Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

A propos des œuvres de Pascal Lemoine

A propos des œuvres de Pascal Lemoine

         Sur le site de l’artiste verrier-sculpteur Pascal Lemoine, on peut lire : « Ma connivence avec le verre a débuté par la réalisation d’urnes funéraire sur lesquelles étaient gravés des palimpsestes. Doutes et interrogations s’immisçaient dans la matière, jouant aux rythmes cursifs de poèmes de Breton et d’Eluard. Sur certains de ces vases clos, était inscrit « Carpe diem » en braille. Une gravure, un silence qui évoque l’existence et l’interrogation de ce qui lui succède. Les premiers cailloux qui m’ont paru jalonner ce chemin étaient « Le Nœud des Miroirs » de Breton, le « Tao te King » de Lao Tseu et une très forte envie de vivre ce lien particulier à l’instant que révèle le travail d’un matériau en fusion. »

         On le voit, « le monde » de Pascal Lemoine (car son œuvre en est un, dans le sens où, comme chez tout authentique artiste, les productions d’une démarche originale sont sources d’émotions, de réflexions, de sentiments, de spiritualité, de sublimations et de transcendances) est en étroite relation avec l’élément feu et son intérêt pour la poésie. C’est-à-dire avec la mémoire d’un passé éruptif, d’un magma subitement pétrifié, et le langage poétique qui peut, plus que tout autre, être pétri jusqu’à l’obsession, contenant en lui-même cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lieu-dit de la question métaphysique essentielle, celle de l’existence. On peut donc avancer que dans la démarche de cet artiste ont partie liée le travail du verre en fusion et l’esprit même de la poésie.

         Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’indéchiffrable, de l’intransmissible, peut-on se demander en regardant les œuvres de Pascal Lemoine, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche ? En vérité, ce n’est pas seulement dans les objets qu’il nous propose de regarder mais bien tout entre les mots que nous posons sur eux, en les laissant venir, dans ces « trous d’air » de la pensée que se glisse le sens, y compris dans l’émoi, cette manière singulière qu’a l’artiste d’arpenter le monde et le temps du monde, ses espaces les plus arides comme les plus fertiles.

         Alors que l’argent-roi et ses dévastations, guerre ici et là, massacres et famines, nihilisme généralisé, perte générale du sens courbent toujours plus l’humain en nous, pour Pascal Lemoine, il ne semble y avoir qu’un unique objectif, celui de retrouver la mémoire perdue de l’homme et celle tout autant perdue de son ancienne dignité. Il semble que, pour lui, il est de toute nécessité de résister à ses sourdes, pernicieuses, brutales et violentes poussées et aider au désenvoûtement du monde et des consciences en se faisant ramasseur et colporteur de rêve, passeur de poésie.

         Immédiatement, en présence des œuvres de l’artiste, c’est une absence qui nous arrête, celle du comparé : à quoi ressemblent ces objets et à quoi se réfèrent-ils ? Amphores aux usages oubliés ou urnes funéraires, idoles archaïques aux formes épurées ou stèles silencieuses, outils énigmatiques d’une civilisation disparue ou fragments de météorites exhibés dans d’anciens rituels ? Tous objets jouant l’ambiguïté de ce qui était, de ce qui est et de ce qui sera… On se dit que quelque chose a été perdu, relégué sous les strates du temps. Et très vite l’on s’aperçoit, pour peu que l’on se laisse aller aux appels de l’imaginaire, que regarder ces œuvres, c’est ouvrir un chemin de lecture et ainsi, chemin faisant, nous saurons que le mystère se tient ailleurs que dans les objets présentés, que c’est l’ombre, bien plus grande que celle d’un arbre ou d’un montagne, l’ombre d’un souvenir d’avant toute mémoire même qui se lève derrière nos yeux comme une lune noire.

         Comment faire voir ce que nous avons oublié, là à même la matière des choses ? Non pas derrière, au-delà, caché en quelque arrière-monde, mais là dans le mystère de sa présence. Telle est la force et la beauté de ces œuvres, un regard qui ne conquiert pas, ne revendique aucune certitude, ne prétend apporter aucune réponse, résoudre quelque énigme, mais qui se laisse dessaisir de son saisissement et passe derrière les mots qui font écran, comme rendu à la virginité de son innocence première, au langage d’avant la parole.

         Pascal Lemoine semble penser ses œuvres en termes d’influx, de corrélation, de circulation, de respiration, de « révélation » de ce qu’avec nos simples yeux nous ne saurions saisir, si penser de la sorte c’est moins s’intéresser à ce que sont les choses qu’à ce qu’elles produisent sur nous, à comment elles se branchent sur notre mémoire archaïque, ce qui demeure en nous de plus authentiquement vital, comment elles réveillent notre sentiment d’exister quand se défait la coupure entre le sensible et le spirituel et que, nous oubliant nous-mêmes, perdus enfin, on comprenne que ce que nous nommions « la réalité » est le plus implacable des masques.

