
Sur les traces de Sintra
Muriel Carminati
peintures et photographies de Muriel Carminati
Editions Traversées (2024)
Note de lecture publiér in Diérèse N° 92 (hiver 2024)
A l’occasion de son voyage au Portugal et son séjour dans la province de l’Estrémadure, Lord Byron avait déjà chanté les charmes de la région de Sintra, petite ville située au pied et sur le versant nord de la Serra de Sintra, une étroite chaîne de montagne verdoyante que viennent arroser les pluies de l’Atlantique.
C’est dans ces lieux, dans cette ville, que Muriel Carminati nous entraîne, autant avec ses mots qu’avec les images qu’elle en a rapportés. « Tu arpentes Sintra (…), écrit Richard Rognet en quatrième de couverture, au plus près de ce qui te façonne et te fascine. » Nous voilà donc prévenus, avant même d’entrer dans la matière de l’ouvrage, que nous sommes invités à ne pas nous satisfaire de ce qui pourrait n’être qu’un banal parcours touristique, mais à partager plutôt, comme en un voyage initiatique, un itinéraire intérieur conduit par l’auteure qui, par le biais de ce qu’elle voit et découvre, ajuste son regard et l’ouvre au merveilleux.
A travers les neuf sections de l’ouvrage, et parfois minutieusement décrit, tout ou presque est évoqué, qui se présente à l’attention du touriste souvent pressé de traverser ces lieux pour n’en retenir que des impressions fugitives et des images que le temps décolorera bien vite : une terrasse où des paons crient leur joie à jets continus, une façade qui chatoie / à l’ombre tiède d’un grand cèdre, les églises semées dans la ville, la chapelle San Lazaro ou la gothique Santa Maria, une fontaine aux azulejos rafraichissants, un édifice classique et ses deux mitres blanches dressées vers le ciel, le palais national et ses carrelages verts / ou blanc crème comme l’aubier, la tour de Meca, les catacombes culinaires enfouies dans les entrailles du corps du Palais, le palais royal, ses couloirs, ses salles et ses meubles anciens, le castel dos douros ou le palais de la Pena. Mais encore le parc municipal, le château des Maures, le couvent des Capucins, le palais de Regaleira, le Château de Seteais, le palais de Monserrate, et tout ce que le temps des siècles a laissé d’indices, de traces, de présence, d’histoires, de légendes ou de souvenirs fantasmés…
Mais Muriel Carminati n’est pas, loin s’en faut, une touriste pressée. Elle arpente ruelles et places, musarde dans jardins et parcs, déambule en prenant le temps de se perdre et de se retrouver quelque part en un lieu insolite, quelquefois dans des voies sans issue, à l’écart de la foule des visiteurs qui piétinent, s’obstinant à lire leurs textos, et des voix qui dérangent la paix des lieux : je m’égare dans les sentiers sans issue / qui s’amusent à disparaître soudain parmi des brassées de fleurs. Confidente de son lecteur, dans la fluidité de son écriture, où jamais rien ne pèse, où se glisse parfois l’humour, elle l’invite donc à quitter les chemins tout tracés des visites guidées pour s’abandonner librement à un autre temps et à d’autres espaces, à cela, secondé par l’imaginaire, qui permet de voir les choses autrement et qu’offrent seulement les chemins de traverse. Cela, que Lieven Callant résume par les mots de « moeurs humaines, habitudes animales, floraisons ordinaires ou extraordinaires ». Car se perdre, ou au moins s’égarer, est aussi manière, peut-être la plus sûre, de ne plus seulement regarder, pour commencer à voir et se réinventer, se donner les moyens d’aller au cœur des choses, là où gît l’essentiel. En ce regard particulier, qui sonde en même temps l’intime, s’impose à la conscience le sentiment que l’on a découvert les traces d’une indicible beauté que le poème a charge de restituer : rebroussant chemin / je surprends deux dragons ruisselants encore ceinturés de nénuphars /émergeant des tréfonds pattes écartées /pour empêcher une fontaine de toute tentation de babillage. Aussi Richard Rogner peut-il aussi écrire, dans sa préface au livre : « Creuse, Muriel, creuse, tu trouveras peut-être à quelle profondeur extraire qui tu es – celle qui invoque, implore, celle qui accueille, jubile, rend grâce. » Et, plus loin, il ajoute : « Invoque la lumière encore endormie, prends-la contre toi, réveille-la, car creuser, creuser sans cesse est ton seul recours, ton salut au-dessus des ruines tumultueuses ».
Il y a dans ces poèmes de Muriel Carminati l’affirmation d’une forte présence au monde jusque dans ce qu’il y a, en apparence, de moins surprenant, comme cet hommage muet, presque en forme d’enseignement, humblement adressé au cèdre par le frêle thuya : je te salue / ô cèdre rouge d’occident // […] tu t’élances insoucieux / du genre humain / candélabre géant / chargé d’accueillir les étoiles. On n’y trouve pas d’aspects sombres ou quelque penchant pour les versants obscurs de l’être mais une errance choisie, travaillée, entretenue. Ces lieux qui la requièrent, ici la ville de Sintra, son étroit territoire, sont de ceux qui lui permettent de ne pas « se mettre hors du monde » parce que ce qu’on y trouve, dans son approche descriptive, naturaliste presque, n’échappe à aucune dénomination. Mais ils sont cependant comme des départs incessants sur des sentes d’imaginaire. Ce sont des lieux qui lui permettent de sortir sans cesse du cadre des gestes et faits codifiés sans déserter la vie, comme la poésie souvent nous y invite. Des lieux d’appartenance à l’histoire des hommes, mais de déterritorialisation. Des lieux nommables et identifiés, mais en même temps lieux/coupures, lieux/écarts. Des lieux qui, sous la plume de l’auteure nous ancrent dans l’espace et l’ici-maintenant, mais nous douent de lointain poétique autant que mémoriel. A la lecture de ces pages nous nous faisons passants attentifs et ouverts à l’inconnu qui creuse et que Richard Rognet appelle aussi leur auteure à creuser. Comme l’on creuse en soi silences et clartés vers ce qui éclaire nos existences. Aussi cet ouvrage peut-il s’achever sur cette invocation : Vivre au présent / ici et maintenant / oui sans doute / mais c’est sans compter / les longs jours / confiné ou abattu / les interminables soirées d’hiver / où seul peut nous sauver la remembrance des jours heureux.
Michel Diaz, 04/12/2024