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D’ores et déjà, Daniel Martinez

D’ores et déjà

Daniel Martinez

Editions Les Deux Siciles, 2021

Chronique publiée sur le site Diérèse et les Deux Siciles (11/03/2022)

Cinq sections, proses poétiques et vers, composent ce recueil dont il faut pénétrer la matière dense pour en saisir l’architecture et en comprendre la portée, car ce qui s’y joue relève tout autant de la vie intérieure de leur auteur que de la vie multiple et foisonnante qui nous cerne, anonyme parfois, souvent invisible. Relève tout autant encore de ce qui fait racines dans le perpétuel étonnement du vivre que dans le désarroi où nous plonge le fait d’être au monde. Aussi est-ce le souffle d’un incessant questionnement qui, de page en page, conduit cette démarche d’écriture, tout irriguée d’élan vital et animée de cet esprit, sensible et attentif à tout, qui puise à la ressource d’une force essentielle où toujours tout renaît des tensions outrepassées / quête longue / errance dans le bleu de l’oubli / que n’effleure pas même la pesanteur ou encore trame inlassable / (où) choses et lieux aimés / exhaussent la moindre faille du songe.

Texte lyrique, ce recueil l’est sans aucun doute, où la beauté concrète du réel sensible se mêle à l’imaginal poétique, donnant rythme et couleurs à un chant qui ne peut laisser place qu’à l’adhésion aux êtres et aux choses, et à leur exaltante acceptation qui ne peut que s’épanouir dans la célébration du miracle de « l’être-là »: Beauté du Désir lieu de tout désir / source des sens / et de l’exactitude cosmique / en deçà des mots / à même le bleu des gestes / leurs pans mouvants / l’être se compose / dans le passé présent.

Car Daniel Martinez, homme de poésie, qui arpente depuis longtemps les territoires de la langue, est aussi un homme du monde. Dans le sens où l’on désigne celui qui du monde fait sa demeure, en épouse l’universel et en adopte tous les règnes, qui aussi de sa langue « fait monde ».

Et le monde est d’abord « espace », à découvrir géographiquement, dans ses proches ou ses lointains, affectivement familiers ou plus exotiques, sous les différents aspects des êtres qui les peuplent et des paysages qui les accueillent. Il n’est donc pas très étonnant que ce dernier opus, D’ores et déjà, s’ouvre par une section intitulée L’esprit voyageur, qui évoque l’Inde, la Chine, la Tunisie, et se termine par une autre, Bestiaire, comme éloges du guépard saharien, du fennec ou du sanglier, dont la dernière page, souvenir d’enfance envahi de mouches-scorpions, nous conduit sur l’île de Djerba. Boucle en quelque sorte bouclée, il aura fallu au poète un recueil pour faire le tour de ce monde, nous faisant partager quelques-uns de ses points de repères, et pour tenter de faire, bien plus aventureusement encore, le tour de son monde, à savoir de lui-même.

Les pays visités, plus haut nommés, sont évoqués dans des textes, proses et vers mêlés, qui s’apparentent à un journal de voyage, traversés par des tentations descriptives, des fragments d’anecdotes parfois et de brefs rappels historiques, des courtes notations à caractère quasi sociologiques, mais font la part belle surtout à des séries d’images, poussière de pollen (Chèvres qui broutent je ne sais quoi, sur le toit d’une maison à Jaipur. […] Chargés de briques pour la construction, des ânes, en peine.), qui se succèdent comme en un diaporama se déroulent des images qui ont imprimé le regard, de façon fulgurante, sans souci d’ordre ni de hiérarchie, mais dans l’urgence d’une continuité physique, comme les pierres dévalent d’un pierrier, ou d’une continuité intérieure, nécessaire pour appréhender l’incessant mouvement de la vie dans le temps et sa perpétuelle nouveauté. La poésie est là, dans ces premières pages, mais sans volonté apparente de l’être, car le poète doit d’abord accueillir ce qui se présente, que cela soit une image seulement pittoresque ou une autre qui provoque son émotion, ou telle autre qui magnifie le présent à l’instant du regard, telle autre encore qui dirait ce cheminement dans le vent et la lumière, la tranquille inquiétude de l’aube ou du crépuscule, ces lisières du temps comme de la pensée où nous sommes conviés à étreindre en nous, sous le soleil intérieur des choses, les quelques mots dont nous disposons : Sentir, vouloir, concevoir… et muette entente avec ce qui n’a pas encore été nommé – dans l’après-midi immobile, sa syllabe interminable. //Le nom des choses entre nous pour que nous puissions en sentir la présence. Les reconnaître, de la manière.

Bestiaire nous invite à lire une série de textes consacrés à divers animaux, du gypaète barbu au scorpion, en passant par le Saint-Pierre ou la libellule. Mais aussi près qu’il veuille se trouver pour nous faire entrer dans l’intimité de ces créatures, le poète se tient toujours au seuil de ce mystère qu’est, bien plus que celle, humaine, l’existence de l’altérité animale. La regardant, la décrivant, respectueux de la distance irréductible qui nous en sépare à jamais, il se fait « recueilleur » de ces signes par lesquels, si nous le voulons, nous pouvons retrouver dans la présence de ces êtres, nos impressions premières (…) de l’univers originel, et par là, par-delà tout langage qui nous en a à jamais séparés, les refaire entrer en fraternité. Mais que dire pourtant de la « sauvagerie » de tous ces autres habitants du monde, si loin, si proches ? Le sanglier fait son domaine de l’infini forestier, le gypaète s’empare de la carcasse d’un jeune chamois pour briser les os qui le nourriront, le fennec projette ses griffes, mâchoire grand ouverte / pour foudroyer la proie élue et la dépecer, le guépard frappera d’un coup à pleine gorge / la gazelle Dorcas… Si la métamorphose de la libellule, de larve aveugle en signet d’écume posé / sur une tige de menthe est l’une des merveilles que nous propose la nature, la plupart des autres poèmes de cette section se chargent de nous rappeler que les bêtes sont les figures de la nature, / qui se moque bien de nos sentiments / quand elle est fidèle toujours / aux temps anciens / où l’histoire n’avait cure / du vernis de la culture.

« L’envers des maux », deuxième section du recueil, que l’on pourrait tout aussi bien entendre comme envers des mots, nous propose une série de poèmes où l’être ici et maintenant du poète se double d’une réflexion sur cette part obscure qui nous habite dans la profondeur de l’être, et que nous devons travailler à connaître pour mieux regarder la lumière. Pour cela, accepter aussi cette part d’incompréhensible à l’ombre impénétrable, là même où s’est enfuie celle / qui m’a donné le jour / a pris la nuit pour elle / sans rien m’en laisser. Car aurevers des mots, il y a d’abord cet « effroi » que la poésie seule permet d’approcher, sinon d’apprivoiser par ce pacte qu’elle a conclu avec l’universel de notre condition et notre précarité d’existants, soumission impuissante au temps et à la perte, à l’oubli et à l’impérieuse nécessité d’entretenir en nous les braises qui feront flamme du miracle d’appartenir à ces instants du monde, corolles de la réalité / allumeuses de lumière. Saisir le sens de ces instants et les regarder au moment exact de leur saisissement, c’est ce que la poésie de Daniel Martinez nous invite à faire, dans une élévation de la conscience où nous reconnaissons la trace du sacré, c’est-à-dire ce qui déborde toutes choses matérielles. Car le regard, dont le rôle est si important dans sa poésie, appelle constamment à son dépassement et à un au-delà qui interroge la mémoire, questionne la frontière entre ce que nous donne à voir le réel sensible et ce qui, entre présence et perte, disparition et réminiscence, n’offre pas seulement le lot de la consolation, mais ce chant primordial si nécessaire aux égarés que nous sommes sur ces chemins auxquels le fait de vivre nous condamne. Puisque aussi, habitants de la Terre, nous sommes les composantes d’une histoire / malmenée / depuis la Nuit des temps. Et, en effet, guerres et violences qui n’auront jamais eu de trêve, continuent de descendre le cours de ce fleuve intranquille tourmenté de terribles remous qui ont mis l’amour à genoux, ont écorché la pierre / et ruiné / ce siècle de mauvais aloi / où l’intensité de l’ombre / passerait pour l’équipage du jour.