         Et, en effet, les œuvres de Pascal Lemoine nous ouvrent au spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses, celui qui nous demeure mystérieux et insaisissable, où se tient ce qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et que nous appelons sentiment du sacré. Car c’est à partir du physique et de la matière que se dégage le spirituel, que se donne à sentir le sacré, au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en clartés musicales, vapeurs tièdes de troublantes réminiscences, ombres sur des contours d’une terre et d’un sable passés au feu, qui vont se dissipant. Passages de souffles et d’indistinctes voix. Quelque chose, dans ces objets, nous parle sans parole et chemine sans bruit, va discrètement son chemin et avec lenteur chez celui qui, les regardant, se dit : « avec les mots qu’ils me confient, j’apprends à voir, je réapprends l’humanité, et je réapprends à marcher ».

Michel Diaz, 24/09/2025

Le raccommodeur d’instants – Richard Rognet

Le raccommodeur d’instants

Richard Rognet

L’Herbe qui tremble (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025).

         Ce récent recueil de Richard Rognet se divise en deux temps : le premier, Regarder le silence, le plus important, rassemble des textes en prose poétique, tandis que le second, plus court, Derrière la Montagne, nous propose, lui, des poèmes en vers rapides dont la densité, dans le ramassé du propos, nous invite à une autre approche.

         Nous lisons, dans la présentation de l’ouvrage par l’éditeur, que son auteur « fait le constat d’une vie ayant suivi ou tracé de multiples chemins filant sans cesse dans de nombreuses directions. » Et il en résume ainsi le propos : « Entre inquiétude et incertitude, enthousiasme et volonté d’apaisement, il tente de saisir, au fil de l’écriture, la diversité miroitante des instants qui fondent et conduisent son existence, la raccommodant souvent […] ».

         La première partie du recueil ne rompt point avec l’écriture de Richard Rognet, telle que nous la connaissons, claire, fluide, sensible et d’une savante limpidité, aux accents volontiers lyriques, soulignés d’autant plus ici par l’emploi récurrent du « je », du « moi » (parfois du « nous », du « on ») qui rend l’auteur présent à chaque page du recueil. Le statut de l’ouvrage n’est pourtant pas exactement le même que dans les autres écrits de l’auteur. Il s’agit davantage, ici, d’inscrire dans les mots des fragments de la vie du poète, qui nous révèlent des moments intimes, non des confessions, mais des confidences plutôt sur ce qui le traverse, l’étonne et l’éblouit, l’enthousiasme ou l’entraîne parfois, dissipés les moments de ravissements, dans des territoires plus sombres de la pensée, ceux où se logent la complexité de l’être, ses hésitations et ses doutes, ses contradictions et ce qui ne finit jamais de nous hanter.

         Il y a, dans cette section (c’est pourquoi je disais qu’elle donnait au texte un statut un peu différent), un quelque chose de l’autobiographie, ou plus exactement des notes personnelles du « journal intime », impression renforcée par l’utilisation de dates (peu nombreuses il est vrai, mais pourtant suffisantes) qui situent dans le temps des moments d’écriture : C’était le 28 février 2021 ; Le 7 mars 2021, à la nuit tombante ; Je viens, cet après-midi du 18 mars 2021, de ramasser délicatement le cadavre d’un rouge-gorge ; […] je perçois, ce 23 mai 2021, comme l’effacement du soir dans le giron laiteux de la nuit verlainienne… C’est là aussi comme une invitation du poète à pénétrer dans les arcanes de son écriture, nous aider à saisir mieux les événements déclencheurs, imprévus et inattendus, dont ses mots se sont emparés, ces éclats (ou « éclairs » pour reprendre le mot d’Arnoldo Feuer), l’étroit lien qui se noue alors (cette « chimie » de la pensée que l’on peut dire « inspiration ») entre l’instant de cet événement et cet appel à en creuser le sens, tout en en restituant l’émotion. Par exemple la découverte de ce rouge-gorge (Me voilà moi sans toi, au seuil du printemps, avec une herse de douleurs sous les paupières), ou cette anodine situation : Je m’assieds sur une terre battue où tant de pas inconnus se sont inscrits dans le tournoiement des saisons. / Deux verdiers effervescents se mêlent aux frétillements des feuillages. Ou la révélation au matin d’un jardin enneigé. Mais ce sont aussi bien des événements déjà passés que le souvenir ressuscite, comme cette rencontre émue avec un arbre : J’ai embrassé le tronc d’un hêtre, longuement et si fort que j’en ai un instant perdu la vie. Ou cette extase ramenée d’un peu plus loin, mais dans son émotion intacte : Alors que le soleil – le premier, après des jours d’hivernale attente – méditait parmi les mille et mille visages des myosotis […], je sus que j’atteignais les fertiles enchantements des saluts partagés.

