Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Capter l’indicible, Silvaine Arabo

Capter l’indicible

Silvaine Arabo

Editions Rafael de Surtis, 2021

Chronique publiée in ce blog (mars 2022)

Un concerto en bleu majeur

         Souscrivons sans réserve à ce qu’écrit si justement Gilles Lades à propos de Capter l’indicible de Silvaine Arabo : « Ce livre prend pleinement le parti lyrique, un lyrisme mystique où la vie multiple, invisible, s’accomplit. Ici la beauté concrète se mêle à l’imaginal du cœur, espace exaltant et libre où s’unissent vertus et splendeurs. » (Diérèse n° 83) Dans ce recueil, en effet, l’adhésion aux beautés du monde devient célébration ardente de ce tout qui est, comme devient révélation cette poésie qui la porte et qui se nourrit si intimement, si naturellement serait-on tenté de dire, du spirituel. Et Gilles Lades ajoute, dès la phrase suivante : « Cette résolution suprême est musicale, hymne à la beauté. » (Ibid)

         Musicale, sans aucun doute, et langue accomplie de poète est cette parole inspirée dont une tenace force intérieure (même si traversée parfois par les ombres du doute et « les oscillations du désarroi »), nous invite, page après page, à sentir à l’intérieur une joie qui délire.

         Musicale, oui, mais aussi picturale. Car Silvaine Arabo, poète, est également peintre. Le sachant, ayant eu l’occasion de regarder ses toiles et ses encres, il nous est difficile, dans le cadre de cet article, de n’être pas tenté, en ne privilégiant que cette seule piste de lecture du recueil, celle des références aux couleurs (au détriment de toutes autres qui nous permettraient d’entrer plus avant dans l’analyse de ces textes, d’approcher un peu plus la densité de la démarche et la réflexion qu’elle développe en essayant d’en explorer toutes les dimensions), il nous est difficile donc de n’être pas tenté de jeter quelques passerelles entre les œuvres de l’artiste et les textes de cette auteure. Entre les mots de la poète et les images qu’ils suscitent, et celles purement plastiques de la peintre qui use concrètement des couleurs. Mais prenons-en le risque. En effet, sur l’espace des pages où Silvaine Arabo dépose un à un ses poèmes, les couleurs, même si diversement convoquées par la langue, sont omniprésentes, et d’entre elles le bleu émerge, insistant comme fait le bruit bas du cœur, infuse et se diffuse, se répand, se dilue et fait auréole.

         Il y a certes, dans ces poèmes, le noir, métaphore (prometteuse pourtant comme celle qui suit) de l’enfermement muet des moissons hivernales, et la nudité de nuit des oiseaux cachés, le sombre marécage que l’on reconnaît au silence absolu de ses colombes, des tunnels de silence, et tous ces jours où l’être avance dans les sombres labyrinthes, sur ce fond d’inquiétude et d’hésitation vacillante inhérente au fait même de vivre, dans l’incertain du temps de notre destinée, entre le poids de nos questions et les ombres qui nous menacent.

         Il nous faut pourtant franchir la nuit, les ombres de nos disparus, les lignes vacillantes de nos peurs, de nos souvenirs douloureux. Car en dépit de nos errances dans les couloirs obscurs du temps, du couteau pâle de la souffrance et des pâles solitudes entre des portes qui grincent, la nuit est riche, dans son obscurité même, du jour qu’elle promet et engendre. Et s’il y a aussi la nuit par-delà les tombeaux, nous avons ici la grande nuit scintillante et lunaire, attisée par les pâles images que nous cultivons, et la lumière faible de la lune sur les grands portiques, le sourire des lampes, les pâleurs d’aube et les clartés pâles / D’oiseaux souterrains, la timide clarté des étoiles lointaines ou celle, pâle aussi de la lumière du jour / Comme si c’était demain / Le dernier matin du monde.

         Et il y a le blanc, non celui que l’on dit, qui est affrontement du poète au blanc initial de la page, à ce vide absolu où gît tout l’inconnu, ni celui de la mort, ni hostile ni bienveillante, mais d’abord celui qui fait apparaître ce qui s’y trouve enclos, caché au fond de son silence, bouche clouée, témoin sans forme ni contour d’une langue perdue dans les brumes de la mémoire, mais langue dont nous conservons la douloureuse nostalgie, celle, la même qui nourrit et ne peut se nourrir que de la nostalgie ardente du futur, sa mémoire éprouvée dans la chair, ces mêmes territoires, purs instants qu’investit l’enfance en ses jardins d’autrefois, les arbres en prière, la vie-dans-la-beauté ou bien, peut-être, la confuse réminiscence du lieu de l’avant-naître, jardin perdu ou souvenir diaphane des eaux-mères, trace indicible de la déchirure originelle, de la prime blessure d’une irréparable séparation. Et de tout ce encore, douleur et nudité, solitude et brûlure d’être dans l’adhésion au monde et ravissement extatique dans sa présence, le souvenir de ces beautés perdues et retrouvées, ciels salubres, éclats de la lumière, pureté de la montagne, du torrent, de la pierre nue au soleil et au vent, qui réclame d’écrire hors de soi, adossé au mur, fourbissant ses désirs de plus haute vie, en quête toujours de ces grands déserts blancs. Le blanc, échelle enneigée des ailes ivres. Celui des grands oiseaux qui te font chavirer, des neiges scintillantes et des cristaux du givre. Bancheur nue des chrysanthèmes et vagues des blancheurs / Dans la peinture naïve des yeux enfantins. Evocation de plénitude sont ces mystérieux accords blanches orgues du cœur et le chant vrai des blanches eaux, les grands cygnes blancs / Dans une épure, les Blancheurs vagues aspirant à la forme et Ce chemin qui crisse / – Si blanc sous les pas du destinToutes ces mains filant le destin du silence / (…) De blancheur en blancheur et cette extase redonnée du blanc. Territoire d’accord essentiel avec l’intime du vivant, paix et joie confondus dans le grand océan cosmique, mais territoire de la poésie, pays très haut / De ces plateaux de neige / Où bourdonnent les ruches blanches, où peut librement s’exalter cette pure blancheur des mains // Qui ne veulent plus redescendre.

         Comme il y a aussi le vert et sa jubilation parmi les feuilles, ces calmes cohues d’arbres et l’exaltation folle du vert parmi les feuilles, cette couleur de toute renaissance, celle du printemps qui frappe à nos portes, annonçant la bonne nouvelle, quand la Vie se révèle, portée par le souffle, réanimant ce qu’on croyait ou qui pensait mourir. Alors nous entendrons sous les verdeurs / L’essaim qui bourdonne, avec des yeux doux comme la mer / Nous regarderons de nouveau les feuilles / bruire au soleil sous les doigts invisibles du vent, et abandonnés à son souffle nous pourrons capter l’indicible.

