
Garder vivante la flamme du poème
Eric Chassefière
éditions Sémaph(o)re, 2024
Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)
Quelques mots de la courte préface au recueil, écrits par Annie Briet, nous donnent peut-être la raison majeure de ce qui suscita son écriture : « Le poète, après des mois d’interruption de l’écriture mal vécus, commence l’écriture d’un nouveau recueil. Cette décision lui est essentielle. Il avoue s’être perdu. Il te faut retrouver la voix qui porte ton cri – Retrouver la part de toi sans laquelle il n’est de mort possible – C’est ta vie que tu tiens entre tes mains. »
Chaque poète connaît ces heures, ces jours, ces mois d’incertitude pleins de doute et d’angoisse pendant lesquels l’élan qui conduisait son écriture semble s’être tari, la laissant comme à sec et à marée basse. Laissant aussi le poète, qui se sent alors démuni, dans cet état de dénuement et de vulnérabilité où, dépossédé de sa voix, il se sent perdu, orphelin de lui-même et du monde. Comme si sa raison d’exister avait perdu tout sens. Il lui est alors essentiel, et vital, pour ne pas se sentir sombrer, de remettre ses pas, comme l’écrit encore Annie Briet, dans la « quête de soi, une quête existentielle, bien loin de la notion obsolète d’inspiration qui vient à manquer. »
C’est pourquoi, dans ces pages, apparaît de manière si récurrente cette idée du chemin qui commence, ou recommence, là où le matin s’invente / dans la pensée de la fenêtre ouverte / quand le jardin encore n’est que chant / la lumière nuit peinte sur la beauté du jour. Car, après tout, dans ses visées les plus essentielles, la poésie ne se donne-t-elle pas pour tâche, à certains égards, de chercher à nous rendre bien plus présents à nous-mêmes et au monde, comme aussi à cela de cette vaste étendue qui nous enveloppe de toutes parts, pénombre qui nous est consubstantielle ? Une existence dont nous sommes et qui cependant nous excède… Souvenons-nous que dans les premières pages des Essais, évoquant nos désirs et nos sentiments qui « s’étendent au-delà de nous », Montaigne faisait déjà ce constat : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà ». Réflexion que, sous une autre forme, nous retrouverons plus tard chez Rimbaud, dans Une saison en enfer : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ». Et Eric Chassefière de nous dire alors, comme en écho : Tu écris pour retrouver plénitude / te réunir à toi-même / le chemin qui est en toi / monte du fond des mots / à l’origine est le cri. Ou encore : Ecrire / creuser chemin de mots / par les nuits sans visage / ouvrir la voix, et aussi : Cette voix te guide / tu marches dans l’éclat d’une origine / le chemin naît à chaque pas / à chaque nuit un nouveau silence / une mort à accomplir / une vie à écouter. Ecrire alors, pour jeter un pont entre le présent de notre être, égaré en lui-même, et cet au-delà de la vie qui, en grande partie, nous échappe.
L’image de la fenêtre ouverte, si présente dans nombre de ces poèmes, et presque tout du long, est plus que métaphore d’un espace qui ouvre sur un espace-temps qu’il s’agit de reconquérir en le redécouvrant à l’infini. C’est ici, au sens propre, une voie de passage, un accès. Car la fenêtre ouvre sur le jardin, ce territoire familier, celui de la nuit qui s’y glisse, du jour qui l’envahit, celui du ciel et des oiseaux, des arbres et des fleurs, des bruits et du silence. Mais elle est surtout ouverture sur un monde dont l’essentiel ne s’offre à nous qu’en se dérobant dans le même temps, celui d’une vie qui abonde, un espace augmenté où chacun de nos sens aspire à retrouver de l’ici-maintenant une présence vive, un futur en attente d’accomplissement, une conscience d’être qui prendrait corps et épaisseur, à proportion de l’imaginaire poétique qui ouvre alors à cet « espace du dedans » dans lequel la vraie vie se déploie et s’exalte. Alors, nous dit le poète, Ecrire longtemps / sur la page offerte / sur les mots oubliés / sur l’obscurité qui vient /// la nuit est la page / celle des mots jamais écrits / des chemins à recommencer / chaque matin le temps est parole rendue.
Ecrire, attendre les mots, les sentir se former sur nos lèvres, les sucer comme des galets, ne rien savoir encore de ce qui appelle, les suivre un à un, les guider ligne à ligne, prenant à témoin, les faisant confidents de ce chemin qui s’ouvre, le jour qui se lève et descend, la nuit qui tombe et qui s’en va, la lumière du soir et celle du matin : Cette lumière du matin / au paisible balancement de l’arbre / tu en fais ton écritoire, pour Continuer avec le matin / avec le jour écrire / la nuit à oublier /le chemin à ouvrir dans l’immobile. Car encore, écrit le poète : Tu écris pour être / simplement être / élargir le temps / s’en faire berceau de la voix.
Et qui dit « berceau » dit « naissance », « renaissance » ou « reconnaissance », dans l’effort de rendre présent ce qui n’avait plus, ou trop peu, ou pas encore d’existence, le mettre sous ses yeux, le rendre à l’ouïe, usant d’un substitut, image visuelle ou sonore d’une réalité qui d’abord nous échappe et que nos sens ne savent pas, ou ne peuvent plus saisir. C’est ainsi que la poésie peut être le moyen de nous restituer ce qui nous manque, être aimé ou moments d’enfance, innocence perdue, parfums, couleurs et souvenirs de cette vraie vie dont nous sommes exilés, ce qui fut autrefois dont il ne reste que des ruines, ou demeure hors de nous, mais que les mots peuvent ressusciter, ou susciter, nous donnant ainsi le pouvoir de se retrouver soi-même. Et avec soi-même se réconcilier. Aussi le poète peut-il écrire aussi : tu n’écris que pour te rejoindre / faire poème de la vie / au plus profond t’accorder à toi-même / le poème est ton souffle / ce qui te tient ensemble et te fait vivre.
Pour ce faire, la poésie se doit de mobiliser toutes les ressources de la langue afin de rendre visible ou audible ce qui ne l’est pas avec évidence, le silence de l’oiseau qui se pose, celui du jardin à la nuit tombante, celui d’un battement de branche, le martèlement de la pluie, ce murmure de mots sur la page, toutes ces voix sous celle du vent, ces arbres griffonnés d’oiseaux, le figuier qui ne brille que de pénombre. Tout ce qui fait de chaque instant l’éternité du souvenir… Et l’une des ressources poétiques d’Eric Chassefière consiste à faire image pour désigner ce qui se dissimule sous les apparences, puisque, ainsi que l’écrivait Mallarmé, « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole ». Il n’est pas question de symboles ici, où nous demeurons au plus près de choses, mais de bouffées (bouquets) de pensée, méditatives et métaphoriques, qui d’abord ignorant la page, s’en s’approchent, l’effleurent, l’abordent et s’y posent, sur chaque paragraphe ou sur tout le poème, en étroits cercles concentriques ou en lentes spirales. Ainsi le poète peut-il écrire : éveiller au matin la terre / de la pensée de la fleur / du mot qui se rêve / de l’arbre du ciel. Ou encore : Ecrire de la main de l’ombre / comme on trace feuillage d’une pensée / comme sous l’ombre se creuse la page / est profond le dessin de la lumière. Et si Eric Chassefière nomme, c’est pour désigner quelque chose qui déborde l’objet de sa nomination, y sublimer ce qui l’habite. Pour faire du poème vie, et de la vie poème. Faire ainsi que la vie nourrisse l’écriture, et faire que la vie s’ouvre sous chaque mot et sous chaque silence, travailler les creux sémantiques et syntaxiques pour en appeler à l’activité participante du lecteur pour le projeter dans l’écriture même du poème, vers un sens défini mais à jamais inachevé, comme s’il nous fallait adopter le regard aveuglé du poète sur un chemin dont il ne sait ni les étapes qui le jalonnent ni l’exacte destination : il te faut fermer les yeux / pour que s’écrive le poème / que sous l’encre s’ouvre la page / qu’à peine tu effleures de tes mots.
La poésie d’Eric Chassefière n’a pas tant l’ambition de rendre présent ce qui est déjà absent, parce que disparu ou seulement rêvé, mais de faire advenir à la présence ce qui est, et que par impuissance ou négligence, nous ne savons pas, ou plus voir. Il ne s’agit pas, pour le poète, de ressusciter le passé ou de nous proposer le monde issu de son imaginaire, mais de rendre dicible et visible, par-delà cet aveuglement qui mange les choses et auquel nous sommes livrés, cela que les mots même ont du mal à nous dire, ces éclairs de beauté à laquelle , selon René Char, revient « toute la place ». Cette fugitive beauté que les mots ont pourtant le pouvoir de faire émerger, ces mots-là, qu’en prêtant l’oreille et les sentant frémir sur le bout de la langue, on n’avait pas entendus venir. Ces mots du poème pour écrire la brume du matin / le silence de midi / la douceur des soirs / écrire l’ombre le chemin / la trace qui dit présence // faire pas d’écrire / écoute de marquer l’arrêt / écouter alors le vent / le ruisseau au cours jumeau / reprendre vie. Et puisque nous avons précédemment cité René Char, nous terminerons par une autre de ses réflexions à laquelle Eric Chassefière n’aurait aucun mal à souscrire : « Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort ». A quoi il semble ajouter, à la toute fin du recueil : C’est la vie que tu tiens entre tes mains / le chemin de ta vie que tu réchauffes de ta paume.
Michel Diaz, 25/01/2025