Archives de l’auteur : Michel Diaz

Le petit train des gueules cassées – recueil collectif

Note de lecture de Brigitte Guilhot, publiée sur le blog de L’Ours blanc (Bernard Giusti), février 2021

Je me suis immergée dans « Le Petit train des Gueules cassées » – recueil collectif de 10 auteurs et 13 nouvelles – et j’en ai ramené quelques perles que je vais évoquer brièvement ici pour donner aux lectrices et lecteurs que vous êtes l’envie d’en savoir plus.

« À toute fin d’oubli » de Tristan Préal ouvre le recueil. Je savais que le thème de cette longue nouvelle était éprouvant (une enfance brisée par la mère) et sans doute autobiographique (ou alors c’est bien imité), j’avais donc un à priori de réserve. Si l’écriture n’est pas là, oh là là, je craignais le pire. Mais elle est là, précise, concise, sans pathos inutile et la construction aérée et fluide permet au lecteur de suivre ce monologue, alternant le « je » et le « tu », avec intérêt et empathie.

Extrait : « Une poupée black, des longs cheveux crépus, c’est Douce. Douce est recollée de partout, surtout au niveau du cou. Comme une prémonition de ce que sera mon propre cou quelques années plus tard : brisé.
J’ai été élevé comme une fille. Je promène ma poupée dans une mini poussette bleue. Je fais pipi assis parce que c’est plus propre.
Et puis, il y a ses crises de temps à autre, et Douce qui passe par le vide-ordures.»

*

La belle « Lettre d’un inconnu » de Christian Rome est celle d’un homme éperdument et secrètement amoureux de Frida Kahlo depuis l’époque de leurs études à l’Escuela Nacional Preparatoria. Cette lettre écrite des années plus tard – alors que lui-même a eu le menton arraché et la gueule cassée par une balle tirée au cours d’un assaut militaire contre un groupe de jeunes communistes – nous plonge ou nous replonge dans la vie flamboyante de la grande artiste mexicaine dont le corps torturé et la passion pour Diego Rivera ont inspiré l’œuvre jusqu’au bout.

« Chère Frida,
J’ai longtemps hésité avant de t’écrire cette lettre. Quand je dis longtemps, c’est presque une vie entière que j’évoque. Tu ne me connais pas, mais moi si, je te connais. Et bien au-delà de la notoriété d’artiste que ton incomparable et si troublant talent de peintre t’a procuré. Tu ne peux sans doute t’en souvenir mais nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Et ces rencontres ont marqué ma vie à jamais. Si tu lis cette lettre jusqu’au bout, tu comprendras les raisons pour lesquelles j’ai mis tant d’années à oser te l’adresser. Tu comprendras aussi – en tout cas je l’espère – pourquoi tu fais partie aussi intimement de ma vie. »

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Dans « Dites-moi une chose, une seule » de Michel Diaz, un homme se souvient de la troublante rencontre faite des années plus tôt au cours d’un dîner (alors que sa femme et lui faisaient une croisière) avec un homme âgé, artiste-peintre à la carrière brillante, élégant et énigmatique. Au cœur de cette phrase qui donne son titre à la nouvelle, se niche la question obsédante et à jamais sans réponse du drame qui a brisé la vie du vieil homme.

« Avant le souper, par hasard, nous avions fait connaissance, Alice et moi, de cet homme élégant, d’apparence d’abord réservée, qui s’était présenté comme un artiste-peintre. Il avait insisté pour nous offrir nos verres, puis pour que nous partagions sa table au dîner. Nous avions accepté, renonçant à notre emplacement habituel.
(…) Après quelques échanges qui nous permirent de nous sentir mieux à l’aise, et bientôt en confiance, il se laissa aller et parla sans interruption pendant tout le repas, d’une voix égale et posée qui de temps en temps s’égayait, s’égarait dans des rires, nous racontant des histoires merveilleuses et de fines plaisanteries. Il irradiait la convivialité, celle de l’homme d’expérience, du sage. »

*

Dans cette autre nouvelle, « Compte à rebours », Michel Diaz nous entraîne avec sa virtuosité habituelle à la rencontre d’un personnage visionnaire et complètement loufoque qui adresse une lettre à un animateur de radio pour deux motifs : trouver une femme et présenter les plans du vaisseau spatial qu’il a conçu et qui permettrait à l’espèce humaine d’aller explorer d’autres planètes, tirant ainsi « son épingle de l’immense merdier où elle s’est fourrée et où elle crèvera bientôt, la gueule ouverte. »

« De caractère, je me définis comme gentil, tenace, honnête, sensible, un peu timide, mais travailleur, sociable, dynamique et naturel. J’ajouterai que je ne suis ni fumeur, ni alcoolique et que je n’ai jamais touché à aucune sorte de drogues. Pour le physique, je ne suis pas Alain Delon, mais de toute façon c’est un homme auquel je n’aimerais pas ressembler. »

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Dans « Ce n’est pas tout à fait Ben… » de Sylvie Prolonge, une femme (Eudora) prend le chemin de l’aéroport, comme chaque matin, pour aller attendre son amant disparu dans un accident d’avion cinq mois plus tôt. Dans ce no man’s land dont elle connaît chaque recoin, elle observe les corps qui se retrouvent, s’enlacent, s’embrassent puis s’éloignent et, soudain, croit reconnaître Ben, tandis que le lecteur se laisse embarquer dans cette folie douce et mélancolique, délicatement écrite.

« Il se tait et sourit. On dirait qu’il ne peut lui offrir que ce silence et ce faible éclat de l’âme dans les yeux bleus. Son histoire serait moins triste s’il n’avait pas eu les yeux si bleus. Elle a l’impression qu’il marche dans une sorte de sommeil. « Ben, réveille-toi ! » Elle voudrait qu’il lui dise où il a franchi sa première frontière, le lui dire à elle qui tourne à jamais, de jour en jour, chez elle dans le globe de l’aéroport, qui va et vient sans but précis, à attendre sans fin le retour de l’homme qu’elle aime et qui faisait partie des passagers de l’avion qui a sombré en mer. Elle voudrait donner sa douleur à d’autres passagers. »

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Des sept autres nouvelles, deux sont de ma pomme de scribouilleuse :

« Pierre (regarder, c’est tuer) » raconte à la première personne du singulier l’histoire d’un jeune type de 33 ans dont le corps et le cœur ont été cassés lorsqu’il était enfant. Depuis, il met toute sa hargne à haïr le monde et lui-même avec une cruelle lucidité. Ce soir-là, dans le bar où il a l’habitude de réfugier sa solitude, il observe une femme et son amant. Plus tard dans la soirée, le regard de cette inconnue va le toucher au plus profond de lui-même ; le consolant enfin.

« J’étais donc devant cette table, la béquille enfoncée dans ma tête, lorsqu’elle est arrivée.
J’ai tout de suite remarqué ses jambes.
S’il y avait eu mort d’homme ce soir-là, j’aurais juré à la police – affamé, bastonné et à moitié aveugle sous leur lampe à la con – qu’elle portait des bas. Le seul problème c’est que, s’il y avait eu mort d’homme, c’est moi qui serais mort. Mais j’ai manqué de courage. Alors, je la regardais traverser la salle et je la voyais s’approcher. Je me disais : « Elle va s’arrêter ! ».
Mais elle continuait.
Toutes les tables étaient libres et – allez savoir pourquoi – elle est venue s’asseoir à côté de moi. »

*

« Le dernier visiteur » met en scbène une vieille prostituée et sa chatte Foufoune qui coulent des jours heureux, profitant d’une retraite bien méritée « après 30 ans de bons et loyaux services ». Ce soir-là, alors qu’elles regardent tranquillement « Les enfants de la télé », on frappe à la porte.

« Alors, ma Foufoune, c’est un de mes clients qui l’a baptisée quand je l’ai eue toute petite. Ça a l’air idiot, la chatte d’une putain qui s’appelle Foufoune, mais ça lui est venu spontanément :
– Elle est mignonne comme ta foufoune !, il m’a sorti en me plantant son zob en stéréo.
Et c’était parti !
Elles s’adoraient toutes les deux, Foufoune et ma chatte. La première dormait blottie contre la seconde et quand, par hasard, j’en portais une, elle se glissait dans ma culotte.
– Sors de là, Foufoune !, je la suppliais, énervée par ses petits coups de langue râpeuse.
Mais rien y faisait. Je crois qu’elle me prenait pour sa mère et elle me tétait comme personne. Mes habitués, ça les faisait marrer et je partais à rigoler avec eux en les entretenant dans l’illusion qu’ils étaient plus malins qu’elle, alors que j’étais bien placée pour le savoir que l’experte de la bande c’était ma Foufoune. »

Brigitte Guilhot

La source, le poème

Textes de Michel Diaz, gravures sur bois de Lionel Balard, édition courante, éditions Les Cahiers des passerelles, mars 2021

Gravure sur bois de Lionel Balard

Extraits du texte :

frondes vert pâle des fougères, flammes jaunes des iris d’eau

suintement de source avare, bégayant dans son cercle de pierres, un ruisselet aveugle, ses errements dans l’herbe, tâtonnant parmi les orties, le détour d’un temps suspendu

un instant de la vie qui se rêve, de l’instant qui s’écrit

le risque d’une unique voix que personne ne peut entendre

* * *

née du roc et soustraite à la nuit

verte et sombre sous la voûte des arbres, taraudant ce retrait de jour seulement habité du discours invisible des passereaux

déjà s’éclaire d’un scintillement parjure, glisse, s’avance dans l’entaille, à peine une échancrure dans la terre, une pincée de sable pauvre pour quelques poignées de gravier

son murmure de clair silence, un défi à la langue des hommes

– retenir la respiration, de crainte d’éloigner ce qui se joue, fugace, entre les lèvres de la pierre et dans l’entrelacs des racines

Telle est la nuit

Telle est la nuit, livres d’artiste, peintures de Paola Di Prima, extraites de sa série « Espace », texte de Michel Diaz

voici la nuit telle est la nuit

temps immobiles devant lesquels nous sommes égarés éperdus chancelants

présence dont nous ne voyons qu’une disparition qui flotte à la surface du regard un silence impeccable et son aveuglante poussière particules en suspension

quelque lieu du réel auquel nous n’avons pas accès et dont pourtant nous sommes

nul au-delà du noir alors parfois la peur qui vient et le vertige de l’émerveillement et la chute sans fin dans l’incompréhensible

nuit soustraite à la nuit page noire criblée de hasards présence des confins dans leur harmonie victorieuse

nudité de la langue sous l’œil d’un monstre qui nous rêve

Le verger abandonné – Silvaine Arabo

Le verger abandonné

Michel Diaz

Editions Musimot (2020)

Lecture par Silvaine Arabo, publiée dans Saraswati N° 16 (janvier 2021)

Où Michel Diaz reprend la légende d’Ulysse qu’il détourne pour en faire une sorte de héros moderne : « L’Ulysse de Michel Diaz, écrit dans sa préface David Le Breton, ne reviendra pas, il n’accomplira pas son destin premier de tuer les prétendants et de reprendre sa place au foyer avec son épouse et son fils (…) bientôt il ne reste rien de son identité première ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde dans la tentation de n’être plus personne ». La question du sens de la vie est ici posée :

« Quelle raison, dis-moi, ai-je de revenir ? Et d’ailleurs le pourrais-je encore quand bien même je le voudrais ? […] Des pensées me tourmentent. Tu as assez grandi pour que je te les dise : une fois gagné l’antipode de soi-même, on s’y accroche comme à une autre rive, même s’il porte le masque de l’exil ou de l’errance misérable, car on sait que revenir c’est déjà poser un pied dans la mort. » (Quatrième lettre à Télémaque)

Le recueil, écrit en prose, se présente sous forme de lettres envoyées à Pénélope, Laërte, Télémaque, dans lesquelles Ulysse dit son mal d’être mais aussi son amour de la nature et particulièrement des arbres :

« J’ai besoin de mes arbres, entends-tu ?… Un besoin absolu qui bat au fond de mon être comme les ailes d’un oiseau nocturne. » (Deuxième lettre à Télémaque)

Cet amour des arbres, de ses arbres, ceux qui lui permettent de s’identifier au lieu de ses origines, court dans tout le recueil comme les reprises d’une fugue mais…

« Disparaître, voilà. Disparaître de tout et de soi. Disparaître à jamais. Et s’incliner au bord du monde. Pour ne plus jamais revenir. » (Septième lettre à Pénélope)

Il y a là tout le désespoir existentiel de l’homme moderne et son interrogation désespérée face au monde, un monde dans lequel il ne se reconnaît plus et où il remet sa place en question :

« Je t’écris d’un lieu triste, inaccessible aux larmes. » (Quatrième lettre à Laërte)

« Pourtant si tout est perte ici, obstinée reconquête du Rien où se fonde l’immense gratuité de vivre, c’est que l’on marche vers soi-même, sur ce chemin qui ne serait rien d’autre que la voie des dieux. […] Espace du dedans, chambre obscure où l’on cherche à toucher sa racine pour s’abîmer dans les ténèbres de son accomplissement (…) » (Sixième lettre à Laërte)

Il y a du « jansénisme » là-dedans.