         Comme il y a encore, dans les degrés de couleur, cette aube qui n’est rien / Que n’enfante derrière le soleil / Un autre soleil, cela qui nous invite à fixer la lumière les yeux dans les yeux. Une aube qui coule s’écoule lumineux vertige, lumière aux reflets miroitants, qui dénoue le visage de gel de la terre, tremble dans l’air / Dans la tiédeur des feuilles, vibrant comme une fièvre. Et fusent ces images qui évoquent les efflorescences de la lumière, les tourterelles et les sphynx d’or de la mémoire retrouvée, leur explosion secrète de couleurs, les scintillants oiseaux et Le baume du feu, la bulle dorée de l’univers, les dieux beaux / Carrés dans le soleil, les étés flamboyants au cœur de midi, la beauté des pierres ignées d’où jaillit la lumière, l’éclatement soudain du rire / Dans l’embrasement suprême, quand sous tes paupières mûrissent les champs d’or du soleil, et cette lumière où l’on nage, approchant les cîmes dorées de la plus haute exigence, puisque dans les matins réinventés de l’espace / L’or agit l’or est mouvant.

         Mais le bleu !

         Contre ceux qui, absurdes ne connaissent / Que la musique de l’absurde, et qui jamais ne pourront dire l’âpreté crue du bleu, il est, dans cet ouvrage, la couleur qui émane du cœur des choses, comme si elle en était l’essence, ce qui nous donne à voir, dans la fluidité de sa transparence, le monde dans le processus de transfiguration où doit s’accomplir le regard. Dans la pure conscience d’être et dans son essentiel. Couleur de toute élévation vers l’infini, au plus près du songe des plus hauts oiseaux, note unique et arcane mystérieux, espace symbolique de la rêverie vers lequel l’âme prend son élan. Elle apparaît d’ailleurs dès le premier vers du recueil : Trésorière de la lumière dans l’ombre bleue des soirs (p. 11). Contentons-nous de citer quelques occurrences dans lesquelles le bleu intervient, parmi la trentaine d’autres que contiennent les textes (chiffre incomplet si l’on en exclut les multiples connotations) :

Prélude aux grandes saisons nacrées / Fugue bleue des jours (p. 12)

Je te pressens aux grands pics bleus que tu inventes (p. 16)

On dirait une flamme bleue sur les sables / Là où la mer tendrement s’éteint (p. 18)

Ici dans cette profondeur bleue tout est signe (p. 23)

Une grande prière monte et se creuse / Une flottaison d’ondes dans les ombres bleues du soir (p. 38)

La facture incroyable et bleue du ciel (p. 41)

Les branches bleues de Van Gogh / Effleurent l’albâtre des cavaliers passants ((p. 43)

Agenouillement silencieux / Dans l’eau bleue du temps / Je reconnaîtrai les signes / Tiges de la beauté (p. 58)

Nous irons / Par les sommets bleus du soir / Dans l’ordre ancien des jours / Redessiner l’aura lumineuse / Des temps en allés (p. 62)

Sur les tempes bleues du temps / Dans l’éclaboussement nu des paupières / Une crête d’aurore nous submergea (p. 67)

         Dans le bleu, il y a de grands fils jetés d’un bord à l’autre de la voix. Des fils tramés dans la matière de ces soifs qui se lèvent au creux des bouches, les consolant, comme un défroissé de silence, un expir suspendu, mots posés au fond de la gorge, retenus sur le seuil des lèvres. Toute lenteur et toute paix y sont promises. Tout abandon et tout oubli. Paix et joie confondus écrivions-nous plus haut, car il n’y a que dans le bleu, son éphémère et éthérée substance, que l’on peut tout oublier – même soi – / Devenir / La mémoire des choses, des êtres, du silence / De ces étranges vibrations colorées / Qui traversent l’espace / Pour le nourrir. Car c’est dans le bleu seulement, dans sa transparence et sa fluidité, qu’il est possible que de la psalmodie des cendres /Renaisse un oiseau léger. De vivre d’une vie véritable, dans l’accordance vraie avec les êtres et les choses. Dans le courage d’être.

         Dimension principalement verticale du bleu, car il est trait d’union entre deux mondes, le terrestre et celui de l’espace spirituel, les cîmes bleutées des montagnes et la soie lisse d’un ciel supérieur où cœur et esprit se retrempent.    « Mais pour cela, écrit Luc-André Sagne, il faut au préalable savoir se détacher de ce qui nous assaille quotidiennement, de ce trop-plein qui nous submerge, de cette laideur qui se nourrit d’elle-même. » Dénouer les sortilèges de la cacophonie, s’extraire des grandes mégapoles qui croulent, se garder de tous ceux qui, à force de dire le mal / A force d’imaginer la ténèbre et sa puanteur / La libèrent. « C’est à cette condition, ajoute Luc-André Sagne, qu’on peut espérer, sinon atteindre, du moins s’approcher de la sublime transparence (…) absence d’épaisseur, pur regard, souffle qui est comme la première étape, le grand signe au bout du chemin vers l’indicible. »

         Lisant ces poèmes de Silvaine Arabo, nous sommes inévitablement traversés par le souvenir de ces vers de Baudelaire dans Elévation où le poète, s’élevant lui aussi vers des sommets splendides, dans cette lumière où l’on nage, évolue « au-dessus des étangs, au-dessus des vallées / Des montagnes, des bois, des nuages, des mers », et poursuit par ces mots : « Mon esprit, tu te meus avec agilité, / Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, / Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde / Avec une indicible et mâle volupté ».

         Chemin de crête est le poème, tant que l’on marche, sans esprit de retour, sans la crainte d’une fin et d’un abîme dont on ignore tout, car dans la présence du monde on n’est jamais seul : L’univers est en toi / Entends, ami, entends / Le chant suprême des Transparents ! La lumière que Silvaine Arabo nous invite à partager dans ses poèmes est d’abord lumière intérieure et, avec la maturité de son art, lumière faite souffle à l’intérieur de notre cœur battant et infini. Sa poésie est chant de toute présence / De toute lumière projetée, et c’est en quoi, en cette époque crépusculaire que nous traversons elle nous apparaît, jaillissant comme l’arbre / Sur fond de flûtes et de hautbois, comme une parole essentielle de réconciliation, dans le sens étymologique de ce terme, avec cette part de nous-mêmes que nous disputent les poulies grinçantes du temps.

