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Héritage du souffle – Jean-Louis Bernard

Héritage du souffle

Jean-Louis Bernard

Editions Alcyone (2023)

Note de lecture publiée in Terres de femmes (mai 2024)

         Jean-Louis Bernard est l’un des rares poètes contemporains qui explore avec autant de constante acuité la question de notre relation au monde dont dépend en grande partie, sinon essentiellement, notre relation au langage, c’est-à-dire aussi à nous-mêmes. Question existentielle à laquelle il accorde un rôle capital.

         C’est pourquoi, écrit-il, corrigeant dès les premiers vers du recueil, Héritage du souffle, les premiers mots de la Genèse, Au commencement, ne fut pas le Verbe, mais la résonance. Ajoutant aussitôt : pour exister / le verbe / s’y adossa / il lui fallut / au préalable / gravir le souffle. Ainsi, le v(V)erbe, parole faite chair, ne saurait-il prendre corps qu’après la manifestation d’une résonance initiale qui, conduite par le souffle, fleurirait en verbe. Et qu’est-ce que la quintessence de la poésie, ce verbe primordial, sinon ce qui, avant même de se faire phrase, est cette obscure résonance que la voix, portée par le souffle, traduit en rythmes et scansions ? Ce souffle qui, ajoute le poète, devint ensuite stances / et paraît-il / parole / parure ou creusement. Creusement, pour sa part, dans le sombre terreau de l’imaginaire, car l’imaginaire est terre d’accueil pour le songe dont notre vivre se nourrit tout autant que notre mémoire : un rythme un souffle / en nos vies argile / pour modeler nos songes / immémorables. Et la parole du poème est aussi, en effet, ce qui nous ouvre à notre espace intime, à ses inconnaissables profondeurs (mon souffle dans la nuit / et la nuit dans l’énigme), ce vers quoi les mots (puisque nous n’avons qu’eux) font passage, cette matière d’imaginaire fondamental d’où naissent les « images », lesquelles renouvellent l’appréhension du mot aussi bien que l’approche de l’objet qui les a suscitées, en redonnant commencement au monde : Aussi Jean-Louis Bernard peut-il écrire, muette la ténèbre / la bonne /genèse pure, avant d’ajouter : devant moi ces lieux / inconnaissables / où la lenteur / abreuverait peut-être / mes cavales d’oubli.

         L’écriture poétique de Jean-Louis Bernard cherche donc, entre seuil et passage, se cherche, quête inlassablement la source d’elle-même, cette lointaine et mystérieuse résonance, conduit par ce désir sans illusion qui bâtit une à une les pierres du chemin, sur fond de brumes et de solitude. Elle est celle d’un homme qui va vers l’improbable lieu qui recèle le sens introuvable des choses, d’un homme que l’exil condamne à une nomadisation sans feu ni fin, pousse à ne demeurer qu’un être d’éternelle errance, étranger à lui-même. Sa parole est ce fil d’Ariane qui suit les méandres d’un labyrinthe, qui ne mènent vers d’autres issues que celles où le conduit son souffle, à travers les décombres des jours. Peut-être vers ce qui nous hante et subsiste, perdu, en nous, du langage des origines : J’écris / les mythes et les rites / et mes racines nomadisent / dans l’évanescence / du feu. Cependant, se demande le poète, en relançant par là le sens même de sa quête : l’héritage du souffle / est-il pour l’arbre / ou pour le vent ? A quoi il se hasarde cependant à répondre : Le poème / au péril du naufrage / vogue, en nuançant ainsi sa réflexion, grand silence blanc / du poème / où guette furtive / l’harmonie d’avant le monde.

         Mais l’errance doit faire route en compagnie de la mélancolie, ni tristesse ni nostalgie, mais « mélancolie créatrice », qui n’a rien à voir avec les ténèbres mais tout avec l’obscur – seule manière en vérité de retisser la relation avec tout ce perdu, disposé alors à l’accueil de la blessure originelle, seulement accessible à qui a répondu à l’appel silencieux des signes pour essayer de dire par le chant l’impermanence du rivage / et la clarté / des abysses.

