Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Matrie – Colette Daviles-Estinès

MATRIE – Colette Daviles-Estinès
Editions Henry (2018)

« Connaître son origine » écrit Colette Daviles-Estinès au début de la postface à son recueil, posant là, dès ces mots, le sens de la démarche poétique qui conduit son ouvrage et le but de sa quête. Et elle s’en explique: « Bringuebalée sur la planète depuis ma naissance, déracinée, transplantée, déracinée encore et encore, j’ai toujours été fascinée par les gens qui étaient en mesure de dire qu’ils venaient d’un pays particulier, d’une région bien précise, le nom de leur famille est écrit sur les tombes de la moitié du cimetière de leur village. »

Le terme « d’expatriation » n’est certes pas tout à fait synonyme de celui « d’exil », mais il peut recouvrir les mêmes douleurs engendrées par les mouvements tragiques de l’Histoire des hommes et la complexité des relations que ceux-ci entretiennent avec les lieux du monde où ils ont vu le jour, avec le monde, simplement, dans la globalité de son espace. Quoi qu’il en soit, nous voici, dans ce recueil, à l’opposé des sentiments et de la poétique du poète Adonis qui fait de l’exil sa plus précieuse et sa plus forte revendication, sa seule légitimité à être et à écrire, puisque, pour ce dernier, nous ne pouvons, ni ne devons, nous inscrire dans aucun lieu, que l’exil est le seul territoire possible à l’homme et au poète, et que le seul chemin de liberté où il peut avancer est celui de l’errance assumée, vers un lointain inaccessible, son unique patrie.

Evoquant la complexité liée aux origines de sa propre histoire, Colette Daviles-Estinès écrit, quant à elle, dès les premières pages de son ouvrage: « Des années que je porte cette histoire / sans trop savoir / par quel bout la prendre. »
En effet, d’évidence, l’auteure ne sait trop par quel bout la prendre. En inversant les mots « d’aller-retour » pour parler de ses deux voyages au Vietnam où elle est née (et dont elle n’a aucun souvenir), et en en faisant deux « retour- aller« , elle indique bien où sont ses vraies racines affectives, celles aussi « du sang », ce territoire qu’elle nomme « matrie » faute de pouvoir revendiquer l’espace d’une plus authentique patrie. Pourtant, en même temps, les courts poèmes qui composent cet ouvrage, consacrés à ces retours vers la terre natale, s’apparentent plutôt à des pages de « carnets de voyage » où s’expriment d’abord l’émotion, l’étonnement et le ravissement de la découverte plus que le sentiment de la re- découverte ou de la re-connaissance de cette terre, puisque celle-ci n’existait que par ce que lui avait légué, de longue date, la mémoire familiale.
« Pour être expatriée, il faudrait d’abord avoir une patrie » dit l’auteure dans le même texte de postface. C’est bien là le problème de tous ceux qui se sentent déracinés, qui se sentent toujours plus ou moins étrangers dans le pays où le hasard des événements les a très tôt jetés, ou celui dans lequel ils ont choisi de vivre, de ceux-là qui, parfois, doivent tout apprendre et, pour les autres réapprendre, de leur pays natal.

Si je puis me permettre ici une très brève parenthèse, je me contenterai de dire que je suis d’autant plus sensible à l’expression de ce déchirement que, partagé moi-même, depuis toujours, entre trois pays, trois cultures, je n’ignore pas que, souvent, on ne peut sauver son identité qu’en revendiquant, comme le fait Colette Daviles-Estinès, son statut de « citoyen(ne) du monde ». Mais j’employais la formule de « carnets de voyage » car la plupart des titres de ces poèmes (et leur contenu) nous permettent de le faire, même nous y incitent, par exemple: « Dubaï Bang-kok« , « Hö-Chi-Minh-Ville« , « Minh Chan Hôtel » « Niakoué« , « Savourer le voyage« , « Mékong« , « Hôi An« , « Baie d’Ha Long« , « La dix-neuvième chambre« , « Hué, le rêve » ou « Bus de jour« . Pages de carnet poétique à l’écriture exquisément sensible aux objets et formes du monde, aux rumeurs de la vie, des villes et des rues, aux voix qui les animent, aux odeurs, aux saveurs, aux éclats des lumières sur l’eau. On tombe ainsi, à chaque page, sur de savoureuses trouvailles de langage où se condense la plus pure poésie. Celles-là, presque prises au hasard: « je cherche le vent rouge / dans la mémoire du ciel », ou « ce pan de miroir où plisse / une aube de safran« , ou « on entend la pluie frire sur les toits », ou encore « Je capte la lumière / qui crawle et se délite / à la surface de tout ce qui onde. »

Ces pages, qui ressemblent davantage à la narration d’une errance qu’à un voyage qui aurait prévu sa destination, sont aussi l’occasion, bien évidemment, d’évocations d’ordre autobiographique qui entrent dans le cadre de la « quête des origines ». Le premier poème, « Puzzle« , en pose les premiers éléments, et le titre de quelques autres en consolide le parcours: « Le consulat« , « Mamie Louisa« , « Mon sang du nord » ou « Au nom des pères« . Là encore, une écriture sûre sait trouver le point d’émotion, comme dans « Hai Phong /…/ Port qui n’en finit pas / de traverser l’écume naphtaline / tous flamboyants éteints« . C’est dans ces textes que la voix de Colette Daviles-Estinès semble retrouver, tout spontanément, comme remontée du fond d’elle-même et à son insu, des accents de petite fille: « Nous avons longé le pâté de maisons / C’est un gros pâté, ta maison, Papa« , ou encore, à propos de sa grand-mère: « Je l’imaginais assise en amazone / derrière son prince charmant / sur la croupe d’un cheval blanc« .

