui / mord / les boutons de rose, / car il fait chanter les arbres. Et elle écrit encore, un peu plus loin, Force est… de vivre, d’aimer tant / et quand de faire le point, d’ouvrir encore les yeux / Le solstice nous aventure plus loin, car Dire poursuit l’horizon / c’est dire sa force.

         Cette parole, de page en page, hésitant quelquefois et doutant parfois d’elle-même, comme luttant à voix blessée « contre » ce qui offusque la lumière du cœur, travaille incessamment pourtant à tenir bon et se tenir debout « pour » assurer ce que la vie exige de ferveur dans l’amitié du monde et dans l’amour de l’autre, et cet équilibre de l’âme sans lequel le fait d’exister ne connaît aucune assomption.

Michel Diaz, 19/06/2022

Edito

Edito à paraître dans le N° 85 de Diérèse (octobre 2022)

Arcanes du poème

« Le besoin d’écrire est premier. Le contenu de l’expression vient du hasard, et n’échappe au hasard que dans l’expression. » (Henri Thomas, in « Le Tableau d’avancement », Fata Morgana, 1983

            Il serait parfaitement vain, autant qu’illusoire, d’essayer de comprendre ce qui, chez l’artiste, écrivain ou poète, fonde l’origine de ce « besoin » dont parle Henri Thomas. Il est, ou il n’est pas. Et s’il est, il s’éprouve et s’impose avec plus ou moins d’insistance ou d’urgence, de fébrilité ou de violence, en avouant toujours son caractère de nécessité, comme l’est la faim ou la soif. Comme l’est le désir archaïque de fissurer ce qu’on nous appris à concevoir de la réalité du monde, pour nous défaire de ses apparences ou de ses illusions et tenter d’ouvrir dans l’être un chemin sur lequel, quand regarder ne suffit plus, il nous faut commencer à voir. Avec nos yeux de l’intérieur, qui nous construisent notre espace du dedans, pour reprendre ce titre d’Henri Michaux, nous ouvrent véritablement au monde parce qu’ils nous confrontent à ses énigmes : « Puisse l’immensité, écrit Werner Lambersy, / se tenir derrière la porte / Qu’il suffit d’ouvrir ».

            L’écriture poétique est alors démarche d’existence, quête inlassable et jamais aboutie de ce qui fermente et vagit dans les commencements, mais germe aussi dans le silence d’avant la parole et les signes d’avant les mots, car ce que l’on entend alors, c’est la petite musique d’un sens qui file vers son horizon impossible. Elle est alors l’enjeu d’un élargissement imprévu de l’esprit, quelque chose qui scrute le monde et s’avance à tâtons, cherche à le déchiffrer. Non sa réalité, mais plus justement son réel que les mots, un à un, écartant devant eux les ombres, nous laissent entrevoir en son « inépuisable latence », ainsi que l’écrit Jacques Ancet.

            Certes, nous le savons, « le contenu de l’expression vient du hasard », et cela correspond à ce que Reverdy qualifiait « d’état poétique » – dont la matière-lave ne prendra forme que dans le creuset du poème en se coulant dans « l’expression », au risque pour le poète de trahir le vif de son surgissement. « Quelque chose, écrit encore Jacques Ancet, qui est une intensité de langage, laquelle est une intensité de vie, indissolublement ». Et c’est bien à cela que travaille la poésie, quand elle est traduction d’un élan impérieux, chemin d’une exigence et d’une rigueur qui ne céderont rien non plus à « tout le décoratif de l’écriture, l’extra-poétique, afin d’entrer dans le corps même de son sujet » (Daniel Martinez).

            Car forger le poème, c’est aller nécessairement de l’obscur vers le sens, mais en se tenant loin de la parole toute faite. Y découvrir l’inattendu dans ce que l’on n’attendait pas, qui se lève d’entre les mots, prend la parole, « Comme la paupière qui / Pour la première / Fois se lève // Devant l’image du réel » (Werner Lambersy). Et c’est sans doute là la vocation première de ce que l’on appelle « le poème » : nous ouvrir d’abord l’œil.

            Mais le sens que les phrases recèlent, si riche qu’il paraisse de « leçons de ténèbres » et d’approche des choses, n’est pas explicatif, jamais totalement satisfaisant, car il ne nous sert pas à domestiquer le monde ni à nous en donner quelque maîtrise. Le sens, en fait, vient déranger un ordre qui échappe à toute raison, il vient troubler, ouvrir sans fin, sans pouvoir rien fixer. Il n’est qu’agent d’une transformation interminable. En vérité, dans un poème, le sens est l’impossible. Et Les Illuminations d’Arthur Rimbaud sont toujours là pour nous le rappeler : musique des mots et des phrases, rythmes et résonances restent, dans un poème, la première matière de l’écriture, ce par quoi tout le reste s’anime et se charge d’ouvrir les chemins imprévus par lesquels nous avancerons dans le texte. Si la musique des syllabes donne sang et vie au poème, le rythme n’est pas un mode de la représentation, mais un mode de la présence, et l’on peut se souvenir des mots de Marina Tsétaïeva : « Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance ».

