Un ciel de patience : à l’aube de l’estran – Jean-Pierre Boulic

Un ciel de patienceà l’aube de l’estran

Jean-Pierre Boulic

Editions La Part Commune (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         D’un recueil à l’autre circule, dans la poésie de Jean-Pierre Boulic, quelque chose d’infiniment précieux : une présence au monde qui travaille incessamment à transmuer en joie cette conscience que nourrit le sentiment de n’être qu’un des souffles du vivant au froissement du temps.

         Précédé de la belle préface de Béatrice Marchal, ce recueil se compose de huit sections, depuis l’Incipit jusqu’à l’Envoi, c’est-à-dire qu’il est construit comme un svelte édifice dont chaque pièce, suivant la précédente, ouvre sur la suivante en une suite dont rien ne vient déranger la calme harmonie de l’ensemble, éclairant l’avancée, dans ce texte fluide et musical, de ses délicates couleurs de vitraux.

         Ces poèmes, à l’écriture sobre et au ton toujours retenu, dont les mots ne s’appliquent qu’à dire l’essentiel, se veulent, sans résignation aucune (sans jamais céder au désenchantement que justifierait le spectacle d’une humanité inconsolée égarée parmi ces temps sombres), l’expression d’une veille persévérante qui se charge, page après page, dans son expérience confiante, de nous rappeler qu’il est possible, usant de la patience et du perpétuel étonnement, de rendre compte de l’inaperçu, de la beauté du monde et de la vie, si l’on reste attentif au moindre de ses signes et toujours prêt à l’accueillir : Un signe inattendu / Se pose à l’instant // Fraîcheur de la brume / Sur ce refuge de fougères // Le cri d’un passereau / Ebrèche le silence. Car « Jean-Pierre Boulic comprend, écrit Béatrice Marchal, qu’il lui faut cheminer par un passage incessant du paysage extérieur à un intérieur qu’il nomme l’âme : L’âme chemine vers l’ouvert, entendons par ce mot un espace de liberté totale, où le vivant peut s’épanouir en plénitude ». Cela, dans la démarche du poète, passe nécessairement par les mots, par le Langage / Signe à trouver / A la source, par ce Soin apporté aux mots / Dans le silence de la rencontre / Avec le verbe, par la quête tenace De sa parole juste / En un lieu où / La lumière vient apaiser.

         « Patience et étonnement, nous dit justement la présentation en ligne du livre, attitudes reconnaissantes trop souvent oubliées en ce monde occupé à consommer, faire violence, souffrir – un monde bousculé, confronté au désastre d’une culture de mort. » Et le poète, s’adressant à lui-même autant qu’à son lecteur, nous indique la direction, sinon la marche à suivre : Tu es appelé au vivant / Et tu iras / Semer l’invisible couleur / D’un vent venu de l’océan.

         Dans cette démarche poétique, qui a dû s’affirmer au long des années, mûrir au fil du temps, il y a quelque chose d’irréductiblement jeune, comme frappé au sceau de l’éternité. Ce sont textes forgés au « au frais de l’amour » et sous ce que les paysages bretons et leurs ciels imprévus tant aimés par l’auteur et tant chantés dans ses poèmes peuvent aussi abriter de sombre, cette part noire d’une mer réputée indocile, ouverte sur le plus lointain des horizons et vers l’inconnu de nous-mêmes, l’insondable de l’homme. Mais l’estran est ce seuil / Où tu reviens / Aux confins de l’océan / Et rives du monde […] le seuil / où tu déchiffres / Les paysages de l’âme.

         Et s’il suffisait pour cela, nous dit Jean-Pierre Boulic, de marcher l’âme ouverte au vent, par grèves et dunes, par les sentiers côtiers bordés de leurs chapelets de granit, d’Appeler l’horizon / De ce chemin, / Se réjouir / Sans lassitude // Terre sacrée / Où la source palpite ? De s’arrêter, de se tenir debout dans la lumière de la fin du jour ou celle du petit matin qui, tous les jours, à la dérobée, dans ces instants furtifs (qui tiennent du vol presque), vient et toujours revient ? C’est à pas légers que le poète porte le temps et s’en va dénouer les ombres. L’essentiel se tient là aussi, tous les matins, la jeunesse éternelle du monde, notre chance, cette brûlure éblouissante du passage. Mobilité pure des éléments dont nous ne sommes que parcelles. Musique sous le silence, plein à ras bord de tout cet invisible qui l’anime et de ces petits riens qui en témoignent. Car l’essentiel tient de l’infime. « C’est le poème, écrit encore Béatrice Marchal, défini comme la petite voix / De la création, qui abrite Ces riens qui sont en tout / Voix des âmes menues ; un petit reste, certes mais Un monde en son royaume, infiniment précieux. »

         C’est pourquoi, pour capter l’infime, apprivoiser l’inaperçu, ces signes d’un plus grand que tout, le poète se doit de cultiver une attention aiguë, d’user de tous ses sens et les maintenir en éveil, mais déchiffrer aussi avec son cœur, unique condition pour donner souffle et voix aux mots qui le traversent : Décrypter avec précaution / Le souffle de la création // Lire le sourire de la terre / Qui semble prendre racine ici / Par fragile capillarité / Parmi les chardons bleus de la dune. Et il écrit encore, s’interrogeant, certain pourtant qu’il ne saurait accomplir d’autre mission : Serais-tu choisi / Pour donner à écouter / La lueur vivante // Et dire à voix basse / Sur le bord de ce fil d’eau / L’âme de la terre // Laisser s’élever / Quand elle écarte les ombres / Les chants de l’univers.

         La poésie de Jean-Pierre Boulic, ce poète veilleur, est ce chant profond qui nous incite à habiter plus pleinement le monde, à contempler chacun de ces instants où ciel, nuages, lumière, estran, et tous ces petits riens d’où perle l’âme du vivant ne peuvent que nous ramener à l’essence de « l’être-là », au plus vrai de nous-mêmes, à demeurer toujours ainsi / Sous un ciel de patience.

         Michel Diaz, /02/2025

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