Et Daniel Martinez sait bien la vitale nécessité de regarder, de lire et d’écrire le monde en poète pour mieux maîtriser cet effroi primordial et se confronter au malheur des siècles. Pour ajouter à l’inquiétude existentielle et au clair-obscur de l’époque ces brefs éclats de projecteur, et susciter du bout des doigts entre les signes déjà chus / ce plaisir inconscient / des sèves silencieuses // mais lié soit-il au plus vif / de notre volonté à être / celle de la poésie même / prise dans l’espace / du moment fondateur. Car l’affrontement avec la ténèbre qui nous habite et nous assiège du dehors, permet d’ouvrir à la parole poétique, traînée d’air, un chemin de plus vivre clarté qui dissiperait quelque peu l’hostilité du monde et l’opacité du vécu, pour que jamais il ne faille donner prise / à la pierraille sèche / aux peaux mortes / & terres pauvres // mais retrouver / cette chaleur qui tend la peau / entre les os fragiles de la main / la perception du beau.

La section Voisinages, troisième du recueil, convoque tour à tour des noms d’écrivains et poètes, d’artistes, musicien ou peintre… Ceux-là portent la même intention que l’auteur du recueil, renverser le regard en provoquant la force d’un faire créateur qui bouscule et défait l’apparence de notre ordre des choses, en y introduisant, comme repuisés à la source, la primitivité de la couleur, la pureté des lignes mélodiques ou le questionnement de l’énigme de l’être. Ainsi de Rothko, de Satie ou de Keats… Ici encore se fait jour, à travers eux, comme un appel des temps premiers, nostalgie de ces temps d’innocence et d’intacte ferveur, créatrice où la langue des roseaux était celle des premiers mots et où les premiers gestes caressaient le feu, où la main s’essayait, sur la paroi rocheuse, à traduire les formes du monde.

Ce sont là des poèmes où se détachent quelques vers, frappés comme des aphorismes, coups aux portes du cœur et miel de la pensée, posés comme des traces sur le blanc initial de la page ou des pas sur le sable, et qui dessinent de l’auteur une vaste carte de l’être.

De Novalis alors : Nul or à dire mais / délestées des mots pleurs / les pulsations d’un jardin secret / libre de se mouvoir en toi. Ou d’Edgard Poe : vois // comme l’aurore aux yeux neigeux / dévoile la pure mélancolie de l’air / saisit l’esprit et partout s’étend. Ou encore de Saint-Amant : fine demeure de la langue / et la rumeur des sangs / quand seul le temps / situe l’ultime réalité / que ne détermine plus / le proche du lointain. Et de Sophie Podolski : Simple chanson filet de voix / dans le royaume du multiple / cherchant son sens et son objet / lignes floues offertes là.

Ces vers, où se condense une pensée grâce à laquelle le poète nous invite aussi à méditer sur l’expérience poétique existentielle de chacun et à nous regarder dans le miroir des mots, à ne pas nous détourner de l’ombre qui nous menace et à interroger les arcanes du monde, peuvent nous renvoyer à certains vers de René Char, ceux qui exploitent mêmement la forme aphoristique, ou peut-être aussi à des réflexions aux accents pascaliens. Ainsi de Tchouang Tseu : l’haleine des blés / dessus la terre qu’étourdit / le langage absolu des choses. De Gu Chang : vers acérés qui te paraissent / façonner des ombres / où les pupilles seraient / graines de mémoire // sifflets d’herbes / où jeunit la mort. Ou deRobert Walser : Vienne le cri flûté d’un oiseau / compter légères les secondes reines / qui précèdent la fin.

On goûte dans ces mots la ressource d’un absolu, et la poésie de Daniel Martinez devient révélation en des phrases d’où nous monte à l’âme une effusion d’ordre spirituel.

La quatrième section du recueil, Lyriques, la plus courte, si justement intitulée, déploie de longues vagues successives d’images où s’incante une voix qui porte haut le chant du monde comme monte un chant primordial. En effet, dans ces vers, face au temps qui s’émiette / et couve sous l’usure, et même si bientôt vont s’éteindre les lumières, se lève la musique large d’une célébration où se mêlent les senteurs de la nuit l’odeur des racines / et le corps moelleux de la terre. Il s’agit moins, dans ces poèmes, de la « quête du poète » qui est l’affaire, dans ses différents aspects, de tout le reste du recueil, mais pour lui, à cet instant-là, à l’acmé de son écriture, de s’offrir tout entier à «l’accueil » de la plénitude de tout ce qui est, dans une parole qui brûle de ses propres mots comme une branche est dans le feu. Les vents de mer, ses odeurs qui chatoient, le soleil qui frappe le carreau, le jeu des chaleurs, l’ombre lumineuse, les envols et atterrissages de nuages d’oiseaux, le singulier frémissement d’insectes et de résines mêlées, le désir propagé dans l’extrême somptuosité du bonheur composent dans ces pages un hymne à la lumière patiemment conquise et à la vie, quand la peau du monde même est comme un gonflement de voile au loin. Incantation panthéiste, invocation au monde et au don de la vie sans réserve, au vertige qu’elle ouvre dans la chambre de l’âme, élévation et tournoiement spirituels qui ne peuvent que nous faire penser aux derniers vers du Cimetière marin et à son injonction: « Le vent se lève… ! Il faut tenter de vivre ! / L’air immense ouvre et referme mon livre… ».

Une odeur de corps et d’herbe passe, écrit le poète, ne dites rien laissez tourner autour / la mort invisible le silence plus vide. Et plus loin, il ajoute : non ne dites rien d’autre / que la cendre claire / dans l’entre-deux du jour. Ces pages somptueuses où le parti lyrique de Daniel Martinez rejoint celui, incandescent, de la poétique de Saint-John Perse, nous offrent de bien précieux moments de lecture où l’hymne à la beauté concrète se mêle à une aspiration de nature on dirait mystique, dans un espace de parole, exaltant et libre, où ne poser le pied qu’à peine, celui d’une joie du cœur, délivré un instant du désarroi et du doute, et que l’on ne peut appeler qu’Amour.

Ainsi s’éclaire et revêt tout son sens le titre de ce recueil. Et ainsi voulons-nos le lire : dans les turbulences qui font les jours pauvres que nous traversons, en ces temps de menaces qui pèsent sur la condition humaine et celle du vivant, tout cela qui compose un paysage de désastres, crépusculaire et douloureux, il nous faut d’ores et déjà réinventer le cœur, son opiniâtre battement, comme il nous faudrait travailler, en urgence et lucidité, pour les temps à venir et dans le miracle du monde, à ne laisser / paraître que le fuyant délice d’avoir reconnu / pour tel le signe de l’inassouvissement. Il serait temps, d’ores et déjà, que les mots des poètes fassent demeure pour la clarté féconde dont ce présent recueil tâche de conserver la flamme, « d’en garder le souffle initial autant que la mémoire » (in 4ème de couverture).

Michel Diaz, 01/03/2022 (Île de Ré)

Capter l’indicible, Silvaine Arabo

Capter l’indicible

Silvaine Arabo

Editions Rafael de Surtis, 2021

Chronique publiée in ce blog (mars 2022)

Un concerto en bleu majeur

         Souscrivons sans réserve à ce qu’écrit si justement Gilles Lades à propos de Capter l’indicible de Silvaine Arabo : « Ce livre prend pleinement le parti lyrique, un lyrisme mystique où la vie multiple, invisible, s’accomplit. Ici la beauté concrète se mêle à l’imaginal du cœur, espace exaltant et libre où s’unissent vertus et splendeurs. » (Diérèse n° 83) Dans ce recueil, en effet, l’adhésion aux beautés du monde devient célébration ardente de ce tout qui est, comme devient révélation cette poésie qui la porte et qui se nourrit si intimement, si naturellement serait-on tenté de dire, du spirituel. Et Gilles Lades ajoute, dès la phrase suivante : « Cette résolution suprême est musicale, hymne à la beauté. » (Ibid)

         Musicale, sans aucun doute, et langue accomplie de poète est cette parole inspirée dont une tenace force intérieure (même si traversée parfois par les ombres du doute et « les oscillations du désarroi »), nous invite, page après page, à sentir à l’intérieur une joie qui délire.

         Musicale, oui, mais aussi picturale. Car Silvaine Arabo, poète, est également peintre. Le sachant, ayant eu l’occasion de regarder ses toiles et ses encres, il nous est difficile, dans le cadre de cet article, de n’être pas tenté, en ne privilégiant que cette seule piste de lecture du recueil, celle des références aux couleurs (au détriment de toutes autres qui nous permettraient d’entrer plus avant dans l’analyse de ces textes, d’approcher un peu plus la densité de la démarche et la réflexion qu’elle développe en essayant d’en explorer toutes les dimensions), il nous est difficile donc de n’être pas tenté de jeter quelques passerelles entre les œuvres de l’artiste et les textes de cette auteure. Entre les mots de la poète et les images qu’ils suscitent, et celles purement plastiques de la peintre qui use concrètement des couleurs. Mais prenons-en le risque. En effet, sur l’espace des pages où Silvaine Arabo dépose un à un ses poèmes, les couleurs, même si diversement convoquées par la langue, sont omniprésentes, et d’entre elles le bleu émerge, insistant comme fait le bruit bas du cœur, infuse et se diffuse, se répand, se dilue et fait auréole.

         Il y a certes, dans ces poèmes, le noir, métaphore (prometteuse pourtant comme celle qui suit) de l’enfermement muet des moissons hivernales, et la nudité de nuit des oiseaux cachés, le sombre marécage que l’on reconnaît au silence absolu de ses colombes, des tunnels de silence, et tous ces jours où l’être avance dans les sombres labyrinthes, sur ce fond d’inquiétude et d’hésitation vacillante inhérente au fait même de vivre, dans l’incertain du temps de notre destinée, entre le poids de nos questions et les ombres qui nous menacent.

         Il nous faut pourtant franchir la nuit, les ombres de nos disparus, les lignes vacillantes de nos peurs, de nos souvenirs douloureux. Car en dépit de nos errances dans les couloirs obscurs du temps, du couteau pâle de la souffrance et des pâles solitudes entre des portes qui grincent, la nuit est riche, dans son obscurité même, du jour qu’elle promet et engendre. Et s’il y a aussi la nuit par-delà les tombeaux, nous avons ici la grande nuit scintillante et lunaire, attisée par les pâles images que nous cultivons, et la lumière faible de la lune sur les grands portiques, le sourire des lampes, les pâleurs d’aube et les clartés pâles / D’oiseaux souterrains, la timide clarté des étoiles lointaines ou celle, pâle aussi de la lumière du jour / Comme si c’était demain / Le dernier matin du monde.

         Et il y a le blanc, non celui que l’on dit, qui est affrontement du poète au blanc initial de la page, à ce vide absolu où gît tout l’inconnu, ni celui de la mort, ni hostile ni bienveillante, mais d’abord celui qui fait apparaître ce qui s’y trouve enclos, caché au fond de son silence, bouche clouée, témoin sans forme ni contour d’une langue perdue dans les brumes de la mémoire, mais langue dont nous conservons la douloureuse nostalgie, celle, la même qui nourrit et ne peut se nourrir que de la nostalgie ardente du futur, sa mémoire éprouvée dans la chair, ces mêmes territoires, purs instants qu’investit l’enfance en ses jardins d’autrefois, les arbres en prière, la vie-dans-la-beauté ou bien, peut-être, la confuse réminiscence du lieu de l’avant-naître, jardin perdu ou souvenir diaphane des eaux-mères, trace indicible de la déchirure originelle, de la prime blessure d’une irréparable séparation. Et de tout ce encore, douleur et nudité, solitude et brûlure d’être dans l’adhésion au monde et ravissement extatique dans sa présence, le souvenir de ces beautés perdues et retrouvées, ciels salubres, éclats de la lumière, pureté de la montagne, du torrent, de la pierre nue au soleil et au vent, qui réclame d’écrire hors de soi, adossé au mur, fourbissant ses désirs de plus haute vie, en quête toujours de ces grands déserts blancs. Le blanc, échelle enneigée des ailes ivres. Celui des grands oiseaux qui te font chavirer, des neiges scintillantes et des cristaux du givre. Bancheur nue des chrysanthèmes et vagues des blancheurs / Dans la peinture naïve des yeux enfantins. Evocation de plénitude sont ces mystérieux accords blanches orgues du cœur et le chant vrai des blanches eaux, les grands cygnes blancs / Dans une épure, les Blancheurs vagues aspirant à la forme et Ce chemin qui crisse / – Si blanc sous les pas du destinToutes ces mains filant le destin du silence / (…) De blancheur en blancheur et cette extase redonnée du blanc. Territoire d’accord essentiel avec l’intime du vivant, paix et joie confondus dans le grand océan cosmique, mais territoire de la poésie, pays très haut / De ces plateaux de neige / Où bourdonnent les ruches blanches, où peut librement s’exalter cette pure blancheur des mains // Qui ne veulent plus redescendre.

         Comme il y a aussi le vert et sa jubilation parmi les feuilles, ces calmes cohues d’arbres et l’exaltation folle du vert parmi les feuilles, cette couleur de toute renaissance, celle du printemps qui frappe à nos portes, annonçant la bonne nouvelle, quand la Vie se révèle, portée par le souffle, réanimant ce qu’on croyait ou qui pensait mourir. Alors nous entendrons sous les verdeurs / L’essaim qui bourdonne, avec des yeux doux comme la mer / Nous regarderons de nouveau les feuilles / bruire au soleil sous les doigts invisibles du vent, et abandonnés à son souffle nous pourrons capter l’indicible.

         Comme il y a encore, dans les degrés de couleur, cette aube qui n’est rien / Que n’enfante derrière le soleil / Un autre soleil, cela qui nous invite à fixer la lumière les yeux dans les yeux. Une aube qui coule s’écoule lumineux vertige, lumière aux reflets miroitants, qui dénoue le visage de gel de la terre, tremble dans l’air / Dans la tiédeur des feuilles, vibrant comme une fièvre. Et fusent ces images qui évoquent les efflorescences de la lumière, les tourterelles et les sphynx d’or de la mémoire retrouvée, leur explosion secrète de couleurs, les scintillants oiseaux et Le baume du feu, la bulle dorée de l’univers, les dieux beaux / Carrés dans le soleil, les étés flamboyants au cœur de midi, la beauté des pierres ignées d’où jaillit la lumière, l’éclatement soudain du rire / Dans l’embrasement suprême, quand sous tes paupières mûrissent les champs d’or du soleil, et cette lumière où l’on nage, approchant les cîmes dorées de la plus haute exigence, puisque dans les matins réinventés de l’espace / L’or agit l’or est mouvant.

         Mais le bleu !