         Aussi, dans une nuit qui s’épaissit, n’est pas encore devenue ténèbres, à travers les régions indéterminées de la quête, les yeux fermés tâtonnent vers leur source et ne fonctionnent plus qu’au souvenir, au plus loin de lui-même, en-deçà de toute mémoire, celui que laissent sur les lèvres les échos disparus d’une langue oubliée, celle d’avant les mots, à l’aube du langage. C’est pourquoi il nous reste / à redescendre / vers ce qui s’abrite / au-dessous du réel / l’obscur et l’abyssal / du monde.

         Si la nuit est son territoire, l’incertitude est son chemin, ses questions et ses doutes son plus sûr viatique. Jean-Louis Bernard n’écrit pas pour « comprendre », car il n’a aucune réponse à offrir sur ce qui nous maintient entre exil et errance, mais pour dire et pour exister par la résonance des mots qu’il assemble dans la chair du poème, ces mouvements de langue, de lèvres et d’air, qui tentent, non de déchiffrer, mais au moins de restituer la parole indicible du monde, dans une parole chair / à l’affût des / réminiscences.

         C’est ainsi que se met en branle le travail du regard, que les yeux s’abandonnent, se fardent d’inconnu, pour mieux valoriser le regard du dedans, et simultanément arrachent l’ombre à la préhistoire de son langage, en allant pour cela où le regard ne porte pas, en allant quérir / l’écheveau des nuits / pour un improbable / démêlage, et inventer des notes de ténèbres / pour dire la clarté. Ainsi peut-on faire céder l’inaccessible, ou tout du moins tâcher de le transformer en étoile guidant le chemin, en le scrutant jusqu’au plus loin, jusqu’à ce que les yeux s’en détachent et poursuivent seuls l’ascension, car vision et aveuglement sont ici les faces jumelles de ce même chemin où la lampe / n’attend plus que nous / pour capter les éclairs / qui nous traversent.

         En vérité, notre mémoire est plus ancienne que nous-mêmes, feuilleté d’innombrables couches de temps entrelacés, et il nous faut la convoquer pour pouvoir parler de l’instant, chercher l’évanescence de ce qui se passe dans l’immobilité du temps, et arpenter / mémoire blanche / l’aride corridor / où l’herbe s’absente, où chaque grain / y a valeur de monde, où toute fin / y est commencement. Comme il nous faut aussi convoquer ces réminiscences dont on devine qu’elles nous construisent, puis nous transmuent en ruines sur lesquelles on marche, comme on le fait parmi les rues des villes dévastées, de celles divisées, mais où l’errance poétique, arpentant de sombres décombres, ou se nourrissant des décors du désastre, y puise ses ressources, jusqu’à cette blancheur qui porte l’écriture. Autant d’images, ramenées du voyage / dans l’hiver intérieur / sous la bannière des présages, évidentes et mystérieuses, mouvements invisibles, imprévisibles et migrants, mis à jour et meurtris dans leur saisissement, comme autant de miroirs qui nous brisent, de corps qui se dissolvent, déchirant leur blancheur, comme le fait la brume aux ramures grises des arbres. Et il ne nous faut, pour les susciter, qu’accepter de se perdre dans son regard, comme l’on accepte de suivre son ombre qui s’avère une exploratrice plus assidue que l’être qui lui est attaché. Il nous faut alors regarder ces images sans craindre qu’elles nous transforment en statues de sel ou de pierre, ni qu’elles disparaissent, nous laissant nus et seuls face à la faille du silence et démunis face au néant. Ne nous reste alors qu’à graver gravir / songes moissonnés / sur les pentes des origines sur lesquelles l’inoublié s’attise /au riant des fontaines / à leur murmure inexorable.

         Le chemin poétique de Jean-Louis Bernard nous invite à marcher en bordure d’abîme, rien n’y est balisé qui nous assurerait d’un but, tout y est incertain, et tout nous y égare car cet égarement est le sens même des chemins d’existence et notre seule raison d’être, car toujours nos égarements nous ramènent / à l’inapparu du chemin. C’est-à-dire au mystère de la vie même. Et il ajoute, quelques pages plus loin : la voie / est pure distance / ne pas la parcourir / simplement la / chercher. Quête incessante et inlassable, comme nous l’écrivions plus haut, à travers ces poèmes, composés de vers brefs, dépouillés de tout inutile, finalement de peu de mots. Mais une frappe obstinée, un rythme pour que cela tienne, cet effet d’une sourde énergie, de cette fatigue que le poète impose au langage, comme on brise les mottes d’un champ pour remuer et aérer la terre. C’est une poésie amincie à l’extrême et forgée à l’enclume de l’essentiel, comme aiguisée au feu d’une persévérance qui entend continuer à refuser d’être vaincue. Même si, debout exténué / le poète s’obstine à sa parole / pour dire / l’impossible parole, même s’il sait qu’en jetant sur le blanc de la page ses phrases en péril / sincères et / inconsolables / aux rides du poème / s’accroche l’incertain.

         Mais la poésie de Jean-Louis Bernard ne cherche pas à nous consoler. Elle se contente de parier pour une requalification du monde et des hommes qui y vivent en tâchant d’y trouver quelque sens. Une poésie qui avance, hésite, trébuche, tombe, se relève toujours. Qui opère en rase-mottes du temps et des choses, et dont la lumière tremblée, intermittente toujours, lutte avec la porte fermée des jours. Pour passer. Dessous. Au ras. Eclairer, par la seule force du non-renoncement – et celle, selon la formule de R. Char, de ce « désir demeuré désir » –, les seuls chemins qui mènent / à ce qu’on ne voit pas, et qui seuls valent la peine de travailler à vivre.

         Michel Diaz, 21/04/2024

        

Jean-Louis Bernard – L’écriture essentielle

Michel Diaz, l’écriture essentielle

Texte publié in Poésie sur Seine N° 112 (avril 2024), introduction au dossier consacré à Michel Diaz

         Il y a une différence fondamentale entre imagination et imaginaire. La première est ce qui vient combler la nostalgie de ce qu’on n’a pas vu, pas connu. Elle est donnée à nombre d’entre nous, pourvu que nous soyons sensibles. Le second est ce qui, à demeure dans notre intime, pose les fondations d’une vision poétique du monde. Il est, non pas l’irréel, mais ce qui n’est pas encore advenu. Il est l’apanage de quelques rares auteurs, poètes géologiques à l’écoute des fréquences, des échos de signaux oubliés, dont Michel Diaz est un représentant essentiel.

         Dans « imaginaire », il y a « image ». Vues par Michel Diaz, elles renouvellent l’appréhension du mot aussi bien que l’approche de l’objet. Et l’auteur cultive à merveille leur non-dit, caché sous une forme aussi précise que luxuriante. Elles sont ainsi soumises à une exceptionnelle valeur d’usage : chacune est une maison pour le regard, un lieu où vivre est possible.

         L’imaginaire est aussi une terre d’accueil pour le songe. Chez Michel Diaz, le songe est une recherche qui commence par un abandon et finit par coloniser les lieux pour ne plus s’en différencier. Mettant ses pas dans ceux de Saint John Perse (« les grands lés tissés du songe et du réel »), le poète nous rappelle que l’homme est avant tout un être de désir (pas le « désir de », mais le « désir demeuré désir » de Char), ce désir voyageur sans étoile, incessant mendiant entre seuil et passage, ce désir qui bâtit une à une les pierres du chemin et demeure désir à mesure qu’on avance. Entre la douceur d’être et la douleur de penser, en vigilance fragile, aigüe et nonchalante, le songe chez Michel Diaz accorde à la réalité l’inattention qu’elle mérite. Pour le réel, c’est autre chose : les faits ne sont ici que ce dont on se souvient, ce qui sédimente une archéologie du souvenir. Le poète ne prélève ainsi qu’une infime partie de réel pour mieux le disperser, le moment venu, à la surface de nos imaginaires, juste assez pour que le lecteur puisse capter la désynchronisation entre le présent et les autres temps, condition nécessaire à cet échange primordial et archaïque qu’est toute poésie digne de ce nom. Ainsi Michel Diaz arpente-t-il inlassablement les chemins d’encre, ne voulant rien laisser hors de l’écriture, langue dénudant les occurrences pour mieux en affuter les ouvertures et les au-delà.

         Un tel itinéraire (inti-errance ?) fait de lui un poète des confins, des lisières ; des laisses, cet espace où il est le plus aisé de côtoyer les contraires, espaces aux frontières naturellement poreuses dont il ferait sa zone de fouilles et avancerait ainsi de manière empirique vers ce qui ferait aujourd’hui langage. Et ces frontières deviennent moins limites que promesses d’ouverture, moins lieux de rupture que territoires inconnus que le poète traverse en un tressage de présence et d’absence, lieux sans appartenance, propices au compagnonnage avec l’invisible.

         Et comme chez Michel Diaz, le sens du lieu est aussi sens du temps, le temps compte en ces lignes. Temps vertical, constitué de couches superposées, où en conséquence le rythme et le souffle seront primordiaux. Le poète est ainsi à la fois du côté de la foudre et du temps passé. Et sa poésie transmue le langage en un chant essentiel que métaphores et symboles rendent proches de l’indicible, un chant dont la résonance plane sur le double royaume de la vie et de la mort, effaçant la frontière entre vague et intime, obscur et clarté. Résonance qui donne à l’éternité des couleurs, non d’immuabilité, mais de pérennité du devenir.

         La poésie de Michel Diaz est, en fin de compte, un fondu enchaîné baudelairien (non par sa forme, évidemment), voyage immobile où les phrases, se faisant liturgie, le transforme en commémoration. De quoi ? De l’écoulement infini des choses, vers lequel le poète fait signe comme personne ? De la mémoire, considérée par lui comme le passage par un oubli nécessaire ? Peu importe ; l’essentiel est que Michel Diaz appartient à une espèce rare : les témoins de la proximité d’un secret. C’est muni de ce secret que le poète fait de chaque mot un pas supplémentaire dans la réconciliation entre l’énigme et l’évidence.

         Comment les appelle-t-on, ces voyageurs entre exil et errance ? Des veilleurs.

         Le veilleur, de par sa fonction même, accueille. Il accueille l’intime, le fugace, l’évanescent, le précaire. Même l’absence au monde. Même le rien. Et donc la beauté, c’est-à-dire ce qui prend feu aux mille recoins de l’imaginaire, ce qui fait entendre plus que des mots ou des sons, plus même que le silence, ce qui aide à retrouver en soi ce qui n’existe plus.

         Le veilleur est en attente. Du surgissement, et donc de son jumeau le vide. Il se prépare à leur survenue. Il ne la désire pas, sinon il ne serait plus veilleur, mais appelant : l’insu aurait fait place au manque.

         Sous la dictée de l’attente, il écrit. Cela lui permet de rester vivant dans le désœuvrement du temps. Ses écrits reposent sans cesse la question de la trace, disent sans cesse les territoires du désastre, la béance des ombres, et la luciole dépasse le néon en intensité par la seule force de son rêve. Et ses mots, qui dénomment, effacent simultanément ce qu’ils tentent de définir. Michel Diaz construit en quelque sorte des châteaux de sable tout en négociant en permanence leur pérennité avec la mer.

         Victoire du signe sur la réalité, de la sensation sur la psychologie, de la distance sur le vécu, l’itinéraire onirique et mémoriel de Michel Diaz est une superbe recréation émotionnelle, un nouveau monde offert au lecteur. Il ne reste plus à ce dernier qu’à s’incorporer pour un temps à la parole offerte. A se laisser assiéger par cette voix autre qui façonnera, pendant un temps, sa bande-son intérieure. A prendre en somme une part du risque pris par le poète. Cela en vaut, ici, la peine.

         Jean-Louis BERNARD

Eloge des eaux murmurantes – Jean-Louis Bernard

Michel DIAZ

Gravures de Lionel BALARD

ELOGE DES EAUX MURMURANTES

Editions La Simarre (2024)

Lecture par Jean-Louis Bernard publiée in Terres de femmes (avril 2024)

         Où est le chemin ? Chercher peut-être du côté du miroitement, mais aussi de l’engloutissement qui menace sous la surface frémissante. A la fois charmé et angoissé, émerveillé en inquiétude en quelque sorte, le poète se tient de l’autre côté du miroir, Alice au pays des mots et des silences. Et de côté-ci ? Eh bien c’est seulement un sourire qui flotte, celui du chat de Cheshire, seul compagnon de nos quêtes vaines, à mi-chemin de la présence et de l’absence, de la mémoire et de l’oubli, de l’obscur et de la clarté.

         Adossé aux impressionnantes gravures de Lionel Balard (série de luminosités fluctuantes traversant l’obscur à la recherche fervente de la lumière, faisant disparaître les frontières entre formes et lignes, et trouvant l’espace sans perdre la surface au gré des diverses eaux), et mû par une vision orphique du poème (ressusciter la résonance du verbe originel), Michel Diaz avance, torche dans une main (pour l’obscur), ciboire dans l’autre (pour la soif). Son eau n’a ni la majesté de l’océan, ni la vivacité du torrent, ni même la stagnation de la mare. Elle chuchote, erre, attend. Dialogue avec l’opaque, jeu avec les vertiges (qui ne peut se pratiquer qu’en solitude). Passage étroit entre l’irréel dans les apparences et l’invisible dans le réel. Disparitions et résurgences en succession, mystère d’une respiration induisant une mesure inédite du temps. L’eau s’égare : cet égarement est son chemin et il égare du même coup ceux qui cherchent une réponse. Et simultanément cette errance alchimique se transforme en expérience quasi mystique, à la fois blessure de la lucidité et plénitude de la présence au sensible.

         Michel Diaz nous invite à entrer en poésie au point de nous y fondre, comme dans la nouvelle de Marguerite Yourcenar, le peinte chinois s’évapore dans son tableau. Sous sa plume, la poésie joue son rôle premier : médiatrice entre deux mondes distincts, celui de l’appel des origines et celui du côtoiement de l’inconnaissable. Témoins ces mots aux préfixes faussement appelés « privatifs » (inconstance, incertain, inaudible…) alors qu’ils sont les messagers du primordial, une fois évacuées les scories du vocabulaire courant. Le murmure devient alors exténuation (« seulement témoignage d’une respiration »). La poésie de Michel Diaz ne se contente pas d’être un mystère, elle est une absence : poétique du vide et du plein, sens de l’ellipse qui, accusant cette absence, intensifie du même coup la présence (« cheminement sans hâte au lieu de sa disparition »).

         Les « syllabes sans lèvres de l’eau », quant à elles, nous ramènent aux temps d’avant les aèdes, quand à la source des diverses écritures fut l’assonance. Ensuite, on tenta de donner un nom à toute chose, et bien sûr, lorsqu’il se fut agi de nommer ce qui nous appartient en propre, on échoua : ne resta que le poème pour, peut-être, frôler suffisamment l’indicible pour qu’il puisse nous délivrer. « Eclats d’indicible murmure, offerts aux lèvres du secret ». Oui, c’est bien cela, une des conditions pour être poète : se trouver témoin de la proximité d’un secret, à la fois passeur et passage. Etre alors autorisé à toucher du doigt (sans y entrer) l’impermanent, le précaire, l’indéchiffrable. Et peut-être, in fine, pouvoir se confronter à l’artificieuse évanescence du souvenir.

         Le lecteur vit ainsi une expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire. Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Et c’est ainsi que l’écriture scandée (sans aller, ou peu, jusqu’à l’anaphore) du poète se fait porte des murmures (ceux des eaux et du songe), s’attachant au moindre écho, à la moindre vibration. Scandée comme le furent peut-être les danses primordiales, telle se présente cette langue à la fois fluide et proche de la profération. Qu’est-ce que la quintessence de la poésie ? C’est lorsque, si on perd la scansion, on perd la phrase.

         Et donc, la nécessité de dire ce style qui, à force de capillarité, parvient à accéder à l’essence particulière de l’instant (« sous le tissu de l’eau, les ombres jouent à dessiner la très lente dérive des arbres de ses rives »). Ce style qui, disait Flaubert, « est à lui seul une manière absolue de voir les choses ». La palette des mots de Michel Diaz est ici un gris perle irisé où tout se reflète comme en une goutte d’eau, ce gris perle qui préserve le secret. Et leur précipité réactive les pouvoirs de la poésie à sa source même, cette poésie qui sourd des eaux claires depuis le couvert des mystères et des ombres, cette poésie au milieu de laquelle trône, indestructible et seul, le sourire du chat de Cheshire.

         Jean-Louis BERNARD