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La cendre grise pour demain – Léon Bralda

LA CENDRE GRISE POUR DEMAIN

texte de Léon Bralda, images de Michel Coste

Cahier de l’Entour N° 38 (2019)

Article publié dans le N° 78 de Diérèse (printemps-été 2020)

Le numéro 38 des Cahiers de l’Entour (un tirage, comme toujours modeste, de 50 exemplaires), ce sont 22 pages également partagées entre le poète Léon Bralda et le photographe Michel Coste qui, de ses riches noirs, blancs et gris, et d’une matière indéterminée, racines, écorce, pierre, pâte de temps fossilisée, fait remonter à sa surface on ne sait quels fantômes, figures de la peine (on peut penser aux esclaves de Michel-Ange) dans lesquelles sont encore visibles, incrustées dans leur mouvement arrêté, quelque trace d’un jour crayeux et d’anciennes ruines de vie.

Dans ce texte, extrait de « A la marge, la nuit », Léon Bralda chemine à travers mots et d’une image à l’autre, comme on écarte de l’épaule les pans de la nuit qui nous cerne, s’y risquant à voix douloureuse, à la recherche d’un peu plus de lumière, comme l’on s’avance de pierre en pierre pour passer le gué du silence : Il y a toujours un drame noué tout au fond de la gorge lorsque le soleil luit si haut sous la parole et qu’un secret pèse dans l’herbe humide des bas-fonds. // Le silence a rongé les montants des fenêtres. Un espace inouï frappe où le feu prend, sans rien que de la cendre grise pour demain.

La fréquentation de l’espace propre à la poésie permet qu’une patiente et humble marche intérieure s’accomplisse en nous, cheminements de solitude, passages vers l’intérieur de l’être et le secret de ces paysages qu’ils ouvrent, ces circulations vitales qui les parcourent : Je longe la barricade que reconstruit le jour. J’embrasse un vide étrange et lumineux. Je bois à la fontaine une lumière vive, déjà vieille du temps que charrie la distance.

Ces cheminements à travers l’espace géographique, comme à travers celui ouvert par l’écriture, vers un peu plus loin que soi-même, ces territoires où la vie taille dans la mémoire, c’est cela, pour autant qu’on le puisse, essayer d’apprivoiser l’invisible, les mystères des voies vers la compréhension de notre appartenance au monde : La terre, et l’eau, et l’herbe ont un secret… Femme fertile, frêle fleur fécondée par le feu : ce froid fossile de ma nuit.

Il y a pourtant autant d’inconnu devant soi, logé dans nos questionnements, que d’invisible dans l’espace : Dans l’errance du pas que présage un désir, d’anciens vestiges ont proclamé le deuil, ourdi le souvenir// Et je ne peux que croire à mon infirmité. Voir ne nous servirait de rien ? Ne rien voir nous soulagerait de tout ce qu’on a vu, et si ta fatigue est poussière au miroir de tes mots, s’il se fait, sous les versants de la montagne, une voix pleine de reproches, est-ce parce que nous ne pouvons que vivre dans le renoncement ? D’ailleurs n‘a-t-on pas déjà sondé ces champs de pierres ? N’a-t-on pas, et pour le souvenir, fouillé la moindre faille ? Ouvert le moindre vide au vide du matin ? N’a-t-on pas retrouvé l’os et le bois calciné ? // Que cherchons-nous, au fond, sinon nos origines ?

Ces cheminements incertains, et à mots tâtonnants, c’est aussi cela essayer d’avancer en nous appuyant sur ce qu’il y a de moins tangible en nous, pour nous apercevoir qu’il n’est rien de plus sûr, de plus solide et de plus essentiel que cette insoutenable vérité : cette immobilité trahit ton émouvant destin : tu meurs aussi et ton visage, peu à peu, se couvre d’un sable fin qui compte tes silences. Une vérité dont rien de ce qu’elle provoque de révolte ne pourra subsister sinon cet habit noir piqué de lèvres blanches, ce drap de pierre et d’ombre, de bois taillé aux lames du désir.

Michel Diaz, 21/10/19

Pierrier – Claire Desthomas-Demange

Pierrier couv

PIERRIER, Claire Desthomas-Demange

Editions Musimot (2019)

Chronique publiée sur le site des éditions Musimot, octobre 2019

Claire Desthomas-Demange aime la montagne. Nous le savons depuis ses Carnets de montagne (Musimot, 2016). Elle en aime ce qui nous propose un dépassement de soi-même, ces défis qu’on se lance et qui impliquent qu’on se mette parfois en danger. Le pierrier, « éboulis dénudé, sans végétation, sans fleur, juste du caillou, dur, sombre, hostile », autant que les autres obstacles et difficultés que suppose l’affrontement à la montagne, participe à la prise de risques puisqu’il est avéré que « sa dangerosité, son hostilité, son imprévisibilité sont des repoussoirs », que le marcheur « a du mal à y trouver un chemin stable » et que la chute ou l’accident y sont à tout moment possibles. 

Et pourtant, parent pauvre des paysages de montagne que l’on assimile le plus fréquemment à la solennité de leurs sommets et à la fierté de leurs cimes, il est réduit, par ignorance, à ce que sont les coulures de neige pierreuse aux marges du glacier, aux cailloux malmenés par la vague sur la pente de son rivage, ou aux branches mortes tombées des arbres après un coup de vent. C’est-à-dire qu’il n’apparaît, aux yeux de qui n’a pas à l’affronter, que sous la forme d’un « éparpillement groupé / cohésion sans jointure », un rebut d’éléments disparates et de peu d’intérêt, qui ne jouissent ni de la grandeur, ni du respect que l’on accorde par ailleurs aux aspects plus spectaculaires des lieux de l’altitude. Mais C. Desthomas-Demange redonne au pierrier ses lettres de noblesse, en lui rendant la part qui lui revient dans la composition des paysages de montagne : « Le pierrier a l’âme / du guerrier / qui jamais ne cesse de lutter / et barre le chemin / à celui qui le cherche / à celui qui se cherche. » Il est aussi bien « porte étroite / choisie par le soleil / trébuchant hoquetant », mais lieu encore des métamorphoses du monde minéral et de la vie présente en toute chose : « Pierrier silencieux /pierrier immobile / pourtant / les pierres bougent / les pierres chantent / un instable petit caillou / glisse dans un interstice / siffle un air de chute / à la face du gris / allume une étincelle / unique. » Il est aussi, derrière son image d’apparente immobilité, d’avalanche de pierres à jamais figées, l’image même de l’imprévisible, de l’aléatoire, milieu toujours en devenir, figure de l’instable qui « bat en brèche toutes les certitudes. » Figure d’une permanence qu’on croirait volontiers éternelle, mais ne fait qu’obéir aux lois obsédantes du Temps, de ce qu’il impose de destruction et de perpétuelle recomposition des éléments de l’univers : « Le vent se lève / la pierre demeure // malgré la bourrasque // sans lendemain / sans savoir son destin / avec ses bris d’histoire / mais sans passer // fidèle à sa pente / épousant son naturel. »

 L‘impermanence, l’incertitude en la durée de toute chose, l’imprévisibilité dans l’ordre obscur de l’univers, sont les pensées qui fondent l’essentiel des philosophies et de la culture japonaises. La conséquence en est que les hommes n’ont d’autre choix que celui de se faire petits et humbles devant les aléas des phénomènes naturels, de s’en prémunir en s’y préparant, comme on accepte de considérer que les forces de la Nature sont plus grandes que les humaines, que celles-ci, toujours, sont soumises aux premières, et qu’il est vain de décider d’en prendre le contrôle. La Nature nous dicte ses règles, incontournables, inflexibles, qui sont celles du cours du Temps et de l’impermanence, de l’aspect éphémère des choses qui se cache sous l’illusion de leur apparence d’éternité. Ainsi pense aussi le pierrier auquel C. Desthomas-Demange prête ces mots : « J’aspire aussi à l’éternel / malgré ce corps écartelé / mon âme minérale / contemple / embrasse / la vallée. » Un corps qui ne peut cependant que « se défaire / en découdre » car toujours « s’émiette / un reste d’altitude / descellé / par le flamboiement de la terre. »

 « Le pierrier, écrivait l’auteure, dans les vers que nous citions plus haut, « barre le chemin / à celui qui le cherche / à celui qui se cherche. » Car marcher, se chercher et se perdre pour mieux se retrouver, faire effort de passer les obstacles qui barrent le cours de nos vies, est démarche des existences qui veulent être responsables d’elles-mêmes. La fréquentation des montagnes permet ainsi qu’une patiente et humble marche intérieure s’accomplisse en nous. Ces cheminements de solitude vers l’intérieur de l’être et le secret des paysages, ces circulations vitales qui le parcourent, d’ascensions physique en ascensions vers un peu plus haut et plus loin que soi-même, c’est cela approcher l’invisible, le mystère des voies de la Nature, tenter de s’accorder au monde.

