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La cendre grise pour demain – Léon Bralda

LA CENDRE GRISE POUR DEMAIN

texte de Léon Bralda, images de Michel Coste

Cahier de l’Entour N° 38 (2019)

Article retenu pour le N° 78 de Diérèse (printemps-été 2020)

Le numéro 38 des Cahiers de l’Entour (un tirage, comme toujours modeste, de 50 exemplaires), ce sont 22 pages également partagées entre le poète Léon Bralda et le photographe Michel Coste qui, de ses riches noirs, blancs et gris, et d’une matière indéterminée, racines, écorce, pierre, pâte de temps fossilisée, fait remonter à sa surface on ne sait quels fantômes, figures de la peine (on peut penser aux esclaves de Michel-Ange) dans lesquelles sont encore visibles, incrustées dans leur mouvement arrêté, quelque trace d’un jour crayeux et d’anciennes ruines de vie.

Dans ce texte, extrait de « A la marge, la nuit », Léon Bralda chemine à travers mots et d’une image à l’autre, comme on écarte de l’épaule les pans de la nuit qui nous cerne, s’y risquant à voix douloureuse, à la recherche d’un peu plus de lumière, comme l’on s’avance de pierre en pierre pour passer le gué du silence : Il y a toujours un drame noué tout au fond de la gorge lorsque le soleil luit si haut sous la parole et qu’un secret pèse dans l’herbe humide des bas-fonds. // Le silence a rongé les montants des fenêtres. Un espace inouï frappe où le feu prend, sans rien que de la cendre grise pour demain.

La fréquentation de l’espace propre à la poésie permet qu’une patiente et humble marche intérieure s’accomplisse en nous, cheminements de solitude, passages vers l’intérieur de l’être et le secret de ces paysages qu’ils ouvrent, ces circulations vitales qui les parcourent : Je longe la barricade que reconstruit le jour. J’embrasse un vide étrange et lumineux. Je bois à la fontaine une lumière vive, déjà vieille du temps que charrie la distance.

Ces cheminements à travers l’espace géographique, comme à travers celui ouvert par l’écriture, vers un peu plus loin que soi-même, ces territoires où la vie taille dans la mémoire, c’est cela, pour autant qu’on le puisse, essayer d’apprivoiser l’invisible, les mystères des voies vers la compréhension de notre appartenance au monde : La terre, et l’eau, et l’herbe ont un secret… Femme fertile, frêle fleur fécondée par le feu : ce froid fossile de ma nuit.

Il y a pourtant autant d’inconnu devant soi, logé dans nos questionnements, que d’invisible dans l’espace : Dans l’errance du pas que présage un désir, d’anciens vestiges ont proclamé le deuil, ourdi le souvenir// Et je ne peux que croire à mon infirmité. Voir ne nous servirait de rien ? Ne rien voir nous soulagerait de tout ce qu’on a vu, et si ta fatigue est poussière au miroir de tes mots, s’il se fait, sous les versants de la montagne, une voix pleine de reproches, est-ce parce que nous ne pouvons que vivre dans le renoncement ? D’ailleurs n‘a-t-on pas déjà sondé ces champs de pierres ? N’a-t-on pas, et pour le souvenir, fouillé la moindre faille ? Ouvert le moindre vide au vide du matin ? N’a-t-on pas retrouvé l’os et le bois calciné ? // Que cherchons-nous, au fond, sinon nos origines ?

Ces cheminements incertains, et à mots tâtonnants, c’est aussi cela essayer d’avancer en nous appuyant sur ce qu’il y a de moins tangible en nous, pour nous apercevoir qu’il n’est rien de plus sûr, de plus solide et de plus essentiel que cette insoutenable vérité : cette immobilité trahit ton émouvant destin : tu meurs aussi et ton visage, peu à peu, se couvre d’un sable fin qui compte tes silences. Une vérité dont rien de ce qu’elle provoque de révolte ne pourra subsister sinon cet habit noir piqué de lèvres blanches, ce drap de pierre et d’ombre, de bois taillé aux lames du désir.

Michel Diaz, 21/10/19

 

Pierrier – Claire Desthomas-Demange

Pierrier couv

PIERRIER, Claire Desthomas-Demange

Editions Musimot (2019)

Chronique publiée sur le site des éditions Musimot, octobre 2019

Claire Desthomas-Demange aime la montagne. Nous le savons depuis ses Carnets de montagne (Musimot, 2016). Elle en aime ce qui nous propose un dépassement de soi-même, ces défis qu’on se lance et qui impliquent qu’on se mette parfois en danger. Le pierrier, « éboulis dénudé, sans végétation, sans fleur, juste du caillou, dur, sombre, hostile », autant que les autres obstacles et difficultés que suppose l’affrontement à la montagne, participe à la prise de risques puisqu’il est avéré que « sa dangerosité, son hostilité, son imprévisibilité sont des repoussoirs », que le marcheur « a du mal à y trouver un chemin stable » et que la chute ou l’accident y sont à tout moment possibles. 

Et pourtant, parent pauvre des paysages de montagne que l’on assimile le plus fréquemment à la solennité de leurs sommets et à la fierté de leurs cimes, il est réduit, par ignorance, à ce que sont les coulures de neige pierreuse aux marges du glacier, aux cailloux malmenés par la vague sur la pente de son rivage, ou aux branches mortes tombées des arbres après un coup de vent. C’est-à-dire qu’il n’apparaît, aux yeux de qui n’a pas à l’affronter, que sous la forme d’un « éparpillement groupé / cohésion sans jointure », un rebut d’éléments disparates et de peu d’intérêt, qui ne jouissent ni de la grandeur, ni du respect que l’on accorde par ailleurs aux aspects plus spectaculaires des lieux de l’altitude. Mais C. Desthomas-Demange redonne au pierrier ses lettres de noblesse, en lui rendant la part qui lui revient dans la composition des paysages de montagne : « Le pierrier a l’âme / du guerrier / qui jamais ne cesse de lutter / et barre le chemin / à celui qui le cherche / à celui qui se cherche. » Il est aussi bien « porte étroite / choisie par le soleil / trébuchant hoquetant », mais lieu encore des métamorphoses du monde minéral et de la vie présente en toute chose : « Pierrier silencieux /pierrier immobile / pourtant / les pierres bougent / les pierres chantent / un instable petit caillou / glisse dans un interstice / siffle un air de chute / à la face du gris / allume une étincelle / unique. » Il est aussi, derrière son image d’apparente immobilité, d’avalanche de pierres à jamais figées, l’image même de l’imprévisible, de l’aléatoire, milieu toujours en devenir, figure de l’instable qui « bat en brèche toutes les certitudes. » Figure d’une permanence qu’on croirait volontiers éternelle, mais ne fait qu’obéir aux lois obsédantes du Temps, de ce qu’il impose de destruction et de perpétuelle recomposition des éléments de l’univers : « Le vent se lève / la pierre demeure // malgré la bourrasque // sans lendemain / sans savoir son destin / avec ses bris d’histoire / mais sans passer // fidèle à sa pente / épousant son naturel. »

 L‘impermanence, l’incertitude en la durée de toute chose, l’imprévisibilité dans l’ordre obscur de l’univers, sont les pensées qui fondent l’essentiel des philosophies et de la culture japonaises. La conséquence en est que les hommes n’ont d’autre choix que celui de se faire petits et humbles devant les aléas des phénomènes naturels, de s’en prémunir en s’y préparant, comme on accepte de considérer que les forces de la Nature sont plus grandes que les humaines, que celles-ci, toujours, sont soumises aux premières, et qu’il est vain de décider d’en prendre le contrôle. La Nature nous dicte ses règles, incontournables, inflexibles, qui sont celles du cours du Temps et de l’impermanence, de l’aspect éphémère des choses qui se cache sous l’illusion de leur apparence d’éternité. Ainsi pense aussi le pierrier auquel C. Desthomas-Demange prête ces mots : « J’aspire aussi à l’éternel / malgré ce corps écartelé / mon âme minérale / contemple / embrasse / la vallée. » Un corps qui ne peut cependant que « se défaire / en découdre » car toujours « s’émiette / un reste d’altitude / descellé / par le flamboiement de la terre. »

 « Le pierrier, écrivait l’auteure, dans les vers que nous citions plus haut, « barre le chemin / à celui qui le cherche / à celui qui se cherche. » Car marcher, se chercher et se perdre pour mieux se retrouver, faire effort de passer les obstacles qui barrent le cours de nos vies, est démarche des existences qui veulent être responsables d’elles-mêmes. La fréquentation des montagnes permet ainsi qu’une patiente et humble marche intérieure s’accomplisse en nous. Ces cheminements de solitude vers l’intérieur de l’être et le secret des paysages, ces circulations vitales qui le parcourent, d’ascensions physique en ascensions vers un peu plus haut et plus loin que soi-même, c’est cela approcher l’invisible, le mystère des voies de la Nature, tenter de s’accorder au monde.

 Michel Diaz, 09/10/19

Comme un chemin qui s’ouvre – Diérèse N° 76, Printemps-été 2019

Note de lecture, par Eric Barbier, publiée dans le N° 76 de la revue Diérèse, Printemps-été 2019, p. 310.

Michel Diaz, COMME UN CHEMIN QUI S’OUVRE, L’Amourier, 2019, 14 €

Michel Diaz, homme de scènes et de textes, publie chez L’Amourier ces proses, pages pour baliser les errances nées au cours de ses marches solitaires, sur des chemins qui conduisent plus vers le retour que vers un ailleurs, divagations dans le territoire intérieur, l’espace de la mémoire, « A la rencontre de cet inconnu que l’on porte devant soi. »

Mieux que transcriptions de ce qui est vu, notations d’observations certifiées par l’exactitude du souvenir, la prose se veut ici être l’interprète du regard, la révélatrice de l’intime. « Près de moi la mer, plus riche que tous les autres langages. » Tout autour la dureté et même les horreurs du monde ne sont pas ignorées, la déambulation n’invoque pas l’absence, de nouveau revient l’innommable, « des morts auxquels, le plus souvent, on renonce même à donner un nom », tandis que nous sommes débordés d’appellations. Alors quelle simplicité retrouver, celle d’un geste esquissé, du bruit d’une source, du chant d’un oiseau ? Les questions se répètent, écrire paraît dérisoire mais comment sinon, et de qui, ne pas être oublié : écrire reste la preuve que le combat est encore mené, tant pis si les mots échappent à celui qui croit savoir les employer.

« Et qui sait ce qui se tait sous les mots. » Consolation des devenirs, parvenir à se trouver révèle un bien mince espoir. Arriver à se perdre relève peut-être d’un plus difficile parcours. Ecrire, « poétiser », il faudra en accepter les contradictions, le langage reste aussi une émotion.

Marcher ainsi est un acte mélancolique, pour parcourir la « dimension illusoire du réel. »  C’est toujours à l’aube, à la première étoile, que l’on repart quand la nuit « ayant épuisé son ombre, s’écarte maintenant. » La marche écarte les simulations du verbe, la phrase ne connaîtra pas d’inutiles dérivations. Faut-il être pierre pour en comprendre la vérité ? Chaque réponse construit son attente, avant de venir à jour. Et permettra d’échapper aux heures noires, de garder un équilibre, « sous la peau de la langue. »

L’orgueil résiderait dans le renoncement, quand le dévoilement d’un secret en crée un autre, quand ce qui serait appelé silence impose sa singularité, bruit de l’inexprimable, où l’averse nous transporte dans une autre région de nous-mêmes. L’interrogation forme ainsi certains usages de la beauté, là où rien ne peut paraître définitif, ni peser en nostalgie, « comme une eau dans le froid se rétracte et s’habille de déchirures. »

Marcher pour se sentir présent, ici, non pour aller vers « l’autre rive de soi-même. » Marcher, non pour observer mais pour déchiffrer le monde et dépasser son propre aveuglement.