Ce recueil de poèmes, dans lequel le regard se tourne vers le visage du pays perdu, retrouvé, et réapproprié par l’écriture, comme l’on reconstruit avec les éléments de la réalité les images d’un rêve, n’est pourtant pas porteur d’une nostalgie qui verserait dans l’effusion. Mais il est l’expression d’une douleur toujours ouverte, ferment d’un « chant profond » où se dit que notre appartenance au monde ne va jamais de soi. Et que, pour y trouver sa place, il faut, pour quelques-uns, y chercher et y labourer son territoire de parole, y déposer ses mots, comme en terre d’asile on pose son bagage pour y trouver quelque repos. Dans ce qu’il offre de matière poétique, ce livre de l’errance est aussi le livre d’une halte, celle d’une mémoire en partie retrouvée, reconstruite, »balayée d’ombre sous le vent » mais offerte un moment à l’apaisement et à ce qu’il permet de possible partage.

Michel Diaz, 13/09/2018

Si loin est l’horizon – Anne Renault

Préface au recueil de nouvelles d’Anne Renault, « Si loin est l’horizon » (en projet de publication)

SI LOIN EST L’HORIZON – Anne Renault

      Les histoires qu’Anne Renault nous donne à lire dans ce recueil de nouvelles se situent toutes sur une ligne de fracture. On comprend, dès l’entrée dans chacune d’elles, que ses personnages ne peuvent qu’avancer dans des territoires à l’air raréfié et au sol bien instable, en suivant le tracé de leurs propres lignes de faille. C’est de cette incertitude, cet espace d’entre ombre et lumière, sentiers tracés à flanc d’abîme, entre chute ou salut, que se nourrit ce sentiment de tragédie qui colore la plupart de ces textes sur lesquels aussi peut tomber, insidieusement, quelque faible clarté d’espérance.

En effet, il suffit, au bout de quelques pages, d’un événement d’apparence anodine, les larmes dures d’un enfant, une nuit harcelée d’insomnie, l’intrusion obsédante d’un mauvais rêve, le poids de la fatigue qui leur tombe soudain sur la nuque et courbe leurs épaules, l’haleine, certains jours plus forte, de l’ennui et du médiocre amour dans lesquels se perdent leurs jours, pour que, sous les pieds de ces personnages, la terre se lézarde, s’écroule et se dérobe.  C’est cette ligne de fracture, zigzagante et plus ou moins béante, qui traverse ces textes d’un bout à l’autre.

Aller, devant, mais où ? vers quoi ? vers qui ?… On pourrait avancer que l’homme est un perpétuel voyageur sur terre. Qu’il parcourt des lieux connus ou inconnus, pas à pas, sans hâte excessive, mais aussi sans jamais s’arrêter trop longtemps en un lieu fixe, car l’immobilité devient alors synonyme de mort. « S’arrêter, c’est mourir » a écrit aussi G. Bachelard dans son essai L’eau et les rêves. Cette réflexion pourrait bien, si on la lit dans la perspective de ces nouvelles, nous permettre une première interprétation des textes qu’Anne Renault nous livre dans son recueil Si loin est l’horizon.

Ses personnages le savent bien, qui répondent parfois à la nostalgie du voyage ou à la prise d’air du « dépaysement » hors de leur quotidien, des routines qui les étouffent. Ils ouvrent parfois grands leurs yeux sur les ciels mouvants des saisons et sur l’horizon de la mer. Ils savent bien que le monde rutile de couleurs multiples et chatoyantes, que leur esprit est fait pour de plus grands espaces que celui où ils bornent leur vie et leur coeur. Ils savent aussi que le monde n’est pas uniformément gris, privé de contours et de reliefs. Mais le savoir est justement la source de ces frustrations où s’alimente leur souffrance. Le titre de ce recueil le dit bien, « l’horizon » est, pour eux, devant eux, cet éternel inaccessible, cette perpétuelle « ligne de fuite » qui les laisse au bord d’une mer qui s’est retirée loin, au bout de leur regard, qui les laisse au bord de leurs rêves, dans une insoutenable solitude. Car quoi qu’ils fassent et entreprennent, la fuite se révèle à eux tous impossible, l’immobilité parfois les rattrape, c’est-à-dire la mort, qu’elle soit celle, physique, de leur corps, ou bien celle de leur esprit et de leur volonté, sous la forme de la déception, de la résignation ou de l’ennui existentiel, un ennui à perpétuité, ce qui est pire encore.

Certes, quelques-uns de ces personnages nous semblent mieux armés, plus volontaristes que d’autres, plus décidés à rompre le cercle morne de la fatalité, mais on a quelque mal à croire qu’ils échapperont à leur destinée. Le piège de leur vie et de leurs sentiments s’est depuis trop longtemps refermé sur eux, il n’y a plus d’échappatoire, et leur « fuite » ne peut ressembler qu’à un égarement de plus. Une sorte de « coup de folie » plus qu’une décision mûrement établie en leur âme et conscience.

