Francis Bacon, le lieu du visage – Jean-Louis Bernard

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Louis Bernard, note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

Francis Bacon, le lieu du visage

Michel Diaz

Editions Encres vives (avril 2025)

Illustration de couverture Catherine Bruneau

         « Le lieu du visage ». Titre énigmatique à première vue. Sauf si l’on prend conscience que le lieu est relation entre l’observé et l’observant, surface de projection de l’intime et de la mémoire, à la fois témoin et vestige, empreinte et matrice. Conséquence : tout visage (il est ici question d’un autoportrait de Francis Bacon) est lieu, puisque produit changeant d’une suite d’histoires, visibles ou invisibles, pérennes ou en voie d’effacement. Et d’ailleurs, la notion de lieu, comme celle de visage, n’est-elle pas bâtie avant tout sur l’idée du regard porté (regard qui génère métamorphose ) ?

         Traverser l’image que nous offre le visage de l’Autre, nous dit Michel Diaz. Se remémorer alors la phrase de Rilke : « Toujours tournés vers le créé, nous ne voyons en lui que son reflet ». Nous sommes destinés au reflet, et au travers de ce reflet dansent les fantômes. L’énigme de l’Autre nous renvoie aussi à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas que reflet ou image, il peut aussi être voix à travers le songe. Car le songe affleure dans toute présence au monde, cette présence que l’on ne rejoint qu’à condition justement de traverser l’image, cette présence que devient, par le regard, l’apparence. Présence cependant énigmatique : on parle ici du visage du portrait, bien sûr, mais aussi de celui du regardeur.

         Définition, ici, du regard : tension entre ce qui s’affirme et ce qui s’efface, libérant le sens par la seule force de l’attention. Il s’agit de faire tenir le visible entre apparition et disparition (le réel comparaît pour mieux disparaître), comme on le fait lorsqu’on contemple son reflet dans ses mains en coupe et que l’eau s’efface progressivement. Comprendre alors que le visage du portrait nous regarde lui aussi, et que la « promesse d’extinction » dont parle Michel Diaz nous concerne au plus haut point.

         Francis Bacon, par le désarrimage de l’espace qu’induit son œuvre globale, enseigne la tension dont il est question plus haut. Plus particulièrement, le « regard fossilisé » de l’autoportrait amène le regardeur à se retrouver dans des surfaces sans repères où il pourra se perdre en des confins méditatifs. Et peut-être, finalement, à apprendre à voir, ce qui n’est lié ni au regard, ni à la vision, mais à un processus d’espacements, de dilatations, de retards et d’écarts (d’égarement, en somme ? Cet égarement qui se trouverait être le chemin de sortie du labyrinthe…). C’est ainsi que, sans que nous y prenions garde, le visage devient ici métaphore de la poésie comme voix de l’inconnaissable, touchant donc, quasiment par définition, à l’inachevé.

         Les mots du poème sont-ils alors suffisamment signifiants pour accompagner cette traversée ? « Quelque chose cherche à se dire, qui ne mâche que du silence ». Tel est le risque des mots : réduire ce que nous tentons de nommer à des identités figées et obscurcir en conséquence l’énigme de nos vies (de nos regards, de nos visages). Le silence devient alors la langue du dernier recours, la seule qui puisse éventuellement donner chair à cet appel dont parle le poète, appel « à s’avancer dans l’inconnu des flaques et des ombres », « à s’abîmer dans la nuit insondable de l’être » (car, ne l’oublions pas, « l’Homme a les yeux remplis de Nuit »), appel qui force le regardeur à accepter l’éventualité de la douleur (échec à dire et même à ne pas dire) en entrant dans cet obscur à la fois miroir et trou noir.

         Alors, pour retrouver quelque chose de son propre visage dans les traits de l’Autre, sans doute faut-il se poster à distance de soi-même et du reste, meilleure manière d’aiguiser le regard. Et comprendre que « la trace de (l’)Autre, sans visage ni nom » vaut avant tout témoignage et mémoire de notre obstinée et vaine quête de l’insaisissable.

         Jean-Louis BERNARD

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