Flux et reflux – Pierre Thibaud

Flux et reflux

Pierre Thibaud

Postface de Simon Lantiéri

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         Ce recueil se divise en cinq sections dont les titres des quatre premières évoquent une saison, accompagnée parfois du nom d’un mouvement qui nous rappelle que l’auteur est aussi musicien : Printemps désirant ; Eté : con fuoco ; Ombres d’automne ; Hiver : grave molto allargando. La dernière, La mort souveraine, prolonge le recueil en forme de point d’orgue.

         C’est un « long poème d’amour » nous dit Pierre Thibaud dans les quelques lignes de la quatrième de couverture, mais bien plus sûrement une réflexion sur l’amour, qui puise dans ce que l’on devine être l’expérience personnelle physique et spirituelle de l’auteur. Mais qu’en est-il de ce que l’on imagine d’abord, idéalement, de l’amour ? Cette expérience fusionnelle de deux êtres dont Marcile Ficin nous dit dans son Commentaire sur le Banquet de Platon : « L’amour est une mort volontaire. En tant que mort, il est chose amère, mais en tant que volontaire, il est doux. […] Qui aime meurt. En effet, sa pensée, oublieuse de soi, tourne continuellement autour de l’aimé. […] chacun des deux amants s’éloignant de lui-même et se rapprochant de l’autre, mourant à lui-même et en l’autre ressuscitant. »…

         Mais dans la poésie, plus matérielle, de Pierre Thibaud, les deux aspects de son « expérience physique et spirituelle », comme nous l’écrivions plus haut, sont étroitement intriquées puisque en vérité l’une ne peut être séparée de l’autre et qu’elles participent de la même démarche. Aussi, naturellement, Simon Lantiéri (1925-1994) écrit-il : « le propre de l’acte poétique, chez Pierre Thibaud, c’est de parler corporellement de l’âme et spirituellement du corps. Comme si, par une subtile alchimie, des lieux de transformation, de mutation, de transsubstantiation s’établissaient dans l’actualisation d’instances imageantes ». Ainsi, nous dit l’auteur, dès la seconde page du recueil : Depuis si longtemps / je t’attends / entre écorce et moelle // cette saison-là / la pluie sera douce / et les vents de l’aube / prendront mesure / de mes bourgeons aveugles / sous le frisson des feuilles. Et dit encore, un peu plus loin : par toi mon âme / s’épuise / aspirée par le souffle / d’un corps / semblable au mien… Car corps et âme ne peuvent être séparés. Dans sa correspondance avec Maria Casarès, nous pouvons lire ces mots de Camus : « Je ne t’ai jamais séparée de ton corps. Mais bien que je sois littéralement intoxiqué par ce corps je ne t’ai jamais désirée ni prise en t’oubliant, toi. C’est l’acte d’amour, depuis que je te connais. Avant c’était l’acte, voilà tout. […] Oui, le plaisir finit en gratitude, c’est la fleur humide des jours.» Ainsi avance le poème, dans ce lent et long mûrissement des âmes et des corps conjoints, qui s’appellent et se répondent, se hissant enlacés vers leurs cimes, dans le sel du désir ; depuis flux et reflux des âmes / au plain-chant des amers, vers cet autre plain-chant de l’été, moment où l’oiseau hausse le ciel / ajoutant au fugato des paroles / une voix invisible. Fusion ardente du désir charnel et des âmes, ces vers nous le disent encore : Quand le gémir du plaisir / est remuement d’âmes / entrouvertes / tu laisses en moi des traces / qui désaltèrent mon rêve / non des preuves / qui le tuent.

         La troisième section, placée sous le signe de l’automne, commence par ces mots : Qu’as-tu pour être si sombre // j’ai pris trop de jour / il sourd de ma peau / ne me laissant que le crépuscule indécis / qu’égrène l’oiseau de l’oubli. On ne sait si le « tu » est adresse au poète lui-même ou à la femme aimée, et le savoir importe peu puisque nous avons là deux êtres en miroir d’eux-mêmes entre lesquels s’instaure une distance. S’immisce alors, dans les mots des poèmes suivants, comme un mouvement de pensée qui signale un inquiet glissement sur la pente des sentiments : Femme furtive / la flamme de ton corps / danse dans le sabbat des feuilles. Et le poète, presque aussitôt ajoute : je ne suis pas dans ce que je prends / mais dans ce qui m’échappe / trouvant mes origines / dans ta fin / toujours / incommencée. Cela semble faire écho à ce que Roland Barthes écrivait dans ses Fragments d’un discours amoureux : « Je suis pris dans cette contradiction : d’une part, je crois connaître l’autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement (“Moi, je te connais. Il n’y a que moi qui te connaisse bien !”) ; et, d’autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l’autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l’ouvrir, remonter à son origine, défaire l’énigme. D’où vient-il ? Qui est-il ? Je m’épuise, je ne le saurai jamais ». Et en effet, à ce point de la réflexion de l’auteur, s’impose l’évidence que « l’autre » reste pour nous un objet impénétrable, une énigme insoluble dont notre vie dépend pourtant. Un être dont on n’arrive jamais à se défaire de la question qu’il nous pose. Mais « l’amoureux n’est pas Œdipe », ajoute Barthes, et il ne « reste plus alors qu’à renverser [notre] ignorance en vérité ». Car il n’est pas vrai de croire que plus on aime mieux on comprend « l’autre » qui ne cessera jamais de nous échapper.

         Dans la section « hiver », Pierre Thibaud prolonge le constat entamé plus haut : nos mots / sonnent mal // la corde des pensées / n’est pas assez tendue // et notre corps est instrument fêlé. Et il poursuit, plus loin : nos corps sont des orgues / mais dont les tuyaux / selon le dire de Pascal / ne se suivent par degrés conjoints. Mais la dernière section, La mort souveraine, commence par ces mots : Par l’amour / dire / l’autre de nous / par l’image / l’autre du sens. Car, en fin de compte, ce que l’action amoureuse obtient de nous c’est, peut-être, sûrement même, cette « sagesse » qui consiste à comprendre que « l’autre » ne peut être absolument connu et peut-être n’est pas à connaître. Que son opacité n’est nullement l’écran d’un secret, « mais plutôt, nous dit encore Barthes, une sorte d’évidence, en laquelle s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être ». Car aimer quelqu’un d’inconnu, qui le restera sans doute à jamais, relève d’un mouvement mystique : accéder à la connaissance de l’inconnaissance. Nous reste alors, le comprenant, à l’admettre et le dire, avec les moyens que la poésie nous permet.

         Aussi Pierre Thibaud peut-il plus sereinement écrire à la fin de ce long poème : même passion pour la nuit et le poème / que seul l’amour peut éprouver / et ce n’est que dans l’amour que la mort / comme épreuve ultime de l’absence de fin / nuit dans l’attente infinie du jour / peut être désirée / parfois atteinte ». Tel est le chemin de vie et d’amour que nous propose ce recueil.

         Michel Diaz, 02/03/2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *