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Extraits du recueil « Embrasures » (premières pages), éditions Le Taillis Pré (avril 2026)

pour déterrer les os de notre enfance, quand
rien ne pouvait faire impasse sur ce trop-plein
d’azur, il faudrait que nous rallumions un feu pur
et si beau qu’il ne brûlerait plus
retrouver ces ciels dénudés quand la neige,
le vent, l’herbe du bord des routes avaient droit
de parole, que l’irréel du monde gouvernait toute
chose, abrité sous le rire d’une innocence qui tenait
à distance notre terreur de vivre parmi les appels
déchirants des chacals et des loups qui accablaient
la nuit
nous avons enlevé nos masques : aujourd’hui,
saisonniers rendus à la terre, nous ne savons plus
rien ni de l’heure ni du chemin, attelés à nos
doutes comme à l’araire de nos mots, en vérité plus
pauvres en parole qu’un rayon de lune timide à tra
vers l’opaque des bois, n’ayant pour tout salut que
ce langage mis à nu dans son impossible saisie des
choses
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l’horizon est un livre où nous partons à l’aven
ture en confiant au plus loin de nos pas, sur nos si
indécises cartes, ce chemin qui nous rêve et qui a
soif d’abîme comme nos désirs sans vraie consis
tance ont faim du vertige qui les balance entre la
paroi et le vide
mais nous n’avançons vers nous-mêmes
que d’une aile hasardeuse, entre peur et blessure,
contraints de perdre à chaque instant ce peu de
temps que nous laissons vider nos veines, et tou
jours impatients de boire à la lumière d’un matin
habitable– mais c’est quand nous aurons cessé de regar
der et appris à traîner nos mots hors de leurs cryptes
forestières pour les inviter à brûler au grand jour,
dans leur âpre lucidité, que nous saurons peut-être
commencer à voir, et enfin commencer à nous taire
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sachant obscurs nos yeux, et traçant à
l’aveugle nos mots sur les vitres sales de la parole,
nous croyons avoir traversé quelque ligne invisible
en nous aventurant dans ce lieu des mirages dont
les fulgurances d’images vaines, remontées des len
teurs de la nuit, se consument dans l’œil du soleil
mais rien non plus ne nous assure, dans cette
errance que la distance épuise, que nous saurons
passer dans le réel du monde, où seule notre liberté
réside, égarée dans le labyrinthe de nos éternelles
questions, une contrée de nuit où le chemin se
perd
c’est dans ce nœud d’incertitudes qu’il fau
drait retrouver le fil qui saurait nous guider, un peu
plus justement, vers le chant fugace mais éclairant
d’un oiseau de passage et, sous le feuillage du cœur,
vers l’immuable vérité des arbres à l’affût
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qu’espérons-nous atteindre en suivant feuilles
et nuages qui scintillent à contre-jour ?
il nous faut avancer pourtant, sans nous re
tourner, sachant bien que si loin que l’on souhaite
aller, rien n’abrègera la mesure de cette absence qui
nous sépare de nous-mêmes
il nous faut nous mêler au lent convoi des
brumes, et franchissant la crête à la suite du vent
qui les a dispersées, contempler l’horizon immua
blement hors d’atteinte, amèrement se dire que
nous n’avons su que demeurer sur place, comme si
tout semblait perdu d’avance– contraints aussi d’admettre que le temps,
comme l’infini de l’espace qui fuit par-delà les
sommets, nous assignent à résidence à l’endroit et
l’instant où nous sommes, nous tenant toujours à
distance de ce qui nous habite et voudrions tant
reconnaître
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nous usons de ces termes, « le monde », sans
trop savoir ce que contient ce peu de choses qui
semblent remonter d’une histoire oubliée
notre ignorance le dispute à notre insolente
présence, et le hoquet qui vient trahir notre intran
quillité nous égare, au point de nous faire oublier
que mourir chaque instant à soi-même n’est pas
plus que passer l’étape du soir pour reprendre en
suite sa route entre pins et bruyères– quand saurons-nous saisir, au-delà de nos
yeux, au revers de nos mots, à portée de langage,
la parole qui sait l’ordre profond des choses, dans
l’herbe qui fleurit, la forme des nuages et dans le
silence des pierres ?
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marcher vers l’inconnu équivaut à marcher à
l’intérieur de soi, traverser nuit et jour, parmi ses
paysages, emportant dans ses mains des traces de
soleil, et s’arrêtant, d’un coup, dans les ombres d’un
crépuscule où s’enfuit comme une aile effrayée par
le mince rideau du silence brusquement soulevé
c’est aller plus loin que ses pas, pour aller au
devant de mystères dont la vie a besoin mais qui ne
nous parviennent qu’en de chiches clartés, à peine
une lucarne, la proximité d’un murmure, de quoi
tenir à bout de bras cette embrasure étroite de lu
mière où s’ébauche un bruit de parole que meurtrit
l’imminence du sens :
retrouver seulement quelques mots de la
phrase initiale dont nous avons perdu l’écoute et
ne nous toucherons jamais le bout
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ainsi que font les yeux, l’arbre cherche le ciel,
une espérance verticale qui, obscurément, s’élève
vers l’inexprimable, comme pour atteindre un ins
tant qui ne veut pas mourir, embrasser une lutte
radieuse allégée des scrupules de la pesanteur
mais les yeux restent indécis et le ciel incer
tain, et ce que la lumière a d’abord gagné en crédit,
trompant l’attente d’une vérité pressentie comme
insoutenable et la violence d’une beauté, fulgu
rante comme une parole d’orage, se dissipe bien
tôt dans le secret d’un bleu traversé d’une vague
musique de mer, née du silence des oiseaux et de la
rupture de ce silence
aussi le jour ne laisse dans les yeux qu’un reste
de regard, peut-être une lueur, quand l’arbre suit
assidûment le chemin qui le mène, depuis l’heure
première de son immobilité, dans la constance d’un
élan qui s’épuise sans amertume, jusqu’au moment
choisi pour se défaire de lui-même et dignement
pourrir en se livrant, fidèle à sa quiétude, exempte
des détresses de l’esprit, aux mains occultes de la
mort et à sa féconde besogne