            Répondre à l’appel du poème, c’est s’aventurer dans « la grande maison de l’âme », espace d’expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce que se tient devant et qui la tire toujours plus avant. Sans jamais perdre du regard toutes les manifestations du monde dont le poème, au-delà de tout sens arrêté, nous donnera toujours les dernières nouvelles.

Michel Diaz

Le cerisier, Antoine Maine

Le cerisier

Antoine Maine

La chouette imprévue, 2021

Chronique publiée in ce blog, mai 2022, et in Diérèse N° 85, octobre 2022

         De la fréquentation quotidienne du cerisier de son jardin, Antoine Maine tire 54 courts poèmes, accompagnés ici par les belles peintures bleu profond, presque noir, de Hiroshi Tachibana. Poèmes qui parcourent le cycle des quatre saisons, de l’automne à l’été. Lente ascension vers la lumière dont l’unique fil conducteur, qui en assure l’unité, est le regard attentif, amical et ému, parfois naïf, souvent émerveillé que le poète, jour après jour, pose sur son arbre, et l’image que celui-ci lui renvoie de lui-même : entre lui et moi / mon reflet dans la vitre // je me vois dans l’arbre / et des branches me poussent.

         Il n’est pas fréquent qu’un auteur livre au lecteur les circonstances exactes qui ont mis en branle son inspiration. Celles-là sont très explicites : « Quand j’ai acheté la maison, écrit Antoine Maine, il était déjà là, planté au beau milieu du jardin. Je dois dire que si j’ai choisi cette maison, après en avoir visité une bonne vingtaine, c’est en grand partie à cause de lui ». Ainsi, dans les premières lignes de la brève préface au recueil, l’auteur nous rappelle par quels mystérieux aléas de la destinée se fait entendre cet appel dont nous savons tout aussitôt, qu’adressé à nous seuls, il nous est difficile de ne pas répondre, car il est signe d’élection. Mais une élection qui fonctionne dans les deux sens, pour être au plus précieux de la rencontre, car en dépit de son silence et de son apparente solitude, recluse dans son existence d’arbre, cet être-là qu’est l’autre, lointain d’abord et étranger, immobile et secret, n’en attendait pas moins la patiente présence dans laquelle se noue tout profond dialogue. Aussi, écrit plus loin Antoine Maine, « dans les mois qui ont suivi mon installation, nous avons fait connaissance. Un dialogue s’est installé entre nous ». Et il n’est pas, je crois, tout à fait déplacé de penser à la phrase de Montaigne à propos de la Boétie, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

         Car c’est bien de pure amitié dont il est question dans ce livre, comme nous en prévient la citation de Nicanor Parra, retenue en exergue : « Penses-y bien et reconnais / Qu’il n’est pas d’ami comme l’arbre / Où que tu veuilles te tourner / Tu l’as toujours à tes côtés ».

         Voilà donc désignés les deux protagonistes du recueil, un cerisier, un homme, le lien qu’entre eux ils tissent, au fil des jours, des mois, des saisons. Et qu’avons-nous à faire des mots humains dans une telle relation ? Celle-là exige et impose avant tout le silence de la parole, et l’écoute des bruits du monde, celui du vent, les battements d’ailes des pigeons / dans les arbres voisins, celui de l’ombre du cerisier / qui sait les mots qu’il me faut.

         Mais l’amitié avec un arbre, fût-elle provoquée par un élan du cœur et de l’instinct vers qui mérite de la recevoir comme de nous la rendre, exige aussi de respecter la différence de nature entre les êtres, d’en accepter les règles de fonctionnement et d’aller au-delà de soi-même, en cet espace où seul la rencontre est possible. Au-delà même du langage. Comme on rencontre l’inconnu, juste au milieu du pont.

         Car le cerisier est mutique. Antoine Maine de cesse de nous le rappeler. Il semble s’être retiré / au plus profond de son feuillage / comme à l’intérieur de lui-même // inaccessible. Et même quand deux pies viennent (de) se poser / dans ses branches hautes / le cerisier ne dit pas un mot. Il reste silencieux encore quand, écrit encore l’auteur, j’ai voulu l’enregistrer, ajoutant qu’il n’a rien voulu dire.