         Nous voyons que ce « raccommodage » de moments vécus avec intensité, restitués avec ferveur, s’apparente à une « tapisserie » dont les différents motifs nous proposent certes ces « multiples chemins filant sans cesse dans de nombreuses directions », mais qui s’assemblent sans se contrarier, développant un paysage, à la fois physique et mental, où s’inscrit tout entier le poète, où son regard sur les choses du monde, comme sur lui-même, nous incite sans cesse à nous interroger sur les mystères qui nous cernent et sur nos propres profondeurs, ces territoires habités par les fantômes de nos morts, ces gouffres habités aussi par ces doubles insaisissables qu’à nous-mêmes nous sommes, ces créatures d’ombre dont nous percevons les menaces. Etranger – contre moi / quelle menace es-tu ?, écrit-il dans un poème de la seconde partie du recueil. Et nous parlant de sa difficulté à comprendre l’errance dans laquelle nous jette le fait d’exister, il écrit, dans un autre poème : Gestes engourdis / ailleurs ne délivre rien, / portes jamais ouvertes / et tant de veilles pourrissantes.

         Il y a, chez Richard Rognet, cet incessant tourment de vivre, sans en saisir le sens ou la nécessité (Je nais d’une semence négligée, entre deux obscurs sillons), cette inquiétude d’exister dont il fait une force, se livrant à lui-même une lutte dont il ne sort pas toujours vainqueur, dont il lui faut pourtant se relever bien qu’il sache qu’il lui faudra toujours recommencer, en dépit de lui-même, comme avec ce qui nous reste des effrois et des bonheurs fragiles de l’enfance : Tirer à soi l’enfance, mais ne pas sombrer en son nom. / Lui dire adieu, conserver d’elle le souvenir flottant d’une langue inaltérable. L’enfance, ce si bref moment qui nous a permis de constituer quelques réserves d’innocence dans lesquelles nous pouvons encore puiser, mais que nous devons protéger de l’appel des sirènes qui, aujourd’hui, compliquent le plus petit élan d’amour. Et si la tragédie comme la vanité de vivre ne lui échappent pas, ce douloureux « miracle » que nous n’avons pas demandé, harcelés que nous sommes par l’idée de la finitude et de la mort qui nous talonne (Sommes-nous autre chose que les bornes massives qui enserrent notre vibrante chair ?), il n’en tire que davantage de lucidité : Que d’aigreur sur les prés ! écrit-il encore. Les années à venir : déboires, tremblements, ensevelissements. On soulève des pelles et des pelles de sable, l’immense sablier demeure insatiable.

         Mais Richard Rognet est de ces poètes veilleurs et porteurs de lanterne, homme marchant sans trêve, comme « l’homme qui marche » de Giacometti traverse son destin, trébuchant par moments sur son chemin d’ornières, allant vers quelque chose de lui-même qui toujours se dérobe à mesure qu’il l’entrevoit, mais chemin qui en vérité est le seul qui vaille, et qui pour nous mener nous demande d’imaginer, sans cesse / l’introuvable pays, ainsi que le poète nous le dit dans les tous derniers mots du recueil. Il est de ces poètes qui, malgré ce crépuscule descendu aujourd’hui sur le monde, et ces soleils qui meurent en même temps que nous, fouillent sans cesse à pleines mains dans les décombres de nos espoirs et de nos rêves, pour en sauver ce qui peut l’être et hurler lumineusement. Relisons cette longue phrase : Il y a toujours un moment fugace à la jointure de la lumière déclinante et de l’ombre impatiente, un moment proche de l’extase, si l’on veut bien cesser de couper les cheveux en quatre et d’affirmer que l’existence ne dépend que des lieux ordonnés, mesurés à l’aune de nos envies, de nos convoitises, de notre obstination à tout vouloir régenter.

