
A propos des œuvres de Pascal Lemoine
Sur le site de l’artiste verrier-sculpteur Pascal Lemoine, on peut lire : « Ma connivence avec le verre a débuté par la réalisation d’urnes funéraire sur lesquelles étaient gravés des palimpsestes. Doutes et interrogations s’immisçaient dans la matière, jouant aux rythmes cursifs de poèmes de Breton et d’Eluard. Sur certains de ces vases clos, était inscrit « Carpe diem » en braille. Une gravure, un silence qui évoque l’existence et l’interrogation de ce qui lui succède. Les premiers cailloux qui m’ont paru jalonner ce chemin étaient « Le Nœud des Miroirs » de Breton, le « Tao te King » de Lao Tseu et une très forte envie de vivre ce lien particulier à l’instant que révèle le travail d’un matériau en fusion. »
On le voit, « le monde » de Pascal Lemoine (car son œuvre en est un, dans le sens où, comme chez tout authentique artiste, les productions d’une démarche originale sont sources d’émotions, de réflexions, de sentiments, de spiritualité, de sublimations et de transcendances) est en étroite relation avec l’élément feu et son intérêt pour la poésie. C’est-à-dire avec la mémoire d’un passé éruptif, d’un magma subitement pétrifié, et le langage poétique qui peut, plus que tout autre, être pétri jusqu’à l’obsession, contenant en lui-même cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lieu-dit de la question métaphysique essentielle, celle de l’existence. On peut donc avancer que dans la démarche de cet artiste ont partie liée le travail du verre en fusion et l’esprit même de la poésie.
Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’indéchiffrable, de l’intransmissible, peut-on se demander en regardant les œuvres de Pascal Lemoine, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche ? En vérité, ce n’est pas seulement dans les objets qu’il nous propose de regarder mais bien tout entre les mots que nous posons sur eux, en les laissant venir, dans ces « trous d’air » de la pensée que se glisse le sens, y compris dans l’émoi, cette manière singulière qu’a l’artiste d’arpenter le monde et le temps du monde, ses espaces les plus arides comme les plus fertiles.
Alors que l’argent-roi et ses dévastations, guerre ici et là, massacres et famines, nihilisme généralisé, perte générale du sens courbent toujours plus l’humain en nous, pour Pascal Lemoine, il ne semble y avoir qu’un unique objectif, celui de retrouver la mémoire perdue de l’homme et celle tout autant perdue de son ancienne dignité. Il semble que, pour lui, il est de toute nécessité de résister à ses sourdes, pernicieuses, brutales et violentes poussées et aider au désenvoûtement du monde et des consciences en se faisant ramasseur et colporteur de rêve, passeur de poésie.
Immédiatement, en présence des œuvres de l’artiste, c’est une absence qui nous arrête, celle du comparé : à quoi ressemblent ces objets et à quoi se réfèrent-ils ? Amphores aux usages oubliés ou urnes funéraires, idoles archaïques aux formes épurées ou stèles silencieuses, outils énigmatiques d’une civilisation disparue ou fragments de météorites exhibés dans d’anciens rituels ? Tous objets jouant l’ambiguïté de ce qui était, de ce qui est et de ce qui sera… On se dit que quelque chose a été perdu, relégué sous les strates du temps. Et très vite l’on s’aperçoit, pour peu que l’on se laisse aller aux appels de l’imaginaire, que regarder ces œuvres, c’est ouvrir un chemin de lecture et ainsi, chemin faisant, nous saurons que le mystère se tient ailleurs que dans les objets présentés, que c’est l’ombre, bien plus grande que celle d’un arbre ou d’un montagne, l’ombre d’un souvenir d’avant toute mémoire même qui se lève derrière nos yeux comme une lune noire.
Comment faire voir ce que nous avons oublié, là à même la matière des choses ? Non pas derrière, au-delà, caché en quelque arrière-monde, mais là dans le mystère de sa présence. Telle est la force et la beauté de ces œuvres, un regard qui ne conquiert pas, ne revendique aucune certitude, ne prétend apporter aucune réponse, résoudre quelque énigme, mais qui se laisse dessaisir de son saisissement et passe derrière les mots qui font écran, comme rendu à la virginité de son innocence première, au langage d’avant la parole.
Pascal Lemoine semble penser ses œuvres en termes d’influx, de corrélation, de circulation, de respiration, de « révélation » de ce qu’avec nos simples yeux nous ne saurions saisir, si penser de la sorte c’est moins s’intéresser à ce que sont les choses qu’à ce qu’elles produisent sur nous, à comment elles se branchent sur notre mémoire archaïque, ce qui demeure en nous de plus authentiquement vital, comment elles réveillent notre sentiment d’exister quand se défait la coupure entre le sensible et le spirituel et que, nous oubliant nous-mêmes, perdus enfin, on comprenne que ce que nous nommions « la réalité » est le plus implacable des masques.
Et, en effet, les œuvres de Pascal Lemoine nous ouvrent au spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses, celui qui nous demeure mystérieux et insaisissable, où se tient ce qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et que nous appelons sentiment du sacré. Car c’est à partir du physique et de la matière que se dégage le spirituel, que se donne à sentir le sacré, au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en clartés musicales, vapeurs tièdes de troublantes réminiscences, ombres sur des contours d’une terre et d’un sable passés au feu, qui vont se dissipant. Passages de souffles et d’indistinctes voix. Quelque chose, dans ces objets, nous parle sans parole et chemine sans bruit, va discrètement son chemin et avec lenteur chez celui qui, les regardant, se dit : « avec les mots qu’ils me confient, j’apprends à voir, je réapprends l’humanité, et je réapprends à marcher ».
Michel Diaz, 24/09/2025