Le raccommodeur d’instants – Richard Rognet

Le raccommodeur d’instants

Richard Rognet

L’Herbe qui tremble (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025).

         Ce récent recueil de Richard Rognet se divise en deux temps : le premier, Regarder le silence, le plus important, rassemble des textes en prose poétique, tandis que le second, plus court, Derrière la Montagne, nous propose, lui, des poèmes en vers rapides dont la densité, dans le ramassé du propos, nous invite à une autre approche.

         Nous lisons, dans la présentation de l’ouvrage par l’éditeur, que son auteur « fait le constat d’une vie ayant suivi ou tracé de multiples chemins filant sans cesse dans de nombreuses directions. » Et il en résume ainsi le propos : « Entre inquiétude et incertitude, enthousiasme et volonté d’apaisement, il tente de saisir, au fil de l’écriture, la diversité miroitante des instants qui fondent et conduisent son existence, la raccommodant souvent […] ».

         La première partie du recueil ne rompt point avec l’écriture de Richard Rognet, telle que nous la connaissons, claire, fluide, sensible et d’une savante limpidité, aux accents volontiers lyriques, soulignés d’autant plus ici par l’emploi récurrent du « je », du « moi » (parfois du « nous », du « on ») qui rend l’auteur présent à chaque page du recueil. Le statut de l’ouvrage n’est pourtant pas exactement le même que dans les autres écrits de l’auteur. Il s’agit davantage, ici, d’inscrire dans les mots des fragments de la vie du poète, qui nous révèlent des moments intimes, non des confessions, mais des confidences plutôt sur ce qui le traverse, l’étonne et l’éblouit, l’enthousiasme ou l’entraîne parfois, dissipés les moments de ravissements, dans des territoires plus sombres de la pensée, ceux où se logent la complexité de l’être, ses hésitations et ses doutes, ses contradictions et ce qui ne finit jamais de nous hanter.

         Il y a, dans cette section (c’est pourquoi je disais qu’elle donnait au texte un statut un peu différent), un quelque chose de l’autobiographie, ou plus exactement des notes personnelles du « journal intime », impression renforcée par l’utilisation de dates (peu nombreuses il est vrai, mais pourtant suffisantes) qui situent dans le temps des moments d’écriture : C’était le 28 février 2021 ; Le 7 mars 2021, à la nuit tombante ; Je viens, cet après-midi du 18 mars 2021, de ramasser délicatement le cadavre d’un rouge-gorge ; […] je perçois, ce 23 mai 2021, comme l’effacement du soir dans le giron laiteux de la nuit verlainienne… C’est là aussi comme une invitation du poète à pénétrer dans les arcanes de son écriture, nous aider à saisir mieux les événements déclencheurs, imprévus et inattendus, dont ses mots se sont emparés, ces éclats (ou « éclairs » pour reprendre le mot d’Arnoldo Feuer), l’étroit lien qui se noue alors (cette « chimie » de la pensée que l’on peut dire « inspiration ») entre l’instant de cet événement et cet appel à en creuser le sens, tout en en restituant l’émotion. Par exemple la découverte de ce rouge-gorge (Me voilà moi sans toi, au seuil du printemps, avec une herse de douleurs sous les paupières), ou cette anodine situation : Je m’assieds sur une terre battue où tant de pas inconnus se sont inscrits dans le tournoiement des saisons. / Deux verdiers effervescents se mêlent aux frétillements des feuillages. Ou la révélation au matin d’un jardin enneigé. Mais ce sont aussi bien des événements déjà passés que le souvenir ressuscite, comme cette rencontre émue avec un arbre : J’ai embrassé le tronc d’un hêtre, longuement et si fort que j’en ai un instant perdu la vie. Ou cette extase ramenée d’un peu plus loin, mais dans son émotion intacte : Alors que le soleil – le premier, après des jours d’hivernale attente – méditait parmi les mille et mille visages des myosotis […], je sus que j’atteignais les fertiles enchantements des saluts partagés.

         Nous voyons que ce « raccommodage » de moments vécus avec intensité, restitués avec ferveur, s’apparente à une « tapisserie » dont les différents motifs nous proposent certes ces « multiples chemins filant sans cesse dans de nombreuses directions », mais qui s’assemblent sans se contrarier, développant un paysage, à la fois physique et mental, où s’inscrit tout entier le poète, où son regard sur les choses du monde, comme sur lui-même, nous incite sans cesse à nous interroger sur les mystères qui nous cernent et sur nos propres profondeurs, ces territoires habités par les fantômes de nos morts, ces gouffres habités aussi par ces doubles insaisissables qu’à nous-mêmes nous sommes, ces créatures d’ombre dont nous percevons les menaces. Etranger – contre moi / quelle menace es-tu ?, écrit-il dans un poème de la seconde partie du recueil. Et nous parlant de sa difficulté à comprendre l’errance dans laquelle nous jette le fait d’exister, il écrit, dans un autre poème : Gestes engourdis / ailleurs ne délivre rien, / portes jamais ouvertes / et tant de veilles pourrissantes.

         Il y a, chez Richard Rognet, cet incessant tourment de vivre, sans en saisir le sens ou la nécessité (Je nais d’une semence négligée, entre deux obscurs sillons), cette inquiétude d’exister dont il fait une force, se livrant à lui-même une lutte dont il ne sort pas toujours vainqueur, dont il lui faut pourtant se relever bien qu’il sache qu’il lui faudra toujours recommencer, en dépit de lui-même, comme avec ce qui nous reste des effrois et des bonheurs fragiles de l’enfance : Tirer à soi l’enfance, mais ne pas sombrer en son nom. / Lui dire adieu, conserver d’elle le souvenir flottant d’une langue inaltérable. L’enfance, ce si bref moment qui nous a permis de constituer quelques réserves d’innocence dans lesquelles nous pouvons encore puiser, mais que nous devons protéger de l’appel des sirènes qui, aujourd’hui, compliquent le plus petit élan d’amour. Et si la tragédie comme la vanité de vivre ne lui échappent pas, ce douloureux « miracle » que nous n’avons pas demandé, harcelés que nous sommes par l’idée de la finitude et de la mort qui nous talonne (Sommes-nous autre chose que les bornes massives qui enserrent notre vibrante chair ?), il n’en tire que davantage de lucidité : Que d’aigreur sur les prés ! écrit-il encore. Les années à venir : déboires, tremblements, ensevelissements. On soulève des pelles et des pelles de sable, l’immense sablier demeure insatiable.

         Mais Richard Rognet est de ces poètes veilleurs et porteurs de lanterne, homme marchant sans trêve, comme « l’homme qui marche » de Giacometti traverse son destin, trébuchant par moments sur son chemin d’ornières, allant vers quelque chose de lui-même qui toujours se dérobe à mesure qu’il l’entrevoit, mais chemin qui en vérité est le seul qui vaille, et qui pour nous mener nous demande d’imaginer, sans cesse / l’introuvable pays, ainsi que le poète nous le dit dans les tous derniers mots du recueil. Il est de ces poètes qui, malgré ce crépuscule descendu aujourd’hui sur le monde, et ces soleils qui meurent en même temps que nous, fouillent sans cesse à pleines mains dans les décombres de nos espoirs et de nos rêves, pour en sauver ce qui peut l’être et hurler lumineusement. Relisons cette longue phrase : Il y a toujours un moment fugace à la jointure de la lumière déclinante et de l’ombre impatiente, un moment proche de l’extase, si l’on veut bien cesser de couper les cheveux en quatre et d’affirmer que l’existence ne dépend que des lieux ordonnés, mesurés à l’aune de nos envies, de nos convoitises, de notre obstination à tout vouloir régenter.

         Il nous faut concéder que rien n’est vraiment consommé, quand parmi l’enchevêtrement de nos doutes, désarrois et incertitudes, demeurent quelques-uns qui œuvrent à nous faire entrevoir, sinon espérer une plus consolante lumière, et cherchent à nous rendre notre authentique part d’humanité. Sortir de la grisaille, / gravir la tendresse, //pour nous tous, j’applaudis / dans les ténèbres – /ce n’est pas une habitude, / mais l’appel lumineux / d’une parole impétueuse, lisons-nous dans le dernier poème. Dans ce livre, traversé d’échos saturniens et de traces de désespoir, il y a aussi l’attention passionnée que le poète accorde à toutes choses et qui prend bien souvent les accents de l’amour, les éclats d’une sagesse qui invite aussi le lecteur à sortir du chagrin de ses heures désaccordées, à entrer dans ce tout de la vie où le monde, en lui redevenant un peu plus lisible, se fait révélation d’une réalité dont nous avons perdu et le sens et l’usage. En vérité, plutôt que de sagesse, je parlerai de phases d’apaisement, ouvertes à la contemplation sereine ou éblouie du monde, à une joie parfois incandescente ou à l’admiration exaltée de la nature, des oiseaux, des fleurs, des arbres, des nuages, du ciel, et de tout le vivant que le poète sait si délicatement et si merveilleusement célébrer.

         Michel Diaz, 13/05/2025

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