Les personnages des nouvelles d’Anne Renault sont des naufragés sur leur île. Ils ont, tout autour d’eux, l’espace infini de la mer et du monde, mais celui de leur île n’est en rien un espace enviable, protecteur, secourable. Il n’est en fait que ce lieu qu’il ne leur est pas aisé de quitter, une prison mentale, familiale et sociale, et leur malaise est la manifestation tangible de de leur « assignation à résidence », de l’incapacité où ils sont de quitter l’espace qu’ils occupent, quand bien même ils le souhaiteraient. Leur existence semble à tout jamais marquée par le déterminisme tragique et la présence d’un destin. Et l’acuité de l’auteure qui les livre ainsi sur la scène du monde travaille à percer les ténèbres de la psyché humaine, comme à critiquer la dramaturgie de ces rôles qu’il nous est donné d’incarner, à nos corps parfois défendant.

    On le sait : la nouvelle est un art difficile et ingrat dont les techniques narratives réclament une maîtrise que beaucoup d’écrivains hésitent à affronter. Loin d’être un genre littéraire mineur ou incomplet, celui-ci met en oeuvre les moyens les plus affirmés que réclame une oeuvre qui doit, en l’espace de quelques pages, susciter l’intérêt du lecteur et retenir son attention, puis provoquer en lui une émotion dont la valeur doit souvent tout autant à l’effet de surprise qu’à l’intensité de sa fulgurance. Un récit ramassé en un ou quelques lieux qu’il ne faut qu’évoquer, une ligne de temps resserrée à l’extrême, une action qui se voit réduite à l’essentiel, peu de protagonistes, mais dont il faut, en peu de mots, mettre à nu l’esprit et le coeur avec la précision que nécessite l’utilisation d’un scalpel. En usant, pour la chute, de la même concision, de la même brutalité dans cet aspect détaché. Ainsi, Anne Renault, dans une langue sobre et fluide qui ne cède jamais aux effets de style, nous introduit dans des histoires bien conduites, aux couleurs sombres et à l’issue sans illusions, mais qui ne sont ni plus ni moins que le reflet d’une réalité dont elle tire son inspiration, réalité qui nous concerne au plus près de nous-mêmes puisqu’elle est aussi bien la nôtre ou celle dans laquelle nous sommes immergés.

    En cela, quelques-une de ces nouvelles, par la mise en oeuvre des moyens narratifs, leur teneur, leur déroulement et leur conclusion, ont quelque chose à voir avec ce que l’on appelle le « fait divers ». Qu’il soit, dans ce recueil, inspiré par la stricte réalité, ou seulement le fruit de l’imagination de l’auteure. Et celle-ci, d’ailleurs, n’éprouve aucun scrupule à le revendiquer. L’auberge rouge de Balzac n’est-elle pas inspirée d’une fameuse affaire criminelle ? Et la Carmen de Mérimée ne doit-elle pas d’exister grâce au personnage qui lui a servi de modèle ? Nous le savons, fait divers et littérature ont partie liée depuis fort longtemps, car si le fait divers est un texte incomplet, une matière première, c’est par sa vérité qu’il intéresse nombre d’écrivains. Nombreux sont ceux, depuis le XIXème siècle et jusqu’à aujourd’hui, qui lui ont emprunté la trame de leurs romans ou de leurs nouvelles. Et ce pour une raison précise : le fait divers est avant tout un fait vrai, un « petit fait vrai » pour citer Stendhal, un signal qu’envoie une société malade, un accès de fièvre que l’écrivain capte sans soigner. En vérité, le fait divers contient des germes littéraires car il suscite le désir d’écrire, devenant la matrice d’une narration plus vaste qui excède le fait du départ, bien souvent banal ou sordide. Dans le recueil d’Anne Renault, qu’il s’agisse d’analyser la déliquescence d’un couple dont l’un des conjoints meurt (suicide ou meurtre ?) d’une mort violente, ou d’offrir une image exemplaire et édifiante d’une femme soudaine prise d’une criminelle passion possessive, l’aspect véridique du fait divers (authentique ou non, peu importe une fois encore) est une aubaine pour une écrivaine qui peut s’en servir de prétexte pour sa mise en fiction – puisqu’elle peut en user à son aise pour asseoir son ancrage réaliste, et lui donner en même temps son statut de fiction critique.

En effet, au-delà de la thématique propre aux textes de cette auteure, de ses questionnements anxieux sur notre relation au monde, aux autres et à nous-mêmes, thématique déjà repérée dans ses précédentes publications, Anne Renault construit ici, l’un après l’autre, des textes qui nous montrent l’envers du décor, psychologique, familial et social. L’angoisse du vieillissement, l’usante soumission aux morsures du quotidien ou la fatigue d’une solitude qui n’ose s’exprimer, l’indifférence du regard des autres, l’inconscience des proches pour nos propres tourments, les aspirations à vivre autrement, les rêves déchirés sur les récifs des jours… Explorant tour à tour ces concentrés de violence et de mystère, elle y défend l’idée d’une liberté mise à mal par les contraintes auxquelles nos « devoirs » affectifs ou sociaux (de femme aussi, épouse ou mère) se sentent obligés de se soumettre, nous obligeant ainsi à nous déposséder d’une part de nous-mêmes, celle d’une vie que nous voyons fuir chaque jour, sous nos yeux, cette part qu’on nous vole et qui est notre bien le plus cher, irréversiblement perdu.

Le Clézio note en exergue de l’une ses nouvelles : « Toute ressemblance avec des faits ayant existé est impossible », soulignant par là le fait que la réalité du monde ne peut être vraiment transmise, dans une oeuvre littéraire, que si le travail de l’écriture et les moyens de la fiction en font leur « matériau » qu’ils triturent et déforment, lui permettant ainsi d’atteindre une autre vérité, celle de l’art, devant laquelle celle du réel nous demeure privée de contours précis et de sens.

Le travail de l’écrivain doit ainsi servir à nous révéler les aspects obscurs de notre être, ces parts d’ombre enfouies et souffrantes, malades ou pourries, dont nous hésitons à prendre conscience pour ne pas trop désespérer de nous-mêmes et du monde qui nous entoure – lequel, nous le savons, est tout aussi malade.

Anne Renault, dans ses nouvelles, à sa manière et selon la mesure de ses moyens, prenant en charge ce qui lui incombe, dans la plus authentique sincérité, sans vaines illusions sur notre sort d’humains, nous rappelle en exergue, citant Kafka, que « tant que tu ne cesseras de monter, les marches ne cesseront pas ». Ce qui peut signifier aussi que tout mouvement, même absurdement condamné à l’échec, est encore révolte contre l’immobilité de la mort et que, peut-être, comme l’écrit Camus à propos de Sisyphe, il faut imaginer notre grimpeur de marches, sinon « heureux » du moins bien décidé à ne pas se laisser abattre par la fatigue et la désespérance. Qu’il nous reste à trouver quelque sens à cette multiplication à l’infini de marches dont nous n’atteindrons jamais le sommet. Que rien jamais, peut-être, n’est définitivement perdu. Et qu’il est toujours temps, face au destin aveugle, de lever haut le poing de sa colère.

Michel Diaz, 14/08/2018

Michel Diaz est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés chez différents éditeurs, théâtre, nouvelles, livres d’art, poésie. Il a aussi collaboré à de nombreux livres d’artistes et publie régulièrement dans diverses revues des textes poétiques et des chroniques de critique littéraire.

Car l’amour existe – Cyrille Latour

CAR L’AMOUR EXISTE – Cyrille Latour
Editions de L’Amourier (2018)

« La nuit sera blanche et noire » (G. de Nerval)

Ce livre, dans le drame qu’il nous révèle et nous livre pudiquement, par fragments successifs, est traversé de pages déchirantes qui nous touchent au plus intime.
Mais quelle est la nature de ce texte ? Il appartient à la catégorie des objets littéraires non (ou peu) identifiés. En lui, rien qui puisse vraiment le ranger dans un genre bien défini qui nous en fournirait la méthode d’approche. On pourrait cependant, comme nous le suggère la présentation de l’ouvrage, retenir la formule de « récit de vie ».
Les premières lignes de la 4ème de couverture nous présentent ainsi cet ouvrage, en commençant par une citation:
«L’ordinateur diffuse le film que tu ne regarderas plus. Sur l’écran, il ne me reste que les mots pour tenter de redessiner, en transparence, le reflet de ton visage.
Ce très beau film, qu’elle ne regardera plus, est L’Amour existe, de Maurice Pialat. Parce qu’il fut prélude à leur rencontre, le narrateur en tresse ici le récit avec cet autre, celui de leur courte vie ensemble, interrompue par son geste, à elle.»

Ce geste, Cyrille Latour l’évoque dès la 3ème page de son livre:
«Quand je repense à cet été, à notre attente, je peux dire tout ce que tu as fait– en quoi, concrètement, tu as transformé cette attente –, mais je ne saurai jamais comment tu as attendu.
Deux mois plus tard, tu donneras la vie. Encore douze de plus et tu te donneras la mort. Terrible puissance du don – mais la mort ne se donne pas, tout juste se reçoit-elle.»

A travers la voix du comédien-récitant J. Loup Reynold, ce sont les mots de M. Pialat que l’on entend dans L’Amour existe, court-métrage d’une vingtaine de minutes en noir et blanc, réalisé en 1960, un des premiers du réalisateur.
On peut, avec Cyrille Latour, légitimement estimer que ce court film est un chef-d’œuvre. Ce n’est, au demeurant, ni tout à fait un documentaire, ni un essai, mais un poème cinématographique à la mélancolie poignante, qui s’articule autour des mots délivrés en voix off, des longs plans panoramiques dessinés par l’œil de la caméra et de la musique de G. Delerue. On y voit doucement défiler les images grises, tristes et désolées, désolantes de solitude, de la banlieue d’alors, d’entre Pantin et Courbevoie, ou de la périphérie Est de Paris. On y voit aussi défiler les images navrantes et compactes des heures de pointe sur les quais ou dans les couloirs du métro, les embouteillages des vies pavillonnaires prêtes à tous les sacrifices pour échapper aux horizons concentrationnaires des barres d’immeubles, quitte à planter leurs quatre murs au bout d’une piste d’atterrissage d’Orly ou de Roissy. On y voit encore des images des bidonvilles de Massy à la fin des années cinquante, celles des barres HLM parfois quasiment aveugles.
Ce que propose M. Pialat dans ce film, ce n’est pas une étude sociologique de la banlieue, mais une évocation, pour dire « le parachèvement de la ségrégation des classes », la promiscuité des appartement HLM « qu’on ne choisit pas », pour dire la vie de travailleurs qui n’ont que la « vieillesse comme récompense », et la mise à l’écart des centre-ville, là où les rares horizons sont ceux des zones industrielles et commerciales. C’est un film d’amour, triste et rageur, sévère mais lucide, dont le propos, résolument politique, sur la banlieue, sur le quotidien sans futur des habitants de la périphérie parisienne reste vrai, 55 ans après sa réalisation.
C’est tout cela, cette tristesse, cette rage sourde, cette sévérité lucide et ce même regard politique, que l’on retrouve, fidèlement transposés, clairement assumés, dans le livre de Cyrille Latour.

