Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

On ne dort pas même quand on dort – Alain Duault

Note de lecture publiée in Diérèse N° 96 (printemps-été 2026)

On ne dort pas même quand on dort

Alain Duault

Gallimard (2025)

         Divisé en sept sections, ce recueil d’Alain Duault obéit à une construction dont la lumière d’abord dure et très sombre va progressivement s’allégeant. Ainsi commence-t-il par ces mots, Cris gaz ventre de nuit suie noire odeur de sang, et s’achève-t-il sur ceux-là : Sous la peau l’interminable spectacle de l’amour. Il faut en effet tout un recueil, et les mots de la poésie, pour parvenir à exorciser, autant que faire se peut, la violence et le fracas du monde, les terres brûlées les cris les bombes / jetées sur les enfants la nuit, retrouver assez de confiance dans le cours incertain des jours pour pouvoir écrire, en toute fin d’ouvrage : Les nuages sont bleus et les vagues s’enflamment / La pluie est de l’or fondu. Tout un chemin.

         Les formes de versification adoptées dans ce recueil varient d’une section à l’autre, avec une belle maîtrise. Si la première, par exemple, a essentiellement recours aux quatrains, la cinquième et septième aux septains, les deuxième, troisième et quatrième usent en alternance, selon les pages, du tercet, du quatrain ou du quintil. Aussi le poète s’efforce-t-il de varier toujours sa palette en y puisant d’inédites associations. Quant aux vers, toujours longs (à de rares exceptions près) et irréguliers, ils débordent largement le cadre de l’alexandrin (nous ne parlerons pas ici de pieds), comptent de 12 à 16 syllabes, et les fréquents enjambements, associés à l’absence de ponctuation, donnent aux phrases un rythme ample (qui peut occuper 3 ou 4 vers), dans lequel le lecteur se sent entraîné, bousculé bien souvent, et jamais à l’abri de cette houle qui ne semble prendre jamais de repos.

         La première partie, On ne dort pas même quand on dort, est une suite de 24 quatrains consacrés surtout à la guerre en Ukraine mais aussi à Gaza et encore, par extension, aux horreurs que la guerre sème ici et là, partout où survivent, tant bien que mal, Ceux qui pleurent dans cette odeur d’acier poumons / Asphyxiés l’étonnement d’être encore en vie après l’orage de / Haine … Et c’est aussi les visages noirs des Goya / du Prado jusqu’à la femme qui crie jambes soufflées, celle de Guernica, dans le tableau de Picasso, Qui crie comme on ne peut pas entendre. Dans ces vers, Alain Duault cherche à mettre le feu à la langue, les mots dans ces poèmes se lèvent et rougeoient, vacillent entre le rouge du sang et le noir de la calcination. Le noir aussi de l’encre qui espère que les mots de la poésie, qui perçoit et profère ce chant des morts, chantent plus haut, plus loin, et parviennent à planer sur la vie : Malgré la haine […] / L’affreuse boucherie l’eau croupie dans les trous des bombes / Il faut réunir les forces de la mer ou les caresses des femmes / Et croire et crier avant le grand trou noir parce que la guerre // C’est moi c’est vous cet atroce silence : la guerre c’est nous.

         Avec les deuxième et troisième sections, Un grand bruit de souliers dans le ciel et L’étincelant silence de la mélancolie, nous changeons tout à fait de tonalité. Les citations proposées en exergue à ces deux parties, celle d’Omar Khayyam et celle de Claude Roy, les placent en effet sous le signe de l’affliction mélancolique, du désabusement. Mais sans entrer dans l’histoire de ce sentiment qui a traversé les siècles de la littérature, contentons-nous de dire qu’il y a, dans ces poèmes, quelque chose de l’héritage romantique et/ou de la poésie courtoise, celui de la douleur amoureuse et de la détresse consécutive à la perte de l’être aimé : Et je me retrouve à genoux devant toi je n’ai plus rien que / Toi mon amour mon ciel mon vent plus que mes déchirures / Au bord limpide des larmes pour toi pour cet instant. Voilà. Mais Alain Duault s’efforce de ne pas ajouter du chagrin au chagrin, du désespoir au désespoir, de la mort à la mort. Il sait Des cris d’amour plus forts que tous les cris de haine. C’est-à-dire porter la perte de celle(s) qui ont emmené avec elle(s) le plancher et le plafond de cette incroyable maison qu’est l’amour quand il est comblé, où l’on apprend à rêver et à combattre la fatalité du monde. Il les sait là, et les dit, dans la matérialité des choses qui fait paysage. Nommer pour faire voir, faire exister encore. Et cela suppose une autre façon de regarder, d’apprendre l’absence et le rien à l’intérieur de chaque chose. Dès lors, c’est comme enfanter les absentes, les tirer du brouillard et de l’ombre, les confier au regard du monde qui en fera des images d’amour : Les chemins violets aux odeurs de brume aux parfums / D’alouette de sauge le vert derrière les yeux l’aube qui / Se pose sur tes mains tes ailes dont je ne sais plus rien.

         Les quatrième et cinquième sections, Le nom terrible de l’amour quand il s’en va, et Puisque mon amour s’est perdu, sont consacrées aussi à la perte de l’être aimé. Il est, certes, de beaux instants dans les fougères du temps qui / passe et ne passe pas revient, dans lequel on piétine, comme on piétine aussi les souvenirs, mais il y a, dans ces poèmes, comme un effacement du poète à lui-même, un retrait de son être au monde et le naufrage de son moi. Je ne suis plus qu’une absence vide, écrit-il ; ou encore : Je me sens irréel comme la neige qui tombe / Avec cette lenteur engourdissante. Et plus loin : Je ne suis plus qu’une pauvre chose courbe une nuée / Effleurant les flots qui s’égare dans les prêles d’hiver / Je perds tous mes chemins… C’est à ce prix pourtant, malgré le jour insupportable, les mots de la tristesse, que lentement le temps recoud les plaies, n’en laissera que cicatrices. Que l’on peut parler au passé pour évoquer les jours heureux, et que le baume de la nostalgie peut se substituer à la pure douleur : Je répète ses mots ses gestes ses silences car je sais que / Répéter c’est prier… Car il faut bien, par la vertu des mots qui évoquent la fin d’un amour, transformer la dévastation qui s’en suit et arrache le temps à ses gonds, jetant le cœur et l’âme dans ce corps incertain de lui-même, il faut bien accueillir l’ordre inéluctable des choses, leur absurde nécessité et le monde dans son désordre, libérer de sa part factuelle la part « spirituelle » afin de conserver ce que l’amour pouvait contenir de plus haut : je me heurte à des mots troué froids / Qui n’ont plus aucun sens mais vous ne pouvez pas savoir / Comme elle est belle. Et comme l’écrivait aussi l’auteur, quelques pages avant : Elle m’a offert des jours de fête et des nuits sans fin mais / Il est temps de se jeter à l’aube. En effet, la réalité, ne veut pas seulement être cherchée, mais demande à être conquise.

         Et c’est dans la sixième section du recueil, La beauté est cette énigme, qu’Alain Duault nous propose ces réflexions qui, après que chaque poème a été renvoyé à sa solitude, le rappellent à sa place, dans un projet, un agencement, un processus, une marche qui est, non vraiment une remontée vers le jour, mais une avancée vers l’acceptation d’une contingence où l’être qui a fait l’épreuve de la souffrance, y a laissé tant de lui-même, nous confesse qu’il a perdu sa première et naïve assurance. Mais quoi comprendre et à quoi croire encore, à quelle vérité se raccrocher si La vérité est une blague un rire amer une nuit d’ / Amour oublié comme la longue nuit de Pascal ? Et comment encore parler de la vie ? Celle à venir jusque dans l’acceptation de l’inconsolable ? Car il y a toujours de l’inconsolable, et le poème ne console de rien : Toute consolation, est une injure : il n’y a là rien / A comprendre rien dans cette forêt de deuil dans / Ce miroir d’avant. Reste à contempler les linges du ciel, au matin, entre les hautes terres, quand Un trait fin de lumière traverse les giboulées de nuages, à rêver sur les rives du lac Saimaa où passent des biches aux robes de cannelle, à déambuler une nuit entière dans les ruelles de Venise…

         La septième et dernière section, Le bruit du vent qui passe, au ton paisible, presque élégiaque, habitée par la présence d’une femme dont on hésite peu à dire si elle est vraiment là, ou s’il s’agit d’une présence fantasmée, semble témoigner qu’il y a encore à vivre au-delà des arrêts de mort de la vie amoureuse. Qu’il y a à apprendre à faire patience, à préférer croire que l’on peut trouver son bonheur dans le simple fait de Manger des fraises dans l’obscurité délicat plaisir d’été plutôt que dans les heures de la nuit, quand on se cherche des raisons de / Ne pas mourir. Et le dernier poème de ce livre, malgré ce que nous avons dit plus haut, convoque l’écriture poétique et les inattendus qu’elle réserve, car On ne sait pas ce qu’on écrit un poème c’est / Un enfant qui joue avec le feu une menteuse aux / Yeux d’innocente la nudité qui dérobe la vie ou / Le plain-chant des lilas…

         Quoi qu’il en soit, tant qu’il y a de la parole à risquer, il y a du désir possible. Et la force de vie est au-delà du vivant quand elle prend en compte la perte, la mort et non sa trouble fascination.

         Michel Diaz, 19/12/2025

Une forêt de noms – Ian Boyden

Note de lecture publiée in Diérèse N° 96 (printemps-été 2026)

Une forêt de noms

Ian Boyden

L’Herbe qui tremble (2025)

         Voilà ce que nous dit la quatrième de couverture de l’ouvrage : « Le 12 mai 2008 à 2 h 28, un tremblement de terre de magnitude 8 a ravagé la province du Sichuan occidental en Chine, jetant des millions de personnes sur les routes et tuant des dizaines de milliers d’autres. Ce fut l’un des séismes les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité. Il devint rapidement patent qu’il y avait parmi les victimes un nombre effarant d’écoliers, ensevelis sous les décombres de leurs écoles construites par le gouvernement… » Nous y trouvons encore cette information qui résume les intentions de l’auteur : « Ian Boyden, plasticien, sinologue et poète américain né en 1971, s’est inspiré du travail de l’artiste chinois Ai Weiwei pour évoquer à son tour la mémoire de 108 des enfants disparus lors du séisme de 2008. Chaque poème est un hommage. »

         C’est là un livre dont il faut, pour en mesurer vraiment la teneur et en saisir tout l’intérêt, non seulement comprendre ce qui en a motivé l’écriture, en a décidé de la forme et en a conduit le projet, mais le processus d’élaboration qui, dans sa démarche de conceptualisation, en fait un objet qui véritablement relève du travail d’un artiste. Et l’une des caractéristiques du travail plastique de Ian Boyden, ainsi que son traducteur, Alexis Bernaut, l’explique dans la postface à l’ouvrage, « c’est la recherche de communication interne au sein d’une même œuvre de toutes ses composantes, du début à la fin du processus créateur, jusqu’au dialogue qui se noue avec le lecteur ou le spectateur ».

         Mais avant d’entrer précisément dans la complexité de cette démarche (d’une érudition certaine), retournons aux faits : ce séisme qui, en 2008, a conduit l’artiste Ai Weiwei, en dépit des obstacles dressés par les responsables chinois, à consacrer une exposition qui traitait à la fois de cette catastrophe humaine et de l’incurie d’un gouvernement avant tout soucieux de ne pas révéler au grand jour l’infection de la corruption, ces causes du désastre, et de jeter sur tout cela la chape du silence. L’une des œuvres exposées alors était la liste des 5196 noms des écoliers (avec leur âge, leur sexe, leur date de naissance, l’école qu’ils fréquentaient) : 21 rouleaux de papiers d’une longueur totale de 13 mètres. Parmi tous ces noms, Ian Boyden, alors conservateur de l’exposition, n’en a retenu que 108, s’arrêtant, pour point de départ poétique, sur l’étymologie de chacun d’eux. « Je m’émerveillais, écrit-il, de la poésie du nom de ces enfants : « Première lueur de l’aube », « Épigrammes sans nuage », « Disposition d’une aile », « Empathie du fer ». […] Pour moi, l’enjeu consistait à doter ces noms d’une manière de langage par lequel ils pourraient continuer à parler. »

         Chacun de ces 108 poèmes porte en titre le nom d’un enfant. Chacun d’eux, aux résonances toujours poétiques, porte une émotion, traduite en quelques mots ou quelques vers qui cherchent, en le prolongeant, à en exprimer ce qu’il recelait de rêves, d’espoir en l’avenir, de confiance en la vie. Ainsi, par exemple, de Fëifëi, Ailes à profusion : Son nom un oiseau invisible / qui depuis chaque bouche l’ayant un jour appelé // attend de prendre son envol. Ou de Shuangshuang, Double paire : Elle rêva d’un arbre et se réveilla / deux oiseaux nichant dans sa main gauche / et deux dans sa main droite. Ou encore de Qiuman, Automne vaste et beau : Les canards nageaient parmi / les reflets des arbres et la spartine / sans songer un instant à voler vers le sud. Et ajoutons cet autre : Lù, Éclaircie : Il fit le poirier / et à son grand étonnement / vit les nuages mûrir / comme des champs de céréales.

         Attentif au calendrier des cycles lunaire et solaire, à leurs révolutions dans le ciel de nos destinées, Ian Boyden a écrit chacun de ces poèmes lors du jour de l’anniversaire de celle ou de celui à qui il rend hommage. Il nous faut ajouter, comme il le dit dans l’épilogue à l’ouvrage, que le nombre 108 du titre du livre n’est pas dû au hasard, puisque c’est un « nombre qui apparaît régulièrement dans le cosmos bouddhiste ». Et il ajoute : « Il symbolise la complétude de notre existence et l’étendue de nos émotions. Il faut comprendre ces 108 émotions comme la totalité de notre conscience […]. Ces 108 noms évoquent l’infini de notre expérience ». Ajouter encore, en citant Alexis Bernaut, que « lecteur de Gaston Bachelard, l’auteur sait que la forêt est un état d’âme. Les poètes le savent. » Mais son traducteur nous apprend encore que les poèmes de Ian Boyden s’inscrivent dans une tradition ancienne de la linguistique chinoise, « à savoir la notion confucéenne de rectification des noms laquelle pose que l’harmonie sociale ne peut être atteinte qu’à condition que chaque nom désigne une vérité donnée ». Ces vers, dédiés à Zhijun, Seigneur du banc de sable, en sont une des multiples illustrations : Les rebords de son cœur, / tracés par les empreintes des pluviers, ancrés par l’amour, lavés par la pluie. Ou ceux à Xuelian, Lotus des neiges : Aux cigales, aux moustiques, / aux ailes cliquetantes de l’air humide / – la boue fait l’offrande / de mains pures et blanches. Tous enfants nés dans les vallées de la rivière Min, coulant depuis la source dans laquelle Ian Boyden a bu, lui donnant l’impression, quand il écrivait ces poèmes, que c’était la rivière qui coulait en lui, y sentant quelque chose de l’esprit de ces jeunes morts.

         Ce livre, Une forêt de noms, pourrait aussi bien être lu comme un recueil nous conviant à la méditation. A la récitation-profération transformatrice qui déjoue l’oubli. Car refuser l’oubli, c’est faire venir sur le devant de la scène du poème, où les mots disent les absences, et entre les mots l’absence elle-même. Mais c’est dans cet acte de dire que la parole du poète affronte le silence pour redonner présence à ce qui n’en a plus. C’est-à-dire une forme de résurrection et de pérennité. Dans une matérialité sonore et visuelle. Dans une langue qui nous donne à éprouver que ces enfants aux noms si beaux sont bien une partie de nous.

         Michel Diaz, 16/12/2025

A la plus que présente – Pierre Dhainaut

Etude publiée in Diérèse N° 95 (hiver 2026)

A la plus que présente

Pierre Dhainaut

L’Herbe qui tremble (2025)

         « A la plus que présente », c’est-à-dire la musique, écrit Pierre Dhainaut dans sa note de fin de volume, la poésie, comme la personne que nous invoquons et remercions. » La dédicace de ce court recueil servant, comme il le souligne, de titre au poème final sert aussi de titre à l’ensemble. Court recueil, en effet, construit en sept sections comptant chacune de deux à une dizaine de poèmes : Pierre et pierre et poème ; A défaut de voler ; Le don des larmes ; D’une voix tout le temps ; Neige après neige, à toi ; Un bord sans bord ; A la plus que présente. Poèmes qui, pour la plupart sont composés de strophes uniques usant de vers impairs (à de rares exceptions), onzains mais surtout septains qui assurent à l’ensemble du recueil une belle cohérence, le rythme d’une construction qui propose un cadre contraint, ne permet à l’auteur d’écrire que ce qu’il juge nécessaire, au plus juste de sa pensée, dans une économie du verbe qui confère à l’ensemble un ton particulier, celui d’une parole qui se dit à voix basse ou d’une confidence faite à l’oreille du lecteur. Parole dépouillée comme on se dénude pour ne garder de soi/en soi que l’essentiel. Parole de peu de bruit car, en effet, c’est un murmure qu’on entend, et qui ne se laisse distraire par rien de superflu : Entre les strophes – pas assez de place / pour imaginer une ligne de fuite / qui nous conduise autre part, / nulle part, sauf au creux de l’oreille. Oui, quelque chose de rasant, une lumière de bas de porte, mais qui insiste sans jamais forcer, trouve à passer, à faire danser les poussières dans des mots d’usage commun mais de longue portée et à en traduire les résonances, comme de lèvre en lèvre : / « bruit » et « nuit » ne se définissent / qu’au pluriel de l’écoute, plus loin, / avec l’océan secourable. Cette voix est un chuchotis endurant, cette musique même de l’âme quand elle défroisse ses plis sous les souffles des mots que tisse le poète en en multipliant le sens : les mots ne signifient / qu’en se réunissant, en nous forçant / à changer leur emploi, le nôtre.

         Il n’est pas anodin de remarquer que la première section et les premiers vers du recueil évoquent, Compacte, verticale, une pierre / selon notre langage, et que la dernière s’achève avec l’abandon au jeu égal des fractures, / des accords, parole, musique. De la pesanteur sombre (mais vivante) de la pierre que sa nuit d’abord entrave et enracine, roc ou récif, pierre humble de la route ou stèle, jusqu’au rythme et intonations aériennes de la musique, la note inquiète, la très fervente, en passant par la verticalité d’un lit d’hôpital, entouré de barreaux de fer, dans une pièce au plafond bas, les poèmes, l’un après l’autre, suivent un mouvement ascensionnel qui conduit le poète autant que le lecteur à se redresser et à remonter les épaules, invite sa tête à quitter le sol vers le haut, à marcher à nouveau, à retrouver haleine. A donner corps à cette voix qui appartient à ce monde où mourir / ce n’est peut-être pas nous taire, puisqu’elle adopte le visage de l’offrande, de connivence avec la flûte.

         Pourtant, ce mouvement ascensionnel dont nous venons de simplifier la trajectoire est déjà contenu, comme en germination, dès le début du texte, puisque le poète nous dit que ces pierres, que l’on croit sans regard, sans cœur battant, nous regardent, nous fixent, et que sous leur relief, si rêche aux doigts qui le découvrent, il est possible de sentir comme un silence qui crépite, un feu, mais qui n’a rien d’hostile, / le feu en la profondeur du poème. Ce feu qui, dans la poétique d’Apollinaire, est cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lumière qui n’attend que de s’échapper de sa gangue, celle du noir initial de la langue. Car l’origine du poème est là, silencieuse mais assemblée pour sa fulgurante éclosion.

         Certes, Pierre Dhainaut nous dit Obscurs, les yeux et tout l’être avec eux, / les mains obscures, la gorge obscure, et parfois, dans ses vers, comme on baisse les stores, le souffle se réduit et la lumière s’amenuise, et il sait que même si les corps se tendent ils n’arrêteront pas les larmes. Homme, le poète côtoie quotidiennement le néant et vit dans la familiarité de la perte. D’où son sens de la fatalité (Nous accepterions, nous refuserions, à quoi / cela servirait-il ? L’expression change, / pas davantage), une fatalité endossée en conscience et lucidité, dans le refus pourtant de ne pas se laisser dominer trop longtemps par le découragement, la tentation de l’abandon ou du désespoir. Appellerait-il cela « désertion » ? Car si l’homme entretient autant commerce avec la nuit, les épreuves du corps et de l’âme, les tourments de l’âge et la mort qu’avec un opiniâtre élan de vie, sa poésie, inspiration, respiration, ouverture des yeux et du cœur sur ce que le visible recèle de beauté, apparente ou secrète, n’est qu’œuvre d’authentique relation entre l’intime du dedans et la clarté crue du dehors, entre soi et le monde, entre soi et les autres, entre soi et les mots de la langue, quête d’un équilibre toujours à retrouver, œuvre de « réconciliation » ou d’«apprivoisement » des ombres qui nous hantent et des forces qui nous menacent et dont on ne sait pas toujours exactement le nom. Et il sait bien aussi que la pierre en lui sera dénudée jusqu’à l’os, que le temps l’a usé et l’usera encore jusqu’à l’âpreté qui le tient droit, en dépit des épreuves, luttant pour conserver, ligne après ligne, la fraîcheur des mots recouvrée, accordant sa confiance à la main, à l’arme de ses doigts : Tracer avec soin chaque lettre et respecter / les intervalles, aimer le frôlement / du crayon, de la plume ou du pinceau, la feuille aura la propreté, elle aura le sort / de ce qui n’oppose aucune entrave aux vents. Mais paume ouverte aussi à la patience et l’amitié des choses, palpant la pierre, approuvant l’arbre et caressant, avant de l’épeler, le nom brûlant qui ne fait pas de mal, / qui fait venir la n.e.i.g.e. C’est alors que les mots « persistance » et « passage » seront l’un des noms du poème, qu’en dépit de l’oubli du nom de son auteur, effacé dans le livre, comme sur le granit des pierres les morsures du temps n’épargnent que la parenthèse et les dates, il n’en sera pas moins certain que toujours, dans les pages, le blanc d’entre les mots, celui d’entre les lignes et les strophes, un cœur continuera de battre.

         Mais, comme on fait un tour d’horizon des sentiments contradictoires qui luttent et se heurtent dans l’esprit du poète, relisons ces mots, traversé d’un rai d’ombre : C’en est fini de l’immense, de l’enfance, / il ne neige plus au cours du sommeil : de la buée / dans de la brume, aucun son ne s’exhale / et ne s’éclaire en parole attentive. Et ceux-là, qui leur font écho, extraits de l’un des derniers poèmes du recueil : Le vocabulaire a-t-il une impasse ? / Nous admettrons que nos calculs étaient pauvres, / étaient faux, nous reprendrons vigueur / si nous laissons advenir hors mesure / ce qui nous comble et nous sort de nous-mêmes. En répétant, rien ne se répète. Flux et reflux sur les rivages de l’incertitude et du perpétuel questionnement. Ce recueil en témoigne aussi. Il est alors tentant de citer, même longuement, cette réflexion de Béatrice Bonhomme : « L’œuvre de Pierre Dhainaut est côtoiement continu de l’énigme à l’état naissant, et cela confère à son poème une profondeur de joie vraie, malgré la nostalgie, malgré une voix assourdie ou voilée, (…) malgré le sentiment du vieillissement et le désarroi devant la fuite du temps, malgré l’entrée dans l’âge où les morts tout près de nous sont de plus en plus nombreux, ce scandale. Au-dehors, le secret de nos bras, car la poésie comme intériorité la plus grande est aussi extériorité, projection au dehors. Le poète est guetteur, passeur de vie et de mort. Sa tension est extrême pour faire naître le jour, car le passeur est saisi de signes et dessaisi de permanence. Le poète est celui qui restitue la merveille, où qu’elle se trouve. » (« Au dehors, le secret : Pierre Dhainaut ou le rythme d’un paradoxe », in Corps, Poésie, esthétique, Presses universitaires de Perpignan, coll. « Etudes », 2016)

         Car il lui est vital de réanimer toujours la croyance en la vertu secourable de la poésie, en dépit des inévitables moments de doute et de faiblesse. Sensation éprouvante de vide et d’exil de soi-même. Mais revient la confiance, finalement, qui se cultive et s’entretient, et de la musique la plus intime remontent sons et souffles qui, redonnant couleur aux mots, lui rendent le pouvoir et la jubilation d’écrire : Entrer, renaître, comme si la mort / lâchait prise, nous en avons le droit / alors qu’une voix chante. Celle qui fait le jour un moins rude et le silence un peu moins rauque. Pierre Dhainaut est le poète pour qui le mot « porte » est un mot qu’il ne peut s’arracher de la bouche.

         Michel Diaz, 20/11/2025

Le terrain vague – Michel Lamart

Le terrain vague (en mémoire d’Île)

Roman-poème

Michel Lamart

Préface de Daniel Leuwers

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Chemins de traverse N° 67 (décembre 2025)

         Dans sa recension de l’ouvrage (in La Cause littéraire, 09.10.25), Marc Wetzel le resitue dans le contexte de son écriture : « L’œuvre, écrite au début des années 2000 (au temps de Loft Story, du 11 septembre, des crises encore normales et pacifiques du capitalisme, du tout-début de l’auto-claustration des banlieues etc.), ne trouve éditeur qu’à présent, plus de vingt ans après. Michel Lamart n’en retouche alors rien, sollicitant seulement l’ajout d’une (excellente) préface de Daniel Leuwers. »

         « Roman », le livre de Michel Lamart peut entrer dans ce genre, s’il suffit de le définir, ainsi qu’habituellement on le fait : un texte narratif, écrit en prose, qui raconte une histoire le plus souvent fictive, centrée sur un ou plusieurs personnages entraînés malgré eux dans des aventures ou engagés dans une quête. Un récit où l’auteur peint généralement les mœurs, les caractères, les passions de l’être humain et le fonctionnement de la société. A partir de cela, le projet de l’auteur du terrain vague, son imagination et son esprit frondeur aidant, peut s’accorder toutes les libertés, jusqu’à celle de miner, de l’intérieur, en les contestant ou les détournant (comme « le nouveau roman » l’a fait tout à fait autrement en son temps), les principes canoniques du genre. Et Michel Lamart ne s’en prive pas, en homme qui ne se laisse pas facilement enfermer dans le carcan des règles littéraires et les cadres de la pensée : son écriture poético-onirique, limpide et exigeante, se montre volontiers acerbe et la plupart du temps critique à l’égard d’un monde que les puissants s’emploient à rendre si peu et si mal habitable, et d’une société qui broie l’identité de l’homme en le tenant aux marges de lui-même et en le privant des moyens de sa propre émancipation.

         Mais de quoi s’agit-il dans ce livre ? Je cède à la tentation de reprendre ce que Marc Wetzel en dit si efficacement : « Une jeune Claire, qui n’a jamais connu son père, soutient maladroitement sa mère alcoolique, et ne fréquente volontiers que son propre chien Caillou, rencontre dans un « terrain vague » proche un errant, cultivé et amnésique, qui l’aidera (de loin, et avec pudeur) à mieux comprendre ses choix (de travail et de relations), comme à accepter autrement sa vie. » Nous ajouterons seulement qu’une amie de lycée, Mirabelle, propose un jour à Claire de jouer avec elle une pièce de Huysmans, sous la direction de leur professeur, M. Rabeau. Mais Claire, peu encline à la discipline scolaire, mais surtout bien peu attiré par le rôle qu’on lui propose, hésitera longtemps. Puis elle (provisoirement), par la suite, et l’inconnu du terrain vague se perdront, en dépit de leur volonté d’étreindre au plus près de leur être les beautés simples de la vie, dans « les noirceurs de la vie citadine dont les détritus, ainsi que l’écrit Daniel Leuwers, sont le singulier miroir ». On ne s’étonnera d’ailleurs pas de trouver, dans ce livre, bien des allusions au Huymans d’A rebours et à son personnage, Des esseintes, ni que la pièce proposée aux deux jeunes filles, Les sœurs Vatard, soit l’adaptation d’un texte de cet auteur : Michel Lamart l’a choisi pour sujet de sa thèse, Huysmans ou le mal à l’œuvre, et a publié dans les revues Europe et Brèves des dossiers consacrés à Joris-Karl Huysmans et à Auguste de Villiers de l’Isle-Adam. Et cela n’est pas sans rapport avec le ton critique général du Terrain vague puisque « L’un et l’autre se portaient une estime réciproque. Ils partageaient les mêmes fureurs et les mêmes dégoûts, le même tourment de l’idéal, le même sens du grotesque, la même haine du positivisme et de l’esprit mercantile. Tous deux aiguisaient leurs griffes pour assassiner un même monstre : le bourgeois » (in Europe, août-sept. 2025).

