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Bassin-versant – L’Iresuthe N° 43 (mai 2018)

Bassin-versant

BASSIN-VERSANT, Michel Diaz
Préface de Jean-Marie Alfroy
Editions Musimot, 2018

Chronique de J.-Claude Vallejo, parue dans L’Iresuthe N° 43 (mai 2018) 

Après Fêlure en 20171, Michel Diaz publie à nouveau de la poésie chez Musimot. Ces proses poétiques se placent sous la double invocation de Nietzsche, avec l’art et la poésie « juste pour ne pas trop mourir d’une vérité qui persiste à souffler à l’encontre du vent », et de Garcia Lorca, pour le « probable paradis perdu » de la terre que le poète s’efforce de retrouver. La disposition de ces quatorze textes fraie une sorte de chemin à travers de vagues ténèbres…

Dès les premiers mots, la « méthode » est posée :

Être là.
Et suspendre son pas, sa pensée. S’arrêter.

Quelque chose donc de l’épochè phénoménologique de Husserl ? Entre conscience de soi et présence au monde, l’être-au-monde, « l’être-là » (le Da-sein, pour parler comme Heidegger) se construit autour du creux de l’absence de la mère, autour du vide originel et freudien qui reste à remplir de la vie à venir. Si « l’être est antérieur au néant et le fonde », comme l’écrivait Sartre, « le néant hante l’être ». Mais quittons ces approximations existentielles, sinon existentialistes, pour revenir à la poésie de guetteur admirable qui est celle de Michel Diaz, capable de saisir fugitivement, derrière la pluie, la beauté, une poussière de lumière, qui avait la blafarde et inconsistante clarté d’un rêve, un monde, je le devinais, une bulle de temps primitif, suspendue et flottante, que je ne voudrais plus quitter, sinon en renonçant à ce qui, de moi-même, avait cru, un instant comprendre de l’éternité. Mais tout est mouvement, passage vers l’abîme, coulisses d’un temps d’où l’on ne revient pas. Face à cela, le désir, la tentative de suspendre ses pas, ses pensées et ses mots, pour ne faire plus qu’un avec ce que l’on croit comprendre de la raison d’être d’un monde, cet infini possible… Le lecteur se laisse emporter par la langue, les mots et les images que ces proses superbes nous offrent et dont on ne peut que reprendre à l’envi la lecture, troublé et happé par ce quelque chose, ce je-ne-sais-quoi qui nous surprend, nous émerveille en son jaillissement et à la fois nous blesse. Mais qui pourtant est là, constamment se dérobe et s’éloigne.

De ligne de crête en ligne de flottaison ou autre ligne de partage des eaux, l’existence, erratique, fragile et incertaine, tâtonne, tente de retenir les plus fugaces perceptions élémentaires et cosmiques. Elle s’efforce de s’en faire le réceptacle, ou bien le creuset. La pure et haute poésie de Michel Diaz ne trace-t-elle pas finalement ce bassin-versant, ce territoire mouvant où s’écoulent les flux des sensations, de la vie et de la conscience ? Ces pages magnifiques touchent à ce qui est de plus profond en nous.

Jean-Claude Vallejo

*

Bassin-versant – Michel Diaz (avril 2018)

Michel Diaz

BASSIN-VERSANT

poésie

 Couverture : © Françoise Albertini

1ere de couv 4

La poésie contemporaine est souvent, me semble-t-il, l’espace de l’incertitude. Qui parle ? À qui ? De quoi ? Pourtant, dans ce nouvelopus de Michel Diaz, les deux citations proposées en exergue, de Lorca et de Nietzsche, nous mettent d’emblée sur la voie de sa réflexion poétique: si « la terre est notre probable paradis perdu », la poésie est sans doute le seul moyen de nous sauver de la désespérance et de ne pas « mourir de la vérité » du monde. […]

[…] la prose poétique de Michel Diaz, innervée d’un imaginaire foisonnant, nous entraîne dans une méditation dont les arrière-plans philosophiques sont clairement assumés.

Une réussite de ce texte – parmi d’autres – est de nous entraîner dans un perpétuel mouvement alors même que le poète se présente statique, dans l’attitude de qui s’arrête et prend le temps de regarder le monde pour l’interroger ou se laisser glisser dans les plis de sa rêverie méditative. Alors, puisque la vie est le vaste théâtre du monde, laissons-nous emporter par un verbe inspiré qui se propose de nous ramener au plus près de nous-mêmes.

Extraits de la préface de Jean-Marie Alfroy

Car l’amour existe – Cyrille Latour

CAR L’AMOUR EXISTE – Cyrille Latour
Editions de L’Amourier (2018)

« La nuit sera blanche et noire » (G. de Nerval)

Ce livre, dans le drame qu’il nous révèle et nous livre pudiquement, par fragments successifs, est traversé de pages déchirantes qui nous touchent au plus intime.
Mais quelle est la nature de ce texte ? Il appartient à la catégorie des objets littéraires non (ou peu) identifiés. En lui, rien qui puisse vraiment le ranger dans un genre bien défini qui nous en fournirait la méthode d’approche. On pourrait cependant, comme nous le suggère la présentation de l’ouvrage, retenir la formule de « récit de vie ».
Les premières lignes de la 4ème de couverture nous présentent ainsi cet ouvrage, en commençant par une citation:
«L’ordinateur diffuse le film que tu ne regarderas plus. Sur l’écran, il ne me reste que les mots pour tenter de redessiner, en transparence, le reflet de ton visage.
Ce très beau film, qu’elle ne regardera plus, est L’Amour existe, de Maurice Pialat. Parce qu’il fut prélude à leur rencontre, le narrateur en tresse ici le récit avec cet autre, celui de leur courte vie ensemble, interrompue par son geste, à elle.»

Ce geste, Cyrille Latour l’évoque dès la 3ème page de son livre:
«Quand je repense à cet été, à notre attente, je peux dire tout ce que tu as fait– en quoi, concrètement, tu as transformé cette attente –, mais je ne saurai jamais comment tu as attendu.
Deux mois plus tard, tu donneras la vie. Encore douze de plus et tu te donneras la mort. Terrible puissance du don – mais la mort ne se donne pas, tout juste se reçoit-elle.»

A travers la voix du comédien-récitant J. Loup Reynold, ce sont les mots de M. Pialat que l’on entend dans L’Amour existe, court-métrage d’une vingtaine de minutes en noir et blanc, réalisé en 1960, un des premiers du réalisateur.
On peut, avec Cyrille Latour, légitimement estimer que ce court film est un chef-d’œuvre. Ce n’est, au demeurant, ni tout à fait un documentaire, ni un essai, mais un poème cinématographique à la mélancolie poignante, qui s’articule autour des mots délivrés en voix off, des longs plans panoramiques dessinés par l’œil de la caméra et de la musique de G. Delerue. On y voit doucement défiler les images grises, tristes et désolées, désolantes de solitude, de la banlieue d’alors, d’entre Pantin et Courbevoie, ou de la périphérie Est de Paris. On y voit aussi défiler les images navrantes et compactes des heures de pointe sur les quais ou dans les couloirs du métro, les embouteillages des vies pavillonnaires prêtes à tous les sacrifices pour échapper aux horizons concentrationnaires des barres d’immeubles, quitte à planter leurs quatre murs au bout d’une piste d’atterrissage d’Orly ou de Roissy. On y voit encore des images des bidonvilles de Massy à la fin des années cinquante, celles des barres HLM parfois quasiment aveugles.
Ce que propose M. Pialat dans ce film, ce n’est pas une étude sociologique de la banlieue, mais une évocation, pour dire « le parachèvement de la ségrégation des classes », la promiscuité des appartement HLM « qu’on ne choisit pas », pour dire la vie de travailleurs qui n’ont que la « vieillesse comme récompense », et la mise à l’écart des centre-ville, là où les rares horizons sont ceux des zones industrielles et commerciales. C’est un film d’amour, triste et rageur, sévère mais lucide, dont le propos, résolument politique, sur la banlieue, sur le quotidien sans futur des habitants de la périphérie parisienne reste vrai, 55 ans après sa réalisation.
C’est tout cela, cette tristesse, cette rage sourde, cette sévérité lucide et ce même regard politique, que l’on retrouve, fidèlement transposés, clairement assumés, dans le livre de Cyrille Latour.

Il était nécessaire, je crois, pour mieux parler de la « nature » de ce livre si singulier, de rappeler ce que nous montre le film de M. Pialat, puisque Cyrille Latour, prenant appui sur ses images, les commentant l’une après l’autre, plan après plan, retranscrivant les mots de la voix off, ses inflexions et ses silences, y tresse son « récit de vie », ne le superpose pas à eux, mais l’y mêle, les confondant parfois, comme en des effets de miroirs, l’un devenant alors l’éclairage des autres.
On peut penser, peut-être, à la démarche de M. Duras, comme dans India song, par exemple, faisant un livre de son film et déplaçant son œuvre d’un genre vers un autre pour lui proposer un nouveau statut. On peut, je crois encore, se risquer à le dire, tant Cyrille Latour, qui n’est pas l’auteur de L’Amour existe, se le réapproprie pourtant intimement, semble en récrire tout le scénario jusque dans les moindres détails, semble en réinventer le matériau, en tout cas le « rénove » et le « revisite ». Ainsi, comme on le lit encore dans la présentation du livre, « le cinéma devient texte, et le récit de vie se fait image au creux de l’absence ».

Le trouble qui nous prend à la lecture de ce livre, nous poursuit, sa lecture achevée, provient bien entendu de l’incompréhensible « geste », de l’irrémédiable « c’est arrivé« , mais il provient aussi de quelque chose d’indéfinissable qui est, dans son déplacement de l’angle de vision, comme le compte-rendu « hyperréaliste » des images de la réalité, celles grises, tristes, désolées, proposées par le film de M. Pialat, celles de la banlieue contemporaine, tout aussi désolées, évoquées par l’auteur du livre, et celles incrustées dans sa mémoire comme autant de photos ou d’images mouvantes de l’être disparu. La superposition de ces regards, de ces strates d’images, provoque au cours des pages (c’est en tout cas mon expérience de lecture) quelque chose d’halluciné.
Par « halluciné », je veux dire que cet ouvrage est produit d’un regard qui, posé sur les choses (les images de la banlieue filmée dans années soixante, confondues avec celles, tout aussi réelles, d’aujourd’hui, qu’il arrive à l’auteur de superposer sur les mêmes lieux), provoque un trouble de la vue qui en fait apparaître, avec une intense acuité, ce que le regard, tout d’abord, n’aurait su aussi bien percevoir. Il en émane, comme une saisie par un troisième œil, une impression de « surréalité » qui, au-delà des apparences du réel sensible, en fait jaillir un sens qui ne peut s’imposer que comme une évidence, en serait la « révélation » (au sens photographique du terme), l’apparition de quelque chose qui met à mal notre lecture du réel, banalement infirme, mais l’ouvre à d’autres angles de vision et de compréhension.