Il était nécessaire, je crois, pour mieux parler de la « nature » de ce livre si singulier, de rappeler ce que nous montre le film de M. Pialat, puisque Cyrille Latour, prenant appui sur ses images, les commentant l’une après l’autre, plan après plan, retranscrivant les mots de la voix off, ses inflexions et ses silences, y tresse son « récit de vie », ne le superpose pas à eux, mais l’y mêle, les confondant parfois, comme en des effets de miroirs, l’un devenant alors l’éclairage des autres.
On peut penser, peut-être, à la démarche de M. Duras, comme dans India song, par exemple, faisant un livre de son film et déplaçant son œuvre d’un genre vers un autre pour lui proposer un nouveau statut. On peut, je crois encore, se risquer à le dire, tant Cyrille Latour, qui n’est pas l’auteur de L’Amour existe, se le réapproprie pourtant intimement, semble en récrire tout le scénario jusque dans les moindres détails, semble en réinventer le matériau, en tout cas le « rénove » et le « revisite ». Ainsi, comme on le lit encore dans la présentation du livre, « le cinéma devient texte, et le récit de vie se fait image au creux de l’absence ».

Le trouble qui nous prend à la lecture de ce livre, nous poursuit, sa lecture achevée, provient bien entendu de l’incompréhensible « geste », de l’irrémédiable « c’est arrivé« , mais il provient aussi de quelque chose d’indéfinissable qui est, dans son déplacement de l’angle de vision, comme le compte-rendu « hyperréaliste » des images de la réalité, celles grises, tristes, désolées, proposées par le film de M. Pialat, celles de la banlieue contemporaine, tout aussi désolées, évoquées par l’auteur du livre, et celles incrustées dans sa mémoire comme autant de photos ou d’images mouvantes de l’être disparu. La superposition de ces regards, de ces strates d’images, provoque au cours des pages (c’est en tout cas mon expérience de lecture) quelque chose d’halluciné.
Par « halluciné », je veux dire que cet ouvrage est produit d’un regard qui, posé sur les choses (les images de la banlieue filmée dans années soixante, confondues avec celles, tout aussi réelles, d’aujourd’hui, qu’il arrive à l’auteur de superposer sur les mêmes lieux), provoque un trouble de la vue qui en fait apparaître, avec une intense acuité, ce que le regard, tout d’abord, n’aurait su aussi bien percevoir. Il en émane, comme une saisie par un troisième œil, une impression de « surréalité » qui, au-delà des apparences du réel sensible, en fait jaillir un sens qui ne peut s’imposer que comme une évidence, en serait la « révélation » (au sens photographique du terme), l’apparition de quelque chose qui met à mal notre lecture du réel, banalement infirme, mais l’ouvre à d’autres angles de vision et de compréhension.

L’une des vertus d’un ouvrage qui ne doit d’exister qu’à la seule et urgente nécessité de son écriture, est d’interroger l’incompréhensible, d’apporter quelque sens à ce questionnement et à l’absurde vérité du monde, donnant ainsi à son auteur la seule dimension qui vaille. F. Nietszche écrit, dans Le gai savoir: « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » L’expérience de vie (et de mort) et la démarche d’écriture, dans le cas de son livre, autorise Cyrille Latour à regarder en face l’un des aspects de cette vérité dont la dureté nous brûle les yeux et l’esprit, et dont certain(e)s, à l’éprouver dans ce qu’elle a d’insupportable, vont jusqu’à en mourir. L’art, quelquefois, ne suffit plus.
C’est cette « vérité » que Cyrille Latour (à la suite de M. Pialat) désigne comme l’un des visages d’un monde où l’air que l’on respire devient de plus en plus terrible. « Cela » qui semble justifier, en tout cas expliquer, en arrive-t-il à nous dire, ce « geste » de désespérance qui, d’abord, aux yeux du lecteur, ne semblait relever que d’un mal être personnel au monde, d’une décision incompréhensible mais solitaire. Cette « vérité » que chacun fréquente quotidiennement et que le plus grand nombre, s’y accoutumant, finit par ne plus voir ou tâche, pour l’exorciser, s’en défendre, la tenir à distance, de ne rien changer à ses habitudes, la voilà dite dans ce livre:
« Violence du monde, violence du groupe ou violence solitaire retournée contre soi […] le monde entier est en danger. […] Et au moins, n’as-tu pas eu à voir se confirmer ce que ta peur lucide te répétait en boucle jusqu’à l’usure, à proprement parler jusqu’à la déraison: le monde entier est un danger. »
Et puis, comment continue-t-on, aujourd’hui comme hier, à maltraiter les hommes ? A leur imposer une vie qui ne peut que les rendre malades d’eux-mêmes et du monde, « jusqu’à la déraison » ? « Temps de vie fragmenté, du domicile au lieu de travail, du lieu de travail aux commerces, des commerces au centre-ville, du centre-ville à la périphérie. Et tant de vies en morceaux, découpées par la palpitation permanente des feux de détresse. […] Faut-il que les lieux de vie soient si invivables pour devoir les quitter aussi souvent ? Deux heures, trois heures, quatre heures de trajet par jour. Faut-il que le temps ait si peu de valeur pour le gaspiller en embouteillages et heures de pointe ? […] Entassement dans les wagons surchargés. Second trajet en autobus. » Voix et regard à l’œuvre dans le film de M. Pialat, comme ceux de l’auteur du livre, ne font plus qu’un, ici encore, et s’accordent pour dévoiler « l’humiliation quotidienne à laquelle ils préfèreraient probablement oublier qu’ils ont accepté de se soumettre ». Vies d’êtres épuisés par l’inexorable routine, la longueur des trajets, l’ingratitude du travail. Déportation massive, quotidienne, à laquelle il leur faut consentir. Rien n’a changé. Tout se répète, continue, et on aurait envie de dire « en pire », car l’horizon des espérances s’est résolument assombri. Aucun rêve ne semble plus possible, et la violence du monde n’a pas baissé les armes, loin de là. Non, nous répète Cyrille Latour, comme un leitmotiv, « la guerre n’est jamais très loin ».
Aussi, voilà aussi ce qui, au bout des mots finit par s’imposer:
« A bien y regarder, ton mal n’était en rien l’expression de ce qui n’allait pas en toi, mais plutôt de tout ce qui autour de toi, autour de chacun d’entre nous, ne va pas en soi, ne va plus de soi. Tu n’as fait, au fond, que réagir sainement à un environnement qui ne l’était pas. »
Et puis, voilà encore, comme suite logique de ce qui précède, une autre scène du film de M. Pialat: une femme en maillot de bain, qui plonge dans la piscine en plein air du quai Michelet à Levallois, dont le corps disparaît un instant de l’image. Et Cyrille Latour écrit:
« Vertige qui me glace. Je ne peux assister à ce saut sans une violente angoisse. Je ne peux supporter cette absence – saut qui anticipe, répète ton propre saut; absence qui prévoit, redouble la tienne. Elle saute, disparaît – premier être humain sur lequel s’attarde son regard depuis la nuit blanche et noire – et tout est brusquement dépeuplé. »
Oui, cela fait bien référence à cet autre « saut », celui de Gérard de Nerval dans « la nuit blanche et noire » de son désespoir et aux derniers mots qu’il nous laissés. Et c’est dans ces quelques pages du livre, que je viens d’évoquer, que situe le cœur saignant du livre, là qu’il bat au plus près des images du film, où se scelle sa clé de voûte.

Contre l’oubli, ce livre se remémore. Livre de vie, en vérité, et au-delà de l’inconsolation. « Faire son deuil », dit-on couramment aujourd’hui, en se conformant aux formules prêtes à l’emploi. Expression détestable, me semble-t-il, car injonction à recouvrir (ou à combler) le manque de l’absence. En fait, il n’y a pas de deuil possible, quand l’absence a ouvert sa béance, autant inacceptable que démesurée, et que l’amour perdure au-delà de la mort, et contre tout l’oubli. « Faire son deuil » devrait plutôt être l’effort d’œuvrer à maintenir cette béance ouverte pour y approfondir et cultiver notre expérience de la perte. Cyrille Latour s’y emploie, qui écrit à la fin de son livre:
« Tu as donné la vie. Tu m’as donné la vie. […]
[…] Après toi, après le plein de toi, je n’ai que des bris. Le plaisir, la joie, l’abandon, la confiance, la douceur ne pourront s’offrir que par morceaux, sans unité ni cohérence. Pourtant, j’en ai l’intuition étrange – insolente, incongrue mais nécessaire -, ils constitueront tout de même un avenir. Vie brisée, mais vie quand même.
Je ne veux pas demander grâce, mais rendre grâce. Car l’amour a existé – par la grâce de toi.
Car l’amour existe. »

Derniers mots dictés par l’amour. Ce que l’on doit en conserver d’intact et de plus lumineux. Ils ne doivent cependant toute leur force, à la fin de ce livre, qu’à tous ceux qui les précèdent, qui leur ont permis de grandir et de solidement s’enraciner dans le terreau de la douleur, d’acquérir le plein sens de leur paisible certitude.
Cette certitude est celle que le titre de l’ouvrage affiche, affirme, et qui est contenue tout entière dans le « car », la conjonction de coordination qui impose, incontestable, la relation causale d’une proposition à ce qui en découle. Dans ce titre, en effet, qui devrait logiquement être (……………) car l’amour existe, Cyrille Latour fait l’économie de la première partie de la phrase dans laquelle se résume le livre entier qui se retrouve dans ces mots:
« Je dois assumer sans toi maintenant ce risque que nous avons pris – vivre -, mais ton geste n’y change rien, n’y changera jamais rien. Ne pourra jamais prendre ce qui est pris. »
Par ce livre qui questionne et qui le questionne, le regard largement ouvert, dans sa pleine mesure d’homme, en être qui travaille à « transformer le pourquoi en pour quoi« , Cyrille Latour nous donne une leçon de vie et, par-delà la mort, rend le plus bel hommage qui se puisse à sa compagne disparue et déjà, par ces pages, « rend à (s)on geste sa dignité », comme par sa promesse de « (s)e montrer à la hauteur de (s)on sacrifice ».

Michel Diaz, 10/05/2018

Fragments d’une errance

Texte pour une vidéo de Pierre Fuentes (exposition « Autour de nous », galerie Lyeux fertiles, Tours, 21-22 avril 2018). 

Pour voir cette vidéo, le mot de passe est:  video1errance

Fragments d’une errance

s’est-on assez nourri l’esprit pour survivre qu’on aura tenu son pari, pas si stupide ni insensé s’il nous a permis de franchir, les yeux ouverts, l’espace de ce temps qui nous est attribué sans mesure, dans un arbitraire qui à creuser la part de l’inconnu, son unique question, en fait pour une bonne part l’inestimable prix

on avance, ne laissant nulle empreinte, sur un chemin de feuilles, d’odeurs, de froissements, allant seul, sans feu ni fin, foulant la terre obscure, errant parmi les herbes délaissées, les ramas de branchages morts, dans l’improvisation de la trace et la scintillation du souvenir

en vérité, notre mémoire est plus ancienne que nous-mêmes, feuilleté d’innombrables couches de temps entrelacés, et il nous faut la convoquer pour pouvoir parler de l’instant

en effet, à l’image de ce que nous dit Héraclite, on peut chercher l’évanescence de ce qui se passe dans l’immobilité du temps, mais le nécessaire retour aux essences par la remémoration ne va pas sans quelques questions qui réclament une traque lointaine: 

la mémoire est-elle autre chose qu’un acte d’imagination volontaire ? le souvenir est-il reconstitution du passé ? ce passé composé de la mémoire, de fictions et de rêves ?

quoi qu’il en soit de ces réminiscences, on devine qu’elles nous construisent puis nous transmuent en ruines,

des ruines sur lesquelles on marche, comme on le fait parmi les rues des villes dévastées, de celles divisées, mais où l’errance poétique, arpentant de sombres décombres ou se nourrissant des décors de la guerre, y trouve les ressources d’y tirer les éléments sur lesquels bâtir une esthétique de l’imaginaire

mais dans imaginaire, il y a images, évidentes et mystérieuses, mouvements invisibles, imprévisibles et migrants, mis à jour et meurtris dans leur saisissement, comme autant de miroirs qui nous brisent, de corps qui se dissolvent, non dans la brume, mais comme celle-ci se tord en boucles floues et lentes, déchirant leur blancheur aux ramures grises des arbres,

et il ne nous faut, pour les susciter, qu’accepter de se perdre dans son regard, comme l’on accepte de suivre son ombre qui s’avère une exploratrice plus assidue que l’être qui lui est attaché

on regarde alors ces images, sans craindre qu’elles nous transforment en statues de sel ou de pierre, ni qu’elles disparaissent, nous laissant nus et seuls face à la faille du silence, et démunis face au néant

c’est ainsi que se met en branle le travail du regard, que les yeux s’abandonnent et se fardent de désespoir, comme pour mieux valoriser l’essentiel du regard poétique, et simultanément arrachent l’ombre à la préhistoire de son langage, en allant, pour cela, où le regard ne porte pas

ainsi peut-on faire céder l’inaccessible, ou tout du moins tâcher de le transformer en étoile guidant le chemin, en le scrutant jusqu’au plus loin, jusqu’à ce que les yeux s’en détachent et poursuivent seuls l’ascension, car vision et aveuglement sont ici les faces jumelles de ce même chemin

mais pour être fructueuse, l’errance doit faire route en compagnie de la mélancolie, ni tristesse ni nostalgie, mais « mélancolie créatrice », qui n’a rien à voir avec les ténèbres, mais tout avec l’obscur

et c’est là, peut-être, le seul moyen de fouiller les cavernes les plus secrètes et les plus profondes de la mémoire, aux prises avec ce qui, en même temps, lui donne sens et la prive de sens, seule manière de retisser la relation avec tout le perdu

pour cela, les images se doivent de nous faire signe avant de se faire sens, et devenues passage d’un temps suspendu, tenter d’appréhender cet intervalle irréductible entre parole et territoire comme entre vision et regard, ou mémoire et oubli, offert comme une halte à la mélancolie et ouvert à l’accueil de la blessure originelle, seulement accessible à qui a répondu à l’appel silencieux des signes

simultanément, alors, se fait jour le sentiment que tout devient, ou redevient possible, au cœur même de la déroute

aussi, dans une nuit qui s’épaissit, n’est pas encore devenue ténèbres, à travers les régions indéterminées de la quête, les yeux tâtonnent vers leur source et ne fonctionnent plus qu’au souvenir, au plus loin de lui-même, en-deçà de toute mémoire, celui que laissent sur les lèvres les échos lointains d’une langue oubliée,

ou celui que déposent, au verso du regard, les éclats de lumière sur la pierre d’un mur sur lequel se sont imprimées, dans les glyphes de leurs lichens et leurs hiéroglyphes de mousses, les premières images d’un monde que nous avions perdu

  

Michel Diaz, 01/04/2018

 

Le poème recommencé – Gilles Lades (2018)

Le poème recommencé – Gilles Lades
– Editions Alcyone (2018) –

Chronique publiée dans Diérèse N° 74 (automne 2018) et sur le site de Radio occitania (mai 2018)

Ce qui se lève entre les lignes

La poésie de Gilles Lades est d’abord une voix. Elle est de celles qui, précédant toute saisie du sens, est avant tout matière de parole. Elle est de celles qui se lisent en murmurant, se disent à mi-voix, comme l’on se parle à soi-même, se façonnent et se modulent en musique sur les lèvres, dans le mouvement de chair de la langue.

