Michel Diaz, Traverser L’obscur, Musimot, 2024, 98p., 18€. Préface de Jean-Louis Bernard, photographies de Marie-Pierre Forrat.
Lecture par Marie-Claude San Juan, publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)
Je tressai l’obscure guirlande des lettres : je fis une porte : pour pouvoir fermer et ouvrir, comme pupille ou paupière, les mondes.
José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres
En exergue de la première partie du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, Alain Borne : « C’est contre la mort que j’écris / comme on écrit contre un mur ». Écrire « contre » a ici un double sens, : affronter la mort pour refuser la fin de l’aimée, lui opposer l’écriture, mais aussi poser la mort comme un espace matériel, dire une proximité physique, image du mur contre lequel s’appuyer, et sur lequel on peut écrire, mur cependant, séparation. Le titre du recueil dont ce fragment est extrait accentue la dimension nocturne : La nuit me parle de toi. Le titre inaugural du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, la première partie, m’a d’abord fait penser à celui de José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres, comme un signe supplémentaire, une rencontre de profondeur sans que l’auteur sache toujours ces correspondances qui sont les hasards de la puissance d’une démarche. Car ce qu’écrivait alors Jacques Ancet dans sa préface me semble correspondre à l’ouvrage de Michel Diaz. Le poète et traducteur voyait en ce livre un « recueil central » (et j’ai eu cette impression en lisant les pages de Michel Diaz). Jacques Ancet ajoutait : « Mort et résurrection. Toujours tout recommence. ». Or la structure de Traverser l’obscur est justement cette traversée allant de la mort à ce qui transcende la mort, par les mots tracés, les voix, la sienne et plus que la sienne. Mais les Leçons de ténèbres évoquent aussi les récitatifs des nocturnes créés par la musique liturgique, qui ont inspiré des écrivains comme Roger Caillois. Je retiens la musique, car l’ouvrage de Michel Diaz garde, au-delà de la première partie, un caractère musical. On y retrouve même la basse continue des nocturnes, des retours de mots, des repères, comme un appui ouvrant à une solennité élargissant le sujet, de soi à tout l’humain, de l’humain à l’univers, de l’instant au temps autre.
La structure du recueil part donc de Leçons de ténèbres pour aboutir à Être là en passant par le vent et l’ombre, parties ponctuées par leurs exergues introductifs, clés philosophiques ou analytiques données par des poètes et un sculpteur. Quand Alessandra Pizarnik dit écrire « contre la peur », Henri Meschonnic ouvre une espérance, et Alberto Giacometti la possibilité de l’émerveillement. Ainsi le recueil part de l’écriture « contre » pour aboutir à l’écriture « pour » (la lumière, la beauté). La traversée qu’est le chemin des mots inscrit une victoire. Il faut d’abord savoir qu’on désire « répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers », et que c’est le temps qu’il faut concevoir autrement : « transmuer / pour traverser l’obscur / le temps qui nous efface / en un temps qui ne sait que durer ». Car la mort c’est le temps, la succession des instants qui nous échappent. Dès le premier poème le sujet du temps est posé, rejoignant l’ontologie des philosophes, la question métaphysique sur ce qu’est l’être. Être s’oppose au temps ordinaire. On rejoint, simplement pour poser une interrogation, des thématiques ancestrales, et même des sagesses orientales qui pensent le temps autrement, considérant qu’être conscient dans l’instant crée une permanence du temps qui paradoxalement le supprime. Ce n’est plus lui « qui nous efface » mais nous qui l’annulons. Et, surtout, on retrouve des données scientifiques, leurs interrogations troublantes sur la nature du temps, autre « mystère insondable de l’univers » ici interrogé ou contemplé. Du temps il faut éviter « la corruption du devenir », et soi, avancer « dans un présent », « et dans l’oubli du devenir ». D’un instant à l’autre on ne trouve « que du silence », cette « ellipse » du sens.
Toujours ce piège que dresse le temps qui « nous convoque vers un ailleurs ». Serait-ce « son visage de l’outre-là », cet ailleurs né du devenir ? Ou le visage « d’un autre », celui qui en soi nous échappe, l’autre de soi-même, la part d’étrangeté, autre face du mystère. L’être qui pense, médite, écrit, est part de l’univers qu’il interroge, et dans son miroir il voit des « yeux pleins de silence ». Sagesse du non-savoir ou « désastre verso d’absence ». Ce qui est « chemin de cendre » c’est le silence et les cris intérieurs. Car il y a « toute cette douleur / qui a fait notre histoire ».
La deuxième partie, superbe, Comme une porte au vent, est dédiée à Alessandra Pizarnik. Elle, « née sur un signe de la lumière » qui écrit « contre la peur » et « contre le vent »… Elle, évoquée comme « une flamme grave, lys de la barque des morts, devenue lys et flamme brillant dans le sommeil des flammes telle une lampe de nuages ». Elle, traduite en « chemin de craie », « chemin de cendre ». Car, écrit-il, « le chemin de l’écriture est chemin dans la mort » Elle, à qui il dit « tu es morte sur un ordre de ta raison ». Cette partie est la seule présentant des fragments en prose, les trois autres étant rédigées en vers libres.
La troisième partie, L’ombre dissout les pierres, emprunte son titre à Alain Freixe. Le temps, de nouveau, cette basse thématique qui soutient la musicalité du rythme, temps qui « toute mémoire abolie » s’abolit aussi. Mais au-delà de la distance qui sépare des disparus, les « invoquer » c’est… « quêter dans les fonds du silence / cette bouffée d’éternité / qui guette et qui patiente / derrière tous les mots ». Garder en soi la place de l’accueil à ce qui, par le souvenir, peut encore nous apprendre. C’est comme une prière aux absents, pour recevoir de leur mémoire « la force du recueillement », la capacité du « doute / qui remet la base au sommet », et « le si peu d’espérance ». Échange entre la « lumière humaine » du vivant contre les « silences de poussière » des morts. Recevoir, de la trace du souvenir inscrit en soi, ce « qui nous sauverait ».
Et enfin, Être là, les pages de l’aboutissement « d’une errance » et de la traversée du temps à vivre, mesure, par l’écriture de « l’inestimable prix » de ce qui est saisi. Conscience de ce qui nous constitue, ces « temps entrelacés » de notre mémoire, celle qui peut rencontrer « l’obscur », qui n’est pas noirceur désespérante mais lieu de l’accès à « tout le perdu », ce qui répond « à l’appel silencieux des signes ». Car qu’est-ce que l’obscur, si ce n’est « la première et dernière matière du cœur » ? Traverser l’obscur c’est dépasser la peur ou la tristesse et « consentir à se perdre ». Être c’est aussi regarder un arbre, ou contempler « la pure incandescence / d’une simple fleur ». Être c’est savoir « habiter / plutôt les lisières » (..) « entre obscur et éclat ». Par l’incertain et la lumière être « délivré de l’éternité pour / le seul bonheur d’être ».
Mais qu’est la mémoire constitutive d’un être ? N’est-elle que la trace de tous ses instants ou l’insondable « aux profondeurs insoupçonnées », au-delà du temps d’une vie, au-delà de l’espace de ses ancrages ? Oui, ce qui est rejoint, c’est le « souvenir cosmique » qui englobe « toute chose visible / mais aussi l’invisible / mémoire ». Ce qui est dans tout et dans soi c’est le « souffle d’un monde / en état de perpétuelle naissance ». Ce recueil est un aboutissement, car la poésie authentique c’est cela, rejoindre un dehors de soi pour dire cette réalité toujours inachevée de l’univers, cette immensité cosmique dont l’être est une part. La haute conscience de l’écriture permet la connexion avec cette dimension, les mots passant d’abord par le silence pour capter le sens. Et même la métaphysique est dépassée par la métaphysique, dans l’écrit. Juste Être là…
Lisant j’ai repensé au recueil de 2016, Fêlure (Musimot), où le regard intérieur du poète franchit des frontières intimes comme une traversée qui fouille la conscience du corps et de l’esprit, ses ombres et ce qui pourrait s’appeler fêlure, ouverture d’un savoir douloureux et paradoxalement étrange douceur d’une « indolore souffrance », et « lente fatigue ». Son « fil d’Ariane » c’était l’écoute d’une parole en quelque sorte mutique. La fêlure était la faille heureuse, celle évoquée par Leonard Cohen, par où passe la lumière. Dans ce recueil s’ébauchait la démarche de Traverser l’obscur. Cela continuait dans Bassin-Versant, en 2018 (Musimot). En exergue Nietzsche et Lorca mettaient la philosophie et la poésie sur la même rive, pour penser la présence à soi et au réel. Déjà l’injonction, « Être là » (…) « s’arrêter ». La présence à sa mémoire, et à celle de la mère, Ce que l’on ne doit pas oublier… Déjà le désir de penser comment sauver l’être du vide et de l’absence. Lucidité, « car on ne peut aller que vers une interrogation, et si peu vers une réponse ». J’avais beaucoup aimé, aussi, Le verger abandonné (2020, Musimot), où la méditation sur l’itinéraire d’Ulysse lui faisait choisir sa liberté, la fidélité à lui-même. Trois livres (indépendamment des autres recueils publiés ailleurs), comme les cailloux sur un chemin préparant ce dernier recueil. À noter, dans les autres ouvrages la ponctuation forte était présente. Dans Traverser l’obscur elle a disparu, comme pour marquer, par la fluidité accentuée par les espaces entre les strophes, une libération atteinte par l’écriture, noter un achèvement du chemin coulant comme un fleuve.
Marie-Claude San Juan