L’une des vertus d’un ouvrage qui ne doit d’exister qu’à la seule et urgente nécessité de son écriture, est d’interroger l’incompréhensible, d’apporter quelque sens à ce questionnement et à l’absurde vérité du monde, donnant ainsi à son auteur la seule dimension qui vaille. F. Nietszche écrit, dans Le gai savoir: « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » L’expérience de vie (et de mort) et la démarche d’écriture, dans le cas de son livre, autorise Cyrille Latour à regarder en face l’un des aspects de cette vérité dont la dureté nous brûle les yeux et l’esprit, et dont certain(e)s, à l’éprouver dans ce qu’elle a d’insupportable, vont jusqu’à en mourir. L’art, quelquefois, ne suffit plus.
C’est cette « vérité » que Cyrille Latour (à la suite de M. Pialat) désigne comme l’un des visages d’un monde où l’air que l’on respire devient de plus en plus terrible. « Cela » qui semble justifier, en tout cas expliquer, en arrive-t-il à nous dire, ce « geste » de désespérance qui, d’abord, aux yeux du lecteur, ne semblait relever que d’un mal être personnel au monde, d’une décision incompréhensible mais solitaire. Cette « vérité » que chacun fréquente quotidiennement et que le plus grand nombre, s’y accoutumant, finit par ne plus voir ou tâche, pour l’exorciser, s’en défendre, la tenir à distance, de ne rien changer à ses habitudes, la voilà dite dans ce livre:
« Violence du monde, violence du groupe ou violence solitaire retournée contre soi […] le monde entier est en danger. […] Et au moins, n’as-tu pas eu à voir se confirmer ce que ta peur lucide te répétait en boucle jusqu’à l’usure, à proprement parler jusqu’à la déraison: le monde entier est un danger. »
Et puis, comment continue-t-on, aujourd’hui comme hier, à maltraiter les hommes ? A leur imposer une vie qui ne peut que les rendre malades d’eux-mêmes et du monde, « jusqu’à la déraison » ? « Temps de vie fragmenté, du domicile au lieu de travail, du lieu de travail aux commerces, des commerces au centre-ville, du centre-ville à la périphérie. Et tant de vies en morceaux, découpées par la palpitation permanente des feux de détresse. […] Faut-il que les lieux de vie soient si invivables pour devoir les quitter aussi souvent ? Deux heures, trois heures, quatre heures de trajet par jour. Faut-il que le temps ait si peu de valeur pour le gaspiller en embouteillages et heures de pointe ? […] Entassement dans les wagons surchargés. Second trajet en autobus. » Voix et regard à l’œuvre dans le film de M. Pialat, comme ceux de l’auteur du livre, ne font plus qu’un, ici encore, et s’accordent pour dévoiler « l’humiliation quotidienne à laquelle ils préfèreraient probablement oublier qu’ils ont accepté de se soumettre ». Vies d’êtres épuisés par l’inexorable routine, la longueur des trajets, l’ingratitude du travail. Déportation massive, quotidienne, à laquelle il leur faut consentir. Rien n’a changé. Tout se répète, continue, et on aurait envie de dire « en pire », car l’horizon des espérances s’est résolument assombri. Aucun rêve ne semble plus possible, et la violence du monde n’a pas baissé les armes, loin de là. Non, nous répète Cyrille Latour, comme un leitmotiv, « la guerre n’est jamais très loin ».
Aussi, voilà aussi ce qui, au bout des mots finit par s’imposer:
« A bien y regarder, ton mal n’était en rien l’expression de ce qui n’allait pas en toi, mais plutôt de tout ce qui autour de toi, autour de chacun d’entre nous, ne va pas en soi, ne va plus de soi. Tu n’as fait, au fond, que réagir sainement à un environnement qui ne l’était pas. »
Et puis, voilà encore, comme suite logique de ce qui précède, une autre scène du film de M. Pialat: une femme en maillot de bain, qui plonge dans la piscine en plein air du quai Michelet à Levallois, dont le corps disparaît un instant de l’image. Et Cyrille Latour écrit:
« Vertige qui me glace. Je ne peux assister à ce saut sans une violente angoisse. Je ne peux supporter cette absence – saut qui anticipe, répète ton propre saut; absence qui prévoit, redouble la tienne. Elle saute, disparaît – premier être humain sur lequel s’attarde son regard depuis la nuit blanche et noire – et tout est brusquement dépeuplé. »
Oui, cela fait bien référence à cet autre « saut », celui de Gérard de Nerval dans « la nuit blanche et noire » de son désespoir et aux derniers mots qu’il nous laissés. Et c’est dans ces quelques pages du livre, que je viens d’évoquer, que situe le cœur saignant du livre, là qu’il bat au plus près des images du film, où se scelle sa clé de voûte.

Contre l’oubli, ce livre se remémore. Livre de vie, en vérité, et au-delà de l’inconsolation. « Faire son deuil », dit-on couramment aujourd’hui, en se conformant aux formules prêtes à l’emploi. Expression détestable, me semble-t-il, car injonction à recouvrir (ou à combler) le manque de l’absence. En fait, il n’y a pas de deuil possible, quand l’absence a ouvert sa béance, autant inacceptable que démesurée, et que l’amour perdure au-delà de la mort, et contre tout l’oubli. « Faire son deuil » devrait plutôt être l’effort d’œuvrer à maintenir cette béance ouverte pour y approfondir et cultiver notre expérience de la perte. Cyrille Latour s’y emploie, qui écrit à la fin de son livre:
« Tu as donné la vie. Tu m’as donné la vie. […]
[…] Après toi, après le plein de toi, je n’ai que des bris. Le plaisir, la joie, l’abandon, la confiance, la douceur ne pourront s’offrir que par morceaux, sans unité ni cohérence. Pourtant, j’en ai l’intuition étrange – insolente, incongrue mais nécessaire -, ils constitueront tout de même un avenir. Vie brisée, mais vie quand même.
Je ne veux pas demander grâce, mais rendre grâce. Car l’amour a existé – par la grâce de toi.
Car l’amour existe. »

Derniers mots dictés par l’amour. Ce que l’on doit en conserver d’intact et de plus lumineux. Ils ne doivent cependant toute leur force, à la fin de ce livre, qu’à tous ceux qui les précèdent, qui leur ont permis de grandir et de solidement s’enraciner dans le terreau de la douleur, d’acquérir le plein sens de leur paisible certitude.
Cette certitude est celle que le titre de l’ouvrage affiche, affirme, et qui est contenue tout entière dans le « car », la conjonction de coordination qui impose, incontestable, la relation causale d’une proposition à ce qui en découle. Dans ce titre, en effet, qui devrait logiquement être (……………) car l’amour existe, Cyrille Latour fait l’économie de la première partie de la phrase dans laquelle se résume le livre entier qui se retrouve dans ces mots:
« Je dois assumer sans toi maintenant ce risque que nous avons pris – vivre -, mais ton geste n’y change rien, n’y changera jamais rien. Ne pourra jamais prendre ce qui est pris. »
Par ce livre qui questionne et qui le questionne, le regard largement ouvert, dans sa pleine mesure d’homme, en être qui travaille à « transformer le pourquoi en pour quoi« , Cyrille Latour nous donne une leçon de vie et, par-delà la mort, rend le plus bel hommage qui se puisse à sa compagne disparue et déjà, par ces pages, « rend à (s)on geste sa dignité », comme par sa promesse de « (s)e montrer à la hauteur de (s)on sacrifice ».

Michel Diaz, 10/05/2018

Bassin-versant – Lichen N° 27 (juin 2018)

BASSIN-VERSANT, lu par Philippe Fréchet. Chronique parue dans Lichen n° 27 (juin 2018).

Michel Diaz : Bassin-versant, poésie, éditions Musimot, 2018, 68 p., 14 €.

Michel Diaz est un écrivain et un poète prolixe. Docteur ès lettres, spécialiste du théâtre contemporain (et, plus particulièrement d’Arthur Adamov), il a publié, depuis 1975, une dizaine d’ouvrages consacré à sa spécialité, cinq recueils de nouvelles, seize recueils de poésie et participé à une trentaine de livres d’artistes (à tirage limité). En outre, comme nombre de ses consœurs et confrères, il collabore volontiers à des revues (Chemins de traverse, CRV, L’Iresuthe Poésie/premièreÉcrit(s) du NordLa Voix du basilic, Terre de femmesEncres vives, Lichen, L’Herbe folle…).

En ce printemps qui tarde à se faire chaleureux, vient de paraître, chez l’éditeur de Haute-Loire Musimot, son dernier recueil, au format carré (15 cm x 15) : Bassin-versant. Son préfacier, Jean-Marie Alfroy, dit de cette belle prose poétique qu’elle est une « poésie de veilleur », dont le « verbe inspiré (…) se propose de nous ramener au plus près de nous-mêmes ». « Et c’est ça, ces images venues d’outre-nuit, ça qui choisit en moi ce que je ne dois pas oublier. » (p. 27)

En effet, Michel Diaz écrit « comme on se tient debout, dans le suspens de son inspir, sur la ligne décisive du partage des eaux » où il « appelle à la circulation d’une infinie lenteur » (p. 17).

Pour nous qui les lisons, ses poèmes sont « une brassée de mots que l’on a repeints de sang neuf » (p. 52), « une bannière de défaite, une meurtrière sur l’inconnu, ou une passerelle de lumière suspendue au-dessus de l’abîme » (p. 50), « une poussière d’ombre, une haleine de bruits » (p. 51).

Mais, nous (r)assure le poète, « il suffit encore d’être là, présence aux aguets, dans l’écoute attentive des bruits secrets du monde, par ce souffle engendré au bord des portes de l’ailleurs, un souffle étrange et simple, comme le lierre grimpe au mur des jours, que le nouveau matin se lève dans l’épiphanie de sa transparence, que se dépose la rosée du sens au bord de nos paupières, et que l’on sourit aux nuages. » (p. 61)

Et pourtant, même s’ « il est facile de rester assis, par un soir de tempête, à la petite table de noyer, avec les mains sur les genoux, la pensée divaguant sur ses chemins d’imprévisible. » (p. 39), « il faudra bien un jour prochain tendre un peu mieux l’oreille, déchiffrer le cri des chouettes, s’essayer à mieux écouter ce que disent les pierres, les herbes et les arbres et, s’essuyant les yeux, lire ce qu’il y a de gravé dans l’écorce des jours, ce récit des temps qui précèdent, ce tracé souterrain de leurs braises par où la lumière est venue avec ce rien, au bout, qui n’a ni lieu ni nom. » (p. 52-53) — « (…) car on ne peut aller que vers une interrogation et si peu vers une réponse. » (p. 63)

On ne peut tout citer, malgré l’envie ; alors, un dernier extrait :

« Il n’y a rien, devant, que ce chemin d’eaux sombres où la vie va sans nous (…). Rien à poursuivre, ici, que ce qui éloigne la peur de ce qui va finir, ce qui déborde le contour des choses et embellit le jour.

(…) Debout dans l’heure, et immobile, il faut la boire comme une eau-de-vie qui n’aurait aucun goût de sang. La boire aux jours effervescents et aux ciels des métamorphoses.

Juste pour ne pas trop mourir d’une vérité qui persiste à souffler à l’encontre du vent.

Juste pour ne pas dire adieu à tout. » (p. 18-19)

On consultera avec profit le site du poète : https://michel-diaz.com/

Élisée Bec, pour Lichen.

Fragments d’une errance

Texte pour une vidéo de Pierre Fuentes (exposition « Autour de nous », galerie Lyeux fertiles, Tours, 21-22 avril 2018). 

Fragments d’une errance

s’est-on assez nourri l’esprit pour survivre qu’on aura tenu son pari, pas si stupide ni insensé s’il nous a permis de franchir, les yeux ouverts, l’espace de ce temps qui nous est attribué sans mesure, dans un arbitraire qui à creuser la part de l’inconnu, son unique question, en fait pour une bonne part l’inestimable prix

on avance, ne laissant nulle empreinte, sur un chemin de feuilles, d’odeurs, de froissements, allant seul, sans feu ni fin, foulant la terre obscure, errant parmi les herbes délaissées, les ramas de branchages morts, dans l’improvisation de la trace et la scintillation du souvenir

en vérité, notre mémoire est plus ancienne que nous-mêmes, feuilleté d’innombrables couches de temps entrelacés, et il nous faut la convoquer pour pouvoir parler de l’instant

en effet, à l’image de ce que nous dit Héraclite, on peut chercher l’évanescence de ce qui se passe dans l’immobilité du temps, mais le nécessaire retour aux essences par la remémoration ne va pas sans quelques questions qui réclament une traque lointaine: 

la mémoire est-elle autre chose qu’un acte d’imagination volontaire ? le souvenir est-il reconstitution du passé ? ce passé composé de la mémoire, de fictions et de rêves ?

quoi qu’il en soit de ces réminiscences, on devine qu’elles nous construisent puis nous transmuent en ruines,

des ruines sur lesquelles on marche, comme on le fait parmi les rues des villes dévastées, de celles divisées, mais où l’errance poétique, arpentant de sombres décombres ou se nourrissant des décors de la guerre, y trouve les ressources d’y tirer les éléments sur lesquels bâtir une esthétique de l’imaginaire

mais dans imaginaire, il y a images, évidentes et mystérieuses, mouvements invisibles, imprévisibles et migrants, mis à jour et meurtris dans leur saisissement, comme autant de miroirs qui nous brisent, de corps qui se dissolvent, non dans la brume, mais comme celle-ci se tord en boucles floues et lentes, déchirant leur blancheur aux ramures grises des arbres,

et il ne nous faut, pour les susciter, qu’accepter de se perdre dans son regard, comme l’on accepte de suivre son ombre qui s’avère une exploratrice plus assidue que l’être qui lui est attaché

on regarde alors ces images, sans craindre qu’elles nous transforment en statues de sel ou de pierre, ni qu’elles disparaissent, nous laissant nus et seuls face à la faille du silence, et démunis face au néant

c’est ainsi que se met en branle le travail du regard, que les yeux s’abandonnent et se fardent de désespoir, comme pour mieux valoriser l’essentiel du regard poétique, et simultanément arrachent l’ombre à la préhistoire de son langage, en allant, pour cela, où le regard ne porte pas

ainsi peut-on faire céder l’inaccessible, ou tout du moins tâcher de le transformer en étoile guidant le chemin, en le scrutant jusqu’au plus loin, jusqu’à ce que les yeux s’en détachent et poursuivent seuls l’ascension, car vision et aveuglement sont ici les faces jumelles de ce même chemin

mais pour être fructueuse, l’errance doit faire route en compagnie de la mélancolie, ni tristesse ni nostalgie, mais « mélancolie créatrice », qui n’a rien à voir avec les ténèbres, mais tout avec l’obscur

et c’est là, peut-être, le seul moyen de fouiller les cavernes les plus secrètes et les plus profondes de la mémoire, aux prises avec ce qui, en même temps, lui donne sens et la prive de sens, seule manière de retisser la relation avec tout le perdu

pour cela, les images se doivent de nous faire signe avant de se faire sens, et devenues passage d’un temps suspendu, tenter d’appréhender cet intervalle irréductible entre parole et territoire comme entre vision et regard, ou mémoire et oubli, offert comme une halte à la mélancolie et ouvert à l’accueil de la blessure originelle, seulement accessible à qui a répondu à l’appel silencieux des signes

simultanément, alors, se fait jour le sentiment que tout devient, ou redevient possible, au cœur même de la déroute

aussi, dans une nuit qui s’épaissit, n’est pas encore devenue ténèbres, à travers les régions indéterminées de la quête, les yeux tâtonnent vers leur source et ne fonctionnent plus qu’au souvenir, au plus loin de lui-même, en-deçà de toute mémoire, celui que laissent sur les lèvres les échos lointains d’une langue oubliée,

ou celui que déposent, au verso du regard, les éclats de lumière sur la pierre d’un mur sur lequel se sont imprimées, dans les glyphes de leurs lichens et leurs hiéroglyphes de mousses, les premières images d’un monde que nous avions perdu

  

Michel Diaz, 01/04/2018