Archives de l’auteur : Michel Diaz

Gérard Cartier – 6 poèmes inédits

6 poèmes inédits de Gérard Cartier extraits de « Le voyage intérieur », recueil en cours d’écriture

Pour Michel Diaz

Extraits

Le lac (Le Bourget-du-Lac)

Si j’avais une nuit au bord de ces eaux

rencontré l’amour        que l’oubli m’emporte

mon nom et mes vers à jamais        si plus tard

mes années dissipées à courir la carrière

revenu entre ces monts abrupts        d’où tombe

           mystérieuse au soir une oraison

dont l’air ne frémit pas        mais qui trouble

en nous la créature        je ne savais

revivant dans l’instant nos rapides délices

nier le temps qui tout emporte        et la louer

en langue incréée        non Elvire ou Laure

          aux petits tuyaux de l’orgue        mais

un nom vivant        en sourdine sous les mots

où l’on s’aime toujours        revenue s’asseoir

sur cette pierre        au loin les feux d’Aix

en essaim        et la longue échine sur l’eau

des monts de l’Épine        et si tout à coup

           surgit la lune rousse        inaltérée

que courtise une étoile légère        comme

un moucheron au bord d’une tasse de lait

qu’on me dise ingrat et insensible        si

je ne m’y noie pas

(45°39’31,8″N – 5°51’32″E)

*   *   *

Le Rhône (Saint-Pierre-de-Bœuf)

Le fleuve barbu qui descend vers la mer

en roulant des muscles        à l’étroit

dans ses puissantes académies        sur la nuque

après la galiote de Madame de Grignan

           les lourds chalands de fioul

est-ce lui        une tablette de cire

miroitant au soleil        que rien ne ride

pas un signe en langue naturelle        l’œil

se plisse        la main reste en suspens

                                 leçon de modestie

tout échappe à sa forme et se métamorphose

rien qu’on puisse fixer        rien

           qui ne soit faux dans l’instant

autant au revers du Pilat cet éden

de calendrier des Postes        que le titan

tumultueux du peintre académique

(45°22’40,6″N – 4°45’4,3″E)

* * *

Le tablier d’Alice (Érôme)

Nuit d’hiver sur le fleuve immobile

           180 degrés de ciel        où flotte

au fond des Terres Froides        comme autrefois

                      le tablier d’Alice        un jardin

de millepertuis        Alice oubliée

           perdue sous le grésil        le front

sur le grand rouleau mobile où brûlent

dans la cendre les constellations

           seule dans un ciel ignoré

depuis qu’au seuil des temples on a levé les yeux

                      et tracé dans le chaos

des formes fabuleuses        que visite

le lièvre tour à tour sur son disque volant

           Alice la douce        la fausse mère

morte au jour passager        jetée non

aux mondes souterrains parmi les asphodèles

           la proie des monstres        mais là-haut

embrassant la nuit        et au cœur des nombres

           tous les soleils à naître

(45°6’55,2 « N – 4°48’51,1 « E)

* * *

La non-tombe (Valence)

Dévotion faite à saint Apollinaire        HIC

           JACET COR ILLmi        le visiteur

s’enfuit           ces lieux aux noms aventureux

maison des têtes porte sylvante        où

son génie las devait se retremper        n’étaient rien

           théâtre        enfin        coup de grâce

cet enclos qui n’est de nulle part        nord

ni sud ni méridien        cimetière saint-Lazare

le vrai centre est ici        non celui des nombres

qu’ont longtemps cherché à la boussole

et au théodolite abbés et géographes

mais celui des sens        l’œil du maelström

           où tout mouvement cesse        ici

dit la voix intérieure           où tout se perd

si je mourrais ici avant d’achever

ma palinodie        ne m’abandonnez pas

dans cette terre oublieuse        je voudrais

qu’on m’exilât plutôt aux Aléoutiennes

ou à Makassar des Célèbes        qu’ici

pour l’éternité        être lazariné

(44°56’17″N – 4°54’36″E)

* * *

La chasse (Serre-Nerpol)

Je chanterai les armes        cartouches coutelas

canardière à 2 coups        appeaux à caille        pièges

           à sanglier        gravées à l’eau-forte

dans le lourd catalogue de fabrique

                                                              et cet oncle

le premier        qui du bord du ravin        vers les fonds

           Varacieux        les Chambaran au loin

m’emmena dans l’aube blanche        herbes givrées

brouillard        par les champs et les eaux        chasse

aux émotions        l’éclair d’un lièvre d’une grive

           moins vifs que la poudre

                                               tout ce qui vole et court

et glisse sur la terre

                                         puis sur la longue table

plumés et retroussés        le secret merveilleux

éventé        pauvres machines d’os        qu’on reste

           fascination effroi        à dévisager

et plus rien        jetés dans le grand fait-tout

et carnasse pour les chiens        ainsi bientôt

dans le grand Catalogue        de nous

(45°14’25,2″N – 5°22’5,4″E)