Eric Barbier

 

Bassin versant – Prix Amélie Murat 2019

Présentation de l’ouvrage, lors de la remise du prix, le 12 juin 2019, par Claire Demange, présidente du Cercle Amélie Murat.

LE CERCLE AMELIE MURAT et LA VILLE DE CLERMONT sommes heureux cette année comme tous les ans de vous retrouver dans ce magnifique endroit qu’est l’Opéra théâtre afin de remettre le 66 ème Prix Amélie MURAT puisque celui -ci est décerné depuis 1953. La ville est fidèle et nous sommes fidèles à cette poétesse au lyrisme sincère et à la plume si sensible.

Le jury a attribué le prix à l’écrivain Michel Diaz pour son recueil Bassin Versant paru en 2018 aux éditions Musimot. Michel Diaz est parmi nous et je le remercie de tout cœur pour sa présence mais surtout pour sa pure et haute poésie qui selon le critique littéraire Jean Claude Vallejo trace ce Bassin Versant , ce territoire mouvant où affluent les sensations de la vie et de la conscience…

Bassin Versant fait partie d’une longue liste de recueils de poésie de Michel Diaz mais c’est avec le théâtre que ce dernier, professeur de lettres et d’art dramatique, est entré en littérature : il y a consacré plus d’ une vingtaine d’ années : certaines de ses pièces ont été portées à la scène ou diffusées à la radio. Il a toujours mené et mène toujours parallèlement une exploration de l’écriture poétique. Depuis Bassin Versant, il a publié deux autres recueils, à découvrir : Lignes de crête et Comme un chemin qui s’ ouvre, aux éditions Alcyone et l’Amourier. Les titres de ses recueils sont révélateurs de son cheminement littéraire et philosophique, de son intime désir de trouer cette part d’inconnu qui s’ouvre devant soi.

Michel Diaz travaille également pour des livres d’artistes, avec des photographes et des plasticiens : une collaboration qui lui permet une association d’esprit et une convergence de sensibilités. Je ne peux résister à l’envie de vous donner les titres toujours évocateurs : Le livre de l’exode, Ardeur , Le lointain est ma patrie...

Mais maintenant place à Bassin Versant dont la lecture et l’exploration m’ont tenue en haleine, à la poursuite comme le poète de ce filet ténu de lumière, que guettent à chaque instant le doute et la désespérance.

Dans un article publié sur son blog, dans la section Revue de Presse, en février 2015, Michel Diaz écrivait qu’il ne pouvait avancer que vers l’incertain, l’inconnu, l’inattendu, dans ce qui n’est que perpétuelle remise en question et trouée dans le noir.

Lors d’une conversation récente avec lui, il se définissait comme un écrivain de l’obscur, à qui la lumière n’est pas donnée, qui doit la chercher pour qu’elle l’éclaire.

Bassin Versant est le fruit de ce cheminement vers l’inattendu, sa récompense peut-être, son accomplissement : le recueil lui est venu spontanément, dit-il, comme en état de grâce, la rencontre d’emblée avec un pan lumineux, et écrit dans une euphorie paisible. 

