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Le Bruit des nuits – Léon Bralda

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Le Bruit des nuits, Léon Bralda

Les éditions du Petit pois, Collection Prime Abord, 2020

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans le numéro 82 de Diérèse.

« Dans ce nouvel opus, lit-on sur la page de présentation de l’ouvrage, l’auteur nous livre un texte intime, véritable hymne d’amour pour un être cher que la mort avait emporté prématurément… »

Avant même d’aller plus avant dans ce livre, il faut nous attarder sur la belle image de couverture, une peinture de Lionel Balard : une chaise vide sur laquelle ruisselle un jaune lumineux, vers laquelle s’incline une forme humaine, tête noyée dans l’ombre, avant-bras demi replié, main pendante le long de la cuisse, comme hésitant à se risquer vers la caresse ou affronter l’effroi de ne trouver personne. Quelqu’un est là, qui cherche qui n’est plus, présence/absence intimement mêlées pourtant sur la surface de la toile. Et dans cette image qui joue, comme sur une scène de théâtre, de la dramatisation du silence et des objets d’un humble quotidien, se tient déjà, comme en un drame condensé, tout le propos du livre.

Le Bruit des nuits est donc un poème de deuil et d’amour que Léon Bralda dédie à sa mère. Poème que, d’abord, avant d’y découvrir quelles croyances combatives et quelle pulsation de vie le portent au plus profond, on aborde comme chant de deuil et de douleur, un lamento qui s’apparenterait ainsi à ces chants de tristesse et de déploration que l’on rencontre aussi bien dans la poésie que dans la musique. Chants que ceux qui demeurent consacrent à la mémoire de ces disparus à qui l’on rend hommage et que l’on se refuse à laisser sombrer dans l’oubli.

Mais la mémoire des présences disparues, de leurs visages, de leurs voix, est cet espace de l’intime que le temps traverse, bouscule et use dans son flux, aussi injustement qu’inexorablement. Aussi, comme un défi que le poète jette à l’oubli, il formule ainsi, dans un entretien, l’impérieuse nécessité de l’écriture de ce texte : «  Porter mémoire… Ne pas laisser le temps qui passe effacer l’image de ceux qu’on a profondément aimés et qui ont à présent disparu. Refuser la part faillible de la mémoire et lutter contre l’oubli qui naturellement s’infuse peu à peu dans nos consciences d’homme, échoppant lentement, inexorablement le visage des êtres chers. » Ecrire alors, car c’est, face à la mort, nous dit Léon Bralda, « Faire acte de résistance en quelque sorte ! Pour ne pas oublier. »

C’est donc en toute cohérence que l’auteur cite, dans son entretien ces mots de Christian Bobin, « Ecrire pour réparer l’irréparable », ou encore ceux d’Alain Borne, « C’est contre la mort que j’écris ».

La poésie alors, et l’écriture, dernier acte de résistance et ultime rempart contre l’effacement de ce que la mémoire cèle de plus précieux (souvenirs du regard, de la voix, des sourires et des odeurs), et dont les mot du poète, mots humains de si peu de poids contre l’arrêt irrévocable de la définitive Absence, ne sont que la seule arme, celle que la peur de l’oubli charge d’invocations, qui sont aussi supplications :

Que tes yeux durent dans l’étroit du matin ! // Que tes nuits échappent / Aux luisances des vitres : / Murmures longs léchant le sable

Mots du poète qu’habite l’éternelle nostalgie des attributs et des pouvoirs d’Orphée, qui se retourne vers la morte pour mieux, la cherchant du regard au creux de la pénombre, la rappeler à lui, ne serait-ce qu’un seul instant, voudrait croire qu’il peut, ne serait-ce qu’un seul instant, la rendre à quelque étincelle de vie ou à quelque éternelle présence dans la si secrète lumière du cœur. Mots grâce auxquels le poète attend que la figure maternelle lui revienne, dans la chambre de sa mémoire, vêtue / d’une clarté soudaine / dans le sourire / d’un enfant / (…) //Source miraculeuse, / chose inexacte qui dure / qui résiste, / qui épuise un chemin.

Alors, ainsi, lit-on plus loin : Vous demeuriez à jamais // Eternelle : // Constellation nouvelle / qui luit au bout / des digues // qui scintille et remue. // Cela même qui reste / Votre voix // Et je l’accueille cette parole / Qu’un souffle / Rend à la lumière. Et ces derniers beaux vers par lesquels se termine l’ouvrage : Que ton sourire soit / inéluctable / au temps.

Pourtant, on lit encore cela, dans une autre page, comme on cède à l’amère résignation : Mais ton sourire, / Ô ton sourire / mère // qu’en est-il advenu ? // Quelle ombre est demeurée / aux lèvres de ton secret ? Alors, s’il faut se résigner devant l’absence, et le vide qu’est cette absence, quand Le vide se vide encore, en dépit de ces éphémères miracles que peuvent susciter les forces de l’amour, comment dire l’absence et son intolérable vide dont les mots mêmes du poète ne peuvent fixer les contours ? La cruauté de cette absence, c’est d’abord cet infranchissable silence qui sépare les rives des mondes, avant que ce même silence se fasse lancinant murmure aux lèvres du jour achevé :

On troqua le silence / contre le bruit des nuits / et dans vos mains inertes // on fit l’heure plus lourde / qu’elle n’y paraissait. // Le jour n’a plus suffit / alors // à votre voix.

         Mais même les mots du « plus là, plus personne, plus rien » ne peuvent jamais rendre compte de l’impensable de la mort. Reste la brume du chagrin sur l’impensé de la nuit d’au-delà, le bruit d’encre de ses syllabes sur l’ardoise blanche des pages. Tout ce blanc aveuglant qui, sous les signes du langage, serait a priori la seule possible traduction de l’absence définitive et de ce que l’on devine du néant. Reste à cet homme qui, désormais, ne peut s’écrire qu’au passé, ne peut plus désormais marcher qu’en dehors / de ses pas, ne peut plus se faire que voix sans voix, et pour qui le printemps ne sera plus jamais qu’en recul sur la terre, ne lui reste que le recours d’écrire sur la neige cette lente douleur qui l’habite et poser ses vaines questions sur le velours / du quotidien.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! » se lamente Cohélet dès les premiers mots qu’il prononce dans le livre de L’Ecclésiaste. Et il poursuit ainsi : «  Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève, le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever à nouveau. »

         Le Bruit des nuits pourrait alors, si Léon Bralda décidait de s’en tenir là (Ô jeune gars qui ne fait que rêver / qui se meut vers la mort), se contenter de n’être qu’un « Memento Mori » qui, si l’on se réfère aux premières phrases de l’Ecclésiaste, se poursuivrait en paragraphes résignés évoquant le sens de la vie – ou l’apparente absence de sens – , proclamant avec fatalisme la futilité et l’inanité de toute action humaine, sage comme fou connaissant le lot commun de la mort. Mais, comme nous le dit encore la page de présentation du texte, c’est aussi « un texte plein de cette voix qui porte aux confins des jeunes années, où s’amalgament les souvenirs d’enfance et les croyances en l’avenir », souvenirs de querelles enfantines et de jeux où « l’on meurt pour de faux » (Des jeux pleins / au bord de la chaussée / ont des millions d’années). Turbulences de ces vies jeunes qui se construisent dans l’échange des coups ou, comme aussi la sienne, cherchant la plénitude / en un lieu sans saison, cette vie jeune / prenant l’ombre pour la lumière / faisant château des silices et du sel / armure d’une écorce / pour un coléoptère.

         Alors écrire, écrire encore, écrire noir sur blanc, en dépit de la mort et de son inconsolation, et du déchirement de l’irrémédiable séparation, un canif enfoncé dans le cœur, mais sachant qu’au négoce des mots / une image se forme : // immensité recluse / dans le verger / de mes nuits blanches.

         Car c’est de l’écriture que ces mots peuvent naître, où la mémoire se ressource, l’absence s’apprivoise, où le chagrin devient fertile et l’espérance plus têtue encore : Que tes nuits échappent / à la blancheur / des marbres. // Qu’elles soient rectitudes / aux méandres des mots.

         Oui, le deuil peut être fertile quand l’absence / accomplit / le fruit / de toute absence.

         Ce blanc, alors, qu’affouille et creuse l’écriture, pour y révéler ce qui s’y trouve enfoui, ne serait donc pas exactement le vide de l’absence et du néant, mais le lieu d’une intime résurrection car, ainsi que l’écrit Kandinsky, si « le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler, immobile et insensible comme un cadavre sur qui tout glisse et que rien ne touche plus », au contraire le blanc, de la toile ou de la page, « sonne comme un silence, un rien avant tout, un commencement. » Et les mots du poème peuvent donner sens à ce blanc, qui ne peut exister que par eux, pour en faire un espace où la mémoire se ranime et l’esprit reprend souffle : Ma mère / votre voix secoue / l’insoupçonnable. // L’ombre d’un cargo / court jusqu’au bout de la digue / sur les missives blanches / d’une éparse saison. // Un être cher attend.

         Ecrire, peindre, faire de tout ce blanc le lieu d’une « intime résurrection », avons-nous écrit plus haut, car ainsi que Kandinsky le pensait aussi, « l’acte de création ne peut être qu’un élargissement de l’esprit, une manière de renaître au monde », et il ajoutait ailleurs : « C’est une puissance dont le but doit être de développer et d’améliorer l’âme humaine ». Et l’artiste-plasticien, ce double de Léon Bralda, sait aussi parfaitement de quoi il parle quand il confie encore dans son entretien : « Si mon chemin dessine les contours d’une existence vouée aux arts, je le dois pour une part essentielle à cette blessure insomniaque qu’ont nourrie tout autant la mort de ma mère et mon enfance passée à la Devèze (quartier d’immeubles et de lotissements construits à la périphérie de la ville de Béziers dans les années 1960) ». Ainsi l’acte de création, écriture, peinture, serait une manière de faire face au deuil, aux turbulences de la vie, aux désordres et aux violences du monde et, en les sublimant par l’art, d’en nourrir les raisons de ses choix de vie, d’en faire les ferments d’une pensée qui saurait même contrarier la mort, comme une ombre a fait feuillage / de tous ses souvenirs. C’est ainsi qu’il écrit, en parlant de lui-même :

         Se vit lui-même, encore, / dans l’accomplissement du monde. // Il sonda le poids fabuleux des couleurs / en fit l’événement et sa finalité // cherchant les croix dans le matin / fouinant les étalages / les allées de commerce // (…) goûta le fruit des mots / allant de leur colère  // (…) et pour quel cri, aussi ? // Se demandant : qui a vu Dieu ?

         C’est pour la densité des émotions que l’écriture de Léon Bralda sait mettre en œuvre que ce livre vaut, et par lui-même et pour ce qu’il nous apprend des thèmes et des éléments qui traversent sa poésie, notamment ceux de la nuit et de la mort, de ses irréductibles angoisses comme de sa sourde mélancolie, de l’enfance et de l’innocence première, perdue mais partiellement reconquise. Mais aussi, et toujours, malgré tout, de cet élan vital qui le porte vers la lumière et dont nous recevons l’éclat. A quoi nous rajouterons volontiers que sa poésie a cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout saignants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi, nous ouvrant à ces autres chemins par quoi la poésie nous devient territoire d’errance infinie.

Michel Diaz, 31/05/20

Ombres géométriques frôlées par le vent – Marie-Claude San Juan & Roland Chopard

A propos du livre de Marie-Claude San Juan, « Ombres géométriques frôlées par le vent » (éditions Unicité, Collection Regards écrits, 2020)

Lecture par Michel Diaz

              Chère auteure,                

J’ai lu avec attention Ombres géométriques frôlées par le vent.

                              Un livre singulier à l’étonnante architecture (j’oserais dire « baroque »), qui ne se laisse pas approcher sans une certaine résistance : l’exigence de son propos, des images qui ne cèdent pas à la séduction « naturelle » de l’image ou de l’esthétique photographique…

                              Impression qu’il propose plusieurs entrées qui pourraient se suffire à elles-mêmes : un titre et une 2ème page de titre qui semblent déjà tout dire (cf. photo) mais posent comme les termes d’une énigme ce qui en sera plus loin révélé, 2 pages d’exergues qui nous ouvrent des pistes, un texte qui est presque un « essai » sur votre démarche de photographe, des tercets mi-poèmes mi-aphorismes, des textes courts à mi-chemin du poème et de la proposition réflexive, des titres intérieurs qui jettent leur propre jet de lumière, 2 pages de titres (poèmes et photos) qui peuvent se lire comme des poèmes en 1 ligne, ou fragments de poèmes, mais aussi verticalement toutes deux comme 2 poèmes distincts… Il faut apprivoiser ce livre, le parcourir et le relire pour que tous ces éléments fassent sens, se fassent écho les uns aux autres, se rejoignent, s’imbriquent, entrent en résonance et en éclairage réciproque. Autrement dit, votre ouvrage impose un vrai « travail » de lecture sans lequel, le lecteur un peu paresseux, ou seulement distrait, risque de passer à côté de son véritable propos.

                              J’ai lu votre livre avec, me revenant en tête (sans que je les sollicite) des réminiscences du Journal du regard de Bernard Noël, et de La lumière offusquée, de l’ombre de Philippe Boutibonnes. Références avec lesquelles votre livre n’a pas vraiment à voir, mais qui se sont « naturellement » invitées, me servant d’utiles démarcations et de contrepoints à ce que vous écrivez, m’aidant par là à circoncrire votre démarche dans cet espace où vos propres mots s’aventurent. 

                              Votre « presque » essai, La photographie, expérience initiatique…, éclaire au mieux votre démarche. « Le réel dessiné par la lumière », c’est la démarche usuelle du photographe, dans laquelle vous vous inscrivez mais pour vous en démarquer aussitôt : « Les ombres géométriques, elles, sont un langage à déchiffrer, des signes offerts commes des lettres, un alphabet secret. » Vous en démarquer d’autant mieux que les mots « Lignes, cercles, spirales, angles. Formes violentes, noires et dures, ou douces, comme effacées » appartiennent au lexique des peintres de l’abstraction. Vous en démarquer d’autant plus encore que les formules qui suivent « limite entre visible et invisible, trame de hasards croisés, labyrinthe immatériel d’un monde, qui contient d’avance tous les espaces à parcourir, marcher vers d’autres lieux, pour trouver le même et le dissemblable même » relèveraient plutôt, elles, de la démarche poétique et des mots qui la portent.

                              Intéressante aussi, cette position assumée : « De la trace je ne retoucherai jamais rien. Les photographies qui trichent mettent en scène un mensonge (car l’instant du regard n’est plus là, l’évidence est perdue, remplacée par une sorte de maquillage). Seul voir est vrai. (…) Ce qui recommence ou corrige l’anéantit. Voir se prépare, se médite, mais avant. » 

                              Je fréquente un certain nombre de photographes (j’ai fait des livres avec certains d’entre eux), et cette démarche créatrice que vous défendez, qui fonde votre esthétique et votre tentative d’appréhension, « entre conscience douloureuse et joie sacrée » d’une autre dimension du monde, ce que vous cherchez ainsi à saisir, c’est-à-dire « l’Autre du monde, une autre dimension du même, pas juste l’apparence », qui consiste à « se rendre voyant », qui « demande de faire un pas en arrière, pour se mettre en retrait et laisser agir les hasards synchrones », cette appréhension donc s’apparente à celle que défendent (ou défendaient) certains de ces photographes (« la photographie qui se donne dans la fulgurance de l’instant »), position esthétique en totale contradiction avec celle(s) que d’autres défendent, farouchement, et avec tout autant de légitimité, qui consiste justement à retoucher leurs traces, non pour les maquiller et mettre en scène un mensonge, mais au contraire pour « entrer dans un cheminement initiatique », mieux « capter le visible derrière l’invisible », et atteindre « un ordre signifiant, lumineux ».  

                              Votre prise de position est donc passionnante en cela qu’elle alimente le débat et permet d’éclairer des démarches qui, en apparence radicalement différentes, sinon opposées, se proposent peut-être d’atteindre le même objectif. Je pense en particulier aux photos de Thierry Cardon ou de Pierre Fuentes : l’un avec ses photos de neige (lignes, courbes, ombres portées) ou de paysages qu’il colorie (au crayon de couleur) pour les ouvrir à une autre dimension du regard (un regard autre et intériorisé de la réalité); l’autre avec ses images de drapés, travaillées numériquement dans une démarche d’épuration pour en faire des objets oniriques chargées aussi de spiritualité. Il y aurait donc différents chemins pour travailler à ce « polissage de l’oeil, à force d’enlever les couches inutiles sous nos paupières mentales »

                              C’est la richesse de votre texte que de proposer au lecteur attentif (comme je crois que je l’ai été) cette réflexion sur votre regard, et l’une de ses vertus est de convoquer chez lui toutes ces références qui nous donnent à réfléchir (et à méditer) sur le sens de l’image, à interroger ce « travail intérieur sur le fil entre imaginaire et réel ».

                              Quant à vos courts textes, qui suivent, j’ai aimé leur concentration lapidaire qui nous introduit au coeur de votre subjectivité et nous invitent à accompagner votre regard « intérieur ». Ils me paraissent, en vérité, décrire assez bien ce que Reverdy appelait « l’état poétique ». En cela rien d’étonnant : votre regard est d’abord celui d’une poète.

                              Amicalement.

                              Michel Diaz

La bonne vie – Jean-Pierre Otte

La bonne vie, Jean-Pierre Otte

Cactus inébranlable éditions (2021)

Lecture de Michel Diaz – Note de lecture à paraître dans le N° 81 de Diérèse.

         Ecrivain et peintre, Jean-Pierre Otte est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages ayant trait aux mythologies cosmogoniques du monde, aux rituels amoureux du monde animal et aux aventures de la vie aux bénéfices même de la présence au monde et du plaisir d’exister. Spécialiste des mythes de la création, Jean-Pierre Otte les a transcrits pendant une dizaine d’années dans Les Matins du monde. S’adonnant aussi à la botanique et à l’observation des insectes, il manifeste son allégresse de vivre dans ses Histoires du plaisir d’exister et la Petite tribu des femmes. Il a reçu le prix nature de la Fondation de France, décerné pour la rigueur scientifique et la qualité littéraire de ses travaux en botanique et en entomologie, ainsi que le prix Verdickt-Rijdams de l’Académie pour ses travaux en ethnographie.

         Ce préambule suffira pour que l’on accorde à ce dernier livre, La bonne vie, toute l’attention que l’on doit à un auteur dont on sait que la densité et la profondeur de la réflexion sont à même de nous éclairer utilement sur l’état maladif du monde et sur celui des hommes, tels qu’aujourd’hui nous sommes, c’est-à-dire en exil dans le monde et en exil dans nos propres existences, bannis, exclus du paradis, relégués dans les coulisses avec encore, absurdement, la nostalgie de l’Eden perdu. Car, nous dit encore Jean-Pierre Otte, nous ne sommes plus au monde mais dans des univers de substitution où, de surcroît, nous sommes substitués à nous-mêmes.

         Voilà donc, bienvenu, un très beau petit livre au propos on ne peut plus grave mais tout de même bien revigorant, véritable bouffée d’écriture, en ces temps de profonde inquiétude sur les dangers qui nous menacent, de grande incertitude sur le sort de l’homme, et de confinement morose sur fond de bien maligne pandémie.

La quatrième de couverture nous livre la manière dont cet ouvrage fut conçu : « L’hiver 2008, Jean-Pierre Otte avait recueilli chez lui un jeune Russe de 26 ans, originaire de Yalta en Crimée, du nom de Sergueï. Celui-ci se prit d’amitié pour les premiers livres de l’écrivain. Il les lisait, les relisait apparemment sans se lasser, presque au risque de l’addiction, en épinglant çà et là des phrases et des passages qu’il transcrivait dans un cahier auquel il attribua le titre de La bonne vie ». C’est ce cahier qui est publié aujourd’hui, avec, en couverture, une peinture à la cire de Jean-Pierre Otte. Cahier qui se présente comme un recueil de réflexions, de « pensées », comme l’on disait autrefois, et le plus souvent d’aphorismes.

André Gide écrivait, dans Les Nourritures terrestres : « Et quand tu m’auras lu, jette ce livre – et sors. Je voudrais qu’il t’eût donné le désir de sortir – sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. N’emporte pas mon livre avec toi. » C’est bien tout le contraire qu’il faudrait conseiller avec le livre de Jean-Pierre Otte, car c’est l’un de ces petits livres qu’il faudrait justement emmener avec soi, dans ses marches à travers la campagne, ou encore partout, tel un viatique pour notre voyage intérieur et notre chemin par le monde, comme on fait des Essais de Montaigne, et s’arrêter pour lire, au hasard de ses pages, assis sur un tronc d’arbre, sur le bord d’un talus ou le siège d’une salle d’attente.

         Faisons d’abord un sort au titre de ce livre. Qu’est-ce qu’une « vie bonne » ? Et jean-Pierre Otte de nous répondre : La bonne vie, c’est le présent merveilleux d’un homme qui en a fini avec l’espérance et toutes les nostalgies. Certes, mais que de chemin intérieur, tortueux et opaque, devons-nous, chacun de nous, encore parcourir pour espérer parvenir à un tel détachement ! Même si l’on sait, ou croit savoir, qu’il nous faudrait toujours, en cours de chemin, rester disponible aux invitations que la vie nous fait, puisque la vie ne devrait jamais cesser d’être une fiction imprévisible. Puisqu’il s’agirait tout autant encore de s’enraciner dans l’être que de se détacher, se dépayser, et d’aller au hasard. Et qu’au contraire de la solitude que l’on subit, cloisonnée, asséchante, en peau de chagrin, voilà celle, prodigieuse et profonde, que l’on choisit en optant en compagnonnage pour sa propre présence dans la jouissance même de la vie.

         Autrement dit, « la bonne vie » serait tout ce dont nous ne savons pas, hommes de notre époque, trouver la bonne voie (individuellement et collectivement) pour en jouir, tout ce aussi dont nous sommes présentement privés, et on ne sait plus trop pour quelle durée.

         Car Jean-Pierre Otte est lucide sur l’état du monde et sa (mauvaise) marche, boiteuse, qui semble nous conduire inéluctablement vers des désastres annoncés. Nous en connaissons les raisons initiales : une hiérarchie fort suspecte consacre l’homme au premier rang dans l’ordre des êtres vivants, au sommet même de toute création, ce qui est contraire à la vérité biologique (…) ; l’anthropocentrisme est une aberration de vanité. C’est pourquoi, observe-t-il encore, un esprit de panique empire tout et semble nous préparer au plus grand naufrage que l’humanité ait connu, à condition que personne n’en réchappe. Esprit de panique d’autant mieux entretenu que, quand l’heure est aux actualités, les images percolent dans l’espace intérieur, s’inoculent à la manière de venins ou de vaccins, et semblent nous prémunir, nous préparer à de plus grandes catastrophes qui pourraient subvenir.

         Images de l’état du monde, d’autant plus anxiogènes ou « immunisantes » contre ces catastrophes à venir, qu’elles envahissent nos têtes, pourrissent nos esprits, à l’heure où de faux sages et « experts » de tout poil auxquels les medias se soumettent (servilement) brouillent à leur aise la différence radicale entre croissance et civilisation, entre croissance, productivité des entreprises et qualité de l’existence. D’autant plus aberrantes aussi, ces images et « informations » que le fond de la caverne de Platon ne reçoit plus aujourd’hui qu’un remuement d’ombres choisies dans une tendance à tout négativiser. C’est le prêche du sombre et du sinistre. En le traversant, les actualités conforment et limitent le téléspectateur aux seules réalités dont elles relèvent : la politique, l’économie, la bourse, l’intervention militaire, la revendication sociale ou le résultat sportif. Car, écrit encore Jean-Pierre Otte, le monde est la proie des détenteurs de vérité, des dictateurs de conduite, de ceux qui tentent d’emprisonner les vérités permanentes de l’être dans un système de pensée qui n’a de cesse d’occulter notre vraie vocation sur cette terre.

         Et quelle est cette vocation ? Sinon celle d’acquérir, pour chacun d’entre nous, la certitude d’exister à titre d’exception, travailler à ne pas être n’importe qui dans un monde où les gens sont n’importe quoi, se convaincre aussi que nous sommes des arbres ambulants, des arbres baladeurs avec leurs racines rentrées, puisant à chaque printemps leur sève dans la nuit et l’abîme ?

         Ce constat de lucidité sur ce monde bien mal en point et sur l’esprit de l’homme en désastreuse discordance avec le milieu naturel, Jean-Pierre Otte se refuse pourtant à en faire la proie du pessimisme ambiant, de la résignation passive ou d’un désespoir somme toute assez confortable. Celui qui souffre du spectacle de la corruption, écrit-il, est un désespéré de la pire espèce, qui s’oppose à toute force, se pose en pourfendeur, s’interpose de tout côté. Le désespéré de ce monde ne serait alors, au contraire, que désespérément « contre-productif », puisque décédé depuis longtemps sans le savoir, contempteur d’un avenir qui ne serait pas la réplique fidèle du présent dont il tire ses privilèges, il s’efforce de ne pas distinguer les remous intempestifs qui bousculent son confort et échappent à son contrôle.

         Un monde sous nos yeux s’achève, n’en finit pas de s’achever, nous semble à l’agonie. Et alors ? Ce monde-là, qui continue d’imprégner nos esprits, nos mémoires, nos regards et nos gestes, cherchant à perdurer et à se poursuivre à travers nous, vaut-il qu’on le prolonge et cherche à le sauver tel que nous l’avons fait, dans la violence, la destruction systématique, au mépris de la vie humaine et de celle des autres espèces  ? Ne serait-il pas plutôt souhaitable d’en souhaiter la fin, la plus proche possible, et de tourner la page ? Car, enfin, comment un renouvellement pourrait-il s’opérer sans pourrissement préalable ? Plus profonde sera la décomposition, et plus grande sera la force de l’essor et de la nouveauté. La détérioration va laisser le champ libre à l’émergence de formes nouvelles. Et jean-Pierre Otte d’enfoncer le clou, comme si, en regard de la gravité des problèmes auxquels nous nous devons de faire face, en matière de dégradation on n’était jamais assez exigeant  : Au contraire de le déplorer, il faut se réjouir que le monde soit corrompu et qu’il se corrompe toujours davantage, que l’avilissement même, en sa sainte mission, se propage sur tous les plans et consacre l’avarie générale.

         « L’avarie générale » ne serait donc, sous la plume de Jean-Pierre Otte qu’un événement bénéfique au service d’un nouvel élan de l’humanité, et il nous invite à entretenir notre foi en l’évolution, et même en ses ratages, à sa fougue échevelée à créer sans cesse, même s’il nous semble qu’elle tarde à produire d’autres formes. Et si l’esprit humain lui-même tarde et hésite à se forger de nouvelles lois d’harmonie avec les règnes animal et végétal, comme avec les quatre éléments primitifs et le mouvement cosmique des mondes, tout, justement, n’est-il pas en train ? Les choses sont en plein chambardement. Le monde se modifiant nous modifie en retour, rattrapant tout retard.

         Espérance d’une ère nouvelle où le dépassement, écrit Jean-Pierre Otte, ne viendra que par l’aspiration, et la volonté de se libérer du connu, d’inaugurer d’autres voies, d’inventer et de vérifier d’autres merveilles de ce mystère ou de cette absence de mystère qui continue et continuera sans doute à jamais de décliner nos existences.

         A la lecture de ces lignes on pourrait éprouver le sentiment amer que cet auteur nous parle d’un monde disparu, d’un autre dont, peut-être, nous ne connaîtrons jamais l’avènement. Que peut-être, comme l’écrit Patrick Corneau, « l’ hédonisme léger, insouciant, confiant dans la puissance d’enchantement du monde de Jean-Pierre Otte, ne reviendra plus, ne relève plus que de l’élégie littéraire. »

         Nous reste à espérer (vœu pieux ?) que de pareils petits livres parviennent à planter leur germe dans le cœur universel de l’homme, car si personne n’est au monde comme l’affirmait Rimbaud, la gageure démesurée serait de retisser en profondeur nos liens avec le monde et toute la complexité de l’univers, de renaître à une autre vie en buveurs de vent, ivrognes de la fluidité, partisans inconditionnels du prodige ordinaire qui avive et revivifie le sang, aiguise les sens, délie et affine les pensées dans un luxe d’évidence, l’idée et le désir même d’une manière plus exaltante de se conjuguer au présent.

Michel Diaz, 25/04/2021

L’Offrande des lieux – Jean-Pierre Boulic

L’Offrande des lieux, Jean-Pierre Boulic (La Part commune, 2021)

Lecture par Michel Diaz – Note de lecture à paraître dans le N° 81 de Diérèse.

         On ne prête pas toujours assez d’attention aux exergues. Tout autant que le titre (et celui-ci contient le si beau mot d’ « offrande »), ils sont quelquefois la subtile clé qui nous permet d’ouvrir plus aisément la porte derrière laquelle l’auteur a rangé tous ses mots La double citation qui ouvre le recueil de Jean-Pierre Boulic, L’Offrandes des lieux, synthétise on ne peut mieux l’ambition de cet ouvrage. Ambition esthétique autant que morale puisque ici sont simultanément convoqués les mots de Baudelaire à propos des poèmes en prose de son Spleen de Paris, et une pensée de Blaise Pascal. On sait donc, dès l’entrée de ce livre, que l’écriture y sera conduite par le rêve d’un retour aux (presque) « origines » de la prose poétique, comme un défi à relever, dont l’enjeu n’est pas des moindres, à savoir « le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience, » Quant à la phrase de Pascal, « Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner », elle met aussi assez haut la barre pour que le poète s’emploie à ne pas la trahir. Mais il nous suffit d’ouvrir ce livre, presque au hasard des pages, y lire (que) Tu n’es pas sans espérance, celles que laissent paraître les bribes de sa réalité, que l’on approche subrepticement à la frange des mots écrits à l’encre du cœur, pour se persuader que ces proses fluides et musicales sont ce que le poète écrit d’abord avec « l’encre de (son) sang », et qu’il nous propose d’explorer un double territoire, profane et spirituel.

         L’Offrande des lieux se compose de quatre sections aux titres évocateurs de leur contenu : 1. Morsures, 2. Lueurs, 3. Images, 4. Souffle dont nous essaierons de montrer quel fil directeur les conduit, qui assure à l’ensemble des textes, disparates a priori, sa solide et profonde  unité.

         Ce livre, qui creusera, de phrase en phrase, les thèmes chers à Jean-Pierre Boulic, commence pourtant, en notes basses et sourdes, comme un De profundis. Notes que viennent colorier, en contrepoint tonal, le passage furtif d’une bergeronnette aux ailes bleu noir, le cri cramoisi d’une gorge de bouvreuil, quelques timides fleurs de chèvrefeuille, ce qui s’obstine à persister dans la combe des souvenirs, le groseillier sauvage, les arums, le camélia, les petites fleurs de prunus, la soie de l’herbe et la veille des phares. Et ce qui s’obstine à survivre dans l’encre d’un cahier qui dit sur les lignes, l’élagage de l’âme, ses loques de lacunes, la vanité

         Attardons-nous sur cette première section, la plus singulière. Le ton de ces premières pages est sombre car, ainsi que l’écrit Pierre Tanguy, « Que dire quand les années défilent et que le temps presse ? Sans doute regarder un peu plus qu’avant dans le rétroviseur. » (Bretagne actuelle, 23 mars 2021) Le ton est sombre, assez inattendu chez un poète comme Jean-Pierre Boulic dont la démarche poétique est depuis si longtemps celle d’un homme en quête de lumière et de sérénité, un homme qui jamais, contre tout, et en dépit de tout, ne cesse de chanter, comme le dit la quatrième de couverture, son « enchantement d’univers : laisser respirer la matière et l’esprit dans le souffle invisible du poème – sa présence – , dire le mystère qui habite chaque personne, chaque chose, la chair de chaque événement, la terre, l’océan et leur au-delà, la vie à vivre, à embrasser de tout cœur, une vie à aimer, partager et dont le secret ne s’épuise. »

         Le ton est sombre, certes, souvent mélancolique, et le monde décrit dans ces proses parfois crépusculaire, mais pourquoi s’en étonnerait-on puisque « regarder dans le rétroviseur », c’est aussi faire le bilan des expériences d’une vie, semée d’épreuves, de souffrances cachées, de douleurs causées par la perte et la séparation d’avec ceux que l’on a aimés, et traversée par les chagrins, les doutes, les incertitudes, les désillusions…

         Surgit un paysage de novembre, l’évocation d’un train qui s’enfuit dans la brume d’une saison humide, que l’on peut lire comme la métaphore de nos vies qui défilent aussi trop vite, laissant derrière nous les wagons rouillés de nos ans, qu’en nous des souvenirs se glissent vertigineusement, que sous leur écorce résonnent blessures, songes et désirs, poids des heures de solitude, ombres et énigmes, sons des cœurs qui végètent.

         Puis s’invite, plus loin, la poignance du temps de l’enfance, livrée à la désolation d’une maison déshabitée : La grise mansarde craque de souvenirs. Les poutres reposent de poussière. Les lattes su sol sont grignotées de crottes de souris et de brins de paille. Nostalgie de tous ces hiers dont la mémoire s’efforce de sauver quelques bribes de souvenirs : Bruits évanouis, désirs calcinés, mélancolie… en dépit de tout, solitude du regard d’enfant encore émerveillé par les brins de bruyère d’une bien lointaine fin d’été.

         Le temps pilé d’une existence, la souffrance et la solitude des laissés-pour-compte de la vie, dont le cœur est blessé par l’indifférence du monde, ceux-là au cœur si pauvre si usé par les soupirs, ceux dont le cœur s’émiette pour se calfeutrer dans un galetas d’ombres, c’est de cela aussi que nous parle Jean-Pierre Boulic. Comme il évoque encore la vieillesse et la lugubre impasse où elle trouve si souvent son unique voie de garage : Dans les hospices tristes jours qui fuient. Heures de ne savoir que faire, ni bien ni mal. L’ennui s’empile, en tunique décolorée tachée d’ombres, tassé sur fauteuil roulant. La vieillesse et ses maladies qui jettent parfois l’être dans l’exil de lui-même : Où es-tu qui parais emmurée ? Tu sembles ne plus comprendre ce que tu évoques. Hésitante tu dis une brève lueur d’un passé lointain. (…) Ta langue cherche des mots, des mots qui ne viennent pas ; seuls émergent parfois un brouillard de faits disparates, un bref souvenir, un disparu.

         Pages très baudelairiennes serait-on tenté de dire, dans leur attention aux pauvres, à certaines « petites gens », à leur détresse affective et physique et à leurs humbles gestes (« Assommons les pauvres », n’est chez le chantre du spleen qu’une attitude cynique de dandy désespéré par la laideur d’un monde qui n’a jamais su réparer la faute originelle). Allez, osons encore soutenir la comparaison avec Baudelaire (en dépit des différences fondamentales qui, par ailleurs, opposent ces deux poètes) en citant ces phrases de Jean-Pierre Boulic : Ville au monde ville aux amours éphémères tu as oublié ton nom. Comme un non à l’amour. Je me lamente du capharnaüm de tes abominations, ton corps ensorcelé et souillé, jamais rassasié. Comparaison justifiée, pensons-nous, quand on se rappelle que pour Baudelaire la ville apparaît comme l’espace même de la modernité, avec ses ouvriers en blouse, ses fiacres, ses chiens crottés, son éclairage au gaz et son macadam, et qu’elle est un être vivant accordé à l’âme du poète par une évidente correspondance puisqu’il y erre en témoin curieux, perdu dans la foule et fasciné par le spectacle insolite de la rue. Mais la ville « énorme » est un univers chaotique où le monstrueux s’insinue dans le quotidien familier. Et voilà les mots de Jean-Pierre Boulic : Tu arbores souvent l’impudeur, laissant traîner tes charmes à la convoitise, comme une fille, toi que j’aime. (…) J’entends mensonges et violences dévorant ta solitude, tes pensées corrompues. L’argent a doré les murs de tes palais. Les élus te font cortège.

Pages aux accents baudelairiens peut-être, encore, dans leur dénonciation de la figure emblématique et multiséculaire de de la Renommée, dont Baudelaire nous offrait déjà un pastiche dans ses poèmes en prose. Renommée, goût du pouvoir, de la notoriété, des artifices du paraître, qui ne peuvent être satisfaits qu’en se prostituant, c’est-à-dire en cédant aux appels de toutes les compromissions, en se vendant au risque de « perdre son âme ». Ceux-là, écrit Jean-Pierre Boulic (et on penserait volontiers aussi à certains portraits de La Bruyère), ont une frimousse qui s’affiche délibérément là où il s’agit de paraître. (…) On les voit le plus souvent en compagnie des clercs édiles notables mains toujours propres parfois fiévreuses propos disponibles. Ils disent ils disent… Leur langage sirupeux colle aux oreilles. Ingrats sots avec des crocs effrontés et cupides ils assouvissent leur envie de pouvoirs avec les pauvres assoiffés de justice qu’ils utilisent comme ils l’entendent. Et Jean-Pierre Boulic sait hausser davantage le ton quand il veut dénoncer la valse farcesque des « puissants ». Citons-le ici longuement : Piédestaux, tribunes, avant-postes, premiers rangs, honneurs et considérations, ministères, préfectures, vitrines, réceptions, lieux prisés des bourgeois et notables autour d’abondants buffets vite dévalisés. Ça boit, ça bave, ça parlemente, ça négocie, ça frime, ça séduit, ça trompe… affaires et réputations, ça louvoie, fait semblant, laisse la meilleure part au jeu du malin. Ça ressasse et ça ment.« Morsures », nous annonçait le titre de la section une, du temps et de la vie, mais aussi celles de l’indignation contre un état des choses dont il est tout autant du devoir de l’écrivain de travailler à rendre compte.

         « Bilan », « expériences de vie » écrivions-nous plus haut. En effet, les poèmes en prose qui composent cette « offrande poétique» jalonnent, pour beaucoup d’entre eux, le parcours personnel de l’auteur et font le ciment de l’ouvrage. A travers ces textes, sans que rien ne s’impose jamais des contraintes de l’exercice, se met en place une chronologie.

         Né avec la guerre, en 1944 (La guerre t’a vu naître, écrit-il), c’est de cette époque qu’il ramène ces images de sa première enfance : La guerre avec ses roses tickets de pain et le marché noir de quelques-uns. Tes premiers pas se sont ébauchés au long des murs disloqués et noircis des maisons brûlées, des trous de bombe. La ville en ruines avait vu passer l’ombre de Barbara. Et plus loin : Noël, c’était un livre et une orange dans les sabots (…) tu attendais les nuages. Puis c’est l’adolescence : Tu avais quinze ans, enfance de la sève, arôme des écorces. Un autre repère chronologique est celui de son voyage d’appelé au service militaire dans un wagon où s’entasse un air nauséabond, et de ce jour levant, à l’entrée de la casernese dressent les couleurs du régiment de tirailleurs algériens. Alors, pour celui dont la vie s’enchante d’un songe, ce seront les longues heures à scruter de (sa) guérite les étoiles gelées et les longs courriers, le désir d’accomplir un autre voyage et de saisir, d’une pensée, la main de l’océan, le silence de sa voix, le geste de ses rivages.

         Années de formation dans lesquelles s’inscrit une rupture forte que résume ainsi Pierre Tanguy : « Averti en songe de quitter le lieu où il vivait pour se rendre au bout du monde, fuyant la gloire éphémères des réussites incertaines après en avoir secoué la poussière de ses pieds, il se retrouve face à l’océan dans le sarrau des brumes, sur une terre où l’aria de la beauté palpite à tous les vents. »

         Années de formation et de quête de soi, dans laquelle l’homme se trouve ou, plutôt, trouve le chemin qu’il se doit de poursuivre, renonçant à toute ambition qui l’en détournerait ou qui l’égarerait sur des voies impossibles : Tu rêvais d’édifier une cathédrale poétique. Un retournement de pensée, tu ne sais, s’est imposé. Doucement. Une réalité bien plus humble a laissé entrevoir autre chose. Tu t’es alors senti appelé à écrire de petits poèmes. Ce qu’il fera, écrit encore Pierre Tanguy, « grâce à des rencontres décisives, à commencer par celles de Charles Le Quintrec dont on devine la présence dans ce livre. Mais il y aura aussi, entre autres, celle de Jean-Yves Quellec, voisin en Pays d’Iroise, ou encore celle de l’éditeurYves Landrein. »

         Souffle est le titre de la quatrième partie du recueil. Mot essentiel, comme l’est celui de lueur qui donne le sien à la deuxième. Mots sur lesquels prennent appui le plus clair de ce que Jean-Pierre Boulic travaille à nous transmettre. En effet, le souffle et la voix sont le medium des mots, ce qui leur donne chair ; voix qui choisit les mots en fonction de l’ampleur ou de l’étroitesse du souffle : mots qui ouvrent les portes du dire, esquissent, même tâtonnant, le trajet du prochain poème, éclairent et balisent le chemin de la poésie que cette même voix, en les réinventant, ne cesse de nous donner à découvrir et à comprendre, élargissant toujours ainsi nos horizons. Car les mots sont tes pas nous dit le poète, des gestes sans alarme, des gestes de tendresse, de compassion, de bonté, de douceur et d’amour.. Et le chemin de poésie, écrit-il plus loin, consiste à vivre l’instant sans spéculation ni manipulation à voir ce qui te dépasse la beauté de l’inaccessible que porte la chair de chaque jour. Et le dire de cette rencontre est une parole qui t’habite venant de si haut quand tu te penches vers les paysages intérieurs de l’homme.

         « De profundis (clamavi)» avons-nous écrit au début de ce texte ? en utilisant ces termes qui désignent une œuvre musicale en un mouvement unique, conçue pour un chœur d’hommes, et bâtie sous la forme d’une phrase mélodique simple allant de manière croissante vers un point paroxystique. Termes du lexique musicologique, certes, mais qu’il ne nous paraît pas déplacé d’utiliser pour parler de cette Offrande des lieux : œuvre qui, montant par paliers de la mi- pénombre des premières pages, parcourt une vie homme. Œuvre conçue pour et par un cœur d’homme, bâtie sous la forme de phrases mélodiques qui se rejoignent en une seule dans le même ruisseau poétique, allant de manière croissante vers ce point de lumière qui, malgré la détresse, le désenchantement, l’indifférence, nous dit l’éblouissement de la création, le soleil des mots. Et Jean-Pierre Boulic d’ajouter à la fin de cette page, en homme de foi et d’espérance : Tu sais désormais qu’il faut toute une vie pour mourir. En attente de résurrection.

         Et c’est bien cette lumière que le poète évoque à la fin de son livre, celle qui ne nous est jamais définitivement acquise, qu’il nous faut sans cesse chercher et constamment entretenir, celle-là qui pénètre en gloire à travers le vitrail : Le soir tombe au pied de la rosace transfigurée par le couchant. Instant béni venu d’un ciel sans nuage. Cette lumière de vie et d’amour que l’on ne peut véritablement recevoir que dans le silence de l’émerveillement.

Michel Diaz, 17/042021

A propos de Jean-Paul Bota

A PROPOS DE JEAN-PAUL BOTA

Note de lecture à paraître dans un prochain numéro de Diérèse.

On ne peut lire qu’avec grand intérêt et profit la riche étude que Bernard Pignero a consacrée à Jean-Paul Bota dans le numéro 79 de Diérèse. Evidemment aussi les textes de ce dernier qui y sont publiés sous le titre de La nuit est tombée à midi – Itinérances (Chartres – Airaines) – Triptyque, textes qui ont mis en branle les impressions de lecture que je livre ici.

Ces réflexions, que je me décide à laisser musarder sur ma page, seront d’un bien moindre intérêt que celles de Pignero, et c’est sciemment que je les formule sous la forme de « brouillon mental » puisqu’elles n’ont d’autre vocation que celle d’une « prise de notes » de ces impressions de lecture, vagabondes, purement subjectives, libres de toute volonté d’analyse littéraire ou de « démonstration ».

Le mieux est que je prenne d’abord appui sur cette citation d’Henri Michaux : « Je ne sais pas faire de poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. La poésie, qu’elle soit transport, invention ou musique, est toujours un impondérable qui peut se trouver dans n’importe quel genre, soudain élargissement du monde. Sa densité peut être bien plus forte dans un tableau, une photographie, une cabane. Ce qui irrite et gêne dans les poèmes, c’est le narcissisme, le quiétisme (deux culs de sac) et l’attendrissement assommant sur ses propres sentiments. Je finis par le pire : le côté délibéré. Or, la poésie est un cadeau de la nature, une grâce, pas un travail. La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. »

A tort ou à raison, mais intuitivement, une bonne partie de ces phrases, me semble assez bien correspondre (sans que je cherche à établir la véracité de ces impressions) à la démarche d’écriture de J.-P. Bota et à l’esprit qui la conduit, ce que j’en crois saisir, ce que j’en éprouve en tout cas et qui peut-être ne relève que de ce que j’y projette.

J’ai soumis cette citation à quelques correspondants poètes, à l’occasion de  nos échanges, et cette citation de Michaux a été loin de recueillir leur unanimité, très loin de là ! Je dois pourtant avouer que moi non plus, à l’instar de Michaux, je ne trouve pas toujours de poésie dans les poèmes que je lis, que j’ai quelquefois du mal à les lire quand ils cultivent une sorte d’hermétisme que j’ai souvent du mal à déchiffrer, que je suis moins gêné par l’expression des sentiments (je n’ai rien contre le lyrisme !) que par ce côté délibéré de faire de la poésie, de faire poème de son écriture parce qu’on est poète et installé dans ce statut.

J’avouerai humblement encore que je ne sais toujours pas très bien ce qu’est la poésie, à quoi elle tient vraiment, ce qui la définit dans son essence. Certains auteurs écrivent là-dessus des choses remarquables et, au bout du compte, je ne m’en trouve pas vraiment plus avancé, car chacun d’eux nous donne toujours les outils pour appréhender quelque chose qui, finalement, relève de sa propre vision du monde, extérieur, intérieur, de son expérience de vie, de son rapport au langage et de sa sensibilité. Car, en vérité, tenter de dire ce qu’est la poésie échappe à tout discours, puisqu’elle est multiple, d’esprit insaisissable et irréductiblement volatile.

Ce que je voulais dire, et toujours sans souci de construire un raisonnement (nous sommes, je me répète, dans « la prise de notes » de pures impressions) : J.-P. Bota est l’un des rares écrivains contemporains qui me mette en face de ce surgissement énigmatique, de cet « impondérable » qu’est la poésie. Son écriture est, certes, élaborée et très travaillée, mais elle ne me donne jamais l’impression qu’elle veut faire délibérément poésie. Elle est d’abord et avant tout écriture, travail d’écriture (comme on parle du travail de l’argile, du bois, du métal); et de ces lieux qu’il évoque, villes, places, rues, boutiques, de ces personnages ou tableaux dont il parle, la poésie exsude à travers les mots, comme malgré elle, comme malgré eux, comme exsude le sang d’une plaie et la transpiration des pores, comme le suintement pathologique d’un liquide organique, et il se produit sous nos yeux, à l’instant où on les lit, une sorte de précicipité chimique, émulsion d’images, d’impressions, d’émotions, une effervescence, une cristallisation qui fait qu’on la sent et la reconnaît, qu’elle est là, mystérieusement là, sans qu’on sache précisément pourquoi ni comment mais se révélant à nos yeux. La référence qui s’invite à moi, pour m’aider à mettre des mots sur ces impressions que je ne veux pas davantage rationnaliser : de cette écriture, filtre un « esprit » de poésie, comme la source sourd de la roche, comme de la musique de Thelonius Monk et de la foi en son travail émane une force qui le guide, qu’il exsude chaque fois qu’il se met au piano. Mais j’aurais pu aussi bien faire faire référence à Keith Jarret. Poésie qui semble naître d’« improvisations » de l’auteur, en tel lieu, tel moment, telle circonstance, des hasards du regard, des souvenirs, des rêveries, mais que la maîtrise de l’écriture sait guider sûrement le long de ses lignes de force. Je serais tenté aussi de mettre ces mots sur ces impressions : poésie-croquis, poésie-graffitis, poésie-tags, poésie-musique qui exploite/explore ses thèmes, les développe, les délaisse, les mêle, et échappe au cadre imposé par la partition, poésie-blues dont le tempo et le rythme étirent les mots comme un chant ou une litanie d’images visuelles, juxtaposées, superposées, s’associant et se contrariant, qui ne pourrait jamais finir…

         Les livres de J.-P. Bota délivrent une poésie dans laquelle l’écriture est expérience où la parole, en dépit de ses descriptions et de ses évocations d’éléments du réel (lieux, dates, événements, personnes), se risque vers ce qu’elle ignore de ce qui se tient devant, qui la tire toujours plus avant et ailleurs, de manière impromptue, comme une note de musique glisse vers la suivante que l’on n’attendait pas. C’est là, me semble-t-il, et malgré les repères précis qui balisent ces « itinérances », une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe du présent immédiat pour nous introduire par surprise dans les arrière-pays du temps ou les coulisses de notre mémoire. Instant qui est également ce qui, comme l’aube, dévoile une déchirure qui renouvelle, déprise et reprise. Entaille dans ce que l’on attendait d’une continuité, qui fait la part belle à ces déchirements qui instaurent, qui créent de la continuité dans la discontinuité comme ces eaux qui après avoir surgi s’empierrent et disparaissent avant de ressurgir plus loin, plus bas, toujours plus vives. Entaille, instauratrice de distance, aveugle, dans la mesure où c’est ce que l’on ne voit pas dans ce que l’on voit, qui nous est montré, qui finalement importe le plus. Mouvance que la presque totale absence de ponctuation rend plus fluide encore.

Ce mélange, dans cette écriture, d’éléments très concrets du réel, de réminiscences, de fragments de rêverie, de références culturelles, qui ne cède jamais, comme l’écrit Pignero « aux complaisances d’une poésie autocentrée », me renvoie (référence qui s’impose aussi à moi au-delà de tout raisonnement) à un usage de la poésie qui a passé les siècles, sinon les millénaires, qui l’apparente à celle d’Homère, de Lucrèce, à ces voix chez qui la poésie était non finalité mais moyen de nous raconter l’Histoire et les hommes, de nous expliquer ou nous montrer le monde, d’essayer d’en cerner les contours, d’en pénétrer la matière et de nous confronter à son insaisissable. La voix de J.-P. Bota est moderne dans ses accents et son usage, mais semble se moquer du temps, comme ces signes énigmatiques tracés sur les parois des grottes ou gravés dans la pierre, dont on ne sait plus trop ce qu’ils veulent nous dire, mais continuent obstinément de nous parler, de nous interroger, de nous concerner.

         Cette écriture relève de cette prose que poursuit obstinément J.-P. Bota où le rythme qui soulève ses phrases vise à l’emporter loin du corset des genres. Pour cela, ses livres valent et par eux-mêmes et pour ce qu’ils nous apprennent des hantises qui traversent la poésie de J.-P. Bota, notamment celle de notre passage dans l’espace et le temps et des traces que nous y laissons. A quoi je rajouterai volontiers que ses ouvrages ont cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout palpitants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi que nous avons tout loisir de comprendre et d’interpréter.

Michel Diaz, 08/01/2021