Mais la présence, comme l’est celle de cet arbre, et comme l’est toute présence, est aussi une forme de dialogue, et mutique ne signifie pas muet. Le cerisier a son langage, qu’il convient d’écouter et de déchiffrer. Avec ce que nous pouvons mettre de raison humaine au service de l’indicible. Et qu’écouter, quand une grive s’installe au sommet du cerisier, sinon ce que le cerisier lui répond en langue d’arbre et qui annonce le printemps ? Qu’écouter, sinon les oiseaux / comme des voyelles / posées dans les branches du cerisier ? Ou encore le dialogue / des abeilles des fleurs, le bourdonnement des insectes parmi les branches, la complainte des feuilles qui fredonnent / pour faire venir la pluie ? Cet espace de relation, entre dire et silence, voué à la présence et non à la maîtrise de la communication, est espace habité d’oiseaux, pigeons, grives, mésanges, pies, moineaux, que frôle aussi l’aile de l’ange, puisque, comme le dit Bernard Noël, « c’est quand la langue est inutile qu’elle commence à prendre des ailes ».

         Il apparaît, d’évidence, dans ces courts poèmes, qu’émanant de cette présence de l’arbre, une voix parle, à celui qui s’applique à en observer l’existence, en a fait l’objet de ses soins et de son écriture où il est son axis mundi . Elle parle non pas, nous l’avons vu, de manière significative, puisque elle est déléguée à d’autres éléments de la nature, vent, oiseaux ou insectes, mais propre à susciter des significations si l’on précipite des mots dessus ainsi que le fait le poète. Car le poème, ou plus exactement l’esprit poétique, comme on le voit à l’œuvre dans ces textes (grâce peut-être à leur refus de toute sophistication formelle), nous met en contact avec quelque chose d’extrêmement primitif qui dépasse complètement l’individu, comme le surgissement d’une force naturelle que l’on peut déceler dans ces vers, Quand le ciel n’est pas à la hauteur / c’est le cerisier qui éclaire le jardin, ou dans ceux-là encore, En plein cœur de l’hiver / et pourtant // dans les veines du cerisier / coulent déjà / des ruisseaux de fleurs.

C’est cette écoute, patiente et attentive du non-dit, qui fait toute la matière de ce livre. Non-dit de l’arbre qui sait bien que le temps et le vent finiront par le jeter à terre, mais qui pourtant continue à se battre // feuille à feuille, à inventer le printemps / jour après jour, à prodiguer son ombre et faire dans ses branches une réserve de lumière / pour la nuit qui viendra. Mais non-dit qui ne cesse de dire, en paroles informulées, que le monde appartient aux oiseaux / au cerisier, que tout le reste n’est que vanité, que ses feuilles qui tremblent / disent la vie qui va. Et qu’il reste essentiel, pour cette relation d’arbre à homme, d’avancer chaque jour de surprise en modestes bonheurs, en révélant un territoire ou une profondeur – au sens le plus concret, au sens matériel, au sens terrestre, terrien même – qu’elle fait exister un peu plus à mesure qu’elle se consolide et qui retombera dans l’ombre derrière elle. Nous laissant, sur la page, les mots qu’y aura sauvés le poète.

Michel Diaz

A la cime des heures, Jean-Pierre Boulic

A la cime des heures : poèmes

A la cime des heures

Jean-Pierre Boulic

Editions L’enfance des arbres (2022)

Chronique publiée dans Diérèse N° 85

         Jean-Pierre Boulic nous revient, avec ce nouvel opus, A la cime des heures, composé de quatre sections, Lieux, L’heur de patience, L’étincelle d’un rien, Bénir le temps. Prenant pour premier point d’appui les éléments du paysage dans lequel vit quotidiennement le poète (l’océan, ses marées, ses oiseaux et ses horizons),et tous ceux qui nourrissent ses yeux (les bruyères, l’herbe charnue, le cerisier sauvage, le vieil arbre veilleur, la mare de nénuphars, et les primevères, pivoines, lilas ou hortensias), ces quatre sections solidaires, qui se fortifient l’une l’autre, montent en un lent crescendo vers des considérations spirituelles qui touchent au mystique, sans jamais renoncer cependant à faire monde avec le monde ni céder à quelque discours qui prétendrait donner au lecteur de ces pages quelque leçon de vie ou de pensée. Avancer en poète suffit à la démarche de Jean-Pierre Boulic, « quêteur inlassable de signes », comme l’était Philippe Jaccottet selon Pierre Tanguy, et modeste interprète-passeur d’une infinie présence d’au-delà le regard.

