Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

A propos de la peinture d’Olivia Rolde

Debout, présents et vivants

A propos de la peinture d’Olivia Rolde

D’où nous vient cette impression qu’en regardant les peintures d’Olivia Rolde nous sommes constamment dans une double perspective de notre regard subjectif ? C’est-à-dire à la fois dans la dimension onirique dans laquelle ordinairement s’égarent nos repères, et dans celle d’un « réel pur » qui serait toujours sous nos yeux, mais qu’ici nous découvririons, ou aurions plutôt le curieux sentiment de re-découvrir ? J’emploie ce verbe « découvrir » dans le sens où l’on dit que l’on retire un linge pour rendre à la vision ce qu’il dissimulait, cela qui était là et que nous ne savions, ou ne pouvions plus voir.

Cette peinture qui s’affirme d’évidence comme « non figurative », ne cesse pourtant de représenter. Non des formes et figures identifiables inscrites dans le répertoire de ce qu’il nous est loisible de nommer, mais des figures et des formes à travers lesquelles nous pouvons reconnaître des signes qui nous rendent un peu plus lisibles la première matière dont sont tissées nos relations avec l’énigme que nous sommes à nous-mêmes sur l’indéchiffrable scène du monde, ce permanent spectacle d’apparences que la réalité sensible nous donne à regarder, à pénétrer, à investir, à traverser, à interroger sans relâche, nous incitant à défier le vide de l’Abîme et à tenir la dragée haute à tout son incompréhensible.

Nous sommes ainsi confrontés  à « l’étrangeté familière » d’une réalité qui nous ouvre les portes d’un monde dont nous n’entrevoyions que l’obscur horizon. Dans sa peinture, Olivia Rolde travaille à nous montrer notre possible de regards, tout autant intérieurs que physiques, sur un monde dont nous ne connaissons jamais que cet espace de « vision » et d’expérience, cette embrasure étroite de nos sens où nous nous contentons de vivre. Sa peinture semble nous dire: « La Terre sera entièrement vôtre, ses signes tous pareils, sans privilège pour aucun sur un autre, en valeur ou en importance, ni en rien. » Et elle semble dire aussi: « Je viens de la lumière et en suis la matière même, c’est pourquoi je n’ai pas de forme, ou je suis la totalité des formes qui se font laves éruptives, élans de flammes qui se dressent, danses de spectres qui s’enlacent et se heurtent, glougloutent et invectivent, couleurs et lignes qui se font terreau pour verdoyer, dévalent en abîme, tutoient le ciel et les nuages, et s’enfoncent dans des entre-eaux d’où nous reviennent en mémoire, en leurs figures archaïques, les tout premiers élancements d’une vie balbutiante. »

Où finit la distance et où s’abolit la frontière ?… Nous sommes là dans un espace de regard où le vide convoque le plein, où il vide la plénitude au profit d’autre chose qui est réinterprétation de notre présence à l’espace et au temps, nous renvoie à un alphabet de signes et de formes, de lignes et de glyphes, de manifestations pictographiques où se dit quelque chose des origines et de l’éternité des choses. Ces images content une histoire inaugurée par des racines qui ressemblent à des artères, déplient sous nos paupières une couche initiale apprêtée par le jour et où la nuit n’a pas dormi encore, nous ouvrent sous les pieds une terre repue de pluie et lourde de secrets, une opacité de silence où gronde quelque chose qui nous vient du plus lointain des temps. Ces images-là ne sécrètent pourtant aucune violence ni ne crachent aucune inquiétude, ne recèlent non plus nulle angoisse qu’un dieu surgisse de ces profondeurs, mais dégagent une énergie affûtée à l’angle de l’imprévisible, et s’offrent à la volonté vitale du surgissement dans des migrations de fissures où circulent des graines d’orages, des songes d’incendie, des frémissements telluriques. Elles sont à l’imaginaire l’image de sa turbulence, comme le corps est celle du mystère. Un espace interrogatif dans un espace de désir, l’un et l’autre anonymes et lui-même sans nom, mais un lieu pacifié et germinatif où se réinvente un regard sans contrainte, et où vibre une voix sans parole qui élève un début de genèse, nous introduit à l’intérieur d’un théâtre sans bornes ou nous conduit aux marges d’une terre sans limites.

Peindre. Construire. Et construire en peignant. C’est bien cela qu’Olivia Rolde fait. Construire, si cela peut être à la fois inventer son espace propre et donner soins aux éboulis du monde, surprendre son agitation et la suspendre au bout de ses pinceaux, faire pause dans le cours imperturbable des choses et se mettre en suspens.

Puisqu’il faut accepter le gouffre pour pouvoir habiter l’Abîme de l’existence humaine, il faut entrebâiller les ouvertures, pratiquer l’écart, s’infiltrer dans les interstices laissés apparents derrière « les lunettes d’approche », et j’emprunte ces mots au titre d’une toile de Magritte. Il nous faut faire reculer sans cesse les étendues toujours plus grandes du désert. Et s’insurger, peut-être, s’il est encore possible de le faire, avec ce peu qui reste « contre ». Contre l’avancée toujours plus prospère de ce qui muselle, et aller voir, avec un œil qui écoute, ce qui murmure encore sous les pierres et fore sa persévérance sous l’écorce des arbres. Rester en éveil « contre les toutes les réquisitions du monde », ainsi que l’écrit le poète Alain Freixe. Solliciter l’œil au-delà de l’œil. Aller fureter derrière ce que cache la vue. Et tenter, par les subterfuges de l’art, d’approcher cet insaisissable que l’artiste se doit de travailler au corps, d’en cerner la substance. Il y a, sous la terre, le cycle des transmutations profondes et, au-dessus, le ciel, ses mouvances liquides, l’eau des ruisseaux et des étangs avec, inaccessibles mais toujours présentes, les montagnes, leurs promesses de solitude et de silence.

