Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Parmi eux – Maxence Amiel

Parmi eux

Maxence Amiel

Dessins Alain Dulac

L’herbe qui tremble (2025)

Article publié in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

         Ce recueil se divise en trois sections : la première, parmi eux, et la troisième, parmi eux [reprise], composées pour la plupart de onzains en alexandrins, encadrent comme entre parenthèses la seconde, les douves, et ses neuf poèmes en vers libres. Les dessins d’Alain Dulac qui accompagnent cet ouvrage, l’ouvrent, le ferment et le ponctuent, jouant du noir, du bistre, du bleu, du rouge, sont autant de formes dansantes jaillies sur la page, expression dépouillée d’un lyrisme libre et joyeux qui peut faire penser aux papiers découpés de Matisse, à leurs formes fluides et aériennes qui semblent obéir à la libre improvisation du geste.

         Les poèmes de ce recueil, nous dit le texte de quatrième de couverture, sont les poèmes du « retour à une enfance inventée, mythifiée, qui s’attache moins à l’enfant lui-même qu’à ceux qui l’entourent ». Mais, écrit le poète, « les traces que sont les poèmes n’en restent pas moins réelles ». Et, explicitant sa démarche il ajoute : « Je prête une grande attention, ici, à former des silhouettes qui un jour furent les miennes, et peu importe, au moment de les partager, qu’elles ne le soient plus tout à fait : on garde toujours auprès de soi le fantôme de celui que l’on a été ». En cela, ce nouvel opus de Maxence Amiel s’inscrit dans une démarche entamée dans ses précédents ouvrages où il s’attachait, à partir d’impressions et d’images suscitées par les objets de son environnement, à construire un espace intérieur pour y convoquer celles et ceux qui peuplent son monde et qui habitent sa mémoire, celle aussi d’une enfance toujours revisitée par un questionnement qui ne la trahit pourtant pas, mais y revient pour l’éclairer de feux nouveaux et renouer avec ce qu’on ne connaît pas.

         Et dans cette démarche, il est toujours questions de mots, de ceux qu’il faut creuser et explorer, mettre à l’épreuve, faire tomber comme des murs. Les premiers mots du recueil nous le disent assez explicitement : Nous avons certainement nombre de mots / en reste qui nous coûtent de n’être jamais / dits ou même soufflés (ou même imaginés) / nous avons dans les glottes des murs de / béton et des affaires à suivre… Le tempo de l’écriture des trois parties qui composent ce livre ne diffère pas, malgré la rupture de forme qu’introduit la seconde : parmi eux est un texte qui fait des souvenirs et des présences oniriques qui le peuplent, ces présences qui hantent les mots, mais du silence aussi et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Sujet aussi, cette souffrance secrète de qui, comme égaré dans son présent, cherche sa place dans un monde où tout n’est que jeu d’ombres, lumière intermittente, errance dans les plis du temps, et paradis perdu : Rien ne dit viens j’attends et je reste / cet enfant affaibli par l’amour et le pain / ai-je le droit de chanter la place que je prends / de signaler partout que mon regard existe. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré en partie du texte lui-même. C’est dans cette terre là que l’écriture fouille. Là est son chantier. C’est là qu’elle réinvente chemins et lieux tels qu’apparaisse là ce qui n’a jamais tout à fait existé ailleurs, et n’existera jamais autrement. On ne sent jamais là pourtant de poignante mélancolie, à peine çà ou là, une brise de nostalgie : Hier ne raconte qu’hier : / il n’y a plus de vérité. / C’était la maison trop longue et / le tour à faire à pieds. / […] // J’y ai trop vécu : qui peut l’entendre ? / Trop laissé mes pleurs et / de mes rires il en reste / collés aux vieilles gouttières qui tombaient chaque été // j’ai trop vécu hier. Mais ce que ce texte nous dit, c’est qu’il croit savoir ce que c’est que d’aimer : Je ne parle jamais parmi eux de ces ombres / qui colorent en lambeaux les histoires que j’écris / pourtant […] je chante à perdre corps / et comme de bas-fonds pour leur dire que j’aime / et que j’aime les traces qu’ils ont laissées en moi / et que d’eux je ne prends que ce qu’ils m’ont offert.

         Si le « récit », ébauché dans ces vers (on peut oser ce mot), est bien le lieu de la mémoire, si raconter, c’est bien conserver ou tâcher de ressusciter le passé, maintenir au plus près ce qui fut vécu, parmi eux nous conte l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans la tentative de le reconstituer, le réinventant, le mythifiant même, pour reprendre les mots de l’auteur. De là, son apparence décousue, labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes, en charpie, mais toujours recousue par la grâce des mots et le miracle du poème.