1. « Ligne de flottaison » :

Dans Ligne de flottaison, dernier texte de l’opus, Miche Diaz reconnaît que« Ce sur quoi tu avances est comme ce vers quoi on ne sait pas qu’on marche, tant on est perdu. Mais on avance, à la rencontre. De quelque chose qui nous surprend, nous émerveille en son jaillissement », mais il ajoute : « Quelque chose qui pourtant est là, constamment se dérobe et s’ éloigne. »

Demeure chez Michel Diaz cette conscience aiguë de la précarité de la lumière, « Tout en sachant, pourtant qu’au cœur de la lumière qui se donne, il y a toujours le noir de la nuit. Une nuit charriant le sanglot d’une eau noire où aurait chaviré le soleil en se retournant sur son sang ». Cette phrase aux consonances très sombres n’est pas sans rappeler l’ouvrage précédent de M Diaz, Fêlure, ouvrage où la désespérance, « liquide visqueux l’emprisonnant comme un oiseau mort » fait s’enfuir la vie. Fêlure qui fait vis-à-vis à Bassin Versant comme le non être à l’être. Nous sommes entre, « au bord de rien comme aussi bien au bord de tout l’imprévisible », sur la ligne de partage des eaux du bassin versant. Dans cet entre-deux de l’espace et du temps. Un moment d’attente entre chien et loup, comme le définit Michel Diaz dans le texte Lent crépuscule, et aussi un espace pour disparaître et demeurer pourtant, en équilibre sur le fil tendu de son souffle. (p. 32)

Peut-être à cette intersection entre le temps et l’espace…

2. Il s’agira donc d’arriver à l’équilibre :

Un bassin versant maintient l’équilibre entre deux rives et le titre se justifie pleinement. L’équilibre vient lorsque cheminant, on s’arrête, on suspend son pas, on est là, titre du tout premier texte. On peut alors ressentir sa présence aux choses, et ce temps de pause permet de capter la pensée et la beauté du monde : « N’être que cet instant. Faire corps avec lui. Le sauver de la débâcle et du temps Debout dans l’heure et immobile il faut la boire comme une eau de vie qui n’ aurait aucun goût de sang. »

Et cette conscience d’être sur la terre, cette pleine conscience établit un lien profond et salvateur avec la nature, elle suscite et rend possible l’ émerveillement :

Face, par exemple, à la simplicité de l’herbe : « Car l’ herbe est ombre en mouvement, ombre douce et multiple, garante en ses largesses d’une vie profuse et innombrable. »

Face à l’alternance de l’ombre et du soleil, « Chaque jour, le soleil revient, dans l’espace de ses lisières et réinvente le miracle ». En s’imprégnant du cycle du jour et de la nuit, n’est- on pas au cœur de l’existence et de l’ éternité ?

« L’éternité, ce n’ est rien d’ autre que cela… Ces jours, ces nuits, qui nous reviennent en ressac, accordés on ne sait pourquoi ni par qui et qui font de nous ces vivants à perpétuité, condamnés à les vivre. » Car cette pleine conscience n’est en rien béate. Elle est lucide Et la perception de l’ harmonie chez Michel Diaz peut toujours basculer vers l’autre côté du bassin versant, par-dessus « la ligne de crête où se jouent nos incertitudes ». Le vivre et le mourir font partie du même mouvement de l’ existence .

Il reste aussi la mémoire pour réconcilier le vivre et le mourir, pour sauver de l’ effacement et de la nuit : c’ est ainsi que ELLE revient, rejoint le poète. Elle, la mère du poète dont le souvenir nourrit l’absence, effaçant « l’hostile silence du plus jamais et l’amertume du trop tard ». Avec la mémoire « l’amour se prolonge et perdure au-delà de toute présence, au-delà de toute limite. Elle est ce « tournesol tragique », métaphore de la contiguïté de l’ ombre et de la lumière.

Pour maintenir l’équilibre, il faut veiller, tendre l’ oreille comme le fait Michel Diaz pour « déchiffrer le nuit le cri des chouettes, s’essayer à mieux écouter ce que disent les pierres, les herbes et les arbres. » Alors la trouée de bleu, trouée, mot clef que l’ on retrouve au fil de la poésie de Michel Diaz, pourra-t-elle apparaître « entre les déchirures des nuages, une espérance que les vents même les plus mauvais ne parviendraient pas à nous prendre. »

3. Il s’ agira d’ aller vers la lumière :

La nature et ses cycles nous aide à éclairer les mystères du monde et nos mystères.

Ainsi, dans le texte Arcanes de la pluie, l’averse de pluie brutale qui le surprend lui révèle-t-elle une autre dimension du temps et de l’ espace, le révélant aussi à lui-même. Michel Diaz écrit alors : « Quand la pluie se calma la lumière revint », entraînant avec elle comme une catharsis, « cœur et esprit lavés », ouvrant sur une autre dimension spatiale et temporelle, sur cet état de grâce et lumineux qui lui a permis d’écrire Bassin versant.

« Qu’il est long le chemin vers le jour d’impossible quiétude, d’inespéré salut ». Qu’il est fragile aussi, comme Michel Diaz le soulignait, lorsque j’ échangeai avec lui : « Cet état de grâce, je sentais qu’ il allait prendre fin et que je serais renvoyé à quelque chose de plus sombre ». C’est pour cela que cette lumière rédemptrice doit être saisie par le poète, immortalisée par les mots les plus fulgurants, le plus éclatants possibles : Ainsi ce dernier écrit -il une lettre fictive à la poétesse russe Anna Akhmatova où il imagine ce que serait le bonheur de l’accalmie après la pluie, après l’ automne, après l’hiver : une accalmie où « le bleu du ciel mêlé au jaune éclatant des colzas et jonquilles » transformerait ce moment fugitif en une épiphanie inoubliable :

« L’été nous arriva en une nuit ; C’était comme si la terre avait soudainement basculé sur son axe et s’ était rapprochée un peu plus du soleil (…)  sans craindre la morsure de son baiser mortel. »

Prise de conscience lumineuse où « j’ai embrassé l’aube d’été » selon les mots de Rimbaud que Michel Diaz reprend.

L’ inespéré salut, c’est aussi cette vision d’ un ange, que la parole poétique de Michel Diaz tout en souplesse, en retenue, en tendresse, métamorphose en un miracle de douceur qui viendra un jour frôler son épaule, lui apprendre le partage et lui ouvrir la porte d’ un petit bout de paradis : « Alors je crois , nous partirons ensemble, au petit jour, je ne sais pas s’il fera beau, mais c’est sans importance, nous partirons ensemble, sans un mot, dans l’ abandon inespéré d’ un temps qui ouvre le ciel sur lui-même. »

Nous partirons : NOUS se substitue au JE dans ce texte et celui qui suit, Le dit de l’ange. Car le salut, c’est aussi l’histoire d’une rencontre , avec l’ange bien sûr, mais avec l’autre, avec un possible égaré que l’on trouve sur son chemin et qui montre la possibilité d’une Rédemption fraternelle où s’ unissent deux solitudes, dans le partage de toute douleur :

« Puis je m’approcherai de lui et poserai ma main sur son épaule, le prendrai dans mes bras , le serrerai sur ma poitrine, et sans une parole je sécherai ses pleurs. »

Cette rencontre n’est pas sans évoquer ces lignes de François Cheng tirées de Cinq méditations avec la mort :

« Lorsque l’ange fait signe

Nous savons que le double royaume est réuni

Le grand vent parcourant debout en bout

Toute l’aire terrestre

Les paroles d’ ici rejoignent enfin l’autre bord. »…..

« Lorsque l’ange fait signe ,

Nous savons que ce qui est né de nous

Ne cessera plus d’advenir,

En avant de nous, à notre insu,

Soudain nous dépasse, nous sauve. »

Mais là encore, pour trouver le visage de l’autre, de notre frère en humanité, il faudra tâtonner dans la nuit et la solitude, tel Orphée cherchant son Eurydice :

« Dans la plus grande solitude de ce qu’on appelle la terre des autres , on désire toujours un visage. Un visage addition de tous ceux rencontrés » qui pourrait être celui d’ Eurydice. Michel Diaz écrit aussi : « Un visage reflet de soi , reflet aussi en soi. Promesse d’alliance entre le cœur qui bat et les yeux qui le dévisagent. Il s’ agirait de susciter l’offrande d’ un visage et de son regard réciproque. »

De la solitude au partage, ces deux mots qui, selon le poète, sont aussi les deux mots qui devraient conduire à toute démarche d’écriture..

Michel Diaz en guetteur toujours étonné, toujours à l’affût peut alors percevoir et nous faire percevoir que « la terre est le probable paradis perdu », épigraphe de Lorca au début du recueil. Celle de Friedrich Nietzsche la précède et prend alors tout son sens :

« Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité . Et parmi les moyens de l’art, l’instrument de la poésie. » Merci, Michel Diaz, de nous avoir donné cette possibilité d’extase :

« Quand le ciel devient bleu, et que l’on devient bleu soi-même, pure présence au monde. »

Claire Demange

Comme un chemin qui s’ouvre – Terres de femmes, mai 2019

Article signé Angèle Paoli, paru sur le site Terres de femmes, mai 2019.

Michel Diaz, Comme un chemin qui s’ouvre

par Angèle Paoli
Michel Diaz, Comme un chemin qui s’ouvre,
L’Amourier éditions, Collection Fonds Poésie,
Collection dirigée par Alain Freixe, 2019.
Lecture d’Angèle Paoli

 

« DANS LA COMPLICITÉ DES ARBRES ET LA CONFIDENCE DU FLEUVE »

Il est des proses qui sont de vrais joyaux de poésie. Des proses nourricières, riches en réflexions et en images ; aussi belles qu’émouvantes. Telle est la prose de Michel Diaz, tissée de métaphores singulières qui constituent l’essence même de son écriture. Soumises aux fluctuations continues de la pensée, poésie et ontologie s’inscrivent dans un même continuum d’images partagées. Ainsi des textes qui composent le dernier recueil du poète, paru sous le titre Comme un chemin qui s’ouvre. L’ensemble des proses — réparties en cinq chapitres en forme d’itinéraire et de parcours ascendant — est dédié aux sentiers douaniers qui longent les côtes de France et « traversent les pays de Loire », ainsi qu’à Lola, la chienne du poète, « compagne de ces jours ». L’œuvre dans son entier est consacrée à la marche, laquelle va l’amble avec la réflexion sur l’écriture. Et avec le cheminement intérieur auquel se livre le poète. Entre sommeil et rêve, sur des sentiers hors frontières, s’élabore une poésie du seuil, ancrée dans la nature, portée par la « lenteur de l’air » et la lenteur du ciel. Une poésie en marge. En marge du monde et de la fureur qui le mine. En marge de toute certitude. C’est là, arrimé aux monticules des dunes et aux criaillements des sternes, que le poète « se défait doucement de la douceur d’appartenir au temps. »

Qui est-il ce marcheur solitaire et têtu, qui va son chemin d’un paysage à l’autre et poursuit sa route à l’intérieur de lui-même ? Pour quelle quête, pour quelle poursuite se met-il en marche, sinon pour celle qui s’enharmonise au vent et à la lumière ? Pour saisir au passage le clapotis d’une source ? Et, en définitive, au terme d’une descente dans le puits du labyrinthe, pour se convaincre d’une unique vérité, « [c]elle d’appartenir à tout, comme un maillon, même fourbu de rouille, appartient à la chaîne de l’ancre » ? 

Il faudra en cours de route renoncer à céder au « désir infini de se perdre au bout de soi-même, dans le vent frais du soir et les odeurs de pierre sèche. » Renoncer à la tentation de l’autolyse. Et, en amont de ce geste ultime, se délester. Se déprendre de ce qui obsède ; déposer à ses pieds le fardeau de soi-même. Se délivrer de sa pesanteur. Et se couler dans un corps autre.