* * *

Le désert (Grand Som)

Forêt de Chartreuse        tous les sortilèges

où erre un fantôme        à l’aveuglette

           bras tendus pied flottant

lisant le ciel par échappées        où dérive

entre les mâts ailés froissés par le vent

Leïka !        le tabernacle du premier spoutnik

terre ancienne où les pas        chemin

           de none        ne s’effacent pas

                      les siècles qui s’égouttent

l’âcre odeur des rhubarbes sauvages

et parfois        Jérusalem dans une trouée

sous les ruines du mont qui m’appelle

           morts sur morts entassés

draps rouis fragments d’os dents jaunies

où je ne tomberai pas        car me protège

           à jamais le passé

 (45°21’25,9″N – 5°44’30,1

La bonne vie – Jean-Pierre Otte

La bonne vie, Jean-Pierre Otte

Cactus inébranlable éditions (2021)

Lecture de Michel Diaz – Note de lecture à paraître dans le N° 81 de Diérèse.

         Ecrivain et peintre, Jean-Pierre Otte est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages ayant trait aux mythologies cosmogoniques du monde, aux rituels amoureux du monde animal et aux aventures de la vie aux bénéfices même de la présence au monde et du plaisir d’exister. Spécialiste des mythes de la création, Jean-Pierre Otte les a transcrits pendant une dizaine d’années dans Les Matins du monde. S’adonnant aussi à la botanique et à l’observation des insectes, il manifeste son allégresse de vivre dans ses Histoires du plaisir d’exister et la Petite tribu des femmes. Il a reçu le prix nature de la Fondation de France, décerné pour la rigueur scientifique et la qualité littéraire de ses travaux en botanique et en entomologie, ainsi que le prix Verdickt-Rijdams de l’Académie pour ses travaux en ethnographie.

         Ce préambule suffira pour que l’on accorde à ce dernier livre, La bonne vie, toute l’attention que l’on doit à un auteur dont on sait que la densité et la profondeur de la réflexion sont à même de nous éclairer utilement sur l’état maladif du monde et sur celui des hommes, tels qu’aujourd’hui nous sommes, c’est-à-dire en exil dans le monde et en exil dans nos propres existences, bannis, exclus du paradis, relégués dans les coulisses avec encore, absurdement, la nostalgie de l’Eden perdu. Car, nous dit encore Jean-Pierre Otte, nous ne sommes plus au monde mais dans des univers de substitution où, de surcroît, nous sommes substitués à nous-mêmes.

         Voilà donc, bienvenu, un très beau petit livre au propos on ne peut plus grave mais tout de même bien revigorant, véritable bouffée d’écriture, en ces temps de profonde inquiétude sur les dangers qui nous menacent, de grande incertitude sur le sort de l’homme, et de confinement morose sur fond de bien maligne pandémie.

La quatrième de couverture nous livre la manière dont cet ouvrage fut conçu : « L’hiver 2008, Jean-Pierre Otte avait recueilli chez lui un jeune Russe de 26 ans, originaire de Yalta en Crimée, du nom de Sergueï. Celui-ci se prit d’amitié pour les premiers livres de l’écrivain. Il les lisait, les relisait apparemment sans se lasser, presque au risque de l’addiction, en épinglant çà et là des phrases et des passages qu’il transcrivait dans un cahier auquel il attribua le titre de La bonne vie ». C’est ce cahier qui est publié aujourd’hui, avec, en couverture, une peinture à la cire de Jean-Pierre Otte. Cahier qui se présente comme un recueil de réflexions, de « pensées », comme l’on disait autrefois, et le plus souvent d’aphorismes.

André Gide écrivait, dans Les Nourritures terrestres : « Et quand tu m’auras lu, jette ce livre – et sors. Je voudrais qu’il t’eût donné le désir de sortir – sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. N’emporte pas mon livre avec toi. » C’est bien tout le contraire qu’il faudrait conseiller avec le livre de Jean-Pierre Otte, car c’est l’un de ces petits livres qu’il faudrait justement emmener avec soi, dans ses marches à travers la campagne, ou encore partout, tel un viatique pour notre voyage intérieur et notre chemin par le monde, comme on fait des Essais de Montaigne, et s’arrêter pour lire, au hasard de ses pages, assis sur un tronc d’arbre, sur le bord d’un talus ou le siège d’une salle d’attente.