         Contre ceux qui, absurdes ne connaissent / Que la musique de l’absurde, et qui jamais ne pourront dire l’âpreté crue du bleu, il est, dans cet ouvrage, la couleur qui émane du cœur des choses, comme si elle en était l’essence, ce qui nous donne à voir, dans la fluidité de sa transparence, le monde dans le processus de transfiguration où doit s’accomplir le regard. Dans la pure conscience d’être et dans son essentiel. Couleur de toute élévation vers l’infini, au plus près du songe des plus hauts oiseaux, note unique et arcane mystérieux, espace symbolique de la rêverie vers lequel l’âme prend son élan. Elle apparaît d’ailleurs dès le premier vers du recueil : Trésorière de la lumière dans l’ombre bleue des soirs (p. 11). Contentons-nous de citer quelques occurrences dans lesquelles le bleu intervient, parmi la trentaine d’autres que contiennent les textes (chiffre incomplet si l’on en exclut les multiples connotations) :

Prélude aux grandes saisons nacrées / Fugue bleue des jours (p. 12)

Je te pressens aux grands pics bleus que tu inventes (p. 16)

On dirait une flamme bleue sur les sables / Là où la mer tendrement s’éteint (p. 18)

Ici dans cette profondeur bleue tout est signe (p. 23)

Une grande prière monte et se creuse / Une flottaison d’ondes dans les ombres bleues du soir (p. 38)

La facture incroyable et bleue du ciel (p. 41)

Les branches bleues de Van Gogh / Effleurent l’albâtre des cavaliers passants ((p. 43)

Agenouillement silencieux / Dans l’eau bleue du temps / Je reconnaîtrai les signes / Tiges de la beauté (p. 58)

Nous irons / Par les sommets bleus du soir / Dans l’ordre ancien des jours / Redessiner l’aura lumineuse / Des temps en allés (p. 62)

Sur les tempes bleues du temps / Dans l’éclaboussement nu des paupières / Une crête d’aurore nous submergea (p. 67)

         Dans le bleu, il y a de grands fils jetés d’un bord à l’autre de la voix. Des fils tramés dans la matière de ces soifs qui se lèvent au creux des bouches, les consolant, comme un défroissé de silence, un expir suspendu, mots posés au fond de la gorge, retenus sur le seuil des lèvres. Toute lenteur et toute paix y sont promises. Tout abandon et tout oubli. Paix et joie confondus écrivions-nous plus haut, car il n’y a que dans le bleu, son éphémère et éthérée substance, que l’on peut tout oublier – même soi – / Devenir / La mémoire des choses, des êtres, du silence / De ces étranges vibrations colorées / Qui traversent l’espace / Pour le nourrir. Car c’est dans le bleu seulement, dans sa transparence et sa fluidité, qu’il est possible que de la psalmodie des cendres /Renaisse un oiseau léger. De vivre d’une vie véritable, dans l’accordance vraie avec les êtres et les choses. Dans le courage d’être.

         Dimension principalement verticale du bleu, car il est trait d’union entre deux mondes, le terrestre et celui de l’espace spirituel, les cîmes bleutées des montagnes et la soie lisse d’un ciel supérieur où cœur et esprit se retrempent.    « Mais pour cela, écrit Luc-André Sagne, il faut au préalable savoir se détacher de ce qui nous assaille quotidiennement, de ce trop-plein qui nous submerge, de cette laideur qui se nourrit d’elle-même. » Dénouer les sortilèges de la cacophonie, s’extraire des grandes mégapoles qui croulent, se garder de tous ceux qui, à force de dire le mal / A force d’imaginer la ténèbre et sa puanteur / La libèrent. « C’est à cette condition, ajoute Luc-André Sagne, qu’on peut espérer, sinon atteindre, du moins s’approcher de la sublime transparence (…) absence d’épaisseur, pur regard, souffle qui est comme la première étape, le grand signe au bout du chemin vers l’indicible. »

         Lisant ces poèmes de Silvaine Arabo, nous sommes inévitablement traversés par le souvenir de ces vers de Baudelaire dans Elévation où le poète, s’élevant lui aussi vers des sommets splendides, dans cette lumière où l’on nage, évolue « au-dessus des étangs, au-dessus des vallées / Des montagnes, des bois, des nuages, des mers », et poursuit par ces mots : « Mon esprit, tu te meus avec agilité, / Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, / Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde / Avec une indicible et mâle volupté ».

         Chemin de crête est le poème, tant que l’on marche, sans esprit de retour, sans la crainte d’une fin et d’un abîme dont on ignore tout, car dans la présence du monde on n’est jamais seul : L’univers est en toi / Entends, ami, entends / Le chant suprême des Transparents ! La lumière que Silvaine Arabo nous invite à partager dans ses poèmes est d’abord lumière intérieure et, avec la maturité de son art, lumière faite souffle à l’intérieur de notre cœur battant et infini. Sa poésie est chant de toute présence / De toute lumière projetée, et c’est en quoi, en cette époque crépusculaire que nous traversons elle nous apparaît, jaillissant comme l’arbre / Sur fond de flûtes et de hautbois, comme une parole essentielle de réconciliation, dans le sens étymologique de ce terme, avec cette part de nous-mêmes que nous disputent les poulies grinçantes du temps.

         Michel Diaz, Île de Ré, 09/03/2022

Ici – Pierre Dhainaut

Pierre Dhainaut  Ici

ICI, Pierre Dhainaut, éditions Arfuyen, 2021

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans le numéro 15 de Concerto pour marées et silence, revue.

         Ici. Et « maintenant », serions-nous tentés d’ajouter, comme l’on comble un blanc de la parole. Ici, le lieu où l’on se trouve et d’où l’on parle, celui aussi où le poème se fait souffle et voix. Et le moment où il s’écrit, dans la coïncidence entre l’espace vierge de la page et la poussée des mots qui conduisent le geste d’écrire.

         Ici, ce territoire où prend naissance le poème, mais aussi bien celui (le poète en sait quelque chose) de la présence au monde d’où l’on peut, à chaque moment disparaître, où l’on peut à jamais se taire et à tout jamais s’absenter. Et cet espace étroit où le présent s’abîme, fil insaisissable du temps, terrain toujours plus meuble, cet instant d’équilibre fragile où la vie s’abolit dans la vie et dans l’impitoyable succession de ses infimes morts. L’expérience de l’hôpital et de la maladie ne peuvent que rendre le poète plus sensible encore au sentiment de notre finitude : « Parole », « parole », au fond des corridors / le mot se tarira et avec lui / nous ignorons quoi, nous nous croyons seuls / quand nous n’avons peur que pour nous.

         Lieux du sursis de l’existence et de l’ultime responsabilité de la parole. Lieux de la peine et de l’angoisse que ces couloirs interminables, ces portes innombrables que d’autres seuls peuvent ouvrir, cette organisation labyrinthique d’un espace dont nous échappent les fonctions, et dont nous pensons d’abord ne jamais plus sortir : Tu n’en sortiras pas, n’essaie pas de fuir, / ta place est ici. Tu n’as rien vu encore, / tu n’as fait que passer trop vite. Regarde, / affranchis le regard, ces portes sont innombrables, d’ascenseurs et de salles…

         Aussi pouvons-nous lire encore le sous-titre, « Urgences », celui du premier groupe des poèmes de ce recueil (expérience d’un lieu où l’intervention médicale immédiate décidera de la vie même du patient), sous la forme du singulier qui traduirait l’urgence et la nécessité à se tenir « ici », face à l’instant qui vient, / qui se dérobe à chaque instant, face à ce monde enfin qu’il faut nommer d’ici.