C’est ainsi, sans contradiction entre « construire » et  « fureter » au-delà de la vue, qu’Olivia Rolde fouille, le creuse, et interroge cet espace de vestiges, ses couleurs et ses formes: dans l’utilisation d’une palette au large spectre, balayée des inattendus de frémissements chromatiques et de mouvements d’air vibrant, dans une perspective présentant, en même temps, ou d’une toile l’autre, des élévations improbables d’architecture aux transparences de vitraux et, comme dans des strates archéologiques vues en coupe, limitées par un trait d’horizon, des gisements d’oracles en sommeil et des filons de nuit, des remuements d’entrailles souterraines où s’épaissit le temps, cheminement de forces en grumeaux de matière, sèves obscures, filons de sang, couvées de braises, flux combiné de sperme et de lumière ou, projetés à ras de ciel, envols d’énigmatiques signes dont on ne saurait dire s’ils sont pures traces plastiques ou poétique représentation du règne des vivants, un salut à l’ivresse des ailes, au triomphe de l’ascension et de la verticalité. Variations de formes et figures empruntées aux images du monde en leurs déclinaisons et combinaisons infinies, avancées vers ce qui est là, qu’on ne sait pas encore, qu’on ne soupçonnait pas, ce qui s’ouvre et file devant, à travers des trouées d’inconnu, gestes confiés, plus loin que la pensée, à ce qui précède les yeux, qui explorent les rêves et les rêveries du faire, ce qui fait oeuvre, comme une méditation en acte.

C’est ainsi qu’Olivia Rolde peint. En construisant précairement ses espaces précaires d’apaisement. Où nous sommes conviés à entrer librement, avec nos propres rêves et nos propres ressources de méditation. Autant le dire encore ainsi: dans le travail d’Olivia Rolde, les objets de la peinture disent qu’ils ont à voir avec ce que nous habitons et ce qui nous habite, parce que les moyens qu’elle met en oeuvre sont ceux que l’on devine du travail foisonnant d’une vie utérine qui échappe à notre regard, qu’ils sont passés entre les mains d’un « je » qui nous rend l’image du monde en construisant le sien, et qu’ils sont les vecteurs de la transmission, celle-là qui nous doit nourrir, en son devoir de filiation, et faire protection contre la nuit qui nous menace. Etre résolument du côté de la vie.

Son oeuvre donne ainsi réponse à une question toute simple: comment (re)construire une unité à partir d’éléments dont l’arbitraire juxtaposition semble tenir d’abord de l’improvisation et des ressources inventives de l’imaginaire ? Comment produire un espace plastique acceptable et faire de sa cohérence le symbole crédible de notre présence au monde ? C’est-à-dire la production d’une forme d’art qui dise que nous sommes toujours là, debout, présents et vivants malgré tout.

Michel Diaz, 15/03/2018

A propos des peintures de Patrice Delory

PATRICE DELORY

En territoires de l’incertitude

La peinture de Patrice Delory est de celles qui nous interpellent. En elle, et dans ce qui est montré ici, rien de sage ni de complaisant, nulle concession aux regards de ceux qui la découvrent, mais plutôt quelque chose qui les bouscule.

Faisons d’emblée un sort aux influences que, peut-être (légitimement), on ne manquera  pas d’évoquer. Nourrie de l’héritage du passé (des portraits du Fayoum à la peinture byzantine ou à celle du Gréco) et de celui de nos proches contemporains (Fr. Bacon, A. Saura), elle charrie en elle nombre de ces références qui font de toute oeuvre un objet enraciné dans une histoire et, d’abord, dans celle de l’artiste, un objet dont il est la trace, la plupart du temps inconsciente, comme tracé sismique de son propre parcours.

Car les supports, toile ou papier, espaces destinés à porter traces, signes, symboles et images, ne sont jamais, même nus de tout signe, des espaces vierges sous la main de l’artiste qui, jamais, pour cela, ne peut les aborder sans crainte. Ceux-là mêmes qui prétendent que ces espaces blancs sont vides, sont ceux qui tremblent le plus de l’énigme qu’ils leur posent. Patrice Delory le sait bien pour sa part: alors qu’il n’y a pas encore inscrit la moindre marque, qu’il ne les a pas encore touchés, pas même effleurés, ils sont déjà chargés de toutes les traces possibles qu’ils appellent, de tous les rêves, de toutes les images, de tous les mots qu’ils ont déjà portés, de tout le travail qui les a façonnés, de tout le temps qui a permis de les produire, de les former, de les diffuser, de les conserver. Si blanches qu’elles soient, la feuille ou la toile ne sont jamais vierges; elles sont chargées de temps, de travail, de rumeur, et de vie. Comme elles sont chargées aussi des peines et peurs de l’enfance, des questionnements douloureux, des boiteries de l’âme, des difficultés à être. Comme elles sont chargées encore de l’énergie vitale qui conduit la main à explorer, comme à l’aveugle, ses territoires d’inconnu, en bordure d’abîme.

Sa série consacrée aux visages est l’illustration de la réflexion qui précède. Ces « portraits », aux limites de l’abstraction, composés à coups de pinceaux jetés sur la surface du papier, témoignent d’un acte créateur qui ne peut s’accomplir que dans un corps à corps brutal et impatient avec ce qui demande à être figuré, à remonter à la surface et révélé, dans un état d’ivresse créatrice (peut-être proche de la transe dionysiaque) ou comme une poussée de forces archaïques, une lutte physique avec l’ange de l’inconnu et de l’imprévisible, mais une violence contenue qui ne cède jamais à la tentation de « l’effet ». Ce sont amas de lignes, ramas de signes, entrelacs des traits de couleurs et giclées de matière, accidents des coulures, où l’émergence d’un visage semble presque le fruit du hasard, comme on gratte la terre et découvre une empreinte enfouie, ou comme on débroussaille à coups de serpe pour s’ouvrir un chemin à travers les ronces vers ce que l’on espère d’air et de lumière. Traces inscrites dans la fulgurance.

Mais toute trace fait sens. Que nos yeux, face à ces portraits, refassent le chemin de la main et du bras ! Qu’ils suivent dans l’espace le mouvement qui perdure dans la trace qu’il a laissée ! Qu’ils recomposent la série des gestes qui projettent la couleur, comme séparés de toute intention préalable et de tout calcul, cette série de « catastrophes » qui ont conduit une situation ou une composition à être ce qu’elle est, où plus rien ne doit être ajouté ni ne peut être retiré ! Qu’ils décomposent l’objet qu’ils considèrent et reparcourent le chemin qu’a suivi chacun de ses éléments pour parvenir à s’intégrer dans l’ensemble, à lui donner sa cohérence en assurant sa cohésion !

Il y a dans toute trace picturale une part de jubilation nécessaire qui tient au plaisir et à l’intelligence des muscles et des nerfs, à la participation active du corps, à l’action du cœur et du souffle,  au pur plaisir de sentir intuitivement et de savoir, sans avoir à l’analyser, que fonctionne l’appareillage complexe qui relie le monde au support, feuille ou toile sur lesquelles s’accomplit la présence du peintre, au plus près de ce qui l’anime, au plus vrai de ce qu’elle peut révéler. Il est ainsi aisé de comprendre que quiconque ressentant ce qui, dans ces peintures, s’offre au danger du « faire créateur » et ce qu’il met en jeu, s’interrogera dès lors autrement, en les regardant, sur ce qu’elles contiennent de plus sensible et de plus artistiquement maîtrisé.

Il faut dire que le visage n’est pas un sujet comme un autre. Bien plus que la parole, le visage est le vecteur privilégié de notre relation à l’autre. Il est lieu du regard – espace par où l’autre donne à lire, comme nous lui donnons à lire, réciproquement, notre appartenance en humanité. Pourtant, dans ses peintures, Patrice Delory évacue le regard, privilégiant dans ses figures une tête plutôt qu’un visage, fouillis de lignes aux allures anthropomorphiques où se devine cependant une expression (étonnement, douleur, effroi, quiétude…) et une esquisse de regard qui nous permet d’imaginer ce qu’il contient. Cela suffit pour que, dans cette « défiguration », il apparaisse que, dans ces visages, ce qui émane de leur inquiétante étrangeté, dans leur énigmatique opacité, il n’est question que de nous-mêmes et de cet être polymorphe, ce mystère qu’à nous-mêmes nous sommes, ces territoires d’ombre où nous ne pouvons qu’avancer, toujours dans l’inconnu d’un questionnement sans réponse.

Cette impression est d’autant plus forte, me semble-t-il, qu’elle concerne des figures évidées de toute matière, et qui ne tiennent que par un réseau de lignes aériennes, une simple structure graphique, parfois réduite à presque rien, qui les assure d’une « transparence » que traverse le regard, mais qui ne l’arrête qu’un moment pour la conduire au-delà d’elle-même.

Au-delà du visible peut-être, en tout cas de ses apparences. Car dans la peinture de Patrice Delory, il nous faut aussi côtoyer des fantômes. Présences qui se tiennent là, à portée de regard et de main, mais cependant inaccessibles et dans une distance infranchissable. Présences qui, comme dans ses toiles, se sont frayé, se fraient un chemin d’ombre pour nous apparaître, et parfois nous regardent, auréolées de ce silence dans lequel se tiennent les morts. Nulle morbidité pourtant, ni ici ni ailleurs, mais plutôt la sérénité d’un théâtre où ces apparitions muettes, qui n’ont, à les approcher avec bienveillance, rien de menaçant ou d’inquiétant, ne sont que les personæ qui nous rappellent que la tragédie du vivre et du mourir se donne aussi à voir sous les pinceaux du peintre et dans son attention à nous rendre lisible ce qui, dans notre esprit, se soustrait à nos certitudes.

Michel Diaz, 15/02/18

De la responsabilité du chroniqueur et de celle de l’auteur(e)

« Les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » (René Char)

De temps à autre, je « chronique » des livres que j’ai aimés, ceux qui m’ont procuré un plaisir de lecture et ceux qui, à mes yeux (ce sont souvent les mêmes), valent la peine qu’on les décortique un peu et qu’on y aille voir « un peu plus loin ».

Il y a quelques semaines, je commettais une nouvelle note de lecture à propos d’un recueil poétique *. Voici ce que j’en écrivais:

« Le recueil d’A. Y., Des jours à tes côtés, petit livre de 37 pages, est composé de poèmes brefs, d’une dizaine de lignes au plus, à l’écriture sobre et fluide, presque minimaliste dans son dépouillement. Pas d’effets stylistiques ici, d’images ambiguës à interprétations variables, de métaphores funambules et de tournures réticentes à s’ouvrir à qui s’avance dans ces pages:

des crépuscules

des nuits

des jours et des nuits/

avec

sans

gorgés de sens/

des saisons

des aubes de neige

des midis au zénith

Jours, saisons, années, cycles des heures, ramassé fulgurant des repères chronologiques, ceux qui scandent nos existences, en sont la basse continue et la ligne obstinée. Nous voici, dès les premiers mots, confrontés au Temps et à l’exercice si difficile de la mémoire. Pas de la nôtre, mais celle de l’auteure, de ce qu’elle doit conserver, l’écume des jours et des ans, et de tout ce encore qu’elle ne peut délivrer au lecteur que dans le creux des mots et le blanc de la page, ce qui ne sera pas écrit et ne pourra pas l’être, mais le sera pourtant, dans la vibration du silence, comme se prolonge le bruit de l’écho bien après qu’il s’est tu:

tous les trente six du mois

cent ans de dimanches

côte à côte/

près

très proches/

contre à contre

au septième ciel

sur un petit nuage

Images claires de bonheur. De moments partagés, dans le plein de ce qu’offrent les jours et dans ce qui, parfois, s’écorche à leurs arêtes. Pudeur qui se contente d’évoquer l’amour sans d’abord prononcer le mot.

Et c’est bien cela, en effet, qui se dit, dans le ressac de la mémoire, la pulsation des jours, battements de la vie qui passe, et vers quoi il faut tendre l’oreille. Car on n’écoute jamais mieux, nous le savons, que ce qui se murmure, qui impose qu’on fasse silence, en soi et autour de soi, pour mieux le recevoir. Cette simplicité dans l’écriture n’est pas facilement donnée à qui essaierait d’en user. Il faut être une auteure sûre de ses moyens, pour parvenir ainsi à évider le texte de tout mot inutile, à le réduire à l’os de l’expression, tout en préservant, dans le même creuset poétique, gravité du propos et qualité de l’émotion.

Il faut dire aussi que l’enjeu de ce texte n’était pas mince: quelques pages pour y faire tenir une vie, regrets et joies mêlés, bonheurs et peines enlacés, blessures sitôt oubliées et plaisirs minuscules des jours, l’essentiel que l’on doit retenir quand on fait le bilan des années. Et que l’on doit restituer du bout des lèvres, comme l’on se parle à soi-même, en s’efforçant d’être au plus juste et au plus près de ce qui monte dans la voix, souvenirs comme en vrac, tout en ellipses temporelles, mais autant de points de couture posés là où il faut dans le tissu flottant de la mémoire:

on se donne des petites choses

des bouts de rien

du bout des doigts/

les étoiles émerveillent

Ces quelques mots, tout simples, comme posés du bout des lèvres, disent bien, en effet, l’émerveillement que l’on peut éprouver, quelquefois, de sa seule présence au monde et de ce bonheur ordinaire que nourrit la présence de l’être aimé. Ou qu’elle a nourri

Car, en effet, nous le saurons très vite, dès les pages suivantes, ce recueil est texte de deuil, hommage à une absence, déambulation dans la solitude obligée du poème dans la compagnie d’un fantôme. Cette nudité d’écriture peut toucher d’autant plus qu’elle est dense de présence humaine, qu’elle charrie une douleur paisible, d’une voix basse et retenue, comme un chuchotement de confidence qui nous saisit d’emblée au cœur. Douleur qui, au-delà de celle qui l’exprime, fait écho à ce qu’il y a en nous de plus intime et de plus partageable: le chagrin de la perte, le vide de l’absence, la nostalgie de la présence disparue, la vie qui continue pourtant et à laquelle il faut continuer à croire, à donner quelque sens.

Douleur « paisible », car la traverse une mémoire qui, comme la lumière le fait sur un prisme, décompose le spectre des sentiments et en révèle les couleurs, quelquefois les plus vives. Toutefois l’ombre gagne, comme dans cette page, la dernière, si chargée d’émotion contenue:

tu t’absentes

tu manques au monde/

au cyprès

au mimosas

à la voussure du ciel

aux bateaux en partance

aux étendues

au grain du vent

aux symphonies de Beethoven/

à mes yeux

orphelins « 

Tutoiement au-delà de l’absence, présent d’éternité, comme on continue parfois de parler à ces présences invisibles qui nous accompagnent dans nos jours et nos nuits. Ces pages ne pouvaient être écrites que sous la lumière de la mélancolie. Lumière qui peut être sombre, avare de clarté, complice de la mort, ou clarté douce, bienveillante et amie. Cette lumière-là est celle que fréquentent volontiers les poètes, un espace de mi-pénombre offert à la lucidité de leur questionnement, d’eux-mêmes et du monde. Lumière dans laquelle la douleur, tenue à sa juste distance, se fait territoire fertile où vient puiser ce qui persiste de l’amour, et où s’alimente la source de la création. De toute création peut-être.