Faire front

Préface au recueil Lignes de crépuscule de Marie-Christine Guidon (à paraître)

Faire front

         Ce recueil de Marie-Christine Guidon commence par ces mots, interrogation liminaire où perce l’inquiétude : Croisant les fils /De nos destinées / Les heures se déroulent / Inlassablement… / Quelle est la part du rêve / Et que sont les espoirs / Si la terre Stérile / N’ouvre plus ses entrailles. Et il s’achève sur ceux-là, qui ressemblent à un constat, réponse peut-être aux premiers : L’aurore / Même clémente / N’étouffe pas les cris / Posés sur le papier / Où les mots / Sont froissés… // Muette / Est la douleur. Entre ces deux poèmes, tous ces autres qui, l’un après l’autre, adoptant des accents doux-amers qui disent les incertitudes ou portés par un souffle plus apaisé, cherchent à témoigner du passage inexplicable de la vie, épreuves et surprises, questionnement et doutes, émerveillements et douleurs, bonheurs, rencontres, ombres et éclairs mêlés.

         Nous le savons bien, parler, écrire, peuvent paraître peu de choses, et c’est toujours très tôt, ou assez vite, que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native » disait Jean-Baptiste Pontalis. Mais se taire serait éteindre cette petite voix, venue d’on ne sait où, du plus loin de nous-mêmes, qui insiste et s’obstine, réclame de se faire entendre, voudrait mêler sa flûte frêle au chant du monde. Se taire serait faire mourir les choses, détacher tous les noms du monde, jusqu’à effacer le passage d’un oiseau dans le ciel, l’odeur du vent dans les feuillages, la couleur du ciel au couchant, celle d’un papillon qui se pose sur un brin d’herbe… et sur les mots. Se taire, ce serait ne pas prendre soin du trou creusé par le temps, l’oubli et la mort, leur lent et long travail, pour nous garder vivants, choses parmi les choses, juste parties prenantes de tout ce qui est… Alors parler, écrire, essayer de dire le monde et sentir que l’on y existe. Dire pour exister. Etre là, où la vie nous a assignés, y occuper sa place. Et du mieux que l’on puisse.

         Mais la poète écrit aussi : D’un éperon rocheux / J’ai jeté dans le vide / Un cri / Saillant / Là / Dans le néant / Où s’écrit / L’absurdité du monde // Fracassé / Il se heurte à l’indifférence / Et / Dans un ultime écho / N’est plus… / Qu’un long silence. Car Marie-Christine Guidon ne feint pas d’ignorer notre difficulté de vivre, et la fatigue que cela peut être, ses tourments, la cruauté du temps, la rudesse du monde, ces échardes vives au cœur de l’inguérissable blessure, ce sentiment aussi d’être étranger(e) à notre propre histoire. Vivre pourtant, c’est faire front, tâcher de redresser la nuque, porter son fardeau à dos d’homme. Et si les mots se heurtent à l’indifférence de l’univers et à l’absurdité du monde, s’y brisent et s’y perdent, ils tentent au moins de résister au découragement pour que le temps du monde se fasse moins pesant, le ciel plus large et le soleil plus clair. Aussi sa poésie est-elle comme un manteau de mots, un manteau de nuit troué de lucioles, traversé de quelques nocturnes et d’éclats de lumière qui traceraient la chance d’un autre jour : Un chant mêlé / De tristesse et de joie / Sur les franges brumeuses / D’un jour évanoui / C’est la note exacerbée / Qui fait de moi / L’être vibrant / La musique errant / Dans ma tête en friche // Mais je respire… Et elle dit encore : Le léger friselis / De l’onde lustrale / Me lave de mes craintes / Apprivoise mes peurs / Distille / Tous mes mots // En des flux / Invisibles / Les couleurs s’estompent / Les nuances se fondent / Harmonie singulière / Et je deviens cristal.

         Creusant son chemin de parole, entre difficulté d’être et ravissement d’exister, Marie-Christine Guidon écrit toujours au plus proche de ce qu’elle ressent. Cela tient de la traversée, ni paisible ni assurée, mais de l’expérience et, comme telle, risquée, car il ne s’agit pas seulement d’habiller de mots un vécu, il s’agit bien plus de le mettre à la question, de le faire parler ou d’en témoigner, et chacun de ses poèmes est comme une incursion dans l’incompréhensible qu’est le monde et dans son inarticulé. Une tentative de le lire et le dire, d’aérer le présent et d’alléger l’instant, de se tenir debout, quels que soient les coups bas de la vie qui jamais ne manquent. Aussi peut-elle écrire que L’Homme chemine / Aveuglément / Dans le tremblé de la nuit, mais aussi que Quelques rais / De lumière / S’insinuent / Au creux des mots / Survivant du mutisme. Comme elle peut écrire encore, veillant aux bords de ses incertitudes : Les yeux fixés / sur l’horizon / Attendre / L’heure bleue / Sans craindre l’ultime solitude.

         C’est sur le fil du présent que se tient Marie-Christine Guidon, comme sur un chemin de ronde. Elle avance, pas après pas, de vers en vers, de mot en mot, et, se demande-t-elle, Combien de saisons / Faudra-t-il / Pour devenir / Funambule aguerri ? Elle avance, elle-même funambulant sur un vacillement, un presque rien qui va hésitant toujours sur une fine lame de présence, entre hier et demain, l’ici du maintenant et l’inconnu du pas-encore, Dans un horizon barbelé / Par de sombres pensées. Mais guettant toujours dans son immanence la vibration du monde, ce qui s’annonce, vient, et n’a jamais de forme, comme une clarté d’aube. Ce « pur venir » comme l’a écrit le poète Jacques Ancet, qui ne se donne que dans la soudaineté de l’instant, qui nous permet aussi de Découvrir / Le chemin du rêve / Dans le sommeil des arbres.

         C’est cela que le poème doit susciter, s’efforcer de garder mais sans surtout le retenir, cet interstice offert dans la parole, par où glisser un « oui » au monde est toujours possible. Un espace ouvert par les mots, à travers eux, quelque chose comme une soudaine embrasure ou une étroite meurtrière par où nous vient la beauté du moment, et par où le monde devient, pour un instant, lisible et saisissable. Marie-Christine Guidon peut écrire alors : Caresser l’écorce / Et / Sur la pulpe / De mes doigts / Sentir sa rugosité / Sa force vive / De celle /Qui pénètre tous mes sens / Apprivoise la glu des peurs / Apaise / Me ramène à l’Essentiel…// Émotion tactile / Profonde vibration / D’une peau contre une autre.

         Mais un autre espace est celui de la démarche poétique de l’auteure, Celui, écrit-elle encore, Où j’entame ma marche nouvelle / Celui / Où la distance / Compte si peu / Celui / Qui conduit / Irrémédiablement / Au bout de mes certitudes. Et au bout de ces certitudes, au-delà des mots du poème, quand ils sauront rejoindre le silence et échapper à leur « infirmité native », comme nous l’écrivions plus haut, peut-être que pour la poète, pour elle seule, en ses confins, s’ouvrira quelque chose comme un puits noir où se révèlera, comme une fulgurance, l’identité obscure du monde, un éclat où soudain toutes les lumières se réunissent, et toutes les poussières. Doutes et peurs provisoirement abolies. Interminable errance sur ces chemins de solitude. Exil sans fin. Sans carte ni boussole. Et en vérité sans réelle destination… Telle est la quête du poète. Mais écrire pourtant, et ne pas se taire. Pour ne pas faire mourir les choses. Pour ne pas mourir à soi-même.

         Michel Diaz (sept. 2025)