La probabilité, l’espoir d’être, au fond, sur un chemin qui mène quelque part… Il s’agit bien d’une quête spirituelle dont Ulysse prend peu à peu conscience du fond de ses abîmes… même s’il n’aime pas trop à se l’avouer et s’il lui plaît de voiler son hypothétique « accomplissement » à venir de « ténèbres ».

Une magnifique écriture, comme toujours chez Michel Diaz.

Silvaine Arabo

A propos de Jean-Paul Bota

A PROPOS DE JEAN-PAUL BOTA

Note de lecture à paraître dans un prochain numéro de Diérèse.

On ne peut lire qu’avec grand intérêt et profit la riche étude que Bernard Pignero a consacrée à Jean-Paul Bota dans le numéro 79 de Diérèse. Evidemment aussi les textes de ce dernier qui y sont publiés sous le titre de La nuit est tombée à midi – Itinérances (Chartres – Airaines) – Triptyque, textes qui ont mis en branle les impressions de lecture que je livre ici.

Ces réflexions, que je me décide à laisser musarder sur ma page, seront d’un bien moindre intérêt que celles de Pignero, et c’est sciemment que je les formule sous la forme de « brouillon mental » puisqu’elles n’ont d’autre vocation que celle d’une « prise de notes » de ces impressions de lecture, vagabondes, purement subjectives, libres de toute volonté d’analyse littéraire ou de « démonstration ».

Le mieux est que je prenne d’abord appui sur cette citation d’Henri Michaux : « Je ne sais pas faire de poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. La poésie, qu’elle soit transport, invention ou musique, est toujours un impondérable qui peut se trouver dans n’importe quel genre, soudain élargissement du monde. Sa densité peut être bien plus forte dans un tableau, une photographie, une cabane. Ce qui irrite et gêne dans les poèmes, c’est le narcissisme, le quiétisme (deux culs de sac) et l’attendrissement assommant sur ses propres sentiments. Je finis par le pire : le côté délibéré. Or, la poésie est un cadeau de la nature, une grâce, pas un travail. La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. »

A tort ou à raison, mais intuitivement, une bonne partie de ces phrases, me semble assez bien correspondre (sans que je cherche à établir la véracité de ces impressions) à la démarche d’écriture de J.-P. Bota et à l’esprit qui la conduit, ce que j’en crois saisir, ce que j’en éprouve en tout cas et qui peut-être ne relève que de ce que j’y projette.

J’ai soumis cette citation à quelques correspondants poètes, à l’occasion de  nos échanges, et cette citation de Michaux a été loin de recueillir leur unanimité, très loin de là ! Je dois pourtant avouer que moi non plus, à l’instar de Michaux, je ne trouve pas toujours de poésie dans les poèmes que je lis, que j’ai quelquefois du mal à les lire quand ils cultivent une sorte d’hermétisme que j’ai souvent du mal à déchiffrer, que je suis moins gêné par l’expression des sentiments (je n’ai rien contre le lyrisme !) que par ce côté délibéré de faire de la poésie, de faire poème de son écriture parce qu’on est poète et installé dans ce statut.

J’avouerai humblement encore que je ne sais toujours pas très bien ce qu’est la poésie, à quoi elle tient vraiment, ce qui la définit dans son essence. Certains auteurs écrivent là-dessus des choses remarquables et, au bout du compte, je ne m’en trouve pas vraiment plus avancé, car chacun d’eux nous donne toujours les outils pour appréhender quelque chose qui, finalement, relève de sa propre vision du monde, extérieur, intérieur, de son expérience de vie, de son rapport au langage et de sa sensibilité. Car, en vérité, tenter de dire ce qu’est la poésie échappe à tout discours, puisqu’elle est multiple, d’esprit insaisissable et irréductiblement volatile.