Ce qui importe, dans la parole poétique, c’est la justesse de la voix, un timbre qui s’impose, une musique qui, en nous, fait son chemin, même après que l’on a refermé le livre. Ce qui nous accompagne, plus loin que la lecture et nous aide un peu plus à comprendre et à vivre. Comme ce qui nous revient, par exemple, des mots d’A. Y. ceux-là, entre autres, que l’on n’avait rien fait pour retenir,

et nous infatigables

épaule contre épaule. »

  *   *   *

Voilà donc ce que j’écrivais dans cette note de lecture à propos de ce livre.

Cependant, quelque peu contrariée par ce que j’en avais compris, l’auteure du recueil m’a vite fait savoir que « l’absent » était bien vivant et qu’il n’y avait dans son texte, m’écrivait-elle aussi, « nommé, seulement nommé, ce qui fait l’absence des choses, parfois celle de l’aimé, le temps qui passe, les menudailles de l’ordinaire », ajoutant que c’était là « une écriture de l’épure, dans la forme, dans la langue », et que « les séparations, les retours, les pertes, sont du côté de la vie. » Non, elle n’adhérait pas à ce que j’en avais écrit, son texte n’était que de « gaieté », seulement de « gaieté ». Je répondis que ma lecture ne contenait pas de grossier contresens, que ce que j’en avais compris ne pouvait qu’ajouter une autre dimension à son ouvrage, comme ce qui d’abord échappe à l’esprit de tous ceux qui écrivent, cette obscure part de sens que tout auteur met dans ses livres sans toujours en avoir conscience, mais qu’un regard critique s’offre à lui « révéler », Mais l’auteure déjà s’agaçait, elle ne pouvait pas accepter mon regard sur son livre, l’air se chargeait d’orage, l’éditrice était alertée, en très inconfortable position d’arbitre, prise entre deux auteurs qu’elle prend soin de publier, et il lui fallait au plus vite apaiser l’écrivaine.

Dans ce livre, il ne fallait donc voir que « gaieté » ?… Soit. Pourtant je n’y vois pas cette « gaieté » revendiquée, mais plutôt (confirmée par ma relecture), une sorte de lamento sur le bonheur passé. D’autre part, il me semble que l’interprétation d’un livre appartient à celui qui le lit et que l’auteur n’a pas à se mêler des impressions de son lecteur pour infléchir (encore moins lui imposer) son point de vue. L’auteur(e) qui publie s’expose consciemment au regard de ce même lecteur qui lira son ouvrage selon sa sensibilité, ses outils d’analyse, le poids de son vécu (avec ce qu’il pourra, ou devra, en tout cas justifier), et y posera son jugement en toute liberté.

Et à propos de celui-ci, quelle contradiction nous faudrait-il arbitrairement (et absurdement) entretenir entre bonheur présent et nostalgie de son bonheur passé, entre joie et mélancolie ? Ne peut-on pas rire à travers son chagrin et pleurer à l’évocation de bonheurs perdus dont notre cœur s’emballe encore ? Et cette évocation, se voulût-elle lumineuse, et douce, et apaisée, toute dédiée à la vie, n’est-ce pas aussi, en dépit de la volonté de l’auteure, celle de ce temps qui a été, ne sera plus, dont on peut s’enchanter encore et conserver le souvenir radieux, mais qui est pourtant ce que le cours des jours nous a définitivement ravi ? En écrivant ce qui précède, je repense à ces vers du poète Adonis:

Le pays dont nous étions/ le pays dont nous sommes encore/ ils ne sont que le même/ cet horizon blessé par des paupières timides/ et celui qui brûle nos cils…

hier j’ai eu faim de lui/ et j’ai dessiné en son nom/ un portrait, une auréole/ Je lui ai écrit une lettre pour lui rendre hommage/ Mais toute lettre écrite/ en souvenir de ce qui fut/ en hommage à ce qui en reste/ est toujours une lettre d’adieu/ à ce dont nous devrons prendre congé

Peut-on mieux dire que cela pour comprendre le sens de ma lecture ?

La richesse d’un texte tient à sa capacité de s’ouvrir à de multiples interprétations, fussent-elles contradictoires. Celui-ci le permet, et il est toujours bon qu’un livre suscite des confrontations d’idées.

Le rôle du chroniqueur, s’il fait bien et honnêtement son travail, est d’ouvrir un ouvrage à ses autres possibles lectures et d’en examiner les strates, non de s’en tenir au « mode d’emploi » proposé par l’auteur(e). Et s’il lui arrive le mettre le doigt sur des zones sensibles du texte, ce qu’en a refoulé son auteur(e), doit-il alors faire silence, mettre une pierre sur sa bouche et son papier à la corbeille ? Ne serait-ce pas plutôt à l’auteur(e) d’assumer ce qu’il ou elle a écrit (avec ses conséquences) et de travailler à résoudre le nœud de son problème ? Celui, ici, en l’occurrence, de ne pas accepter de son chroniqueur qu’il débusque, dans ces zones d’ombre, ce quelque chose de l’insoutenable qui s’y trouvait tapi et que l’auteure, pour le confort de son esprit, et s’aveuglant sur ce qu’elle a écrit, se refuse à envisager en faisant obstruction à un autre regard que le sien ? Sur un ouvrage qui, rappelons-le, menant sa propre vie, ne lui appartient plus ?

Car, enfin, si l’auteur d’un ouvrage se contente de l’évocation sentimentale et toute personnelle de ses bonheurs passés et de ses menues peines, c’est qu’il n’a rien à nous dire, il se raconte, mais ne nous touche pas. L’ambition de la poésie est plus vaste, elle est de tendre vers l’universel et, dans le cas de ce recueil, l’universel serait de nous proposer de nous confronter à notre propre mémoire et à ce qui, en nous, regarde du côté de la nuit. Ce livre-là le fait, pour peu que nous lui accordions notre confiance, et que l’auteure, de son côté, lui accorde la sienne. Ce que l’on écrit, souvent, nous trahit, du côté que l’on n’avait su voir, et l’écriture de la poésie c’est aussi, c’est d’abord et surtout, prendre le risque de ses mots, accepter de les mettre en danger, et soi-même avec eux.

Michel Diaz, 26/02/2018

* Je me contenterai des initiales du nom de l’auteure, omettrai aussi de signaler le nom de la maison d’édition, à seule fin de n’embarrasser ni l’éditrice, ni une écrivaine qui se refuse à jouer le libre jeu de la critique (une critique qui, au demeurant, ici, n’était pas avare de compliments à l’égard de son livre et se proposait de lui apporter quelque chose qui en densifiait le propos !).

 

 

Noir – Claire Desthomas-Demange

NOIR, Claire Desthomas-Demange, éd. Musimot (2017)

Chronique publiée dans L’Iresuthe N° 41 (janv. 2018)

Lecture par Michel Diaz

« Faire son deuil » dit-on couramment. Se défaire du froid du chagrin, comme ma mère se défait du froid de la pierre scellée.
« Faire le noir ». Le noir est, en langage dramaturgique, cet espace d’obscurité qui sépare deux actes, deux tableaux ou deux scènes, intervalle où le temps se suspend, ou se concentre et se dilate, où se joue quelque chose dans l’ombre. Faire le noir en soi, l’éprouver. S’y perdre et s’effacer. Disparaître à soi-même et au monde. Effacement ou dilution de l’être face aux grandes questions ou aux grandes angoisses – le sens, la fin promise à tout et à tous.
S’il n’est pas celui des peurs de l’enfance, celui où l’on soupçonne que nous guette quelque danger, celui aussi du froid de l’âme, le noir peut être celui de la nuit où l’on cherche à se réfugier, celui du fond secret de nos pensées, ou encore celui où, espère-t-on, se dissolvent chagrins et détresses. Pénombre rassurante comme celle, protectrice et tiède, des eaux premières, ou celle aussi hospitalière où se ravive une force intérieure et s’annoncent d’autres possibles (ce que l’ombre éclaire et que la lumière du jour obscurcit), dans l’attente que s’ouvre la porte de cette ombre amie:
elle cherche la nuit
croit qu’elle lui répond
bien plus que le jour
et que son peu de soi
pourra y exister
dans la sérénité.
C’est ainsi que commence le texte de Claire Desthomas-Demange, texte où le « elle », le « toi », et le « je » ou le « moi » s’accompagnent, quelquefois se confondent, semblent (et j’en ai fait le parti-pris de ma lecture) ne faire plus qu’un « nous », au-delà, ou plutôt en-deçà de ces pronoms trop personnels qui séparent et divisent. Ce petit livre, Noir, commence par ces mots qui évoquent le retrait de soi, en soi, ce repli dans le noir qui nous tente quand on veut panser sa douleur. Ces mots, son peu de soi, que l’on retrouve dès la strophe suivante, son peu de soi s’épuise, ne peuvent que me rappeler le texte de Michel Bourçon (éd. La tête à l’envers, 2016) intitulé Ce peu de soi, proses dans lesquelles le poète poursuit une longue méditation sur le simple fait d’être là, dans son corps et sa tête, conscience prisonnière d’elle-même, qui tourne entre les os du crâne, traversée de pensées obsédantes, traversée d’une voix qui ne cesse jamais de parler, et descend quelquefois dans la nuit des organes mais ne s’épuise que dans le sommeil, lieu d’un silence noir où s’abolit le monde, lit d’une anesthésiante paix. Ce peu de soi, que ce soit celui de l’auteure ou ce peu qui survit de l’esprit de sa mère, c’est un corps qui gravite dans l’imperceptible, qui pèse peu, fait peu de bruit, ne s’accommode que de son allègement. Pourtant ce corps a une voix, qui, lorsqu’elle s’habille en mots, affleure en même temps qu’elle épouse précisément le point de contact avec les choses, avec l’instant. Car il y a, dans ce tourment (perpétuel assurément pour quelques-uns), et cette hésitante consolation à la perte, l’espoir d’une communion sereine avec le monde qui émerge çà et là, mais s’avance d’abord comme une promesse à soi-même:
je deviendrai moi-même
j’accomplirai l’espoir
[…]
de cette nuit jailliront mes envies
amies de la sollicitude
sans que jamais mon cœur s’écorche.
Car il s’agit de se rejoindre et, dans le même mouvement, de rejoindre aussi l’autre, fût-il ou fût-elle disparu(e) et plus largement l’univers entier, dans une posture volontariste:
je peux écouter le silence
la gamme claire des instants
qui se joue dans la transparence
où peut renaître le souffle
[…]
et que je peux recommencer.
Car il s’agit bien, dans ce texte de Claire Desthomas-Demange, de « rejoindre » – soi et le monde – de dire ce qui est fendillé, brisé, de tenter une réparation, sans illusions naïves cependant et prétendument satisfaites, humaines donc, mais de composer avec la réalité de la mort et avec le mystère d’être là, de renaître:
une partie du ciel
se mire dans le lac
sans nulle ride bleue
[…]
le passé est léger
une mer tranquille
où je ne tangue plus.
Ne plus tanguer, c’est bien cet exercice difficile auquel nous condamne la vie, exercice jamais tout à fait accompli puisque
quand vient le crépuscule
je cherche d’un dernier regard
la lumière qui s’éteint
et je me sens mourir un peu.

