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Ophélie d’Elseneur – Michel Passelergue

OPHÉLIE D’ELSENEUR

Michel Passelergue

Éditions Aspects (2019)

Chronique à paraître dans un prochain numéro de Diérèse

         « Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles / La blanche Ophélia flotte comme un grand lys… » Ces deux vers de Rimbaud, que l’auteur place en exergue à son livre, et qui ouvrent en nous les abîmes de la rêverie mélancolique, pourraient d’abord nous apparaître comme l’un des points possibles d’appui sur lequel s’exerce l’imaginaire de Michel Passelergue dans son appropriation toute personnelle du mythe d’Ophélie. Ils suffiraient peut-être, si l’on en juge un peu hâtivement, à éclairer, sinon à justifier son cheminement poétique de tant d’années partagées entre silence et solitude, d’autant que, écrit-il, ces textes se lisent comme le journal d’une vie qu’on dirait imaginaire et qui m’appartiendrait à peine. Mélancolie de soleil noir et de lune livide, poèmes d’infinie détresse où nous plonge la perte de tout être aimé (réel ou fantasmé, qu’importe !), parole où tout le désespoir s’ouvre entre les mots. Mais parole fervente aussi sont ces lents poèmes arrachés au chaos, ce thrène sans fin jailli au tréfonds du désir. Puisque encore, écrit le poète à l’absente, Vous enfiévrez, à distance. Je divague, j’évoque, cristallise des orages. Dans la stupeur des vitres, des éboulis. (…) pour tisonner nos blessures, éparpiller un alphabet mal coagulé. Jusqu’à ne plus être, dans la nudité du dire, que celui qui violente braise et rocaille et fait rendre gorge à l’obscur.

         « Cet ouvrage », nous dit la quatrième de couverture, « propose une recomposition cohérente d’un ensemble de textes écrits sur une période de plusieurs décennies et consacrés au personnage mythique d’Ophélie. » Plusieurs décennies, en effet, puisque, dans la quatrième partie (avant-dernière) du recueil, intitulé Florilège pour Ophélie, le premier poème est daté du 11 mars 1961 et le dernier du 8/10 août 1997. Mais M. Passelergue, depuis cette date, n’a pas pour autant abandonné son sujet puisque le cycle « Ophélie » s’est prolongé avec les Lettres d’Elseneur, 2008-2014 (Tensing, 2015), avec aussi Fragments nocturnes pour une chanson d’aube, 2015-2017 (Le Petit Pavé, 2018) et se poursuivra vraisemblablement, nous annonce-t-il, par Un roman pour Ophélie.

         Outre ce Florilège, on trouve aussi dans cet ouvrage, Ophélie d’Elseneur, des poèmes en prose, Lettres à Ophélie et ces Lettres d’Elseneur, sections entre lesquelles l’auteur a inséré celle qui a pour titre Chansons pour Ophélie. Voilà donc ici rassemblés, écrit l’auteur, ces « textes disséminés au cours de quarante années, et qui sont autant de missives brûlantes ou énigmatiques. » Quarante années ? En vérité, près de soixante, si l’on veut être plus exact et si l’on se réfère à la date de publication du présent recueil.

         Voilà donc une œuvre singulière, que l’on pourrait dire de « longue haleine » ou au « long cours ». Singulière par ce constant retour au même thème d’écriture comme par la variété des formes adoptées, mais plus compréhensible en cette « folie » (obsessionnellement « revisitée ») quand on constate que le sujet de ces textes (considéré isolément du reste de l’œuvre du poète, autant que nous puissions le faire !) nous apparaît comme le témoin d’un parcours poétique, et de son évolution stylistique-esthétique, témoin aussi d’une fidélité à ce qui fonde une œuvre en profondeur. Ici, cette figure féminine, amoureuse éternelle d’un amour éternellement malheureux, réciproquement partagé. Figure qui hante l’auteur, et que l’on ne peut s’empêcher de confondre avec cet insensé questionnement de ce, qu’avec la séparation des « eaux-mères originelles », nous avons définitivement perdu. Séparation dont la mémoire d’avant toute parole porte l’indélébile trace, laisse béante la blessure d’une irréparable nostalgie. Questionnement aussi, qui fonde toute quête poétique en sa géographie intime et par lequel, comme le dit Alain Duault, le poète est « aux aguets, il observe et creuse la nuit immémoriale, il tente d’écouter mieux, au-delà de la rumeur du monde, de donner des couleurs aux ombres, de dessiner des cartes pour avancer à tâtons dans notre obscurité-de-vivre. » Et, plus loin, il ajoute « Si la poésie a un sens, il faut le chercher dans tous ces feux qui brillent sur la mer de nos nuits. » Des feux dont M. Passelergue nous rend aussi bien compte en évoquant le personnage insaisissable d’Ophélie puisque, lui écrit-il, Je traquais l’obscur, hantais la profondeur et buvais votre clarté. Vous étiez l’éclair premier, assomption à vivre au plus près d’une langue d’eau pure.