         Cette attitude, face au lieu et au temps résume à elle seule toute l’entreprise poétique de Pierre Dhainaut, faite de courage, d’humilité, de volonté de résister, en dépit des épreuves et du silence qui toujours le guette. Affronter la réalité, aussi éprouvante fût-elle, ne pas la fuir ; ni en se dérobant aux examens de la lucidité, ni en se réfugiant dans l’illusion des mots et aux pièges de leurs chimères, cette écriture que nous trahissons en usant de ces procédés qui l’éludent, de ces effets qui ne servent qu’à nous rassurer. Mais faire face à la réalité, et au plus près de ce que nous en percevons, au plus vif et au plus frémissant, comme haleine / reprenant haleine / sur les vitres / qui ont moins froid, et pareil pour la bouche, muette, quels souffles / en extraire afin qu’ils deviennent / vocables, appels de phrases ?

         Etre là, malgré tout, car la conscience aiguë de vivre et celle du réel que donne l’écriture portent en elles-mêmes les formes du salut ; S’ils tiennent / debout, ces murs / c’est grâce / aux herbes folles. Puisque aussi bien, écrit Pierre Dhainaut, c’est la parole / qui offre à la neige / la lumière / d’un jour de plus. Puisque encore, ajoute-il, le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu’un instant : cet instant est souverain.

         En cela, l’entreprise poétique de l’auteur se superpose et se confond avec son entreprise de vie : Aller, empêcher le désir de s’atténuer, l’attiser, réinventer l’origine sans trêve, l’écriture et la vie le réclament. Mais la leçon centrale de ce livre, écrit Marc Wetzel « est plutôt celle-ci : les mots, eux, n’ont pas d’ici ni d’ailleurs. Ils vivent là où (et quand) leur sens « respire » (p. 46). Ils  ont leurs habitudes dans un cerveau qui aura beaucoup et longtemps œuvré. D’eux-mêmes, « ils écartent nos lèvres » (p. 19). Le poète a suffisamment bien éduqué les mots pour que leur maturité se passe de la tutelle de son métier. » * C’est à ce prix, mais fruit d’un long apprentissage de son art, que le poète est encore capable de s’étonner ; Etre capable de s’étonner et, sans comprendre pourquoi, de l’admettre, telle est la vertu principale de ceux qui écrivent des poèmes. Et il ajoute, un peu plus loin ; Ecrire déséduque, écrire délivre, quand seul nous attire l’inconnu. […] les poèmes nous font entendre les mots comme si nous les découvrions et à la fois nous en saisissons la nécessité, nous n’en gouvernons pas la suite.

         En effet, chez Pierre Dhainaut, comme chez tout authentique poète, ainsi que je l’écrivais à propos de Gille Lades, il n’est qu’un chemin, celui du mot germé dans la fournaise du poème. Un germe étrange qui le sauve. Car sa poésie est expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce qui se tient devant et qui la tire toujours plus avant. Elle est, pour ce qui le concerne, une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe. Instant qui est également ce qui, comme l’aube est déchirure qui renouvelle, prise et déprise. Instant de grâce qui cherche à s’emparer du vif, dont il faut conserver la trace de l’imprévisible surgissement, puisqu’il s’agit d’abord de défricher un peu d’espace et de temps pour qu’y lève le chant : Sonorités / qui se fécondent / que si l’on tient compte / des intervalles. Que lève D’une lettre à l’autre / ce battement d’ailes / comme un tracé / d’électrocardiogramme. Qu’il faut aussi Ouvrir / les poings, la porte / l’espace / ouvrir la nuit.

         Pour Pierre Dhainaut, et ce recueil, une fois encore nous le démontre, le travail d’écriture est travail d’une force qui vient d’ailleurs, d’avant le poème et que le poème ne parviendra pas à limiter. Cette force, attentive à la beauté du monde et à la présence des êtres, est ce qui le sauve des lieux que nous qualifiions plus haut de lieux de peine et d’angoisse. Nous sauve aussi, qui le lisons. Parce que la musique que nous offre la voix du poète n’est pas différente du bruissement des vents sous une porte ou parmi les roseaux, du roulement des lames, les cris de détresse en font partie, et les confidences de l’amour au creux d’une épaule. Voix qui n’est destinée qu’à poser sur nos lèvres un souffle s’irriguant de lui-même.

         Un souffle qui nous ouvre les portes de l’énigmatique réalité en ne prenant appui que sur les simples mots qui cherchent à la désigner, murmure, alouette, anémone, aulnes, peupliers, platanes, car « ce qui est écrit, nous dit Isabelle Lévesque, déborde de ce qui est dit : le poème détient ce pouvoir dont il n’abuse pas. La leçon n’est pas attendue, elle touche la surprise du regard qui s’attarde autrement sur un nom » **.

         Aussi n’attendons pas de Pierre Dhainaut qu’il nous délivre, dans ses poèmes, quelque secret qu’il sait ne pas pouvoir être dévoilé puisque, écrit-il, Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. Ses interrogations, anxieuses quelquefois, ne sont là que pour maintenir nos regards sous ce pouvoir d’étonnement que seuls les mots de la poésie peuvent maintenir en éveil. Et c’est pourquoi il nous prévient : N’attendons de réponse qu’après avoir oublié la question. Car la réponse du poème est absence de toute réponse, et vaine la recherche de quelque « inconnu » que les mots pourraient débusquer. L’inconnu, nous dit le poète,  ne se trouve pas loin d’ici, hors d’ici, il n’a aucun besoin de mots qui ne figurent pas dans les répertoires. Il lui suffit, écrit-il encore, que vibre le nom « branche », je l’écoute, je vois une branche, bientôt je verrai un visage.

Michel Diaz, 28/06/2021

* Marc Wetzel, Poezibao, 15 mars 2012

** Isabelle Lévesque, Terres de femmes, n° 198, mai 2021

Ouvrière durée -Gilles Lades

Ouvrière durée, Gilles Lades – éditions Le Silence qui roule (2021)

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans un prochain numéro de Poésie/première.

         Ce récent opus de Gilles Lades, Ouvrière durée, est composée de cinq sections :I. Du profond de soi ; II. Une brassée de chemins ; III. Reflets de ciel et d’eau ; IV. Des mots dans les mains ; V. Personnes. Et sans doute y voit-on déjà quel mouvement l’anime.

         J’emploie le terme « composé » au sens musical de ce terme, car cet ouvrage (qui n’est pas un simple recueil de textes mais un livre pensé et conçu comme un tout rigoureusement charpenté), nous offre l’exigence d’une partition musicale : exposé d’un thème initial qui sera décliné en multiples variations, repris, développé selon des tonalités différentes, variations aussi de rythmes ou d’harmonies, variations encore de tempos et de couleurs de voix que soulignent la disposition typographique des vers et l’ordonnancement des strophes…

         Le recueil, qui s’ouvre donc par Du profond de soi, titre on ne peut plus évocateur, commence par un poème qui nous donne d’emblée le premier thème du recueil : L’âge / en ce jour / crispe le cœur // que reste-t-il / chez les morts et les vivants / de tes refus de tes sarcasmes de ta fuite / de ton élan fermé ? Question introductive en forme de bilan de ce qu’a laissé une vie qui marche désormais sur la pente plus raide des jours, ces jours-là / frappés d’inutile, et s’avance à voix grave comme sonneraient les premières mesures d’un De profundis, ou comme sonneraient aussi les mots d’un Memento mori, portés en des vers courts par un sourd, sombre et lent largo qui ne peut que nous poindre le cœur.

         Et comment en serait-il autrement, à l’heure de cet âge humain devant lequel l’Abîme se promet, puisque le poème qui suit ne peut que constater : A l’aube / une peur s’empare du sang / le dernier rêve s’enfuit / comme l’oiseau de la ruine noire, que l’angoisse continue de vriller son cristal de glace / de percer les volets / d’entrouvrir la mémoire / sur la lumière opaque.

