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A propos de « Fêlure » – Michel Passelergue

A propos de Fêlure, par Michel Passelergue

Un grand merci pour l’envoi de ce livre si intimement personnel.

Vous évoquez des « confidences » dans votre dédicace et assurément ces textes écrits à la première personne ont tout l’apparence d’un questionnement sur un mal-être personnel. L’expression « mal-être » m’est venue spontanément sous la plume, sans doute en relation avec un titre de Pierre Dalle Nogare, poète auquel j’ai consacré jadis une longue étude, parue dans « Le réel, j’imagine », recueil d’essais qui m’avait coûté des années de travail avant d’être refusé par environ 50 éditeurs (oui !), puis publié , presque malgré moi, à L’Harmattan, « usine à livres » peu recommandable.

« Confidences » donc qui se développent à la manière d’un journal intime – journal significativement hivernal. Confidences égrenées au fil du temps mais ne dévoilant qu’in extremis la nature de cette fêlure existentielle, qui se devine en filigrane en chacune des pages. De celles-ci la « blancheur somnolente » ne cesse d’ajouter doutes et découragement à l’interrogation douloureuse sur le sens qu’il y a à vivre parmi les mots, autant qu’à espérer un repos dans le silence. Votre écriture, superbement maîtrisée, d’où émane une si grande et fine sensibilité, fait de ce livre un objet précieux éclairé tout de même en profondeur de cette lumière innommable et insaisissable dont brûlent les fragments de glace qui fondent au soleil. Oui, ce texte de mal-être, dans le froid de l’hiver installé brille d’une lente brûlure dont nous ressentons, nous aussi, intimement les effets.  

La qualité de l’édition de Fêlure par Musimot (une appellation qui ne peut que me séduire) confirme le caractère là encore « confidentiel » (mais dans un autre sens) de votre poésie, bien à part dans le paysage encombré et confus de la poésie d’aujourd’hui. (Je serais volontiers favorable à l’élitisme pour tous, mais qui pourrait nous faire approcher cette chimère ?)

Avec mon amitié.

Michel Passelergue

A propos de « Né de la déchirure »

Le bleu où respirait l’arbre avant qu’il ne fût abattu devient l’inépuisable domaine poétique de « Né de la déchirure ». Or cette déchirure répercutée comme un thème sans fin renaissant des cyanotypes de Laurent Dubois, se laisse oublier dans l’omniprésence du bleu, ou plutôt cède la place à un nouvel univers comme l’on passe une fracture dans le temps.

Le pacte s’approfondit avec un au-delà de la vie, nous ouvrant à ce qui nous sauve pour toujours de la terre funèbre et de son éternité de poussière. L’univers bleu qui le constitue s’origine en une contrée indéfinissable et insondable : Le monde est à son premier jour, dans la transparence hésitante de toute chose. Ce bleu évoque un surgissement d’amour, enveloppant et protecteur. Le contraste est extrême entre le supplice de l’arbre et cette sérénité dans laquelle le poète Michel Diaz installe sa quête. On passe sous le ciel comme on passe sous une porte, on entre dans le bleu. Quelle est la source de ce bleu ? Il faut s’initier à cette substance nouvelle. Elle ne semble liée ni à la mémoire ni à un sentiment de douleur. On voit se développer une ode à sa fécondité, cette faim qui du bleu s’ensemence. On assiste à l’émergence d’une âme du monde, à moins qu’il ne s’agisse d’un absolu transcendant. Devant cet afflux de l’éternel, l’instant devient énigme, on est devant sa mort comme devant un lange neuf dans lequel on va s’engloutir avec tout l’univers, délicieusement. Dès lors, la parole se grave sur l’insaisissable. L’arbre reste à jamais le héros sacrifié dont la dépouille sublimée par le verbe permet la légende. Mais nulle trace de violence, rien que l’apaisement d’une respiration où ne palpite plus que l’invisible, comme si l’arbre refondé dans le bleu n’avait été qu’un signe, cause occasionnelle d’une révélation ou clé de l’infini : le bleu veille au foyer où le temps s’alimente, un temps auquel ici d’ailleurs nous ne devons plus aucun compte.

Il est assez remarquable que les mots du poète Michel Diaz fassent si bien écho dans ce livre à ce qu’écrivait Gaston Bachelard dans L’Air et les rêves à propos du ciel bleu : « … c’est en parcourant une échelle de dématérialisation du bleu céleste que nous pourrons voir en action la rêverie aérienne. Nous comprendrons alors ce qu’est la fusion de l’être rêvant dans un univers aussi peu différencié que possible, dans un univers bleu et doux, infini et sans forme, au minimum de sa substance. » Dans le duel entre le bleu du ciel et les objets qui s’y profilent, c’est souvent par la blessure, ici la déchirure, que font les choses sur le bleu immaculé que nous sentirons en notre être un étrange désir de l’intégralité du ciel bleu. Aussi le poète s’avance-t-il, tel un funambule sur fond de ciel, dans l’équilibre de ses bras tendus. Sondant, du bout d’un cœur qui jamais ne faiblit ni vacille, la mince corde du désir sur laquelle il engage son être tout entier. Une fois l’arbre soustrait à ses mutilations, se propose à nous, dans ce livre, un pur sentiment de vol onirique, une évaporation de la conscience lourde (nous reprenons ces mots à G. Bachelard), une évaporation délestée des impressions de richesse que ressent un cœur terrestre, un « cœur innombrable » lorsqu’il s’émerveille de la prodigalité des formes et des divers visages de la rêverie et de l’imagination dynamique, puisque le bleu est comme une maison légère dans les airs, édifice mouvant bâti sur un abîme, un labyrinthe de nuages à chaque détour plus ouvert. Extrême solitude où la matière se dissout, se perd, mais pour se mêler dans l’éther à toutes les vibrations de l’univers.

A propos des images de Pierre Fuentes – Métamorphoses

Métamorphoses

Pierre Fuentes

         Ces images que nous propose Pierre Fuentes s’inscrivent dans la même démarche que le photographe conduit depuis déjà longtemps. Démarche de réflexion, de l’artiste d’abord par rapport aux objets du réel, de réflexion aussi sur cet incessant travail du regard auquel est confronté celui à qui les images sont données à voir.

         La présentation de l’ouvrage de Bernard Noël, Journal du regard (éditions P.O.L., 1988), disait en résumé : « Entre la réalité et nos yeux, toujours du vocabulaire s’interpose : nous croyons voir mais ne faisons que lire. D’ailleurs, le regard en lui-même n’est pas cet instrument d’information et de constat qu’il nous semble : il n’est pas qu’un aller et retour, c’est un espace, un espace sensible qui s’emplit du sentiment du toucher visuel ». Dans les pages du même ouvrage, B. Noël écrivait : Les choses sont-elles sous les mots ? Qu’y feraient-elles ? Inutile de les chercher sous leur image : elles n’y sont pas non plus. Mais alors où est la réalité ? / Et qu’est-ce qu’un lieu ? / Qu’est-ce qu’un regard ?

         Si nous cherchons, dans l’essentiel des images de Pierre Fuentes, le fil conducteur qui donne sens à sa démarche, nous y voyons la volonté d’interroger toujours l’objet de la réalité, y devinons ce sentiment que l’artiste nous offre à partager : les choses ne sont pas sous leur image, pas plus que sous les mots, mais dans cet espace psychique où il nous faut traquer les traces de ce cheminement qui toujours introduit l’artiste, en premier lieu, le regardeur d’une œuvre, en second lieu, à une expérience intérieure.

         Regardant les œuvres de Pierre Fuentes, nous sommes constamment interrogés, plus encore dans les dernières, par cette question toujours relancée : que voit-on quand on voit ? Qu’est-ce que le regard ? Qu’est-ce que le visible ? Et, en effet, qu’est-il en vérité ? Il serait tentant de répondre, sans craindre de trop se tromper, que la réalité n’a jamais été envisagée comme un rideau : elle est devenue ce voile depuis que l’on situe sa nature véritable du côté des cellules et des atomes. Conséquence, alors que l’ancienne réalité crevait les yeux, la nouvelle leur échappe. Du coup, l’invisible est partout, tantôt comme une menace, tantôt comme une promesse. La réalité serait donc alors ce que les yeux regardent mais ne peuvent que lire, balbutiant à la déchiffrer, soumis toujours à cette hésitation et au tremblement de son sens au verso de la vue.

         Cette réflexion qui s’attache à la question du regard concerne ainsi au premier chef celle de l’image, de la vision, de la peinture, de la photo, de l’écriture, du geste et de la pensée, par conséquent de la réalité de ce que les yeux voient. Elle s’interroge et, dans le même mouvement, nous interroge sur les rapports qu’entretient notre regard avec le monde, évoquant celui-ci comme cet espace médian entre nous et ce monde, comme on pourrait le dire de la peau.

