Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Vapeurs d’enfance – Michel Lamart

Vapeurs d’enfance

Michel Lamart

Editions Unicité (2023)

Note de lecture à paraître in Diérèse N° 91

         Critique, essayiste, nouvelliste, poète, parolier, auteur dramatique, auteur de textes de Science Fiction, Michel Lamart, tout comme Jean Cocteau ou Boris Vian, appartient lui aussi, avec un beau talent, à la catégorie des « touche à tout ». Il nous faut ajouter à sa déjà vaste palette littéraire ce dernier ouvrage que l’on hésite à ranger dans un genre bien défini, mais qui nous apparaît d’abord comme un recueil de textes (proses et vers) relevant de l’autobiographie. Encore faut-il user de ce terme avec quelque précaution puisque Vapeurs d’enfance, sous-titré Roman-poème, échappe en grande partie à ce genre pour notre plus grand plaisir, car les libertés formelles qu’il s’octroie nous en rendent la lecture infiniment plaisante. En effet, loin de s’inscrire dans cette catégorie littéraire qui exige de leurs auteurs un certain nombre de contraintes qu’il se doivent de respecter (à leurs risques et périls) pour présenter à leurs lecteurs « un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité» (Philippe Lejeune), l’ouvrage de Michel Lamart s’émancipe allègrement de cette stricte définition pour nous offrir, comme à la bonne fortune de ses souvenirs, une série de courts textes, teintés de beaucoup d’humour et de pas mal d’auto-dérision, sortes de « flaches » mémoriels qui semblent (faussement) apparaître au hasard de sa plume.

         Nous reste alors le mot « témoignage », tel que nous le propose, plus justement, le texte de quatrième de couverture, celui « d’une enfance ouvrière. La vie ordinaire d’un enfant qui doit à ses parents et à l’école d’avoir pu passer du bleu de chauffe au col blanc pour échapper à la misère ». Hommage aussi « à l’école laïque et républicaine » et « à ses maîtres, qui ont été parfois résistants ou ont connu l’horreur des camps nazis ».

         Les cinq premières parties (« chapitres ») de ce livre se distribuent, non par ordre chronologique, mais selon une thématique chaque fois renouvelée qui offre d’autres angles de perspective : I. Pour un roman familial, II. Génie des lieux, III. Ouvrir les yeux, IV. La Communale, V. Scènes de la vie familiale. L’ouvrage se termine par une très intime suite de poèmes, hommage essentiellement consacré à la mère de l’auteur, Guirlande pour Marguerite et Jean.

         Si le premier de ces chapitres sacrifie à l’évocation des origines familiales, ce n’est que pour nous dire le « terreau » sur lequel ont poussé ces existences difficiles et laborieuses, et pour mieux planter le décor de ce monde ingrat où l’auteur a grandi, nous en faire sentir l’atmosphère et ce qui donne sens à tout ce qui va suivre. C’est ainsi que l’auteur s’inscrit par sa naissance (comme il le résume dans un autre texte, publié dans la revue Terre à ciel), dans ce monde ouvrier des chemins de fer et dans une famille, pas véritablement pauvre mais éternellement contrainte, jour après jour, tout au long des années, à économiser le moindre sou sur tout. Il s’y présente comme le « Premier enfant de Jean Lamart, travailleur au marteau dans la gare qu’il ne quitta guère qu’à la retraite (nos moyens ne nous permettaient pas de voyager, malgré les coupons SNCF gratuits, collectionnés comme des papillons roses, peu utilisés). Et de Marguerite Amé, petite Cosette arrachée aux griffes d’une Thénardier qui la maltraitait au fond de son café d’Amifontaine où mon grand-père Eugène, qui l’avait épousée en secondes noces, lui servait d’homme à tout faire. Maman n’avait qu’une profession : s’occuper de nous (Moi, Nicole, de quatre ans ma cadette, et Isabelle qui a 16 ans de moins que moi) ». C’est de ce milieu sans livres (« sauf ceux que papa trouvait dans les wagons »), où les études scolaires étaient l’unique perspective de salut, que Michel Lamart devra s’arracher en entrant en sixième, puis au lycée moderne et technique de Reims, puis en fac de Lettres où il obtiendra licence, maîtrise, CAPES, agrégation, et en devenant enseignant.