         J’écrivais « nous revient », car dans le cercle de l’affection poétique où nous tenons l’œuvre de cet auteur, c’est-à-dire en très bonne place, il est comme le messager dont on sait qu’il va revenir pour nous donner quelques bonnes nouvelles du temps et du monde. Et ce monde va mal sur son orbite désaxée. Nous le savons tous, comme Jean-Pierre Boulic le sait. Et si le nous considérons à l’aune des nouvelles quotidiennes alarmantes que l’on nous en donne, de ce que l’on augure des désastres à venir, ce monde ne serait rien moins que désespérant et de moins en moins habitable.

         Tout aussi bien que nous, Jean-Pierre Boulic sait bien que nous vivons sur terre comme en un pays tortueux / – Un grand terre-plein / De serpents / Et de cœurs abîmés / Par les cris de souffrance –. Il y vit, comme nous y vivons, Sans ignorer la souffrance / Surprenante / Dévalant de ses mille souillures / Sur l’étroite margelle où se tient l’homme. Cet homme, dont la mer et le vent connaissent la faiblesse, Les méandres et souillures de l’âme, le fracas des blessures et les mille douleurs qu’infligent les jours sombres, les tourments de l’esprit et du cœur. Mais le poète nous confie, dans la présentation de son ouvrage : «Faut-il toujours entendre que le monde court à la catastrophe ? S’il est vrai qu’il est soumis à la violence, aux pressions du consumérisme, au laisser-aller de l’indifférence, à la confusion et à la rugosité des événements, il demeure néanmoins en attente d’une parole de confiance qui, sans ignorer aspérités et souffrances, suscite la vie. Cette vive parole surgit à la cime des heures et peut devenir art du temps » (« Pourquoi j’ai écrit ce livre », in Ecritures et Spiritualités).

         Car Jean-Pierre Boulic est de ceux qui refusent de baisser la garde, n’ayant pourtant pour seule et unique arme celle que nous donnent la parole et la hauteur du cœur. Et il ajoute, dans le même texte de présentation : «  Il s’agit alors de découvrir, voir, sentir, toucher, contempler la profondeur du mystère de l’existence que l’humble parole de la poésie peut apprivoiser pour susciter au monde un choix de liberté et de dépassement. Ce recueil, écrit d’une veine simple et fraîche, ouvre à l’âme un passage et donne en partage au lecteur l’enchantement « d’un chemin de simplicité » aux couleurs d’un Finistère intime. »

         Voilà qui donne, en quelques mots, la couleur, le ton et l’ambition de ce recueil dont il faut dire, avant toute autre chose, qu’il saura, d’un bout à l’autre, s’accorder à ses intentions et tenir ses promesses.

         « L’humble parole de la poésie », Jean-Pierre Boulic en sait le prix car, comme en tout art, l’apparente simplicité est le fruit qui se gagne dans la longue expérience de sa pratique, dans la patience et le secret du très persévérant travail. Si Guillevic comparait volontiers son « métier » de poète à celui de l’humble menuisier, Jean-Pierre Boulic préfère, quant à lui, le comparer à celui du potier. Poète-artisan, en effet, est ce Potier de la lumière / Aux mains légères, qui pétris et façonnes les corps les jours / De ton désir d’aimer / Dans un geste qui accomplit / L’élan de la création.

         Potier, sans aucun doute, et le poète reviendra sur cette image à plusieurs endroits du recueil : Tu es ici / Potier des mots / Sous la lampe de l’âme / Façonnier du poème. Mais le geste attentif des mains, au sein même du texte dont nous venons de citer quelques vers, se trouve étroitement associé à l’idée de « souffle » (dont nous retrouverons aussi ailleurs bien d’autres occurrences) : potier est le poète, Tirant de rien choses petites / (…) Par toute l’argile de l’âme / En minces litanies / Où se penche le souffle / D’une infime brise de terre. Souffle d’une brise qui inspire la voix du poète, qui lève les cris invisibles de moineaux, qui écoute / Le sourire de l’ange, Propage l’éternel / Au ras de terre et ruisselle au verger des heures. Souffle encore, léger, dont l’herbe se dégourdit les yeux et qui murmure la souffrance de l’Amour de ne pas se croire aimé. Et quand s’affiche la beauté / De cette terre, que sur la page blanche, vierge encore de mots, Ton vécu devient souffle, ce souffle-là, c’est celui du poète, qui anime ses mots dans la forge de sa parole et qui sent s’en venir un souffle / Avec la haute mer. Mais c’est d’abord, et avant tout, celui du Verbe, souffle de vie par lequel Dieu, ce Potier souverain, ayant pétri la glaise entre ses doigts, ayant soufflé sur elle, anime les êtres vivants, exprime sa présence et sa puissance vitale dont le poète se doit de rendre compte, à sa mesure, en en témoignant par ses mots, par le si peu de pouvoir dont il les sait capables mais s’efforce de leur donner : Quel miracle / Quelle rencontre aveugle / D’inattendue présence / Se glisse en louange / Au souffle juste / De ton verbe pauvre.