 Michel Diaz, 09/10/19

Carnaval – Jean-Luc Coudray/Jonathan Bougard

CARNAVAL

Textes de Jean-Luc Coudray, peintures de Jonathan Bougard, Editions du Petit Véhicule

Article publié dans la revue Diérèse N° 77 (automne-hiver 2019) 

Ce petit livre nous donne à voir et à lire, dans leur disposition en vis à
vis, 20 tableaux de J. Bougard accompagnés de 20 courts textes en prose
de J.-L. Coudray.

Dans sa préface à l’ouvrage, Luc Vidal écrit: « Jean-Luc Coudray a
longuement observé les oeuvres de Jonathan Bougard. Par ses textes-poèmes
il dit les forces telluriques qui envahissent les tableaux du
peintre. » Et plus loin il ajoute: « Je suis touché par cette profusion, par
cette vivacité offertes par les visions et les gestes du peintre. Les couleurs
vives choisies font l’amour à la terre et au ciel. Je suis ému par la traduction
en mots de cet univers de fête. » Il est vrai encore que la peinture de Jonathan
Bougard, qui fait aussi sa part au fantastique (en usant d’un bestiaire
nombreux, improbable mais a priori jamais inquiétant), nous propose une
imagerie délirante, tout entière soumise aux jeux de ces métamorphoses où
masques et visages se confondent, où les corps déformés sont tout autant
figures fantasmatiquement érotiques que traduction d’une innocence
originelle qui s’exalte dans l’exubérance de la danse. Corps de femmes
surtout, qui échappent le plus souvent au réalisme de la représentation et
aux lois de la pesanteur, deviennent corps jaillis d’un imaginaire hérité de la
richesse de ces « arts premiers » océaniens ou africains qui jouent sur la limite
et sur la confusion de la figuration animale et humaine, pour mieux déjouer
les lois de l’anthropomorphisme, et nous donner à voir ici, dans son élan
de « force primitive », le pouvoir absolu de la femme, déesse-mère ou
tentatrice, détentrice de ces mystères, maîtresse des désirs de l’homme. Un
pouvoir que celui-ci n’a jamais cessé, au fond, de craindre et de vouloir
s’approprier en faisant de la femme l’objet de sa domination. Mais « Les mots
du poète, écrit encore Luc Vidal, abordent aussi l’art de peindre de J.
Bougard, cet art de mettre sur le même plan et des plans différents les formes
et les couleurs, les forces sensuelles et les forces mystiques du ciel et de la
terre, les forces du monde végétal et les forces du monde animal. » Et en effet,
dans ces tableaux, comme nous le disions plus haut, règnes humain,
animal, végétal, se trouvent non juxtaposés, mais confondus et alignés
dans une même perspective de regard et de pensée qui nous renvoie à une
vision mythique du monde, celui où hommes, animaux et plantes se
partageaient le même espace et parlaient une même langue.

Il nous semble pourtant que J.-L. Coudray ne se contente pas de poser ses mots sur les images de J. Bougard, mais nous en propose une relecture qui se superpose à celle des tableaux, sans en détourner ni en trahir le sens, mais en y ajoutant un angle de regard qui ouvre à d’autres interprétations.