         Dans les autres chapitres, et selon la thématique adoptée, comme nous l’avons indiqué plus haut, Michel Lamart évoque, dans des textes brefs, comme autant d’éclats prélevés au temps, des souvenirs d’enfance, relatifs d’abord à ces lieux où il passa ses premières années (Rue de Grigny, La cité du dépôt). Si certains de ces textes cultivent plutôt l’anecdote (Le Cirque municipal, le journal Pilote, l’Encre violette, Les biscuits REM, Le train électrique, Hatari, La communion, Raymond Poulidor), d’autres ont parfum de nostalgie (Les billes, Richard Anthony, Yoyo hula-hoop et scoubidou, La soupe, Le landau, Noël), ou sont délibérément drolatiques (Lunettes, Le chien en plâtre, La petite souris, Les culottes qui piquent, la Fraise du dentiste, Le pet). Mais souvenirs quelquefois fondateurs aussi (Museux, La libraire, Electricité, Pommes, Le résultat des courses, Le Docteur Arnold, Monsieur Ritter), qui font écrire à l’auteur ces mots, à propos, par exemple, de la tante Aurélie, « Sans le savoir, elle découpait des fenêtre d’azur dans mon esprit d’enfant », ou de mademoiselle de Saint-Martin, la libraire, « Chère demoiselle de Saint-Martin, je vous dois tant de choses que j’ose, aujourd’hui encore, vous croire vivante. […] Je continue d’espérer pouvoir vous rendre, un jour, le bonheur cueilli dans les livres que vous me permettiez d’aimer alors et qui ont encensé mon enfance d’un doux parfum d’aventure », ou encore à propos de monsieur Cauchois, l’instituteur, « C’était, chaque jour, le même miracle recommencé, la même tentation de décrocher du tableau noir le fruit de la connaissance et de l’aller manger, au fond d’une cour tapissée de cris et de jeux d’enfants, jusqu’à plus soif… ».

         Guirlande pour Marguerite et Jean, qui clôt l’ouvrage, est une émouvante suite de poèmes d’amour de l’auteur à sa mère, depuis cette figure d’une mère en gloire rayonnant sur les vitraux de la mémoire, « Fleur toujours épanouie / Fleur jamais fanée / Fleur dans la fleur de l’âge/ […] Maman / Marguerite / Reine /De cœur », jusqu’à cette quasi dernière image d’une vie qui n’en finit pas de glisser entre nos doigts, celle de cette femme que la raison a déserté, qui suit les couloirs blancs de cette maison de retraite où elle n’aspire plus qu’à disparaître : « Tu t’égares alors / Dans ces couloirs anonymes / En quête d’une sortie / Impossible à trouver / Ce labyrinthe est ta mémoire / Elle te trahit de plus en plus ».

         Vapeurs d’enfance est donc un livre qui, comme nous l’avons écrit plus haut, flirte avec le genre autobiographique sans vraiment s’y inscrire puisque, délaissant la chronologie, il privilégie la bribe, le fragment, l’épars, mais aussi le trait, l’éclat. Choix d’écriture qui relève d’un mode de penser particulier, et parfaitement assumé, puisqu’il suppose que l’on accepte d’oublier beaucoup pour mieux se souvenir de ce que la mémoire conserve de plus pertinent, que l’on accepte le discontinu de la vie comme elle va et l’imprévisible tracé graphique des sentiments. Ecrire de la sorte, c’est finalement moins parler de soi que parler à partir de soi, de ce qui nous est arrivé, de nos rencontres, de ce qui nous a faits tels que nous sommes aujourd’hui, de cela qui nous a jetés dans le muet du corps, intérieurs éclairés mais muets, et que nos pauvres mots seuls essaieront de restituer. C’est ce travail du choix des matériaux, de rabotage, de ponçage, d’ajustements divers, tout ce travail de « menuiserie » que Michel Lamart nous laisse deviner dans cet ouvrage et qui, en atteignant le ton de la plus exacte sincérité, fait tout le prix de ce « témoignage ».