« La poésie, déclare le poète Alain Freixe dans un entretien, a le devoir de nous redresser. » Et il entend par là que se dispensant de tout discours philosophique et intellectuel, ou de la précision du concept, elle se doit d’aller à l’essentiel de ce qui interroge notre relation au monde dans ce pur sentiment « d’être là » que Rousseau, regardant le ciel, écoutant le flot battre le flanc de sa barque livrée à la dérive, et s’abandonnant à l’oubli de soi, désignait par les si simples mots de « sentiment de l’existence ». C’est à ce sentiment que veut aussi nous rappeler Claire Desthomas-Demange dans Noir. Mais goûter
la nuit et le jour dans la transparence
tous deux au grand jour et
simplement vivre
sans que son cœur cogne
réclame que l’on fasse la démarche de se rassembler, cet effort de soi dans cet élan vers « l’autre » qui
murmure sa renaissance
dans la ouate du silence.
C’est ainsi que l’on « se redresse », retrempant sa raison de vivre dans ce qui, au-delà de la mort et dans sa pensée apaisée nous réaccorde à
cet écho d’étoiles
force du mystère
et au vent (qui) se lève sur la terre des jours. Pourtant ici, qui sourd des pages, une intranquillité se dit, transpire; pour autant, disais-je plus haut, nulle métaphysique ni intellectualisation, plutôt un pigment particulier sur le papier, qui affleure et donne cette coloration d’une grande douceur, comme celle de cette nuit radieuse (qui) porte sa présence. Car c’est aussi dans le sentiment de l’absence, l’épreuve de la perte et l’espace du deuil que l’amour se réarme contre la lumière sombre et la prière vide, et contre le silence des oiseaux et l’insoluble attente, pour peu que l’on reste attentif à l’aube aux pieds de brume et à
la furtive lumière
fugue fragile sur le champ de fleurs.

Ce pudique et émouvant hommage que Claire Desthomas-Demange rend à sa mère disparue est ce qui, dans ce texte, nourrit de sa sève ce si peu apprivoisable « sentiment de l’existence ». C’est ce que plus haut j’appelais « l’essentiel », et que seule la poésie au plus près de ce peu de soi, offert dans son dépouillement, jusqu’aux limites de sa nudité, est en mesure de traduire.

Michel Diaz, 13/01/18

Etre et avoir l’été – Charles Simond

ETRE ET AVOIR L’ÉTÉ – Charles Simond
Editions Musimot (2013)
Dans son très court recueil (à peine plus de cinquante pages composées de poèmes brefs à l’écriture lapidaire), Etre et avoir l’été, beau titre lourd de sens pour peu qu’on veuille bien s’y attarder, Charles Simond rend hommage au soleil triomphant et au bleu victorieux de l’été, au ciel saignant d’une lumière qui se noie dans cet inexorable monochrome, ciel insensé qui, quelquefois, suffoque, dépressif, entre deux agressions de gris, orages de saison dont la violence nous lave et nous rend à la pureté. Et en cela rien d’étonnant puisque Apollon, ce dieu de la Lumière, et identifié au soleil, est aussi dieu des purifications, autant celles du corps que celles de l’esprit.
Mais l’été, dans ce texte, c’est d’abord, impératif et maître de ses feux conjugués, midi l’exact (formule derrière laquelle on devine Paul Valéry), sa présence écrasante au zénith de ses feux, et ce poids vertical de lumière dont s’ossature sa géométrie solaire, celui d’un monde en équilibre qui tient ses deux plateaux, lumière et ombre, en égale faveur: les ombres accueillantes de l’été ne valant que par l’ardeur d’un feu dont le règne ignifie toute chose et l’épuise, comme ces arbres sont vaincus et exsangues ces pierres qui, sous le ciel, gisent comme des cadavres. Brûlure qui aveugle comme aveugle la certitude où se consume la raison et où s’égare tout repère. Et c’est encore, ici, le souffle de l’esprit apollinien plutôt que dionysiaque qui traverse ces pages où comme l’écrit Charles Simond,
        la quadrature du bleu

        m’encercle dans l’énigme.