         L’écriture de Maxence Amiel, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait tenir debout ces moments disparates dans lesquels circule ce courant énergique de vie sur lequel, nous dit-il, je veux peindre une histoire inventée / murmurée à l’oreille […] Parce qu’il y a des pleurs et que rien ne les chante / des chagrins dont personne n’aura vent ou écho. Ces moments-là de vie, ces fantômes ressuscités, ce sera au lecteur de les disposer dans le propre espace intérieur qu’il aura su ouvrir pour les accueillir et les faire siens en les superposant à son propre récit de vie. Et ainsi que Mélanie Leblanc l’écrivait à propos d’un autre recueil du poète, pour prendre feu, et qui reste tout à fait pertinent pour ce présent ouvrage : « ce livre ouvre d’autres possibles, des alternatives aux dystopies qui colonisent nos esprits ». Et c’est bien le rôle assigné aussi à la poésie. Par lequel il en va d’une part de notre salut.

         Michel Diaz, 26/04/2025

Flux et reflux – Pierre Thibaud

Flux et reflux

Pierre Thibaud

Postface de Simon Lantiéri

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         Ce recueil se divise en cinq sections dont les titres des quatre premières évoquent une saison, accompagnée parfois du nom d’un mouvement qui nous rappelle que l’auteur est aussi musicien : Printemps désirant ; Eté : con fuoco ; Ombres d’automne ; Hiver : grave molto allargando. La dernière, La mort souveraine, prolonge le recueil en forme de point d’orgue.

         C’est un « long poème d’amour » nous dit Pierre Thibaud dans les quelques lignes de la quatrième de couverture, mais bien plus sûrement une réflexion sur l’amour, qui puise dans ce que l’on devine être l’expérience personnelle physique et spirituelle de l’auteur. Mais qu’en est-il de ce que l’on imagine d’abord, idéalement, de l’amour ? Cette expérience fusionnelle de deux êtres dont Marcile Ficin nous dit dans son Commentaire sur le Banquet de Platon : « L’amour est une mort volontaire. En tant que mort, il est chose amère, mais en tant que volontaire, il est doux. […] Qui aime meurt. En effet, sa pensée, oublieuse de soi, tourne continuellement autour de l’aimé. […] chacun des deux amants s’éloignant de lui-même et se rapprochant de l’autre, mourant à lui-même et en l’autre ressuscitant. »…

         Mais dans la poésie, plus matérielle, de Pierre Thibaud, les deux aspects de son « expérience physique et spirituelle », comme nous l’écrivions plus haut, sont étroitement intriquées puisque en vérité l’une ne peut être séparée de l’autre et qu’elles participent de la même démarche. Aussi, naturellement, Simon Lantiéri (1925-1994) écrit-il : « le propre de l’acte poétique, chez Pierre Thibaud, c’est de parler corporellement de l’âme et spirituellement du corps. Comme si, par une subtile alchimie, des lieux de transformation, de mutation, de transsubstantiation s’établissaient dans l’actualisation d’instances imageantes ». Ainsi, nous dit l’auteur, dès la seconde page du recueil : Depuis si longtemps / je t’attends / entre écorce et moelle // cette saison-là / la pluie sera douce / et les vents de l’aube / prendront mesure / de mes bourgeons aveugles / sous le frisson des feuilles. Et dit encore, un peu plus loin : par toi mon âme / s’épuise / aspirée par le souffle / d’un corps / semblable au mien… Car corps et âme ne peuvent être séparés. Dans sa correspondance avec Maria Casarès, nous pouvons lire ces mots de Camus : « Je ne t’ai jamais séparée de ton corps. Mais bien que je sois littéralement intoxiqué par ce corps je ne t’ai jamais désirée ni prise en t’oubliant, toi. C’est l’acte d’amour, depuis que je te connais. Avant c’était l’acte, voilà tout. […] Oui, le plaisir finit en gratitude, c’est la fleur humide des jours.» Ainsi avance le poème, dans ce lent et long mûrissement des âmes et des corps conjoints, qui s’appellent et se répondent, se hissant enlacés vers leurs cimes, dans le sel du désir ; depuis flux et reflux des âmes / au plain-chant des amers, vers cet autre plain-chant de l’été, moment où l’oiseau hausse le ciel / ajoutant au fugato des paroles / une voix invisible. Fusion ardente du désir charnel et des âmes, ces vers nous le disent encore : Quand le gémir du plaisir / est remuement d’âmes / entrouvertes / tu laisses en moi des traces / qui désaltèrent mon rêve / non des preuves / qui le tuent.

         La troisième section, placée sous le signe de l’automne, commence par ces mots : Qu’as-tu pour être si sombre // j’ai pris trop de jour / il sourd de ma peau / ne me laissant que le crépuscule indécis / qu’égrène l’oiseau de l’oubli. On ne sait si le « tu » est adresse au poète lui-même ou à la femme aimée, et le savoir importe peu puisque nous avons là deux êtres en miroir d’eux-mêmes entre lesquels s’instaure une distance. S’immisce alors, dans les mots des poèmes suivants, comme un mouvement de pensée qui signale un inquiet glissement sur la pente des sentiments : Femme furtive / la flamme de ton corps / danse dans le sabbat des feuilles. Et le poète, presque aussitôt ajoute : je ne suis pas dans ce que je prends / mais dans ce qui m’échappe / trouvant mes origines / dans ta fin / toujours / incommencée. Cela semble faire écho à ce que Roland Barthes écrivait dans ses Fragments d’un discours amoureux : « Je suis pris dans cette contradiction : d’une part, je crois connaître l’autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement (“Moi, je te connais. Il n’y a que moi qui te connaisse bien !”) ; et, d’autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l’autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l’ouvrir, remonter à son origine, défaire l’énigme. D’où vient-il ? Qui est-il ? Je m’épuise, je ne le saurai jamais ». Et en effet, à ce point de la réflexion de l’auteur, s’impose l’évidence que « l’autre » reste pour nous un objet impénétrable, une énigme insoluble dont notre vie dépend pourtant. Un être dont on n’arrive jamais à se défaire de la question qu’il nous pose. Mais « l’amoureux n’est pas Œdipe », ajoute Barthes, et il ne « reste plus alors qu’à renverser [notre] ignorance en vérité ». Car il n’est pas vrai de croire que plus on aime mieux on comprend « l’autre » qui ne cessera jamais de nous échapper.

         Dans la section « hiver », Pierre Thibaud prolonge le constat entamé plus haut : nos mots / sonnent mal // la corde des pensées / n’est pas assez tendue // et notre corps est instrument fêlé. Et il poursuit, plus loin : nos corps sont des orgues / mais dont les tuyaux / selon le dire de Pascal / ne se suivent par degrés conjoints. Mais la dernière section, La mort souveraine, commence par ces mots : Par l’amour / dire / l’autre de nous / par l’image / l’autre du sens. Car, en fin de compte, ce que l’action amoureuse obtient de nous c’est, peut-être, sûrement même, cette « sagesse » qui consiste à comprendre que « l’autre » ne peut être absolument connu et peut-être n’est pas à connaître. Que son opacité n’est nullement l’écran d’un secret, « mais plutôt, nous dit encore Barthes, une sorte d’évidence, en laquelle s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être ». Car aimer quelqu’un d’inconnu, qui le restera sans doute à jamais, relève d’un mouvement mystique : accéder à la connaissance de l’inconnaissance. Nous reste alors, le comprenant, à l’admettre et le dire, avec les moyens que la poésie nous permet.

         Aussi Pierre Thibaud peut-il plus sereinement écrire à la fin de ce long poème : même passion pour la nuit et le poème / que seul l’amour peut éprouver / et ce n’est que dans l’amour que la mort / comme épreuve ultime de l’absence de fin / nuit dans l’attente infinie du jour / peut être désirée / parfois atteinte ». Tel est le chemin de vie et d’amour que nous propose ce recueil.

         Michel Diaz, 02/03/2025

Elégies – Philippe Lekeuche

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

Élégies

Philippe Lekeuche

Photographies de l’auteur

Postface de René de Ceccatty

Éditions L’herbe qui tremble (2025)

         Nous pouvons lire, dès les premières pages du recueil : Que la vérité soit le questionnement, non la réponse / (Mon attitude envers l’énigme du monde) / Certains mots, de loin, tiennent : / Espérance, amour, vie. Et un peu plus loin : Je ne veux pas de toi, Poésie, je ne veux pas / Laisse-moi tranquille, ne viens pas / Avec ta langue qui est ton masque / Ta menteuse langue, toi / Tu te trouves derrière elle.