         Il nous faut concéder que rien n’est vraiment consommé, quand parmi l’enchevêtrement de nos doutes, désarrois et incertitudes, demeurent quelques-uns qui œuvrent à nous faire entrevoir, sinon espérer une plus consolante lumière, et cherchent à nous rendre notre authentique part d’humanité. Sortir de la grisaille, / gravir la tendresse, //pour nous tous, j’applaudis / dans les ténèbres – /ce n’est pas une habitude, / mais l’appel lumineux / d’une parole impétueuse, lisons-nous dans le dernier poème. Dans ce livre, traversé d’échos saturniens et de traces de désespoir, il y a aussi l’attention passionnée que le poète accorde à toutes choses et qui prend bien souvent les accents de l’amour, les éclats d’une sagesse qui invite aussi le lecteur à sortir du chagrin de ses heures désaccordées, à entrer dans ce tout de la vie où le monde, en lui redevenant un peu plus lisible, se fait révélation d’une réalité dont nous avons perdu et le sens et l’usage. En vérité, plutôt que de sagesse, je parlerai de phases d’apaisement, ouvertes à la contemplation sereine ou éblouie du monde, à une joie parfois incandescente ou à l’admiration exaltée de la nature, des oiseaux, des fleurs, des arbres, des nuages, du ciel, et de tout le vivant que le poète sait si délicatement et si merveilleusement célébrer.

         Michel Diaz, 13/05/2025

La vie extime – Laurent Faugeras

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025).

La vie extime

Laurent Faugeras

Dessins Eliz Barbosa

L’Herbe qui tremble (2025)

         Le titre de ce recueil, superbement accompagné par les dessins aux couleurs si subtiles d’Eliz Barbosa, pourrait à première vue nous surprendre. On croirait un néologisme proposé par l’auteur. Il n’en est rien. Ce mot rare (heureuse et belle résurgence !), adjectif bien peu usité, jouit pourtant d’une très officielle définition empruntée au lexique de la théologie : « Externe, extérieur. En prise avec les éléments extérieurs, par opposition à intime. Qui porte à la connaissance d’autrui ce qui est généralement considéré comme relevant de l’intime ». Dans son Journal extime (2002), Michel Tournier justifiait ainsi son emploi à propos de son livre : « On peut parler de journal sans doute, mais il s’agit du contraire d’un journal intime. J’ai forgé pour le définir le mot extime ». N’en déplaise à cet auteur ! On trouve, entre autres, trace de ce mot sous la plume de Jules Fabre d’Envieu : « Sous le nom d’essence extime ou d’essence proprement dite, nous comprenons l’esséité (sic), la propriété d’être infiniment » (Cours de philosophie, Paris, 1866). Mais c’est précisément la fonction de la poésie que de réaliser cette correspondance entre intérieur et extérieur ; elle permet au poète de supprimer la distance qui existe entre le monde extérieur et son moi profond, inconnu de lui-même. Le recueil de Laurent Faugeras est donc une somme d’expériences sensibles, d’images et pensées tout autant intimes qu’extimes, ces ceux versants d’une expression qui se superposent sans peine et que leur auteur nous donne à partager. Impression que renforce l’emploi discret, presque effacé du « je » au profit du « tu-te-toi », du « nous », du « on » et de la forme impérative (sous forme de conseil ou de suggestion) qui peuvent aussi bien concerner l’auteur lui-même que les lecteurs que nous sommes. Ainsi peut-on lire : Laisse les fruits dériver à la lumière d’octobre / et la source s’emmêler aux queues-de-renard : / la photo clandestine te pourra plus te déchirer // […] Notre désir comme une barque / d’où nous plongeons chacun / notre pagaie le long des flancs. Ou encore : Ne va pas au cœur des choses / tu reviendrais bleu de nuit / Colore amèrement ta veine / avec la spirale d’un chou / et l’aubergine qui pardonne.

         Nous aurons déjà remarqué, avec ces deux seules citations, combien importe ici l’héritage de l’esthétique surréaliste, sensible encore dans ces quelques images glanées presque au hasard dans le recueil : Il y avait les avions comme / des vérités que rien n’arrête / et qu’on attend sur un quai de gare ; ou Il y a ce soir un orage de femme / qui court à toute nuit dans le ciel / qui coupe de sa peau douce / et recoud les morsures des fruits noirs ; ou aussi la menace lumineuse / sous des envolées de jambes / qui brisent les trottoirs… Mais la poésie de Laurent Faugeras, qui ne cède jamais aux images faciles et « enjoliveuses » est tout autant marquée par l’association récurrente d’éléments concrets et abstraits qui ouvrent sur d’inédites profondeurs de sens. Citons-en encore quelques-unes : le miroir où passe une idée du ciel ; le bol de café reflet de la nuit ; Les désœuvrements de l’amour / mordent comme du lait fermenté ; les peines tremblent devant le large / comme des lagunes maritimes ; la barre d’acier du vivre / qui se tord sur elle-même ; le fleuve ouvre ses coffres-forts

