Elégies – Philippe Lekeuche

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

Élégies

Philippe Lekeuche

Photographies de l’auteur

Postface de René de Ceccatty

Éditions L’herbe qui tremble (2025)

         Nous pouvons lire, dès les premières pages du recueil : Que la vérité soit le questionnement, non la réponse / (Mon attitude envers l’énigme du monde) / Certains mots, de loin, tiennent : / Espérance, amour, vie. Et un peu plus loin : Je ne veux pas de toi, Poésie, je ne veux pas / Laisse-moi tranquille, ne viens pas / Avec ta langue qui est ton masque / Ta menteuse langue, toi / Tu te trouves derrière elle.

         Voilà une poésie (l’auteur écrit toujours ce mot avec une majuscule), ici, dans ce recueil, l’une des stations d’une démarche entamée depuis nombre d’années, qui nous ramène à la Poésie, celle qui porte en elle la langue mouillée de sang. A cent lieues de tous ces poèmes, d’une « poésie qui mouline du beau, du recyclé, de la certitude formolisée », comme l’écrit Véronique Bergen (Le Carnet et les instants, 2025), de cette « poésie à sens multiples, comme l’écrit aussi Jean-Marie Corbusier (Catégories, 3 juin 2018), avec des lourdeurs parfois d’une expression par laquelle on se croit important parce qu’on a fait joli et intelligent ». Non, ajoute-t-il, à propos des ouvrages de Philippe Lekeuche, avec lui « rien de tout cela, du direct, face à face… du vrai ». Oui, la poésie de celui-ci, dans une langue qui se dévoile dans la pureté de sa nudité, est un canif qui gratte jusqu’à l’os l’acte du « faire », un canif que l’auteur s’enfonce jusqu’au cœur. Chez ce poète, en effet, la démarche poétique participe d’une totale radicalité parce que, pour lui, la Poésie est un absolu, une visée transcendantale qui trouve son origine dans un ‘‘Ailleurs’’, une autre dimension, un autre espace-temps du monde. Démarche quasi sacrificielle comme l’écrit l’auteur lui-même dans son préambule au recueil L’Épreuve (L’Herbe qui tremble, 2022) : « Il n’y a pas de mots d’amour, il n’y a que des preuves d’amour, cela a un prix (par exemple donner sa vie), tout comme cette pratique de la poésie exige des renoncements, et même le sacrifice – je le souligne -, la question restant ouverte : le sacrifice de quoi ? On ne le sait pas, on l’apprend avec les années, dans l’endurance. Je veux dire qu’on le vit, c’est une épreuve. Et quant à la réponse de savoir si cela en vaut la peine, elle fait toujours défaut. Et qu’importe. On n’a guère besoin d’elle. »

         Ce recueil se compose de cinq longs poèmes en vers libres, séparés par des photos du poète lui-même, noir et blanc où les nuances et la douceur des gris n’en soulignent que mieux l’atmosphère de silence et de solitude. Certains des titres de ces poèmes, Tessons de ma vie, Tout retourné le langage ou Etat des lieux, semblent déjà nous indiquer qu’ils contiennent une dimension introspective et, en effet, dans l’écriture de Philippe Lekeuche, poésie et vie sont étroitement intriquées : la vie doit entrer dans le poème pour l’animer, lui donner souffle, comme le poème, à travers le langage, ouvre l’homme à sa véritable conscience. Mais « même, s’ils possèdent une tonalité autobiographique assez forte, écrit René de Ceccatty dans sa postface, ils ne sont pas directement narratifs et ne font que des allusions abstraites aux événements d’une vie personnelle » : Ces derniers jours, trop terre à terre, manquait le Ciel / Je vaguais, étudiant la philosophie et l’être / La poésie avait disparu.

         Quant au titre du recueil, Élégies, cette poésie l’est, en effet, élégiaque non dans sa stricte, littéraire et historique définition, mais dans l’esprit qui la traverse, dans ses évocations de l’amour, de la mort, de la perte. Une écriture qui affronte la brièveté, l’inanité, l’indifférence et la précarité de la vie, creuse l’humain sans complaisance, les relations entre celui-ci et le monde. Ou ainsi que l’a écrit Eric Brogniet à propos du recueil Une vie mélangée, « une écriture, qui assume un questionnement, et qui témoigne, peut-être et surtout à travers l’expérience du doute et du malheur, sinon de l’agonie, questions christiques s’il en est, interroge notre identité et la question du sens de la vie humaine ». Mais déliée des plaintes du lyrisme, c’est aussi, avant tout peut-être, dans le prolongement de la démarche de l’auteur, une écriture qui questionne inlassablement le corps même de la poésie et le statut du verbe, ses promesses de salvation et ses inévitables trahisons, ses instants de grâce comme ses limites : Si le poète, qui parfois me visite, m’abandonne / Je m’encercle et le passé, de sa muraille / Assombrit. Oh, comment fracturer l’enclos de l’ombre.

         Certes, les mots échouent à dire l’essentiel, nous dit Philippe Lekeuche, à traduire cette voix qui prend sa source dans cet « Ailleurs » du Monde et ne peuvent que la trahir, que décevoir toute tentative d’approche des réalités supérieures au monde sensible, et tel le funèbre corbeau dans le poème d’Edgard Poe, L’à quoi bon revenait de son aile sombre / Piquant de son bec mes bribes de syllabes. Et, nous dit-il encore : Je poursuis mes phrases, je marche tout le long / Sans arriver jamais, sans te rejoindre / Car nous sépare la langue, elle qui est coupure. A quoi l’on peut ajouter cette autre réflexion : Ainsi vivons-nous l’arraché / De pages non écrites, jamais mon cri / N’atteint les cimes de l’Autre. Ou celle-là : Longtemps, je fus labouré par les vers, par le cadavre / Eteint du langage, lui qui me sépare, me coupe / De ma vie, le Tombeau du Poème y habite.

         Cependant, ainsi que l’auteur le disait lui-même dans la citation ci-dessus, l’épreuve de la poésie, « exige des renoncements, et même le sacrifice », elle est chemin de conscience, d’élévation et de spiritualité, appel plus largement à un indicible qui n’est pas sans rapport avec la démarche de la foi chrétienne qui nous offre quelque promesse de salut : Au jour du poème, les poulies levèrent / Le poids du monde, oui, les millénaires / Quand léger le mot advint. Aussi, en dépit de l’ignorance du poète, de l’impuissance de sa langue, des doutes et incertitudes, des vanités du monde et de ses illusions, des oscillations permanentes entre Dieu et absence de Dieu, des balancements entre séparation et réparation, entre réalité saisissable et insaisissable, entre douleur et clairvoyance, en dépit de toute absence de réponse, dans cette quête qui n’a ni commencement ni fin, dans cette « affirmation sincère de soi, comme l’écrit Jean-Marie Corbusier, à la recherche de son propre dépassement affectif », demeure toutefois la lumière d’une indéfinissable espérance. Puisque, comme nous le confie encore le poète : Je vague ici butant sur l’absurde, pris / Au chaos d’un tas de vieilles poutres, de planches coupées, au bord / Du chemin, de sa clairière, de mes tréfonds, puis c’est l’éclaircie.

         Michel Diaz, 27/02/2025

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