         Par sa manière qu’a Pierre Fuentes de déplacer les objets du réel au-delà de notre lecture immédiate, de les situer tout autant dans le champ des incertitudes, d’en interdire la saisie définitive en leur donnant statut de présences évanescentes, de nous montrer ce qui est là mais se situe dans un instable ailleurs, de troubler notre perception de la réalité des choses, qui introduit par là un doute sur notre perception du monde et même sur sa matérialité, nous les donnant à voir comme les images d’un songe, fluides, fuyantes, défiant la pression et la pesanteur, y introduisant mouvement et circularité, jeux de formes mobiles que nie leur immobilité, par sa manière aussi de montrer que la fonction de la nature, et partant celle de l’artiste, est de combler ce vide ouvert sur l’abîme du néant, à cause de tout cela on serait tenté de penser qu’il y a là quelque chose de l’héritage, non seulement de l’esthétique mais de l’esprit baroque. On pourrait légitimement le penser, et on ne s’y tromperait pas absolument. N’était que la démarche de l’artiste y adopte une voie singulière et plus personnelle, y explorant continument l’esprit de la métamorphose.

         Si l’on se réfère à la définition de ce terme dans le domaine de l’art, on y lit que le processus de la métamorphose est cette « modification, dans le regard subjectif, du caractère d’un objet perçu par la vue, qui permet de le faire passer d’un statut à un autre, lui faisant perdre les caractéristiques de sa nature originelle, l’introduisant par là dans le champ de l’imaginaire : l’une des fonctions de l’activité artistique est de transformer en objet onirique un objet du réel ».

         C’est ainsi que Pierre Fuentes se détache de l’objet du réel pour nous en proposer une lecture qui n’entre en rien dans le répertoire des signes et des éléments de l’identifiable, mais dans un univers de formes en perpétuelle transformation. Que confronté à ses images, notre regard est invité à ne pas se décourager, mais à interroger leur surface, les taches, les éclats blancs, les différences de degrés des noirs, des blancs, des gris, à prendre du recul pour revoir ce qu’il a vu d’abord et repasser les raisons qui l’incitent à l’attente. Le regard, paroi de l’extérieur et de l’intérieur, et l’image qu’il voit comme signe et corps à la fois ; l’image qui, pour se comprendre, appelle un voir et un savoir, et le regard qui voit l’évidence et qui lit ce qu’il voit. Je citerai encore Bernard Noël qui écrivait plus loin, dans l’ouvrage cité plus haut : « Chacun pense qu’il voit la même chose que son voisin. Le doute vient quand on exprime sa vision en mettant des mots dessus et que ledit voisin emploie des mots différents ». Et il ajoute, un peu plus loin : « Chacun sait que le monde commence quand on le regarde mais qui assiste alors à une naissance ? »

         Ainsi, regarder en regardant mieux serait donc assister inlassablement à la scène de ses origines ? Pour répondre à cette question, il nous suffit de constater, regardant ces images, comme beaucoup de celles des séries qui les ont précédées, que la démarche artistique de Pierre Fuentes revisite constamment cette scène qui est celle de la naissance d’un langage de nature enraciné dans le corps, et que cette persévérante attention à la question de la « voyance » s’occupe chez lui de l’espace où elle s’origine, c’est-à-dire le corps et l’œil. Ses photos semblent nous dire, à nous qui les interrogeons : « Quand les yeux ne savent pas ce qu’ils voient, ils commencent à regarder. Dès lors, leur attention s’excite ou, brusquement, se décourage. La vision est ainsi liée à une obstination : c’est elle qui donne conscience de l’ampleur du visible et qu’il tremble, là-bas, comme un horizon incertain ».

         Ces images, il faut nous y résoudre, ne s’offrent à aucune saisie de leur sens (sinon celui de l’immédiateté d’une lecture balbutiante qui cherche des repères), mais échappant toujours à ce que nous propose ordinairement notre vocabulaire visuel, elles ne peuvent que déranger le confort notre perception usuelle du monde et ce qu’en réclame toujours notre appétit de rationalité. Comme il faut nous résoudre encore à admettre que puisque le regard découvre que sa position, toujours devant, crée constamment de la façade, celle-ci, forcément, cache un arrière.

         Les images de Pierre Fuentes nous mettent face à cette seule question qui vaille pour ce qui les concerne : faut-il qu’une chose ait une identité bien définie ou que, tout au contraire, elle défie les identités sous lesquelles on voudrait la réduire à n’être que ce qu’elle semble être ?

         En vérité, le plaisir esthétique qu’elles nous procurent ou non devrait déjà suffire à nous éviter de nous la poser de manière trop insistante pour ne pas en fausser ce que leur réception ajoute à ce qui contribue à nous grandir un peu plus au-dessus de nous-mêmes, à nous procurer ce « supplément d’âme » que nous attendons de tout art. Car il émane d’elles un tel équilibre que nous voilà, les regardant, réconciliés. Mais avec qui, sinon avec nous-mêmes, et avec l’incompréhensible du monde. Et tant pis si nous ne voyons que ce que nous voyons, et si notre tête est jalouse de notre plaisir indépendant.

Michel Diaz, 01/07/2020


A l’aube de la voix – Léon Bralda

« A L’AUBE DE LA VOIX », poèmes de Léon Bralda, gravures de Lionel Balard, éditions Donner à voir, Collection / Séries Petits Carrés (2020)


Lecture de Michel Diaz

« A l’aube de la voix », nous dit la quatrième de couverture, est un texte
qui répond à « l’impérieuse nécessité pour ce poète (que) de toujours revenir par
le travail d’écriture à la maison natale, en ces abords de la jeunesse qui ont
irrémédiablement façonné sa perception du monde ».


Ce livre, dédié à un vieil ami de l’auteur, aux parents du premier,
évocation de leur maison et de jours d’insouciance, est bien une tentative de
retour amont sur les terres d’enfance, ainsi que son annonce le souligne aussi :
« Au plus loin de ma vie, dans le vacarme incessant où se déchirent les matins
jeunes, il fut un lieu clos, un jardin où le ciel reposait dans la douceur de vivre et
le bonheur d’une famille ».


La présentation de l’auteur, à la fin de cet ouvrage accompagné de neuf
gravures, nous rappelle que le poète Léon Bralda et le plasticien Lionel Balard
ne sont qu’une seule et même personne.
Si le plasticien illustre les textes du poète et s’en fait l’écho dans de sobres
et belles images que le seul recours au noir et blanc contribue efficacement à
« dramatiser », le poète laisse deviner le plasticien qu’il est en même temps. En
ce sens, la publication de ce livre par les éditions Donner à voir nous semble on
ne peut plus pertinente ! En effet, et davantage, nous semble-t-il, que dans ses
autres textes, le côté « visuel » de cette écriture semble s’y inviter avec plus de
prégnance encore. C’est aussi bien, en éclairs de réminiscence, la silhouette de
« la mère aimante et sombre derrière les volets », que « le long trottoir
d’asphalte et de poussière », « le chat maigre endeuillé par la nuit pourpre »,
« l’éclat fulgurant du jour sur le corps des fenêtres », ou encore « la porte
endeuillée où rouillent quelques clous ». Mais c’est aussi le ciel « lourd d’un
orage grêleux », « un jour de pluie posé sur les carreaux de la fenêtre », « ces
fronts de vigne dans leur parfaite géométrie »… Images de la langue poétique
dont la référence explicite à l’environnement ou à ce qu’en fait la mémoire,
suscitent aussitôt les images d’un monde dont s’empare l’esprit du lecteur et qui
parlent à l’œil de son imaginaire, lui laissant tout loisir de les faire siennes.
Cette « perception du monde » évoquée plus haut est ici d’ordre
« expérimental », celle que façonnent les sens d’un enfant qui découvre et
s’imprègne du monde, s’y avance pour s’y inscrire ou, plus exactement, s’y
aventure, déjà lourd des questions qu’il ne cessera plus de se poser face à cette
ouverture d’inconnu qu’est l’énigme de l’existence.


L’expérience sensorielle du monde, c’est ce qui emplit le champ du
vacant, y plante ses repères, y sème ses possibles, en nourrira sa nostalgie. C’est,
en premier lieu, bien sûr, le regard et ce qui s’y est déposé, « la déraison d’un
ciel de mai, quand saignent les lilas », « le blé révélé par un soleil latent » et
« court au terme des moissons », « l’herbe qui jaillit comme le sein de lait offert
à la terre natale », « les thuyas de l’allée, au pied d’un mur d’enceinte », la pluie
« sur les rosiers, les iris et les statues de ciment qui peuplaient le jardin », c’est
« la beauté d’une lueur pendue loin derrière les bâtisses ». Ce qui s’invité à cette
faim de monde, ce sont aussi les bruits, partition en fond de mémoire, le
murmure des fontaines qui « prendront dans l’herbe et jusque sur les vitres », les
mêmes thuyas qui « se font encore entendre », qui « chuchotent parfois sous le
débord du vent », les volets et les portes qu’on ouvre, le ciel « avec ses
grondements et ses râles de bête ». Partition où s’accrochent encore des éclats de
voix humaines, ce si lointain « à tout à l’heure, mon garçon », « ces mots, depuis
toujours, pour prendre l’heure dans le matin, sur le chemin des écoliers », ceux
des leçons jadis apprises et qui ânonnent, dans le souvenir, « les siècles de
l’Histoire que gouvernent les cartes, les lois aux temps écrits qui accordaient le
verbe », ces voix qui, plus tard, « viendront broder aux pas de la marmaille le
moindre souffle d’air », les cris accompagnant « les jeux qui auront germé dans
l’heure vagabonde de la récréation », le cri d’appel au « chien échappé de
l’enclos depuis la veille ». Images visuelles et sonores, olfactives encore,
puisque ces « terres avaient l’odeur des romarins, des menthes et des tilleuls »,
qu’au creux de la cave régnait « l’odeur du jour mourant de trop de solitude »,
que flottait parfois cette odeur sur les « terrains vagues dans lesquels ont brûlé, à
chaque canicule, les ronces et les chardons ». Mais aussi odeurs de la mort dont
on fait, à cet âge, la première expérience, celle de la bête « crevée depuis
longtemps déjà », des eaux qu’elle a souillées, qu’on enfouit au fond d’une fosse
tandis que « des enfants s’étaient assis sur le bord du talus et jetaient leur visage
dans l’ordinaire des immeubles ». Expérience parmi les plus décisives puisque
« le jardinier venait de retourner un peu de terre et nous savions quelle énigme
se formait à l’endroit du labeur ».
Expérience que forgent les jeux l’enfance : jeux de l’apprentissage de la
vie, en même temps que jeux de guerres et de mort, les uns étroitement mêlés
aux autres puisque, comme l’écrit l’auteur, « Nous mimions l’agonie et l’horreur
des batailles, et nos mots étaient ceux des gorges incendiées ». Puisque, ajoute-til, « Nous mourions aux confins de nos joies (…) Nos guerres avaient le poids
du jour et l’heure de nos cris », et que « dans les jeux de l’enfance, nous jetions
les désastres d’autrefois ».


Mais Léon Bralda est l’un de ces poètes auxquels la lumière n’est pas
spontanément et naturellement accordée. Il serait plutôt de ceux-là qui
travaillent à la gagner, s’efforçant d’habiter poétiquement le monde comme nous
le conseillait Hölderlin, et qui peuvent revendiquer ce qu’ils en ont conquis sur
le sombre et la terre des jours. Il est de ceux sur qui le ciel de l’existence fait
peser son poids de pénombre, ceux pour qui leur ciel de poète est quelquefois
lourd à porter (je cite inexactement de mémoire ces mots de lui écrits ailleurs).
Parce que « le ciel est lourd de n’être au fond qu’un jeu pour l’enfance
profonde ».
Pour Léon Bralda, les territoires de l’enfance ne sont pas exclusivement
ceux des « verts paradis » baudelairiens. Pour ce qui le concerne et qui remonte
en ses écrits, de façon récurrente, « il y avait l’enfant et toutes les ténèbres qui
mordaient l’œil sous le trop-plein de la jeunesse ». Et si, pour cet enfant qui
inventait l’enfance, le monde s’ouvrait sur son secret, il y avait aussi pourtant
« les sauts allant à la lumière et le soleil éteint derrière chaque allée ». Car
lumière et ombre vont de pair dans l’apprentissage du monde, comme elles vont
de pair, et s’épaulant, sur les chemins rugueux des hommes. Parce que, écrit le
poète, « on n’a pas dix ans quand les cris mordent aux portes closes, que
jaillissent les branches hideuses du regard ». Car aussi l’enfance « laisse l’enfant
venir dans le silence pour des rires épars et des bruits sourds de chairs que
mange la colère ». Premiers bonheurs glanés dans l’innocence des rires et des
jeux, alors que déjà la nuit rôde, que se font mordantes les peurs, que s’ouvre au
fond de l’insouciance cette « chambre effrayée par le bruit de la nuit. Une mort
qui tissait du sang au ventre noir, qui se faisait pressante et avide de tout ».
Puisque encore l’enfant a peur, « dans le mystère de l’enfance » et que, du
monde qui le cerne, comme de celui qui l’attend, il observe déjà et pressent ce
qu’il contient de violence irréductible et d’irrémédiable incompréhensible.
Saison d’enfance, « impudique saison soumise à la question, vieille âme
enchevêtrée dans l’hystérie du monde », saison d’une innocence provisoire où
l’on entend déjà « battre le pouls de tous les morts ». Saison où l’être en devenir,
prêtant l’oreille, serait capable d’entendre aussi, et sans chercher à les
comprendre, dans le bruissement du vent dans les arbres et les murmures des
statues, tous les secrets de la terre, sans encore savoir que « c’est de là que les
rêves surviennent… » Et avec eux, une fois pris par les soucis des jours et dans
les tenailles du temps, « des lendemains d’étoiles et des restes d’orties […] De là
qu’advient le doute, ou la parole pour le dire ».
Car à l’enfant succède le poète, qui n’a que sa parole pour tisonner parmi
les mots, en ressusciter quelque braise, essayer de sauver ce qu’ils ont oublié et
ne savent plus dire. Se souvenir, c’est prendre aussi le risque d’écorcher ses pas
sur les pierres vives du temps, de blesser sa mémoire aux ronces de la nostalgie,
en tout cas de se confronter à la perte de tout et de tous, d’endosser la tristesse.
Tourner son regard en arrière, mais avancer pourtant (que faire d’autre ?), ce
poids d’ombre sur les épaules, dans l’ornière des heures. « Mon pas est lent »,
écrit Léon Bralda, au début de son livre, « Et je suis de ceux-là qui passent
comme tant d’autres, par habitude ! Qui sarclent le rêve au fond de la ravine
(…). Ils sont passés comme je passe : le corps lourd et douloureusement fermé
sur ce peu de bonheur qui l’habite ».


