Archives de l’auteur : Michel Diaz

Quelque part la lumière pleut, lecture de Pierre Dhainaut

« Quelque part la lumière pleut » est un grand livre parce qu’il s’agit d’un parcours initiatique, en ses trois parties justement, de « l’incertain » à « l’offrande », et l’auteur s’est départi de l’esprit de conquête pour « s’essayer » ou « travailler ». Sans doute est-ce pour cela qu’il est, malgré tous les obstacles, sans cesse en mouvement. Ce qui caractérise d’un bout à l’autre ce livre, c’est le rythme, le rythme inlassable, constamment renouvelé. Et j’aime que s’il n’y a pas de majuscule au début d’un paragraphe ou d’une phrase, il n’y ait pas non plus de point à leur fin. (Je déteste les points !) Le rythme est fécond, le rythme ne trompe pas, il puise à la source des aspirations profondes de l’auteur.
Mais emporté par ce rythme d’ensemble, vous n’en êtes pas moins aux aguets à chaque instant, ouvert à toutes les surrprises. Je pourrais citer ici de nombreux passages qui m’ont touché : par exemple « celui qui penche son visage sur la mer pour se défaire de lui-même » (pas la peine que j’explique pourquoi) ou bien, plus loin, ce merveilleux « tremblement neigeux qu’une aile de hulotte a laissé sur l’arête du toit »… […]


Pierre Dhainaut

Quelque part la lumière pleut, lecture de Jean-Pierre Boulic

MICHEL DIAZ, Quelque part la lumière pleut, Éditions Alcyone 20 €

Il y a parfois des ouvrages dont l’abrupt, comme une haute falaise à escalader, inciterait à rebrousser chemin, surtout lorsque « le soleil noir de la mélancolie » (Nerval) pèse lourdement sur les têtes – cette falaise qui est en apparence un monde sombre ayant semble-t-il perdu toute raison…et les événements qui assaillent l’époque le prouvent cruellement, jusqu’à laisser pressentir maints désastres.

Dans une telle affaire, on est en droit de se demander ce que vient faire un recueil de poèmes tandis qu’effectivement tout le monde se veut occupé (et pour cause, l’agitation de l’utilitaire, la primauté du consumérisme, le quant à soi). Eh bien justement !

Voici que Michel Diaz,  en « guetteur », offre d’un grand souffle « jusqu’à l’usure du cœur » un regard mesuré sur l’histoire réfléchie de quelques mois (janvier-mai 2020). Il propose de nourrir une réflexion (« ce que l’on écoute, c’est ce que nous révèle une urgence de l’âme dans l’instant mis à nu ») car la fuite de la raison évoquée dans les lignes précédentes fait « nos saisons, chaque jour, un peu moins habitables et la mort un peu plus béante ».

L’auteur lance un cri du cœur, parce que souffrant, au sujet du dépit du monde « toujours en guerre contre les vivants et contre la vie elle-même ». Pour exemple, la pandémie avec ses affres s’incruste là, les distances s’instaurent, les blessures se répandent : « je la  regardais s’en aller » « mourir d’une lente et vaste solitude ». Pages poignantes, entre autres,  dédiées à la maman du poète qui ne veut pourtant pas céder « aux appels des sombres nostalgies ». Oui, Michel Diaz, en habitué de la voix des oiseaux, d’un fleurissement de  vignes, du lent mouvement de l’herbe fraîche, sait voir et assumer la face escarpée du réel de la condition humaine et il choisit, par la grâce de se sentir vivant (mais toujours au prix du doute), de franchir le tumulte des agonies afin de « s’essayer à vivre plus loin ».

C’est la musique de Verlaine qui murmure avec l’éclaircie entraperçue : l’espoir luit, certes minuscule, mais sagement avec la vertu de la poésie qui sait s’arrêter pour voir et comprendre, toucher, entendre le vrai secret donnant à la femme, à l’homme, ce qu’elle révèle « avoir compris de l’enfance du vent » et permettre de faire « l’inépuisable éloge des eaux vives ». Intuition ou révélation émanant de la simple réalité des choses et des événements où quiconque peut retrouver son chemin « pour l’unique bonheur de [se] sentir vivant » tout en apprenant peut-être à exister de peu.

Cela incite le poète à s’inscrire dans un présent à construire en futur proche : « Tout est devant » mais avec cette clef qui ouvre le mystère que le poème sait porter pour aller effleurer un horizon créateur de sens « ce si peu sur la terre des jours – tendre vers la beauté, la musique des mots et des formes, vers cela seulement, l’évidence dans l’incertain, cela qui donne raison d’être à l’être ».

Voilà bien un itinéraire à emprunter. Bien sûr « Quelque part la lumière pleut » ! Elle rejoint cette confiance affichée par Ilarie Voronca (1903-1946) alors qu’il devait fuir en 1933 l’enfer balkanique : « Rien n’obscurcira la beauté de ce monde ».

                                                              Jean-Pierre Boulic

Quelque part la lumière pleut, lecture de Bernard Fournier

Michel Diaz, Quelque part la lumière pleut, éditions Alcyone, avec une encre de Sylvaine Arabo, 2022.

Note de lecture publiée dans Poésie/première N° ……

C’est avec une grande délectation que nous avons lu ce nouveau recueil de l’auteur du Verger abandonné, Prix Aliénor 2021. On avait bien vu dans le personnage d’Ulysse une image en creux du poète ; cette fois il parle en son nom, même s’il alterne les « je » et les « tu ». Il parle en marchant, nous convie au « nœud coulant de [s]es questions », ses doutes, plus rarement ses certitudes, sauf peut-être celle du langage : « l’acte du faire -ce qu’on appelle poésie -patauge dans les choses et la boue les plus concrètes de la vie » pour « tendre vers la beauté », comme sa phrase, simple, en prise avec le quotidien, rythmée, illuminée de métaphores.

Dans la première partie, le poète est pris dans l’« absurde conjoncture qu’est le fait d’être né » qui va de pair avec une grande nostalgie de la « quiétude originelle » qui contraste avec la dédicace à « Suzanne, ma mère » pour qui il écrit un poème très sensible : « Je la regardais s’en aller » « et j’ai jeté la clé qui s’est noyée au fond d’une larme salée »

Le poète marche et veut « S’essayer à vivre plus loin », titre de la deuxième partie, c’est-à-dire à « s’en tenir à la terre comme on lève un feu » pour survivre « à la plaie vive des incertitudes »

« travailler à l’offrande », la dernière partie, se veut plus optimiste : « tant que nous aiderons chaque matin à signer son envol d’une humble obole de lumière » pour une renaissance dans le « difficile effort de naître ». « offrande (…) pour ouvrir son nom à un pays qu’on ne saura jamais, qu’on devine là-bas, au bout de la parole ». La poésie avec « un mot, un seul, imprononçé, celui-ci ou un autre, mais qui, dans son silence, chaque fois, réengendre le monde ».

Ce livre s’organise autour de la figure de l’éditrice, dédicataire, qui l’orne, lui donne son titre, et dont on peut lire un de ses poème en exergue. S’instaure aussi un fructueux dialogue avec d’autres poètes.

Bernard Fournier

Quelque part la lumière pleut (mars 2022)

Peut être une image de texte qui dit ’MICHEL DIAZ QUELQUE PART LA LUMIÈRE PLEUT EDITIONS ALCYONE COLLECTION SURYA’

Quelque part la lumière pleut, Michel Diaz

Editions Alcyone, collection Surya

Quelque part la lumière pleut… Ce titre, dont les mots sont empruntés à un poème de Silvaine Arabo, pourrait résumer ce qui donne sens au projet poétique et à la démarche de vie de l’auteur, balisés ici par les trois sections du recueil, Dans l’incertain du monde, S’essayer à vivre plus loin, Travailler à l’offrande. Par-delà ce qui pousse le poète, dans le même mouvement, à creuser les chemins de son intériorité et interroger le réel du monde, ces poèmes, pour la plupart « nés du confinement », sont aussi un regard sur ce monde, tel que la déraison humaine nous l’a fait, qui s’emploie un peu plus chaque jour à le rendre un peu moins habitable. Démêler ombres et clartés de l’être se double, dans ces pages, du questionnement inquiet sur ce crépuscule qui nous menace. Mais au rebours de toute obsession existentielle qui ne cultiverait que ses incertitudes ou ses craintes, ils constituent l’arrière-plan sur lequel constamment s’expriment le combat pour gagner la lumière, la foi dans la beauté des choses et ce qui vaut que l’on chemine (même si désespérément parfois) dans l’amour obstiné de la vie dont la poésie renouvelle toujours la présence. Michel Diaz

A la cime des heures, Jean-Pierre Boulic

A la cime des heures : poèmes

A la cime des heures

Jean-Pierre Boulic

Editions L’enfance des arbres (2022)

Chronique publiée dans Diérèse N° 85

         Jean-Pierre Boulic nous revient, avec ce nouvel opus, A la cime des heures, composé de quatre sections, Lieux, L’heur de patience, L’étincelle d’un rien, Bénir le temps. Prenant pour premier point d’appui les éléments du paysage dans lequel vit quotidiennement le poète (l’océan, ses marées, ses oiseaux et ses horizons),et tous ceux qui nourrissent ses yeux (les bruyères, l’herbe charnue, le cerisier sauvage, le vieil arbre veilleur, la mare de nénuphars, et les primevères, pivoines, lilas ou hortensias), ces quatre sections solidaires, qui se fortifient l’une l’autre, montent en un lent crescendo vers des considérations spirituelles qui touchent au mystique, sans jamais renoncer cependant à faire monde avec le monde ni céder à quelque discours qui prétendrait donner au lecteur de ces pages quelque leçon de vie ou de pensée. Avancer en poète suffit à la démarche de Jean-Pierre Boulic, « quêteur inlassable de signes », comme l’était Philippe Jaccottet selon Pierre Tanguy, et modeste interprète-passeur d’une infinie présence d’au-delà le regard.

         J’écrivais « nous revient », car dans le cercle de l’affection poétique où nous tenons l’œuvre de cet auteur, c’est-à-dire en très bonne place, il est comme le messager dont on sait qu’il va revenir pour nous donner quelques bonnes nouvelles du temps et du monde. Et ce monde va mal sur son orbite désaxée. Nous le savons tous, comme Jean-Pierre Boulic le sait. Et si le nous considérons à l’aune des nouvelles quotidiennes alarmantes que l’on nous en donne, de ce que l’on augure des désastres à venir, ce monde ne serait rien moins que désespérant et de moins en moins habitable.

         Tout aussi bien que nous, Jean-Pierre Boulic sait bien que nous vivons sur terre comme en un pays tortueux / – Un grand terre-plein / De serpents / Et de cœurs abîmés / Par les cris de souffrance –. Il y vit, comme nous y vivons, Sans ignorer la souffrance / Surprenante / Dévalant de ses mille souillures / Sur l’étroite margelle où se tient l’homme. Cet homme, dont la mer et le vent connaissent la faiblesse, Les méandres et souillures de l’âme, le fracas des blessures et les mille douleurs qu’infligent les jours sombres, les tourments de l’esprit et du cœur. Mais le poète nous confie, dans la présentation de son ouvrage : «Faut-il toujours entendre que le monde court à la catastrophe ? S’il est vrai qu’il est soumis à la violence, aux pressions du consumérisme, au laisser-aller de l’indifférence, à la confusion et à la rugosité des événements, il demeure néanmoins en attente d’une parole de confiance qui, sans ignorer aspérités et souffrances, suscite la vie. Cette vive parole surgit à la cime des heures et peut devenir art du temps » (« Pourquoi j’ai écrit ce livre », in Ecritures et Spiritualités).

         Car Jean-Pierre Boulic est de ceux qui refusent de baisser la garde, n’ayant pourtant pour seule et unique arme celle que nous donnent la parole et la hauteur du cœur. Et il ajoute, dans le même texte de présentation : «  Il s’agit alors de découvrir, voir, sentir, toucher, contempler la profondeur du mystère de l’existence que l’humble parole de la poésie peut apprivoiser pour susciter au monde un choix de liberté et de dépassement. Ce recueil, écrit d’une veine simple et fraîche, ouvre à l’âme un passage et donne en partage au lecteur l’enchantement « d’un chemin de simplicité » aux couleurs d’un Finistère intime. »

         Voilà qui donne, en quelques mots, la couleur, le ton et l’ambition de ce recueil dont il faut dire, avant toute autre chose, qu’il saura, d’un bout à l’autre, s’accorder à ses intentions et tenir ses promesses.

         « L’humble parole de la poésie », Jean-Pierre Boulic en sait le prix car, comme en tout art, l’apparente simplicité est le fruit qui se gagne dans la longue expérience de sa pratique, dans la patience et le secret du très persévérant travail. Si Guillevic comparait volontiers son « métier » de poète à celui de l’humble menuisier, Jean-Pierre Boulic préfère, quant à lui, le comparer à celui du potier. Poète-artisan, en effet, est ce Potier de la lumière / Aux mains légères, qui pétris et façonnes les corps les jours / De ton désir d’aimer / Dans un geste qui accomplit / L’élan de la création.

         Potier, sans aucun doute, et le poète reviendra sur cette image à plusieurs endroits du recueil : Tu es ici / Potier des mots / Sous la lampe de l’âme / Façonnier du poème. Mais le geste attentif des mains, au sein même du texte dont nous venons de citer quelques vers, se trouve étroitement associé à l’idée de « souffle » (dont nous retrouverons aussi ailleurs bien d’autres occurrences) : potier est le poète, Tirant de rien choses petites / (…) Par toute l’argile de l’âme / En minces litanies / Où se penche le souffle / D’une infime brise de terre. Souffle d’une brise qui inspire la voix du poète, qui lève les cris invisibles de moineaux, qui écoute / Le sourire de l’ange, Propage l’éternel / Au ras de terre et ruisselle au verger des heures. Souffle encore, léger, dont l’herbe se dégourdit les yeux et qui murmure la souffrance de l’Amour de ne pas se croire aimé. Et quand s’affiche la beauté / De cette terre, que sur la page blanche, vierge encore de mots, Ton vécu devient souffle, ce souffle-là, c’est celui du poète, qui anime ses mots dans la forge de sa parole et qui sent s’en venir un souffle / Avec la haute mer. Mais c’est d’abord, et avant tout, celui du Verbe, souffle de vie par lequel Dieu, ce Potier souverain, ayant pétri la glaise entre ses doigts, ayant soufflé sur elle, anime les êtres vivants, exprime sa présence et sa puissance vitale dont le poète se doit de rendre compte, à sa mesure, en en témoignant par ses mots, par le si peu de pouvoir dont il les sait capables mais s’efforce de leur donner : Quel miracle / Quelle rencontre aveugle / D’inattendue présence / Se glisse en louange / Au souffle juste / De ton verbe pauvre.

         Car Jean-Pierre Boulic sait très bien encore que c’est dans l’humilité de sa pratique poétique, dans ce patient et obscur pétrissage du verbe qui ne prétend à rien autre chose que chanter la beauté du monde, rendre grâce au miracle de l’existence, que se trouve la pure vérité du cœur, sa véritable dimension d’amour qui fait la vraie vocation d’homme. Potier ou forgeron, il lui faut Travailler / Dans l’effort / Sur l’enclume de papier / Des ébauches de mots / Et de vie. Quoi qu’il en soit, le travail humble du poète, tel que celui-ci le conçoit, c’est inlassablement traquer, dans la présence des êtres et des choses, au ras de l’herbe, à fleur d’écorce, L’étincelle d’un rien qui Enchante les lueurs du matin, et creuser la voix du silence / A la source des mots. Minces en effet sont les sujets dont Jean-Pierre Boulic fait poème, de grande légèreté toujours et de fragilité extrême : une sente que foulent les pas, un rayon de lumière sur le feuillage, une bergeronnette sur une branche de sureau, des abeilles sur les bruyères, les couleurs du genet… Il ne lui en faut pas plus pour desceller notre regard, nous entraîner très loin. Il voit dans le soleil qui se mire dans l’océan L’intraduisible couleur de l’éternité, et dans un cerisier sauvage un oiseau qui s’ébroue à tire-d’aile / En vue de son ramage, ou dans cet autre oiseau, tombé d’un sycomore, un fruit inconsolé. Il voit, dans ce que lui offre la fréquentation d’une vie simple, et quoi qu’il en soit, le signe de quelque chose, Le parfum qui s’épanche / Des êtres et des choses, la lumière des jours et les couleurs des heures à la cime desquelles il faudrait s’efforcer de vivre plus souvent. Quelque chose de la face cachée de la réalité sensible, qui nous appelle, au-delà du silence du temps, nous subjugue et demeure innommé autant qu’inépuisable. Car il faut se tenir au plus près de la réalité du monde pour espérer entrer, un tant soit peu, dans le mystère des choses.

         « Un rien enlumine les heures pour celui qui a le cœur ouvert à la reconnaissance et à l’émerveillement », écrit François Cassingena-Trévedy dans sa préface au recueil. Et il ajoute : « Le chemin de crêtes, le chemin d’altitude qui se propose ici, n’est pas un chemin de superbe, mais, tout au contraire, un chemin de simplicité. Un chemin d’intériorité aussi, car c’est en se recueillant que l’on perçoit l’impressionnante majesté des Heures qui nous sont gratuitement données. » Chemin d’altitude en effet, sur lequel Jean-Pierre Boulic nous accompagne plutôt qu’il nous guide, car il ne dépend que de nous, pour peu que nous voulions répondre à notre faim d’émerveillement, de suivre ce chemin dont il pose pour nous les balises. Alors, peut-être pourrons retrouver la saveur intacte du monde, en redessiner notre approche, hors du doute et du désarroi dont les ombres portées le disputent si âprement à ce qu’il contient de lumière.

Michel Diaz, 19/03/2022