         Car Jean-Pierre Boulic sait très bien encore que c’est dans l’humilité de sa pratique poétique, dans ce patient et obscur pétrissage du verbe qui ne prétend à rien autre chose que chanter la beauté du monde, rendre grâce au miracle de l’existence, que se trouve la pure vérité du cœur, sa véritable dimension d’amour qui fait la vraie vocation d’homme. Potier ou forgeron, il lui faut Travailler / Dans l’effort / Sur l’enclume de papier / Des ébauches de mots / Et de vie. Quoi qu’il en soit, le travail humble du poète, tel que celui-ci le conçoit, c’est inlassablement traquer, dans la présence des êtres et des choses, au ras de l’herbe, à fleur d’écorce, L’étincelle d’un rien qui Enchante les lueurs du matin, et creuser la voix du silence / A la source des mots. Minces en effet sont les sujets dont Jean-Pierre Boulic fait poème, de grande légèreté toujours et de fragilité extrême : une sente que foulent les pas, un rayon de lumière sur le feuillage, une bergeronnette sur une branche de sureau, des abeilles sur les bruyères, les couleurs du genet… Il ne lui en faut pas plus pour desceller notre regard, nous entraîner très loin. Il voit dans le soleil qui se mire dans l’océan L’intraduisible couleur de l’éternité, et dans un cerisier sauvage un oiseau qui s’ébroue à tire-d’aile / En vue de son ramage, ou dans cet autre oiseau, tombé d’un sycomore, un fruit inconsolé. Il voit, dans ce que lui offre la fréquentation d’une vie simple, et quoi qu’il en soit, le signe de quelque chose, Le parfum qui s’épanche / Des êtres et des choses, la lumière des jours et les couleurs des heures à la cime desquelles il faudrait s’efforcer de vivre plus souvent. Quelque chose de la face cachée de la réalité sensible, qui nous appelle, au-delà du silence du temps, nous subjugue et demeure innommé autant qu’inépuisable. Car il faut se tenir au plus près de la réalité du monde pour espérer entrer, un tant soit peu, dans le mystère des choses.

         « Un rien enlumine les heures pour celui qui a le cœur ouvert à la reconnaissance et à l’émerveillement », écrit François Cassingena-Trévedy dans sa préface au recueil. Et il ajoute : « Le chemin de crêtes, le chemin d’altitude qui se propose ici, n’est pas un chemin de superbe, mais, tout au contraire, un chemin de simplicité. Un chemin d’intériorité aussi, car c’est en se recueillant que l’on perçoit l’impressionnante majesté des Heures qui nous sont gratuitement données. » Chemin d’altitude en effet, sur lequel Jean-Pierre Boulic nous accompagne plutôt qu’il nous guide, car il ne dépend que de nous, pour peu que nous voulions répondre à notre faim d’émerveillement, de suivre ce chemin dont il pose pour nous les balises. Alors, peut-être pourrons retrouver la saveur intacte du monde, en redessiner notre approche, hors du doute et du désarroi dont les ombres portées le disputent si âprement à ce qu’il contient de lumière.

Michel Diaz, 19/03/2022

D’ores et déjà, Daniel Martinez

D’ores et déjà

Daniel Martinez

Editions Les Deux Siciles, 2021

Chronique publiée sur le site Diérèse et les Deux Siciles (11/03/2022)

Cinq sections, proses poétiques et vers, composent ce recueil dont il faut pénétrer la matière dense pour en saisir l’architecture et en comprendre la portée, car ce qui s’y joue relève tout autant de la vie intérieure de leur auteur que de la vie multiple et foisonnante qui nous cerne, anonyme parfois, souvent invisible. Relève tout autant encore de ce qui fait racines dans le perpétuel étonnement du vivre que dans le désarroi où nous plonge le fait d’être au monde. Aussi est-ce le souffle d’un incessant questionnement qui, de page en page, conduit cette démarche d’écriture, tout irriguée d’élan vital et animée de cet esprit, sensible et attentif à tout, qui puise à la ressource d’une force essentielle où toujours tout renaît des tensions outrepassées / quête longue / errance dans le bleu de l’oubli / que n’effleure pas même la pesanteur ou encore trame inlassable / (où) choses et lieux aimés / exhaussent la moindre faille du songe.

