Archives par étiquette : poésie

Ici – Pierre Dhainaut

Pierre Dhainaut  Ici

ICI, Pierre Dhainaut, éditions Arfuyen, 2021

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans le numéro 15 de Concerto pour marées et silence, revue.

         Ici. Et « maintenant », serions-nous tentés d’ajouter, comme l’on comble un blanc de la parole. Ici, le lieu où l’on se trouve et d’où l’on parle, celui aussi où le poème se fait souffle et voix. Et le moment où il s’écrit, dans la coïncidence entre l’espace vierge de la page et la poussée des mots qui conduisent le geste d’écrire.

         Ici, ce territoire où prend naissance le poème, mais aussi bien celui (le poète en sait quelque chose) de la présence au monde d’où l’on peut, à chaque moment disparaître, où l’on peut à jamais se taire et à tout jamais s’absenter. Et cet espace étroit où le présent s’abîme, fil insaisissable du temps, terrain toujours plus meuble, cet instant d’équilibre fragile où la vie s’abolit dans la vie et dans l’impitoyable succession de ses infimes morts. L’expérience de l’hôpital et de la maladie ne peuvent que rendre le poète plus sensible encore au sentiment de notre finitude : « Parole », « parole », au fond des corridors / le mot se tarira et avec lui / nous ignorons quoi, nous nous croyons seuls / quand nous n’avons peur que pour nous.

         Lieux du sursis de l’existence et de l’ultime responsabilité de la parole. Lieux de la peine et de l’angoisse que ces couloirs interminables, ces portes innombrables que d’autres seuls peuvent ouvrir, cette organisation labyrinthique d’un espace dont nous échappent les fonctions, et dont nous pensons d’abord ne jamais plus sortir : Tu n’en sortiras pas, n’essaie pas de fuir, / ta place est ici. Tu n’as rien vu encore, / tu n’as fait que passer trop vite. Regarde, / affranchis le regard, ces portes sont innombrables, d’ascenseurs et de salles…

         Aussi pouvons-nous lire encore le sous-titre, « Urgences », celui du premier groupe des poèmes de ce recueil (expérience d’un lieu où l’intervention médicale immédiate décidera de la vie même du patient), sous la forme du singulier qui traduirait l’urgence et la nécessité à se tenir « ici », face à l’instant qui vient, / qui se dérobe à chaque instant, face à ce monde enfin qu’il faut nommer d’ici.

         Cette attitude, face au lieu et au temps résume à elle seule toute l’entreprise poétique de Pierre Dhainaut, faite de courage, d’humilité, de volonté de résister, en dépit des épreuves et du silence qui toujours le guette. Affronter la réalité, aussi éprouvante fût-elle, ne pas la fuir ; ni en se dérobant aux examens de la lucidité, ni en se réfugiant dans l’illusion des mots et aux pièges de leurs chimères, cette écriture que nous trahissons en usant de ces procédés qui l’éludent, de ces effets qui ne servent qu’à nous rassurer. Mais faire face à la réalité, et au plus près de ce que nous en percevons, au plus vif et au plus frémissant, comme haleine / reprenant haleine / sur les vitres / qui ont moins froid, et pareil pour la bouche, muette, quels souffles / en extraire afin qu’ils deviennent / vocables, appels de phrases ?

         Etre là, malgré tout, car la conscience aiguë de vivre et celle du réel que donne l’écriture portent en elles-mêmes les formes du salut ; S’ils tiennent / debout, ces murs / c’est grâce / aux herbes folles. Puisque aussi bien, écrit Pierre Dhainaut, c’est la parole / qui offre à la neige / la lumière / d’un jour de plus. Puisque encore, ajoute-il, le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu’un instant : cet instant est souverain.

         En cela, l’entreprise poétique de l’auteur se superpose et se confond avec son entreprise de vie : Aller, empêcher le désir de s’atténuer, l’attiser, réinventer l’origine sans trêve, l’écriture et la vie le réclament. Mais la leçon centrale de ce livre, écrit Marc Wetzel « est plutôt celle-ci : les mots, eux, n’ont pas d’ici ni d’ailleurs. Ils vivent là où (et quand) leur sens « respire » (p. 46). Ils  ont leurs habitudes dans un cerveau qui aura beaucoup et longtemps œuvré. D’eux-mêmes, « ils écartent nos lèvres » (p. 19). Le poète a suffisamment bien éduqué les mots pour que leur maturité se passe de la tutelle de son métier. » * C’est à ce prix, mais fruit d’un long apprentissage de son art, que le poète est encore capable de s’étonner ; Etre capable de s’étonner et, sans comprendre pourquoi, de l’admettre, telle est la vertu principale de ceux qui écrivent des poèmes. Et il ajoute, un peu plus loin ; Ecrire déséduque, écrire délivre, quand seul nous attire l’inconnu. […] les poèmes nous font entendre les mots comme si nous les découvrions et à la fois nous en saisissons la nécessité, nous n’en gouvernons pas la suite.

