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Conversations dans un jardin – Bernard Pignero

Conversations dans un jardin de Bernard Pignero (en .pdf)

Conversations dans un jardin

Bernard Pignero

Encretoile éditions, 2021

Lecture de Michel Diaz

         Ce recueil de nouvelles de Bernard Pignero, au titre verlainien, Conversations dans un jardin, est composé de six récits, trois brefs et trois longs, disposés selon l’alternance de leur dimension, et couvrant une variété de sujets dans laquelle on retrouve certains thèmes déjà évoqués dans d’autres ouvrages de cet auteur.

         Il nous faut d’entrée dire que les nouvelles de Bernard Pignero sont écrites dans une langue riche, remarquablement maîtrisée qui révèle un travail ciselé dont la prose contemporaine (romanesque ou nouvelliste), dans la grande majorité des publications actuelles, semble désormais avoir oublié la nécessité. Il faut, en effet, à l’auteur de ces textes, une belle maîtrise de son outil syntaxique pour conduire aussi sûrement le lecteur à travers des phrases de huit, douze ou quinze lignes, comme on en rencontre parfois dans ces pages, petits bijoux d’orfèvrerie qui ne sont pas pour peu dans le plaisir gourmand que l’on prend à le lire. Aussi, dès les premières pages, peut-on éprouver l’heureux sentiment que nous avons affaire à un beau prosateur.

         Ajoutons encore que Bernard Pignero n’investit, ni stylistiquement ni formellement, le genre de la nouvelle pour en faire un champ d’expérimentation littéraire qui obéirait au désir de céder à quelque préoccupation de modernité narrative. Son projet est tout autre, et ailleurs, et d’abord dans le choix et le traitement de thèmes actuels qui enracinent ses récits dans la plus immédiate contemporanéité. En fait partie, par exemple, dans Catégories, qui ouvre le recueil, la question du trouble des sentiments chez deux jeunes gens d’aujourd’hui qui s’interrogent sur l’importance que revêt l’attirance pour quelqu’un du même sexe. Par exemple encore, dans La fenêtre ouverte, les amours compliquées et mutiques d’une jeune épicière de campagne et d’un jeune chômeur, un peu frustre, aux études interrompues, obligé de partir à la ville parce que la terre ne paie plus, qu’elle soumet ceux qui n’ont pas d’autre choix qu’y rester, les autres humbles comme lui, à d’autres conditions d’esclavage. Ou aussi, dans Conversations dans un jardin, les échanges entre un journaliste invité par un ami à une garden party, et le jeune amant de ce dernier. Echanges au cours desquels tomberont dans la tête de l’invité, pourtant a priori « libéral, tolérant et ouvert » les derniers préjugés et les dernières réticences qu’il nourrissait secrètement encore à l’égard des amours homosexuelles. Quant à la nouvelle, Sillage, elle met en scène la vie amoureuse, quelque peu tâtonnante, d’une jeune étudiante en droit constitutionnel et de son compagnon Karim, émigré de la deuxième génération, encore mal dégrossi, avec des idées préconçues sur tout, des préjugés et d’abord sur les femmes. La dernière de ces nouvelles, Un pianiste, sûrement la plus douloureuse, évoque un musicien, doué depuis le plus jeune âge, aux prises avec un drame intime, puisque ce grand beau jeune homme n’était pas d’une nature fragile, ni d’une santé précaire, bien au contraire, mais il était inscrit dans le secret de sa construction physio-psychologique une incompatibilité apparemment rédhibitoire entre les talents musicaux qu’on lui reconnaissait et la faculté d’en faire l’exhibition publique.

         Mais s’il inscrit ses récits, qui ne débordent jamais du réel, dans l’époque où nous sommes, son auteur y fait cependant la part belle à quelques-unes de ces éternelles questions qui sont, depuis longtemps, sinon depuis toujours, la matière même de la littérature sous toutes ses formes et, entre autres, à cette question que la quatrième de couverture formule de la sorte : « N’y a-t-il de véritable amour qu’impossible ? » Question à laquelle chacun de ces récits répond à sa manière. Mais jamais avec violence ni dramatisation excessive, car il n’y a, dans l’esthétique de Bernard Pignero, aucun goût pour les fins résolument malheureuses, brutales ou tragiques, ni pour la noirceur des sentiments. D’ailleurs, même dans Un pianiste, nouvelle que nous qualifiions plus haut de plus « douloureuse » de toutes peut-être, la fin du récit nous montre un personnage qui aura raté sa carrière annoncée de brillant concertiste, un homme brisé certes dans ses ambitions, éternellement dépressif et sans doute un peu suicidaire, mais retiré dans la montagne et passant ses journées au milieu de ses ruches à parler avec ses chères abeilles.

