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Passants – Antoine Emaz //Les nuits échangées – Raphaële George

Note de lecture publiée dans Diérèse, N° 77

Passants, Antoine Emaz (Editions Unes, 2017)

Les nuits échangées, Raphaële George (Editions Unes, 2018)

Voilà deux livres achetés en même temps, il y a quelques mois, aux éditions Unes. Deux petits livres très soignés, sur beau papier, à la belle impression, comme les éditions Unes savent les faire, et contenant chacun un texte court (7 pages pour le premier, 14 pour le deuxième), composés de vers brefs, quelques-uns seulement par page, petit verre d’alcool à haut degré.

Choix de l’éditeur (certainement), coïncidence intéressante (ou effet du malin hasard) ? Il se trouve, en tout cas il me semble que ces deux poèmes fonctionnent, en vis à vis, comme les panneaux d’un diptyque, semblent dialoguer l’un avec l’autre, et se faire écho ou réponse.

    Passants, celui d’Antoine Emaz, à partir du regard qu’il pose sur ces quelques passants aperçus là-bas, sur la plage, loin, interroge cet horizon laissé derrière nous par les années : passants/rien d’autre//mais assez pour lever en tête/après leur passage/d’autres passés/que l’on poursuit de l’œil dedans/alors que l’espace est devant/vide/à nouveau. Mais il interroge ces lieux de sa mémoire (ces lieux comme des linges/de paysages serrés enserrant/dans leurs plis/ce qui n’est pas passé du passé) que pour n’y voir, à travers ses brumes, dans les ruines des souvenirs, que des silhouettes fantomatiques, comme des fragments d’êtres, pas plus/des ombres/des bouts, des traces de visages, ce qui tant bien que mal subsiste autour des trous de souvenance :  le passé n’est que paysage d’eau de cologne/éventée si on veut/avec des vagues/les mêmes/pas les mêmes//on ne s’y retrouve pas. Mais si le passé n’est plus qu’incertain, déchiré (l’avons-nous bien vécu ?), plus tard n’est pas encore (et d’ailleurs sera-t-il ?); ne reste que la mince ligne du présent, sur laquelle on avance en prenant soin de ne pas perdre l’équilibre, en essayant de retenir ce que l’instant, dans son écoulement, nous donne à voir du monde : on ne sait comment faire/pour bloquer les deux yeux//dedans dehors//malgré tout l’effort/ça passe//trop poreux. Mais même le présent, cette poreuse ligne de partage entre ce qui n’est plus et ce qui va venir, est espace d’un être-là sans espoir et sans force : revenir seulement aux vagues/leur calme lancinant fatigué/à marée basse/leur énergie qui se replie. « Le vent se lève…! Il faut tenter de vivre ! » écrivait Paul Valéry auquel A. Emaz semble répondre : on marche et ça suit les pas le corps se poursuit/dans une mécanique d’être qui grippe un peu/cahote/ne va plus de soi/vers plus loin tout à l’heure demain d’autres jours.

Cette difficulté à habiter sur la crête de l’éphémère et à être pleinement dans l’instant, c’est encore ce que nous dit Raphaële George dans Les nuits échangées. Le jour, en sa lumière crue, nous laisse, chaque matin, au seuil d’une injonction à être et d’une violence dont nous ne savons pas toujours quoi faire ni comment l’affronter, d’autant que, écrit-elle, seule avec les déchets du jour/le corps se ferme/se rapetisse. La nuit est peut-être promesse d’une autre vérité que le jour lui/nous dérobe, alors il lui faut tendre vers ces yeux cachés/derrière les miens,/les miens vrais/quand la nuit/juste avant le sommeil/me les restitue. Car la nuit, quand elle prend son épaisseur, c’est le temps se retrouver, au sein d’une conscience calme, Ne plus voir/S’entendre battre. Etre ainsi au plus près de son corps, au plus près de soi-même, et se sentir vivant dans la proximité d’une parole qui serait l’égale d’une regard. Alors dormir, s’avancer vers le fond/avec l’espoir/que demain nous sauve/et nous rende/cette vie manquée la veille. Mais la nuit est aussi cet espace de fragile salut dont le sommeil hésite à nous donner les clés. Reste cet entre-deux de rêverie dont on ne peut se satisfaire, parce qu’il est aussi ce fil d’équilibriste dont on sait qu’il va rompre. Le réveil, le retour à la vie ordinaire, est toujours un retour manqué. Ouvrir les yeux c’est, écrivait A. Emaz que je citais plus haut, se retrouver dans cette mécanique d’être qui grippe un peu, cahote (et) ne va plus de soi. A quoi R. George semble ajouter : En ouvrant les yeux/on ne crie pas. Et si l’on ne crie pas, c’est qu’il faut au cri une force dont on ne se sent pas toujours capable. Comme nous accable une faute aussi ancienne que nous-mêmes. Alors encore, les derniers mots de son poème : quand je borde le lit,/je saisis bien ma lassitude./Le sommeil ne m’a pas acceptée,/je suis demeurée dans le péché d’être./Victime encore de la présence/qui me précède.

Lassitude qu’on sent au bord de la désespérance, qui n’est pas pour autant renoncement à vivre, mais traduction d’une fatigue existentielle, cette sombre mélancolie qui s’empare de l’être quand il est pris dans cette errance où passé, futur et présent s’alignent sur le même front d’incertitude qui dicte aussi à A. Emaz ces derniers mots : qu’est-ce qu’on en sait/au fond de l’œil/de la tête dans l’œil/et les vagues et le vent//on ne sait plus//sans avoir peur.

Comme un chemin qui s’ouvre – Diérèse N° 76, Printemps-été 2019

Note de lecture, par Eric Barbier, publiée dans le N° 76 de la revue Diérèse, Printemps-été 2019, p. 310.

Diérèse, N° 76, Printemps-été 2019

Michel Diaz, COMME UN CHEMIN QUI S’OUVRE, L’Amourier, 2019, 14 €

Lecture par Eric Barbier, p. 310

 

Michel Diaz, homme de scènes et de textes, publie chez L’Amourier ces proses, pages pour baliser les errances nées au cours de ses marches solitaires, sur des chemins qui conduisent plus vers le retour que vers un ailleurs, divagations dans le territoire intérieur, l’espace de la mémoire, « A la rencontre de cet inconnu que l’on porte devant soi. »

Mieux que transcriptions de ce qui est vu, notations d’observations certifiées par l’exactitude du souvenir, la prose se veut ici être l’interprète du regard, la révélatrice de l’intime. « Près de moi la mer, plus riche que tous les autres langages. » Tout autour la dureté et même les horreurs du monde ne sont pas ignorées, la déambulation n’invoque pas l’absence, de nouveau revient l’innommable, « des morts auxquels, le plus souvent, on renonce même à donner un nom », tandis que nous sommes débordés d’appellations. Alors quelle simplicité retrouver, celle d’un geste esquissé, du bruit d’une source, du chant d’un oiseau ? Les questions se répètent, écrire paraît dérisoire mais comment sinon, et de qui, ne pas être oublié : écrire reste la preuve que le combat est encore mené, tant pis si les mots échappent à celui qui croit savoir les employer.

« Et qui sait ce qui se tait sous les mots. » Consolation des devenirs, parvenir à se trouver révèle un bien mince espoir. Arriver à se perdre relève peut-être d’un plus difficile parcours. Ecrire, « poétiser », il faudra en accepter les contradictions, le langage reste aussi une émotion.

Marcher ainsi est un acte mélancolique, pour parcourir la « dimension illusoire du réel. »  C’est toujours à l’aube, à la première étoile, que l’on repart quand la nuit « ayant épuisé son ombre, s’écarte maintenant. » La marche écarte les simulations du verbe, la phrase ne connaîtra pas d’inutiles dérivations. Faut-il être pierre pour en comprendre la vérité ? Chaque réponse construit son attente, avant de venir à jour. Et permettra d’échapper aux heures noires, de garder un équilibre, « sous la peau de la langue. »

L’orgueil résiderait dans le renoncement, quand le dévoilement d’un secret en crée un autre, quand ce qui serait appelé silence impose sa singularité, bruit de l’inexprimable, où l’averse nous transporte dans une autre région de nous-mêmes. L’interrogation forme ainsi certains usages de la beauté, là où rien ne peut paraître définitif, ni peser en nostalgie, « comme une eau dans le froid se rétracte et s’habille de déchirures. »

Marcher pour se sentir présent, ici, non pour aller vers « l’autre rive de soi-même. » Marcher, non pour observer mais pour déchiffrer le monde et dépasser son propre aveuglement.

Eric Barbier

 

Prix Amélie Murat 2019

Poésie

Michel Diaz reçoit le prix francophone de poésie Amélie-Murat à Clermont-Ferrand

Remise de la 66ème édition du prix francophone de poésie, Michel Diaz. © Rémi DUGNE

L’association Cercle Amélie-Murat a décerné son 66e prix francophone de poésie au poète
Michel Diaz pour son recueil « Bassin-versant », mercredi 12 juin, à l’Opéra-théâtre de Clermont-
Ferrand.

La présidente, Claire Demange, a rendu hommage aux poèmes aux vibrations philosophiques de ce recueil Bassin-versant, qui ont été lus devant une assemblée nombreuse et chaleureuse, permettant aux férus de poésie de se plonger dans la méditation de l’auteur, qui évoque l’ombre et la lumière, et ce qu’il nous faut cultiver de force d’attention pour être dignes de notre humanité. « La Terre est notre probable paradis perdu, écrit Michel Diaz, en exergue à son ouvrage, mais nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »

Michel Diaz, qui a enseigné les lettres et les arts dramatiques, s’est dit « comblé et ému » de recevoir cette distinction de la Ville  de Clermont-Ferrand.  «Le monde va mal, nous avons mal à la Terre, aux plantes, aux animaux, nous avons mal aux hommes. Mais il est quelque peu rassurant, à cette époque de l’hyper communication, où nous sommes sommés de communiquer tout le temps, par tous les moyens de la technologie, où les mots sont complètement démonétisés, où la parole ne vaut plus grand chose, de voir que l’on peut encore laisser place aux mots, à la parole des poètes, c’est une note d’espoir immense. Grâce à la poésie, à l’art, à la musique, il y a peut-être encore des choses à sauver dans ce monde où règnent une atmosphère crépusculaire et le parfum des guerres. Ce qui reste aussi à sauver des hommes c’est leur humanité, en la sauvant de ceux qui l’ont placée sous le signe destructeur d’un acte unique et suprême, l’accumulation des richesses et la soif des profits, », a-t-il conclu.

Fanny Guiné

Bassin versant – Prix Amélie Murat 2019

Présentation de l’ouvrage, lors de la remise du prix, le 12 juin 2019, par Claire Demange, présidente du Cercle Amélie Murat.

LE CERCLE AMELIE MURAT et LA VILLE DE CLERMONT sommes heureux cette année comme tous les ans de vous retrouver dans ce magnifique endroit qu’est l’Opéra théâtre afin de remettre le 66 ème Prix Amélie MURAT puisque celui -ci est décerné depuis 1953. La ville est fidèle et nous sommes fidèles à cette poétesse au lyrisme sincère et à la plume si sensible.

Le jury a attribué le prix à l’écrivain Michel Diaz pour son recueil Bassin Versant paru en 2018 aux éditions Musimot. Michel Diaz est parmi nous et je le remercie de tout cœur pour sa présence mais surtout pour sa pure et haute poésie qui selon le critique littéraire Jean Claude Vallejo trace ce Bassin Versant , ce territoire mouvant où affluent les sensations de la vie et de la conscience…

Bassin Versant fait partie d’une longue liste de recueils de poésie de Michel Diaz mais c’est avec le théâtre que ce dernier, professeur de lettres et d’art dramatique, est entré en littérature : il y a consacré plus d’ une vingtaine d’ années : certaines de ses pièces ont été portées à la scène ou diffusées à la radio. Il a toujours mené et mène toujours parallèlement une exploration de l’écriture poétique. Depuis Bassin Versant, il a publié deux autres recueils, à découvrir : Lignes de crête et Comme un chemin qui s’ ouvre, aux éditions Alcyone et l’Amourier. Les titres de ses recueils sont révélateurs de son cheminement littéraire et philosophique, de son intime désir de trouer cette part d’inconnu qui s’ouvre devant soi.

Michel Diaz travaille également pour des livres d’artistes, avec des photographes et des plasticiens : une collaboration qui lui permet une association d’esprit et une convergence de sensibilités. Je ne peux résister à l’envie de vous donner les titres toujours évocateurs : Le livre de l’exode, Ardeur , Le lointain est ma patrie...

Mais maintenant place à Bassin Versant dont la lecture et l’exploration m’ont tenue en haleine, à la poursuite comme le poète de ce filet ténu de lumière, que guettent à chaque instant le doute et la désespérance.

Dans un article publié sur son blog, dans la section Revue de Presse, en février 2015, Michel Diaz écrivait qu’il ne pouvait avancer que vers l’incertain, l’inconnu, l’inattendu, dans ce qui n’est que perpétuelle remise en question et trouée dans le noir.

Lors d’une conversation récente avec lui, il se définissait comme un écrivain de l’obscur, à qui la lumière n’est pas donnée, qui doit la chercher pour qu’elle l’éclaire.

Bassin Versant est le fruit de ce cheminement vers l’inattendu, sa récompense peut-être, son accomplissement : le recueil lui est venu spontanément, dit-il, comme en état de grâce, la rencontre d’emblée avec un pan lumineux, et écrit dans une euphorie paisible. 

1. « Ligne de flottaison » :

Dans Ligne de flottaison, dernier texte de l’opus, Miche Diaz reconnaît que« Ce sur quoi tu avances est comme ce vers quoi on ne sait pas qu’on marche, tant on est perdu. Mais on avance, à la rencontre. De quelque chose qui nous surprend, nous émerveille en son jaillissement », mais il ajoute : « Quelque chose qui pourtant est là, constamment se dérobe et s’ éloigne. »

Demeure chez Michel Diaz cette conscience aiguë de la précarité de la lumière, « Tout en sachant, pourtant qu’au cœur de la lumière qui se donne, il y a toujours le noir de la nuit. Une nuit charriant le sanglot d’une eau noire où aurait chaviré le soleil en se retournant sur son sang ». Cette phrase aux consonances très sombres n’est pas sans rappeler l’ouvrage précédent de M Diaz, Fêlure, ouvrage où la désespérance, « liquide visqueux l’emprisonnant comme un oiseau mort » fait s’enfuir la vie. Fêlure qui fait vis-à-vis à Bassin Versant comme le non être à l’être. Nous sommes entre, « au bord de rien comme aussi bien au bord de tout l’imprévisible », sur la ligne de partage des eaux du bassin versant. Dans cet entre-deux de l’espace et du temps. Un moment d’attente entre chien et loup, comme le définit Michel Diaz dans le texte Lent crépuscule, et aussi un espace pour disparaître et demeurer pourtant, en équilibre sur le fil tendu de son souffle. (p. 32)

Peut-être à cette intersection entre le temps et l’espace…

2. Il s’agira donc d’arriver à l’équilibre :

Un bassin versant maintient l’équilibre entre deux rives et le titre se justifie pleinement. L’équilibre vient lorsque cheminant, on s’arrête, on suspend son pas, on est là, titre du tout premier texte. On peut alors ressentir sa présence aux choses, et ce temps de pause permet de capter la pensée et la beauté du monde : « N’être que cet instant. Faire corps avec lui. Le sauver de la débâcle et du temps Debout dans l’heure et immobile il faut la boire comme une eau de vie qui n’ aurait aucun goût de sang. »

Et cette conscience d’être sur la terre, cette pleine conscience établit un lien profond et salvateur avec la nature, elle suscite et rend possible l’ émerveillement :

Face, par exemple, à la simplicité de l’herbe : « Car l’ herbe est ombre en mouvement, ombre douce et multiple, garante en ses largesses d’une vie profuse et innombrable. »

Face à l’alternance de l’ombre et du soleil, « Chaque jour, le soleil revient, dans l’espace de ses lisières et réinvente le miracle ». En s’imprégnant du cycle du jour et de la nuit, n’est- on pas au cœur de l’existence et de l’ éternité ?

« L’éternité, ce n’ est rien d’ autre que cela… Ces jours, ces nuits, qui nous reviennent en ressac, accordés on ne sait pourquoi ni par qui et qui font de nous ces vivants à perpétuité, condamnés à les vivre. » Car cette pleine conscience n’est en rien béate. Elle est lucide Et la perception de l’ harmonie chez Michel Diaz peut toujours basculer vers l’autre côté du bassin versant, par-dessus « la ligne de crête où se jouent nos incertitudes ». Le vivre et le mourir font partie du même mouvement de l’ existence .

Il reste aussi la mémoire pour réconcilier le vivre et le mourir, pour sauver de l’ effacement et de la nuit : c’ est ainsi que ELLE revient, rejoint le poète. Elle, la mère du poète dont le souvenir nourrit l’absence, effaçant « l’hostile silence du plus jamais et l’amertume du trop tard ». Avec la mémoire « l’amour se prolonge et perdure au-delà de toute présence, au-delà de toute limite. Elle est ce « tournesol tragique », métaphore de la contiguïté de l’ ombre et de la lumière.

Pour maintenir l’équilibre, il faut veiller, tendre l’ oreille comme le fait Michel Diaz pour « déchiffrer le nuit le cri des chouettes, s’essayer à mieux écouter ce que disent les pierres, les herbes et les arbres. » Alors la trouée de bleu, trouée, mot clef que l’ on retrouve au fil de la poésie de Michel Diaz, pourra-t-elle apparaître « entre les déchirures des nuages, une espérance que les vents même les plus mauvais ne parviendraient pas à nous prendre. »

3. Il s’ agira d’ aller vers la lumière :

La nature et ses cycles nous aide à éclairer les mystères du monde et nos mystères.