Lumière et ombre, avons-nous dit, se partagent ces pages, sans que la
seconde pourtant prenne décisivement le pas sur l’autre. « Je buvais l’instant
doux de la vie douce », lit-on. « J’allais le cœur halant jusqu’à la paix des
âmes. » Mais l’ombre aussi, parfois, est accueillante et douce. Pour preuve, ces
lignes qui évoquent, dans une lumière de clair-obscur qui pourrait nous faire
penser à quelque peinture de Georges de la Tour, un intérieur paisible et amical :
« Il y avait l’enfant et le soir survenu, l’ombre d’un cerisier cassant la nuit
derrière la baie vitrée et le téléviseur qui racontait le monde ». Scène complétée
par cette autre : « Sur le couvre-lit rouge : un chat dormant de son sommeil de
chat et d’autres nuits à faire au-delà de la nuit. Un miroir ciselé d’ombres
imparfaites, quelques éclats chauds des phares de voitures jetés depuis la route à
travers la fenêtre ». Scène qu’évoque ce poète qui est aussi bien plasticien, sans
effets dramatiques ni théâtraux, scène de la vie quotidienne qu’en peinture on
appelle scène de genre. Qui n’est, en l’occurrence, ici, qu’une scène de bonheur
simple, mais de celles dont les racines s’enfoncent au tréfonds de l’âme, de
celles que l’oubli ne saurait prendre à la mémoire et que le corps « tient d’un
amour infaillible, à l’étroit de l’humain ».


Que faire d’autre qu’avancer, espérer qu’une aube se lève à l’horizon du
jour ? Et espérer, comme l’enfant, se rassurant contre la peur du noir, que le jour
revienne. « Et le jour reviendrait. » Parole de poète aussi, qui quête sa lumière :
« Le soir, c’est sûr ! Il se fera d’argile à l’aube de la voix… Et le jour reviendra,
c’est sûr ! Et le jour reviendra ». Comment d’ailleurs ne pas revendiquer cette
espérance dans (et contre) le désespoir du monde ? Que peut promettre d’autre
un homme debout, et en marche, qui n’avance qu’en faisant corps avec la
poésie ? Parole de poète encore : c’est ainsi que Léon Bralda donne à ses mots la
force douce et vigoureuse des images afin qu’ouverts à ce qu’il attend d’eux, ils
libèrent cela qui en eux-mêmes cherchent à aller plus loin que leur toujours trop
étroite détermination, et qu’allégés du poids des vaines nostalgies, ils remontent
vers un de ces clairs-de-terre dont la poésie nous éclaire.

Michel Diaz, pour Terres de femmes, mai 2020