Archives de l’auteur : Michel Diaz

Raphaël Monticelli – un poème inédit

À la Dame de Millepertuis

La voici au seuil de ton palais, tu hésites encore, et tu trembles, un peu, comme si tu ne le connaissais pas, comme si tu ne te connaissais pas, comme si tu ne la connaissais pas.

*

Te voici au seuil de ton palais. Il résonne de toutes les voix que le monde a connues, et de celles qu’il ne connaît pas. il prend toujours la forme des voix qu’il accueille. Les voix du monde le modèlent. Elles lui donnent son sens et son énigme.

Quand la voix frappe ton palais, elles y arrondissent l’espace, y forgent des pièges à échos

*

Quand ta voix frappe ton palais, elle y creuse des gorges, y coud des nids.

Quand la terre se fend et geint, les voix secouent le palais qui se tord et souffre. Rien ne l’abat.

Ton palais connaît les ouragans et les tempêtes. Voix mouillées de salive et de larmes, à gorge noyée.

*

Les esprits animaux aiment reposer dans le palais, traversés des voix qu’ils traversent.

Quand nos voix frappent le palais, elles y tressent des douceurs de terriers, y sculptent les totems des termites. Ont-elles donné naissance aux insectes volants? Ces insectes sont-ils des bribes de voix?

*

Les scarabées bousiers sont les gardiens du palais. Ils recueillent et engrangent toutes les voix perdues.

À l’abri dans le palais, les scarabées dorés soumettent les voix inconnues à l’industrie subtile des scribes rêveurs.

Des bêtes pensives au front épais paissent dans le palais. Et entre leurs cornes un ciel prisonnier murmure.

*

La danse furtive des bêtes de l’eau anime le palais. Ce sont les signes inattendus du silence.

Des ruisseaux de sable coulent dans le palais, ils charrient le soleil sec des voix inentendues.

Fidèles à tous les souffles, les champs de blé, d’orge et de seigle bruissent en chants menus dans nos palais.

*

Cette tension dans les chambres du palais : airs de murmures, airs de soupirs.

De grands corridors relient les portes du palais. Les voix s’y déploient et s’y densifient.

Le palais s’ouvre par mille portes. La toute première, percée dit-on par Dieu lui-même, est celle de la langue première.

*

Les portes du palais se joignent les unes aux autres. Traversé de lumières ouvert à tous les vents, mon palais, le palais de toutes les voix.

Sur les murs de ton palais, j’ai déployé l’armée timide de nos signes. Personne ne sait les déchiffrer.

Les sols du palais portent en creux les piétinements d’une bruissante humanité. Traces sur traces, voix et temps enfouis.

*

Chaque matin, un long tremblement parcourt les portes d’Orient de mon palais, et je frissonne d’inquiétude.

J’aime par dessus tout ce moment bancal où, dans mon palais, se fiancent les crépuscules de toutes les voix!

Quand elle est avalée dans le palais, chargée de lune, de brasillements ou d’odeurs de pluie, la nuit ne fait rien taire de mes voix.

*

Quand les voix poussent les frimas dans le palais, ce sont cristaux qui s’entrechoquent et crissent et craquent.

Dans le palais, il est des patios d’arbres sévères gardiens de nuages et protecteurs de ciels

et un puits inépuisable où les voix se mêlent en gouttes à la liquidité des pierres.

*

Les toits du palais ne résistent pas au Zénith. Il les crève. Et, avec la lumière, les voix déferlent dans ses intérieurs.

Toutes les voix du monde modèlent mon palais, voix inconnues, voix disparues, voix éteintes. Et toutes ces voix font ma voix.

[…]

Silvaine Arabo – deux poèmes inédits

Tu voudrais aujourd’hui
que de la psalmodie des cendres
renaisse un oiseau léger
que la syllabe habitée
de nouveau vibrante
fasse éclore sur le sang
des roses de neige


Tu voudrais relire le passé
à la lueur des signes
posés à présent comme des vagues
sur le manteau
à double-face de ces vagues
des orgues vibrantes
dans de longues nuits obscures


Ainsi voudrais-tu témoigner
à travers les jours qui courent
vers leurs sommets splendides
et leurs proues rauques
de marins féroces
et leurs lunes désertées
roses à l’envers


Ainsi voudrais-tu dire
ces voix jadis familières


en un abîme
perdues


afin que puisse éclore

vertige oublié –

Le chant des Transparents.

* * *


Dans l’air léger le vent du soir
Ces brassées de verveine
Ces pics d’aube où des lacis laborieux
Transbordent la mer


Dans l’air léger le vent du soir
Les prairies bleues dessous la lune
Tu piques d’ailes
Dans les eaux vertigineuses du verbe


Mais tes Corées pâles d’après-midi
Cette émotion diffuse qui doucement t’habite
Mais ces velours ténus et poissonneux
Des algues souterraines


S’émeuvent
Je sais


De cette éternelle solitude

immense vertige qui saisit nos nuques –
En dépit du vol impassible
Des grands oiseaux marins.

Angèle Paoli – un texte inédit

Olympe

Olympe Amadei porte bien son nom. Son allure olympienne la met d’emblée du côté des dieux. Dieux de l’Olympe vénérés d’elle seule, silhouette déliée, habile au grand écart salto chandelle saut de chat et saut de biche et autres multiples figures artistiques dont son corps a le secret. Avec ça, sûre d’elle de son port sans défaut de ses allures de nymphe longiligne habitée par l’esprit des maquis et des sources, divine Olympe que rien n’arrête ni personne ; que nul ne retient sous sa coupe, ni les regards insistants qui tentent une approche timide ni les flatteries auxquelles elle demeure insensible.  Olympe est libre. Libre de maintien de cœur d’esprit et d’âme. Il n’est pas encore né celui qui lui passera le licol qui l’assujettira à ses désirs la soumettra à son service. C’est ce qu’elle ne cesse de répéter à My. My, c’est Myriam.  Son amie, sa presque jumelle, sa tendre My. Lorsque la vie pour un temps les sépare, Olympe écrit à My. Un beau jour My lui annonce ses fiançailles prochaines. Olympe reste de marbre, elle qui repousse l’un après l’autre les prétendants. Elle est Olympe et Olympe demeurera. Tant pis pour My si elle se sent l’âme servile et se laisse prendre aux mailles d’un fiancé. Il n’est pas encore né celui qui… rengaine-t-elle. Tout en pirouettes, Olympe virevolte s’esquive s’échappe sifflote. Qu’il vienne et elle saura comment l’accueillir. Du reste, elle s’entraîne. Avec My, justement. Depuis que le père de My, officier en poste à la Citadelle et soucieux d’assurer la sécurité des jeunes filles, leur a confié un révolver. Pour se défendre. On ne sait jamais. Si les italiens tapent à votre porte, vous tirez. Sans hésitation. Sans trembler. Droit au cœur. Si My tremble à cette injonction qui n’admet aucune réplique, Olympe, elle, ne bronche pas. Elle tourne l’objet dans ses mains, en caresse la crosse rutilante, tente un appui sur la gâchette, porte le canon à son nez histoire d’en sentir l’odeur de poudre froide, puis, en trois bonds trois sauts périlleux, court camoufler le joujou sous son oreiller. Pourvu qu’elle n’ait pas à s’en servir pense My, tremblante d’admiration pour l’imprévisible Olympe. D’italiens, il ne sera plus question. Ils hanteront la ville mais ne taperont pas à la porte. My respire. Toute à ses fiançailles. 

C’est l’été. L’infatigable Olympe s’adonne aux joies de la plage, parties de ballon sur le sable, concours de natation, dos crawlé et nage papillon. Les prétendants se pressent sans qu’aucun ne retienne son attention. Ils sont beaux, pourtant, corps musclés promis aux meilleures acrobaties amoureuses. Olympe se détourne. Jusqu’au jour où, contre toute attente, elle se heurte sur les quais du Vieux Port à un éphèbe aux yeux clairs, d’un bleu de lave éclatant qui débarque de son chalut. Elle n’a jamais vu ce bel Ulysse aux épaules rutilantes sous le « marcel » blanc de marin. D’où vient-il ? De l’Océan. Il est marin-pêcheur, propriétaire du chalut rouge amarré le long du quai. Il n’est pas d’ici, son accent chante, qui émet des sonorités inconnues de la belle. Tout en lui séduit Olympe, depuis ses pantalons retroussés sur ses espadrilles jusqu’à cet accent venu d’ailleurs qui lui donne un air canaille, berce la belle et la cajole.

Quant à lui, le bel Ulysse, rien ne le retient plus. Il tombe sous le charme d’Olympe chasseresse. Il la poursuit sans relâche et l’embarque un soir de pleine lune dans son chalut cahotant sur la vague odeur de goudron et de morue. Cette odeur de calfat et de pêche ne les quittera plus. Elle enrobera de ses relents leur lune de miel et leur existence entière.

Méthilde se souvient d’Olympe. D’Olympe, et de My qui a gardé d’elle quelques clichés rangés au fond d’un tiroir. Sur l’une des photos on voit Olympe sa jupe de tennis flottant sur ses cuisses longues, le corps bandé dans une posture acrobatique, la tête relevée et le regard portant loin devant elle sur une ligne d’horizon invisible. Olympe en jeune fille libre. Sur le cliché suivant, elle porte un enfant dans ses bras. Sa fille. Méthilde songeuse tente d’imaginer une suite possible. La fille puis le garçon puis le bel éphèbe courant jupons d’un port à l’autre, joignant ainsi Méditerranée et Océan, Olympe s’éloignant progressivement de sa jeunesse, délaissant les plages et les parties de ballon pour s’adonner à l’éducation de ses enfants, soignant sa mère aveugle, portant à bout de bras son Ulysse volage, résignée à poursuivre ailleurs, dans la capitale, une vie qu’elle avait imaginée insulaire de bout en bout. La vie court à sa perte. Les enfants sont partis. Olympe devenue veuve retrouve sa ville natale, son île. Méthilde la croise un jour dans le quartier du Vieux Marché. La svelte Olympe, une vieille dame toute ratatinée ! Elle marche à petits pas en s’aidant d’une canne. Elle regarde Méthilde sans la reconnaître. Sa mémoire n’est plus que papier mâché. Méthilde en a le cœur brisé. My et Olympe ne se reverront pas. Comme dans les romans, elles sont parties l’une après l’autre. Olympe la première, My ensuite. Méthilde tenait de My qu’elle savait que son amie était morte. Elle l’avait su d’emblée. Sans que nul ne l’en avertisse. Elle avait senti la mort d’Olympe dans son corps de sarment. My avait pleuré. Dans le silence et la solitude de la grande vieillesse.