Texte lyrique, ce recueil l’est sans aucun doute, où la beauté concrète du réel sensible se mêle à l’imaginal poétique, donnant rythme et couleurs à un chant qui ne peut laisser place qu’à l’adhésion aux êtres et aux choses, et à leur exaltante acceptation qui ne peut que s’épanouir dans la célébration du miracle de « l’être-là »: Beauté du Désir lieu de tout désir / source des sens / et de l’exactitude cosmique / en deçà des mots / à même le bleu des gestes / leurs pans mouvants / l’être se compose / dans le passé présent.

Car Daniel Martinez, homme de poésie, qui arpente depuis longtemps les territoires de la langue, est aussi un homme du monde. Dans le sens où l’on désigne celui qui du monde fait sa demeure, en épouse l’universel et en adopte tous les règnes, qui aussi de sa langue « fait monde ».

Et le monde est d’abord « espace », à découvrir géographiquement, dans ses proches ou ses lointains, affectivement familiers ou plus exotiques, sous les différents aspects des êtres qui les peuplent et des paysages qui les accueillent. Il n’est donc pas très étonnant que ce dernier opus, D’ores et déjà, s’ouvre par une section intitulée L’esprit voyageur, qui évoque l’Inde, la Chine, la Tunisie, et se termine par une autre, Bestiaire, comme éloges du guépard saharien, du fennec ou du sanglier, dont la dernière page, souvenir d’enfance envahi de mouches-scorpions, nous conduit sur l’île de Djerba. Boucle en quelque sorte bouclée, il aura fallu au poète un recueil pour faire le tour de ce monde, nous faisant partager quelques-uns de ses points de repères, et pour tenter de faire, bien plus aventureusement encore, le tour de son monde, à savoir de lui-même.

Les pays visités, plus haut nommés, sont évoqués dans des textes, proses et vers mêlés, qui s’apparentent à un journal de voyage, traversés par des tentations descriptives, des fragments d’anecdotes parfois et de brefs rappels historiques, des courtes notations à caractère quasi sociologiques, mais font la part belle surtout à des séries d’images, poussière de pollen (Chèvres qui broutent je ne sais quoi, sur le toit d’une maison à Jaipur. […] Chargés de briques pour la construction, des ânes, en peine.), qui se succèdent comme en un diaporama se déroulent des images qui ont imprimé le regard, de façon fulgurante, sans souci d’ordre ni de hiérarchie, mais dans l’urgence d’une continuité physique, comme les pierres dévalent d’un pierrier, ou d’une continuité intérieure, nécessaire pour appréhender l’incessant mouvement de la vie dans le temps et sa perpétuelle nouveauté. La poésie est là, dans ces premières pages, mais sans volonté apparente de l’être, car le poète doit d’abord accueillir ce qui se présente, que cela soit une image seulement pittoresque ou une autre qui provoque son émotion, ou telle autre qui magnifie le présent à l’instant du regard, telle autre encore qui dirait ce cheminement dans le vent et la lumière, la tranquille inquiétude de l’aube ou du crépuscule, ces lisières du temps comme de la pensée où nous sommes conviés à étreindre en nous, sous le soleil intérieur des choses, les quelques mots dont nous disposons : Sentir, vouloir, concevoir… et muette entente avec ce qui n’a pas encore été nommé – dans l’après-midi immobile, sa syllabe interminable. //Le nom des choses entre nous pour que nous puissions en sentir la présence. Les reconnaître, de la manière.

Bestiaire nous invite à lire une série de textes consacrés à divers animaux, du gypaète barbu au scorpion, en passant par le Saint-Pierre ou la libellule. Mais aussi près qu’il veuille se trouver pour nous faire entrer dans l’intimité de ces créatures, le poète se tient toujours au seuil de ce mystère qu’est, bien plus que celle, humaine, l’existence de l’altérité animale. La regardant, la décrivant, respectueux de la distance irréductible qui nous en sépare à jamais, il se fait « recueilleur » de ces signes par lesquels, si nous le voulons, nous pouvons retrouver dans la présence de ces êtres, nos impressions premières (…) de l’univers originel, et par là, par-delà tout langage qui nous en a à jamais séparés, les refaire entrer en fraternité. Mais que dire pourtant de la « sauvagerie » de tous ces autres habitants du monde, si loin, si proches ? Le sanglier fait son domaine de l’infini forestier, le gypaète s’empare de la carcasse d’un jeune chamois pour briser les os qui le nourriront, le fennec projette ses griffes, mâchoire grand ouverte / pour foudroyer la proie élue et la dépecer, le guépard frappera d’un coup à pleine gorge / la gazelle Dorcas… Si la métamorphose de la libellule, de larve aveugle en signet d’écume posé / sur une tige de menthe est l’une des merveilles que nous propose la nature, la plupart des autres poèmes de cette section se chargent de nous rappeler que les bêtes sont les figures de la nature, / qui se moque bien de nos sentiments / quand elle est fidèle toujours / aux temps anciens / où l’histoire n’avait cure / du vernis de la culture.