         Voilà une poésie (l’auteur écrit toujours ce mot avec une majuscule), ici, dans ce recueil, l’une des stations d’une démarche entamée depuis nombre d’années, qui nous ramène à la Poésie, celle qui porte en elle la langue mouillée de sang. A cent lieues de tous ces poèmes, d’une « poésie qui mouline du beau, du recyclé, de la certitude formolisée », comme l’écrit Véronique Bergen (Le Carnet et les instants, 2025), de cette « poésie à sens multiples, comme l’écrit aussi Jean-Marie Corbusier (Catégories, 3 juin 2018), avec des lourdeurs parfois d’une expression par laquelle on se croit important parce qu’on a fait joli et intelligent ». Non, ajoute-t-il, à propos des ouvrages de Philippe Lekeuche, avec lui « rien de tout cela, du direct, face à face… du vrai ». Oui, la poésie de celui-ci, dans une langue qui se dévoile dans la pureté de sa nudité, est un canif qui gratte jusqu’à l’os l’acte du « faire », un canif que l’auteur s’enfonce jusqu’au cœur. Chez ce poète, en effet, la démarche poétique participe d’une totale radicalité parce que, pour lui, la Poésie est un absolu, une visée transcendantale qui trouve son origine dans un ‘‘Ailleurs’’, une autre dimension, un autre espace-temps du monde. Démarche quasi sacrificielle comme l’écrit l’auteur lui-même dans son préambule au recueil L’Épreuve (L’Herbe qui tremble, 2022) : « Il n’y a pas de mots d’amour, il n’y a que des preuves d’amour, cela a un prix (par exemple donner sa vie), tout comme cette pratique de la poésie exige des renoncements, et même le sacrifice – je le souligne -, la question restant ouverte : le sacrifice de quoi ? On ne le sait pas, on l’apprend avec les années, dans l’endurance. Je veux dire qu’on le vit, c’est une épreuve. Et quant à la réponse de savoir si cela en vaut la peine, elle fait toujours défaut. Et qu’importe. On n’a guère besoin d’elle. »

         Ce recueil se compose de cinq longs poèmes en vers libres, séparés par des photos du poète lui-même, noir et blanc où les nuances et la douceur des gris n’en soulignent que mieux l’atmosphère de silence et de solitude. Certains des titres de ces poèmes, Tessons de ma vie, Tout retourné le langage ou Etat des lieux, semblent déjà nous indiquer qu’ils contiennent une dimension introspective et, en effet, dans l’écriture de Philippe Lekeuche, poésie et vie sont étroitement intriquées : la vie doit entrer dans le poème pour l’animer, lui donner souffle, comme le poème, à travers le langage, ouvre l’homme à sa véritable conscience. Mais « même, s’ils possèdent une tonalité autobiographique assez forte, écrit René de Ceccatty dans sa postface, ils ne sont pas directement narratifs et ne font que des allusions abstraites aux événements d’une vie personnelle » : Ces derniers jours, trop terre à terre, manquait le Ciel / Je vaguais, étudiant la philosophie et l’être / La poésie avait disparu.

         Quant au titre du recueil, Élégies, cette poésie l’est, en effet, élégiaque non dans sa stricte, littéraire et historique définition, mais dans l’esprit qui la traverse, dans ses évocations de l’amour, de la mort, de la perte. Une écriture qui affronte la brièveté, l’inanité, l’indifférence et la précarité de la vie, creuse l’humain sans complaisance, les relations entre celui-ci et le monde. Ou ainsi que l’a écrit Eric Brogniet à propos du recueil Une vie mélangée, « une écriture, qui assume un questionnement, et qui témoigne, peut-être et surtout à travers l’expérience du doute et du malheur, sinon de l’agonie, questions christiques s’il en est, interroge notre identité et la question du sens de la vie humaine ». Mais déliée des plaintes du lyrisme, c’est aussi, avant tout peut-être, dans le prolongement de la démarche de l’auteur, une écriture qui questionne inlassablement le corps même de la poésie et le statut du verbe, ses promesses de salvation et ses inévitables trahisons, ses instants de grâce comme ses limites : Si le poète, qui parfois me visite, m’abandonne / Je m’encercle et le passé, de sa muraille / Assombrit. Oh, comment fracturer l’enclos de l’ombre.

         Certes, les mots échouent à dire l’essentiel, nous dit Philippe Lekeuche, à traduire cette voix qui prend sa source dans cet « Ailleurs » du Monde et ne peuvent que la trahir, que décevoir toute tentative d’approche des réalités supérieures au monde sensible, et tel le funèbre corbeau dans le poème d’Edgard Poe, L’à quoi bon revenait de son aile sombre / Piquant de son bec mes bribes de syllabes. Et, nous dit-il encore : Je poursuis mes phrases, je marche tout le long / Sans arriver jamais, sans te rejoindre / Car nous sépare la langue, elle qui est coupure. A quoi l’on peut ajouter cette autre réflexion : Ainsi vivons-nous l’arraché / De pages non écrites, jamais mon cri / N’atteint les cimes de l’Autre. Ou celle-là : Longtemps, je fus labouré par les vers, par le cadavre / Eteint du langage, lui qui me sépare, me coupe / De ma vie, le Tombeau du Poème y habite.

         Cependant, ainsi que l’auteur le disait lui-même dans la citation ci-dessus, l’épreuve de la poésie, « exige des renoncements, et même le sacrifice », elle est chemin de conscience, d’élévation et de spiritualité, appel plus largement à un indicible qui n’est pas sans rapport avec la démarche de la foi chrétienne qui nous offre quelque promesse de salut : Au jour du poème, les poulies levèrent / Le poids du monde, oui, les millénaires / Quand léger le mot advint. Aussi, en dépit de l’ignorance du poète, de l’impuissance de sa langue, des doutes et incertitudes, des vanités du monde et de ses illusions, des oscillations permanentes entre Dieu et absence de Dieu, des balancements entre séparation et réparation, entre réalité saisissable et insaisissable, entre douleur et clairvoyance, en dépit de toute absence de réponse, dans cette quête qui n’a ni commencement ni fin, dans cette « affirmation sincère de soi, comme l’écrit Jean-Marie Corbusier, à la recherche de son propre dépassement affectif », demeure toutefois la lumière d’une indéfinissable espérance. Puisque, comme nous le confie encore le poète : Je vague ici butant sur l’absurde, pris / Au chaos d’un tas de vieilles poutres, de planches coupées, au bord / Du chemin, de sa clairière, de mes tréfonds, puis c’est l’éclaircie.

         Michel Diaz, 27/02/2025

Un ciel de patience : à l’aube de l’estran – Jean-Pierre Boulic

Un ciel de patienceà l’aube de l’estran

Jean-Pierre Boulic

Editions La Part Commune (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         D’un recueil à l’autre circule, dans la poésie de Jean-Pierre Boulic, quelque chose d’infiniment précieux : une présence au monde qui travaille incessamment à transmuer en joie cette conscience que nourrit le sentiment de n’être qu’un des souffles du vivant au froissement du temps.

         Précédé de la belle préface de Béatrice Marchal, ce recueil se compose de huit sections, depuis l’Incipit jusqu’à l’Envoi, c’est-à-dire qu’il est construit comme un svelte édifice dont chaque pièce, suivant la précédente, ouvre sur la suivante en une suite dont rien ne vient déranger la calme harmonie de l’ensemble, éclairant l’avancée, dans ce texte fluide et musical, de ses délicates couleurs de vitraux.

         Ces poèmes, à l’écriture sobre et au ton toujours retenu, dont les mots ne s’appliquent qu’à dire l’essentiel, se veulent, sans résignation aucune (sans jamais céder au désenchantement que justifierait le spectacle d’une humanité inconsolée égarée parmi ces temps sombres), l’expression d’une veille persévérante qui se charge, page après page, dans son expérience confiante, de nous rappeler qu’il est possible, usant de la patience et du perpétuel étonnement, de rendre compte de l’inaperçu, de la beauté du monde et de la vie, si l’on reste attentif au moindre de ses signes et toujours prêt à l’accueillir : Un signe inattendu / Se pose à l’instant // Fraîcheur de la brume / Sur ce refuge de fougères // Le cri d’un passereau / Ebrèche le silence. Car « Jean-Pierre Boulic comprend, écrit Béatrice Marchal, qu’il lui faut cheminer par un passage incessant du paysage extérieur à un intérieur qu’il nomme l’âme : L’âme chemine vers l’ouvert, entendons par ce mot un espace de liberté totale, où le vivant peut s’épanouir en plénitude ». Cela, dans la démarche du poète, passe nécessairement par les mots, par le Langage / Signe à trouver / A la source, par ce Soin apporté aux mots / Dans le silence de la rencontre / Avec le verbe, par la quête tenace De sa parole juste / En un lieu où / La lumière vient apaiser.

         « Patience et étonnement, nous dit justement la présentation en ligne du livre, attitudes reconnaissantes trop souvent oubliées en ce monde occupé à consommer, faire violence, souffrir – un monde bousculé, confronté au désastre d’une culture de mort. » Et le poète, s’adressant à lui-même autant qu’à son lecteur, nous indique la direction, sinon la marche à suivre : Tu es appelé au vivant / Et tu iras / Semer l’invisible couleur / D’un vent venu de l’océan.

         Dans cette démarche poétique, qui a dû s’affirmer au long des années, mûrir au fil du temps, il y a quelque chose d’irréductiblement jeune, comme frappé au sceau de l’éternité. Ce sont textes forgés au « au frais de l’amour » et sous ce que les paysages bretons et leurs ciels imprévus tant aimés par l’auteur et tant chantés dans ses poèmes peuvent aussi abriter de sombre, cette part noire d’une mer réputée indocile, ouverte sur le plus lointain des horizons et vers l’inconnu de nous-mêmes, l’insondable de l’homme. Mais l’estran est ce seuil / Où tu reviens / Aux confins de l’océan / Et rives du monde […] le seuil / où tu déchiffres / Les paysages de l’âme.

         Et s’il suffisait pour cela, nous dit Jean-Pierre Boulic, de marcher l’âme ouverte au vent, par grèves et dunes, par les sentiers côtiers bordés de leurs chapelets de granit, d’Appeler l’horizon / De ce chemin, / Se réjouir / Sans lassitude // Terre sacrée / Où la source palpite ? De s’arrêter, de se tenir debout dans la lumière de la fin du jour ou celle du petit matin qui, tous les jours, à la dérobée, dans ces instants furtifs (qui tiennent du vol presque), vient et toujours revient ? C’est à pas légers que le poète porte le temps et s’en va dénouer les ombres. L’essentiel se tient là aussi, tous les matins, la jeunesse éternelle du monde, notre chance, cette brûlure éblouissante du passage. Mobilité pure des éléments dont nous ne sommes que parcelles. Musique sous le silence, plein à ras bord de tout cet invisible qui l’anime et de ces petits riens qui en témoignent. Car l’essentiel tient de l’infime. « C’est le poème, écrit encore Béatrice Marchal, défini comme la petite voix / De la création, qui abrite Ces riens qui sont en tout / Voix des âmes menues ; un petit reste, certes mais Un monde en son royaume, infiniment précieux. »

         C’est pourquoi, pour capter l’infime, apprivoiser l’inaperçu, ces signes d’un plus grand que tout, le poète se doit de cultiver une attention aiguë, d’user de tous ses sens et les maintenir en éveil, mais déchiffrer aussi avec son cœur, unique condition pour donner souffle et voix aux mots qui le traversent : Décrypter avec précaution / Le souffle de la création // Lire le sourire de la terre / Qui semble prendre racine ici / Par fragile capillarité / Parmi les chardons bleus de la dune. Et il écrit encore, s’interrogeant, certain pourtant qu’il ne saurait accomplir d’autre mission : Serais-tu choisi / Pour donner à écouter / La lueur vivante // Et dire à voix basse / Sur le bord de ce fil d’eau / L’âme de la terre // Laisser s’élever / Quand elle écarte les ombres / Les chants de l’univers.

         La poésie de Jean-Pierre Boulic, ce poète veilleur, est ce chant profond qui nous incite à habiter plus pleinement le monde, à contempler chacun de ces instants où ciel, nuages, lumière, estran, et tous ces petits riens d’où perle l’âme du vivant ne peuvent que nous ramener à l’essence de « l’être-là », au plus vrai de nous-mêmes, à demeurer toujours ainsi / Sous un ciel de patience.

         Michel Diaz, /02/2025

Garder vivante la flamme du poème – Eric chassefière

Garder vivante la flamme du poème

Eric Chassefière

éditions Sémaph(o)re, 2024

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         Quelques mots de la courte préface au recueil, écrits par Annie Briet, nous donnent peut-être la raison majeure de ce qui suscita son écriture : « Le poète, après des mois d’interruption de l’écriture mal vécus, commence l’écriture d’un nouveau recueil. Cette décision lui est essentielle. Il avoue s’être perdu. Il te faut retrouver la voix qui porte ton criRetrouver la part de toi sans laquelle il n’est de mort possibleC’est ta vie que tu tiens entre tes mains. »