Dans Le poème recommencé, recueil qui se divise en cinq parties, Gilles Lades donne à cette musique la lumière vacillante de la mélancolie, celle à laquelle puisent, au plus profond, les racines les plus intimes du poème. « Lumière de mélancolie » disais-je, qui peut être sombre, avare de clarté, complice de la mort, ou clarté douce, bienveillante et amie. Cette lumière-là, comme « une clarté qui vient sous la main », une « demeure où faire solitude », est celle que fréquentent volontiers les poètes, un espace de mi-pénombre offert à la lucidité de leur questionnement, d’eux-mêmes et du monde. Lumière dans laquelle la douleur, tenue à sa juste distance, se fait territoire fertile où vient puiser ce qui persiste de l’amour, et où s’alimente la source de la création. De toute création peut-être.
Ainsi, écrit-il dans la cinquième section qui donne son titre à l’ouvrage, section dans laquelle le poète nous confie sa relation à l’écriture:
attends que l’instant
devienne mémoire
reconnaisse ton pas
te mène à la cour d’enfance
amenuisée de toutes parts
Ou écrit-il, par exemple encore, quelques vers plus loin, donnant à son métier d’écrire sa profonde et incontournable nécessité:
[…] le souffle qui soulève
par surprise ta poitrine
tisse des écheveaux de vie
Ou dans ceux-là aussi, tout aussi explicites:
désir d’accorder le poème
à l’ultime leçon du vaste étonnement
au point de fuite du silence
Ce recueil, en effet, bâti de pierres assemblées à leur juste place, ne laisse aucune chance à quelque égarement sur des voies digressives. Cette lumière dans laquelle « la mémoire fait front à l’hiver », comme on use en peinture du clair-obscur, n’éclaire que l’espace de ses seuls objets, dans des textes où
signes et lignes
se rangent autour d’une lumière
défendue ligne à ligne
Ainsi sommes-nous, dès les premiers vers, appelés à une démarche méditative à travers souvenirs d’enfance, évocation des êtres aimés disparus, questionnement de ce qui fonde nos origines et de notre présence au monde:
Ecoute vois
la forêt sans feuille
que même le vent n’approche pas
[…]
ne sors que lentement des arbres et des pistes
traverse mélodieux
la mémoire de tant de disparus

Evocations de paysages, de places de villages ou d’un château ruiné, d’une « rue qui éclate en jardins cachés », de personnages égarés dans la solitude de la vieillesse, d’une hirondelle annonciatrice des « grands vols d’avril », d’un arbre « grand comme la beauté », d’une rose au bord d’un sentier, d’une clairière loin dans les bois ou du souffle aigre du vent de mars, constituent l’ample matériau de ces textes. Gilles Lades est ici le poète de ces presque riens, rencontrés çà et là dans l’affût du regard et au hasard des pas, de ces riens comme suspendus au-dessus, une chose coulant dans une autre, et toutes se fondant dans un long travelling de pensée ou de rêverie, sans que l’on sache où cela fut, ni même si cela fut, sauf que cela revient, lui revient comme une hantise, sans que l’on sache pourquoi ni comment cela lui revient:
Une cendre de ciel survit
le remords tourne au-dessus des rires
comme la fatigue sur le dernier soleil
Gilles Lades est aussi le poète de la fusion des états de conscience dans le même creuset poétique, quelquefois dans le même vers (« bonheur ce mot qu’il faut renommer »), douleur de la perte des autres et de soi à soi-même, nostalgie des temps de l’enfance et de ses éblouissements, mais quête toujours poursuivie de ces menus miracles de bonheur furtif et de jubilation dans sa présence provisoire au monde, ce qu’il nous donne à voir, à entrevoir, qui est là et s’échappe aussitôt, qu’il faut traquer sans cesse et, saisi un instant, couver dans la tendresse de ses mots, celle qui fait le cœur plus grand que toute la mort à venir. C’est ainsi qu’il écrit à sa mère, par-delà le néant de l’absence:
merci de m’avoir donné
cette main si fragile qu’elle soulevait la colline
vers l’impossible avenir
merci de me laisser
parcouru de questions
sévères et salvatrices
Le poète se montre tout prêt, page après page, à sauter hors de l’espace mesurable comme du temps des horloges – cet autre espace – où ne joue que la causalité pour, par delà toute chronologie, à inscrire les choses les unes dans les autres dans un même regard attentif sur le monde. Attentif à le déchiffrer comme à en défier les apparences, dans des poèmes dont chacun, écrit-il, « contribue à dessiner une mystérieuse ligne de faîte, entre permanence et transmutation ».

Il y a une profonde nostalgie chez qui cherche, encore et toujours, comme le fait Gilles Lades, espérant que quelque chose se lève de l’obscur, d’entre les mots et les lignes, qu’il éclaire toute la scène, et donne sens par là au monde. Nostalgie qui fonde, j’y reviens encore, une mélancolie difficile à juguler. S’ouvre le ravin noir sous la musique de sa voix, reste le bord du précipice, le seuil du vide et de ce temps où « le printemps venu par effraction « s’annonce « comme une douleur de plus »… Le ton est certes grave, mais ce n’est pas rien pour autant cette confidence glissée dans la section « Avide solitude »:
je choisis la terre vive
limpide entre ses murs
où quelques fleurs s’écrivent
au bas d’une légende pauvre
Gille Lades s’avance, dans ce poème recommencé, entre affirmation du désir de vivre et apprivoisement de sa familière et pudique désespérance. Et si cette faille d’abîme était à accueillir ? Pour ce qu’elle est. C’est-à-dire la ligne tracée de notre humaine condition.

Michel Diaz, 30/03/2018