« Brusquement, écrit le poète dès les premières lignes de son texte, la nuit ne succède plus au jour. Le temps devient un ornement. Une fête permanente s’installe. La vie se change en tapis. Il ne reste que des rois, des reines, des animaux. La métamorphose a balayé les secrets. (…)
L’abondance du bonheur arrête tout. Le monde est exposé comme un spectacle. » Le temps semble arrêté, comme enrayé, comme échappant soudain à la tyrannie des horloges, la vie ne semble plus aussi que ce présent perpétuel où la mort ne pèse plus rien, comme aux débuts du monde où toute préoccupation existentielle n’était que superflue. Ce monde est, dans l’évidence de sa transparence, sans profondeur et sans
relief, comme figé dans le spectacle de sa propre joie: « Le monde nouveau
est plaqué. Pas de coulisse, pas de dieu, pas d’infini. Une géométrie du
visible, de l’aveuglant. Un hurlement qui sature tout. Pas d’hésitation, pas de
doute, mais le grouillement de l’humain, jusque dans la plus humble
fleur. Un monde tapisserie, qui explose en surface. » Autrement dit, nous
sommes là au seuil d’une nouvelle ère et d’un « monde nouveau ». Et J.-L.
Coudray écrit, un peu plus loin, « Gestation et digestion se confondent. Le
monde prépare un avenir et l’enterre en même temps. » Voilà des mots qui
nous invitent à déplacer notre lecture des tableaux de J. Bougard du plan
mythique au plan de l’utopie, c’est-à-dire d’un monde qui disparaît au profit
d’un autre dont on ne peut rien préjuger encore, mais seulement jouir de ce
qu’il donne à vivre et durablement espérer : « On attend la catastrophe
comme une délivrance. Cela peut être un orage, une naissance, un
excrément. » Et le poète d’ajouter: « La joie est un déchet. C’est le trop d’un
autre monde, le débordement d’un ailleurs. Elle est étrangère, intoxicante,
douloureuse. Tout est devenu luisant, métallisé, trop pur. Les femmes sont
un inextricable tatouage. Elles sont refus, renvoient l’incompréhensible à sa
source. » Vision d’un monde d’innocence et de fête archaïque où la danse
exaltée des corps nus a des accents macabres.

Car il nous faut bien nous interroger sur ce que J.-L. Coudray désigne
de manière récurrente comme ce « nouveau monde ». Ses textes nous invitent
à y lire quelques réponses. Parler d’un « nouveau monde » où « gestation et
digestion » sont de même nature laisse supposer que celui-ci remplace un
ancien monde dont la fin (involontaire ou provoquée) a ouvert la porte à
d’autres possibles. Car toute re-naissance contient aussi la possibilité de
n’être qu’un ratage qui ne produirait que des fèces.

La fin d’un monde est, on le sait (l’Histoire nous l’a dit assez) une ère
de chaos, dernier acte des soubresauts qui préfigurent une disparition
définitive, avant l’avènement de la mort collective ou du Rien, ou n’est que
l’avant-scène nécessaire d’une renaissance d’où tout pourra, et autrement,
jaillir (le meilleur, on l’espère, comme le pire, toujours possible). Quelque
chose se passe qui s’est, provisoirement, suspendu dans un état de « l’entre deux » qui prendrait des allures de garden-party primitive ou de retour aux
origines – origines réinventées, on dirait bricolées, sur les gravats d’un
monde ancien.

Et c’est là que le titre de « Carnaval » donné à cet ouvrage ne peut que nous
interpeller. Car le carnaval, depuis longtemps, est cet événement (dans
certaines cultures) qui donne l’occasion, sous le couvert des masques et
des déguisements, de contester l’ordre établi, d’instaurer (provisoirement)
un nouvel ordre de pensée en renversant le cours des valeurs
et des choses. En ce sens, le carnaval est lui-même chaos, mimé ou
anticipé, et bouleversement d’une vision du monde. La joie et le délire
de la danse s’y invitent, comme le grotesque, le laid, la monstruosité,
l’innocence accouplée au désordre et la faim d’autre chose à l’effroi de ce
qui pourrait advenir. C’est en suivant cet angle de regard que les peintures
de Jonathan Bougard nous semblent plus proches des images de liesse
carnavalesque qu’a peintes James Ensor ou des « défigurations » de Picasso
(dans Les demoiselles d’Avignon, par exemple) que des images (faussement)
édéniques du Douanier Rousseau ou des peintures marquisiennes de
Gauguin qui nous proposent un retour à l’innocence primitive dont on sait
qu’elles ne sont que celles, nostalgiques, d’un paradis irrémédiablement
perdu.
C’est en ce sens, encore, que les tableaux de Jonathan Bougard peuvent
laisser planer une sourde inquiétude, que les textes de Jean-Luc Coudray
se chargent d’infuser. « Les invités pénètrent dans le harem. Des dieux
cosmonautes avec des yeux de poissons gardent les femmes. Les mains
liées par des contes enfantins, elles attendent. Les hommes sont là mais
les femmes font face. Les hommes ne peuvent rien, les femmes sont
déjà peintes. » Ce sont là les dernières phrases du livre. Nous sommes
bien au seuil d’un « nouveau monde ». Dans l’attente de quelque chose qui
prendrait les couleurs d’un « éternel retour » et dégage déjà des parfums de
la tragédie humaine.

Michel Diaz

Passants – Antoine Emaz //Les nuits échangées – Raphaële George

Note de lecture publiée dans Diérèse, N° 77, automne-hiver 2019

Passants, Antoine Emaz (Editions Unes, 2017)

Les nuits échangées, Raphaële George (Editions Unes, 2018)

Voilà deux livres achetés en même temps, il y a quelques mois, aux éditions Unes. Deux petits livres très soignés, sur beau papier, à la belle impression, comme les éditions Unes savent les faire, et contenant chacun un texte court (7 pages pour le premier, 14 pour le deuxième), composés de vers brefs, quelques-uns seulement par page, petit verre d’alcool à haut degré.

Choix de l’éditeur (certainement), coïncidence intéressante (ou effet du malin hasard) ? Il se trouve, en tout cas il me semble que ces deux poèmes fonctionnent, en vis à vis, comme les panneaux d’un diptyque, semblent dialoguer l’un avec l’autre, et se faire écho ou réponse.

Passants, celui d’Antoine Emaz, à partir du regard qu’il pose sur ces quelques passants aperçus là-bas, sur la plage, loin, interroge cet horizon laissé derrière nous par les années : passants/rien d’autre//mais assez pour lever en tête/après leur passage/d’autres passés/que l’on poursuit de l’œil dedans/alors que l’espace est devant/vide/à nouveau. Mais il interroge ces lieux de sa mémoire (ces lieux comme des linges/de paysages serrés enserrant/dans leurs plis/ce qui n’est pas passé du passé) que pour n’y voir, à travers ses brumes, dans les ruines des souvenirs, que des silhouettes fantomatiques, comme des fragments d’êtres, pas plus/des ombres/des bouts, des traces de visages, ce qui tant bien que mal subsiste autour des trous de souvenance :  le passé n’est que paysage d’eau de cologne/éventée si on veut/avec des vagues/les mêmes/pas les mêmes//on ne s’y retrouve pas. Mais si le passé n’est plus qu’incertain, déchiré (l’avons-nous bien vécu ?), plus tard n’est pas encore (et d’ailleurs sera-t-il ?); ne reste que la mince ligne du présent, sur laquelle on avance en prenant soin de ne pas perdre l’équilibre, en essayant de retenir ce que l’instant, dans son écoulement, nous donne à voir du monde : on ne sait comment faire/pour bloquer les deux yeux//dedans dehors//malgré tout l’effort/ça passe//trop poreux. Mais même le présent, cette poreuse ligne de partage entre ce qui n’est plus et ce qui va venir, est espace d’un être-là sans espoir et sans force : revenir seulement aux vagues/leur calme lancinant fatigué/à marée basse/leur énergie qui se replie. « Le vent se lève…! Il faut tenter de vivre ! » écrivait Paul Valéry auquel A. Emaz semble répondre : on marche et ça suit les pas le corps se poursuit/dans une mécanique d’être qui grippe un peu/cahote/ne va plus de soi/vers plus loin tout à l’heure demain d’autres jours.

Cette difficulté à habiter sur la crête de l’éphémère et à être pleinement dans l’instant, c’est encore ce que nous dit Raphaële George dans Les nuits échangées. Le jour, en sa lumière crue, nous laisse, chaque matin, au seuil d’une injonction à être et d’une violence dont nous ne savons pas toujours quoi faire ni comment l’affronter, d’autant que, écrit-elle, seule avec les déchets du jour/le corps se ferme/se rapetisse. La nuit est peut-être promesse d’une autre vérité que le jour lui/nous dérobe, alors il lui faut tendre vers ces yeux cachés/derrière les miens,/les miens vrais/quand la nuit/juste avant le sommeil/me les restitue. Car la nuit, quand elle prend son épaisseur, c’est le temps se retrouver, au sein d’une conscience calme, Ne plus voir/S’entendre battre. Etre ainsi au plus près de son corps, au plus près de soi-même, et se sentir vivant dans la proximité d’une parole qui serait l’égale d’une regard. Alors dormir, s’avancer vers le fond/avec l’espoir/que demain nous sauve/et nous rende/cette vie manquée la veille. Mais la nuit est aussi cet espace de fragile salut dont le sommeil hésite à nous donner les clés. Reste cet entre deux de rêverie dont on ne peut se satisfaire, parce qu’il est aussi ce fil d’équilibriste dont on sait qu’il va rompre. Le réveil, le retour à la vie ordinaire, est toujours un retour manqué. Ouvrir les yeux c’est, écrivait A. Emaz que je citais plus haut, se retrouver dans cette mécanique d’être qui grippe un peu, cahote (et) ne va plus de soi. A quoi R. George semble ajouter : En ouvrant les yeux/on ne crie pas. Et si l’on ne crie pas, c’est qu’il faut au cri une force dont on ne se sent pas toujours capable. Comme nous accable une faute aussi ancienne que nous-mêmes. Alors encore, les derniers mots de son poème : quand je borde le lit,/je saisis bien ma lassitude./Le sommeil ne m’a pas acceptée,/je suis demeurée dans le péché d’être./Victime encore de la présence/qui me précède.

Lassitude qu’on sent au bord de la désespérance, qui n’est pas pour autant renoncement à vivre, mais traduction d’une fatigue existentielle, cette sombre mélancolie qui s’empare de l’être quand il est pris dans cette errance où passé, futur et présent s’alignent sur le même front d’incertitude qui dicte aussi à A. Emaz ces derniers mots : qu’est-ce qu’on en sait/au fond de l’œil/de la tête dans l’œil/et les vagues et le vent//on ne sait plus//sans avoir peur.

Comme un chemin qui s’ouvre – Diérèse N° 76, Printemps-été 2019

Note de lecture, par Eric Barbier, publiée dans le N° 76 de la revue Diérèse, Printemps-été 2019, p. 310.

Michel Diaz, COMME UN CHEMIN QUI S’OUVRE, L’Amourier, 2019, 14 €

Michel Diaz, homme de scènes et de textes, publie chez L’Amourier ces proses, pages pour baliser les errances nées au cours de ses marches solitaires, sur des chemins qui conduisent plus vers le retour que vers un ailleurs, divagations dans le territoire intérieur, l’espace de la mémoire, « A la rencontre de cet inconnu que l’on porte devant soi. »

Mieux que transcriptions de ce qui est vu, notations d’observations certifiées par l’exactitude du souvenir, la prose se veut ici être l’interprète du regard, la révélatrice de l’intime. « Près de moi la mer, plus riche que tous les autres langages. » Tout autour la dureté et même les horreurs du monde ne sont pas ignorées, la déambulation n’invoque pas l’absence, de nouveau revient l’innommable, « des morts auxquels, le plus souvent, on renonce même à donner un nom », tandis que nous sommes débordés d’appellations. Alors quelle simplicité retrouver, celle d’un geste esquissé, du bruit d’une source, du chant d’un oiseau ? Les questions se répètent, écrire paraît dérisoire mais comment sinon, et de qui, ne pas être oublié : écrire reste la preuve que le combat est encore mené, tant pis si les mots échappent à celui qui croit savoir les employer.

« Et qui sait ce qui se tait sous les mots. » Consolation des devenirs, parvenir à se trouver révèle un bien mince espoir. Arriver à se perdre relève peut-être d’un plus difficile parcours. Ecrire, « poétiser », il faudra en accepter les contradictions, le langage reste aussi une émotion.

Marcher ainsi est un acte mélancolique, pour parcourir la « dimension illusoire du réel. »  C’est toujours à l’aube, à la première étoile, que l’on repart quand la nuit « ayant épuisé son ombre, s’écarte maintenant. » La marche écarte les simulations du verbe, la phrase ne connaîtra pas d’inutiles dérivations. Faut-il être pierre pour en comprendre la vérité ? Chaque réponse construit son attente, avant de venir à jour. Et permettra d’échapper aux heures noires, de garder un équilibre, « sous la peau de la langue. »

L’orgueil résiderait dans le renoncement, quand le dévoilement d’un secret en crée un autre, quand ce qui serait appelé silence impose sa singularité, bruit de l’inexprimable, où l’averse nous transporte dans une autre région de nous-mêmes. L’interrogation forme ainsi certains usages de la beauté, là où rien ne peut paraître définitif, ni peser en nostalgie, « comme une eau dans le froid se rétracte et s’habille de déchirures. »

Marcher pour se sentir présent, ici, non pour aller vers « l’autre rive de soi-même. » Marcher, non pour observer mais pour déchiffrer le monde et dépasser son propre aveuglement.

Eric Barbier