         Faisons d’abord un sort au titre de ce livre. Qu’est-ce qu’une « vie bonne » ? Et jean-Pierre Otte de nous répondre : La bonne vie, c’est le présent merveilleux d’un homme qui en a fini avec l’espérance et toutes les nostalgies. Certes, mais que de chemin intérieur, tortueux et opaque, devons-nous, chacun de nous, encore parcourir pour espérer parvenir à un tel détachement ! Même si l’on sait, ou croit savoir, qu’il nous faudrait toujours, en cours de chemin, rester disponible aux invitations que la vie nous fait, puisque la vie ne devrait jamais cesser d’être une fiction imprévisible. Puisqu’il s’agirait tout autant encore de s’enraciner dans l’être que de se détacher, se dépayser, et d’aller au hasard. Et qu’au contraire de la solitude que l’on subit, cloisonnée, asséchante, en peau de chagrin, voilà celle, prodigieuse et profonde, que l’on choisit en optant en compagnonnage pour sa propre présence dans la jouissance même de la vie.

         Autrement dit, « la bonne vie » serait tout ce dont nous ne savons pas, hommes de notre époque, trouver la bonne voie (individuellement et collectivement) pour en jouir, tout ce aussi dont nous sommes présentement privés, et on ne sait plus trop pour quelle durée.

         Car Jean-Pierre Otte est lucide sur l’état du monde et sa (mauvaise) marche, boiteuse, qui semble nous conduire inéluctablement vers des désastres annoncés. Nous en connaissons les raisons initiales : une hiérarchie fort suspecte consacre l’homme au premier rang dans l’ordre des êtres vivants, au sommet même de toute création, ce qui est contraire à la vérité biologique (…) ; l’anthropocentrisme est une aberration de vanité. C’est pourquoi, observe-t-il encore, un esprit de panique empire tout et semble nous préparer au plus grand naufrage que l’humanité ait connu, à condition que personne n’en réchappe. Esprit de panique d’autant mieux entretenu que, quand l’heure est aux actualités, les images percolent dans l’espace intérieur, s’inoculent à la manière de venins ou de vaccins, et semblent nous prémunir, nous préparer à de plus grandes catastrophes qui pourraient subvenir.

         Images de l’état du monde, d’autant plus anxiogènes ou « immunisantes » contre ces catastrophes à venir, qu’elles envahissent nos têtes, pourrissent nos esprits, à l’heure où de faux sages et « experts » de tout poil auxquels les medias se soumettent (servilement) brouillent à leur aise la différence radicale entre croissance et civilisation, entre croissance, productivité des entreprises et qualité de l’existence. D’autant plus aberrantes aussi, ces images et « informations » que le fond de la caverne de Platon ne reçoit plus aujourd’hui qu’un remuement d’ombres choisies dans une tendance à tout négativiser. C’est le prêche du sombre et du sinistre. En le traversant, les actualités conforment et limitent le téléspectateur aux seules réalités dont elles relèvent : la politique, l’économie, la bourse, l’intervention militaire, la revendication sociale ou le résultat sportif. Car, écrit encore Jean-Pierre Otte, le monde est la proie des détenteurs de vérité, des dictateurs de conduite, de ceux qui tentent d’emprisonner les vérités permanentes de l’être dans un système de pensée qui n’a de cesse d’occulter notre vraie vocation sur cette terre.

         Et quelle est cette vocation ? Sinon celle d’acquérir, pour chacun d’entre nous, la certitude d’exister à titre d’exception, travailler à ne pas être n’importe qui dans un monde où les gens sont n’importe quoi, se convaincre aussi que nous sommes des arbres ambulants, des arbres baladeurs avec leurs racines rentrées, puisant à chaque printemps leur sève dans la nuit et l’abîme ?

         Ce constat de lucidité sur ce monde bien mal en point et sur l’esprit de l’homme en désastreuse discordance avec le milieu naturel, Jean-Pierre Otte se refuse pourtant à en faire la proie du pessimisme ambiant, de la résignation passive ou d’un désespoir somme toute assez confortable. Celui qui souffre du spectacle de la corruption, écrit-il, est un désespéré de la pire espèce, qui s’oppose à toute force, se pose en pourfendeur, s’interpose de tout côté. Le désespéré de ce monde ne serait alors, au contraire, que désespérément « contre-productif », puisque décédé depuis longtemps sans le savoir, contempteur d’un avenir qui ne serait pas la réplique fidèle du présent dont il tire ses privilèges, il s’efforce de ne pas distinguer les remous intempestifs qui bousculent son confort et échappent à son contrôle.