         En tout cas, quels qu’ils soient, ces personnages ne sont jamais tout à fait « anges » ni tout à fait « salauds », mais l’un et l’autre en même temps, l’un dans l’autre selon les circonstances d’une situation, les pensées et les tensions qui les traversent. Des personnages qui, l’espace d’un court récit, nous deviennent très vite familiers et généralement sympathiques.

         L’option du point de vue utilisé par l’auteur de ce recueil relève de la narration traditionnelle, telle que la forme romanesque l’a véhiculée jusqu’à nous. Sur les six nouvelles que contient le recueil, Bernard Pignero n’adopte le principe narratif de la focalisation interne que pour deux d’entre elles, une brève et une plus longue, Catégories et Conversations dans un jardin. Les quatre autres seront écrites selon le point de vue dit de la « focalisation zéro », c’est-à-dire confié à un narrateur omniscient, qui voit tout et sait tout de la moindre pensée de ses personnages. Mais Edouard Pignero ne se contente pas d’user de ce procédé narratif pour se livrer à quelques réflexions sur la psychologie de ses personnages. Il s’en sert aussi, et de manière moins conventionnelle, comme s’il voulait par moments étudier, à la manière d’un observateur des phénomènes du psychisme, les mouvements de pensées, complexes et inattendus, qui se font dans la tête des personnages : pensées indépendantes qui, dans le même esprit et au même moment, se superposent ou se juxtaposent, se croisent ou interfèrent entre elles, donnant ainsi l’image d’une activité cérébrale en perpétuelle mouvance, comme dans le ciel les nuages prennent des formes qu’ils défont pour les transformer en d’autres figures. Nous nous contenterons, pour ne pas être trop long, de ne citer que cette phrase, mais suffisamment éclairante de cette démarche : Ainsi, pensait Jérémy – tout en remarquant qu’il était capable de mener presque de front deux réflexions sans rapport entre elles (cette remarque constituant en fait un troisième mais très provisoire niveau de son activité cérébrale) -, sur ces cinq jeunes, chacun pouvait prétendre être le seul à faire quelque chose qui le distinguait des autres et les classait donc dans une catégorie distincte.

         Rien de gratuit pourtant dans ces observations quasi cliniques du psychisme humain. Mais au contraire des moments d’une démarche d’écriture dans lesquels nous ne pouvons que constater les étonnantes configurations de nos paysages intérieurs, où nous croyons conduire nos pensées, alors qu’en vérité nous n’en sommes pas toujours maîtres. Qu’il nous faut reconnaître que ce que nous appelons « penser » consiste à frayer son chemin à travers tous ces « bruits » qui peuplent continument notre esprit, s’y pressent et s’y heurtent, se parasitant pareils à la cacophonie qui remonte de la fosse d’orchestre au moment où les musiciens, et chacun pour soi, s’occupe d’accorder son instrument.

         Mais en matière de récits, Bernard Pignero est un compositeur qui connaît son métier et sait parfaitement quel cadre il faut donner à la nouvelle. Celle, en tout cas, que nous reconnaissons dans notre littérature comme obéissant à des règles qui ont prouvé leur efficacité. Il suffit, pour les retrouver, de relire ces brefs récits que sont La voie et la vertu, trajectoire d’une vie qui s’arrache à la solitude affective et à son austérité monacale pour atteindre à la réussite intellectuelle et s’achever dans la douce quiétude de la sérénité ; ou encore Sillage, cette autre trajectoire questionnante d’elle-même qui s’achève, elle, sur le sentiment qu’a la jeune étudiante d’avoir compris les liens qui unissent les êtres et les choses et du sillage invisible qui nous suit.

         En cela, Bernard Pignero s’inscrit dans l’analyse que Baudelaire, traducteur de Poe, comme on le sait, a proposé de la nouvelle, et répond à ces mêmes attentes : « (…) cette lecture, qui peut être accomplie tout d’uns haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par les tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. (…) L’artiste, s’il est habile, n’accommodera pas ses pensées aux incidents, mais ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus propres à amener l’effet voulu. »

         Et Bernard Pignero, en artisan averti de la nouvelle, sait bien que dans cet exercice il faut mesurer l’espace impartit à la description, au dialogue, à la séquence. Que la moindre faute d’architecture y apparaît, et les complaisances aussi. Qu’il convient d’empoigner le lecteur, dès la première phrase, pour l’amener à la dernière, sans arrêt, sans escale.

         La nouvelle, telle que la pratique l’auteur de ces Conversations dans un jardin, redonne à l’écrivain le pouvoir de gérer le temps, de créer un drame, des attentes, des surprises, de tirer les fils de l’émotion et de l’intelligence, puis, subitement, de baisser le rideau. Et quelle plus exacte illustration de ce que nous venons d’écrire que les dernières phrases de La voie et la vertu : (…) Charles observa longtemps (par la fenêtre) un grand navire blanc qui traversait la baie dans le soleil couchant, passait sous le pont et prenait la mer. Il le suivit du regard aussi loin que portait sa vue. Puis il ferma les yeux pour toujours.

Michel Diaz, 05/06/2021

Statues-menhirs – Bernard Fournier

Trois menhirs de la colline de Treimes aux Bondons - PA00103794 - Monumentum

« Statues-menhirs » est un texte inédit encore « en travail » que m’a confié le poète Bernard Fournier. Je lui livre dans cette lettre mes impressions de lecture.

Cher Bernard,

                               J’ai lu, et relu, dès réception, les textes que vous m’avez envoyés et dont je vous remercie encore.

                               J’ai beaucoup, beaucoup aimé vos poèmes sur les pierres levées dont font partie ceux de Statues-menhirs. Leur lecture m’a plongé dans un véritable enchantement !

                               Ils m’ont d’autant plus touché que je partage avec vous (sans y être pourtant aucunement relié par une quelconque culture locale, comme c’est votre cas) ce même intérêt. Il y a pas mal d’années déjà je suis allé dans le sud de l’Angleterre, spécialement pour visiter Stonehenge et partir à la recherche d’autres cercles de pierres. J’ai écumé aussi pas mal le Morbihan (Carnac, bien sûr, mais Gavrinis, Locmariaquer…) pour y dénicher dolmens, menhirs et autres cairns, et mes randonnées en Lozère ont souvent eu pour but d’aller à la rencontre de ces pierres levées (ou couchées)…

                               J’ai beaucoup aimé déjà la forme de votre poème : cette succession de séquences brèves, composées de vers courts, qui donnent une respiration rapide (je dirais haletante presque) à l’ensemble du texte. Pas de pause là-dedans, ni d’ « enjolivements » poétiques, ni de complaisance aux émois du coeur ou de nostalgie à l’endroit de nos « vieilles pierres »; votre texte est nerveux, les images s’y bousculent, les réflexions s’y pressent. On est pris par le courant vif des mots, poussé d’un vers à l’autre, et on ne peut faire autre chose que d’aller jusqu’au bout, sur le flux tendu de votre écriture. C’est ainsi que je vous ai lu chaque fois : sollicité par une parole qui ne nous laisse pas en repos avant d’avoir épuisé tout ce qu’elle à dire, comme dans une sorte d’urgence (de l’âme), un souffle libératoire…

                              Aimé aussi la composition du texte, en 6 parties qui se succèdent avec une belle logique, de ce que l’on suppose des origines, du choix de la pierre, de son désenfouissement, de son érection, de ceux qui l’ont dressée, de ses fonctions, de ces lentes interventions vers des formes et visages humanisés, jusqu’à sa réception par l’enfant d’aujourd’hui, chargé d’en perpétuer autant la mémoire que le mystère et tout le poids du « sacré » qui s’y trouve contenu. 

                              Ces pierres, vous les harcelez de questions que vous vous posez à vous-même ! Quoi, où, comment, qui , quand, pour quoi, … ? Presque pas de répit ! Ce sont presque les questions d’une enquête de police ! On s’interroge, on cherche, on veut savoir, on veut comprendre ! On se heurte à l’énigme, au silence, à la réticence muette de celui qui se tait, obstinément, qui en sait pourtant tant et tant, qui aurait pourtant tant à dire, mais ne livrera rien, si peu, se murera dans son mutisme et, j’oserai dire, « n’avouera rien » de qui l’a placé là, ni comment ni pourquoi :

                                       « qui fut cet homme ? un vieillard, un sage, un chamane un prêtre, une sorcière un magicien, un druide une femme, une fille, une fée un paysan, un fada, un jeune * combien étaient-ils pour dégager cette pierre la déplacer large, lourde et lente avec quels outils ? quelles prières ? quelle volonté ? combien de temps leur a-t-il fallu ?… » 

                              Mais tout en les pressant de questions, comme vous le faites, ces pierres, vous les aimez ! D’un intérêt que l’on devine passionné. Et si vous les pressez de tant de questions, c’est justement parce que vous les aimez, avez le sentiment de leur devoir tant de choses, le sentiment aussi que votre amour pour elles mériterait qu’elles vous accordent (au moins à vous seul) les réponses que vous attendez qu’elles vous délivrent.

                               Alors, vous leur arrachez des réponses, parcellaires, contradictoires, des bribes d’ « aveux », ce qu’elles veulent bien que l’on dise d’elles, ce que nos imparfaites connaissances et notre imaginaire nous font dire, ou croire, une vérité comme une évidence, une autre comme une croyance, mais une vérité que rien ne pourra jamais confirmer ou ne sera jamais qu’un élément du comportement supposé d’une attitude irrationnelle, religieuse, ou des mythes qui fondent notre relation au monde et au cosmos :

                               « l’homme dresse cette pierre contre la peur contre sa peur contre les loups et les rapaces, contre les vents et les gels contre la folie du soleil contre la faim contre la soif pour aider ses rêves »

                               Car devant ce silence obstiné, tout prête à conjecture. Ainsi, combien de temps et de personnes a-t-il fallu pour dégager cette pierre et la dresser ? Et vous avancez :

                                « des jours, des années, des siècles une nuit magique, un instant de folie * un homme un homme, deux, trois une famille une foule une tribu tout le monde est venu pour soulever la pierre, la dresser vers le ciel d’autres encore sont arrivés leurs enfants, petits-enfants à travers les brouillards des lumières à venir »

                                Ainsi encore, dans quelle intention vous demandez-vous, et de nous dire : 

                                « d’autres pierres se lèvent aussi là, ailleurs, plus loin nombreuses, multiples, diverses elles forment un enclos protégeant le village, le pays des balises déjà dessinent un ciel une galaxie toutes ces pierres tracent un chemin, une allée, une avenue joignent la verticale d’un arbre à celle d’un astre soulignent les marges, orientent les monts collier de feux sombres et muets »

                                Toutes ces questions que vous posez sont celles qui, légitimement, devraient nous assaillir face à l’énigme que sont ces pierres levées, ces présences multimillénaires et ancestrales, gardiennes de notre mémoire et dont nous avons, nous aussi dorénavant la garde comme vous le dites si bien. Et toutes les réponses que vous proposez sont toutes aussi légitimes, car leur addition aboutit à cette « Vérité », que l’on sait toujours incomplète, multiple et inaccessible, qui est celle d’un monde et d’un temps révolu qui ne livreront jamais complètement leurs mystères, mais que la poésie continuera d’interroger pour que demeure en nous, vivant, le sentiment de notre appartenance à l’énigme du monde comme celui qui nous relie à nos confins et à nos si confuses origines.      

                               Ces poèmes consacrés aux pierres levées sont, selon la lecture que j’en ai faite, autant de textes qui nous parlent aussi de nos heurts avec le monde, celui des siècles disparus, celui aussi de tous les jours, avec son cortège de malheurs et de peurs, de violences et de guerres, mais textes qui nous parlent encore, et surtout, de fraternité, d’efforts rassemblés, de bonheurs et de joies, ceux des gens, des membres des groupes humains, de leurs faits, des œuvres accomplies, de cet élan universel vers cet au-delà de nous-mêmes et sa faim de spirituel où gîte le sacré. Autant de chemins qui cartographient, dans votre texte, une véritable traversée de soi où il s’agit d’apprendre, comprendre et aimer tout qui entre en nous, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule : les hommes et leurs mots, leurs images, érigeurs de pierres et de temples, graveurs, sculpteurs et leurs signes, leurs matières; événements, rêves… Votre texte est aussi une tentative, me semble-t-il, pour coller tous ces morceaux, ramasser toutes ces miettes, nouer tous ces fils épars. Et moins échafauder un sens, proposer des réponses, que trouver une sortie, percer une issue. S’en sortir, sans sortir de cet enfer qu’est notre monde aux mains de ceux qui s’en croient les possédants et qui prétendent détenir, pour nous, autant la vérité que la raison.

                               Nous mettre ainsi, face à ces pierres énigmatiques, c’est nous mettre face à notre véritable dimension en nous rappelant que nous ne sommes jamais que les humbles maillons d’une chaîne dont le début se perd dans l’obscure origine de notre espèce, et la fin dans un crépuscule dont nous ne savons rien. 

                               Peut-être ai-je fait, en vous lisant ainsi, quelque fâcheux contresens. Si c’était le cas, j’en serais désolé. En tout cas, puisque avec votre texte nous sommes en solide territoire de poésie, chaque mot que vous écrivez dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi, plus loin, qui nous ouvre à ces autres chemins par quoi la poésie nous devient cet espace d’infinie rêverie. 

                               Je vous réitère les sentiments de ma vive amitié.

                               Michel

Le Bruit des nuits – Léon Bralda

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Le Bruit des nuits, Léon Bralda

Les éditions du Petit pois, Collection Prime Abord, 2020

Lecture par Michel Diaz

« Dans ce nouvel opus, lit-on sur la page de présentation de l’ouvrage, l’auteur nous livre un texte intime, véritable hymne d’amour pour un être cher que la mort avait emporté prématurément… »

Avant même d’aller plus avant dans ce livre, il faut nous attarder sur la belle image de couverture, une peinture de Lionel Balard : une chaise vide sur laquelle ruisselle un jaune lumineux, vers laquelle s’incline une forme humaine, tête noyée dans l’ombre, avant-bras demi replié, main pendante le long de la cuisse, comme hésitant à se risquer vers la caresse ou affronter l’effroi de ne trouver personne. Quelqu’un est là, qui cherche qui n’est plus, présence/absence intimement mêlées pourtant sur la surface de la toile. Et dans cette image qui joue, comme sur une scène de théâtre, de la dramatisation du silence et des objets d’un humble quotidien, se tient déjà, comme en un drame condensé, tout le propos du livre.

Le Bruit des nuits est donc un poème de deuil et d’amour que Léon Bralda dédie à sa mère. Poème que, d’abord, avant d’y découvrir quelles croyances combatives et quelle pulsation de vie le portent au plus profond, on aborde comme chant de deuil et de douleur, un lamento qui s’apparenterait ainsi à ces chants de tristesse et de déploration que l’on rencontre aussi bien dans la poésie que dans la musique. Chants que ceux qui demeurent consacrent à la mémoire de ces disparus à qui l’on rend hommage et que l’on se refuse à laisser sombrer dans l’oubli.

Mais la mémoire des présences disparues, de leurs visages, de leurs voix, est cet espace de l’intime que le temps traverse, bouscule et use dans son flux, aussi injustement qu’inexorablement. Aussi, comme un défi que le poète jette à l’oubli, il formule ainsi, dans un entretien, l’impérieuse nécessité de l’écriture de ce texte : «  Porter mémoire… Ne pas laisser le temps qui passe effacer l’image de ceux qu’on a profondément aimés et qui ont à présent disparu. Refuser la part faillible de la mémoire et lutter contre l’oubli qui naturellement s’infuse peu à peu dans nos consciences d’homme, échoppant lentement, inexorablement le visage des êtres chers. » Ecrire alors, car c’est, face à la mort, nous dit Léon Bralda, « Faire acte de résistance en quelque sorte ! Pour ne pas oublier. »

C’est donc en toute cohérence que l’auteur cite, dans son entretien ces mots de Christian Bobin, « Ecrire pour réparer l’irréparable », ou encore ceux d’Alain Borne, « C’est contre la mort que j’écris ».

La poésie alors, et l’écriture, dernier acte de résistance et ultime rempart contre l’effacement de ce que la mémoire cèle de plus précieux (souvenirs du regard, de la voix, des sourires et des odeurs), et dont les mot du poète, mots humains de si peu de poids contre l’arrêt irrévocable de la définitive Absence, ne sont que la seule arme, celle que la peur de l’oubli charge d’invocations, qui sont aussi supplications :

Que tes yeux durent dans l’étroit du matin ! // Que tes nuits échappent / Aux luisances des vitres : / Murmures longs léchant le sable

Mots du poète qu’habite l’éternelle nostalgie des attributs et des pouvoirs d’Orphée, qui se retourne vers la morte pour mieux, la cherchant du regard au creux de la pénombre, la rappeler à lui, ne serait-ce qu’un seul instant, voudrait croire qu’il peut, ne serait-ce qu’un seul instant, la rendre à quelque étincelle de vie ou à quelque éternelle présence dans la si secrète lumière du cœur. Mots grâce auxquels le poète attend que la figure maternelle lui revienne, dans la chambre de sa mémoire, vêtue / d’une clarté soudaine / dans le sourire / d’un enfant / (…) //Source miraculeuse, / chose inexacte qui dure / qui résiste, / qui épuise un chemin.

Alors, ainsi, lit-on plus loin : Vous demeuriez à jamais // Eternelle : // Constellation nouvelle / qui luit au bout / des digues // qui scintille et remue. // Cela même qui reste / Votre voix // Et je l’accueille cette parole / Qu’un souffle / Rend à la lumière. Et ces derniers beaux vers par lesquels se termine l’ouvrage : Que ton sourire soit / inéluctable / au temps.

Pourtant, on lit encore cela, dans une autre page, comme on cède à l’amère résignation : Mais ton sourire, / Ô ton sourire / mère // qu’en est-il advenu ? // Quelle ombre est demeurée / aux lèvres de ton secret ? Alors, s’il faut se résigner devant l’absence, et le vide qu’est cette absence, quand Le vide se vide encore, en dépit de ces éphémères miracles que peuvent susciter les forces de l’amour, comment dire l’absence et son intolérable vide dont les mots mêmes du poète ne peuvent fixer les contours ? La cruauté de cette absence, c’est d’abord cet infranchissable silence qui sépare les rives des mondes, avant que ce même silence se fasse lancinant murmure aux lèvres du jour achevé :

On troqua le silence / contre le bruit des nuits / et dans vos mains inertes // on fit l’heure plus lourde / qu’elle n’y paraissait. // Le jour n’a plus suffit / alors // à votre voix.

         Mais même les mots du « plus là, plus personne, plus rien » ne peuvent jamais rendre compte de l’impensable de la mort. Reste la brume du chagrin sur l’impensé de la nuit d’au-delà, le bruit d’encre de ses syllabes sur l’ardoise blanche des pages. Tout ce blanc aveuglant qui, sous les signes du langage, serait a priori la seule possible traduction de l’absence définitive et de ce que l’on devine du néant. Reste à cet homme qui, désormais, ne peut s’écrire qu’au passé, ne peut plus désormais marcher qu’en dehors / de ses pas, ne peut plus se faire que voix sans voix, et pour qui le printemps ne sera plus jamais qu’en recul sur la terre, ne lui reste que le recours d’écrire sur la neige cette lente douleur qui l’habite et poser ses vaines questions sur le velours / du quotidien.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! » se lamente Cohélet dès les premiers mots qu’il prononce dans le livre de L’Ecclésiaste. Et il poursuit ainsi : «  Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève, le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever à nouveau. »

         Le Bruit des nuits pourrait alors, si Léon Bralda décidait de s’en tenir là (Ô jeune gars qui ne fait que rêver / qui se meut vers la mort), se contenter de n’être qu’un « Memento Mori » qui, si l’on se réfère aux premières phrases de l’Ecclésiaste, se poursuivrait en paragraphes résignés évoquant le sens de la vie – ou l’apparente absence de sens – , proclamant avec fatalisme la futilité et l’inanité de toute action humaine, sage comme fou connaissant le lot commun de la mort. Mais, comme nous le dit encore la page de présentation du texte, c’est aussi « un texte plein de cette voix qui porte aux confins des jeunes années, où s’amalgament les souvenirs d’enfance et les croyances en l’avenir », souvenirs de querelles enfantines et de jeux où « l’on meurt pour de faux » (Des jeux pleins / au bord de la chaussée / ont des millions d’années). Turbulences de ces vies jeunes qui se construisent dans l’échange des coups ou, comme aussi la sienne, cherchant la plénitude / en un lieu sans saison, cette vie jeune / prenant l’ombre pour la lumière / faisant château des silices et du sel / armure d’une écorce / pour un coléoptère.

         Alors écrire, écrire encore, écrire noir sur blanc, en dépit de la mort et de son inconsolation, et du déchirement de l’irrémédiable séparation, un canif enfoncé dans le cœur, mais sachant qu’au négoce des mots / une image se forme : // immensité recluse / dans le verger / de mes nuits blanches.

         Car c’est de l’écriture que ces mots peuvent naître, où la mémoire se ressource, l’absence s’apprivoise, où le chagrin devient fertile et l’espérance plus têtue encore : Que tes nuits échappent / à la blancheur / des marbres. // Qu’elles soient rectitudes / aux méandres des mots.

         Oui, le deuil peut être fertile quand l’absence / accomplit / le fruit / de toute absence.

         Ce blanc, alors, qu’affouille et creuse l’écriture, pour y révéler ce qui s’y trouve enfoui, ne serait donc pas exactement le vide de l’absence et du néant, mais le lieu d’une intime résurrection car, ainsi que l’écrit Kandinsky, si « le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler, immobile et insensible comme un cadavre sur qui tout glisse et que rien ne touche plus », au contraire le blanc, de la toile ou de la page, « sonne comme un silence, un rien avant tout, un commencement. » Et les mots du poème peuvent donner sens à ce blanc, qui ne peut exister que par eux, pour en faire un espace où la mémoire se ranime et l’esprit reprend souffle : Ma mère / votre voix secoue / l’insoupçonnable. // L’ombre d’un cargo / court jusqu’au bout de la digue / sur les missives blanches / d’une éparse saison. // Un être cher attend.