         Michel Diaz, Île de Ré, 09/03/2022

Bernard Fournier : un chant d’innocence et de détresse

Bernard Fournier, poète

Etude publiée dans le n° 105 de la revue Poésie sur Seine, janvier 2022

Bernard Fournier : un chant d’innocence et de détresse

« J’interroge l’homme / j’interroge son silence, sa misère […] // J’interroge l’homme / fort, plein d’assurance / qui impose le silence / même aux oiseaux, même au ciel, / même à la lumière qui siffle aux mufles des bêtes. » (Silences)

            Toute la poésie de Bernard Fournier pourrait être placée sous le regard de cette obsédante interrogation, car le poète questionne l’homme, obstinément, comme il interroge Hémon et Antigone, le paysan des Causses qui secoue sur sa cuisse la poussière de son béret, ou tel autre « cloué sous les ailes de son chapeau / comme un crucifié aux portes des étables. »

Bernard Fournier est un poète qui ne cesse d’interroger : les paysages qu’il traverse et ceux où il revient, leurs pierres levées qui l’intriguent, les vaches fortes et douces qui ruminent dans les pâtures, les collines, les arbres, « les paroles inédites / retenues au fond des gorges ». Comme il écoute et interroge le silence, la langue où il écrit, celle jamais apprise, le vent, les murs, les âmes, « les yeux qui parlent », la « lumière tranchante / qui lacère l’ombre », le grand-père taiseux qui parle « depuis sa mort »… A quoi bon écrire alors puisque, nous confie-t-il, il y a « tant de choses à dire qu’aussitôt je m’arrête / devant le silence / dans le silence. // Condamné, peut-être, par les pères / au silence. »

            En vérité, la poésie, comme le fait celle de Bernard Fournier, nous situe d’emblée dans le paradoxe propre au langage poétique, puisqu’il nous faut associer à la poésie ce silence qu’il interroge. Car si le silence fait obstacle à la communication usuelle, un « meurtre » nous dit le poète, il est en même temps la condition indispensable de la démarche poétique. Mais quel sens donner à ce silence dans son association avec la poésie ? Rilke et Hölderlin nous mettent sur la voie d’une autre caractéristique du langage humain en tant qu’il s’oppose au langage poétique : non seulement il est bruyant, discordant, fait violence à l’harmonie et au silence, mais il est langage de l’entendement, qui nomme, distingue, comprend, délimite, « paroles trop bruyantes / qui giflent et griffent le silence / l’épaississent et le durcissent » nous dit Bernard Fournier. Ainsi, le silence poétique dont il veut surtout nous parler serait silence de la nature, de la vie intérieure et de l’innommé du langage, dans lequel peut résonner l’harmonie respectueuse de ce silence, qui serait silence du sens, silence de l’entendement.

            « Le chemin secret va vers l’intérieur » écrivait Novalis. Et comme le feu est dans le bois, le mot se tapit dans le silence. Ainsi Bernard Fournier travaille-t-il sa langue en transformations successives, laboure le champ/chant de l’intériorité, les yeux résolument fixés pourtant, et toujours attentifs, sur les choses du monde, et nous apparaît alors l’entrée du chemin, la voie avec tous ses dangers, ses ombres, ces riens qui sont merveilles de la Vie, et ses métamorphoses : « Même si tombent les pétales / Au moins aurons-nous vécu / Plus que le temps de cette chute et d’un nouveau printemps : / Un été à rêver les soirs où le jour appelle ». Ne serait-ce point alors le corps et la voix du silence que le poète troue avec des lèvres suturées, pour aller vers ce désir latent où tout s’efface ? La poésie de Bernard Fournier est celle d’un homme en prise étroite avec le monde mais dont la parole travaille incessamment à libérer cela qui en nous cherche à aller plus loin que nos toujours étroites déterminations, pour qu’allégés nous remontions vers un clair de terre en faisant nôtre cette injonction : « Au monde, il faut répondre par la lenteur / Le silence qui préside à l’aube, / Le silence qui attend midi et le calme du soir ».

            Le parcours de vie et de littérature de Bernard Fournier n’est pas de ceux qui, naissant dans une langue dont on leur transmet aussitôt les codes, baignés des mots des contes qu’on leur lit le soir et entourés de livres, entrent déjà armés d’un savoir familial dans le giron d’une institution scolaire qui fera bien vite son tri, héritiers qu’ils sont, sans même s’en douter, d’une culture qui privilégie les siens. Le petit paysan des campagnes de l’Aveyron, comme celui de nos profonds terroirs, de nos quartiers déshérités, devra faire ses preuves bien plus qu’un autre. Le recueil Marches II nous apparaît ainsi, chargé de ces paroles que l’on reconnaît comme autant de confidences autobiographiques. Car Bernard Fournier n’oublie rien et ne renie rien de ses origines. «Il est venu des hautes terres par-delà les terres hautes des Causses / […] par-delà les volcans qui forment un cercle comme une entrée dans un monde fantastique. » Voyageur sous d’autres climats, il est d’abord, et demeure l’enfant d’un pays ingrat où « au-delà, c’est encore le causse sec et long où paissent les moutons ». Un pays de pierres dressées et sculptées, Statues-menhirs, Vigiles des villages, comme s’intitulent deux autres recueils de l’auteur, ces pierres millénaires qui défient les orages, les vents et le temps, et où les hommes, plus que sur d’autres terres, doivent peiner pour assurer leur pain. Car, ainsi qu’il l’écrit : « Terre d’exil, terre aride, terre rude, tu ne nourris pas tes hommes : / Ils partent vers la capitale ou l’Amérique ».

            Exil aussi que celui du futur poète, soudainement plongé dans un autre monde, « … projeté, sonné, dans la banlieue plate de la métropole, des terres grillagées aux chemins goudronnés (…) ». Là, qu’il « a vu des rues et des usines, des champs féconds peuplés de béton, / Des palissades où pendaient des affiches usées de pluie ».

            Autre silence encore, vécu dans la souffrance tue, que celui d’un jeune homme qui se sait ignorant de tout et se sent démuni face à la tâche qui l’attend, et qu’il se promet d’accomplir : obtenir des diplômes, acquérir un savoir universitaire, se confronter à l’écriture et réduire la différence avec ceux qui, de loin et de haut, ne le considèrent pas comme de leur espèce. Légitime combat de qui cherche à trouver sa place dans un monde qui n’est pas le sien, où il sentira toujours illégitime (et où on lui fait comprendre qu’il l’est) et toujours mal assimilé. Apprendre alors, et étudier encore, « tout savoir, tout connaître, du nom de l’épiphylle à la théorie des quanta, / Les règles de la Mourre et celles du cricket, / la vie des abeilles, / les molécules dont il est fait, tous les os de son corps // […] Et les langues, mon dieu, les langues». Puis, plus tard, quelque peu allégé de ce « poids d’ignorance et de naïveté » qui courbait ses épaules, entrer en poésie, et s’autoriser à écrire, à parler, et « si ses vers sont un chant, qu’il soit léger », et « que son poème soit une naissance au monde ».