         Un monde sous nos yeux s’achève, n’en finit pas de s’achever, nous semble à l’agonie. Et alors ? Ce monde-là, qui continue d’imprégner nos esprits, nos mémoires, nos regards et nos gestes, cherchant à perdurer et à se poursuivre à travers nous, vaut-il qu’on le prolonge et cherche à le sauver tel que nous l’avons fait, dans la violence, la destruction systématique, au mépris de la vie humaine et de celle des autres espèces  ? Ne serait-il pas plutôt souhaitable d’en souhaiter la fin, la plus proche possible, et de tourner la page ? Car, enfin, comment un renouvellement pourrait-il s’opérer sans pourrissement préalable ? Plus profonde sera la décomposition, et plus grande sera la force de l’essor et de la nouveauté. La détérioration va laisser le champ libre à l’émergence de formes nouvelles. Et jean-Pierre Otte d’enfoncer le clou, comme si, en regard de la gravité des problèmes auxquels nous nous devons de faire face, en matière de dégradation on n’était jamais assez exigeant  : Au contraire de le déplorer, il faut se réjouir que le monde soit corrompu et qu’il se corrompe toujours davantage, que l’avilissement même, en sa sainte mission, se propage sur tous les plans et consacre l’avarie générale.

         « L’avarie générale » ne serait donc, sous la plume de Jean-Pierre Otte qu’un événement bénéfique au service d’un nouvel élan de l’humanité, et il nous invite à entretenir notre foi en l’évolution, et même en ses ratages, à sa fougue échevelée à créer sans cesse, même s’il nous semble qu’elle tarde à produire d’autres formes. Et si l’esprit humain lui-même tarde et hésite à se forger de nouvelles lois d’harmonie avec les règnes animal et végétal, comme avec les quatre éléments primitifs et le mouvement cosmique des mondes, tout, justement, n’est-il pas en train ? Les choses sont en plein chambardement. Le monde se modifiant nous modifie en retour, rattrapant tout retard.

         Espérance d’une ère nouvelle où le dépassement, écrit Jean-Pierre Otte, ne viendra que par l’aspiration, et la volonté de se libérer du connu, d’inaugurer d’autres voies, d’inventer et de vérifier d’autres merveilles de ce mystère ou de cette absence de mystère qui continue et continuera sans doute à jamais de décliner nos existences.

         A la lecture de ces lignes on pourrait éprouver le sentiment amer que cet auteur nous parle d’un monde disparu, d’un autre dont, peut-être, nous ne connaîtrons jamais l’avènement. Que peut-être, comme l’écrit Patrick Corneau, « l’ hédonisme léger, insouciant, confiant dans la puissance d’enchantement du monde de Jean-Pierre Otte, ne reviendra plus, ne relève plus que de l’élégie littéraire. »

         Nous reste à espérer (vœu pieux ?) que de pareils petits livres parviennent à planter leur germe dans le cœur universel de l’homme, car si personne n’est au monde comme l’affirmait Rimbaud, la gageure démesurée serait de retisser en profondeur nos liens avec le monde et toute la complexité de l’univers, de renaître à une autre vie en buveurs de vent, ivrognes de la fluidité, partisans inconditionnels du prodige ordinaire qui avive et revivifie le sang, aiguise les sens, délie et affine les pensées dans un luxe d’évidence, l’idée et le désir même d’une manière plus exaltante de se conjuguer au présent.

Michel Diaz, 25/04/2021

Les saisons en poésie – Marie-Claude San Juan

SARASWATI 16. LES SAISONS EN POÉSIE…

Peut être une représentation artistique de arbre et texte qui dit ’SARASWATI REVUE DE POÉSIE, D'ART ET DE RÉFLEXION LES SAISONS Au milieu de Phiver, j'apprenais enfin un été invincible, avait en moi AlbertCamus Camus NUMÉRO16 DECEMBRE2020’

« en ce crépuscule très bleu d’avril, entre toi et le temps, ces questions : est-ce l’instant qui passe et te traverse ou est-ce toi, poussé toujours au dos, le passant d’un instant immobile ? » Michel Diaz, Printemps 1

Estaciones : eterno horizonte, espejo inmenso que rechaza objetivosde futuro o los desdobla, los fosiliza, los aumentaSaisons : éternel horizon, miroir immense qui rejette les buts d’avenir ou les dédouble, les fossilise, les augmenteMiguel Àngel Real, Saisons (traduction du poème en français par l’auteur) Dire les incendies les frimas à venir les saisons déracinées Jean-Louis Bernard (Trois fragments de poèmes publiés dans la revue Saraswati 16, Les saisons).  Les saisons, rythme de nos vies, respiration visuelle de nos paysages, et thème séculaire de la littérature… Le mot déclenche images et émotions, mémoire de moments et de lieux. En couverture, sous une création d’Ève Eden (collage de troncs et de branches), une citation d’Albert Camus (de Retour à TipasaL’Été). Le hasard fait que c’est justement aussi un exergue d’un de mes poèmes, rencontre de lecture, phrase si forte qu’elle s’impose…  Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible.

Dans son éditorial Silvaine Arabo, l’éditrice, met l’accent sur le retour cyclique des saisons et renvoie aux notions du Yin et du Yang pour dire ce balancement entre deux polarités qui alternent, l’ombre et la lumière, et développer d’autres correspondances. 

Dans la revue, les poèmes des saisons constituent un ensemble en trois temps. Mais d’autres rubriques enrichissent le tout, pour près de deux cents pages.

L’art est très présent. Autres créations d’Ève Eden, mais aussi pages sur Lionel Balard (peintures, et entretien), Alain Tigoulet (photographies), et une rubrique sur des techniques japonaises, par Claire Berthouin. Ses créations, qui allient textile et végétal, sont très fines, subtiles, et l’on reconnaît l’esprit du Japon passé dans la main et les yeux d’une créatrice occidentale. 

La poésie n’est pas uniquement dans les textes sur les saisons. Présent, notamment, Federico Garcia Lorca, traduit par Annick Le Scoëzec. Suivent des notes de lecture (de Jean-Louis Bernard et Georges Cathalo) et les coups de coeur de Silvaine Arabo (qui m’a offert la joie de recenser Ombres géométriques frôlées par le vent). J’ai repéré des titres dans ces pages, dont deux que je vais mentionner ici.

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Sommaire, suite… 

Je vais d’abord parcourir – et citer – les poèmes des saisons, dans l’ordre. Pour certains auteurs j’évoquerai d’autres œuvres, lues ou à lire, dont un ouvrage découvert dans la revue. Puis je reviendrai en arrière, pour les autres rubriques (art, traductions, aphorismes).

Quelques mentions associées aux citations : deux livres de Michel Diaz, un recueil, Lignes de crête, et un ouvrage sur Ulysse – la note de lecture de Georges Cathalo recensant un ouvrage de Jean-Claude Tardif accompagnant des créations de Jean-Michel Marchetti – la revue de poésie créée par Colette Klein, Concerto pour marées et silence – deux recueils de Francis Gonnet – note sur l’entretien de Lionel Balard avec Silvaine Arabo, ce qu’il dit de sa peinture et du lien avec d’autres arts, dont la poésie, qu’il signe Léon Bralda – regard sur les photographies d’Alain Tigoulet et sur ce qu’écrit Laurent Bayart en marge d’elles – commentaires en marge des citations de Miguel Ángel Real et des traductions d’Annick Le Scoëzec – brève introduction des citations de Silvaine Arabo, aphorismes).

Liens : note qui suit, Lignes de crête, recueil de Michel Diaz  et page de l’édition Alcyone sur ce livre – Miguel Ángel Real, page de Recours au poème et page d’un site en espagnol – Annick Le Scoëzec, page sur une création théâtrale et entretien avec Silvaine Arabo – art, trois liens (Ève Eden, Alain Tigoulet, Lionel Balard). Et TAG (vers notes précédentes) : Saraswati

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Michel Diaz a écrit quatre amples suites en prose, deux sur la fin de l’hiver, deux sur le printemps. Suites est le terme qui m’est venu, car il y a quelque chose de musical dans ces pages fortement terriennes de marcheur.  Regard d’aube, horizon traversé par le passage fugace d’oiseaux, silence à peine habité par un de leurs chants. Après l’aube, le gris du crépuscule. Goût pour l’entre-deux, frontière entre le jour et la nuit, où le regard est plus intense, et, pour qui sait contempler, capable de créer un instant pour « un lambeau d’extase provisoire ».

Citations…

« ce que l’on écoute, c’est ce que nous révèle une urgence de l’âme dans l’instant mis à nu, et ce que l’on entend, c’est la nuit qui pose le pied sur son ombre invisible, une forme, couleur, présence, un fantôme échappé du fond de la pensée, comme on sait que de l’autre côté d’une porte le temps s’est arrêté, une porte qui bat sans fin dans les années, et derrière laquelle on sait qu’on nous écoute

et si nous restons là, un goût de sel au cœur, guettant son ineffable tremblement, c’est que nous requiert une flamme, une mince flamme opiniâtre et son espérance, pour vivre, de ce peu de lumière qui peut, jour après jour encore, augmenter la lueur intérieure de nos silences, en nourrir cette absurde tendresse et immense pitié pour ce qui se lève toujours d’eau bleue, cette promesse enguenillée accoudée aux fenêtres de l’aube »

Fin d’hiver II

. et…

« il t’arrive, souvent, de t’asseoir au bord du chemin et de crayonner sur ton calepin ce que tu crois avoir compris de l’enfance du vent, d’épeler la vieillesse des pierres, de pousser ce soupir qui hausse le plafond du rêve, d’épouser pli à pli la vie jusqu’à sentir les jours pendre à tes cils et sonner leurs grelots, y entendre des voix plaintives monter lentement, lentement »

Printemps 1

De Michel Diaz j’avais justement lu, et aimé, son recueil, Lignes de crête (Alcyone, 2019). Magnifique ouvrage, que j’avais déjà l’intention de recenser, je le fais donc, note suivante car l’espace manque ici…

Dans les coups de cœur de Silvaine Arabo, j’ai remarqué la recension d’un autre livre de Michel Diaz, sur le personnage d’Ulysse, Le verger abandonné. Très intéressée et intriguée. Un fil rejoint ma lecture d’Audisio (notes précédentes)…  (J’en parle un peu plus dans la note suivante).

……

Mes deux poèmes, amples aussi, suivent ceux de Michel Diaz et précèdent une citation de Khalil Gibran puis une création d’Ève Eden, tous voisinages dont je suis heureuse. Deux textes sur l’été, ma saison préférée. Ce qui illumine brûle, et La pluie est un lieu immuable. L’été, mais aussi la mémoire et l’oubli. Et la traversée vers l’autre côté de la conscience.

« L’été est circulaire,

 nostalgique de l’ascension spiralée

 il la prépare en nous,

 la métamorphose en cercles incandescents.

 C’est loin d’être évanescence inventée. »

(…)

« Les mains incendient l’énergétique alchimie,

 symbiose du corps kabbaliste.

 Et c’est ce volcan qui le peut, 

 métaphorique été, 

 fuego. »

Ce qui illumine brûle

. et… 

« Il pleut, et c’est dehors qu’il faut être.

 Déchirer le voile,

 tirer vers soi ce mur de nuages. »

 La pluie est un lieu immuable

  MC San Juan, in Trames nomades

Lignes de crête – Marie-Claude San juan

Cette recension était prévue, j’apprécie de la relier à mon parcours de
la revue Saraswati, où Michel Diaz est présent (note précédente).
En exergue au préambule, l’auteur a choisi de citer Thérèse d’Avila et
Kant, pensées qui traduisent notre faim intérieure, et dans le corps du
texte des lignes d’Alain Freixe (extraites de Comme des pas qui
s’éloignent).


Que dit ce préambule, qu’annonce-t-il ? Un questionnement, une
recherche comme en apnée, où l’attention à « la solitude saturée de
présence », que révèle la marche, est celle de « l’écoute du monde
invisible où s’enracinent nos pensées les plus archaïques et dont nous
recherchons toujours la clé ».
On retrouve, relisant ces pages, ce même désir de déchiffrement de
l’entre-deux que révèlent les poèmes en prose des saisons : « ce
cheminement sur la ligne de partage des eaux » (…) « vers des pierriers
d’incertitude au pied desquels peuvent s’ouvrir des trouées de clarté
comme des chaos de ténèbres ». La démarche est éclairée aussi par la
brève postface où l’auteur dit le rôle de la marche dans l’émergence
des textes, et celui des « alchimies imprévisibles de la songerie ».
Le livre est divisé en quatre méditations, offertes à Walter Benjamin,
Friedrich Hölderlin, Claude Cahun, et Alejandra Pizarnik. On comprend
pourquoi le préambule parle du risque de bascule dans « des chaos de
ténèbres », et pourquoi la postface mentionne la « douleur inexprimée ».
Terrible marche que celle de Walter Benjamin, ce chemin sans retour
(titre du texte), poursuivi par la police allemande, menacé, sans espoir,
qui finit par se suicider le 26 septembre 1940, ne voyant aucune
issue.
« s’enfoncer dans sa propre blessure
inverser le regard le tourner
plus profond que soi »