         Ecrire, peindre, faire de tout ce blanc le lieu d’une « intime résurrection », avons-nous écrit plus haut, car ainsi que Kandinsky le pensait aussi, « l’acte de création ne peut être qu’un élargissement de l’esprit, une manière de renaître au monde », et il ajoutait ailleurs : « C’est une puissance dont le but doit être de développer et d’améliorer l’âme humaine ». Et l’artiste-plasticien, ce double de Léon Bralda, sait aussi parfaitement de quoi il parle quand il confie encore dans son entretien : « Si mon chemin dessine les contours d’une existence vouée aux arts, je le dois pour une part essentielle à cette blessure insomniaque qu’ont nourrie tout autant la mort de ma mère et mon enfance passée à la Devèze (quartier d’immeubles et de lotissements construits à la périphérie de la ville de Béziers dans les années 1960) ». Ainsi l’acte de création, écriture, peinture, serait une manière de faire face au deuil, aux turbulences de la vie, aux désordres et aux violences du monde et, en les sublimant par l’art, d’en nourrir les raisons de ses choix de vie, d’en faire les ferments d’une pensée qui saurait même contrarier la mort, comme une ombre a fait feuillage / de tous ses souvenirs. C’est ainsi qu’il écrit, en parlant de lui-même :

         Se vit lui-même, encore, / dans l’accomplissement du monde. // Il sonda le poids fabuleux des couleurs / en fit l’événement et sa finalité // cherchant les croix dans le matin / fouinant les étalages / les allées de commerce // (…) goûta le fruit des mots / allant de leur colère  // (…) et pour quel cri, aussi ? // Se demandant : qui a vu Dieu ?

         C’est pour la densité des émotions que l’écriture de Léon Bralda sait mettre en œuvre que ce livre vaut, et par lui-même et pour ce qu’il nous apprend des thèmes et des éléments qui traversent sa poésie, notamment ceux de la nuit et de la mort, de ses irréductibles angoisses comme de sa sourde mélancolie, de l’enfance et de l’innocence première, perdue mais partiellement reconquise. Mais aussi, et toujours, malgré tout, de cet élan vital qui le porte vers la lumière et dont nous recevons l’éclat. A quoi nous rajouterons volontiers que sa poésie a cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout saignants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi, nous ouvrant à ces autres chemins par quoi la poésie nous devient territoire d’errance infinie.

Michel Diaz, 31/05/20

Ombres géométriques frôlées par le vent – Marie-Claude San Juan & Roland Chopard

A propos du livre de Marie-Claude San Juan, « Ombres géométriques frôlées par le vent » (éditions Unicité, Collection Regards écrits, 2020)

Lecture par Michel Diaz

              Chère auteure,                

J’ai lu avec attention Ombres géométriques frôlées par le vent.

                              Un livre singulier à l’étonnante architecture (j’oserais dire « baroque »), qui ne se laisse pas approcher sans une certaine résistance : l’exigence de son propos, des images qui ne cèdent pas à la séduction « naturelle » de l’image ou de l’esthétique photographique…

                              Impression qu’il propose plusieurs entrées qui pourraient se suffire à elles-mêmes : un titre et une 2ème page de titre qui semblent déjà tout dire (cf. photo) mais posent comme les termes d’une énigme ce qui en sera plus loin révélé, 2 pages d’exergues qui nous ouvrent des pistes, un texte qui est presque un « essai » sur votre démarche de photographe, des tercets mi-poèmes mi-aphorismes, des textes courts à mi-chemin du poème et de la proposition réflexive, des titres intérieurs qui jettent leur propre jet de lumière, 2 pages de titres (poèmes et photos) qui peuvent se lire comme des poèmes en 1 ligne, ou fragments de poèmes, mais aussi verticalement toutes deux comme 2 poèmes distincts… Il faut apprivoiser ce livre, le parcourir et le relire pour que tous ces éléments fassent sens, se fassent écho les uns aux autres, se rejoignent, s’imbriquent, entrent en résonance et en éclairage réciproque. Autrement dit, votre ouvrage impose un vrai « travail » de lecture sans lequel, le lecteur un peu paresseux, ou seulement distrait, risque de passer à côté de son véritable propos.

                              J’ai lu votre livre avec, me revenant en tête (sans que je les sollicite) des réminiscences du Journal du regard de Bernard Noël, et de La lumière offusquée, de l’ombre de Philippe Boutibonnes. Références avec lesquelles votre livre n’a pas vraiment à voir, mais qui se sont « naturellement » invitées, me servant d’utiles démarcations et de contrepoints à ce que vous écrivez, m’aidant par là à circoncrire votre démarche dans cet espace où vos propres mots s’aventurent. 

                              Votre « presque » essai, La photographie, expérience initiatique…, éclaire au mieux votre démarche. « Le réel dessiné par la lumière », c’est la démarche usuelle du photographe, dans laquelle vous vous inscrivez mais pour vous en démarquer aussitôt : « Les ombres géométriques, elles, sont un langage à déchiffrer, des signes offerts commes des lettres, un alphabet secret. » Vous en démarquer d’autant mieux que les mots « Lignes, cercles, spirales, angles. Formes violentes, noires et dures, ou douces, comme effacées » appartiennent au lexique des peintres de l’abstraction. Vous en démarquer d’autant plus encore que les formules qui suivent « limite entre visible et invisible, trame de hasards croisés, labyrinthe immatériel d’un monde, qui contient d’avance tous les espaces à parcourir, marcher vers d’autres lieux, pour trouver le même et le dissemblable même » relèveraient plutôt, elles, de la démarche poétique et des mots qui la portent.

                              Intéressante aussi, cette position assumée : « De la trace je ne retoucherai jamais rien. Les photographies qui trichent mettent en scène un mensonge (car l’instant du regard n’est plus là, l’évidence est perdue, remplacée par une sorte de maquillage). Seul voir est vrai. (…) Ce qui recommence ou corrige l’anéantit. Voir se prépare, se médite, mais avant. » 

                              Je fréquente un certain nombre de photographes (j’ai fait des livres avec certains d’entre eux), et cette démarche créatrice que vous défendez, qui fonde votre esthétique et votre tentative d’appréhension, « entre conscience douloureuse et joie sacrée » d’une autre dimension du monde, ce que vous cherchez ainsi à saisir, c’est-à-dire « l’Autre du monde, une autre dimension du même, pas juste l’apparence », qui consiste à « se rendre voyant », qui « demande de faire un pas en arrière, pour se mettre en retrait et laisser agir les hasards synchrones », cette appréhension donc s’apparente à celle que défendent (ou défendaient) certains de ces photographes (« la photographie qui se donne dans la fulgurance de l’instant »), position esthétique en totale contradiction avec celle(s) que d’autres défendent, farouchement, et avec tout autant de légitimité, qui consiste justement à retoucher leurs traces, non pour les maquiller et mettre en scène un mensonge, mais au contraire pour « entrer dans un cheminement initiatique », mieux « capter le visible derrière l’invisible », et atteindre « un ordre signifiant, lumineux ».  

                              Votre prise de position est donc passionnante en cela qu’elle alimente le débat et permet d’éclairer des démarches qui, en apparence radicalement différentes, sinon opposées, se proposent peut-être d’atteindre le même objectif. Je pense en particulier aux photos de Thierry Cardon ou de Pierre Fuentes : l’un avec ses photos de neige (lignes, courbes, ombres portées) ou de paysages qu’il colorie (au crayon de couleur) pour les ouvrir à une autre dimension du regard (un regard autre et intériorisé de la réalité); l’autre avec ses images de drapés, travaillées numériquement dans une démarche d’épuration pour en faire des objets oniriques chargées aussi de spiritualité. Il y aurait donc différents chemins pour travailler à ce « polissage de l’oeil, à force d’enlever les couches inutiles sous nos paupières mentales »

                              C’est la richesse de votre texte que de proposer au lecteur attentif (comme je crois que je l’ai été) cette réflexion sur votre regard, et l’une de ses vertus est de convoquer chez lui toutes ces références qui nous donnent à réfléchir (et à méditer) sur le sens de l’image, à interroger ce « travail intérieur sur le fil entre imaginaire et réel ».

                              Quant à vos courts textes, qui suivent, j’ai aimé leur concentration lapidaire qui nous introduit au coeur de votre subjectivité et nous invitent à accompagner votre regard « intérieur ». Ils me paraissent, en vérité, décrire assez bien ce que Reverdy appelait « l’état poétique ». En cela rien d’étonnant : votre regard est d’abord celui d’une poète.

                              Amicalement.

                              Michel Diaz