         Chaque poète connaît ces heures, ces jours, ces mois d’incertitude pleins de doute et d’angoisse pendant lesquels l’élan qui conduisait son écriture semble s’être tari, la laissant comme à sec et à marée basse. Laissant aussi le poète, qui se sent alors démuni, dans cet état de dénuement et de vulnérabilité où, dépossédé de sa voix, il se sent perdu, orphelin de lui-même et du monde. Comme si sa raison d’exister avait perdu tout sens. Il lui est alors essentiel, et vital, pour ne pas se sentir sombrer, de remettre ses pas, comme l’écrit encore Annie Briet, dans la « quête de soi, une quête existentielle, bien loin de la notion obsolète d’inspiration qui vient à manquer. »

         C’est pourquoi, dans ces pages, apparaît de manière si récurrente cette idée du chemin qui commence, ou recommence, là où le matin s’invente / dans la pensée de la fenêtre ouverte / quand le jardin encore n’est que chant / la lumière nuit peinte sur la beauté du jour. Car, après tout, dans ses visées les plus essentielles, la poésie ne se donne-t-elle pas pour tâche, à certains égards, de chercher à nous rendre bien plus présents à nous-mêmes et au monde, comme aussi à cela de cette vaste étendue qui nous enveloppe de toutes parts, pénombre qui nous est consubstantielle ? Une existence dont nous sommes et qui cependant nous excède… Souvenons-nous que dans les premières pages des Essais, évoquant nos désirs et nos sentiments qui « s’étendent au-delà de nous », Montaigne faisait déjà ce constat : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà ». Réflexion que, sous une autre forme, nous retrouverons plus tard chez Rimbaud, dans Une saison en enfer : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ». Et Eric Chassefière de nous dire alors, comme en écho : Tu écris pour retrouver plénitude / te réunir à toi-même / le chemin qui est en toi / monte du fond des mots / à l’origine est le cri. Ou encore : Ecrire / creuser chemin de mots / par les nuits sans visage / ouvrir la voix, et aussi : Cette voix te guide / tu marches dans l’éclat d’une origine / le chemin naît à chaque pas / à chaque nuit un nouveau silence / une mort à accomplir / une vie à écouter.  Ecrire alors, pour jeter un pont entre le présent de notre être, égaré en lui-même, et cet au-delà de la vie qui, en grande partie, nous échappe.

         L’image de la fenêtre ouverte, si présente dans nombre de ces poèmes, et presque tout du long, est plus que métaphore d’un espace qui ouvre sur un espace-temps qu’il s’agit de reconquérir en le redécouvrant à l’infini. C’est ici, au sens propre, une voie de passage, un accès. Car la fenêtre ouvre sur le jardin, ce territoire familier, celui de la nuit qui s’y glisse, du jour qui l’envahit, celui du ciel et des oiseaux, des arbres et des fleurs, des bruits et du silence. Mais elle est surtout ouverture sur un monde dont l’essentiel ne s’offre à nous qu’en se dérobant dans le même temps, celui d’une vie qui abonde, un espace augmenté où chacun de nos sens aspire à retrouver de l’ici-maintenant une présence vive, un futur en attente d’accomplissement, une conscience d’être qui prendrait corps et épaisseur, à proportion de l’imaginaire poétique qui ouvre alors à cet « espace du dedans » dans lequel la vraie vie se déploie et s’exalte. Alors, nous dit le poète, Ecrire longtemps / sur la page offerte / sur les mots oubliés / sur l’obscurité qui vient /// la nuit est la page / celle des mots jamais écrits / des chemins à recommencer / chaque matin le temps est parole rendue.

         Ecrire, attendre les mots, les sentir se former sur nos lèvres, les sucer comme des galets, ne rien savoir encore de ce qui appelle, les suivre un à un, les guider ligne à ligne, prenant à témoin, les faisant confidents de ce chemin qui s’ouvre, le jour qui se lève et descend, la nuit qui tombe et qui s’en va, la lumière du soir et celle du matin : Cette lumière du matin / au paisible balancement de l’arbre / tu en fais ton écritoire, pour Continuer avec le matin / avec le jour écrire / la nuit à oublier /le chemin à ouvrir dans l’immobile. Car encore, écrit le poète : Tu écris pour être / simplement être / élargir le temps / s’en faire berceau de la voix.