         Ce roman, son auteur nous le donne à lire comme s’il l’écrivait, page après page, ou ligne à ligne sous nos yeux, en l’arrachant au conformisme de sa forme littéraire : J’ai une confession à vous faire : je n’en sais pas plus que vous sur mes personnages. Ça vous surprend ? Il n’est même pas sûr que j’aie envie de raconter cette histoire. Il faudrait bien, en effet, en passer par une liaison amoureuse pour être crédible et intéresser un tant soit peu le lecteur qui ne souhaite pas que l’on bouscule ses habitudes. Et il ajoute un peu plus loin : Je vous préviens en tout cas : j’arrêterai si je sens que la pâte ne lève pas. Ou si le plat manque de saveur. Votre temps est aussi précieux que le mien, non ? Voilà donc un roman qui se révèle, à ciel ouvert, comme une œuvre en train de se faire, sans certitude qu’elle aboutira, sans dessein vraiment établi, sans itinéraire prévu d’avance et qui, par conséquent, invitant le lecteur à y participer ou tout du moins à être le témoin de son élaboration, nous rend visibles les arcanes de la création : questionnements, doutes, hésitations, choix des chemins à emprunter à tel ou tel moment du récit, intrusions récurrentes du conducteur du texte : J’ai un aveu à vous faire : j’ai la tentation de m’identifier à Île. Non que j’aie son sexe et son âge. Il me semble, bien plutôt, que sa position est, pour moi, plus facile à tenir. […] Puis-je m’identifier à Claire ? Sans doute, puisqu’elle hésite à choisir un rôle. La démarche du romancier sera de composer un texte polyphonique, de le partager entre plusieurs voix : celle de l’auteur (du livre) qu’il nous faut distinguer de celle du narrateur (de l’histoire), celle de son personnage féminin, Claire, et de son personnage masculin, Île De varier aussi les angles de la narration en alternant les points de vue, interne, externe ou omniscient, celui des personnages et celui de l’auteur/narrateur. Se déploie alors, au fil des pages, selon ces différentes perspectives et niveaux de lecture, comme un raccommodage des moments de la narration, une tapisserie qui trouve, en fin de compte, et sa cohérence et son unité, bien que la malice de l’auteur nous réserve, au début de chaque chapitre, la surprise de nous faire entendre telle voix, que l’on prend d’abord pour une autre et que quelques indices nous permettent d’identifier, nous laissant le soin de la replacer à la bonne place du puzzle. Il faudrait ajouter à ces voix celle du chien Caillou, à qui la parole n’est pas donnée, mais qui, ainsi que l’analyse si pertinemment Marc Wetzel, « est comme le récit d’une poésie de l’homme détachée de l’homme, lui qui disparaîtra sans même que la fin du livre ne s’en inquiète ». Des voix, des personnages qui, à certains moments du livre, et vivant par eux-mêmes, semblent même inventer leur auteur, lui donner existence, conscience et pensée.

         Mais, dans ce livre, au-delà de ce que l’on pourrait d’abord seulement considérer comme un jeu destiné à bousculer les règles du roman, au-delà de ses réflexions sur le monde malade que la soif du profit nous a fait, de ses critiques bien senties (et si pleines d’humour !) sur notre système d’enseignement, l’écriture de Michel Lamart, nous donne à réfléchir sur ce qui est l’un de ses véritables enjeux, le rapport qu’entretiennent certains écrivains à l’acte d’écriture : Je voudrais vivre. Ne pouvant vivre, me voilà réduit à écrire. […] Ma façon de vivre, à moi, c’est d’écrire. // C’est-à-dire d’oublier de vivre. En m’inventant d’autres vies. Au fond, je pourrai dire un jour : je meurs de n’avoir pas vécu. // […] L’écriture rachètera-t-elle cette vie gâchée ? Qui peut le dire ? Mon œuvre ? Encore faudrait-il que ce ne soit pas un cénotaphe ! Et il poursuit ainsi sa réflexion : Qu’est-ce qu’une œuvre ? Un cimetière d’idées esquissées à gros traits ? Un brouillon ? Un laboratoire ? Une mémoire ? Une île, à coup sûr ! Toute œuvre qui ne réfléchit pas sur les modalités de son élaboration n’est pas une œuvre : c’est un miroir qui flatte en gommant les rides… C’est en cela que la démarche d’écriture de Michel Lamart, en s’interrogeant sur le matériau qui la fonde, rejoint celle de l’écriture poétique, comme aussi, ainsi que le souligne si justement encore Marc Wetzel, « en faisant retentir et chanter par eux-mêmes des aspects de l’expérience même des choses, de pures tonalités internes du flux du réel ». Ou comme l’a écrit aussi Jean-Louis Bernard, dans un texte inédit : écrivant, donner sens à sa vie en essayant de donner sens « à cette quête vaine et inlassable (vaine parce qu’inlassable ?), assumer l’échec mélancolique, le manque essentiel, l’insuffisance des mots et la cruauté des silences, et résister cependant, malgré l’éphémère de nos traces… Arracher à l’indistinct un détail qui puisse engendrer un songe, trouer l’ombre pour que puisse passer la mémoire…»

         Cela dit, quels que soient nos âges ou l’époque, nous avons besoin de fables, et ce livre en est une, dans le meilleur sens du terme. Il y a dans la fable quelque chose de primitif et d’universel, qui nous met en garde contre les dangers du monde : la fabulation est ce qui se propose de nous accompagner dans les menaces qui nous cernent de toutes parts. Certes, le personnage d’Île, mais surtout le lieu où il s’est réfugié, ce terrain vague jonché des déchets de notre société de gaspillage, surconsommatrice de biens, la plupart d’entre eux inutiles, peut nous faire penser (et l’auteur le signale lui-même) au Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Mais il n’y a pas ici de naufrage (sinon allégorique) et pas de Robinson : il n’y a que ce Vendredi, cet Indien de terrain vague, aux yeux limpides, rincés souvent, à la grande eau des larmes, venu se réfugier sur cette « île », cette friche isolée au milieu des terres, cernée de H.L.M. et des miasmes lourds de la ville.

         Et derrière la voix de Claire, cette jeune fille égarée, en proie à ses détresses d’âme et en quête éperdue d’elle-même (qui trouve cependant dans une église, à un précieux moment, l’apaisement dans l’abandon à des élans mystique, et comme la révélation de l’Absolu et, dans ce cas, à elle-même), c’est surtout celle d’Ile qu’on entend, cet amnésique qui n’ayant ni feu ni lieu, comme absent à lui-même, n’a aucun repère à trahir ni aucun illusion à défendre, même pas celle de pouvoir exister quelque part ou de pouvoir rendre sa part au rêve  : Notre époque a tué les fées. Le virtuel est devenu une norme imposée qui nous incite à tenir compte de l’irrationnel bien davantage que jadis où l’on savait pertinemment qu’elles n’existaient pas mais qu’il fallait, d’une certaine façon, nommer l’inexprimable. Oui, c’est bien cela que l’on entend, une échappée hors de la langue usée dans le roulis des mots qui nous submergent, une voix qui devient bâton pour assurer la marche de la frêle Claire (qui aspire pourtant intensément à vivre) dans un monde devenu toujours plus dangereux, de moins en moins compréhensible, où règne la solitude des nantis comme des malheureux et des laissés pour compte qui poussent leur pas sans bâton autre que celui qui, invisible, s’enfonce douloureusement dans leurs reins, les jetant dans un en-avant éperdu dans un monde que l’on s’évertue à détruire un peu plus chaque jour.

         Mais, enfin, ne devrait-on pas ajouter, à ces voix que l’auteur a tiré des fonds de leur silence, celle-là qui habite le romancier et qui est, sans nul doute, la seule qui lui donne quelque raison objective de continuer à vivre : Il faudra écrire, chuchote la petite voix en moi, ne rien perdre de ces miettes pour que tout soit enfin vécu. Sans risque inutile mais avec le courage d’une fantaisie débridée.

         Michel Diaz, 20/10/2025

Sur les murs – Bernard Giusti

Sur les murs

Bernard Giusti

Editions de L’Homme bleu (2025)

         Sur les murs : c’est par ces trois mots, qui lui servent de titre, que nous entrons dans le livre de Bernard Giusti, livre qui mêle à sa prose de courts poèmes qu’accompagnent, en juste résonance, les œuvres de quinze artistes. Bien que ce soit sur le papier que l’auteur nous donne à lire ce chant d’amour et de détresse, on ne peut s’empêcher de penser que c’est bien plutôt sur un mur, sur les murs, qu’il aurait préféré l’écrire, comme on laisse, en les inscrivant sur la pierre, une trace de son passage, ces glyphes et ces graphes destinés à défier le temps, un signe symbolique, un nom, des noms, une date, les lignes d’un visage, dans lesquels on doit reconnaître la manière la plus ancienne et la plus directe de s’exprimer. On ne peut non plus s’empêcher de penser à ce vers d’Alain Borne, C’est contre la mort que j’écris comme on écrit contre un mur. Et dans ce livre hommage à la femme trop tôt disparue, Bernard Giusti avance, sonné encore par le coup brutal du destin, les yeux ouverts sur son inacceptable assaut, mais aveugle parmi les aveugles, nous dit ce qu’il éprouve au plus profond (Je tiens ma vie en équilibre. A chaque pas que je décide), et ce qu’il voit – ce dont l’ombre défaille, ce que cachent les murs, sa main posée sur les serrures – , fait éclater la rouille des phrases attendues, traduisant par l’écrit l’angoisse de celui qui tente encore de survivre, tant bien que mal, faute de ne pouvoir exorciser la mort : Plus forte que toutes les vérités / Plus vraie que tous les textes sacrés / Il y a la mort qui rêve et danse // Et l’amour étranglé dans les bras du silence. Et il écrit, plus loin : Tout ce qui est sûr s’évanouit… // Les mots ne diront jamais / La chair et le sang / Qui les tiennent debout // Et ma bouche n’est plus / Que le déversoir impuissant / D’une infinie détresse.

         Détresse, solitude et débâcle de l’âme, colère et révolte peut-être, mais plongée dans le noir absolu du chagrin, comment traduire ce qui relève du bouleversement le plus intime ? Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’incompréhensible, de l’intransmissible, se demande-t-on en lisant ces pages, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche car ce n’est pas seulement dans les mots mais bien tout entre les mots, comme ces fumées, étoile noire s’élevant au-dessus de l’amoncellement de la tristesse. Tout dans ce livre résonne comme dans les fonds de l’être, dans ses plis de viscères et de chair où la moindre image d’un souvenir, le moindre écho d’une voix disparue et désormais rêvée trouve à multiplier ses ondes sous le ciel desquelles passent les douloureux nuages du visage aimé.

         Pour « sanglant » que soit toujours « le dernier acte » selon les mots de Blaise Pascal, le peu de terre sur la tête, la crémation et ses cendres loin de fermer la question sur elle-même, l’ouvre au contraire. En fait une béance infranchissable. Et quoi faire de la douleur ? Avec la douleur ? En faire l’aiguille qui va coudre les mots, un manteau non pour recouvrir, pour suturer le trou ouvert par la mort mais pour entourer comme on le fait quand il fait froid et que l’on pose un manteau sur les épaules de ceux que l’on aime ? C’est avec cette tendresse que Bernard Giusti s’essaie à déplacer la douleur de la perte vers ce point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre de l’inévitable et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable, contre lequel toute révolte est vaine : … le monde a basculé dans l’ombre / Scène d’un théâtre sans issue / Qui désormais se jouera / Entre la nuit et l’absence.

         « La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité » a écrit Jacques Derrida. Comment ceux qui sont mort, les morts aimés, participent-ils à l’approche, au travers du langage et contre ses lois de langage, que tente ici Bernard Giusti ? Qu’en est-il de cet adieu à la femme aimée quand Longue est la nuit / Où se noie ton regard, quand Dure est la lumière / Jetée sur ton visage ?

         On le sait, parler, écrire est souvent peu de choses, c’est toujours très tôt, ou trop tard, que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native, disait Jean-Baptiste Pontalis. Mais se taire serait éteindre le chant du monde, faire mourir définitivement l’être cher, effacer l’écho de sa voix. Se taire serait ne pas prendre soin du trou creusé par la mort pour le garder vivant, chose parmi les choses du monde. Ceux qui sont morts sont passés de l’autre côté, non dans un ailleurs, mais bien ici, de l’autre côté d’ici, dans le monde du dehors, et séparés de nous par l’infranchissable cloison de l’absence. Et la mort n’est rien d’autre que cette inconsolable absence que l’on peut essayer de tromper, sans illusion aucune, en agitant dans sa mémoire quelques hardes de vie : cette mort, dont il est question dans ce livre, nous invite à ouvrir une nuit dans la nuit, une parole dans la parole, pour en parler aux papillons qu’aimait tant l’aimée disparue, aux trois genêts offerts aux terres indomptées, aux trois sauges vouées à la purification des regards et l’apaisement des pensées, parce que c’est de ce côté-là, dans ce jardin, aujourd’hui abandonné et retourné à la friche originelle, que sont passés ceux qui sont morts.