« Un corps flottant dans la lumière en brumes, pareil à un éclat de rire du soleil après la pluie. »

Telle est la philosophie du marcheur. Corrélée à un rêve de légèreté. En osmose avec la nature. C’est sur la nature, en effet, que bâtit son credo le poète incroyant. Mais là où le credo de l’ermite se hausse en prière, celui du poète libéré de Dieu s’élance vers la dénonciation de ce qu’il réprouve et de ce contre quoi il lutte. Ce credo se dit dans une page sublime où le poète se définit lui-même par l’affirmation anaphorique de ses convictions :

« Je suis pour ce qui s’arme contre le pain noir de l’hiver, pour la pierre claire du givre, pour la neige aux seins odorants ».

« Je suis ici sans pouvoir bouger ni guérir, lourd du plomb d’un secret qui ne se révèle jamais, seulement sidéré par la clarté du jour. »

Sidération. Qui s’accompagne d’un flot d’interrogations sur ce qui entoure l’homme et qui va son chemin d’indifférence, laissant le poète à ses incertitudes et à « sa douleur d’être ». L’abandonnant à un permanent et solitaire face-à-face avec son propre naufrage et à un sentiment taraudant de débâcle. Sidération toujours d’être là, encore, lorsque le poète se laisse prendre par « la rumeur du monde ». Sidération d’avoir franchi les tortures que lui infligent les questionnements multiples qui accompagnent toute vie livrée au vide de l’existence ; livrée à la révolte qui nourrit ce vide ; livrée à l’inanité de toute chose, y compris de l’être et de soi. Être là, pourtant, jour après jour, à devoir se renouer sans cesse à « la blessure de l’inconsolable » et au « froid pétrifiant des étoiles ».

Chaque jour se renouer. À la blessure et au consentement qui la tisonne. Chaque matin retrouver, arrimée à l’aube et à la lumière, une tristesse indéracinable ; une tristesse à peine sensible à la beauté éphémère, et néanmoins vitale, de l’infime.

Revient alors la nécessité de la marche. Qui fait du poète rescapé un pèlerin sans autre finalité que celle de prendre la route :

« J’ai marché, aujourd’hui encore, comme on peut s’égarer dans le labyrinthe de ses pensées ».

Pourtant, marcher ne délivre pas toujours des questionnements essentiels.

« Marcher, marcher encore, et pour quoi faire, quoi ?… Aller où ? Vers quoi ?… » Il en est de même pour l’écriture. « Pourquoi écrire, dira-t-on ?… Ne serions-nous nés que pour être oubliés ? Pour ne laisser place qu’aux terres désolées, aux os calcinés de lumière et aux divers ingrédients du désert ? ».

Ainsi va le poète Michel Diaz, en proie à ses doutes, à sa douleur inguérissable, à la plaie ouverte qui le met à la torture. Quoi alors ? Que reste-t-il ? Que reste-t-il « pour se consoler de l’obscure origine du monde, de la nuit indéchiffrable d’où l’on est venu ? ».

Le poète détient pourtant les réponses à ses propres questions. Et il en a de multiples. Celle-ci, par exemple : « En vérité, les seuls comptes à rendre sont à ce qui engage le corps dans l’affrontement à lui-même ».

Le poète héberge ses rêves de poucet, réunis en « un galet poli par la vague ». En cet ami qui l’accompagne, à la fois « conseiller » et « protecteur », il découvre celui qui l’aide à trouver la voie, celle qui le conduit sur « le chemin de sa vérité singulière […], unique, celle que chaque être est le seul à pouvoir secréter. »

Une fois retourné à la mer, le galet laisse de sa présence le souvenir d’un rêve ancien. « Comme un rêve de délivrance ». Et la conviction profonde que chaque chose, rêvée ou non, a l’existence à laquelle elle est destinée.« Le galet retourne à la mer, et l’esprit à sa veille. » Le poète, à son adéquation avec le monde. « Dans la complicité des arbres et la confidence du fleuve. »

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli