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L’un seul, légendes – Geneviève Deplatière

L'un seul, légendes - poèmes (Grand format)

L’un seul, légendes

Geneviève Deplatière

Editions Unicité, Collection Le Vrai lieu, 2020 (59 p.)

Lecture de Michel Diaz, note de lecture publiée dans le N° 85 de Diérèse (septembre 2022)

         Je ne dirai rien sur le titre de ce recueil, a priori énigmatique, évitant ainsi de donner une interprétation qui en orienterait, voire en fausserait la lecture. « Le titre d’un livre, disait Jacques Dupin, n’est pas une annonce, un programme un couvercle. Il n’est ni un condensé ni une émanation du texte. A peine un signal, un repère (…). Il doit à la fin rejoindre le poème, mais il vient d’ailleurs, d’une autre case de l’imaginaire. » Si le titre d’un livre n’est pas une clé, mais «plutôt un trou de serrure laissant le regard pénétrer », comme ce poète le disait encore dans cette interview, je me contenterai de ce trou de serrure pour avancer que dans L’un seul du titre, je crois aussi lire « linceul » (ce linceul sacré au revers de / l’insupportable), ce linge blanc qui cherche à pacifier la mort et qui, par une inversion symbolique de la couleur, peut aussi bien devenir « lange », linge où le cycle de la vie s’amorce, et qui par assimilation des sens peut évoquer ce si étrange blanc de la page où s’aventure la poète – qui sait que maintenant / tu pourras t’en aller seule / sous une page blanche.

         Les trois sections de ce recueil, « Passages du clair-obscur », « Dans un désir de rosée », « Mise en scène », sont précédées chacune d’une citation de Bernard Noël, Pascal Quignard et René Char, qui nous indiquent clairement le balisage de l’ouvrage, en donnent les étapes et en marquent la progression.

         En effet, ce recueil n’est pas qu’une simple collection de poèmes mais un livre construit qui s’offre à nous comme une invitation à cheminer sur un territoire de réflexion et de questionnement où les mots se révèlent indissociables d’une démarche et d’une expérience de vie.

         Il y a d’abord, dès la première page où l’auteure s’adresse à elle-même (comme presque tout au long du recueil), cet indéfinissable tremblement d’un désir innommé qui, remontant du fond des eaux obscures de la rêverie, fissure le silence comme au commencement de ce qui cherche à devenir parole : Sur fond de tes pensées / qui dérivent / tu cherches une trace / ajourant ta peur / de l’ombre / de ton insondable histoire.

         Que sont ces mots, se demande l’auteure, qui s’imposent à la pensée et glissent sur la page : Ne serait-ce que poudre aux yeux, d’or ? Sont-ils de ceux qui entretiennent la pensée toute faite et s’emploient à penser pour nous, cimentent nos croyances, alimentant ainsi notre « long travail d’illusion », selon la formule de B. Noël ? De ceux plutôt qu’inventent tes sens navrés / d’inexplicable qui te courbent dans l’ombre ?

         Mais si lumineuse qu’elle nous apparaisse par moments, la poésie de Geneviève Deplatière est une poésie inquiète. Inquiète de cette inquiétude fertile qui nous fait nous tenir aux aguets, dans la vigilance de cette veille que réclame l’état d’être-au-monde. La lumière, pour elle, ainsi que je l’ai dit pour quelques autres puisatiers de la parole, n’est pas un état d’âme ni d’esprit qui lui est naturellement donné. Il lui faut la gagner, jour après jour, mot après mot, sur la pénombre qui nous cerne, les doutes et les peurs, sachant que ces éclats dont s’éclaire le cœur ne sont que des joies éphémères, des moments dont la fulgurance fait tout l’inestimable prix : C’est le prodige du jour // à hauteur d’aubépine / blanche comme / un songe qui remplit les yeux / d’une enfant qui dort / auprès d’une source qui coule.

         Ecrire serait donc, pour Geneviève Deplatière, travailler à se déprendre de ces illusions du « vivre » et celles d’ « être humain » auxquelles, par paresse et facilité, nous nous abandonnons. Ce serait, pour cette poète, s’essayer à tracer sa route dans les mots, avancer au bord du naufrage et trébucher dans le silence, quitte à perdre pied dans la lâcheté des heures perdues / ou la rage des pas qui piétinent. Car la seule fonction du poème est de nous ouvrir l’œil pour nous inviter à entrer dans l’innocence fulgurante / d’une toison d’épines et de pétales / à tresser d’espérance, laisser le désir monter à l’assaut d’une course nouvelle // Si au sommet une clarté. Mais écrire, pour pouvoir, en de brefs instants, saisir la beauté, sa douceur / qui te vient dans les mains, sème des mirages est effort qui réclame et impose que l’on ne cède rien aux complaisances dans lesquelles parfois la poésie s’égare, et soulever d’entre les périls / ta silencieuse traversée.

         Parfois pourtant, écrit l’auteure dans la deuxième section, Il se peut qu’un instant / sur la grève tu verses tes pleurs, tant / l’exode des aubes t’accable. Comme encore Il se peut qu’en un instant pur / tous les âges viennent à ta rencontre / dans l’alluvion des baisers et des mots qu’ils charrient. Instants de désarroi ou de fugitive allégresse, car travailler à te sentir vivante, écarter devant soi les ombres qui nous hantent, braver cette incertaine traversée du temps, comme affronter l’espace d’inconnu sur lequel ouvre le poème, c’est aussi défier la mort. Et rien ne nous sera donné qu’il ne nous faut aller prendre. Aussi la poésie de Geneviève Deplatière s’avance-t-elle Comme dans la grande forêt /où le soleil joue sa lumière / dans ces rouleaux, obscurs d’être / si proches.

         Mais écrire, c’est toujours un même geste, Ouvrir les mains, redéfinir les contours, / car chaque pas prend du temps, ce même geste qui est à l’œuvre quand ce mouvement de la main et du corps lève devant lui l’inconnu, quand il ne s’agit pas de traduire une expérience antérieure avec ses sentiments et ses secrets mais quand cette manière d’aller est elle-même le lieu de l’expérience, la réponse apportée à un passage de vie, à ses éclats : si nos rêves embusqués s’affranchissent de l’ombre / qui gît sur eux / l’amour fou du souffle alors, s’il mange dans nos mains, / fera reculer le désert.

         L’écriture de Geneviève Deplatière est à la fois quête et révélateur de l’être, cérémonial intime des sens en éveil et réceptacle des secrets frémissements de l’être : Ici, de jour en jour, / et la rumeur des désirs / comme le vent passe.

         En dépit des incertitudes et des douleurs qui accompagnent « le métier de vivre », et même quand, parfois, derrière tes lèvres, les cordes des mots sont brisées, la poésie de cette auteure est traversée d’un bout à l’autre (et je dirai même de part en part) par l’opiniâtre ligne mélodique où se tiennent les notes les plus hautes de sa voix, ses couleurs les plus claires. Le disent explicitement les mots qui ouvrent la troisième section : De toute façon, le jour demande son passage, / même, au solstice montant d’après neige, celui qui / mord / les boutons de rose, / car il fait chanter les arbres. Et elle écrit encore, un peu plus loin, Force est… de vivre, d’aimer tant / et quand de faire le point, d’ouvrir encore les yeux / Le solstice nous aventure plus loin, car Dire poursuit l’horizon / c’est dire sa force.

         Cette parole, de page en page, hésitant quelquefois et doutant parfois d’elle-même, comme luttant à voix blessée « contre » ce qui offusque la lumière du cœur, travaille incessamment pourtant à tenir bon et se tenir debout « pour » assurer ce que la vie exige de ferveur dans l’amitié du monde et dans l’amour de l’autre, et cet équilibre de l’âme sans lequel le fait d’exister ne connaît aucune assomption.

Michel Diaz, 19/06/2022

Edito

Edito à paraître dans le N° 85 de Diérèse (octobre 2022)

Arcanes du poème

« Le besoin d’écrire est premier. Le contenu de l’expression vient du hasard, et n’échappe au hasard que dans l’expression. » (Henri Thomas, in « Le Tableau d’avancement », Fata Morgana, 1983

            Il serait parfaitement vain, autant qu’illusoire, d’essayer de comprendre ce qui, chez l’artiste, écrivain ou poète, fonde l’origine de ce « besoin » dont parle Henri Thomas. Il est, ou il n’est pas. Et s’il est, il s’éprouve et s’impose avec plus ou moins d’insistance ou d’urgence, de fébrilité ou de violence, en avouant toujours son caractère de nécessité, comme l’est la faim ou la soif. Comme l’est le désir archaïque de fissurer ce qu’on nous appris à concevoir de la réalité du monde, pour nous défaire de ses apparences ou de ses illusions et tenter d’ouvrir dans l’être un chemin sur lequel, quand regarder ne suffit plus, il nous faut commencer à voir. Avec nos yeux de l’intérieur, qui nous construisent notre espace du dedans, pour reprendre ce titre d’Henri Michaux, nous ouvrent véritablement au monde parce qu’ils nous confrontent à ses énigmes : « Puisse l’immensité, écrit Werner Lambersy, / se tenir derrière la porte / Qu’il suffit d’ouvrir ».

            L’écriture poétique est alors démarche d’existence, quête inlassable et jamais aboutie de ce qui fermente et vagit dans les commencements, mais germe aussi dans le silence d’avant la parole et les signes d’avant les mots, car ce que l’on entend alors, c’est la petite musique d’un sens qui file vers son horizon impossible. Elle est alors l’enjeu d’un élargissement imprévu de l’esprit, quelque chose qui scrute le monde et s’avance à tâtons, cherche à le déchiffrer. Non sa réalité, mais plus justement son réel que les mots, un à un, écartant devant eux les ombres, nous laissent entrevoir en son « inépuisable latence », ainsi que l’écrit Jacques Ancet.

            Certes, nous le savons, « le contenu de l’expression vient du hasard », et cela correspond à ce que Reverdy qualifiait « d’état poétique » – dont la matière-lave ne prendra forme que dans le creuset du poème en se coulant dans « l’expression », au risque pour le poète de trahir le vif de son surgissement. « Quelque chose, écrit encore Jacques Ancet, qui est une intensité de langage, laquelle est une intensité de vie, indissolublement ». Et c’est bien à cela que travaille la poésie, quand elle est traduction d’un élan impérieux, chemin d’une exigence et d’une rigueur qui ne céderont rien non plus à « tout le décoratif de l’écriture, l’extra-poétique, afin d’entrer dans le corps même de son sujet » (Daniel Martinez).

            Car forger le poème, c’est aller nécessairement de l’obscur vers le sens, mais en se tenant loin de la parole toute faite. Y découvrir l’inattendu dans ce que l’on n’attendait pas, qui se lève d’entre les mots, prend la parole, « Comme la paupière qui / Pour la première / Fois se lève // Devant l’image du réel » (Werner Lambersy). Et c’est sans doute là la vocation première de ce que l’on appelle « le poème » : nous ouvrir d’abord l’œil.

            Mais le sens que les phrases recèlent, si riche qu’il paraisse de « leçons de ténèbres » et d’approche des choses, n’est pas explicatif, jamais totalement satisfaisant, car il ne nous sert pas à domestiquer le monde ni à nous en donner quelque maîtrise. Le sens, en fait, vient déranger un ordre qui échappe à toute raison, il vient troubler, ouvrir sans fin, sans pouvoir rien fixer. Il n’est qu’agent d’une transformation interminable. En vérité, dans un poème, le sens est l’impossible. Et Les Illuminations d’Arthur Rimbaud sont toujours là pour nous le rappeler : musique des mots et des phrases, rythmes et résonances restent, dans un poème, la première matière de l’écriture, ce par quoi tout le reste s’anime et se charge d’ouvrir les chemins imprévus par lesquels nous avancerons dans le texte. Si la musique des syllabes donne sang et vie au poème, le rythme n’est pas un mode de la représentation, mais un mode de la présence, et l’on peut se souvenir des mots de Marina Tsétaïeva : « Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance ».

            Répondre à l’appel du poème, c’est s’aventurer dans « la grande maison de l’âme », espace d’expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce que se tient devant et qui la tire toujours plus avant. Sans jamais perdre du regard toutes les manifestations du monde dont le poème, au-delà de tout sens arrêté, nous donnera toujours les dernières nouvelles.

Michel Diaz

Quelque part la lumière pleut, lecture de Gilles Lades

Quelque part la lumière pleut

Michel Diaz

Editions Alcyone, 2022

Lecture de Gilles Lades

         Le poète, au seuil de la nouvelle page et du nouvel ouvrage, pense au lecteur, « inconnu aveugle qui est là et attend ». Poète et lecteur sont initialement pris dans des sortes de limbes dont seul l’acte téméraire d’écrire permettra de sortir. Un nouvel ouvrage est l’occasion de défier « l’étrangloir » où toute voix se brise.

         Le premier mouvement, « Dans l’incertain du monde », ne sera que vie revécue et interrogée, épreuves à sonder et à surmonter. En ce point, en ce lieu, le poète est un homme noué, seul, avide du « lin blanc des paroles », mais menacé par un « grand pin rougi de foudre ». Pourtant, au moment d’une possible rupture, viennent des images de matin ouvrant sur « un passage étroit entre ciel et pénombre ». Alors se dessine le souvenir de la mère, accompagnée sur le chemin de sa solitude. Les pages qui suivent sont toutes d’absence, d’accablement, le temps d’attendre et d’accepter qu’ « un nouveau jour se lève ».

         Des mots prennent un relief particulier : « voix », « rien », et chacun d’eux relance la parole et la texture des images. Le poète cerne ce qu’est l’obstination à vivre, ce qu’est la saisie du sentiment de l’existence. De nombreuses et obsédantes anaphores répondent à cette pulsion de dire. Le mouvement enclenché va à son épuisement, à son apaisement de vagues. Et le propos passe de l’adhésion anxieuse ou plénière au monde (« tout sentir, de toutes les façons, à petits traits, par intervalles ») au regard aigu posé sur soi : « Tu vis du sentiment que tu n’es rien aux yeux indifférents du monde, que l’ombre d’une silhouette qui t’effraie ». Le monde, notons-le, est aussi la planète actuelle en péril : « Ces temps veillent en pleurs au chevet de la vie unanime ».

         Dans le second mouvement, « S’essayer à vivre plus loin », le poète prend le parti de l’affrontement : « Pas qui gravit, marque sa crête pour ne pas descendre au ravin ». En son cœur, cette marche est la capacité à ne plus même viser un but, mais à se prouver qu’aller vaut de soi, par soi. Etre et d’abord vouloir être.

         Après ce temps d’âpreté, vient l’apaisement, l’immersion dans un monde fraternellement uni au poète : « Cette lumière, comme un chaleureux battement de poitrine ». Le poète appelle de ses vœux « un cœur capable d’occuper à lui seul le silence quand tout bruit sera consommé ». L’auteur dégage une leçon de sa déambulation inspirée : se scruter revient à scruter le monde, l’un rend capable de l’autre.

         Et le poète termine ce second mouvement en consentant au silence, pas le silence abstrait d’un regard perdu à l’infini, mais le silence qui sonde l’instant présent au pied du ciel étoilé, non sans quelque amer arrière-plan, « comme brûle un rosier noir qui a pour fleur l’éternité ».

         Lorsque s’ouvre la troisième partie, « Travailler à l’offrande », le poète est affronté « à la peine, au doute et à la mort ». Il se livre, « comme une branche dans le feu », non sans risquer autour de lui des regards de sauvegarde afin de rassembler les bribes de tout ce qui fait sens. Il dessine sa renaissance « pour le seul bonheur de survivre à la misère du renoncement ». Insensiblement, il se coule dans le renouveau des choses. Son désir est « le jour le plus simple ». L’avoir désiré le rend réel. Le poète sait gré à ce « miracle d’une allégresse ». « Offrande » est le mot répété de la fin, offrande le rassemblement de ce qui fait monde autour de l’épreuve et de la grâce de vivre. Grâce qui n’a pas de meilleure image que la lumière, mise en exergue par le titre, extrait du recueil « Triptyque », de Silvaine Arabo.

Gilles Lades

Quelque part la lumière pleut, lecture de Michel Passelergue

« Rien ne pouvait mieux m’apporter réconfort – en ces temps singulièrement sombres – que ce merveilleux poème-fleuve « Quelque part la lumière pleut ». Dans le droit fil de plusieurs livres qui m’avaient profondément touché (« Comme un chemin qui s’ouvre », « La source, le poème »…) vous nous livrez là un ensemble admirable voué tout entier à « l’inépuisable éloge des eaux vives ».
Quelques méandres de ce long parcours éveillent des souvenirs de lecture (les pièces publiées dans le « Concerto… » de Colette Klein, notamment). Je crois qu’une lecture continue, d’une seule traite, serait nécessaire pour rendre justice à l’ampleur d’un tel poème, foisonnnant en même temps que porté par un courant tranquille (ceci ne m’a pas été possible dans les circonstances et préoccupations de ces dernières semaines).
Charriant des images qui vous sont familières (les arbres, les oiseaux – dans leur vol ou leur chant), le flux poétique est porté par un élan toujours réactivé au sein des ondes et des songes. Si l’ensemble conserve je ne sais quoi de nocturne (comme si le rêve affleurait dans les remous et les réminiscences), c’est bien à une lumière espérée, à une aube bruissante de mots qu’il nous mène, où nous n’aurions pas cru pouvoir accéder. Cette lumière du matin qui tombe sur les arbres, ceux-là qui savent recueillir « le fragile butin de la fraîcheur des choses ».
Je me réjouis de constater que vous avez pu, malgré tout ce qui s’oppose, depuis deux ans à la création la plus exigeante, publier cet impressionnant monologue qui se place bien au-dessus de ces « poèmes du confinement » qui encombrent aujourd’hui les revues.
La très belle édition due à Silvaine Arabo fait honneur à Alcyone – que je connais par plusieurs recueils de Jean-Louis Bernard.
[…] »
Michel Passelergue, Paris, 13 avril 2022

Le cerisier, Antoine Maine

Le cerisier

Antoine Maine

La chouette imprévue, 2021

Chronique publiée in ce blog, mai 2022, et in Diérèse N° 85, octobre 2022

         De la fréquentation quotidienne du cerisier de son jardin, Antoine Maine tire 54 courts poèmes, accompagnés ici par les belles peintures bleu profond, presque noir, de Hiroshi Tachibana. Poèmes qui parcourent le cycle des quatre saisons, de l’automne à l’été. Lente ascension vers la lumière dont l’unique fil conducteur, qui en assure l’unité, est le regard attentif, amical et ému, parfois naïf, souvent émerveillé que le poète, jour après jour, pose sur son arbre, et l’image que celui-ci lui renvoie de lui-même : entre lui et moi / mon reflet dans la vitre // je me vois dans l’arbre / et des branches me poussent.

         Il n’est pas fréquent qu’un auteur livre au lecteur les circonstances exactes qui ont mis en branle son inspiration. Celles-là sont très explicites : « Quand j’ai acheté la maison, écrit Antoine Maine, il était déjà là, planté au beau milieu du jardin. Je dois dire que si j’ai choisi cette maison, après en avoir visité une bonne vingtaine, c’est en grand partie à cause de lui ». Ainsi, dans les premières lignes de la brève préface au recueil, l’auteur nous rappelle par quels mystérieux aléas de la destinée se fait entendre cet appel dont nous savons tout aussitôt, qu’adressé à nous seuls, il nous est difficile de ne pas répondre, car il est signe d’élection. Mais une élection qui fonctionne dans les deux sens, pour être au plus précieux de la rencontre, car en dépit de son silence et de son apparente solitude, recluse dans son existence d’arbre, cet être-là qu’est l’autre, lointain d’abord et étranger, immobile et secret, n’en attendait pas moins la patiente présence dans laquelle se noue tout profond dialogue. Aussi, écrit plus loin Antoine Maine, « dans les mois qui ont suivi mon installation, nous avons fait connaissance. Un dialogue s’est installé entre nous ». Et il n’est pas, je crois, tout à fait déplacé de penser à la phrase de Montaigne à propos de la Boétie, « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

         Car c’est bien de pure amitié dont il est question dans ce livre, comme nous en prévient la citation de Nicanor Parra, retenue en exergue : « Penses-y bien et reconnais / Qu’il n’est pas d’ami comme l’arbre / Où que tu veuilles te tourner / Tu l’as toujours à tes côtés ».

         Voilà donc désignés les deux protagonistes du recueil, un cerisier, un homme, le lien qu’entre eux ils tissent, au fil des jours, des mois, des saisons. Et qu’avons-nous à faire des mots humains dans une telle relation ? Celle-là exige et impose avant tout le silence de la parole, et l’écoute des bruits du monde, celui du vent, les battements d’ailes des pigeons / dans les arbres voisins, celui de l’ombre du cerisier / qui sait les mots qu’il me faut.

         Mais l’amitié avec un arbre, fût-elle provoquée par un élan du cœur et de l’instinct vers qui mérite de la recevoir comme de nous la rendre, exige aussi de respecter la différence de nature entre les êtres, d’en accepter les règles de fonctionnement et d’aller au-delà de soi-même, en cet espace où seul la rencontre est possible. Au-delà même du langage. Comme on rencontre l’inconnu, juste au milieu du pont.

         Car le cerisier est mutique. Antoine Maine de cesse de nous le rappeler. Il semble s’être retiré / au plus profond de son feuillage / comme à l’intérieur de lui-même // inaccessible. Et même quand deux pies viennent (de) se poser / dans ses branches hautes / le cerisier ne dit pas un mot. Il reste silencieux encore quand, écrit encore l’auteur, j’ai voulu l’enregistrer, ajoutant qu’il n’a rien voulu dire.

Mais la présence, comme l’est celle de cet arbre, et comme l’est toute présence, est aussi une forme de dialogue, et mutique ne signifie pas muet. Le cerisier a son langage, qu’il convient d’écouter et de déchiffrer. Avec ce que nous pouvons mettre de raison humaine au service de l’indicible. Et qu’écouter, quand une grive s’installe au sommet du cerisier, sinon ce que le cerisier lui répond en langue d’arbre et qui annonce le printemps ? Qu’écouter, sinon les oiseaux / comme des voyelles / posées dans les branches du cerisier ? Ou encore le dialogue / des abeilles des fleurs, le bourdonnement des insectes parmi les branches, la complainte des feuilles qui fredonnent / pour faire venir la pluie ? Cet espace de relation, entre dire et silence, voué à la présence et non à la maîtrise de la communication, est espace habité d’oiseaux, pigeons, grives, mésanges, pies, moineaux, que frôle aussi l’aile de l’ange, puisque, comme le dit Bernard Noël, « c’est quand la langue est inutile qu’elle commence à prendre des ailes ».

         Il apparaît, d’évidence, dans ces courts poèmes, qu’émanant de cette présence de l’arbre, une voix parle, à celui qui s’applique à en observer l’existence, en a fait l’objet de ses soins et de son écriture où il est son axis mundi . Elle parle non pas, nous l’avons vu, de manière significative, puisque elle est déléguée à d’autres éléments de la nature, vent, oiseaux ou insectes, mais propre à susciter des significations si l’on précipite des mots dessus ainsi que le fait le poète. Car le poème, ou plus exactement l’esprit poétique, comme on le voit à l’œuvre dans ces textes (grâce peut-être à leur refus de toute sophistication formelle), nous met en contact avec quelque chose d’extrêmement primitif qui dépasse complètement l’individu, comme le surgissement d’une force naturelle que l’on peut déceler dans ces vers, Quand le ciel n’est pas à la hauteur / c’est le cerisier qui éclaire le jardin, ou dans ceux-là encore, En plein cœur de l’hiver / et pourtant // dans les veines du cerisier / coulent déjà / des ruisseaux de fleurs.

C’est cette écoute, patiente et attentive du non-dit, qui fait toute la matière de ce livre. Non-dit de l’arbre qui sait bien que le temps et le vent finiront par le jeter à terre, mais qui pourtant continue à se battre // feuille à feuille, à inventer le printemps / jour après jour, à prodiguer son ombre et faire dans ses branches une réserve de lumière / pour la nuit qui viendra. Mais non-dit qui ne cesse de dire, en paroles informulées, que le monde appartient aux oiseaux / au cerisier, que tout le reste n’est que vanité, que ses feuilles qui tremblent / disent la vie qui va. Et qu’il reste essentiel, pour cette relation d’arbre à homme, d’avancer chaque jour de surprise en modestes bonheurs, en révélant un territoire ou une profondeur – au sens le plus concret, au sens matériel, au sens terrestre, terrien même – qu’elle fait exister un peu plus à mesure qu’elle se consolide et qui retombera dans l’ombre derrière elle. Nous laissant, sur la page, les mots qu’y aura sauvés le poète.

Michel Diaz