De même, c’est toucher la douleur qu’aborder les années d’Hölderlin
proches de la folie, lui qui traça l’injonction superbe qui donne le titre
de cette partie, Il faut habiter poétiquement le monde. S’il frôle la nuit
de la conscience c’est peut-être pour avoir le courage, en poète,
d’interroger le mystère des ténèbres humaines et de tenter les mots
qui diront, « seul en sa solitude d’homme et en ses déchirures ».
Pour aborder…
« un silence qui vient chercher dans le remuement de la langue
ce qui livre et délivre
et que la parole ne savait pas
mais qui se disant la dépasse »
Compréhension intime qui fait que Michel Diaz tutoie Hölderlin en ami,
en poète sachant ce que l’écriture qui exige rejoint aussi d’ombres
douloureuses en soi.
‘tu questionnes ce nœud d’angoisse
où le sort t’a jeté’
Et pourtant, que ce soit pour Walter Benjamin ou Friedrich Hölderlin,
derrière le désespoir la présence de ce qui permet quand même
d’entrevoir un autre espace.
Malgré la mort qui attend Benjamin, on le sait, le dernier texte est titré
« comme on ouvre un chemin », et il évoque « une lumière pacifiée »,
peut-être pas seulement l’illusion d’un espoir avant la mort qui sera le
dernier choix, mais la présence de ce qui « libère l’homme de son
ombre ».
Et, pour Hölderlin…
« derrière les yeux
ce qui importe est sans visage
et sans regard »
(…)
 » – à la fin
une fleur inouïe et pure
s’échappe à la pointe de l’être »
Dans le dernier texte dédié à Hölderlin, mélancholia, c’est Hölderlin qui
parle : « je suis né dans le corps d’un ange ». Mais ange incarné, et
privé, amputé, de ses ailes : « Moi, je boite des omoplates ». Comme
l’albatros de Baudelaire, dont les ailes traînent sur le pont, et qu’un
marin « mime, en boitant ». Ailes qui symbolisent l’accès au « monde
invisible » évoqué par le préambule. « Je » du poète, si fort qu’il est aussi celui de l’auteur du recueil, mais aussi « Je » de tout poète qui serait
digne de l’exigence d’’Hölderlin.


Douleur aussi chez Claude Cahun, dans sa soif de liberté. La folie, elle
l’a croisée pendant l’enfance, dans celle de sa mère. Mais c’est la
guerre qui l’a affaiblie et qui la fera mourir relativement jeune.
L’injustice nommée dans le premier texte c’est l’oubli de l’artiste et
poète, retrouvée récemment. L’auteur répare l’oubli…
« Il faudra bien un jour, dis-tu » (…)
« que se lèvent ces mots qu’a semés ta parole. »


Et, bien sûr, douleur, pour Alejandra Pizarnik, on le sait, suicidée à 36
ans, à sa troisième tentative. Qui peut savoir la source de son
désespoir ? Elle est née en Argentine, mais sa famille était venue
d’Europe et parlait encore le yiddish (pour elle il y eut surtout l’amour
de l’espagnol de l’écriture, cependant). N’est-ce pas pourtant une clé
pour comprendre la souffrance de celle qui parle, dans sa
correspondance, de ses « vieilles peurs et terreurs », et écrit, dans un
poème « Je m’habille de cendres ». Une mémoire trans-générationnelle,
la trace de l’exil familial, il y a de quoi nourrir un refus du monde réel.
Et de quoi renvoyer en soi à « une zone épouvantable, où il n’y a que
peur, peur, peur encore » (Journal). Cercle des peurs nées de l’Histoire,
le premier texte dédié à Benjamin rejoint peut-être celui qu’habite
Pizarnik.
La dernière innocence, titre du texte dédié, et titre d’un de ses
recueils, fragment emprunté à Rimbaud, Mauvais sang, d’Une saison
en enfer.
Mais Rimbaud poursuit… « La dernière innocence et la dernière timidité.
C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons. »
C’est donc tout cela qu’Alejandra Pizarnik dit, avec ce titre, et que
reprend Michel Diaz pour elle. Lui parlant il dit « tu », mais il dit aussi
« nous ».
« c’est l’haleine de l’aube
délivrée de son dernier poids
venue d’une douleur ancienne
et des mots qui nous rêvent »
Son écriture, ou une force mystérieuse en elle, malgré tout.
« ce n’est rien qu’une force dressée contre toutes les nuits à venir »
Mais si, en soi, elle, « nous »…
« il est temps de nous souvenir
qu’en nous veille une inexorable lumière »…
alors il y a toujours la menace de la mort, parce que le ciel est « trace
d’une plaie muette »
et les « nuits glaciales » sont
« des nuits chargées de solitude ».
Le dernier texte du recueil, présence au monde, est toujours pour
Alejandra Pizarnik, elle dont il lui dit que « La mort est une grande malle
en sommeil dans la chambre de ton poème ». Mais, de ces mots
« sidérés » et « sidérant le regard de celui qui les lit », Michel Diaz
demande s’ils peuvent « nous consoler ». « Et de quoi ? »


Paradoxe, que les mots des chagrins et peurs, des solitudes, puissent
être consolateurs ? Ou justement est-ce parce que nous retrouvons en
nous les mêmes interrogations et qu’on reçoit un baume en lisant qui a
affronté ses ombres (comme le fit Rimbaud dans Une saison en enfer,
que lut Alejandra Pizarnik).
Consolés ? De quoi ? Il répond.
« Peut-être de devoir, face au miroir énigmatique, interroger toujours,
sans détourner les yeux, la face sombre du destin. »
et, ajoute-t-il, « de n’avoir pas su assez retenir’ cet intangible espace où
s’inscrit ‘la présence du monde et la mémoire de tout ce qui fut ».
Ce dernier texte répond aussi aux autres parties du recueil, il peut être
lu comme une conclusion du tout. Consolateurs, aussi, les mots de (et
sur) Walter Benjamin, Friedrich Hölderlin et Claude Cahun, comme
ceux d’Alejandra Pizarnik. Des ombres, des mots pour les dire. Car ce
sont aussi « les mots du jeu du vivre et du mourir ». Ce que la poésie
peut, et ce qu’elle doit (aider à « habiter poétiquement le monde ») ce
n’est pas mettre du rêve mensonger et de la joliesse sur la réalité,
c’est « sans détourner les yeux » écrire la vie, la mort, le destin, le
monde tel qu’il est, les douleurs telles qu’elle sont. Même si c’est « en
lettres de sable et de vent », comme le fait le monde lui-même, laideur
et beauté, ombre et lumière.
Car, je relis encore ceci… »il est temps de nous souvenir
qu’en nous veille une inexorable lumière »


Au début de la note précédente, voir aussi ma lecture des poèmes en
prose de Michel Diaz (les saisons, Saraswati 16), premières pages de la
revue.
J’ai remarqué, dans les coups de cœur de Silvaine Arabo (cette revue
Saraswati 16), une recension qui m’intrigue, car elle rejoint un sujet
sur lequel j’ai travaillé, pour rendre compte d’un livre de Gabriel
Audisio, sur le personnage d’Ulysse (note qui suit). Et que Michel Diaz
ait lui aussi consacré un livre à ce mythique méditerranéen m’intéresse
particulièrement (je perçois là une porte supplémentaire, essentielle,
pour entrer dans sa poésie). Donc, dans Le verger abandonné (éds.
Musimot), Michel Diaz fait écrire Ulysse, des lettres pour dire son désir
de continuer son errance. Je me demande si l’auteur connaît l’ouvrage
de Gabriel Audisio et ce que changera cette lecture (à faire) de ma
perception de l’Ulysse d’Audisio. Il me faudra définir le mien…
Intéressante confrontation à venir. Mais j’ai trouvé un extrait de la
préface de David Le Breton, sur le site de L’Autre livre (association
d’éditeurs indépendants, et librairie à deux pas de chez moi…). Dans
cette préface je vois des traces qui confortent certaines de mes
intuitions (ou hypothèses) au sujet de ce que je pourrai découvrir dans
ce livre… Des mots, une citation…
Mais je reprends d’abord un passage de la recension de Silvaine Arabo.
« La probabilité, l’espoir d’être, au fond, sur un chemin qui mène
quelque part… Il s’agit bien d’une fête spirituelle dont Ulysse prend peu
à peu conscience du fond de ses abîmes… même s’il n’aime pas trop à
se l’avouer et s’il lui plaît de voiler son hypothétique ‘accomplissement’
à venir de ‘ténèbres’. Une magnifique écriture, comme toujours
chez Michel Diaz. »
………
LIENS
Lignes de crête, Alcyone, page de l’édition. Présentation, préambule, et
quelques poèmes… http://www.editionsalcyone.fr/441615234
Site de Michel Diaz… https://michel-diaz.com
Poèmes de Michel Diaz, revue Saraswati 16 sur les saisons. Voir le
début de la recension. Note précédente… http://tramesnomades.hautetfort.com/
archive/2021/04/16/sa…Le verger abandonné. Livre de Michel Diaz sur Ulysse (qui choisit l’errance). Extrait de la préface de David Le Breton, site de L’Autre livre, pages de l’édition Musimot… Je relève ce qui rejoint mes
questionnements et fait, indirectement, le lien avec les thèmes
d’Audisio (note du 27-02-21. Gabriel Audisio, l’ancêtre principal, et
Gabriel Audisio, ou Ulysse poète, note suivante, datée du 22-03-21).
‘Mais peu à peu, au fil du cheminement, les contours de son monde
intérieur s’effacent, et bientôt il ne reste rien de son identité première
ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une
volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde
dans la tentation de n’être plus personne. ‘Le lieu véritable est-il dans
l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable
absence’, nous dit Edmond Jabès. Telle est l’incise du texte de Michel
Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre
qui en fait tout le prix.’… https://www.lautrelivre.fr/michel-diaz/leverger-abandonne
Recension © MC San Juan

Jean-Pierre Boulic – un poème inédit

            PEU DE CHOSES

Lorsque l’océan s’éloigne
Sur le rivage respire
Un frais parfum de varechs

Sur le banc bleu écaillé
Des songes vient se poser
Le vent infini du large

Alors qu’il laisse ses ailes
Éclore en souffle de vie

On voit s’élancer l’oiseau
Jusqu’à cet inaccessible
Des nuages du ponant.