Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Le jardin d’absence – Eric Chassefière

Le jardin d’absence

Eric Chassefière

Edition Sémaphore (2022)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 86 (hiver 2023)

         Ce recueil d’Eric Chassefière semble porter le projet que nourrissait Georges Pérec en intitulant l’un de ses livres « Tentative d’épuisement d’un lieu ». Mais épuise-t-on jamais un lieu ? Surtout s’il est, comme l’écrit si justement Silvaine Arabo, à propos d’un autre recueil, celui-là même qui permet, plus que tout autre, d’investir son intériorité, « rentrée en soi – et par la nature. Tout bruit d’un silence habité qui nous mène à une forme de contemplation, d’espace intérieur où tout respire et se dilate pour notre plus grand bonheur : celui d’être, simplement ».

         Le jardin d’absence est dans la parfaite continuité de cette réflexion. Divisé en quatre sections qui se suivent en se complétant l’une l’autre en un cycle parfait, « Le jardin, la rose », « La rose, la voix », « La voix, l’enfant », « L’enfant, le jardin », ce texte, qui n’est, en fait, qu’un seul et long poème, explore patiemment, page après page, ce lieu d’enfance que l’auteur, dès la troisième page, nous présente comme un lieu essentiel, non seulement pour y vivre ses jours, le plus sereinement possible, mais y puiser l’inspiration nécessaire à son écriture et y creuser, d’une aube l’autre, ce si fragile sentiment « d’être, simplement » : Il aime ce jardin d’entre les murs ces îlots de matière et d’espace entretissés cette forêt à la fois touffue et transparente des quelques plantes entremêlant leurs lignes de lumière sur la profondeur du lieu sombre qui est celui de l’égarement en soi-même, l’ailleurs de soi de soi-même » (« La rose, la voix ».

         Si nous avons parlé d’ « épuisement d’un lieu », c’est que, dans cet espace clos de vieux murs envahis de lierre, sous toutes les lumières des ciels et des saisons, sous celles de sa sensibilité, nostalgie quelquefois, sentiment de la finitude mais émerveillement toujours renouvelé, reviennent de manière récurrente les mêmes éléments d’un « décor » que l’auteur ne se lasse pas d’évoquer : roses et fuchsias, lumière et ombre, jour et nuit, matin et soir, pluie et soleil, air, vent, volets ouverts sur la pénombre d’une pièce et la profondeur d’un miroir, battements d’ailes et roucoulements, souvenirs et oubli, mots tus ou chuchotés, échos de voix… Tous éléments, au nombre volontairement limité, mais qu’Eric Chassefière, à la façon d’un peintre qui reviendrait toujours sur le même motif et n’userait toujours, sur sa palette, que des mêmes couleurs, travaillerait à nous en proposer des variations infinies. Variations encore, que l’on trouve aussi bien en musique dans les fugues de Bach.

Cycle parfait, avons-nous écrit ? Et ligne mélodique obstinée, continue ? Ces mots, cueillis plus loin, en sont la preuve : Là au cœur de l’ouvert dans le matin neuf tout brille de présence tout est nu tout rêve se laisse rêver par tout. C’est ainsi que naît le réel d’une conjonction des rêves, tout corps toute pensée ouverts, que se laissant révéler par la lumière on acquiert vérité de présence, ainsi que le monde s’éveille et que nous nous éveillons en lui le matin quand d’un trait de soleil naît sur le mur l’ombre du jardin, qui est celle de l’instant touché par l’éclat de la mémoire (« L’enfant, le jardin »).

         Ce recueil, tout entier, en dépit de quelques taches d’ombre, est exaltation de notre présence au monde, de notre adhésion à ce que la vie nous offre de plus humble, par là de plus précieux, et dont l’écriture se doit de rendre compte. Il n’est encore que de lire ce que déclarait l’auteur sur le site de Dans les brumes : « La poésie est avant tout pour moi un acte de vie. J’ai besoin d’écrire pour me sentir vivant, tisser un lien charnel avec le monde. Un désir d’appartenance, qu’on pourrait qualifier d’amoureux. J’ai longtemps écrit exclusivement dans la nature, l’été, sur le lieu d’enfance, submergé par le sentiment d’une beauté dépassant mon entendement, que par les mots je tentais d’atteindre et me réapproprier. […] C’est ainsi qu’est né mon désir d’écrire, retrouver sous la caresse des mots l’enfance perdue, mon jardin d’Eden. Ce désir d’écrire répond chez moi avant tout à une nécessité impérieuse (…), ressentie au sortir de l’adolescence, de me réaccorder aux mouvements de la mère nature, mère mais aussi femme, souffle, mémoire. »