Ce que je voulais dire, et toujours sans souci de construire un raisonnement (nous sommes, je me répète, dans « la prise de notes » de pures impressions) : J.-P. Bota est l’un des rares écrivains contemporains qui me mette en face de ce surgissement énigmatique, de cet « impondérable » qu’est la poésie. Son écriture est, certes, élaborée et très travaillée, mais elle ne me donne jamais l’impression qu’elle veut faire délibérément poésie. Elle est d’abord et avant tout écriture, travail d’écriture (comme on parle du travail de l’argile, du bois, du métal); et de ces lieux qu’il évoque, villes, places, rues, boutiques, de ces personnages ou tableaux dont il parle, la poésie exsude à travers les mots, comme malgré elle, comme malgré eux, comme exsude le sang d’une plaie et la transpiration des pores, comme le suintement pathologique d’un liquide organique, et il se produit sous nos yeux, à l’instant où on les lit, une sorte de précicipité chimique, émulsion d’images, d’impressions, d’émotions, une effervescence, une cristallisation qui fait qu’on la sent et la reconnaît, qu’elle est là, mystérieusement là, sans qu’on sache précisément pourquoi ni comment mais se révélant à nos yeux. La référence qui s’invite à moi, pour m’aider à mettre des mots sur ces impressions que je ne veux pas davantage rationnaliser : de cette écriture, filtre un « esprit » de poésie, comme la source sourd de la roche, comme de la musique de Thelonius Monk et de la foi en son travail émane une force qui le guide, qu’il exsude chaque fois qu’il se met au piano. Mais j’aurais pu aussi bien faire faire référence à Keith Jarret. Poésie qui semble naître d’« improvisations » de l’auteur, en tel lieu, tel moment, telle circonstance, des hasards du regard, des souvenirs, des rêveries, mais que la maîtrise de l’écriture sait guider sûrement le long de ses lignes de force. Je serais tenté aussi de mettre ces mots sur ces impressions : poésie-croquis, poésie-graffitis, poésie-tags, poésie-musique qui exploite/explore ses thèmes, les développe, les délaisse, les mêle, et échappe au cadre imposé par la partition, poésie-blues dont le tempo et le rythme étirent les mots comme un chant ou une litanie d’images visuelles, juxtaposées, superposées, s’associant et se contrariant, qui ne pourrait jamais finir…

         Les livres de J.-P. Bota délivrent une poésie dans laquelle l’écriture est expérience où la parole, en dépit de ses descriptions et de ses évocations d’éléments du réel (lieux, dates, événements, personnes), se risque vers ce qu’elle ignore de ce qui se tient devant, qui la tire toujours plus avant et ailleurs, de manière impromptue, comme une note de musique glisse vers la suivante que l’on n’attendait pas. C’est là, me semble-t-il, et malgré les repères précis qui balisent ces « itinérances », une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe du présent immédiat pour nous introduire par surprise dans les arrière-pays du temps ou les coulisses de notre mémoire. Instant qui est également ce qui, comme l’aube, dévoile une déchirure qui renouvelle, déprise et reprise. Entaille dans ce que l’on attendait d’une continuité, qui fait la part belle à ces déchirements qui instaurent, qui créent de la continuité dans la discontinuité comme ces eaux qui après avoir surgi s’empierrent et disparaissent avant de ressurgir plus loin, plus bas, toujours plus vives. Entaille, instauratrice de distance, aveugle, dans la mesure où c’est ce que l’on ne voit pas dans ce que l’on voit, qui nous est montré, qui finalement importe le plus. Mouvance que la presque totale absence de ponctuation rend plus fluide encore.

Ce mélange, dans cette écriture, d’éléments très concrets du réel, de réminiscences, de fragments de rêverie, de références culturelles, qui ne cède jamais, comme l’écrit Pignero « aux complaisances d’une poésie autocentrée », me renvoie (référence qui s’impose aussi à moi au-delà de tout raisonnement) à un usage de la poésie qui a passé les siècles, sinon les millénaires, qui l’apparente à celle d’Homère, de Lucrèce, à ces voix chez qui la poésie était non finalité mais moyen de nous raconter l’Histoire et les hommes, de nous expliquer ou nous montrer le monde, d’essayer d’en cerner les contours, d’en pénétrer la matière et de nous confronter à son insaisissable. La voix de J.-P. Bota est moderne dans ses accents et son usage, mais semble se moquer du temps, comme ces signes énigmatiques tracés sur les parois des grottes ou gravés dans la pierre, dont on ne sait plus trop ce qu’ils veulent nous dire, mais continuent obstinément de nous parler, de nous interroger, de nous concerner.

         Cette écriture relève de cette prose que poursuit obstinément J.-P. Bota où le rythme qui soulève ses phrases vise à l’emporter loin du corset des genres. Pour cela, ses livres valent et par eux-mêmes et pour ce qu’ils nous apprennent des hantises qui traversent la poésie de J.-P. Bota, notamment celle de notre passage dans l’espace et le temps et des traces que nous y laissons. A quoi je rajouterai volontiers que ses ouvrages ont cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout palpitants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi que nous avons tout loisir de comprendre et d’interpréter.

Michel Diaz, 08/01/2021