            Cet immense et long effort de soi, sur soi, pour exister plus amplement, s’extraire de la gangue de sa condition originelle et du sentiment douloureux de son inachèvement, nous le trouvons aussi, traduit dans les poèmes réunis sous le titre L’Homme de marbre. Superbe suite métaphorique qui associe le destin du poète à l’image de ces statues que l’on a commencé à extraire de la carrière et que les ciseaux du sculpteur n’ont jamais qu’ébauchées, « bel éphèbe incomplet, inachevé devant les étoiles », dieu grec ou romain « mal équarri, gardé, tenu, retenu », « raidi, coincé, carré, / […] corps engoncé », pieds lourds, incapable « d’un pas hors du cadre qui l’incarcère autant qu’il le révèle ». Tout est dit, dans ces pages, l’essentiel en tout cas de ce que sur lui-même veut bien nous confier le poète, que nous savons présent derrière la figure de ce qui aspirait à jaillir de l’informe. Une créature incomplète, comme un être (pourtant à venir) que « l’horizon incarcère », n’est pas encore né, mais qui, dans sa prison de pierre, sait recevoir pourtant le « baiser de feu » des étés, ce baiser « d’air et d’or que le soleil offre à sa peau de grain minéral ». Pourtant, écrit encore Bernard Fournier, « sait-on quel cœur peut trembler dans ce marbre ?» Et quelle voix y veille qu’on ne peut pas encore entendre ? « Entendra-t-on jamais ce chant de sous la terre ? »

            Mais cette voix s’est faite chant, et l’homme de marbre poète, et « son destin ouvre la forêt, à la mer, à l’écume d’oliviers aux mille grains ». Pourtant, si le pays demeure, bien présent, dans les poèmes de Bernard Fournier, que l’on peut à peu près retrouver tel qu’il fut dans ses années d’enfance, s’insinue dans les mots du poète une incurable nostalgie : celle d’être, aussi charnellement que sentimentalement, enfant d’un pays dont on l’a privé de la langue. Aussi est-ce dans Loin la langue que se poursuit cette interrogation sur le silence et sur cette langue des origines, non transmise, « étrange, singulière (…) / révélant des tindouls, des avens, des puits secs et cassants / Des mondes telluriques, des monstres chtoniens », Langue du pays d’Olt. Loin cette langue, écrit l’auteur, « Ma langue étrangère, ma langue défendue / à jamais obsolète, prise dans les fougères, / retenue par les chênes, tenue par la rivière ». Alors surgissent ces questions : « Quelle est ma langue ? Quel est cet idiome qui m’est étranger / qu’on ne m’a pas transmis ? » Alors, pour ceux qui l’en ont dépossédé mais lui ont cependant transmis cet amour de la terre natale, comment « trouver les mots, trouver le rythme, trouver la manière de chanter, trouver ce langage qui dirait leur histoire ? » Bernard Fournier a su trouver sa langue de poète, forgée mot après mot, à la seule force du chant.

            « Il n’a jamais rien appris que l’esprit de la marche, celui qui fait croire en des aurores ignorées, en des songes d’enfant et à des routes infinies. » Voilà qui ressemblerait presque à un programme d’existence. Il n’est donc pas inutile de souligner que trois des recueils de Bernard Fournier portent le titre de Marches, Marches II, Marches III. Car si Bernard Fournier interroge toutes choses du monde, il est aussi un « homme qui marche ». Et que pouvons-nous entendre par là ? Au-delà de la marche, celle qui, à chaque enjambée, nous projette plus loin vers l’avant, dans l’espace et le temps, il y a d’abord une démarche de (sur)vie. Et si « les pas de l’homme peuvent être lourds / Il s’agit d’avancer toujours », car « il faut bien vivre » et « garder un cap », comme dans Germinal, le personnage de zola, avançant dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, sur la grande route de Marchiennes, ou l’homme de Giacometti, « réduit à l’empan de ses jambes ».

            Cependant, s’il faut au poète, en dépit de tout, avancer comme avance cet « homme qui marche », celui-là qui arrache ses pieds de la terre comme à l’impossible des pas, regarde droit vers l’horizon, scrutant son devenir, s’il lui faut s’efforcer de vivre, tel un homme debout, marchant et vivant, lui faut-il donc sans cesse tout réinventer ? Même l’espoir ? Et toujours au bord de l’effondrement qui, chaque matin nous menace ? Mais la verticalité humaine, à « nous qui peinons tant à lutter avec le jour » est position difficile à tenir.

            Mais le désir pourtant de perdurer dans l’espace incertain (si souvent hostile) du monde ! Et de s’y établir un peu de temps au moins, comme un arbre déplie ses feuilles, s’efforce de « hausser la vie au-dessus de la terre, / Au-dessus des corps ». Ecrire alors, et malgré tout, au sang de ses poignets, nœud coulant autour de la gorge, et travailler, puisque « le monde est long à construire », à accorder « longue vie aux rêves / Qui demeurent comme les brouillards d’après-midi sur les pentes boisées ».

            Oui, cet homme sait bien qu’avancer, d’un pas si hasardeux, c’est aussi s’arrêter, au matin, près d’un arbre, regarder tomber de ses branches ce qui reste d’étoiles, regarder se lever, par cette embrasure du temps, un grand bonheur furtif, et penser, avec raison, qu’en cet instant au moins nous avons fait partie du tout : « Pour cela il faut croire au printemps : / Répondre à chaque feuille tombée ».

            Le lyrisme toujours contenu, presque discret dans sa sobriété, mais présent toujours dans son écriture, n’autorise jamais Bernard Fournier à se risquer, plus qu’il pourrait se le permettre, à quelque épanchement trop personnel. Il est celui d’un être qui, bien qu’habité par une opiniâtre énergie de conquête sur lui-même et brûlant du feu de la vie, a d’abord éprouvé bien des difficultés à s’inscrire sur la ligne de l’existence, à s’accepter et à s’aimer. Mais s’il est toujours, dans ces textes et dans un certain nombre d’autres poèmes, le même sujet sous la forme du « je », du « tu » ou du « il », ce n’est jamais que dans la volonté de se tenir à mi-chemin entre le « moi » et le monde objectif dont il n’est que l’un des actants. Pas moins important que ceux de la réalité concrète des choses de ce monde, mais pas plus important non plus que le torrent roulant sur ses cailloux, tel arbre se dressant au détour du chemin ou tel oiseau traçant sa route dans l’espace du ciel. Dans la démarche poétique de Bernard Fournier, il y a quelque chose de l’animisme (et je risquerai la formule, d’une vigoureuse pensée archaïque) qui nous rappelle à chaque instant, et presque à chaque vers, que nous appartenons au tout, comme se tiennent entre eux les maillons de la chaîne. Aussi aspire-t-il, dans ce regard qu’il nous propose, à être au plus près de la présence énigmatique et de la force élémentaire, primordiale, des pierres, des arbres, de l’eau, dans cette profonde empathie qui le conduirait à faire corps et matière avec elles : « Naître de l’eau […] / Etre cette écume battue. / Epaules qui se roulent et se moulent dans l’eau […] // Naître chamois sautant de rocher en rocher, dauphin volant l’air pour de sourdes plongées». A faire corps encore avec la vache, ce presque totémique animal dont il parle si bien : « Ah ! vivre un moment la rumination du corps auprès de la demeure ! / Endosser le vêtement de lin dont est issu le château / Pour vivre sur son cuir l’air immobile, / Faire partie du paysage».

            « Un chant d’innocence et de détresse, une plainte commune et singulière » écrit justement Pierre Oster à propos des poèmes qui composent le recueil Marches II. En effet, ces poèmes, comme la plupart de ceux qu’a écrit Bernard Fournier, sont autant de textes qui naissent de ses heurts avec le monde, celui de tous les jours avec son cortège d’injustices et de violences, de malheurs, de douleurs, mais aussi de surprises et de joies, celles des paysages aimés, des pierres millénaires caressées dans la toujours neuve émotion, des vaches si magnifiquement chantées, et de ces menues merveilles du monde, bois, collines, torrents ou ciels d’orage, dont il sait s’emparer. Ses livres sont une tentative pour coller ces morceaux épars que sont nos existences, nouer tous ces fils épars. Et moins échafauder un sens et donner des réponses que trouver une issue, s’en sortir, sans jamais sortir de ce monde qui, ainsi que l’écrivait Lorca « est notre probable paradis perdu ». Les poèmes de Bernard Fournier sont alors autant de chemins qui cartographient une véritable traversée de soi où il s’agit d’apprendre, comprendre et aimer tout ce qui se tient entre nous, sous nos yeux et nos pas, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule. Et rendre aussi « à l’homme sa part d’éternité ».

Michel Diaz

Liber figurarum C.VIII – Patrice Delory

Patrice Delory Artiste Peintre Plasticien - Home | Facebook
Patrice Delory

Ah !  La fenêtre !

On regarde cette image, et l’émotion aussitôt nous étreint.

On ne sait d’abord pas pourquoi…Mais pourquoi justement ?

Peut-être que la césure que la fenêtre marque dans l’espace peut aussi s’effectuer dans le cas d’une réclusion : frontière inviolable ou espoir d’évasion, elle est alors l’unique point de contact avec l’extérieur.

Oui, pourquoi cette image nous laisse l’impression d’une solitude tragique ?  Semblable à celle que nous laissent certaines toiles de Hopper ?

Parce que cet homme est seul derrière sa fenêtre. Et séparé. Parce que la séparation se double d’une antithèse vie/mort : au temps arrêté de l’espace clos et plongé dans l’obscurité, ou dans la lumière incertaine qui est celle de cette image, s’oppose celui de la vie qui continue son cours dans l’espace ouvert du dehors. Mais ce dehors, (gris de son crépuscule ou peut être investi de brouillard), est-il plus lumineux que ce dedans ?

Quoi qu’il en soit, sont installées dans le dessin les conditions de l’expiation, méritée ou non, dont l’aboutissement peut être, dans les cas extrêmes, la mort elle-même.

La frontière participe alors pleinement de la dramatisation de l’image, elle porte en elle le désir de son franchissement, soit de la transgression. Soit l’abandon, c’est ce que l’on croirait plutôt ici, à la résignation de ne plus rien attendre de quelque lumière… La mort, alors serait déjà à l’œuvre.

Et d’ailleurs, le reflet du visage n’est pas « sur » mais « derrière la vitre, comme celui de qui en est déjà dépossédé… Reflet qui est déjà visage de l’absence – et n’appartient plus à personne.

                                                                                              MICHEL DIAZ

Ici – Pierre Dhainaut

Pierre Dhainaut  Ici

ICI, Pierre Dhainaut, éditions Arfuyen, 2021

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans le numéro 15 de Concerto pour marées et silence, revue.

         Ici. Et « maintenant », serions-nous tentés d’ajouter, comme l’on comble un blanc de la parole. Ici, le lieu où l’on se trouve et d’où l’on parle, celui aussi où le poème se fait souffle et voix. Et le moment où il s’écrit, dans la coïncidence entre l’espace vierge de la page et la poussée des mots qui conduisent le geste d’écrire.

         Ici, ce territoire où prend naissance le poème, mais aussi bien celui (le poète en sait quelque chose) de la présence au monde d’où l’on peut, à chaque moment disparaître, où l’on peut à jamais se taire et à tout jamais s’absenter. Et cet espace étroit où le présent s’abîme, fil insaisissable du temps, terrain toujours plus meuble, cet instant d’équilibre fragile où la vie s’abolit dans la vie et dans l’impitoyable succession de ses infimes morts. L’expérience de l’hôpital et de la maladie ne peuvent que rendre le poète plus sensible encore au sentiment de notre finitude : « Parole », « parole », au fond des corridors / le mot se tarira et avec lui / nous ignorons quoi, nous nous croyons seuls / quand nous n’avons peur que pour nous.

         Lieux du sursis de l’existence et de l’ultime responsabilité de la parole. Lieux de la peine et de l’angoisse que ces couloirs interminables, ces portes innombrables que d’autres seuls peuvent ouvrir, cette organisation labyrinthique d’un espace dont nous échappent les fonctions, et dont nous pensons d’abord ne jamais plus sortir : Tu n’en sortiras pas, n’essaie pas de fuir, / ta place est ici. Tu n’as rien vu encore, / tu n’as fait que passer trop vite. Regarde, / affranchis le regard, ces portes sont innombrables, d’ascenseurs et de salles…

         Aussi pouvons-nous lire encore le sous-titre, « Urgences », celui du premier groupe des poèmes de ce recueil (expérience d’un lieu où l’intervention médicale immédiate décidera de la vie même du patient), sous la forme du singulier qui traduirait l’urgence et la nécessité à se tenir « ici », face à l’instant qui vient, / qui se dérobe à chaque instant, face à ce monde enfin qu’il faut nommer d’ici.

         Cette attitude, face au lieu et au temps résume à elle seule toute l’entreprise poétique de Pierre Dhainaut, faite de courage, d’humilité, de volonté de résister, en dépit des épreuves et du silence qui toujours le guette. Affronter la réalité, aussi éprouvante fût-elle, ne pas la fuir ; ni en se dérobant aux examens de la lucidité, ni en se réfugiant dans l’illusion des mots et aux pièges de leurs chimères, cette écriture que nous trahissons en usant de ces procédés qui l’éludent, de ces effets qui ne servent qu’à nous rassurer. Mais faire face à la réalité, et au plus près de ce que nous en percevons, au plus vif et au plus frémissant, comme haleine / reprenant haleine / sur les vitres / qui ont moins froid, et pareil pour la bouche, muette, quels souffles / en extraire afin qu’ils deviennent / vocables, appels de phrases ?

         Etre là, malgré tout, car la conscience aiguë de vivre et celle du réel que donne l’écriture portent en elles-mêmes les formes du salut ; S’ils tiennent / debout, ces murs / c’est grâce / aux herbes folles. Puisque aussi bien, écrit Pierre Dhainaut, c’est la parole / qui offre à la neige / la lumière / d’un jour de plus. Puisque encore, ajoute-il, le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu’un instant : cet instant est souverain.

         En cela, l’entreprise poétique de l’auteur se superpose et se confond avec son entreprise de vie : Aller, empêcher le désir de s’atténuer, l’attiser, réinventer l’origine sans trêve, l’écriture et la vie le réclament. Mais la leçon centrale de ce livre, écrit Marc Wetzel « est plutôt celle-ci : les mots, eux, n’ont pas d’ici ni d’ailleurs. Ils vivent là où (et quand) leur sens « respire » (p. 46). Ils  ont leurs habitudes dans un cerveau qui aura beaucoup et longtemps œuvré. D’eux-mêmes, « ils écartent nos lèvres » (p. 19). Le poète a suffisamment bien éduqué les mots pour que leur maturité se passe de la tutelle de son métier. » * C’est à ce prix, mais fruit d’un long apprentissage de son art, que le poète est encore capable de s’étonner ; Etre capable de s’étonner et, sans comprendre pourquoi, de l’admettre, telle est la vertu principale de ceux qui écrivent des poèmes. Et il ajoute, un peu plus loin ; Ecrire déséduque, écrire délivre, quand seul nous attire l’inconnu. […] les poèmes nous font entendre les mots comme si nous les découvrions et à la fois nous en saisissons la nécessité, nous n’en gouvernons pas la suite.

         En effet, chez Pierre Dhainaut, comme chez tout authentique poète, ainsi que je l’écrivais à propos de Gille Lades, il n’est qu’un chemin, celui du mot germé dans la fournaise du poème. Un germe étrange qui le sauve. Car sa poésie est expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce qui se tient devant et qui la tire toujours plus avant. Elle est, pour ce qui le concerne, une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe. Instant qui est également ce qui, comme l’aube est déchirure qui renouvelle, prise et déprise. Instant de grâce qui cherche à s’emparer du vif, dont il faut conserver la trace de l’imprévisible surgissement, puisqu’il s’agit d’abord de défricher un peu d’espace et de temps pour qu’y lève le chant : Sonorités / qui se fécondent / que si l’on tient compte / des intervalles. Que lève D’une lettre à l’autre / ce battement d’ailes / comme un tracé / d’électrocardiogramme. Qu’il faut aussi Ouvrir / les poings, la porte / l’espace / ouvrir la nuit.

         Pour Pierre Dhainaut, et ce recueil, une fois encore nous le démontre, le travail d’écriture est travail d’une force qui vient d’ailleurs, d’avant le poème et que le poème ne parviendra pas à limiter. Cette force, attentive à la beauté du monde et à la présence des êtres, est ce qui le sauve des lieux que nous qualifiions plus haut de lieux de peine et d’angoisse. Nous sauve aussi, qui le lisons. Parce que la musique que nous offre la voix du poète n’est pas différente du bruissement des vents sous une porte ou parmi les roseaux, du roulement des lames, les cris de détresse en font partie, et les confidences de l’amour au creux d’une épaule. Voix qui n’est destinée qu’à poser sur nos lèvres un souffle s’irriguant de lui-même.

         Un souffle qui nous ouvre les portes de l’énigmatique réalité en ne prenant appui que sur les simples mots qui cherchent à la désigner, murmure, alouette, anémone, aulnes, peupliers, platanes, car « ce qui est écrit, nous dit Isabelle Lévesque, déborde de ce qui est dit : le poème détient ce pouvoir dont il n’abuse pas. La leçon n’est pas attendue, elle touche la surprise du regard qui s’attarde autrement sur un nom » **.

         Aussi n’attendons pas de Pierre Dhainaut qu’il nous délivre, dans ses poèmes, quelque secret qu’il sait ne pas pouvoir être dévoilé puisque, écrit-il, Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. Ses interrogations, anxieuses quelquefois, ne sont là que pour maintenir nos regards sous ce pouvoir d’étonnement que seuls les mots de la poésie peuvent maintenir en éveil. Et c’est pourquoi il nous prévient : N’attendons de réponse qu’après avoir oublié la question. Car la réponse du poème est absence de toute réponse, et vaine la recherche de quelque « inconnu » que les mots pourraient débusquer. L’inconnu, nous dit le poète,  ne se trouve pas loin d’ici, hors d’ici, il n’a aucun besoin de mots qui ne figurent pas dans les répertoires. Il lui suffit, écrit-il encore, que vibre le nom « branche », je l’écoute, je vois une branche, bientôt je verrai un visage.

Michel Diaz, 28/06/2021

* Marc Wetzel, Poezibao, 15 mars 2012

** Isabelle Lévesque, Terres de femmes, n° 198, mai 2021

Ouvrière durée -Gilles Lades

Ouvrière durée, Gilles Lades – éditions Le Silence qui roule (2021)

Lecture par Michel Diaz, in ce blog (mai 2021) et in Terres de femmes , mai 2022

         Ce récent opus de Gilles Lades, Ouvrière durée, est composée de cinq sections :I. Du profond de soi ; II. Une brassée de chemins ; III. Reflets de ciel et d’eau ; IV. Des mots dans les mains ; V. Personnes. Et sans doute y voit-on déjà quel mouvement l’anime.

         J’emploie le terme « composé » au sens musical de ce terme, car cet ouvrage (qui n’est pas un simple recueil de textes mais un livre pensé et conçu comme un tout rigoureusement charpenté), nous offre l’exigence d’une partition musicale : exposé d’un thème initial qui sera décliné en multiples variations, repris, développé selon des tonalités différentes, variations aussi de rythmes ou d’harmonies, variations encore de tempos et de couleurs de voix que soulignent la disposition typographique des vers et l’ordonnancement des strophes…

         Le recueil, qui s’ouvre donc par Du profond de soi, titre on ne peut plus évocateur, commence par un poème qui nous donne d’emblée le premier thème du recueil : L’âge / en ce jour / crispe le cœur // que reste-t-il / chez les morts et les vivants / de tes refus de tes sarcasmes de ta fuite / de ton élan fermé ? Question introductive en forme de bilan de ce qu’a laissé une vie qui marche désormais sur la pente plus raide des jours, ces jours-là / frappés d’inutile, et s’avance à voix grave comme sonneraient les premières mesures d’un De profundis, ou comme sonneraient aussi les mots d’un Memento mori, portés en des vers courts par un sourd, sombre et lent largo qui ne peut que nous poindre le cœur.

         Et comment en serait-il autrement, à l’heure de cet âge humain devant lequel l’Abîme se promet, puisque le poème qui suit ne peut que constater : A l’aube / une peur s’empare du sang / le dernier rêve s’enfuit / comme l’oiseau de la ruine noire, que l’angoisse continue de vriller son cristal de glace / de percer les volets / d’entrouvrir la mémoire / sur la lumière opaque.

         Question frappée du sentiment de la précarité existentielle, que le poète ne pourra que retourner dans tous les sens, partagé entre crainte, impuissance et détresse devant l’inéluctable qui s’annonce et dresse son mur d’ombre. Heure incertaine, comme l’on dit de celle « d’entre chien et loup », révolte vaine où sombre toute certitude : tu ne sais plus ce qui se décide / du chêne qui va mourir ou de celui qui, vert, triomphe / alors que les sonnailles sont toute la vie / et qu’un cri d’homme hésite entre appel et colère. Indécision d’autant plus grande qu’aujourd’hui / la pendule seule / inépuisée / guide ton souffle et ton pas.

         Ces mots sont ceux que dictent l’expérience de la perte, l’assèchement de l’être, la tentation de l’abandon peut-être, ceux de la douleur abrasive et désespérante du temps, Pourtant, lit-on aussi, dans les mêmes pages, comme les contredisant aussitôt : Le corps refuse / l’abandon / au temps profond / comme la mer sans vagues / mais animée d’une vie de pâte à pain / d’un souffle sûr d’élargir son aire /aux limites mêmes de sa force. Ainsi se traduit, en une inversion positive, le passage de la perte à un flux intérieur que le poète, loin d’y renoncer, travaille à restaurer puisque, écrit-il encore, bien sûr les vergers / sont assiégés de friches rancunières / bien sûr le jardin est au fond d’escaliers / tranchants comme des lames // mais ta parole / un jour a valu d’être dite / et tu veux qu’elle reste vive / comme un vin avide d’air et de lumière.

         Dès les premiers poèmes du recueil apparaissent donc les éléments du deuxième thème qui seront développés dans la section suivante, Une brassée de chemins. Ces chemins, ce sont ceux qui s’ouvraient, intracés encore et obscurs, sous les pas de celui qui, jeune homme, cherchait à survivre dans le printemps désert, souvenir d’un lointain lui-même à qui s’adresse le poète : un poème parfois /bouge en toi comme un arbre / pantelant d’orages. Souvenir de cet âge où, à la fourche des chemins, s’ouvraient tous les possibles et où la vie s’offrait comme l’unique risque à prendre : Jeune j’étais / à la pointe de la course et du cri // prêt à sombrer dans la ravine / à la moindre mégarde // je suivais les pistes les plus âpres / ignorant si le terme était le but / ou quelque borne aléatoire. Nulle nostalgie cependant, chez l’auteur, ni regret des chemins qu’il n’aura pas su ni voulu emprunter, car si je n’avais qu’un chemin / le sang de la hâte // ce temps-là reste vrai / comme un interminable printemps.

         Ces pages posent là, non souvenirs revisités, mais éléments d’une géographie qui ont nourri la rêverie de ses errances, balisé ses chemins de vie, tout ce qui a entretenu autant son rapport au monde et aux choses que contribué à créer son espace intérieur : arbres nus et lointains horizons, murets de vieilles pierres qui servent à parquer les bêtes, bois, clairières, villages, hautes herbes sèches, créneaux de roche et de feuillage… Tous ces fragments de paysage, ces recoins d’enfance, comme ces gestes qui reviennent, dans ces textes, témoigner de cette traversée nocturne des années qu’est la si lente quête de soi-même, de ce travail de terrassier et de carrier qu’est l’écriture poétique quand elle cherche à déboucher à l’air libre.

         Certes, puisque comme toujours, plus que jamais, la mort menace, que la vie désormais n’est plus que ce trop peu, devant, que lui accorderont encore les années, tu devras maintenant, écrit Gilles Lades, chercher ton chemin / à la lumière de lampes frêles // tâtonner vers le son de l’âme / en attendant que le bleu d’avril se reforme, Mais bien que la lumière s’apprête à nous quitter, il faut pourtant encore, et sans relâche, travailler à faire histoire avec l’esprit du lieu / et se nouer à l’ouvrage insatiable des heures. Poursuivre, sans relâche, pour demeurer vivant, la tâche de célébration des beautés de la nature et du monde. Poursuivre, jusqu’en ses extrêmes limites et ressources du corps et de l’esprit, ce qui fonde la justification de cette « ouvrière durée ». Conserver, jusqu’au bout, ce regard de ferveur première comme ressource d’espérance qui permet si le malheur / pose un pied large devant toi de regarder vers la fenêtre, d’ouvrir toutes les fenêtres / dans le profond et le lointain, et d’imaginer un instant / les poignées du blé céleste / crissant de sauvegarde aux angles de la nuit.

         C’est dans la troisième section du recueil, Reflets de ciel et d’eau, située au centre exact de l’ouvrage, comme en un cœur battant où s’apaisent les dissonances, que le poète opère la synthèse des deux premiers thèmes dont nous avons parlé. Ni abandon à la douleur de la séparation ni résignation amère à la perte, mais démarche d’acceptation sereine (que l’on devine lentement conquise sur soi-même), qui tâche d’épouser toujours le simple bonheur d’exister. Ou se tourne vers quelque ineffable consolation dont le nom se dérobe à la langue de la raison et ne prend tout son sens que dans nos intimes prières: là-haut dans les croisées la solution suprême / la lumière presque oubliée / jusqu’à soi venue / méritée sans savoir / comme un battant de cachot / poussé sur la totale liberté.

Le titre de cette section, évocateur en son image de la musique de Debussy et de sa poétique, nous laisse deviner sans peine dans quel creuset lyrique se mêleront, s’y confondant, les accents de la pure mélancolie (celle, sombre sans doute mais active, de la rêverie où puise l’inspiration créatrice, au plus près de la vérité profonde de l’être, de ses tourments, et de ses mystères enfouis), et l’émerveillement devant les manifestations de la beauté du monde, fussent-elles les plus humbles, comme celle de cet arbuste aux fleurs rouges / (qui) te sidère d’extase. Comme celle de ce rouge-gorge dont l’art est de surgir des buissons de brume / et de vibrer de vie.

         Lisant aussi ces vers, tu crains que le couchant / ne renonce à l’aurore / pour s’être couché dans la nuit, on ne peut que reprendre les mots de Gérard Paris, écrits à propos d’un autre texte (Témoins de fortune) mais qui épousent au plus juste notre réflexion : « Entre vie et mort, l’homme dissident, portant la marque d’une écorchure n’a pour seuls viatiques que le frémissement de tout et le souffle donné, et se trouve face à un dilemme : l’exil ou la présence. De l’attente à la splendeur, du tranchant de lumière au glissement de l’ombre tout s’unit dans l’absence et se défait dans les bleus replis de l’inconnu. » A quoi Gilles Lades semble répondre ici : pourquoi dire encore je / alors qu’il s’agit d’aller le long d’arbres / et d’atteindre un toit sombre / à mi-chemin de l’adieu.

         Annoncé par quelques réflexions semées ici et là dans les précédentes parties, le troisième thème de ce recueil, celui de l’écriture poétique, occupe la section intitulée Des mots dans les mains. Et s’y pose d’emblée la question du poème, ce qui se passe dans le for intérieur du poète, de la nécessité de ce qui cherche à advenir, avant même que son chant ne prenne forme, dans ce blanc vierge de l’attente, et ce blanc néant du silence qui toujours inquiète la voix qui a su trouver les mots pour l’écrire :Poème pressenti / par l’émotion à goût de fer / un soir si plein de tous les morts enfin réconciliés // (…) si souvent tu t’es cru déserté de parole / de la sonorité tout à part soi / que tu tressailles à la nouveauté / un instant vierge de mots.

         Mais chez Gilles Lades, comme chez tout authentique poète, il n’est qu’un chemin / celui du mot / germé comme un safran d’un été de fournaise. Un germe étrange qui nous sauve. Et il écrit encore, à propos des paroles qui donnent chair à ce qui dérobe encore à la pleine conscience : leur chant se risque / comme un pas / enivré d’une ronde. Car la poésie de Gilles Lades, depuis l’âge premier / où chaque lettre éveillait une phrase / dont on ne voyait pas la raison, est aussi poésie dans laquelle le poème, fagot de hâte, est expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce que se tient devant et qui la tire toujours plus avant. C’est là aussi, pour ce qui le concerne, une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe. Instant qui est également ce qui, comme l’aube est déchirure qui renouvelle, prise et déprise. Instant de grâce, qui cherche à s’emparer du vif / ailes battantes sauvagine, dont il faut conserver intacte la trace de l’imprévu surgissement, mais qui ne saurait s’épargner le lent travail de mise en forme du poème, puisqu’il s’agit d’abord de défricher un peu d’espace et de temps / pour qu’y lève le chant. Alors, le poème attendra / que l’œil vienne vingt fois ranimer les ratures / les maintienne en constante lumière.

         Pour Gille Lades, le travail d’écriture est travail d’une force qui vient d’ailleurs, d’avant le poème et que le poème ne parviendra pas à limiter. Cette force, attentive à la beauté du monde et à la présence des êtres, est ce qui le sauve des tourments que l’on sent constamment à l’œuvre en arrière-fond de ses textes, comme ceux qui ouvraient ce recueil, ces ombres qui ne peuvent que peser sur nos nuques humaines, puisque marcher attendre voir / se chevauchent sans but // et qu’être se perd parmi le dérisoire.

         Le recueil s’achève sur la si émouvante section intitulée Personnes. Employé au pluriel, le mot désigne ceux, ces quelques-uns, que croise encore le poète dans les rues ou sur la place des villages, et ceux, absents, chers disparus dont le souvenir, à demi-effacé, du visage et du timbre usé de la voix (ou le silence de leur bouche close), viennent hanter ces pages, ombres furtives comme sont les fantômes sur les photos qui raniment des braises de mémoire : Photos / condamnées aux tiroirs // photos d’où monte un sourire / qui devient nôtre.

         Mais nous citions plus haut ces vers dans lesquels le poète s’interrogeait sur la nécessité de dire encore « je ». Et c’est alors le pronom indéfini « personne » qui transparaît dans le mot-titre puisque privés, au long des ans, de ceux que nous avons aimés, le monde se dépeuple, que l’heure est froide comme pierre, même si la pluie donne / un reste de soleil. Le « tu » vocatif, le double du poète, si souvent invoqué dans ces pages, a laissé place au « il », mais suffisamment tenu à distance pour n’être plus que l’homme, figure dirait-on dissoute du poète qui ne semble plus qu’aspirer à se fondre dans cet anonymat : l’homme assis ne sait plus / quelle piste l’appelle / quels arbres / le consoleront d’abeilles. Et même encore si l’ancien temps résiste / comme un pont bombardé, même s’il continue, ayant presque tout épuisé des chemins d’attente et de désir, d’aimer le poids du jour / et sa couleur jamais la même, et même si ses mots pourtant vivent toujours / à la manière des moineaux / venus en foule à la fenêtre, « l’homme » semble accepter de quitter la scène des jours, comme l’on marche à reculons, sans savoir si sa maison conservera la lumière / qu’il a fermée derrière lui,.

         S’effacer lentement de la scène du monde, ayant fait de douleur et joie ses complices, alors que le souffle errant de la forêt se pose sur la peau, que l’on croit encore pouvoir se nourrir d’éternel / à la moindre douceur de ciel, est-ce cela que l’on désigne par le mot par ailleurs si mal employé de « sagesse » ?

         Mais laissons Gilles Lades répondre lui-même, avec ses propres mots : « Aujourd’hui, l’Ouvrière durée est un temps de patience qui ne veut pas se devancer, qui accepte et reçoit le poème comme le cadeau d’un jour de plus, qui nous bâtit autant que nous l’inventons. Le passé revient, tamisé de sagesse, le visage (le sien propre et tous les autres) n’en finit pas de s’approcher et la voix, la juste voix, est plus que jamais traquée, au secret des pas, au hasard des haltes. Alors que défile la splendeur du monde, sublime routine, indéfinie redécouverte. »

Michel Diaz, 25/06/2021