         Ainsi Sur les murs est-il un chant de deuil, mais bientôt un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Aux cris de la douleur, de l’impuissance, ou à la minute de silence, Bernard Giusti préfère la voix de l’amour toujours ranimé, versée dans celle du poème : un chant qui relierait le sommeil et le silence des choses, et qui porterait la mort avec cet amour qui ne retient pas celle qui est partie mais l’accompagne avec cette délicatesse qui voit nos heures se repaître autant de l’essaim de (nos) larmes que du vol de l’oiseau / Qui fuit le ciel désert.

         Et c’est là le travail du poète : écarter et mettre à distance le silence, déplacer la mort. Aussi peut-il écrire : Un jour peut-être je pourrai enfin dire « tu m’aimais, je t’aimais ». Ce jour-là, je ne t’aurai pas oubliée, mais je me serai réconcilié avec la chair des vivants.

         On peut lire, dès la première page de ce livre : Partout des êtres broyés / Dans des mains gantées de fer : / Ils ne voient pas dans l’ombre / L’œil mécanique qui les surveille. Et plus loin : Le bruit des hommes / A serti le silence / Et plus personne n’entend / La musique des étoiles. Ou encore : Quelque chose en nous / S’écoule sans cesse / Vers d’invisibles profondeurs, ou Y a-t-il encore autre chose / Que le bruit et la fureur ?… Les courts poèmes de ce livre, indépendamment à coup sûr de la volonté et des intentions de l’auteur, usent d’une lyrique qui peut faire penser (mais cela n’engage que moi) à celle des psaumes bibliques, qui revêtent une allure de complainte individuelle représentant de manière tangible les sentiments de l’homme : la joie ou la tristesse, le renforcement ou la faiblesse, parfois le désespoir ou l’espérance du salut. Ainsi, pouvons-nous lire : « Jusques à quand, ô Éternel, m’oublieras-tu toujours ? Jusques à quand cacheras-tu ta face de moi ? » (Ps de David, 13). Ou encore : « J’ai vu tous les travaux qui se font sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite de vent. Ce qui est tordu ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut plus être compté. » (L’Ecclésiaste, 1) Les mots de Bernard Giusti, tirés du fond de sa détresse, lancés certes vers un ciel vide, un improbable Esprit, aveugle, sourd, muet, n’en sont pas moins les mots désemparés d’un homme aux prises avec cet Inconnu dont semblent dépendre nos vies, ce quelque chose des mystères du monde auxquels nous n’avons pas accès : Ainsi vont les choses, écrit-il / En ce monde si obscur / Que les anges eux-mêmes / Semblent démons de noirceur. La poésie de Bernard Giusti, bien que solidement attachée en bannière aux poteaux d’angle de l’existence, concrète et matérielle, nous élève tout de même à du spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses. Car c’est à partir du physique que se dégage le spirituel. C’est au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en buées musicales, vapeurs tièdes sur les pensées, ombres sur un visage qui vont se dissipant. Passage d’un sourire dans le vent froid / Qui caresse les hautes herbes. Quelque chose chemine sans bruit, va discrètement son chemin dans les grands frissons / Des arbres de l’hiver.

         Il y a cependant, dans la personne de Bernard Giusti, ceux qui le connaissent le savent, constamment réaffirmée, une volonté de vivre au plus près des réalités du monde sensible et social et des forces qui le traversent – ce qui justifie son engagement militant au sein des luttes pour atteindre son idéal d’un meilleur avenir humain, parmi les discordes enflammées des hommes, pour plus de justice et de paix dans un monde où tout est sans dessus dessous, monde livré à l’argent-roi qui fait tomber sur les jours un hiver toujours plus féroce. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que son livre s’achève, ou presque, sur l’évocation de ces incessants combats auxquels la femme aimée s’est jointe et dans lesquels elle l’a accompagné : et cela fait partie de l’hommage qui lui est rendu, le plus beau que Bernard Giusti pouvait rendre à sa camarade de route, à son individualité qui participait, dans ses intimes convictions, à envisager des temps fraternels et un horizon plus heureux de l’humanité. Ensemble, écrit-il, nous avons mené et aimé ces luttes, ensemble nous avons été parfois victorieux, et souvent déçus même dans la victoire. Qu’importe puisque nous avons toujours su qu’il n’y a d’avenir que dans la lutte, que si notre vie est une lutte perdue d’avance, nous devions avancer vers l’horizon lointain, inatteignable par définition, car nous savions que lorsqu’on s’arrête, on campe sur le néant… Oui, Pascale et Bernard savaient que lutter pour un monde plus juste serait peut-être vain, mais que l’un des sens de leur vie, ce serait, contre ce monde-là, mener une guerre sans merci pour soulever les paupières douloureuses du siècle.

         Et Bernard Giusti écrit encore, en toute fin d’ouvrage : Il y aura d’autres mois de mai, d’autres printemps ravissants et d’autres étés torrides. Il y aura la valse des saisons :je la danserai seul et je m’étourdirai de ton absence. En écrivant ces derniers mots, Bernard Giusti sait ne pas ajouter de la mort à la mort. Il sait, peut-être l’a-t-il déjà appris, porter la mort de celle qui a emmené avec elle le plancher, le plafond et les murs d’une bienheureuse maison, en a déserté le jardin, lieu où tous deux ont appris à voir pousser les fleurs, à y semer leurs rires, à écouter les arbres, et assis tous les deux côte à côte sur les marches du perron, à regarder tomber la nuit, dans la moiteur des soirs d’été ou dans les bourrasques de l’hiver. Et cela suppose une autre façon de regarder la vie, et son obscur envers, apprendre l’absence et le rien qui naissent à l’intérieur de chaque chose, désolidariser la désormais absente du brouillard et de l’ombre, la confier au nuage qui se défait pour être nuage et mémoire de nuage, au souffle du vent, aux sentiers pierreux, aux chemins dans les herbes, pour poser un visage sur le velours des cieux.

         On referme le livre. On écoute. Le monde est toujours là, où on entend un chant d’amour. Par-delà le silence.

         Michel Diaz, 30/09/2025