Les entrefaits – Le quatuor d’Arnal

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL (À l’index) / La lecture de JEAN-PIERRE LEGRAND

 éric  AU FIL DES PAGES par JEAN-PIERRE LEGRAND  13 décembre 2024 4 Minutes

Voici une démarche originale : Jean-Pierre Otte que l’on ne présente plus et son épouse la romancière Myette Ronday convient en leur Mas d’Arnal dans le Lot, six écrivains-poètes, trois dames – Carmen Pennarun, Valérie Defrène et Valérie-Marie Marchand et trois messieurs – Michel Diaz, Yves Arauxo et Jean-Claude Tardif. Deux quatuors sont formés, l’un féminin, l’autre masculin.

L’idée est la suivante : chaque quatuor va produire une série de poèmes de douze vers écrits à quatre mains. Un premier auteur écrit le premier vers, un second le deuxième et ainsi de suite à trois reprises pour chaque poème, chaque auteur étant le premier à tour de rôle. L’ouvrage s’ouvre sur le quatuor des dames (34 poèmes) et se clôture sur celui des messieurs (54 poèmes).

En prologue à l’ouvrage, Jean-Pierre Otte explicite la démarche :
«  par leurs apports successifs, ils (les auteurs) créent un esprit ou un esprit se crée de lui-même, esprit dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie ou d’autarcie, ayant sa propre vie, ses facultés inventives, sa libre spontanéité. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

Myette Ronday précise encore que son approche est résolument étrangère au cadavre exquis des surréalistes puisque, au sein du quatuor, chacun ajoute sa ligne en toute connaissance de cause et en tenant compte des lignes précédentes. Le poème se construit comme la suite de « vagues qui se recoupent, se recouvrent, s’écartent, se plissent autrement ou partent dans une direction inattendue. Ainsi le poème crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir ».

En prélude au « quatuor des Messieurs », Yves Arauxo se place sous le parrainage du grand surréaliste belge Paul Nougé : « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » L’écriture en quatuor, ajoute Yves Arauxo, «  permet d’approcher cette entité partagée, ce noyau situé en marge (le centre est à côté) des particularités de chacun. Elle fait alors un pas vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom ».

Singulière et ambitieuse, l’expérience menée par nos huit poètes a de quoi déconcerter : le poème, lieu de l’expression la plus personnelle qui soit, point d’insertion du spirituel dans le sensible, le poème peut-il souffrir d’être écrit à plusieurs ? Le souffle qui l’anime, l’approfondissement du sens qu’il porte peuvent-ils survivre à la pluralité des voix ? Par quelle alchimie, des inspirations multiples vont-elles fusionner en une seule coulée ? J’avoue avoir commencé ma lecture avec un peu d’appréhension.

Tout au long du recueil, on peut cependant repérer diverses stratégies dans l’élaboration des poèmes : j’y vois diverses variations procédant par répétitions, associations plus ou moins libres, parallélismes, bifurcations ou ruptures.
Les effets sont parfois saisissants, comme dans ces très beaux vers :
« La sève du vivant en d’infimes royaumes
Repousse sa lente décomposition
Et de l’âme attendrit la matière »

Le dernier texte de la première série mérite d’être cité en entier. Il présente à mes yeux une véritable valeur programmatique qui vaut pour tout le recueil:
« En se jouant de l’évidence circulaire dans la pensée captive,
Permettre l’échappée buissonnière d’une courbe elliptique.

Puis, à coups de fouet, la faire tourner sur la piste,
Ritournelle d’un avenir hypothétique.
Tout en faisant la roue sur la croupe d’un cheval,
Laissez le hasard prendre le pas sur la théorie.

À coups de marteau lui faire entendre déraison
Jusqu’à en oublier la latitude inaugurale
Amarres rompues, envolées fantasques.
Quand le visage de l’amour pénètre enfin la pierre,

La pensée, éprouvée, devient minérale,
Statuaire de l’ultime source qui jaillit en nous ».

Côté messieurs, plusieurs départs de poème ont des saveurs d’aphorisme :
« L’envol est une chute sans gravité »
« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves »
« Il arrive parfois que la nuit mente au jour »

Au détour de l’une ou l’autre page le poème contemple son propre mystère :
« Le vent, parfois, nous apporte un poème étranger
En ayant l’heur de nous déconcerter
Alors que nous désespérions des moiteurs de l’attente
Et du mutisme qui nous creusait. »

Ou rend hommage à ses plus grands serviteurs :
« Il y eut cependant un clochard céleste,
Arthur, Jack ou Allen, peu importe,
Qui trouva un passage entre les plis du temps,
Surveillant les trous noirs et les éclats d’argent
».

Ce recueil insolite ne laissera aucun lecteur indifférent. Il oscille entre magie d’une fusion des inspirations et virtuosité dans leur assemblage. Je préfère la première à la seconde plus technique et qui me touche moins. Dans leurs meilleurs moments, Les entrefaits réussissent la gageure décrite par Myette Ronday : un poème à quatre donnant l’impression qu’il n’a été écrit que par une seule personne. Un exemple s’en trouve dans la première partie du recueil. Il nous servira de conclusion et d’exhortation à lire tous les autres .

« Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard,
 Un verre fleurs d’Anis sur une nappe d’absinthe,
La tenture entrouverte sur un paysage maritime,
Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ?

Sur ses lèvres trop rouges se lit l’inconsolable attente,
S’ébauchent les refrains d’une âme à la dérive.
Pour s’en sortir, suivre la fumée de la cigarette,
Le génie qui en émane connaît l’instant de sa dissipation.

Les bas filés, elle touche sa ligne de flottaison,
Et rejoint l’estuaire de ses paysages intérieurs.
Évaporée, la fumée en découvre des intimes reliefs
Qu’ avait gravés en elle un inconditionnel amour. »

Quatuor d’Arnal, Les entrefaits, À L’INDEX, collection Empreinte, 2024, 103 p.

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