Le bec de la mésange
Arnoldo Feuer
Dessins Alain Dulac
L’Herbe qui tremble (2025)
Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)
Si le poète Arnoldo Feuer est peu connu de la plupart des lecteurs de poésie, ce n’est pas pour autant un débutant, loin s’en faut. Ses premiers recueils ont paru dans les années 1970 (éditions J.-P. Oswald et Caractères), mais à la fin des années 1980, il est entré dans une longue période sans publication qu’il a rompue en 2017. Le présent recueil, accompagné des beaux dessins d’Alain Dulac (pages d’une écriture indéchiffrable à l’expression fébrile) porte témoignage qu’en dépit de ce silence éditorial, la sève poétique qui l’habite a souterrainement tracé son chemin pour prendre tout le temps de parvenir à la maîtrise de sa plus juste voie/voix.
Cette « voix », qu’il a su rendre singulière ouvre, en effet, des perspectives que la grande partie de la production poétique contemporaine a rechigné à exploiter. Dans une langue simple et fluide, dépouillée à l’extrême, où pas un mot ne paraît superflu, Arnoldo Feuer nous donne à lire le monde, avec un regard comme lavé de neuf, avec l’air innocent de qui se contenterait d’effleurer les choses, comme insoucieux de leur duplicité, mais les traversant tout de même et marchant dans les plis du temps / sur une soie chiffonnée / en poursuivant des éclairs intimes (ces deux citations sont extraites du recueil Faux miroirs). Ces « éclairs », le poète les trouve ici, dans le sauvetage d’une mésange prise dans les mailles d’un filet (c’est là le point de départ du recueil, non prémédité), dans le hasard qui lui fait collecter le matériau de ses poèmes, parmi les choses qui l’entourent ou les événements les plus simples et souvent les plus anodins, mais qui répondront, à ce moment-là, aux conditions de l’acte poétique qui fera exploser, pour un bref instant, la banale apparence du monde. Ce seront encore, par exemple, ces choses, pour n’en citer que quelques-unes, l’intérêt porté à un marque-pages (le billet d’entrée à la / Galerie Tretiakov / du 10 août 2001 à 13h33), le bouleau tombé sur le toit (abattu par le vent ou les taupes), le crédit accordé à la caisse de sa librairie préférée, les grilles d’évacuation d’eaux pluviales, une révision de sa cave à vin, le plombier qui traque la fuite en crevant son plafond, les pigeons sur un fil du balcon… S’ouvre alors une brèche dans le réel des choses, où s’engouffre un soudain vertige qui fait douter de soi et de l’illusoire équilibre du monde : Venez, / corneilles / qui liez de paire à impaire les rives de l’avenue // la ferronnerie du balcon / vous sera hospitalière / pour guetter les temps / encore couchés à l’horizon // toi tu es incertain de la patience / qu’il te faudrait // tu doutes de pouvoir identifier un prochain soleil // elles c’est autre chose / leur vol ne manquera pas à l’œuvre de liberté.
Cette démarche, le poète s’en explique dans un entretien (in Anthologie audiovisuelle des poètes vivants de Reha Yünlüel, 2022) : « Il n’y a pas d’interdit pour ce qu’on appelle communément l’inspiration poétique. Elle peut partir de n’importe où, de n’importe quoi. Souvent, c’est une vision, c’est un son, des sons, ou un mot, ou une parole, un bruit dans la rue qui déclenche quelque chose. Et c’est là que tout un processus s’enclenche. […] Je pense que le poète, l’écrivain, l’artiste puise ses sources partout. […] Et je crois beaucoup à cette notion d’élément déclencheur, au sens où c’est quelque chose qui n’est pas impliqué a priori dans un processus de création… » Ainsi « s’enclenche », par exemple, ce poème où il est impossible de retrancher le moindre mot : « Animal errant » // le triangle de signalisation / t’enjoint d’être attentif / mais qu’est-ce à dire ? // quelle espèce d’animal / peut bien divaguer sur l’autoroute / qu’on puisse craindre de rencontrer ? // réfléchis à ta condition : / l’employé qui déposa le panneau / pour une bonne raison / l’oublia pour une plus grande // où tu pourrais inclure / la destinée qui te fait aller.
Mais ce recueil, Le bec de la mésange, c’est aussi, enchâssées entre les séries de poèmes, huit textes en prose, tout aussi importants que le reste, qui explicitent et éclairent la démarche poétique de l’auteur, autant de réflexions qui exposent en quelque sorte son « art poétique », ou plutôt son éthique. Et si nous sommes invités à entrer dans l’atelier du poète, il nous faut d’abord observer, sans essayer de le comprendre, cet état dans lequel, nous dit-il, amorphe, vide, en attente, il regarde sans voir, la tasse, la théière, le mur, attitude qu’un observateur rationnel prendrait pour celle d’un fou. Mettre des mots sur cette totale absence à soi-même, ce flottement du corps et de l’esprit, cette réceptivité indifférenciée, ce serait les nommer « état poétique », disposition poétique », « conditions de la poésie ». Et le poème, nous dit-il, se forme dans les mêmes « conditions de la poésie », il participe du même élan de disponibilité et d’implication simultanées. Les « conditions de la poésie » l’empêchent d’être autre chose que « juste ». Le poème peut alors accomplir ce pas de côté qui est le propre du langage poétique, sans que pour autant le poète renonce à ce qu’il a choisi, à savoir sans en faire un principe abstrait adopté a priori, de dire le monde tel qu’il se présente exactement à [lui], en ses bribes perceptibles et subjectives. Une hospitalité aux choses, contrat poétique tacite, qui [lui] tient lieu de « méthode », puisqu’il faut bien tâcher d’acquérir et de rendre une vision cohérente du monde. Cet « état poétique » (expression employée déjà, dans le même sens, par Pierre Reverdy), est encore envisagé par Arnoldo Feuer comme un espace de lucidité s’ouvrant par enchantement au milieu de la « selva oscura » où nous progressons en aveugles. Espace de lucidité où les minuscules bris de vie du quotidien, ces instants pourtant pauvres mais remarquables, requièrent toute son attention et, nous dit-il, méritent qu’on leur rende justice en les portant dans la lumière.
Cependant, poursuit le poète, ne pourrait-on pas lui objecter que de se livrer à versifier ou prosifier sur le même ton, à propos d’infimes éclats n’affectant en rien la marche des hommes à l’abîme, est pure inanité ? Objection généreuse à laquelle il répond qu’elle ne le convainc nullement de faire ce qu’il ne sait pas faire et à quoi il aura perdu suffisamment de temps. Clairement conscient qu’il n’a aucune vision particulière du monde à faire voir, aucune musique nouvelle à faire entendre, aucune parole neuve à délivrer et rien à apporter au monde qui ne soit déjà, il ne lui reste, et c’est déjà beaucoup, nous confie-t-il, qu’à envisager ce qu’il appelle une pratique poétique « éthique ». A savoir : Pas une ligne, pas un mot de trop ! Le respect que l’on doit au lecteur, au livre, à la littérature, à l’éditeur, à la poésie et à soi-même […] commande la sobriété et la retenue. Avec pour unique visée, l’adéquation du langage à son objet, l’accord juste des mots et des choses, la justesse. Aussi cette exigence réclame-t-elle une particulière attention au langage. Dans ma pratique poétique, écrit alors Arnoldo Feuer, je n’ai que peu d’appétence pour les comparaisons, fabrications et transpositions d’images, accumulations métaphoriques en tous genres. Et il ajoute : L’emploi des « figures », destiné à instituer comme poétique un énoncé autrement banal, me paraît souvent une forme de trahison de la poésie, déguisant le Verbe – sous prétexte de le vêtir plus bellement qu’à l’ordinaire – en pauvre simulacre vidé de sa force originelle.
Arnoldo Feuer incarne cette poésie qui ne loge ni dans la complaisance d’une langue qui se griserait de son propre souffle poétique, ni dans les rêves de quelque ailleurs factice, hors d’un Ici et Maintenant que nous avons à habiter. Il n’y a pour lui que ce qui peut se dire à partir de « l’éclair » qu’il entraperçoit dans les choses, qui un instant nous illumine aussi à travers son regard pour nous rendre le monde un peu moins obscur, un peu mieux habitable.
Michel Diaz, 30/04/2025