         Ces textes de M. Passelergue ne sont pas seulement nourris de, mais ils sont la matière même du rêve, ou de la rêverie active, dont il serait vain de tenter de saisir, sans courir le risque de la pervertir, ce qui en fait la vraie nature, fluide, volatile, fuyante, matière de brume et de songe, émergence d’images dans les replis du mi-sommeil, mots dormants délivrés à mi-voix, apparitions fantomatiques, croquis estompés, surexposant des silhouettes au négatif de mémoire. On peut éprouver quelque réticence à se livrer à une analyse plus intellectualisée de l’ouvrage quand les mots de l’auteur vivent si pleinement d’eux-mêmes dans l’espace onirique où leur musique se déploie : A peine extrait d’un sommeil pesant – sous les cendres, sous la poussière du temps – je vous entendais. Voix d’entre les eaux, vous filiez récits de vents nocturnes, fables et dictons, pour caresser le silence, écrits sous l’orage. Et comme un havre, esquif inquiet à l’ancre, ces cantiques éperdus, au mitant d’une âme ardente. Réticence d’autant plus légitime (pour ce qui me concerne) que ces textes demandent moins à être reçus comme un « discours » organisé autour d’un thème et construit en séquences qui, de l’une à l’autre, avancerait dans une démarche de progression, qu’à être reçus comme un ensemble de poèmes écrits sous l’effet d’impulsions, le désir du moment, ou les caprices de « l’inspiration », affrontant chaque fois leur part d’ombre et leur espace d’inconnu. Textes dont la lecture demande, me semble-t-il, à passer par le corps, par le réseau des nerfs et le vif des organes, dont les phrases, les variations de leur rythme, leurs heurts et leur respiration suivent les soubresauts, les baisses de tension et les soudains envols d’une écriture dont les mots sont à éprouver entre lèvres et dents, sur la chair de la langue, comme gorgées d’eau pure ou durs éclats de pierre, à prendre avec les battements du cœur, calmes ou plus désordonnés, et les difficiles poussées parfois de l’air dans la poitrine. Aussi ces bribes de paroles, adressées à celle qui se tient en pays de parole dissoute, peuvent-elles se lire littéralement dans n’importe quel ordre, presque dans tous les sens, comme le conseillait Rimbaud à sa mère à propos de ses vers, tant leur écriture est polyphonique et polysémique. Une vraie écriture de jubilation semée de joyaux poétiques, comme dans cette phrase, parmi tant d’autres dans ces pages brûlant d’images que frôle l’invisible : Je connaîtrais, dans le delta de vos paupières, le diamètre de la mort – la nôtre, en même harmonie d’être dans quelque lézarde du temps.

         Car comment dire cette douloureuse obsession d’une intimité impossible à dévoiler, déchirée entre peine et jubilation sinon en faisant de la langue ce bouillonnement ou froissement discret où les mots qui se cherchent s’accouplent pour mieux se dissoudre en silence ? Eludant tout devenir, j’écrivais de mémoire, vivant l’instant profond. Et vous demeuriez, lointaine, énigme au bout de la langue. C’est pourquoi, écrit encore le poète, Mes lettres vous parviennent, mais enveloppées par le silence, réduites à de violentes convulsions de langue, à un chant lacéré, une ode perforée par toutes obliques du temps. Ainsi encore, écrit-il dans un autre texte, Chaque matin, je dénombre les failles, les écueils : lignes torses ou raturées, notes en marge, phrases sans issue. J’ouvre des blessures dans ce verbe anguleux, arrache encore quelques pages blanches à la nuit. Les ébauches se multiplient – et le poème peu à peu s’effrite. Car les mots ont durci, qui pouvaient transcrire au verso du sommeil nos plus lointaines rhapsodies entre la flamme et l’ombre. Ecriture de l’impossible dire, comme l’est toute poésie qui livre ses combats contre la nuit de la parole, « veut réveiller l’abandon, écarteler la langue obscure qui n’avoue pas, approcher la beauté, ce qu’elle a de fragile » (Alain Duault). Et M. Passelergue semble ajouter ces mots à cette réflexion : Dans la fureur de mots indomptés, je m’acharnais à donner voix à tel matin en amont du désir, comme au hasard tout magnétique de rares déchirures dans la nuit. (…) Mais fouisseur d’images aux injonctions rebelles, je tournais le dos à toute vie rampante. (…) Le temps s’est écarté de nous. Je vous rêve, je vous éveille.

         L’auteur de ces fragments d’imaginaire, au verbe éruptif, aux contours tranchants (…) écrits entre feu d’une présence et rupture par absence, poésie du dedans, d’au-delà, de la distance à dire, est un revenant. Il écrit à partir de la mort dans la vie des mots. Quelque chose du romantisme de la plus belle eau s’invite parfois sous sa plume. Comme Ophélie, leur personnage central qui, dès les premières lignes, enclenche les mécanismes du poème, l’auteur qui les compose est un esprit errant parmi les choses, parmi les brumes, en bord de rives, parmi des lieux rêvés, pièces vides de toute présence, chambres de lampe obscure, inquiétants corridors, miroirs qui s’ouvrent comme autant de mots dépliés, feu qui tressaille sous d’obscurs filaments d’insomnie, caressant sur la feuille absence comme présence d’une semblable ferveur de la main. Autant de chemins d’une écriture qui cartographie une sombre, et grave, mais effervescente traversée de soi où il s’agit d’apprendre ce qui est, au-delà du monde sensible, comprendre et aimer tout ce qui vit en nous, par la puissance de l’imaginaire, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule, présences invisibles dans la masse endolorie des heures où s’ouvrent perspectives, poches d’ombre et portes dérobées. Où il s’agit, par des mots haletants, les lèvres au bord de l’infini, de renflouer la mémoire et, d’une voix errante, parler aux méandres de l’âme.

         Dans ce recueil à l’ambiance quasi hypnotique, M. Passelergue visite les abîmes de l’intime. Il se laisse tomber dans le gouffre que hante une insaisissable présence, celle qui vit sur l’autre rive d’une même blessure, veut liquider le temps pour mieux passer au-delà des frontières de la sensation comme de la pensée, donne forme à l’angoisse pour mieux la circonvenir.

         J’aurais aimé, dans ces lignes, évoquer la poésie de Chrétien de Troyes, celle de Pétrarque et de Maurice Scève dont l’obsession de la quête amoureuse, les images, et parfois les formulations ne sont pas toujours bien éloignées de l’esprit de M. Passelergue, la poésie tissant, à travers les époques, des liens que nous pouvons ni ne devons pas renier, mais en guise de conclusion, je citerai plutôt ces mots de Jean-Louis Bernard à la lumineuse justesse : « Voici une poésie de ferveur et d’inquiétude, de source et d’étang, d’eaux primordiales, une poésie affûtée au tranchant de l’absence et pourtant charnelle, liquide, brûlante, une poésie où « l’attente du silence » se transmue insensiblement en silence de l’Attente (la pure, celle qui n’a plus d’objet). »

Michel Diaz, 03/01/2020

Palimpseste

Estampe de Hokusaï, « 36 vues du Mont Fuji »

/

J’interroge l’homme

fort, plein d’assurance

/

qui impose le silence

même aux oiseaux, même au ciel,

même à la lumière qui siffle aux mufles des bêtes

et qui vient trancher les mots dans les limbes des lèvres

/

Mais surtout

j’écoute le vent

j’écoute les murs

J’écoute les âmes

/

J’entends, ici et là, 

des voix qui parlent et montent

de la terre comme des voix d’enfance

brûlant telles des lampes de plein jour

s’armant aux plaintes retenues au fond des gorges

et aux bras des clochers à peigne, et à l’élan irrésigné

des arbres vers plus haut qu’eux-mêmes

/

se fortifiant de l’une à l’autre

dans ce que l’on espère

d’un soleil à venir

/

et crépitent de notes rapides comme des chants d’oiseaux

L’œil et l’instant – Pascale Alejandra

L’ŒIL ET L’INSTANT

Pascale Alejandra

Editions le phare du cousseix (2019)

Chronique publiée dans Diérèse n° 78, printemps-été 2020

 Cet ouvrage fait partie des derniers (aujourd’hui distribués par Potentille) que publieront les éditions le phare du cousseix après la disparition de leur éditeur, Julien Bosc, en septembre 2018. Nous regretterons ces petits livres de sobre facture, aux textes courts (rarement plus de 16 pages), imprimés sur presses typographiques, bien mis en page et toujours de belle densité. Avec celle de Pascale Alejandre, L’œil et l’instant, les dernières plaquettes programmées à l’édition concernaient les textes d’Antoine Boisseau, Trémières, et de Jacques Lèbre, Air.

 A la question posée à Julien Bosc, « Quelle poésie souhaitez-vous défendre ? », celui –ci répondait : « Des poèmes (en vers ou en prose) qui, dès la première lecture, me ravissent et me font entendre une voix. C’est mon seul critère pour choisir et n’ai donc pas de « ligne éditoriale » à proprement parler. Je le dis pourtant souvent, notamment à ceux qui ne lisent pas de poésie : les auteurs publiés par le phare du cousseix écrivent sans posture, ils sont ancrés dans la vie (sa part lumineuse, sa part obscure) et chacun peut se reconnaître dans leur poésie, sans s’y perdre, ni la trouver trop fermée ou abstraite. »

C’est bien ainsi que nous recevons et lisons les poèmes de P. Alejandra, comme celui-ci, Diffraction : Tu ne dors jamais / En éveil / Dans l’attente / L’œil éclaire / Et repousse les démons. « L’œil et l’instant », c’est ce que l’on appelle aussi le « clin d’œil », ce moment du regard où le monde s’engouffre dans l’espace de la rétine, fermée/ouverte (comme l’objectif d’un appareil photographique), où nous en faisons quelque chose qui, passant du dehors au-dedans, ne peut qu’y perdre de vue la réalité extérieure dont jamais nous ne saisissons le statut, ce qui en fonde, en détermine et en arrêterait la légitimité. Ainsi, De n’avoir ni vu / Ni su / A cet instant / L’œil s’est replié // Pour la suite.

Ces poèmes, comme ceux publiés dans le numéro 77 de Diérèse, semblent le résultat d’expériences sensibles liées à des « états du corps » qui, passant par l’étape obligée du langage, deviendraient des « états de conscience » de nature organique pourtant, n’appelant à rien d’autre qu’à nous interroger sur le sens et la véritable valeur de la réalité visible, cet au-dehors et au-delà de nous que l’organe de l’œil nous transmet, et dont l’esprit ni la parole ne pourront jamais rendre compte, sinon par cette opération alchimique qui nous révèle que, séparés du monde en notre corps physique, nous ne sommes livrés, et j’emprunte ces mots à Henri Michaux, qu’à notre seule subjectivité, « à l’espace incertain de nos proches et lointains intérieurs ». Ce mode d’appréhension du monde, qui fait de nous des borgnes, des cyclopes ou des voyants aux yeux énucléés, a quelque chose à voir avec la « monstruosité » d’une vision qui nous habite et détermine notre mode de pensée. Ce n’est pas autre chose que dit ce texte : Clouer l’œil sur la chaise / Un monstre attablé / Qui ne bougera plus / Ne mangera plus / Que les autres regardent / Animal de foire / Les dimanches du cyclope.

En effet, entre la réalité et nos yeux, toujours les mots, et donc notre subjectivité, s’interposent. Ainsi, nous croyons voir quand nous ne faisons que lire en essayant de déchiffrer, et ne faisons que projeter notre intimité en images, puisque le regard en lui-même n’est pas cet instrument d’information et de constat qu’il nous semble, moyen d’aller-retour entre l’extérieur et soi-même, mais plutôt un espace sensible qui ne fait jamais que s’emplir du sentiment d’un toucher visuel. Qu’est-ce alors que le regard ? Qu’est-ce que le visible ? Qu’est-ce que la réalité des choses, celle de l’autre ? Une présence inaccessible qui ne suscite que son nom, mais un nom qui le fait aussitôt oublier ? Une réalité changée en signe ? Aussi, écrit l’auteure, Ne regarde plus / Le tournoiement / Il n’annonce pas la fin // Ne sois pas triste / Nous ne pourrons jamais nous rencontrer. Nous rejoignons ainsi la réflexion de Bernard Noël : « L’invisible commence dans l’œil. Il contient le pendant de l’espace extérieur, c’est-à-dire notre espace intérieur. De l’un à l’autre, le regard se fait passeur ». Réflexion à laquelle P. Alejandra semble faire écho en évoquant Le voyage éperdu / De l’œil / Cherchant la brèche. Mais brèche qui ferait de son espace l’élément de la communication (sa matière même), dans lequel on pourrait introduire un objet visuel, du visible converti en mental. Mais la pensée opérant toujours une déchirure entre la chose vue et la vision qui en fait émerger le sens, puisque L’œil roule / Et s’écarquille, ne resterait, peut-être, qu’à Recueillir chaque larme / Tombée sur le velours des peaux // La tristesse lissée / L’eau glacée des cuirs quand // Silence survenu / Le mot s’est déployé.

La question du regard, centrale dans ces textes de P. Alejandra, est aussi celle de la poésie et de son écriture, comme elle est celle tout autant des artistes, peintres ou photographes qui, à partir de la réalité, font de leur perception du monde un réel intérieur, plaçant le corps ému/émouvant au centre d’une rencontre dans laquelle « l’émotion fondamentale du monde » (B. Noël) informe une intercorporéité, qui pourrait être la « figure » la plus exacte de l’imaginaire. Cette question, P. Alejandra la pose sans discours, mais au plus près et au plus vrai de notre expérience sensible, nous redisant en quel territoire d’incertitude s’aventure tout acte de création. Question qui ne relève ici d’aucune intellectualité, mais opère la fusion de l’auteure de ces textes avec les objets de son écriture qui baignent dans le même « air » émouvant du monde : J’ai déposé la cendre / De tes yeux / Le cri / Le mot / Dans la boîte argentée / L’instant de l’écume / Qui mange le pied.

Michel Diaz, 27/12/2019

A propos des images de Pierre Fuentes

De la matière des rêves

    Pierre Fuentes est un artisan de l’image, non comme reproducteur d’une réalité sensible (éventuellement revue et travaillée à des fins de pur esthétisme), mais comme créateur d’un espace d’imaginaire qui privilégie la mémoire en tant que lieu d’une édification poétique de l’être. Il y pose une trame mnésique, où disparitions, apparitions et renaissances sont témoins de la construction d’un espace mental, constitué de bribes de réminiscences, construites et déconstruites comme l’est la matière des rêves.  

    Les yeux viennent-ils de rencontrer une caresse, ou l’illusion d’une tendresse dont on ne sait l’objet, un mouvement sitôt défait dans sa volonté d’apparaître ? Dans ces photos, Dans le repli des songes, quelque chose cherche à se dire, que nous ne savons pas, qu’il ne sait pas non plus, pas plus que nous, qui résiste à toute analyse, mais quelque chose, comme en poésie, qui ne s’annonce que dans cet en-deçà de la parole ou ne s’avance que dans cet au-delà des mots, dans cet espace infranchissable de silence où nous ne pénétrons que par l’effraction qu’autorise l’imaginaire créatif. 

     Nous sommes là devant des formes effaçables dont la trace, offerte au regard, se dissout dans le léger tourment soulevé par quelque remous d’air, comme une dissolution de l’unicité d’une conscience dans un tout, le paysage et ses objets, présences initentifiables, la mémoire et le songe. Nous sommes là aussi, comme devant la re-constitution de notre conscience, de facto kaléidoscopique et mouvante. Dans l’espace de notre mémoire, qui est encore lieu d’expression d’une dialectique où se mélangent et se rejoignent le passé mythique et le drame d’une conscience en deuil du mythe, celui de nos origines perdues, de l’avant-monde de notre être, nostalgie des eaux-mères, théâtre de nos non-pensées et, comme nous le disions plus haut, expression d’un langage d’avant tout mot, d’avant toute parole. Intériorisé, le mythe se met alors à porter une interrogation réflexive qui s’épuise en pure perte puisque rien d’autre, en fin de compte, ne nous sera donné. Que la perplexité des formes et de leur signification. Une apparition suscitée par l’artiste, empreinte d’inconnu. 

    Rien d’autre que ces draperies, arrangements inconsistants, meubles et fluides, en architectures instables, perceptions lacunaires, partielles, fragmentées de la conscience, jusqu’à ce que l’image se prenne dans les rets de notre regard et vienne au monde dans la reconnaissance de toutes ses dimensions, celles d’un effet de mémoire, d’un état oublié qui scintille, incomplet, dans le chatoiement de l’absence et du reflet tendu dans ces morceaux de miroir déposés sous nos yeux. Quelque chose qui, finalement, emprunte davantage aux qualités sensorielles qu’à celles purement visuelles. Et ce qui vient à nous, remonte du fond de l’oubli en de balbutiantes paroles. Avènement qui fait entendre les murmures et la voix des ombres à qui sait se faire attentif à leur fragile captation. En marge de la beauté plastique, hédoniste souvent, complaisante et gratuite (comme effet de l’art qui se satisfait de lui-même), « Il y a une beauté innommable » écrit Bernard Noël dans son livre Quelques regards, et l’on peut penser avec lui que, confronté par exemple aux images dont nous parlons, il apparaît que l’œil, quand il éprouve que sa jouissance est physique et qu’elle s’intensifie en se passant de toute explication, se trouve naturellement ouvert/offert à la révélation.