« L’envers des maux », deuxième section du recueil, que l’on pourrait tout aussi bien entendre comme envers des mots, nous propose une série de poèmes où l’être ici et maintenant du poète se double d’une réflexion sur cette part obscure qui nous habite dans la profondeur de l’être, et que nous devons travailler à connaître pour mieux regarder la lumière. Pour cela, accepter aussi cette part d’incompréhensible à l’ombre impénétrable, là même où s’est enfuie celle / qui m’a donné le jour / a pris la nuit pour elle / sans rien m’en laisser. Car aurevers des mots, il y a d’abord cet « effroi » que la poésie seule permet d’approcher, sinon d’apprivoiser par ce pacte qu’elle a conclu avec l’universel de notre condition et notre précarité d’existants, soumission impuissante au temps et à la perte, à l’oubli et à l’impérieuse nécessité d’entretenir en nous les braises qui feront flamme du miracle d’appartenir à ces instants du monde, corolles de la réalité / allumeuses de lumière. Saisir le sens de ces instants et les regarder au moment exact de leur saisissement, c’est ce que la poésie de Daniel Martinez nous invite à faire, dans une élévation de la conscience où nous reconnaissons la trace du sacré, c’est-à-dire ce qui déborde toutes choses matérielles. Car le regard, dont le rôle est si important dans sa poésie, appelle constamment à son dépassement et à un au-delà qui interroge la mémoire, questionne la frontière entre ce que nous donne à voir le réel sensible et ce qui, entre présence et perte, disparition et réminiscence, n’offre pas seulement le lot de la consolation, mais ce chant primordial si nécessaire aux égarés que nous sommes sur ces chemins auxquels le fait de vivre nous condamne. Puisque aussi, habitants de la Terre, nous sommes les composantes d’une histoire / malmenée / depuis la Nuit des temps. Et, en effet, guerres et violences qui n’auront jamais eu de trêve, continuent de descendre le cours de ce fleuve intranquille tourmenté de terribles remous qui ont mis l’amour à genoux, ont écorché la pierre / et ruiné / ce siècle de mauvais aloi / où l’intensité de l’ombre / passerait pour l’équipage du jour.

Et Daniel Martinez sait bien la vitale nécessité de regarder, de lire et d’écrire le monde en poète pour mieux maîtriser cet effroi primordial et se confronter au malheur des siècles. Pour ajouter à l’inquiétude existentielle et au clair-obscur de l’époque ces brefs éclats de projecteur, et susciter du bout des doigts entre les signes déjà chus / ce plaisir inconscient / des sèves silencieuses // mais lié soit-il au plus vif / de notre volonté à être / celle de la poésie même / prise dans l’espace / du moment fondateur. Car l’affrontement avec la ténèbre qui nous habite et nous assiège du dehors, permet d’ouvrir à la parole poétique, traînée d’air, un chemin de plus vivre clarté qui dissiperait quelque peu l’hostilité du monde et l’opacité du vécu, pour que jamais il ne faille donner prise / à la pierraille sèche / aux peaux mortes / & terres pauvres // mais retrouver / cette chaleur qui tend la peau / entre les os fragiles de la main / la perception du beau.

La section Voisinages, troisième du recueil, convoque tour à tour des noms d’écrivains et poètes, d’artistes, musicien ou peintre… Ceux-là portent la même intention que l’auteur du recueil, renverser le regard en provoquant la force d’un faire créateur qui bouscule et défait l’apparence de notre ordre des choses, en y introduisant, comme repuisés à la source, la primitivité de la couleur, la pureté des lignes mélodiques ou le questionnement de l’énigme de l’être. Ainsi de Rothko, de Satie ou de Keats… Ici encore se fait jour, à travers eux, comme un appel des temps premiers, nostalgie de ces temps d’innocence et d’intacte ferveur, créatrice où la langue des roseaux était celle des premiers mots et où les premiers gestes caressaient le feu, où la main s’essayait, sur la paroi rocheuse, à traduire les formes du monde.

Ce sont là des poèmes où se détachent quelques vers, frappés comme des aphorismes, coups aux portes du cœur et miel de la pensée, posés comme des traces sur le blanc initial de la page ou des pas sur le sable, et qui dessinent de l’auteur une vaste carte de l’être.

De Novalis alors : Nul or à dire mais / délestées des mots pleurs / les pulsations d’un jardin secret / libre de se mouvoir en toi. Ou d’Edgard Poe : vois // comme l’aurore aux yeux neigeux / dévoile la pure mélancolie de l’air / saisit l’esprit et partout s’étend. Ou encore de Saint-Amant : fine demeure de la langue / et la rumeur des sangs / quand seul le temps / situe l’ultime réalité / que ne détermine plus / le proche du lointain. Et de Sophie Podolski : Simple chanson filet de voix / dans le royaume du multiple / cherchant son sens et son objet / lignes floues offertes là.

Ces vers, où se condense une pensée grâce à laquelle le poète nous invite aussi à méditer sur l’expérience poétique existentielle de chacun et à nous regarder dans le miroir des mots, à ne pas nous détourner de l’ombre qui nous menace et à interroger les arcanes du monde, peuvent nous renvoyer à certains vers de René Char, ceux qui exploitent mêmement la forme aphoristique, ou peut-être aussi à des réflexions aux accents pascaliens. Ainsi de Tchouang Tseu : l’haleine des blés / dessus la terre qu’étourdit / le langage absolu des choses. De Gu Chang : vers acérés qui te paraissent / façonner des ombres / où les pupilles seraient / graines de mémoire // sifflets d’herbes / où jeunit la mort. Ou deRobert Walser : Vienne le cri flûté d’un oiseau / compter légères les secondes reines / qui précèdent la fin.

On goûte dans ces mots la ressource d’un absolu, et la poésie de Daniel Martinez devient révélation en des phrases d’où nous monte à l’âme une effusion d’ordre spirituel.

La quatrième section du recueil, Lyriques, la plus courte, si justement intitulée, déploie de longues vagues successives d’images où s’incante une voix qui porte haut le chant du monde comme monte un chant primordial. En effet, dans ces vers, face au temps qui s’émiette / et couve sous l’usure, et même si bientôt vont s’éteindre les lumières, se lève la musique large d’une célébration où se mêlent les senteurs de la nuit l’odeur des racines / et le corps moelleux de la terre. Il s’agit moins, dans ces poèmes, de la « quête du poète » qui est l’affaire, dans ses différents aspects, de tout le reste du recueil, mais pour lui, à cet instant-là, à l’acmé de son écriture, de s’offrir tout entier à «l’accueil » de la plénitude de tout ce qui est, dans une parole qui brûle de ses propres mots comme une branche est dans le feu. Les vents de mer, ses odeurs qui chatoient, le soleil qui frappe le carreau, le jeu des chaleurs, l’ombre lumineuse, les envols et atterrissages de nuages d’oiseaux, le singulier frémissement d’insectes et de résines mêlées, le désir propagé dans l’extrême somptuosité du bonheur composent dans ces pages un hymne à la lumière patiemment conquise et à la vie, quand la peau du monde même est comme un gonflement de voile au loin. Incantation panthéiste, invocation au monde et au don de la vie sans réserve, au vertige qu’elle ouvre dans la chambre de l’âme, élévation et tournoiement spirituels qui ne peuvent que nous faire penser aux derniers vers du Cimetière marin et à son injonction: « Le vent se lève… ! Il faut tenter de vivre ! / L’air immense ouvre et referme mon livre… ».

Une odeur de corps et d’herbe passe, écrit le poète, ne dites rien laissez tourner autour / la mort invisible le silence plus vide. Et plus loin, il ajoute : non ne dites rien d’autre / que la cendre claire / dans l’entre-deux du jour. Ces pages somptueuses où le parti lyrique de Daniel Martinez rejoint celui, incandescent, de la poétique de Saint-John Perse, nous offrent de bien précieux moments de lecture où l’hymne à la beauté concrète se mêle à une aspiration de nature on dirait mystique, dans un espace de parole, exaltant et libre, où ne poser le pied qu’à peine, celui d’une joie du cœur, délivré un instant du désarroi et du doute, et que l’on ne peut appeler qu’Amour.

Ainsi s’éclaire et revêt tout son sens le titre de ce recueil. Et ainsi voulons-nos le lire : dans les turbulences qui font les jours pauvres que nous traversons, en ces temps de menaces qui pèsent sur la condition humaine et celle du vivant, tout cela qui compose un paysage de désastres, crépusculaire et douloureux, il nous faut d’ores et déjà réinventer le cœur, son opiniâtre battement, comme il nous faudrait travailler, en urgence et lucidité, pour les temps à venir et dans le miracle du monde, à ne laisser / paraître que le fuyant délice d’avoir reconnu / pour tel le signe de l’inassouvissement. Il serait temps, d’ores et déjà, que les mots des poètes fassent demeure pour la clarté féconde dont ce présent recueil tâche de conserver la flamme, « d’en garder le souffle initial autant que la mémoire » (in 4ème de couverture).

Michel Diaz, 01/03/2022 (Île de Ré)