Ainsi, dans le texte Arcanes de la pluie, l’averse de pluie brutale qui le surprend lui révèle-t-elle une autre dimension du temps et de l’ espace, le révélant aussi à lui-même. Michel Diaz écrit alors : « Quand la pluie se calma la lumière revint », entraînant avec elle comme une catharsis, « cœur et esprit lavés », ouvrant sur une autre dimension spatiale et temporelle, sur cet état de grâce et lumineux qui lui a permis d’écrire Bassin versant.

« Qu’il est long le chemin vers le jour d’impossible quiétude, d’inespéré salut ». Qu’il est fragile aussi, comme Michel Diaz le soulignait, lorsque j’ échangeai avec lui : « Cet état de grâce, je sentais qu’ il allait prendre fin et que je serais renvoyé à quelque chose de plus sombre ». C’est pour cela que cette lumière rédemptrice doit être saisie par le poète, immortalisée par les mots les plus fulgurants, le plus éclatants possibles : Ainsi ce dernier écrit -il une lettre fictive à la poétesse russe Anna Akhmatova où il imagine ce que serait le bonheur de l’accalmie après la pluie, après l’ automne, après l’hiver : une accalmie où « le bleu du ciel mêlé au jaune éclatant des colzas et jonquilles » transformerait ce moment fugitif en une épiphanie inoubliable :

« L’été nous arriva en une nuit ; C’était comme si la terre avait soudainement basculé sur son axe et s’ était rapprochée un peu plus du soleil (…)  sans craindre la morsure de son baiser mortel. »

Prise de conscience lumineuse où « j’ai embrassé l’aube d’été » selon les mots de Rimbaud que Michel Diaz reprend.

L’ inespéré salut, c’est aussi cette vision d’ un ange, que la parole poétique de Michel Diaz tout en souplesse, en retenue, en tendresse, métamorphose en un miracle de douceur qui viendra un jour frôler son épaule, lui apprendre le partage et lui ouvrir la porte d’ un petit bout de paradis : « Alors je crois , nous partirons ensemble, au petit jour, je ne sais pas s’il fera beau, mais c’est sans importance, nous partirons ensemble, sans un mot, dans l’ abandon inespéré d’ un temps qui ouvre le ciel sur lui-même. »

Nous partirons : NOUS se substitue au JE dans ce texte et celui qui suit, Le dit de l’ange. Car le salut, c’est aussi l’histoire d’une rencontre , avec l’ange bien sûr, mais avec l’autre, avec un possible égaré que l’on trouve sur son chemin et qui montre la possibilité d’une Rédemption fraternelle où s’ unissent deux solitudes, dans le partage de toute douleur :

« Puis je m’approcherai de lui et poserai ma main sur son épaule, le prendrai dans mes bras , le serrerai sur ma poitrine, et sans une parole je sécherai ses pleurs. »

Cette rencontre n’est pas sans évoquer ces lignes de François Cheng tirées de Cinq méditations avec la mort :

« Lorsque l’ange fait signe

Nous savons que le double royaume est réuni

Le grand vent parcourant debout en bout

Toute l’aire terrestre

Les paroles d’ ici rejoignent enfin l’autre bord. »…..

« Lorsque l’ange fait signe ,

Nous savons que ce qui est né de nous

Ne cessera plus d’advenir,

En avant de nous, à notre insu,

Soudain nous dépasse, nous sauve. »

Mais là encore, pour trouver le visage de l’autre, de notre frère en humanité, il faudra tâtonner dans la nuit et la solitude, tel Orphée cherchant son Eurydice :

« Dans la plus grande solitude de ce qu’on appelle la terre des autres , on désire toujours un visage. Un visage addition de tous ceux rencontrés » qui pourrait être celui d’ Eurydice. Michel Diaz écrit aussi : « Un visage reflet de soi , reflet aussi en soi. Promesse d’alliance entre le cœur qui bat et les yeux qui le dévisagent. Il s’ agirait de susciter l’offrande d’ un visage et de son regard réciproque. »

De la solitude au partage, ces deux mots qui, selon le poète, sont aussi les deux mots qui devraient conduire à toute démarche d’écriture..

Michel Diaz en guetteur toujours étonné, toujours à l’affût peut alors percevoir et nous faire percevoir que « la terre est le probable paradis perdu », épigraphe de Lorca au début du recueil. Celle de Friedrich Nietzsche la précède et prend alors tout son sens :

« Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité . Et parmi les moyens de l’art, l’instrument de la poésie. » Merci, Michel Diaz, de nous avoir donné cette possibilité d’extase :

« Quand le ciel devient bleu, et que l’on devient bleu soi-même, pure présence au monde. »

Claire Demange