    Michel Diaz  

Chartres et environs – Jean-Paul Bota & David Hébert

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CHARTRES ET ENVIRONS

Textes de Jean-Paul Bota / dessins de David Hébert

Editions des Vanneaux (2019) – Collection Carnets nomades

Article publié dans le N° 78 de Diérèse (printemps-été 2020)

Pour honorer ce qui repose

    Voilà un livre à la construction singulière (comme le sont au demeurant les autres du même auteur) : l’ouvre, sans titre, une salve de textes en vers libres, suivie d’une section dont le titre, Proses, ferait plutôt office de « non-titre », s’y ajoute une une brève troisième partie, Fragments retrouvés, le tout conclu par quelques pages d’Appendice. Mais il faut prudemment en user avec la constuction des livres, et celui-ci qui se présente d’apparence sous la forme d’un « carnet de voyage » dont les notes (parfois datées) semblent jetées sur le papier dans un style pressé, on le dirait aussi fébrile, à la syntaxe bousculée, la plupart du temps disloquée, en des phrases qui se poursuivent en toute hâte et se précipitent vers les suivantes, passant du « coq à l’âne » en suivant les zig-zag d’une hasardeuse et donc imprévisible déambulation, celui-là donc, ce livre-là, est en vérité plus savamment ordonnancé qu’il ne veut le faire apparaître et obéit à un projet, celui d’en faire un « objet littéraire » où rien, sans qu’il en souffre, ne saurait être déplacé. Jean-Paul Bota connaît trop bien le travail des peintres dont il nous parle pour ne pas savoir, tout comme eux, qu’une peinture « tient » d’abord par son intime construction, qu’on ne peut y bouger une ligne, modifier une forme ou déplacer une figure, ou changer telle ou telle couleur sans que le tableau qui répond à telles intentions particulières ou à une intuitive et secrète logique, celle du « faire » créatif, perde de son équilibre, de sa cohérence, et parfois de son sens. Et certainement ainsi de ce livre. 

     D’emblée, d’ailleurs, son titre pose la question du lieu : une ville, Chartres, ses environs. Quand on a déjà fréquenté les textes de J.P. Bota, si richement porteurs de références érudites, citations et nombreux renvois, implicites ou non, à des artistes, peintres, écrivains, musiciens, qu’on connaît un peu sa démarche, sa façon d’investir un lieu, de s’y promener, et d’y revenir, en posant son regard là où il sait trouver de quoi nourrir sa curiosité, on comprend que le mot « environs » désignera ici un espace périphérique, des « alentours » de ville physiquement identifiés, autant que cet espace d’écriture, anneaux de phrases, poussés et déroulés de page en page en cercles concentriques, espace largement ouvert à ses investigations poétiques comme à l’abîme du hasard, espace de surprises suscitées à chaque pas, d’imprévus provoqués et de fulgurantes réminiscences, espace où nul chemin ne se donne à l’avance, mais où l’imaginaire et la même curiosité découvrent et modèlent à mesure leurs paysages, reconfigurent et dessinent leurs cartes de mémoire affective et d’intime géographie : Proche la rivière, mémoire des lavandières et les vins bleus, c’est là peut-être, dessous vieilles tuiles des greniers, tapis pour honorer ce qui repose, à l’égal des roses-trémières ou les HLM, la gare même, c’est plus loin, et quoi nous est donné dans la vieille maison abandonnée de toujours une échelle amputée de ses barreaux plantée dans l’ortie parmi la lune endimanchée enfouie (…), c’est en moi la monnaie de l’enfance sur le retour des campagnes…

    En effet, la poésie de J.-P. Bota pose inlassablement la question du lieu. C’est la question que pose tout voyage. Territoire réel de la géographie physique, arpenté, reconnu et délimité, aux repères répertoriés, ou territoire du cheminement intérieur, marqué aux angles usés de la mémoire, se reculant au loin, mais reconstitué, gravé de noms et de visages, dépôts de strates successifs, souvenirs de rencontres et de lectures, de silences, de mots et d’images, reliquats d’expériences de vie où se concentre l’essentiel des traces, comme dans les roches anciennes se sont conservés, pour nous mieux raconter notre histoire, ces animaux fossilisés, témoins d’époques disparues mais qui nous habitent encore et continuent de nous interroger : Et la Porte Guillaume, du moins vestiges et ça comme empesé du crêpe noir du deuil et le sentiment inguéri d’une douleur, la ville bombardée et dans ma tête continûment la nuit du 15 au 16 août. Intacte encore la Porte d’Utrillo, fortifiée énorme et de part et d’autre les maisons qui la jouxtent, détruites prospectivement.

    De Chartres, de sa cathédrale, de ses vitraux, de ses sculptures étonnantes ou gargouilles, des maisons de la vieille ville, de ses rues étroites, de ses façades, chapiteaux, échauguettes, statues, vitrines, de ces ponts qui enjambent l’Eure, il en est question dans les beaux dessins à la plume, au trait délicat et aérien, de David Hébert. Mais tout cela n’est qu’évoqué dans les textes de J.-P. Bota, et si son regard semble fouiller dans des interstices d’espace et de temps où peu d’autres regards s’aventurent, ou s’y égarent pour ne rien voir, si peu de choses, ses annotations, aussi justes et précises soient-elles, restent concises, fragmentaires, moins descriptions qu’éclats d’images alignées avec une vivacité fébrile, comme clins d’oeil qu’on jette par une fenêtre entrouverte que l’on a sitôt refermée. Quelques mots à peine, taillés dans l’à-vif du regard, et si vite, de quoi nous situer dans un lieu, une rue, une place, nous donner quelque chose à (aperce)voir que nous n’aurions vu de nous-mêmes, ou à quoi nous n’aurions accordé que trop peu d’attention. Signalées, par exemple, la rue Chantault sa Vierge (encroisillonnée), la Place Drouaise où naguère fêtes / foraines, de tous côtés effluves de guimauves & nougats, la rue Muret et son chapiteau renaissance / démesuré par rapport à l’actuelle maison, la Porte Saint-Yves la dernière exécution publique en Eure-et-Loire, la Place du Cygne le marché aux fleurs / face La Chocolaterie, et des lys l’haleine éparpillée maintenant, ou la Rue dorée ou le soleil à enduire d’automne / une montée herbue, et  bordant l’Eure la blanchisserie / et dessus pelouses, face l’hôtel et aussi la rue du Moulin de la Barre / comme trouent l’obscurité des phares, / le havre du viaduc sous le biais / charbonné de la pluie…

    Ces lieux, J.-P. Bota les a longuement fréquentés, patiemment investis, s’en est imprégné, a découvert leur histoire, les a vus se transformer et, quand il y revient, les redécouvre sous un angle toujours différent. Des lieux au sein desquels il guette la variété des choses et, selon l’expression de P. Reverdy, en guette aussi « la profonde, la savoureuse réalité ». Une réalité qui lui fournit l’occasion et la matière de son écriture poétique, aussi sensible qu’érudite, instrument qui donne moyen au poète d’entrer dans la proximité des choses, et au plus près des sensations qu’elles font naître en lui, par une forme d’accordance avec l’esprit qui les habite. Démarche d’élucidation non du réel mais du sentir évanescent dont le poète sait nous faire approcher la richesse : Alors, ça revient, comme une odeur de fumée, elle dit des souvenirs qui se rassemblent souvent, la vie en allée, à cet instant qui remonte comme quelque chose tire la trappe des oubliettes, le fil qui tient l’oubli, elle dit une silhouette, elle, par les théâtres d’herbe (c’est peut-être à la lisière d’elle-même)…

    Mais ceux qui sont passés dans ces lieux avant lui, célèbres ou anonymes, et y ont laissé leur empreinte, restent ses meilleurs guides, personnages furtifs et lointains, ombres portées de son périple poétique, Nerval, Courbet, Chardin ou Proust, Corot, Satie, Cendrars, et d’autres convoqués aussi dans Proses, la seconde section du livre, auxquels l’auteur consacre l’essentiel de ces pages. Ainsi de Raymond Isidore, bâtisseur relevant de l’Art brut, qui fit oeuvre chez lui, édifiant sa maison et la décorant avec des bouts de verre, des débris de porcelaine et de la vaisselle cassée : A converser Dubuffet l’art brut, le quartier du cimetière de Saint-Chéron, la maison de Picassiette où lui Raymond Isidore dit et 1930, proche l’actuelle rue du Repos où il débute sa maison, à dire près d’un quart de siècle celle-là même qu’il recouvre, parois intérieures et extérieures et pareillement les dallages de la cour, de bris de vaisselle multicolores issus de décharges publiques ou des salles de ventes.

    Les peintres, comme toujours, sont présents dans l’écriture de J.-P. Bota. Omniprésents si l’on dresse une liste exhautive de ceux qui sont cités, de façon parfois récurrente, et parfois presque obsessionnelle. Nombre d’entre eux se sont attaqués à la représentation de la célèbre cathédrale (Surgie en mémoire Cathédrale d’Utrillo. Pierre illuminée des reflets du soleil au déclin du jour), pendant que d’autres s’essayaient à peindre la plaine de Beauce et l’immensité de ses horizons. Vlamink, le colosse d’Eure-et-Loire, fut l’un d’eux, et Chaïm Soutine, lui aussi, qui séjourna régulièrement à Lèves, chez Madeleine et Marcellin Castaing : et la maison où durant dix ans il séjourne régulièrement à Lèves réalisant durant ses séjours vues de Chartres & des environs, La CathédraleLes Escaliers ou La Route des Grands-Prés… elle regarde, comme happé par l’hiver un éventail de verts ombreux & bleus qu’illuminent des blancs et par touches fervents & fougueux, des orangers…, et ces déformations du sujet comme de l’espace.

    Présence d’Utrillo, encore, dans ces environs de Chartres, La Maison à Oisème, proche Lèves un village au Nord-Est de  Chartres et les deux versions, celle-là, vue plus éloignée, le muret d’enceinte de la propriété au premier plan et le blanc avec ça d’Utrillo, verts et bleus et les bruns, une sorte de synthèse entre Cézanne et Courbet… Aussitôt quitté Utrillo, on revient à Soutine, quelques pages plus loin, par l’un de ces sauts de pensée dont J.-P. Bota sait si bien user et nous réjouir tout au long de l’ouvrage : Cliché de 31 à Lèves : les ramasseurs de tilleuls parmi lesquels, enfants de L. dont les parents tenaient un bistrot au centre du village, Charlot Cissé que peindra Soutine en 1935-36… Et l’âne qui broutait dans leur maison (…) Soutine à la fenêtre de sa chambre que l’on voit en haut à gauche… Le même, qui n’en finit pas de hanter ces pages Où les animaux vivants, période chartraine de Soutine ou nouveau dans son oeuvre du thème ou ça d’après les natures mortes, de lapins et volatiles des années 20.

    Flâneur d’un genre particulier, J.-P. Bota « circule à travers les siècles, lit-on dans un article publié sur Remue.net (à propos de La pluie à la fenêtre du musée), en changeant aisément de lieux et de saisons. Et  ce grâce aux artistes qu’il visite. A l’atelier ou au musée, sans oublier de brèves incursions dans leur vie secrète, le temps de ramener à la surface des anecdotes ou des éléments biographiques. Il s’étonne, s’exclame et ricoche d’une oeuvre à l’autre sans en dire plus qu’il ne faut. (…) Cela donne un ouvrage foisonnant. Ciselé par un auteur discret et généreux qui va chercher les pépites là où elles se nichent, sachant qu’il y trouvera une part de lui-même, celle qui se cache entre enfance, imagination et mémoire des lieux habités. »

    Mémoire que J.-P. Bota nous restitue ici encore, comme se fait l’authentique travail de mémoire à partir de la masse confuse, obscure et bien souvent douteuse de nos souvenirs (son attachement à l’oeuvre de Proust n’est pas anodine), souvenirs qu’il nous faut re-dater et authentifier (et parfois non sans mal), les confronter à d’autres, fragments d’images éparpillés comme des pièces de puzzle, ou souvenirs ressuscités par le soudain surgissement de sensations, quelquefois purement inventés par le jeu de nos mémoires capricieuses, mais sincèrement, et délicieusement retrouvés… 

    Il y a toujours poésie où l’écriture s’empare du réel pour y installer le pouvoir absolu de l’imaginaire comme instrument le plus révélateur de nos questionnements et le plus éclairant de notre lecture du monde. En cela, Chartres et environs relève de la plus pure poésie.

    Michel Diaz