         En effet, chez Pierre Dhainaut, comme chez tout authentique poète, ainsi que je l’écrivais à propos de Gille Lades, il n’est qu’un chemin, celui du mot germé dans la fournaise du poème. Un germe étrange qui le sauve. Car sa poésie est expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce qui se tient devant et qui la tire toujours plus avant. Elle est, pour ce qui le concerne, une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe. Instant qui est également ce qui, comme l’aube est déchirure qui renouvelle, prise et déprise. Instant de grâce qui cherche à s’emparer du vif, dont il faut conserver la trace de l’imprévisible surgissement, puisqu’il s’agit d’abord de défricher un peu d’espace et de temps pour qu’y lève le chant : Sonorités / qui se fécondent / que si l’on tient compte / des intervalles. Que lève D’une lettre à l’autre / ce battement d’ailes / comme un tracé / d’électrocardiogramme. Qu’il faut aussi Ouvrir / les poings, la porte / l’espace / ouvrir la nuit.

         Pour Pierre Dhainaut, et ce recueil, une fois encore nous le démontre, le travail d’écriture est travail d’une force qui vient d’ailleurs, d’avant le poème et que le poème ne parviendra pas à limiter. Cette force, attentive à la beauté du monde et à la présence des êtres, est ce qui le sauve des lieux que nous qualifiions plus haut de lieux de peine et d’angoisse. Nous sauve aussi, qui le lisons. Parce que la musique que nous offre la voix du poète n’est pas différente du bruissement des vents sous une porte ou parmi les roseaux, du roulement des lames, les cris de détresse en font partie, et les confidences de l’amour au creux d’une épaule. Voix qui n’est destinée qu’à poser sur nos lèvres un souffle s’irriguant de lui-même.

         Un souffle qui nous ouvre les portes de l’énigmatique réalité en ne prenant appui que sur les simples mots qui cherchent à la désigner, murmure, alouette, anémone, aulnes, peupliers, platanes, car « ce qui est écrit, nous dit Isabelle Lévesque, déborde de ce qui est dit : le poème détient ce pouvoir dont il n’abuse pas. La leçon n’est pas attendue, elle touche la surprise du regard qui s’attarde autrement sur un nom » **.

         Aussi n’attendons pas de Pierre Dhainaut qu’il nous délivre, dans ses poèmes, quelque secret qu’il sait ne pas pouvoir être dévoilé puisque, écrit-il, Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. Ses interrogations, anxieuses quelquefois, ne sont là que pour maintenir nos regards sous ce pouvoir d’étonnement que seuls les mots de la poésie peuvent maintenir en éveil. Et c’est pourquoi il nous prévient : N’attendons de réponse qu’après avoir oublié la question. Car la réponse du poème est absence de toute réponse, et vaine la recherche de quelque « inconnu » que les mots pourraient débusquer. L’inconnu, nous dit le poète,  ne se trouve pas loin d’ici, hors d’ici, il n’a aucun besoin de mots qui ne figurent pas dans les répertoires. Il lui suffit, écrit-il encore, que vibre le nom « branche », je l’écoute, je vois une branche, bientôt je verrai un visage.

Michel Diaz, 28/06/2021

* Marc Wetzel, Poezibao, 15 mars 2012

** Isabelle Lévesque, Terres de femmes, n° 198, mai 2021

Ouvrière durée -Gilles Lades

Ouvrière durée, Gilles Lades – éditions Le Silence qui roule (2021)

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans un prochain numéro de Poésie/première.

         Ce récent opus de Gilles Lades, Ouvrière durée, est composée de cinq sections :I. Du profond de soi ; II. Une brassée de chemins ; III. Reflets de ciel et d’eau ; IV. Des mots dans les mains ; V. Personnes. Et sans doute y voit-on déjà quel mouvement l’anime.