         Et qui dit « berceau » dit « naissance », « renaissance » ou « reconnaissance », dans l’effort de rendre présent ce qui n’avait plus, ou trop peu, ou pas encore d’existence, le mettre sous ses yeux, le rendre à l’ouïe, usant d’un substitut, image visuelle ou sonore d’une réalité qui d’abord nous échappe et que nos sens ne savent pas, ou ne peuvent plus saisir. C’est ainsi que la poésie peut être le moyen de nous restituer ce qui nous manque, être aimé ou moments d’enfance, innocence perdue, parfums, couleurs et souvenirs de cette vraie vie dont nous sommes exilés, ce qui fut autrefois dont il ne reste que des ruines, ou demeure hors de nous, mais que les mots peuvent ressusciter, ou susciter, nous donnant ainsi le pouvoir de se retrouver soi-même. Et avec soi-même se réconcilier. Aussi le poète peut-il écrire aussi : tu n’écris que pour te rejoindre / faire poème de la vie / au plus profond t’accorder à toi-même / le poème est ton souffle / ce qui te tient ensemble et te fait vivre.

         Pour ce faire, la poésie se doit de mobiliser toutes les ressources de la langue afin de rendre visible ou audible ce qui ne l’est pas avec évidence, le silence de l’oiseau qui se pose, celui du jardin à la nuit tombante, celui d’un battement de branche, le martèlement de la pluie, ce murmure de mots sur la page, toutes ces voix sous celle du vent, ces arbres griffonnés d’oiseaux, le figuier qui ne brille que de pénombre. Tout ce qui fait de chaque instant l’éternité du souvenir… Et l’une des ressources poétiques d’Eric Chassefière consiste à faire image pour désigner ce qui se dissimule sous les apparences, puisque, ainsi que l’écrivait Mallarmé, « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole ». Il n’est pas question de symboles ici, où nous demeurons au plus près de choses, mais de bouffées (bouquets) de pensée, méditatives et métaphoriques, qui d’abord ignorant la page, s’en s’approchent, l’effleurent, l’abordent et s’y posent, sur chaque paragraphe ou sur tout le poème, en étroits cercles concentriques ou en lentes spirales. Ainsi le poète peut-il écrire : éveiller au matin la terre / de la pensée de la fleur / du mot qui se rêve / de l’arbre du ciel. Ou encore : Ecrire de la main de l’ombre / comme on trace feuillage d’une pensée / comme sous l’ombre se creuse la page / est profond le dessin de la lumière. Et si Eric Chassefière nomme, c’est pour désigner quelque chose qui déborde l’objet de sa nomination, y sublimer ce qui l’habite. Pour faire du poème vie, et de la vie poème. Faire ainsi que la vie nourrisse l’écriture, et faire que la vie s’ouvre sous chaque mot et sous chaque silence, travailler les creux sémantiques et syntaxiques pour en appeler à l’activité participante du lecteur pour le projeter dans l’écriture même du poème, vers un sens défini mais à jamais inachevé, comme s’il nous fallait adopter le regard aveuglé du poète sur un chemin dont il ne sait ni les étapes qui le jalonnent ni l’exacte destination : il te faut fermer les yeux / pour que s’écrive le poème / que sous l’encre s’ouvre la page / qu’à peine tu effleures de tes mots.

         La poésie d’Eric Chassefière n’a pas tant l’ambition de rendre présent ce qui est déjà absent, parce que disparu ou seulement rêvé, mais de faire advenir à la présence ce qui est, et que par impuissance ou négligence, nous ne savons pas, ou plus voir. Il ne s’agit pas, pour le poète, de ressusciter le passé ou de nous proposer le monde issu de son imaginaire, mais de rendre dicible et visible, par-delà cet aveuglement qui mange les choses et auquel nous sommes livrés, cela que les mots même ont du mal à nous dire, ces éclairs de beauté à laquelle , selon René Char, revient « toute la place ». Cette fugitive beauté que les mots ont pourtant le pouvoir de faire émerger, ces mots-là, qu’en prêtant l’oreille et les sentant frémir sur le bout de la langue, on n’avait pas entendus venir. Ces mots du poème pour écrire la brume du matin / le silence de midi / la douceur des soirs / écrire l’ombre le chemin / la trace qui dit présence // faire pas d’écrire / écoute de marquer l’arrêt / écouter alors le vent / le ruisseau au cours jumeau / reprendre vie. Et puisque nous avons précédemment cité René Char, nous terminerons par une autre de ses réflexions à laquelle Eric Chassefière n’aurait aucun mal à souscrire : « Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort ». A quoi il semble ajouter, à la toute fin du recueil : C’est la vie que tu tiens entre tes mains / le chemin de ta vie que tu réchauffes de ta paume.

         Michel Diaz, 25/01/2025