         Cependant, en dépit de ces constructions souvent déconcertantes, la langue du poète ne perd jamais de vue ce qui, autour de lui, constitue le monde sensible. Sa poésie côtoie le soleil et les ombres, les arbres, les oiseaux, les pierres, les chemins, le mouvement du vent dans les trembles, la lumière qui tord le ciel essoré, les saisons de la terre, les pommes tombées du pommier, fruits éclatés dans l’herbe, les champs de blé, les étoiles dont il ignore le nom… Poésie qui est celle d’un observateur de la vie, telle qu’elle va, d’un marcheur de grand air, d’un arpenteur d’espace. L’ange qui l’accompagne est du côté des ombres, des forêts, des plantes, des miroitements, des eaux légères, des effleurements, des ondes, des caresses imperceptibles. Il est moins le secret que ses abords multiples. Il y a dans la poésie de Laurent Faugeras, malgré les inévitables rais de lumière sombre qui tombent parfois sur ses vers, l’affirmation d’une forte présence au monde, jusque dans ce qu’il y a de plus âpre : la solitude, la perte, le déclin, la mort. On y retrouve l’écho de ce qui fait le chant du monde de Giono. Car aimer le monde, c’est aussi arriver à pouvoir dire oui à l’inacceptable et pourtant totalement invitable, celui de toute mort. Il est très tentant de citer ici cet émouvant poème dédié au philosophe Marcel Conche : Le silence comme le temps / ne va pas plus loin / que le prochain virage de la route // On dit qu’il retourne les pierres / pour tromper la solitude // Puis un jour ce venin vivant / cet épuisement d’avant la vie / nous laisse des mots // Mais les phrases n’iront pas plus loin / que le prochain virage de la route / alors je retourne ces silex de silence.

         Avec Laurent Faugeras, le poème ne célèbre pas. Ne décrit pas. Ne nomme pas. Le poème est intervention (et on ne peut s’empêcher d’entendre le « fini, maintenant j’interviendrai » d’Henri Michaux), ce qui suppose coupure et intervention. A Henri Meschonnic, on doit cette définition du poème : « il y a poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie ». Alors le poème, cet acte de langage qui toujours recommence, ce rythme particulier qu’il est rend visible notre rapport au monde. Et le rythme que l’on rencontre dans les poèmes de Laurent Faugeras (le « rythme » entendu aussi dans le sens de battement de l’esprit vital) se fait aussi pouls battant de notre présence aux choses : […] Les fleurs tombent dans nos yeux ouverts / les fleurs tombent dans nos pensées / les fleurs effeuillent nos regards // Le soir entre ses dents serre / les pétales roses pleins d’espace / et leur silence bavard // ce broyage vendangeur / de vierge sève / colore la nuit. Virginia Woolf écrit d’ailleurs à ce propos : « La nature du rythme, voilà qui est très profond et va bien au-delà des mots. Un spectacle, une émotion, déclenchent une vague dans l’esprit bien avant qu’ils ne suggèrent les mots qui s’y adapteront. C’est cet élan qu’il faut tenter de saisir quand on écrit, de mettre en mouvement (et qui n’a apparemment rien à voir avec les mots) et c’est au moment où cette vague déferle et s’écrase dans la tête que naissent les mots qui l’accompagnent. »

         Cette « vague qui déferle » et « s’extime », nous l’accueillons avec bonheur et avec l’amitié que l’on doit à un poète qui remplit si bien sa mission d’interprète du monde et de déchiffreur de signes.

         Michel Diaz, 01.05/2025

Diérèse

Présentation de la revue Diérèse, publiée in Margelles N° … (2025)

Diérèse


Il n’est pas inintéressant de connaître la genèse d’une maison d’édition ou
d’une revue, car elle nous en dit parfois long sur l’esprit qui l’anime. Daniel
Martinez, qui en est le directeur/fondateur, s’en explique lui-même dans un
entretien (La Pierre et le sel, 2011) : « J’ai créé Diérèse depuis la cité du
Printemps (à Montreuil-sous-Bois) où j’habitais alors, le 21 mars 1998. Les trois
premiers numéros sont sortis directement de mon imprimante, les agrafes de
côté masquées par des réglettes de plastique noir. Le premier numéro comptait
20 pages et se terminait par une critique de « Larves et lémures » de Claude
Louis Combet, signée de ma main ; le second, avec ses 52 pages, s’achevait par
une référence à la saison (de parution), l’Eté, pour mémoire ». De livraison en
livraison, la revue devait s’étoffer, la bichromie fit son apparition en couverture
au numéro 9, Diérèse comptait alors 148 pages ; la quadrichromie, au numéro
10.»
Aujourd’hui, 27 ans après ces débuts, et depuis bien longtemps, Diérèse
se présente sous la forme d’un gros volume de 320 à 330 pages de poésie, prose
et notes de lecture. Généreuse tant en terme de quantité que pour ce qui est de la
qualité des contenus, la revue est publiée tous les quatre mois depuis 1998.
Quatre-vingt douze numéros ont paru à ce jour dont quatre (52/53, 46, 57,
59/60) ont été codirigés par Isabelle Lévesque. Cette dernière a en outre fait
partie du comité de rédaction pour les numéros 54 à 55, 58, 61 à 65.
Aujourd’hui, Daniel Martinez assure seul la direction et la rédaction de la
revue.
Mais une revue se singularise d’abord par sa ligne éditoriale, et Daniel
Martinez nous dit à ce propos : « […] il n’y a pas de thèmes imposés. Je ne vais
puiser qu’exceptionnellement du côté des avant-gardismes, qui me lassent
rapidement. Diérèse est plutôt un lieu littéraire où se rencontrent, un peu comme
au café, des gens connus ou inconnus et où l’on écoute celles et ceux à qui la
parole a été donnée. D’une part, je ne veux rien faire de ce qui a déjà été fait
(une revue qui serait un lieu de rencontre entre professeurs d’université par
exemple) et je tiens donc à ce métissage de la parole et des sujets abordés, aussi
divers que le cinéma, les artistes maudits, la contre-culture […]. » Et il précise,
plus loin : « Ma ligne éditoriale donc privilégie la lisibilité, le sens avant la
forme, avec quelques bémols pour la poésie du quotidien (comme on dirait « à la
petite semaine »). Pas de rejet du lyrisme non plus, mais de l’emphase oui, avec
en corollaire un a priori négatif pour la poésie minimaliste. »
Précédées d’un édito confié dans chaque numéro à un auteur différent, les
7 parties qui composent la revue reviennent invariablement dans le même ordre.
Ainsi y trouve-t-on successivement les sections : – Poésies du monde ; – Cahier 1,
cahier 2 (cahier 3 parfois) ; – Proses ;– Journaux ; – Focus ; – Bonnes feuilles.
Diérèse fait donc la part belle, dans la section Poésies du monde, à la
poésie internationale, et à la palette des traductions qui est des plus riches. Pour
preuve, les derniers numéros, par exemple, 90, 91, 92, introduisent dans les
domaines portugais, espagnol, anglais, allemand, grec, italien, des traductions de
poètes comme Nino Jùdice, J.M De Vasconcelos, Estela Puyuelo, Teresa Soto,
Dylan Thomas, Fritz Deppert, Peter Härtlhing, Reiner Kunze, Stamatis
Polenakis… Pour cela, Daniel Martinez s’entoure de traducteurs fidèles :
Raymond Farina (italien, grec), Jean-Paul Bota (portugais), Jean-Yves Cadoret
(anglais, américain, danois), Bruno Sourdin (anglais), Joël Vincent (allemand)
au principal…
Pour ce qui concerne les Cahiers (1, 2 ou 3), Daniel Martinez reçoit
directement 80 % des textes et adresse des demandes pour les 20 % restants
(auprès de Jacques Ancet, Alain Duault, Pascal Commère, Jacques Josse, Yves
Bergeret, Thierry Pérémarty, plus loin dans le temps Jean Rousselot, etc). Dans
ces pages ont été publiés, au fil des années, des auteurs connus, tels que Michel
Butor, Jean Rousselot, Henri Meschonnic, Pierre Dhainaut, Thierry Metz, Jean
Claude Pirotte, Eric Brogniet, Alain Fabre-Catalan, Paul Cabanel, Claude
Albarède, Isabelle Lévesque, Alain Duault, Max Alhau, Richard Rognet, Werner
Lambersy, Bernard Grasset, Gérard Le Gouic, Eric Chassefière, Jean-Louis
Bernard, pour n’en citer que quelques-uns parmi une très longue liste (que les
non cités me le pardonnent !)… et des auteurs moins connus, mais qui gagnent à
l’être.
Les Proses ont toute leur place dans la revue pourvu que la qualité de leur
écriture et leur contenu répondent à l’esprit de la ligne éditoriale. Bernard
Pignero y est souvent convié, mais on y rencontre aussi Michel Lamart, Eric
Barbier, Chantal Danjou…
Pour les Journaux, Daniel Martinez n’en fait la demande qu’à Pierre
Bergounioux, mais ce sont les autres participants qui envoient leurs textes.
Enfin, pour les Bonnes feuilles, qui réunissent les recensions d’ouvrages récents,
les chroniqueurs, souvent les mêmes, piliers de la revue, ce sont aussi bien
Gilles Lades, que Pierre Dhainaut, Eric Chassefière, Gabriel Zimmermann,
Jean-Pierre Boulic, Gérard Bocholier, Jean-Louis Bernard, Eric Barbier, Sabine
Dewulf, Michel Diaz, Pierre Tanguy, Edith Masson…
Terminons par ces mots de Daniel Martinez lui-même : « La poésie est
vitale, elle entretisse les souffles divers et jamais tout à fait circonscrits qui nous
parcourent, elle est la langue de nos sens et de nos pensées sans cesse en
alerte. » Telle est la mission que remplit passionnément Diérèse.
Michel Diaz