         Question frappée du sentiment de la précarité existentielle, que le poète ne pourra que retourner dans tous les sens, partagé entre crainte, impuissance et détresse devant l’inéluctable qui s’annonce et dresse son mur d’ombre. Heure incertaine, comme l’on dit de celle « d’entre chien et loup », révolte vaine où sombre toute certitude : tu ne sais plus ce qui se décide / du chêne qui va mourir ou de celui qui, vert, triomphe / alors que les sonnailles sont toute la vie / et qu’un cri d’homme hésite entre appel et colère. Indécision d’autant plus grande qu’aujourd’hui / la pendule seule / inépuisée / guide ton souffle et ton pas.

         Ces mots sont ceux que dictent l’expérience de la perte, l’assèchement de l’être, la tentation de l’abandon peut-être, ceux de la douleur abrasive et désespérante du temps, Pourtant, lit-on aussi, dans les mêmes pages, comme les contredisant aussitôt : Le corps refuse / l’abandon / au temps profond / comme la mer sans vagues / mais animée d’une vie de pâte à pain / d’un souffle sûr d’élargir son aire /aux limites mêmes de sa force. Ainsi se traduit, en une inversion positive, le passage de la perte à un flux intérieur que le poète, loin d’y renoncer, travaille à restaurer puisque, écrit-il encore, bien sûr les vergers / sont assiégés de friches rancunières / bien sûr le jardin est au fond d’escaliers / tranchants comme des lames // mais ta parole / un jour a valu d’être dite / et tu veux qu’elle reste vive / comme un vin avide d’air et de lumière.

         Dès les premiers poèmes du recueil apparaissent donc les éléments du deuxième thème qui seront développés dans la section suivante, Une brassée de chemins. Ces chemins, ce sont ceux qui s’ouvraient, intracés encore et obscurs, sous les pas de celui qui, jeune homme, cherchait à survivre dans le printemps désert, souvenir d’un lointain lui-même à qui s’adresse le poète : un poème parfois /bouge en toi comme un arbre / pantelant d’orages. Souvenir de cet âge où, à la fourche des chemins, s’ouvraient tous les possibles et où la vie s’offrait comme l’unique risque à prendre : Jeune j’étais / à la pointe de la course et du cri // prêt à sombrer dans la ravine / à la moindre mégarde // je suivais les pistes les plus âpres / ignorant si le terme était le but / ou quelque borne aléatoire. Nulle nostalgie cependant, chez l’auteur, ni regret des chemins qu’il n’aura pas su ni voulu emprunter, car si je n’avais qu’un chemin / le sang de la hâte // ce temps-là reste vrai / comme un interminable printemps.

         Ces pages posent là, non souvenirs revisités, mais éléments d’une géographie qui ont nourri la rêverie de ses errances, balisé ses chemins de vie, tout ce qui a entretenu autant son rapport au monde et aux choses que contribué à créer son espace intérieur : arbres nus et lointains horizons, murets de vieilles pierres qui servent à parquer les bêtes, bois, clairières, villages, hautes herbes sèches, créneaux de roche et de feuillage… Tous ces fragments de paysage, ces recoins d’enfance, comme ces gestes qui reviennent, dans ces textes, témoigner de cette traversée nocturne des années qu’est la si lente quête de soi-même, de ce travail de terrassier et de carrier qu’est l’écriture poétique quand elle cherche à déboucher à l’air libre.

         Certes, puisque comme toujours, plus que jamais, la mort menace, que la vie désormais n’est plus que ce trop peu, devant, que lui accorderont encore les années, tu devras maintenant, écrit Gilles Lades, chercher ton chemin / à la lumière de lampes frêles // tâtonner vers le son de l’âme / en attendant que le bleu d’avril se reforme, Mais bien que la lumière s’apprête à nous quitter, il faut pourtant encore, et sans relâche, travailler à faire histoire avec l’esprit du lieu / et se nouer à l’ouvrage insatiable des heures. Poursuivre, sans relâche, pour demeurer vivant, la tâche de célébration des beautés de la nature et du monde. Poursuivre, jusqu’en ses extrêmes limites et ressources du corps et de l’esprit, ce qui fonde la justification de cette « ouvrière durée ». Conserver, jusqu’au bout, ce regard de ferveur première comme ressource d’espérance qui permet si le malheur / pose un pied large devant toi de regarder vers la fenêtre, d’ouvrir toutes les fenêtres / dans le profond et le lointain, et d’imaginer un instant / les poignées du blé céleste / crissant de sauvegarde aux angles de la nuit.

         C’est dans la troisième section du recueil, Reflets de ciel et d’eau, située au centre exact de l’ouvrage, comme en un cœur battant où s’apaisent les dissonances, que le poète opère la synthèse des deux premiers thèmes dont nous avons parlé. Ni abandon à la douleur de la séparation ni résignation amère à la perte, mais démarche d’acceptation sereine (que l’on devine lentement conquise sur soi-même), qui tâche d’épouser toujours le simple bonheur d’exister. Ou se tourne vers quelque ineffable consolation dont le nom se dérobe à la langue de la raison et ne prend tout son sens que dans nos intimes prières: là-haut dans les croisées la solution suprême / la lumière presque oubliée / jusqu’à soi venue / méritée sans savoir / comme un battant de cachot / poussé sur la totale liberté.

Le titre de cette section, évocateur en son image de la musique de Debussy et de sa poétique, nous laisse deviner sans peine dans quel creuset lyrique se mêleront, s’y confondant, les accents de la pure mélancolie (celle, sombre sans doute mais active, de la rêverie où puise l’inspiration créatrice, au plus près de la vérité profonde de l’être, de ses tourments, et de ses mystères enfouis), et l’émerveillement devant les manifestations de la beauté du monde, fussent-elles les plus humbles, comme celle de cet arbuste aux fleurs rouges / (qui) te sidère d’extase. Comme celle de ce rouge-gorge dont l’art est de surgir des buissons de brume / et de vibrer de vie.

         Lisant aussi ces vers, tu crains que le couchant / ne renonce à l’aurore / pour s’être couché dans la nuit, on ne peut que reprendre les mots de Gérard Paris, écrits à propos d’un autre texte (Témoins de fortune) mais qui épousent au plus juste notre réflexion : « Entre vie et mort, l’homme dissident, portant la marque d’une écorchure n’a pour seuls viatiques que le frémissement de tout et le souffle donné, et se trouve face à un dilemme : l’exil ou la présence. De l’attente à la splendeur, du tranchant de lumière au glissement de l’ombre tout s’unit dans l’absence et se défait dans les bleus replis de l’inconnu. » A quoi Gilles Lades semble répondre ici : pourquoi dire encore je / alors qu’il s’agit d’aller le long d’arbres / et d’atteindre un toit sombre / à mi-chemin de l’adieu.

         Annoncé par quelques réflexions semées ici et là dans les précédentes parties, le troisième thème de ce recueil, celui de l’écriture poétique, occupe la section intitulée Des mots dans les mains. Et s’y pose d’emblée la question du poème, ce qui se passe dans le for intérieur du poète, de la nécessité de ce qui cherche à advenir, avant même que son chant ne prenne forme, dans ce blanc vierge de l’attente, et ce blanc néant du silence qui toujours inquiète la voix qui a su trouver les mots pour l’écrire :Poème pressenti / par l’émotion à goût de fer / un soir si plein de tous les morts enfin réconciliés // (…) si souvent tu t’es cru déserté de parole / de la sonorité tout à part soi / que tu tressailles à la nouveauté / un instant vierge de mots.

         Mais chez Gilles Lades, comme chez tout authentique poète, il n’est qu’un chemin / celui du mot / germé comme un safran d’un été de fournaise. Un germe étrange qui nous sauve. Et il écrit encore, à propos des paroles qui donnent chair à ce qui dérobe encore à la pleine conscience : leur chant se risque / comme un pas / enivré d’une ronde. Car la poésie de Gilles Lades, depuis l’âge premier / où chaque lettre éveillait une phrase / dont on ne voyait pas la raison, est aussi poésie dans laquelle le poème, fagot de hâte, est expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce que se tient devant et qui la tire toujours plus avant. C’est là aussi, pour ce qui le concerne, une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe. Instant qui est également ce qui, comme l’aube est déchirure qui renouvelle, prise et déprise. Instant de grâce, qui cherche à s’emparer du vif / ailes battantes sauvagine, dont il faut conserver intacte la trace de l’imprévu surgissement, mais qui ne saurait s’épargner le lent travail de mise en forme du poème, puisqu’il s’agit d’abord de défricher un peu d’espace et de temps / pour qu’y lève le chant. Alors, le poème attendra / que l’œil vienne vingt fois ranimer les ratures / les maintienne en constante lumière.

         Pour Gille Lades, le travail d’écriture est travail d’une force qui vient d’ailleurs, d’avant le poème et que le poème ne parviendra pas à limiter. Cette force, attentive à la beauté du monde et à la présence des êtres, est ce qui le sauve des tourments que l’on sent constamment à l’œuvre en arrière-fond de ses textes, comme ceux qui ouvraient ce recueil, ces ombres qui ne peuvent que peser sur nos nuques humaines, puisque marcher attendre voir / se chevauchent sans but // et qu’être se perd parmi le dérisoire.

         Le recueil s’achève sur la si émouvante section intitulée Personnes. Employé au pluriel, le mot désigne ceux, ces quelques-uns, que croise encore le poète dans les rues ou sur la place des villages, et ceux, absents, chers disparus dont le souvenir, à demi-effacé, du visage et du timbre usé de la voix (ou le silence de leur bouche close), viennent hanter ces pages, ombres furtives comme sont les fantômes sur les photos qui raniment des braises de mémoire : Photos / condamnées aux tiroirs // photos d’où monte un sourire / qui devient nôtre.

         Mais nous citions plus haut ces vers dans lesquels le poète s’interrogeait sur la nécessité de dire encore « je ». Et c’est alors le pronom indéfini « personne » qui transparaît dans le mot-titre puisque privés, au long des ans, de ceux que nous avons aimés, le monde se dépeuple, que l’heure est froide comme pierre, même si la pluie donne / un reste de soleil. Le « tu » vocatif, le double du poète, si souvent invoqué dans ces pages, a laissé place au « il », mais suffisamment tenu à distance pour n’être plus que l’homme, figure dirait-on dissoute du poète qui ne semble plus qu’aspirer à se fondre dans cet anonymat : l’homme assis ne sait plus / quelle piste l’appelle / quels arbres / le consoleront d’abeilles. Et même encore si l’ancien temps résiste / comme un pont bombardé, même s’il continue, ayant presque tout épuisé des chemins d’attente et de désir, d’aimer le poids du jour / et sa couleur jamais la même, et même si ses mots pourtant vivent toujours / à la manière des moineaux / venus en foule à la fenêtre, « l’homme » semble accepter de quitter la scène des jours, comme l’on marche à reculons, sans savoir si sa maison conservera la lumière / qu’il a fermée derrière lui,.

         S’effacer lentement de la scène du monde, ayant fait de douleur et joie ses complices, alors que le souffle errant de la forêt se pose sur la peau, que l’on croit encore pouvoir se nourrir d’éternel / à la moindre douceur de ciel, est-ce cela que l’on désigne par le mot par ailleurs si mal employé de « sagesse » ?

         Mais laissons Gilles Lades répondre lui-même, avec ses propres mots : « Aujourd’hui, l’Ouvrière durée est un temps de patience qui ne veut pas se devancer, qui accepte et reçoit le poème comme le cadeau d’un jour de plus, qui nous bâtit autant que nous l’inventons. Le passé revient, tamisé de sagesse, le visage (le sien propre et tous les autres) n’en finit pas de s’approcher et la voix, la juste voix, est plus que jamais traquée, au secret des pas, au hasard des haltes. Alors que défile la splendeur du monde, sublime routine, indéfinie redécouverte. »

Michel Diaz, 25/06/2021

Le Bruit des nuits – Léon Bralda

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Le Bruit des nuits, Léon Bralda

Les éditions du Petit pois, Collection Prime Abord, 2020

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans le numéro 82 de Diérèse.

« Dans ce nouvel opus, lit-on sur la page de présentation de l’ouvrage, l’auteur nous livre un texte intime, véritable hymne d’amour pour un être cher que la mort avait emporté prématurément… »

Avant même d’aller plus avant dans ce livre, il faut nous attarder sur la belle image de couverture, une peinture de Lionel Balard : une chaise vide sur laquelle ruisselle un jaune lumineux, vers laquelle s’incline une forme humaine, tête noyée dans l’ombre, avant-bras demi replié, main pendante le long de la cuisse, comme hésitant à se risquer vers la caresse ou affronter l’effroi de ne trouver personne. Quelqu’un est là, qui cherche qui n’est plus, présence/absence intimement mêlées pourtant sur la surface de la toile. Et dans cette image qui joue, comme sur une scène de théâtre, de la dramatisation du silence et des objets d’un humble quotidien, se tient déjà, comme en un drame condensé, tout le propos du livre.

Le Bruit des nuits est donc un poème de deuil et d’amour que Léon Bralda dédie à sa mère. Poème que, d’abord, avant d’y découvrir quelles croyances combatives et quelle pulsation de vie le portent au plus profond, on aborde comme chant de deuil et de douleur, un lamento qui s’apparenterait ainsi à ces chants de tristesse et de déploration que l’on rencontre aussi bien dans la poésie que dans la musique. Chants que ceux qui demeurent consacrent à la mémoire de ces disparus à qui l’on rend hommage et que l’on se refuse à laisser sombrer dans l’oubli.

Mais la mémoire des présences disparues, de leurs visages, de leurs voix, est cet espace de l’intime que le temps traverse, bouscule et use dans son flux, aussi injustement qu’inexorablement. Aussi, comme un défi que le poète jette à l’oubli, il formule ainsi, dans un entretien, l’impérieuse nécessité de l’écriture de ce texte : «  Porter mémoire… Ne pas laisser le temps qui passe effacer l’image de ceux qu’on a profondément aimés et qui ont à présent disparu. Refuser la part faillible de la mémoire et lutter contre l’oubli qui naturellement s’infuse peu à peu dans nos consciences d’homme, échoppant lentement, inexorablement le visage des êtres chers. » Ecrire alors, car c’est, face à la mort, nous dit Léon Bralda, « Faire acte de résistance en quelque sorte ! Pour ne pas oublier. »

C’est donc en toute cohérence que l’auteur cite, dans son entretien ces mots de Christian Bobin, « Ecrire pour réparer l’irréparable », ou encore ceux d’Alain Borne, « C’est contre la mort que j’écris ».

La poésie alors, et l’écriture, dernier acte de résistance et ultime rempart contre l’effacement de ce que la mémoire cèle de plus précieux (souvenirs du regard, de la voix, des sourires et des odeurs), et dont les mot du poète, mots humains de si peu de poids contre l’arrêt irrévocable de la définitive Absence, ne sont que la seule arme, celle que la peur de l’oubli charge d’invocations, qui sont aussi supplications :

Que tes yeux durent dans l’étroit du matin ! // Que tes nuits échappent / Aux luisances des vitres : / Murmures longs léchant le sable

Mots du poète qu’habite l’éternelle nostalgie des attributs et des pouvoirs d’Orphée, qui se retourne vers la morte pour mieux, la cherchant du regard au creux de la pénombre, la rappeler à lui, ne serait-ce qu’un seul instant, voudrait croire qu’il peut, ne serait-ce qu’un seul instant, la rendre à quelque étincelle de vie ou à quelque éternelle présence dans la si secrète lumière du cœur. Mots grâce auxquels le poète attend que la figure maternelle lui revienne, dans la chambre de sa mémoire, vêtue / d’une clarté soudaine / dans le sourire / d’un enfant / (…) //Source miraculeuse, / chose inexacte qui dure / qui résiste, / qui épuise un chemin.

Alors, ainsi, lit-on plus loin : Vous demeuriez à jamais // Eternelle : // Constellation nouvelle / qui luit au bout / des digues // qui scintille et remue. // Cela même qui reste / Votre voix // Et je l’accueille cette parole / Qu’un souffle / Rend à la lumière. Et ces derniers beaux vers par lesquels se termine l’ouvrage : Que ton sourire soit / inéluctable / au temps.

Pourtant, on lit encore cela, dans une autre page, comme on cède à l’amère résignation : Mais ton sourire, / Ô ton sourire / mère // qu’en est-il advenu ? // Quelle ombre est demeurée / aux lèvres de ton secret ? Alors, s’il faut se résigner devant l’absence, et le vide qu’est cette absence, quand Le vide se vide encore, en dépit de ces éphémères miracles que peuvent susciter les forces de l’amour, comment dire l’absence et son intolérable vide dont les mots mêmes du poète ne peuvent fixer les contours ? La cruauté de cette absence, c’est d’abord cet infranchissable silence qui sépare les rives des mondes, avant que ce même silence se fasse lancinant murmure aux lèvres du jour achevé :

On troqua le silence / contre le bruit des nuits / et dans vos mains inertes // on fit l’heure plus lourde / qu’elle n’y paraissait. // Le jour n’a plus suffit / alors // à votre voix.

         Mais même les mots du « plus là, plus personne, plus rien » ne peuvent jamais rendre compte de l’impensable de la mort. Reste la brume du chagrin sur l’impensé de la nuit d’au-delà, le bruit d’encre de ses syllabes sur l’ardoise blanche des pages. Tout ce blanc aveuglant qui, sous les signes du langage, serait a priori la seule possible traduction de l’absence définitive et de ce que l’on devine du néant. Reste à cet homme qui, désormais, ne peut s’écrire qu’au passé, ne peut plus désormais marcher qu’en dehors / de ses pas, ne peut plus se faire que voix sans voix, et pour qui le printemps ne sera plus jamais qu’en recul sur la terre, ne lui reste que le recours d’écrire sur la neige cette lente douleur qui l’habite et poser ses vaines questions sur le velours / du quotidien.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! » se lamente Cohélet dès les premiers mots qu’il prononce dans le livre de L’Ecclésiaste. Et il poursuit ainsi : «  Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève, le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever à nouveau. »

         Le Bruit des nuits pourrait alors, si Léon Bralda décidait de s’en tenir là (Ô jeune gars qui ne fait que rêver / qui se meut vers la mort), se contenter de n’être qu’un « Memento Mori » qui, si l’on se réfère aux premières phrases de l’Ecclésiaste, se poursuivrait en paragraphes résignés évoquant le sens de la vie – ou l’apparente absence de sens – , proclamant avec fatalisme la futilité et l’inanité de toute action humaine, sage comme fou connaissant le lot commun de la mort. Mais, comme nous le dit encore la page de présentation du texte, c’est aussi « un texte plein de cette voix qui porte aux confins des jeunes années, où s’amalgament les souvenirs d’enfance et les croyances en l’avenir », souvenirs de querelles enfantines et de jeux où « l’on meurt pour de faux » (Des jeux pleins / au bord de la chaussée / ont des millions d’années). Turbulences de ces vies jeunes qui se construisent dans l’échange des coups ou, comme aussi la sienne, cherchant la plénitude / en un lieu sans saison, cette vie jeune / prenant l’ombre pour la lumière / faisant château des silices et du sel / armure d’une écorce / pour un coléoptère.

         Alors écrire, écrire encore, écrire noir sur blanc, en dépit de la mort et de son inconsolation, et du déchirement de l’irrémédiable séparation, un canif enfoncé dans le cœur, mais sachant qu’au négoce des mots / une image se forme : // immensité recluse / dans le verger / de mes nuits blanches.

         Car c’est de l’écriture que ces mots peuvent naître, où la mémoire se ressource, l’absence s’apprivoise, où le chagrin devient fertile et l’espérance plus têtue encore : Que tes nuits échappent / à la blancheur / des marbres. // Qu’elles soient rectitudes / aux méandres des mots.

         Oui, le deuil peut être fertile quand l’absence / accomplit / le fruit / de toute absence.

         Ce blanc, alors, qu’affouille et creuse l’écriture, pour y révéler ce qui s’y trouve enfoui, ne serait donc pas exactement le vide de l’absence et du néant, mais le lieu d’une intime résurrection car, ainsi que l’écrit Kandinsky, si « le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler, immobile et insensible comme un cadavre sur qui tout glisse et que rien ne touche plus », au contraire le blanc, de la toile ou de la page, « sonne comme un silence, un rien avant tout, un commencement. » Et les mots du poème peuvent donner sens à ce blanc, qui ne peut exister que par eux, pour en faire un espace où la mémoire se ranime et l’esprit reprend souffle : Ma mère / votre voix secoue / l’insoupçonnable. // L’ombre d’un cargo / court jusqu’au bout de la digue / sur les missives blanches / d’une éparse saison. // Un être cher attend.

         Ecrire, peindre, faire de tout ce blanc le lieu d’une « intime résurrection », avons-nous écrit plus haut, car ainsi que Kandinsky le pensait aussi, « l’acte de création ne peut être qu’un élargissement de l’esprit, une manière de renaître au monde », et il ajoutait ailleurs : « C’est une puissance dont le but doit être de développer et d’améliorer l’âme humaine ». Et l’artiste-plasticien, ce double de Léon Bralda, sait aussi parfaitement de quoi il parle quand il confie encore dans son entretien : « Si mon chemin dessine les contours d’une existence vouée aux arts, je le dois pour une part essentielle à cette blessure insomniaque qu’ont nourrie tout autant la mort de ma mère et mon enfance passée à la Devèze (quartier d’immeubles et de lotissements construits à la périphérie de la ville de Béziers dans les années 1960) ». Ainsi l’acte de création, écriture, peinture, serait une manière de faire face au deuil, aux turbulences de la vie, aux désordres et aux violences du monde et, en les sublimant par l’art, d’en nourrir les raisons de ses choix de vie, d’en faire les ferments d’une pensée qui saurait même contrarier la mort, comme une ombre a fait feuillage / de tous ses souvenirs. C’est ainsi qu’il écrit, en parlant de lui-même :

         Se vit lui-même, encore, / dans l’accomplissement du monde. // Il sonda le poids fabuleux des couleurs / en fit l’événement et sa finalité // cherchant les croix dans le matin / fouinant les étalages / les allées de commerce // (…) goûta le fruit des mots / allant de leur colère  // (…) et pour quel cri, aussi ? // Se demandant : qui a vu Dieu ?

         C’est pour la densité des émotions que l’écriture de Léon Bralda sait mettre en œuvre que ce livre vaut, et par lui-même et pour ce qu’il nous apprend des thèmes et des éléments qui traversent sa poésie, notamment ceux de la nuit et de la mort, de ses irréductibles angoisses comme de sa sourde mélancolie, de l’enfance et de l’innocence première, perdue mais partiellement reconquise. Mais aussi, et toujours, malgré tout, de cet élan vital qui le porte vers la lumière et dont nous recevons l’éclat. A quoi nous rajouterons volontiers que sa poésie a cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout saignants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi, nous ouvrant à ces autres chemins par quoi la poésie nous devient territoire d’errance infinie.

Michel Diaz, 31/05/20