         Michel Diaz, 14/04/2024

Cet au-delà de l’ombre – Sabine Péglion

Cet au-delà de l’ombre

Sabine Peglion

Editions L’Ail des ours, Collection Grand ours (2023)

Note de lecture à paraître in Diérèse N° 90

         Le titre de ce recueil, si on le lit un peu trop vite, comme les mentions « in mémoriam » figurant en italiques en tête ou en fin de trois de ces poèmes, nous feraient a priori penser qu’il s’agit d’un texte de deuil. Il n’en est pas exactement ainsi, s’il nous faut donner à ce mot une acception plus positive, à savoir celle d’un travail de mémoire associé à la volonté de rendre plus poreuses les frontières entre vie et mort. Ou présence et absence, ici et ailleurs. Comme sont tout aussi poreuses dans ces textes, celles qui séparent l’anonyme « toi » du « on » ou « nous », ou de cet implicite « moi » qui porte la parole que l’auteure s’adresse à elle-même : Ouvre la porte // ce soir // la mer délie la nuit // Regarde au-dessus des vagues / une lueur fragile / étincelles de vent / mêlées d’écume / brise l’opacité nocturne.

         Quelques-un(e)s de ces disparu(e)s ne sont ici évoqué(e)s qu’à travers le « tu », le « vous » ou par leurs seules initiales, « B.B, S.J. », « M. B », quand une seule d’entre eux apparaît sous son nom complet, Bang Hai Ja, celui de cette peintre, poète et calligraphe sud-coréenne, morte en 2022 à Aubenas. Mais c’est dans cet « au-delà de l’ombre », dans ce que l’on arrive à voir « par-dessus les vagues », que tout se joue, que la lumière se reforme et que le jour se réajuste : Est-ce dans ce murmure / d’étincelles / éclaboussant la pierre / que renaîtra ton sourire / l’éclat de ta voix.

         Rien n’est plus discutable, nous semble-t-il, que cette expression usuellement utilisée aujourd’hui, « faire son deuil », bien trop souvent réduite à son sens familier (« se résigner à être privé de … »), quand il s’agit plutôt d’un processus actif dans lequel la personne se met en action pour se délivrer de sa tristesse, peine, souffrance, incompréhension… qu’implique la perte, et renouer avec la vie. Ainsi, Sabine Péglion peut-elle écrire : On ne sait pas pourquoi / un jour / on recommence // Peut-être l’éclat du ciel / un peu plus bleu // On hésite à reprendre / On essaie     on doute      encore.

         Mais s’il faut, tant bien que mal, retrouver le cours de sa vie, il faut aussi, pour la poursuivre sans l’amputer de l’une de ses dimensions essentielles, cohabiter avec la présence des morts, comprendre ce que cette présence apporte à nos existences. Car il y a, dans toutes les cultures humaines, obligation de composer non seulement avec la mort, mais avec les morts, avec les personnes disparues, et de permettre leur continuation, ne serait-ce qu’à travers les signes que le monde semble nous adresser : Toi     l’ami // peut-être / là        où les sommets se dispersent /       où la roche seule / défie la neige et le vent. Car comment faut-il penser la présence des disparus ? Cette présence-absence qui fait que la notion de fantôme, le spectre, nous hante d’une manière si profonde qu’elle traverse toutes les dimensions du présent : De la terre monte / un assourdissant concert // Humilité recueillie / où tu t’inscris.

         Pour ajouter quelques autres éléments à la démarche de l’auteure, nous évoquerons ici le philosophe Jacques Derrida qui fut, dans la dernière période de sa pensée, hanté par la question du spectre (idées politiques, actes du passé, personnes disparues) et des fantômes. Car au cœur de sa réflexion, et de plus en plus affirmée, on trouve la critique de la présence, comme modalité essentielle, immuable, opposée au néant. Et Derrida affirme que la présence n’est jamais entière, mais temporelle, différée, et hantée par la différence.

         Il n’y aurait donc pas, selon le philosophe, de présence parfaite, absolue : ce ne serait qu’une une illusion métaphysique… Mais s’il n’y a pas de présence totale, alors peut-être n’y a-t-il pas non plus d’absence totale, et la disparition absolue ne serait rien qu’un mythe. Il n’y a jamais rien alors qui ne disparaisse totalement. Tout laisse une trace infime, même les actes les plus lointains des humains. La disparition et la destruction totale sont heureusement impossibles. Et Sabine Péglion semble presque illustrer ces propositions quand elle écrit : Tu n’as pas besoin de mots // Ecoute ce qui s’élève /        puisé à l’origine du temps // ce bruissement léger / labyrinthe d’espoir // déposé sur la pierre /        dilué dans la pierre.

         Et cela justifie le fait qu’aller chercher les fantômes, convoquer les spectres, les rappeler à nous, ces êtres qui nous hantent pour nous soutenir, reconnaître ce qui vaut pour le présent et ce qui n’a pas encore entièrement disparu, est aussi une tâche humaine, une tâche présente, et parfois une tâche d’avenir. Une tâche qui, non seulement nous rend la mort moins hostile et moins repoussante, mais nous réconcilie avec les temps du monde : Quelque chose / nous appelle      nous retient /       une ouverture //        Mais vers quoi /        Vers quel lieu       vers quel instant /        vers quelle autre lumière.

         Ainsi, dans ce recueil de Sabine Péglion, le rapport aux fantômes n’est pas seulement une démarche poétique pour apprivoiser la mort, ni une manière de rendre hommage à ces cher(e)s disparu(e)s qui hantent son esprit, mais un livre qui nous rappelle qu’il y a des spectres qui peuvent nous porter, des fantômes avec lesquels nous sommes familiers, des présences qu’il faut continuer, des vies qu’il faut poursuivre et qui peuvent donner à la nôtre une plus grande intensité, car ignorant les blessures / surgissent des failles obscures / les rayons d’un soleil foudroyé. Et nous nous en voudrions de ne pas citer les derniers vers de ce recueil : Si le cri de la mouette / déchire le silence // ne retenir des heures / que cette incandescence.

         Michel Diaz, 03/02/2024

Emergences – Christophe Mahy & Jean-Marc Ehanno

Emergences

Christophe Mahy – Jean-Marc Ehanno

Note de lecture à paraître in Diérèse N° 90

Editions L’Herbe qui tremble (2023)

         Cet ouvrage, qui se compose de 45 courts poèmes en vers de Christophe Mahy, est illustré de 32 dessins de Jean-Marc Ehanno, artiste, peintre, dessinateur et pastelliste. Des dessins qui, bien que suggérant des paysages marins, des falaises abruptes, des plages de sable, des ciels lumineux ou plus sombres changeant au gré des vents et des marées, reposent tous pourtant sur une architecture qui se soustraie à la froideur de leur composition géométrique par la matière très apparente d’un papier granuleux qui donne à ces images une fluidité et une douceur qui en atténue la rigueur et en fait oublier la rigidité.

         Nous devinons la mer, ses plages, ses falaises, ces ciels nocturnes ou envahis de couleurs indécises, de lumières / en équilibre, ou les imaginons plutôt, aidés par les mots du poète, ceux-là, Pas d’autre ciel / que la brume étagée en lourds bancs que faille la lune, ou ceux-là qui évoquent le jour / qui échancre l’horizon, ou évoquent encore plus près / l’acier noir et net / de la mer, ou l’estran / entre les frontières impalpables / du rivage et du ciel trouées de reflet purs / çà et là, ou la digue sur laquelle pèsent des masses de ciel / et des flocons d’encre / cherchant la limite

         Ces quelques citations suffiraient à nous introduire dans l’univers poétique de Christophe Mahy, un monde de lisières où l’ombre, la nuit, la lumière incertaine, se partagent un espace d’indéfini qui se joue des frontières et dans lequel ce qui arrive ou ce que l’on espère est marqué au sceau d’un imprévisible qui exerce pourtant une invincible force d’attraction, comme une vieille peur enfouie nous attire er nous tire vers quelque chose, sans nom, sans forme et sans projet mais comme irrévocable, une archaïque angoisse existentielle dans laquelle il nous faut malgré tout entrer et accepter comme une composante essentielle de notre être et notre présence ici-maintenant.

         Cet espace d’indéfini est celui d’une attente, de quelque chose qui se tait et que l’on ne peut dire, mais qu’il nous faut pourtant tenter d’aller rejoindre tout en sachant que rien ne nous y conduira. Il ne faut rien demander / il faut juste attendre / Sans vraiment attendre / le jour. Dans cette présence-absence, tout mouvement semble finalement dérisoire, car tout déplacement nous ramène à nous-mêmes et n’en revient qu’à l’immobilité, à notre nœud de nuit et de silence, puisque ainsi que le poète l’écrivait déjà dans un autre recueil (A jour passant), « Nous ignorons ce qu’est partir / même aux heures d’adieu / car notre vie demeure / plus sédentaire que les pierres ».  Dans ces textes, de même, vivre semble une lente approche / un long affût dans l’ombre  //[…] une attente dans la nuit / hachée de lumière ralentie. Quelques citations (non exhaustives) nous permettront d’illustrer le sentiment du poète que le moindre déplacement dans l’espace, autant que le passage du temps, ne nous entraîne nulle part :

         C’est encore / au détour / des routes à suivre / […] des clairs-obscurs / sans feu ni lieu // […] jamais parti / ni revenu (p. 16)

         Nous voici / parvenus en ce lieu sans lieu / un non-lieu à lui seul (p. 17)

         Sur le sable ultramarin / demain peut-être /demain toujours / l’ennui fulgurant du possible (p. 22)

         Droit devant / un fleuve ou une mer / rectilignes / et pour nous / perdus parmi les choses / nulle trajectoire / en-dehors de la cendre / à perte de vue (p. 24)

         A pas comptés / à pas immobiles / un peu de temps figé / en nous et nous en lui (p. 26)

         Nous n’allons nulle part / nous nous fions / à ce qui nous égare / toujours davantage (p. 30)

         […] entre deux crépuscules / qui hésitent / nous attendons de passer / à notre tour / avec ce qui s’éloigne (p. 32)

         Nous allons / sans vraiment aller /pour atteindre / ce point ultime / cet instant de fièvre // Nous partons / sans vraiment partir / pour d’autres ici / et d’autres ailleurs (p. 36)

         Il y a cet instant / au bord du temps / où rien ne commence / ni ne finit / jamais (p. 72)

         Dans cette poésie, comme dans certains de nos rêves et les contes de notre enfance, l’ombre est ce territoire qui s’ouvre devant nous, comme elle est celle que dresse derrière nous l’inquiétante masse de la forêt, mais elle aussi bien, d’abord et surtout, la forêt intérieure, celle dans laquelle nous avançons à la recherche de quelque lumière qui pourrait la rendre plus rassurante et peut-être plus habitable. Ainsi que l’écrivait Olivier Vossot à propos de la poésie de Christophe Mahy, « Nous cherchons quelque chose qui de toujours nous parle, que nous connaissons déjà, et qui nous connaît ». Et il ajoutait, plus loin : « Que peuvent alors les poèmes ? Vouloir dire échoue à dire, fait reculer d’autant ce à quoi obscurément nous aspirons et qui nous aspire. […]  Le poème n’est que la tentative toujours renouvelée d’aviver ou de polir la conscience, de l’orienter dans cette nuit à jours passants. C’en est aussi l’échec».

         Dans le poème pourtant, comme dans ceux de Christophe Mahy, se tient toute la chance de l’humain, et comme telle imprononçable. Et si tel est le cas, c’est que l’humain n’a pas de contenu à proprement parler, il fait signe vers une exigence, et cette poésie, qui ne se paie ni d’effets ni de mots inutiles, en est la preuve dans sa tentative toujours renouvelée d’être au plus près de notre sentiment du vivre, dans un monde qui nous résiste et une réalité qui nous fuit. L’homme n’est tel que dans la mesure où il estime qu’il ne l’est jamais assez, et il doit donc perpétuellement s’interroger sur sa place dans l’espace et le temps, dans son rapport au monde autant qu’à lui-même. S’ouvre alors devant l’interminable même, de simples lignes / aux points de fuite // jamais plus ailleurs / qu’ici, espace douloureux et sans aucun doute inquiétant, mais qui interdit toute certitude définitive que les mots ne sauraient d’ailleurs jamais circonscrire. C’est par ce questionnement, tel que nous le propose le poète, par cette abolition des frontières entre toutes certitudes que passe le maintien de cet imprononçable, ce par quoi aussi on peut approcher ce que dit le mot poésie. Et celle de Christophe Mahy remplit cette exigence, celle qui nous confronte à un silence / qui nous met en ordre / avec nous-mêmes / dans une heure / à huis-clos.

         Michel Diaz, 27/11/2023

Je veux dire – Cyrille Latour

Je veux dire

Cyrille Latour

Editions Jacques Brémond (2023)

Prix Vargaftig

Note de lecture à paraître in Diérèse N° 90

         Cyrille Latour, auteur de romans et de récits de vie dont quelques-uns ont été primés, nous donne là son premier texte de poète. Ce recueil, récemment publié, a été récompensé par le Prix Vargaftig, amplement mérité tant ce texte détonne dans le paysage parfois un peu trop uniforme de la production poétique actuelle.

         La force de ce texte est autant due à la manière dont les mots sont poussés sur la page, comme « volcaniquement », sans que jamais l’auteur cède au désir d’ « écrire de la poésie », qu’à la mise en forme adoptée, proche de la partition musicale (d’où cette « ponctuation » particulière) qui contraint le lecteur à épouser le rythme des segments de phrases, à lire autant avec ses yeux qu’avec ses poumons et son souffle.

il y aurait des bougies | peut-être une église // mais // sans la solennité de l’orgue et du chœur | disons une chapelle | il aurait fait chaud tout le jour | on aurait marché | entre les murs | enfin | la fraîcheur | peu de monde | juste ce qu’il faut d’anonyme et d’intimité

         Ce sont les premiers mots de ce petit livre d’une cinquantaine de pages, divisé en trois sections, Je, veux, et dire, où Cyrille Latour dit toute la douleur qui le lacère, plusieurs années encore après la perte de sa compagne, disparue dans des conditions tragiques sur lesquelles il a toujours gardé un silence pudique, et sur lesquelles il ne revient pas plus ici.

         Il n’y a rien de plus difficile, sinon impossible à exprimer que la souffrance de la perte et cet absurde sentiment de l’absence, car cela relève essentiellement de l’expérience personnelle et demeure assez peu partageable : Mais Cyrille Latour cite en exergue cette phrase, extraite du Psaume 156, « Je veux que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir », et celle de Bernard Noël, tirée de Mon corps sans moi, « Cette chose qui passe à travers moi, je ne sais pas l’articuler parce qu’elle ne peut être dite avec ce qui, en moi, dit je ». Entre injonction à dire et impossibilité de le faire, entre silence et nécessité de le rompre, il y a cette tourmentante impatience de jeter sur la page ce qui pourrait au moins s’essayer à dire la douleur : profession de silence | comme d’autres font profession de foi mais // impatience ma gorge | ne peux plus me taire // silence autre que mien | mon silence brisé par le tien qui ne peut l’être… Ecrire alors, écrire, comme dans la pénombre on avance en aveugle et lâche la bonde à sa plainte : précipitation | mots emplissent bouche forcent // alors / jaillissement | mots déchirent ouverture | afflux // poussée du corps hors du corps | langue | organe et parole | dressées jusqu’à toi

         Ecrire encore, langue | à mes pieds | et bouche | sanguinolente | noire de ces sons | qui ne savent faire mots | ma langue | perdue… Tout ce livre est un corps à corps éperdu avec la parole, labourée, retournée dans cette rage de dire quand même, malgré tout, même si les mots manquent, que la langue défaille, dérape, s’empâte, s’englue, se colle parfois au palais… Ce sont des précipités de parole, souvent des spasmes, des hoquets, des soupirs, mais cela dit tellement l’indicible douleur. Si ce long poème est un cri, c’est un cri de souffrance, et je dirai même un cri muet ou alors un cri de bête, ce quelque chose qui troue le silence comme un hurlement de loup dans la nuit, dont on ne sait pas s’il est appel ou chant, mais nous tord l’âme et nous met le cœur à l’envers…

         Je dirai enfin de ce texte que c’est un texte rare parce que, selon moi, il est « pris dans la chair » du vivant le plus authentique, sans fioritures ni effets, le texte d’un auteur qui ne se prétend pas poète mais qui, par cela même, s’autorise à ne pas se soumettre à quelque contrainte du genre.

         Michel Diaz, 19/11/2023

L’âpre beauté du paysage – Jeanne Bastide

L’âpre beauté du paysage

Jeanne Bastide

Editions L’Ail des ours (2023)

Dessins de Roselyne Sibille

Note de lecture publiée in Diérèse N° 89 (hiver-printemps 2024)

         A travers les herbes sèches de l’été, tu apparais : dans ce poème écrit à la seconde personne du singulier, accompagné de beaux dessins à l’encre de Roselyne Sibille, c’est à elle-même que l’auteure s’adresse, et au-delà d’elle au lecteur invité à partager sa lente déambulation méditative. Sans désir impatient ni hâte, il s’agit pourtant d’avancer, escorté par sa solitude, en présence complice, et de traverser un espace de temps, de silence et d’ombre que ne peut d’abord pas déranger la lumière vive du jour. Car il s’agit d’attendre, d’aller là où les mots nous conduisent, émergeant lentement du souffle qui les porte, sans jamais essayer de les devancer, puisqu’il faut avant tout tenter de traverser l’obscur, le trouer, l’éventrer, le creuser jusqu’à trouver le désir.

         Il est des temps de désarroi et de chagrin, d’incertitude et de tentation d’abandon, temps sans attache, où le vivant n’a plus d’apparence, quand le sourire est vide, que la brume a tout envahi, que le froid se met à grignoter les os, que l’on a perdu tout repère, visages et odeurs, que même un mur humain ne peut plus proposer son appui. De ces temps où tout se mélange et où tout se disloque. Mais, pour Jeanne Bastide, il ne s’agit pas de céder à l’appel du renoncement, aux sirènes de la douleur, mais au contraire d’acquiescer au monde. « Car l’adieu, c’est la nuit », pour reprendre le titre du recueil sous lequel ont été publiés les poèmes d’Emily Dickinson (Gallimard, 2021). Il s’agit donc d’aller, se fiant à ses pas et aux mots qu’ils soulèvent, à travers l’âpre beauté du paysage, à travers sa géographie intérieure, et de se délier des ombres pour se renouer avec ce que promettent encore les élans du désir, dans la vie qui demeure et persiste.

         On sait depuis longtemps combien la marche est favorable à l’émergence de la rêverie poétique méditative et à son expansion (le « Demain, dès l’aube, […] je partirai » de Hugo en est l’une des illustrations), combien elle est propice à l’écoute du monde et à la réconciliation avec soi-même. Aussi, même s’il ne te reste que la couleur de ce sentier et la pénombre du fossé, […] ici, aujourd’hui, tout est possible, comme il est possible, pour tenir, de s’appuyer contre le vent, d’accueillir aussi ce désir de porter les yeux vers l’ailleurs. Des dommages et des braises de l’affliction, peut renaître toujours cette part d’inconnu contenue dans le rien, comme ces riens ou presque riens qui reviennent peupler cette attente où, certains jours, on peut de nouveau surprendre l’univers dans le brin d’herbe, dans le nuage ou dans quelque démarche d’un passant ordinaire. Puisqu’on ne cesse de renaître, nous dit l’auteure, et que la peau n’est plus frontière entre soi-même et le territoire d’une quiétude habitée de mille petits bruits, les insectes, le balbutiement des feuilles et les sons au loin.

         Réentendre les bruits du monde, réentendre respirer l’arbre, saluer l’herbe rare, les pierres du chemin, l’horizon, c’est pouvoir revenir, rentrer, après avoir trouvé l’accordance et la paix, pouvoir rouvrir les yeux, ceux de la vue et ceux du cœur, comme on remonte les épaules dans ce ressaisissement dont témoigne Jeanne Bastide à travers ses poèmes. Comme on peut témoigner d’une leçon de vie.

         Michel Diaz, 12/10/2023