Le bec de la mésange – Arnoldo Feuer

Le bec de la mésange

Arnoldo Feuer

Dessins Alain Dulac

L’Herbe qui tremble (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

         Si le poète Arnoldo Feuer est peu connu de la plupart des lecteurs de poésie, ce n’est pas pour autant un débutant, loin s’en faut. Ses premiers recueils ont paru dans les années 1970 (éditions J.-P. Oswald et Caractères), mais à la fin des années 1980, il est entré dans une longue période sans publication qu’il a rompue en 2017. Le présent recueil, accompagné des beaux dessins d’Alain Dulac (pages d’une écriture indéchiffrable à l’expression fébrile) porte témoignage qu’en dépit de ce silence éditorial, la sève poétique qui l’habite a souterrainement tracé son chemin pour prendre tout le temps de parvenir à la maîtrise de sa plus juste voie/voix.

         Cette « voix », qu’il a su rendre singulière ouvre, en effet, des perspectives que la grande partie de la production poétique contemporaine a rechigné à exploiter. Dans une langue simple et fluide, dépouillée à l’extrême, où pas un mot ne paraît superflu, Arnoldo Feuer nous donne à lire le monde, avec un regard comme lavé de neuf, avec l’air innocent de qui se contenterait d’effleurer les choses, comme insoucieux de leur duplicité, mais les traversant tout de même et marchant dans les plis du temps / sur une soie chiffonnée / en poursuivant des éclairs intimes (ces deux citations sont extraites du recueil Faux miroirs). Ces « éclairs », le poète les trouve ici, dans le sauvetage d’une mésange prise dans les mailles d’un filet (c’est là le point de départ du recueil, non prémédité), dans le hasard qui lui fait collecter le matériau de ses poèmes, parmi les choses qui l’entourent ou les événements les plus simples et souvent les plus anodins, mais qui répondront, à ce moment-là, aux conditions de l’acte poétique qui fera exploser, pour un bref instant, la banale apparence du monde. Ce seront encore, par exemple, ces choses, pour n’en citer que quelques-unes, l’intérêt porté à un marque-pages (le billet d’entrée à la / Galerie Tretiakov / du 10 août 2001 à 13h33), le bouleau tombé sur le toit (abattu par le vent ou les taupes), le crédit accordé à la caisse de sa librairie préférée, les grilles d’évacuation d’eaux pluviales, une révision de sa cave à vin, le plombier qui traque la fuite en crevant son plafond, les pigeons sur un fil du balcon… S’ouvre alors une brèche dans le réel des choses, où s’engouffre un soudain vertige qui fait douter de soi et de l’illusoire équilibre du monde : Venez, / corneilles / qui liez de paire à impaire les rives de l’avenue // la ferronnerie du balcon / vous sera hospitalière / pour guetter les temps / encore couchés à l’horizon // toi tu es incertain de la patience / qu’il te faudrait // tu doutes de pouvoir identifier un prochain soleil // elles c’est autre chose / leur vol ne manquera pas à l’œuvre de liberté.

         Cette démarche, le poète s’en explique dans un entretien (in Anthologie audiovisuelle des poètes vivants de Reha Yünlüel, 2022) : « Il n’y a pas d’interdit pour ce qu’on appelle communément l’inspiration poétique. Elle peut partir de n’importe où, de n’importe quoi. Souvent, c’est une vision, c’est un son, des sons, ou un mot, ou une parole, un bruit dans la rue qui déclenche quelque chose. Et c’est là que tout un processus s’enclenche. […] Je pense que le poète, l’écrivain, l’artiste puise ses sources partout. […] Et je crois beaucoup à cette notion d’élément déclencheur, au sens où c’est quelque chose qui n’est pas impliqué a priori dans un processus de création… » Ainsi « s’enclenche », par exemple, ce poème où il est impossible de retrancher le moindre mot : « Animal errant » // le triangle de signalisation / t’enjoint d’être attentif / mais qu’est-ce à dire ? // quelle espèce d’animal / peut bien divaguer sur l’autoroute / qu’on puisse craindre de rencontrer ? // réfléchis à ta condition : / l’employé qui déposa le panneau / pour une bonne raison / l’oublia pour une plus grande // où tu pourrais inclure / la destinée qui te fait aller.

         Mais ce recueil, Le bec de la mésange, c’est aussi, enchâssées entre les séries de poèmes, huit textes en prose, tout aussi importants que le reste, qui explicitent et éclairent la démarche poétique de l’auteur, autant de réflexions qui exposent en quelque sorte son « art poétique », ou plutôt son éthique. Et si nous sommes invités à entrer dans l’atelier du poète, il nous faut d’abord observer, sans essayer de le comprendre, cet état dans lequel, nous dit-il, amorphe, vide, en attente, il regarde sans voir, la tasse, la théière, le mur, attitude qu’un observateur rationnel prendrait pour celle d’un fou. Mettre des mots sur cette totale absence à soi-même, ce flottement du corps et de l’esprit, cette réceptivité indifférenciée, ce serait les nommer « état poétique », disposition poétique », « conditions de la poésie ». Et le poème, nous dit-il, se forme dans les mêmes « conditions de la poésie », il participe du même élan de disponibilité et d’implication simultanées. Les « conditions de la poésie » l’empêchent d’être autre chose que « juste ». Le poème peut alors accomplir ce pas de côté qui est le propre du langage poétique, sans que pour autant le poète renonce à ce qu’il a choisi, à savoir sans en faire un principe abstrait adopté a priori, de dire le monde tel qu’il se présente exactement à [lui], en ses bribes perceptibles et subjectives. Une hospitalité aux choses, contrat poétique tacite, qui [lui] tient lieu de « méthode », puisqu’il faut bien tâcher d’acquérir et de rendre une vision cohérente du monde. Cet « état poétique » (expression employée déjà, dans le même sens, par Pierre Reverdy), est encore envisagé par Arnoldo Feuer comme un espace de lucidité s’ouvrant par enchantement au milieu de la « selva oscura » où nous progressons en aveugles. Espace de lucidité où les minuscules bris de vie du quotidien, ces instants pourtant pauvres mais remarquables, requièrent toute son attention et, nous dit-il, méritent qu’on leur rende justice en les portant dans la lumière.

         Cependant, poursuit le poète, ne pourrait-on pas lui objecter que de se livrer à versifier ou prosifier sur le même ton, à propos d’infimes éclats n’affectant en rien la marche des hommes à l’abîme, est pure inanité ? Objection généreuse à laquelle il répond qu’elle ne le convainc nullement de faire ce qu’il ne sait pas faire et à quoi il aura perdu suffisamment de temps. Clairement conscient qu’il n’a aucune vision particulière du monde à faire voir, aucune musique nouvelle à faire entendre, aucune parole neuve à délivrer et rien à apporter au monde qui ne soit déjà, il ne lui reste, et c’est déjà beaucoup, nous confie-t-il, qu’à envisager ce qu’il appelle une pratique poétique « éthique ». A savoir : Pas une ligne, pas un mot de trop ! Le respect que l’on doit au lecteur, au livre, à la littérature, à l’éditeur, à la poésie et à soi-même […] commande la sobriété et la retenue. Avec pour unique visée, l’adéquation du langage à son objet, l’accord juste des mots et des choses, la justesse. Aussi cette exigence réclame-t-elle une particulière attention au langage. Dans ma pratique poétique, écrit alors Arnoldo Feuer, je n’ai que peu d’appétence pour les comparaisons, fabrications et transpositions d’images, accumulations métaphoriques en tous genres. Et il ajoute : L’emploi des « figures », destiné à instituer comme poétique un énoncé autrement banal, me paraît souvent une forme de trahison de la poésie, déguisant le Verbe – sous prétexte de le vêtir plus bellement qu’à l’ordinaire – en pauvre simulacre vidé de sa force originelle.

         Arnoldo Feuer incarne cette poésie qui ne loge ni dans la complaisance d’une langue qui se griserait de son propre souffle poétique, ni dans les rêves de quelque ailleurs factice, hors d’un Ici et Maintenant que nous avons à habiter. Il n’y a pour lui que ce qui peut se dire à partir de « l’éclair » qu’il entraperçoit dans les choses, qui un instant nous illumine aussi à travers son regard pour nous rendre le monde un peu moins obscur, un peu mieux habitable.

         Michel Diaz, 30/04/2025