         Enfance perdue, jardin d’Eden… Oui c’est bien, au-delà du petit jardin, de ses fleurs et ses arbres, au-delà des mots qu’il nous livre, vers cela que le poète tourne sa pensée, comme il regarde l’étrange papillon de liège accroché à une branche et qu’on voit se balancer doucement avec le ciel qu’on remue à l’intérieur (« La voix, l’enfant »). La poésie d’Eric Chassefière, dans ce recueil comme dans les précédents, n’a aucunement besoin de vastes horizons pour nous ouvrir à la beauté du monde et aux profondeurs de la rêverie. Etre là, ici et maintenant lui suffit : Fermer les yeux se laisser reposer effacer être la fleur qui est couleur de lumière faite ombre la vieille douleur apaisée (« L’enfant, le jardin »). Car la lumière est là, sous nos yeux, et c’est en eux, nous dit-il, non sur elle, qu’est le voile. D’ailleurs, nous dit-il encore, chaque fois qu’elle nous surprend, la surprise ne vient pas de son étrangeté, mais de sa familiarité mal vue. Il suffit de regarder dans le connu au lieu de poser notre regard dessus. Pourtant cela ne se fait pas à volonté. Mais n’est-ce pas qu’à l’instant où la lumière paraît nous sommes regardés dans notre regard ? Une même substance éclairante est alors dans le monde et dans nos yeux : elle fait que le visible, qui est l’espace ordinaire où nous apparaissent les choses et les autres, devient tout à coup un élément sensible et non plus neutre. À l’instant, nous voilà plongés dans un révélateur, qui rend le lieu clair en même temps qu’il nous éclaircit. Voilà pourquoi il faut rendre mémoire des murs écriture de silence de la main posée  des lierres murmures de ces voix d’oiseaux sommeillant au fond des pierres recomposer au présent du jardin tout ce que le corps écrit nous souffle de désirs inconnus toute cette mémoire au fond des mots que la haute vibration vient éveiller et qui nous projette dans l’instant seuil simple du matin (« L’enfant, le jardin »).

         Nul doute, en lisant Le jardin d’absence, que cet effort de représentation ne soit capable de soulever une énergie, qui supplée ce qu’elle exprime puisqu’elle a l’efficience de raccorder l’instant de l’écriture, de la lecture et celui de la lumière. Nous ajouterons ce qu’écrivait déjà Paul Sanda à propos de La part d’aimer, recueil paru en même temps que celui dont venons de parler : « C’est sur l’appui de la source du cœur, pourtant inexplicable, que va se sculpter une vérité nouvelle, celle de l’insondable sens, de la mémoire accordée, enfin, à l’espace des mots qui s’effacent ».

         Michel Diaz, 06/10/2022

Dits de la pierre – Bernard Fournier

Dits de la pierre

Bernard Fournier

Editions La feuille de thé (2022)

Note de lecture publiée in Diérèse (hiver 2023)

         Avec les Dits de la pierre, après le recueil Vigiles des villages (revue Friche, 2020) et l’ensemble de textes intitulé Statues-menhirs, Bernard Fournier poursuit (et peut-être achève) le cycle de son interrogation patiente de ces pierres levées et sculptées, plantées dans les campagnes âpres de l’Aveyron. L’auteur présente son recueil, dans les quelques lignes d’introduction à l’ouvrage, comme un essai d’épopée poétique, imaginé à partir des statues-menhirs, aux dessins anthropomorphiques et non christianisés

         Ce recueil se compose de six sections qui se suivent comme les différents actes d’un dossier d’instruction : « Choix de la pierre », « Pierres levées », « Pierre gravée », « La pierre parle », « Mère, menhir, mémoire », « Un lieu ». Autrement dit de ce que l’on suppose des origines, du choix de la pierre, de son érection, de ceux qui l’ont dressée, de ces lentes interventions vers des formes et visages humanisés, jusqu’à nous qui sommes chargés d’en perpétuer autant la mémoire que tout le poids du « sacré » qui s’y trouve contenu.

         Mais si chaque page du livre n’accueille qu’un seul texte, de forme versifiée, généralement court (de trois vers à vingt tout au plus), force est de constater, dès les premières pages, que ces textes se suivent, chacun d’eux poussant le suivant et creusant le chemin thématique de ce que Bernard Fournier appelle une forme poétique médiévale qui tente de rejoindre le lyrisme et le narratif, qui ne constitue en fait qu’un long et unique poème que l’on peut lire, en effet, comme le récit qui met en scène la mystérieuse histoire de ces pierres.

         Aussi le texte de Bernard Fournier commence-t-il par ces mots : vivante, vibrante, violente / il y a là une pierre // là / où le ciel rejoint la terre / où l’épaule de la colline épouse le nuage (« Choix de la pierre »). Une pierre, écrit-il plus loin, couchée / solitaire // et qui rêve // depuis l’aube des temps // battue / secouée // […] roulée, cognée, brisée / formée, déformée, reformée // aux plaintes tectoniques. Et le livre s’achève par ceux-là : pierre / tu es l’aïeule que je n’ai pas connue / tes traits sont les miens / tu portes ma mémoire / tu es ma mémoire seule (« Un lieu »).

         La forme de ce recueil, poème-récit donc, se présente comme une succession de séquences brèves, composées de vers courts, qui donnent une respiration rapide à l’ensemble du texte. Un texte nerveux, où les images se bousculent, les réflexions se pressent : il y eut des invocations, des chœurs, des voix malhabiles / de la musique aigre / des danses, des claquements de sabots sur la terre / des cris de joie, des hourras ! des hans ! des ho ! / du vin, du pain (« Pierre levée »). On est pris par le courant vif des mots, poussé d’un vers à l’autre, et on ne peut faire autre chose que d’aller jusqu’au bout, sur le flux tendu de cette écriture limpide et fluide, sollicité de page en page par une parole qui ne nous laisse pas en repos avant d’avoir épuisé tout ce qu’elle à dire.

         Ces pierres, Bernard Fournier les accable de questions : quoi, où, comment, qui, quand, pour quoi…? Harcelantes questions d’enquêteur ! On interroge et s’interroge, on cherche, on veut savoir, on suppute et on veut comprendre ! On se heurte à l’énigme, au silence, à la réticence muette de celui ou celle qui se tait, obstinément, qui en sait pourtant tant et tant, qui aurait pourtant tant à dire, mais ne livrera rien, si peu, se murera dans son mutisme et, oserons-nous dire, « n’avouera rien » de qui l’a placé là, ni comment ni pourquoi. Alors, qui fut cet homme ? / un vieillard, un sage, un chamane / un magicien, un druide / un prêtre, une sorcière // une femme, une fille, une fée (« Pierre levée »). Alors le poète arrache aux pierres des réponses, parcellaires, contradictoires, des bribes d’ « aveux », ce qu’elles veulent bien que l’on dise d’elles, ce que nos imparfaites connaissances et notre imaginaire nous font dire, ou croire, une hypothèse comme une évidence, une autre comme une croyance, une vérité ou une autre que rien ne pourra jamais confirmer ou ne sera jamais qu’un élément d’un comportement social supposé, irrationnel ou religieux, ou des mythes qui fondent notre relation au monde et au cosmos : l’homme dresse cette pierre contre la peur / contre sa peur / contre les loups et les rapaces, / contre les vents et les gels / contre la folie du soleil / contre les pluies du Déluge // contre la faim / contre la soif // pour aider ses rêves (« Pierre levée »).

         Car devant ce silence obstiné, tout prête à conjecture. Combien de temps et de personnes a-t-il fallu pour dégager cette pierre et la dresser ? Et l’auteur avance encore, pour tenter d’expliquer comment ces pierres ont fini par prendre figure humaine, devenir femme et mère, matrones vigilantes, déesses bienveillantes et protectrices, et participer de la sacralité nécessaire aux communautés humaines qui aspirent à s’accorder avec le grand ordre de l’univers: il faut que la pierre soit marquée / comme les bêtes / à l’oreille, au collier, sur le flanc // […] pour indiquer le nord, le but / l’horizon, la fin du rêve ou le début des pleurs / l’ordre des pleurs / l’ordre des jours (« Pierre gravée »)

         Toutes ces questions que l’auteur pose sont celles qui, légitimement,  nous assaillent face à l’énigme que sont ces pierres gravées, d’un trait, deux / trois traits // […] pour un visage, un sein, une ceinture (« Pierre gravée »), ces présences multimillénaires et ancestrales, gardiennes de notre mémoire et dont nous avons, nous aussi dorénavant la garde. Toutes questions et toutes réponses toutes aussi légitimes dont l’addition aboutit à cette « Vérité », que l’on sait toujours incomplète, multiple et inaccessible, celle d’un monde et d’un temps révolus qui ne livreront jamais complètement leurs mystères, mais que la poésie continuera d’interroger pour que demeure en nous le sentiment de notre appartenance à l’énigme du monde.

         Témoins immémoriaux, ces pierres ont vu aussi les armées, les processions et les siècles / les guerres, les invasions / révoltés de la gabelle, croquants / les résistants et Jean Moulin, et ces poèmes consacrés aux pierres levées sont autant de textes qui nous parlent aussi de nos heurts avec le monde, celui des siècles disparus, celui aussi de tous les jours, avec son cortège de malheurs et de peurs, de violences, de massacres, mais textes qui nous parlent encore, et surtout, de fraternité, d’efforts rassemblés, de bonheurs et de joies, ceux des gens, des groupes humains, de leurs faits, des œuvres accomplies, de cet élan universel vers cet au-delà de nous-mêmes et sa faim de spirituel où gîte le sacré. Autant de chemins qui cartographient, dans ce livre, une véritable traversée de soi où il s’agit d’apprendre, comprendre et aimer tout qui entre en nous, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule : les hommes et leurs mots, leurs images, érigeurs de pierres et de temples, graveurs, sculpteurs et leurs signes, leurs matières; événements, rêves… Car nous mettre ainsi, face à ces pierres énigmatiques, c’est nous mettre face à notre véritable dimension en nous rappelant que nous ne sommes jamais que les humbles maillons d’une chaîne dont le début se perd dans l’obscure origine de notre espèce, et la fin dans un crépuscule dont nous ne savons rien.

         Michel Diaz, 03/10/2022

Le réel est un poème métaphysique – Marie-Claude San Juan

Lecture de Michel Diaz

Le réel est un poème métaphysique

Marie-Claude San Juan

Editions Unicité (2022)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 86 (hiver 2023)

Mes photographies ne veulent rien illustrer. Mes textes ne commentent aucune image prévient Marie-Claude San Juan dans le texte préliminaire de son recueil, Le réel est un poème métaphysique. Recueil composé de quatre sections, proses réflexivo-méditatives, poèmes, citations, qu’accompagnent 21 belles images photographiques de l’auteure elle-même.

Le sujet du livre est donné dès les premières phrases de l’avant-propos, « Les voiles qui délivrent le caché » : Eternel ET éphémère, le réel, avec ses traces qui s’effacent, poussière qui glisse entre nos doigts, nous précède et demeurera au-delà de nous, réalité toujours présente quand nous ne serons même plus poussière. Tant que la planète Terre sera planète.

Mais qu’est-ce que le « réel », cette notion à laquelle la poésie, en première ligne, se trouve confrontée, chargée d’en rendre compte ? Car le « réel » n’est pas le monde, “ la réalité ” telle que notre langue et notre culture avec ses mots, ses préjugés, ses croyances, l’a construite et continue de la modeler en fonction de nos perceptions nouvelles. N’est-ce pas plutôt ce tissu du monde, cette « peau » dont parle Marie-Claude San Juan et qu’elle appelle “ réel ”, qui fonde et déborde notre “réalité ”, la compréhension que nous pouvons avoir de ce qui est ? Ce “ réel ” n’est-ce pas surtout ce après quoi court le poète, mots en avant, comme un qui marche dans la nuit une lanterne à la main ? Retourner le champ invisible, en écrivant, nous dit-elle. Parfois tout est immédiat et donné, le palimpseste n’a été effacé et recouvert de signes que souterrainement. Et elle ajoute : Mais au-delà de l’instant saisi, cette brutale émergence d’une mémoire des yeux, préférer la permanente lenteur de la gestation de soi. Ecrire ? Mettre ses yeux en mots, mais les yeux derrière les mots.

En vérité, le poète ne “ court ” pas après le réel comme s’il s’agissait d’un animal en fuite. Il y est immergé, comme tout le monde, mais sans le savoir tant la “ réalité ”, cette description apprise nous accapare et nous limite. Et cette “ description ”, c’est notre langue et ce qu’elle véhicule d’idéologie et de culture qui nous l’impose, dès notre naissance. Nous y baignons. À tel point que c’est à travers elle que nous percevons, sentons, pensons. Elle est la somme de “tous ces grossiers camions et monuments qui, nous dit Ponge, forment bien plus que le décor de notre vie”, puisqu’ils nous habitent et nous parasitent à notre insu.

Il n’y a peut-être que l’écriture pour sortir de cette aliénation. Pour faire émerger ce qui peut naître, essayer d’échapper à cette radiophonie intérieure qui ne cesse de diffuser jusque dans notre sommeil. Parce qu’un beau jour on éprouve que seul le langage permet d’échapper au langage. Que ce n’est qu’en faisant bouger ces conventions, ces clichés, habitudes, qu’on arrivera peut-être à voir, à entendre, à penser autre chose. «  On dit que nous sommes poètes, disait aussi Breton, parce que nous nous attaquons au langage qui est la pire des conventions » ”. On commence donc par “ parler contre les paroles ”, (Ponge, encore). Car parler contre les paroles, c’est accepter de perdre ses repères, sortir de ce cadre rassurant où les mots disent ce qu’ils veulent dire. Au risque de ne plus savoir où l’on est, puisque on est là et on n’y est plus. Les choses n’ont pas changé et, en même temps, elles sont prises dans une étrange lumière. Cette lumière étrange, qui est aussi pour Marie-Claude San Juan, le signe du réel.

C’est donc cette écriture poétique qu’elle nous donne à lire aujourd’hui avec ce livre, proses et poèmes qui posent l’enjeu du livre (trouver ces instants où l’immense se rencontre dans l’imperceptible, quand la lumière effleure des parcelles d’or que l’eau invente), et le lieu même de cet enjeu: le poème comme une ouverture sur l’inconnu. Un petit rectangle de mots qui donne sur ce qu’on ne sait pas…

Ce que nous dit ce livre, c’est qu’il n’y a pas de différence “ ontologique ”, comme disent les philosophes. Qu’il n’y a pas la réalité où nous vivons et une “autre réalité” (le réel) mais que c’est le même monde éprouvé différemment. Tout cela dans ce travail minuscule apparemment futile qui consiste, dans le langage, et avec l’aide du regard, à faire bouger le langage, y mettre du jeu pour que dans cet imperceptible bougé – dans la lueur de cette lanterne de mots dont nous avons parlé – quelque chose d’autre puisse apparaître.

Le monde est. On ne le voit pas. On ne voit que du langage. On voit des mots. Regarder, c’est lire, épeler les choses. Et si telle est la “réalité”, comment accéder au réel, comment éprouver la présence ? Arriverons-nous à la saisir ? La gardera-t-on ou nous échappera-t-elle toujours ? Octavio Paz disait qu’il fallait “donner des yeux au langage”. C’est lui qui nous dit, au début de son grand poème autobiographique Pasado en claro que “ voir le monde c’est l’épeler ”. Que percevoir c’est déjà nommer. Nous ne voyons pas les choses mais seulement leur nom. Alors, “ donner des yeux au langage ”, ce serait justement détruire ces “ mots qui sont mes yeux ” (Paz), qui nous forcent à voir et donc nous empêchent de voir, pour, sur les ruines de la langue utilitaire et du sens institué, dans un langage qui ne nous prendrait pas nos yeux mais nous les donnerait, voir enfin. Ceci dit, il faudrait ajouter cette nuance importante : donner des yeux au langage, c’est aussi lui donner une oreille. Car ce que nous voyons dans le poème, en fait, nous l’entendons. À travers le passage silencieux d’une voix qui s’est mise à parler et qui, soudain, en sait bien plus que nous. À condition que notre encombrante identité se soit mise en veilleuse, pour que dans l’espace laissé libre par son retrait, autre chose puisse advenir. Cet autre qui est je (Rimbaud), ce “ latent compagnon qui en moi accomplit d’exister ”. “Réel” sans doute inaccessible, mais dont nous pouvons en tout cas avoir le pressentiment.

Reste alors à rendre compte de l’événement toujours recommencé d’être là, ici et maintenant. Sur cette bascule du présent. Voir en écrivant, à l’écoute de ce qui parle et pourrait n’avoir jamais de fin. Entrer, par l’intermédiaire d’un petit carré de mots, dans le miracle quotidien et extraordinaire d’être vivant.

Le hasard peint des couches de marques sur le sol, les portes, les murs, en omniscient caché, créateur de sens. Le temps griffe les surfaces, trace, grave et demeure. Effleurage mystique du toujours non su, caresse du réel calligraphiant notre radicale ignorance. Presque rien, pas grand-chose, voilà ce qui reste quand on se retourne et que les yeux ont regardé. Moins qu’un chemin, moins que des traces, juste un miroitement évaporé. Comme si rien n’avait jamais été. Mais si ce rien qui n’est quand même pas rien, et si ce n’est pas le rien d’en haut dont parlait Simone Weil, ce serait le rien d’ici-bas comme une transcendance qui logerait dans l’immanence, un rien germinatif, quelque chose de l’ordre de ce “ rien qui fait tout surgir ” dont parlait Sören Kierkegaard ?

L’œil vendange et traduit, écrit encore l’auteure, chaque brin des signes posés dans la mémoire des rues, lisant les pages concrètes du visible. Ce sont paroles errantes, odyssée nombreuse des tourments d’inconnus. Entrant par effraction on entend les angoisses du monde. Et il n’est pas d’autre monde que l’infinité de celui-ci. Ailleurs est ici. L’autre est en moi, en nous. Rien de clos, de fermé : tout est poreux dès lors qu’on cesse de laisser agir cette perception utilitaire qui est la nôtre à longueur de temps. Alors on se sent traversé comme par l’univers entier. On ne voit rien et on voit tout. Rien – nullam rem: aucune chose en particulier et toutes à la fois. Hors cadres, hors codes, hors sens (dans les deux sens) ; ce qu’on ne peut ni percevoir ni appréhender, ni même imaginer, mais qui est là : la plénitude imperceptible de ce qui est. Non pas une transcendance, un arrière monde, mais, plutôt, oui, une transcendance dans l’immanence – une immanence absolue. Contre les idéalisations, les sacralisations et les théologisassions (positives ou négatives) de tous poils, l’affirmation de l’essentielle continuité du monde.

Ce livre est la démonstration que la quête spirituelle, se passant de toute référence à la transcendance divine, appartient aussi à qui a fait du monde l’objet de son amour et y adhère tout entier pour s’y confondre, ainsi que le disent les derniers mots du texte : Objectif dénuement / rien ne possède / car rien n’est possédé. Le Je se dépouille même du Je. Et dans cette démarche de regard que nous propose Marie-Claude San Juan, il n’y a aucune différence entre le sens et la lumière…

Michel Diaz, 01/10/2022

Tu viens de là – Teo Libardo

Tu viens de là

Teo Libardo

Editions Musimot (2022)

Lecture de Michel Diaz, publiée in Diérèse N° 86 (hiver 2023)

     On peut lire, lire et relire la dernière publication de Teo Libardo, « Tu viens de là », sûr de ne pas parvenir à en épuiser le dense contenu. Et on peut en revenir passablement ébranlé.

     Pourtant très écrit et rigoureusement composé, ce texte jaillit et file tout du long, d’un seul tenant, comme une coulée de lave dans son lit. Réclamant, comme c’est toujours le cas avec la poésie de Teo Libardo, d’être mis en bouche et en voix, y prenant une force accrue, puisque la poésie est avant tout effet de sens, remuement de langue, affaire de musique, de sonorités, de mouvement, de rythme, de couleurs, d’émotions.

     Ce poème, c’est le round d’un combat de boxe. Son auteur me pardonnera sans doute cette comparaison, étonnante et peut-être irrecevable, mais c’est celle qui a fini par s’imposer, la plus juste pour traduire mes impressions de lecture.

     Ce texte, on y danse, d’un pas de côté, de l’autre, on y saute d’un vers à l’autre, on y perd son souffle et on le récupère d’une image à l’autre, on y cogne dans les mots, on en prend plein la figure, on y perd l’équilibre, on y vacille, on y vertige, on y crochette et upercute.

     C’est un round de boxe à mains nues, sans inutiles sentiments ni attermoiements, sans triche possible. Mots et images que le poète va chercher profond, comme au fond des ressources, ramène pour les balancer comme on jouerait de l’essentiel, presque de sa survie.

     Images fulgurantes, parfois contradictoires qui se heurtent de l’une à l’autre, font nœud pour s’accomplir plus loin comme tombe un rai de lumière. Oui, ça boxe, ça frappe, « toi », « elle », mais à coup sûr l’auteur, contre l’ombre, la nuit, la mort, le néant, les chagrins, les douleurs, les incertitudes, l’asphyxie de la vie et « l’accroc des jours ». Oui, ça vient de là, de la blessure originelle aussi et de sa déchirure, de la nostalgie des eaux-mères, de « cette entaille / de ce vertige », de tout ce contre quoi il faut réussir à exister. Au prix de quoi « l’inquiétude est sommée de décamper », au prix de quoi, contre la détresse, se gagnent quelque lueur, bonheur d’être, plaisir et espérance, surprise d’un « printemps insu », « suave et somnolent », « flâneries magiciennes », apaisement et renouveau, « un peu d’azur sur la terre », « un peu d’éden dans ce jardin », quelques respirations heureuses, le ravissement de l’aube. Au prix aussi de quoi se gagnent « le songe, le simple, l’imperceptible », comme « le profond, le caché, l’insondable »…

     Si cela ne doit pas être aussi, sous la plume de certains poètes, un combat de tout l’être et de la parole contre tout le noir qui nous cerne et celui qui du dedans nous assaille, je ne sais plus à quoi peut servir la poésie. 

     C’est là un très beau texte, pas facile et sans doute perturbant pour qui le lirait comme il se doit, mais qui témoigne que la poésie demeure l’essentiel de ce qui nous aide à vivre et à penser, non seulement à notre relation à nous-même et au monde, mais aussi à notre incertaine place sur la terre des hommes.

Michel Diaz, 29/09/2022

L’un seul, légendes – Geneviève Deplatière

L'un seul, légendes - poèmes (Grand format)

L’un seul, légendes

Geneviève Deplatière

Editions Unicité, Collection Le Vrai lieu, 2020 (59 p.)

Lecture de Michel Diaz, note de lecture publiée dans le N° 86 de Diérèse (hiver 2023)

         Je ne dirai rien sur le titre de ce recueil, a priori énigmatique, évitant ainsi de donner une interprétation qui en orienterait, voire en fausserait la lecture. « Le titre d’un livre, disait Jacques Dupin, n’est pas une annonce, un programme un couvercle. Il n’est ni un condensé ni une émanation du texte. A peine un signal, un repère (…). Il doit à la fin rejoindre le poème, mais il vient d’ailleurs, d’une autre case de l’imaginaire. » Si le titre d’un livre n’est pas une clé, mais «plutôt un trou de serrure laissant le regard pénétrer », comme ce poète le disait encore dans cette interview, je me contenterai de ce trou de serrure pour avancer que dans L’un seul du titre, je crois aussi lire « linceul » (ce linceul sacré au revers de / l’insupportable), ce linge blanc qui cherche à pacifier la mort et qui, par une inversion symbolique de la couleur, peut aussi bien devenir « lange », linge où le cycle de la vie s’amorce, et qui par assimilation des sens peut évoquer ce si étrange blanc de la page où s’aventure la poète – qui sait que maintenant / tu pourras t’en aller seule / sous une page blanche.

         Les trois sections de ce recueil, « Passages du clair-obscur », « Dans un désir de rosée », « Mise en scène », sont précédées chacune d’une citation de Bernard Noël, Pascal Quignard et René Char, qui nous indiquent clairement le balisage de l’ouvrage, en donnent les étapes et en marquent la progression.

         En effet, ce recueil n’est pas qu’une simple collection de poèmes mais un livre construit qui s’offre à nous comme une invitation à cheminer sur un territoire de réflexion et de questionnement où les mots se révèlent indissociables d’une démarche et d’une expérience de vie.

         Il y a d’abord, dès la première page où l’auteure s’adresse à elle-même (comme presque tout au long du recueil), cet indéfinissable tremblement d’un désir innommé qui, remontant du fond des eaux obscures de la rêverie, fissure le silence comme au commencement de ce qui cherche à devenir parole : Sur fond de tes pensées / qui dérivent / tu cherches une trace / ajourant ta peur / de l’ombre / de ton insondable histoire.

         Que sont ces mots, se demande l’auteure, qui s’imposent à la pensée et glissent sur la page : Ne serait-ce que poudre aux yeux, d’or ? Sont-ils de ceux qui entretiennent la pensée toute faite et s’emploient à penser pour nous, cimentent nos croyances, alimentant ainsi notre « long travail d’illusion », selon la formule de B. Noël ? De ceux plutôt qu’inventent tes sens navrés / d’inexplicable qui te courbent dans l’ombre ?

         Mais si lumineuse qu’elle nous apparaisse par moments, la poésie de Geneviève Deplatière est une poésie inquiète. Inquiète de cette inquiétude fertile qui nous fait nous tenir aux aguets, dans la vigilance de cette veille que réclame l’état d’être-au-monde. La lumière, pour elle, ainsi que je l’ai dit pour quelques autres puisatiers de la parole, n’est pas un état d’âme ni d’esprit qui lui est naturellement donné. Il lui faut la gagner, jour après jour, mot après mot, sur la pénombre qui nous cerne, les doutes et les peurs, sachant que ces éclats dont s’éclaire le cœur ne sont que des joies éphémères, des moments dont la fulgurance fait tout l’inestimable prix : C’est le prodige du jour // à hauteur d’aubépine / blanche comme / un songe qui remplit les yeux / d’une enfant qui dort / auprès d’une source qui coule.

         Ecrire serait donc, pour Geneviève Deplatière, travailler à se déprendre de ces illusions du « vivre » et celles d’ « être humain » auxquelles, par paresse et facilité, nous nous abandonnons. Ce serait, pour cette poète, s’essayer à tracer sa route dans les mots, avancer au bord du naufrage et trébucher dans le silence, quitte à perdre pied dans la lâcheté des heures perdues / ou la rage des pas qui piétinent. Car la seule fonction du poème est de nous ouvrir l’œil pour nous inviter à entrer dans l’innocence fulgurante / d’une toison d’épines et de pétales / à tresser d’espérance, laisser le désir monter à l’assaut d’une course nouvelle // Si au sommet une clarté. Mais écrire, pour pouvoir, en de brefs instants, saisir la beauté, sa douceur / qui te vient dans les mains, sème des mirages est effort qui réclame et impose que l’on ne cède rien aux complaisances dans lesquelles parfois la poésie s’égare, et soulever d’entre les périls / ta silencieuse traversée.

         Parfois pourtant, écrit l’auteure dans la deuxième section, Il se peut qu’un instant / sur la grève tu verses tes pleurs, tant / l’exode des aubes t’accable. Comme encore Il se peut qu’en un instant pur / tous les âges viennent à ta rencontre / dans l’alluvion des baisers et des mots qu’ils charrient. Instants de désarroi ou de fugitive allégresse, car travailler à te sentir vivante, écarter devant soi les ombres qui nous hantent, braver cette incertaine traversée du temps, comme affronter l’espace d’inconnu sur lequel ouvre le poème, c’est aussi défier la mort. Et rien ne nous sera donné qu’il ne nous faut aller prendre. Aussi la poésie de Geneviève Deplatière s’avance-t-elle Comme dans la grande forêt /où le soleil joue sa lumière / dans ces rouleaux, obscurs d’être / si proches.

         Mais écrire, c’est toujours un même geste, Ouvrir les mains, redéfinir les contours, / car chaque pas prend du temps, ce même geste qui est à l’œuvre quand ce mouvement de la main et du corps lève devant lui l’inconnu, quand il ne s’agit pas de traduire une expérience antérieure avec ses sentiments et ses secrets mais quand cette manière d’aller est elle-même le lieu de l’expérience, la réponse apportée à un passage de vie, à ses éclats : si nos rêves embusqués s’affranchissent de l’ombre / qui gît sur eux / l’amour fou du souffle alors, s’il mange dans nos mains, / fera reculer le désert.

         L’écriture de Geneviève Deplatière est à la fois quête et révélateur de l’être, cérémonial intime des sens en éveil et réceptacle des secrets frémissements de l’être : Ici, de jour en jour, / et la rumeur des désirs / comme le vent passe.

         En dépit des incertitudes et des douleurs qui accompagnent « le métier de vivre », et même quand, parfois, derrière tes lèvres, les cordes des mots sont brisées, la poésie de cette auteure est traversée d’un bout à l’autre (et je dirai même de part en part) par l’opiniâtre ligne mélodique où se tiennent les notes les plus hautes de sa voix, ses couleurs les plus claires. Le disent explicitement les mots qui ouvrent la troisième section : De toute façon, le jour demande son passage, / même, au solstice montant d’après neige, celui qui / mord / les boutons de rose, / car il fait chanter les arbres. Et elle écrit encore, un peu plus loin, Force est… de vivre, d’aimer tant / et quand de faire le point, d’ouvrir encore les yeux / Le solstice nous aventure plus loin, car Dire poursuit l’horizon / c’est dire sa force.

         Cette parole, de page en page, hésitant quelquefois et doutant parfois d’elle-même, comme luttant à voix blessée « contre » ce qui offusque la lumière du cœur, travaille incessamment pourtant à tenir bon et se tenir debout « pour » assurer ce que la vie exige de ferveur dans l’amitié du monde et dans l’amour de l’autre, et cet équilibre de l’âme sans lequel le fait d’exister ne connaît aucune assomption.

Michel Diaz, 19/06/2022