Etre. L’auteur ne pose pas moins, en ces quelques mots qui précèdent, avec l’air de ne pas y toucher, que la question de notre relation au monde qui induit celle de l’être et de ce qui, sous les pleins feux du jour, implique de profonde remise en question. Ainsi, plus loin, quand il évoque le monde comme une équation à nœuds inconnus, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’écrivait Nietzsche à propos de ce que l’héritage de l’esprit apollinien lui inspirait: « Nous éprouvons une jouissance à comprendre directement les formes (…). Pourtant, même quand cette réalité de rêve atteint sa perfection, nous éprouvons le sentiment confus qu’elle est apparence. Telle est du moins mon expérience (…), comme le confirment maints témoignages et maintes déclarations de poètes. Un esprit philosophique a même le pressentiment que, sous la réalité où nous vivons, il en existe une autre, cachée, et que notre réalité aussi est une apparence.« 

Faut-il alors douter des apparences dont la lumière nue du jour forge et souligne l’illusion ? La réalité à laquelle nous nous référons, sans toujours voir au-delà d’elle, serait-elle mirage de l’esprit abusé par ce que la lumière semble nous assurer comme certitude des sens et de l’esprit ? Car nous savons bien, et Platon ou Pascal nous l’ont déjà dit, que d’une part les images sensibles sont mouvantes et donc rationnellement inconnaissables, et que d’autre part elles accrochent et séduisent la pensée en excitant les désirs à l’infini jusqu’à la frénésie violente. Ainsi, notre perception du réel, soumise d’abord à nos sens, et relayée par le travail de la raison et de notre imagination, produit-elle des images d’objets absents ou inexistants qui nous enchaînent à nos désirs sensibles chaotiques et contradictoires. Mais c’est encore de la lumière incendiaire d’été que naît l’ombre sous les noyers, elle-même refuge dont on peut douter qu’il soit vraiment propice à apaiser nos yeux, à nous aider à rétablir la vérité des choses puisque cette ombre, dit l’auteur, est elle aussi l’illusion noire où je m’engouffre.
Pourtant l’ombre, comme la nuit, n’est-elle pas aussi porteuse d’une bonne part de la vérité déguisée ordinairement sous le masque des apparences ? C’est ce que l’on devine, d’expérience aussi, puisque
        l’ombre
        comme une moisissure
        si sûre de sa nuit
        si sûre de la nuit assidue et complice
        ronge déjà le mur de lumière qui doute
        sous le soleil écarquillé.
Et le poète annonce, quelques pages plus loin, que
        dans la courbure du jour
        l’ombre marginale
        attend sa messe noire.

Avoir l’été. 
Mais la deuxième partie du titre de ce texte (sous la forme d’une apparente boutade) nous invite à une autre réflexion, et pas moins importante que la première. Ce qui est convoqué ici, c’est avant tout la nostalgie d’un paradis perdu, celui propre à l’enfance et à son insouciance, aux premiers émois du désir, ce qui ouvre à la perte d’un temps d’innocence dont on ne se remet jamais, ce regret douloureux de
        mon enfance morte
        en été
        entre les attentes de foin
        et les attentes de femme
        déjà
        de mes cousines pré-pubères
Perte où s’inscrit la marche vers la finitude, où le sentiment d’être au monde et en son éternité de lumière bascule vers la nuit, où le soleil en son zénith, dans un ciel sans miracles, devient le soleil sombre d’une abrupte mélancolie, et celui, plus noir, de la tragédie de vivre et de devoir mourir:
        ce lointain été
        calciné d’oubli
        braise de mémoire
        refusant cette mort
        (…)
        pour dire à hurle vent
        à hurle mots vivants
       l’été de chair de cette enfance
       sous le masque mortuaire
Certes, dans ce recueil, on perçoit les échos d’une sensualité à fleur d’être, des rumeurs de bonheur, des instants fugitifs où le pain est bleu  sous la voûte du ciel, où est dite en trois vers l’allégresse du blé, où les cigales (même celles d’après Fukushima) poursuivent dans les arbres leurs stridulations lancinantes, où les branches de chêne / entrelacées de nuit tamisent les étoiles, où s’exalte l’insolente certitude du thym, où la présence de la femme (le mille-feuilles à la framboise / de (son) sexe éventré), invite autant aux spasmes de l’amour qu’aux voluptueux plaisirs de la sieste, mais de ces cendres de mémoire naît une profonde musique qui ne peut que nous saisir au cœur.
C’est de cette nostalgie, traduite dans une écriture où chaque mot s’efforce de sonner clair et juste, que la poésie naît ici. Poésie grave et dense dans son ramassé d’images, où les hommes silencieux / arpentent l’hiver de leurs souvenirs, d’où l’on revient passablement meurtri. Car, en effet, dans ce livre on tutoie le tragique sous une lumière solaire telle que la mort qui rôde, plane et s’incruste dans l’angle obtus du ciel, n’est là que pour entretenir le sentiment que nous pouvons avoir d’appartenir et de participer au miracle de l’existence.
Mais le rôle de la poésie n’est pas de rendre les hommes heureux, il est juste (et c’est déjà beaucoup) de les rendre plus humains. Rendre quelqu’un plus humain, c’est lui donner la capacité de pouvoir se saisir comme mise en question de sa propre existence. Cela, la poésie le peut, qui sait libérer et tenir cet « inconnu devant soi », comme l’a écrit René Char.
Et Charles Simond, dans la sienne, nous prouve qu’il le peut aussi, comme il sait encore que la poésie doit être un « feu de voix » voué à tous les vents du vivant, à ses énergies, ses vertiges, et en dépit de cet implacable constat qui ouvre ce recueil, cette évocation désolée de ce
          printemps en cendres
          offert en holocauste
          aux premiers feux d’été,

un feu voué aussi à ses opiniâtres surgissements. 

Michel Diaz. 04/12/17