         J’emploie le terme « composé » au sens musical de ce terme, car cet ouvrage (qui n’est pas un simple recueil de textes mais un livre pensé et conçu comme un tout rigoureusement charpenté), nous offre l’exigence d’une partition musicale : exposé d’un thème initial qui sera décliné en multiples variations, repris, développé selon des tonalités différentes, variations aussi de rythmes ou d’harmonies, variations encore de tempos et de couleurs de voix que soulignent la disposition typographique des vers et l’ordonnancement des strophes…

         Le recueil, qui s’ouvre donc par Du profond de soi, titre on ne peut plus évocateur, commence par un poème qui nous donne d’emblée le premier thème du recueil : L’âge / en ce jour / crispe le cœur // que reste-t-il / chez les morts et les vivants / de tes refus de tes sarcasmes de ta fuite / de ton élan fermé ? Question introductive en forme de bilan de ce qu’a laissé une vie qui marche désormais sur la pente plus raide des jours, ces jours-là / frappés d’inutile, et s’avance à voix grave comme sonneraient les premières mesures d’un De profundis, ou comme sonneraient aussi les mots d’un Memento mori, portés en des vers courts par un sourd, sombre et lent largo qui ne peut que nous poindre le cœur.

         Et comment en serait-il autrement, à l’heure de cet âge humain devant lequel l’Abîme se promet, puisque le poème qui suit ne peut que constater : A l’aube / une peur s’empare du sang / le dernier rêve s’enfuit / comme l’oiseau de la ruine noire, que l’angoisse continue de vriller son cristal de glace / de percer les volets / d’entrouvrir la mémoire / sur la lumière opaque.

         Question frappée du sentiment de la précarité existentielle, que le poète ne pourra que retourner dans tous les sens, partagé entre crainte, impuissance et détresse devant l’inéluctable qui s’annonce et dresse son mur d’ombre. Heure incertaine, comme l’on dit de celle « d’entre chien et loup », révolte vaine où sombre toute certitude : tu ne sais plus ce qui se décide / du chêne qui va mourir ou de celui qui, vert, triomphe / alors que les sonnailles sont toute la vie / et qu’un cri d’homme hésite entre appel et colère. Indécision d’autant plus grande qu’aujourd’hui / la pendule seule / inépuisée / guide ton souffle et ton pas.

         Ces mots sont ceux que dictent l’expérience de la perte, l’assèchement de l’être, la tentation de l’abandon peut-être, ceux de la douleur abrasive et désespérante du temps, Pourtant, lit-on aussi, dans les mêmes pages, comme les contredisant aussitôt : Le corps refuse / l’abandon / au temps profond / comme la mer sans vagues / mais animée d’une vie de pâte à pain / d’un souffle sûr d’élargir son aire /aux limites mêmes de sa force. Ainsi se traduit, en une inversion positive, le passage de la perte à un flux intérieur que le poète, loin d’y renoncer, travaille à restaurer puisque, écrit-il encore, bien sûr les vergers / sont assiégés de friches rancunières / bien sûr le jardin est au fond d’escaliers / tranchants comme des lames // mais ta parole / un jour a valu d’être dite / et tu veux qu’elle reste vive / comme un vin avide d’air et de lumière.

         Dès les premiers poèmes du recueil apparaissent donc les éléments du deuxième thème qui seront développés dans la section suivante, Une brassée de chemins. Ces chemins, ce sont ceux qui s’ouvraient, intracés encore et obscurs, sous les pas de celui qui, jeune homme, cherchait à survivre dans le printemps désert, souvenir d’un lointain lui-même à qui s’adresse le poète : un poème parfois /bouge en toi comme un arbre / pantelant d’orages. Souvenir de cet âge où, à la fourche des chemins, s’ouvraient tous les possibles et où la vie s’offrait comme l’unique risque à prendre : Jeune j’étais / à la pointe de la course et du cri // prêt à sombrer dans la ravine / à la moindre mégarde // je suivais les pistes les plus âpres / ignorant si le terme était le but / ou quelque borne aléatoire. Nulle nostalgie cependant, chez l’auteur, ni regret des chemins qu’il n’aura pas su ni voulu emprunter, car si je n’avais qu’un chemin / le sang de la hâte // ce temps-là reste vrai / comme un interminable printemps.

         Ces pages posent là, non souvenirs revisités, mais éléments d’une géographie qui ont nourri la rêverie de ses errances, balisé ses chemins de vie, tout ce qui a entretenu autant son rapport au monde et aux choses que contribué à créer son espace intérieur : arbres nus et lointains horizons, murets de vieilles pierres qui servent à parquer les bêtes, bois, clairières, villages, hautes herbes sèches, créneaux de roche et de feuillage… Tous ces fragments de paysage, ces recoins d’enfance, comme ces gestes qui reviennent, dans ces textes, témoigner de cette traversée nocturne des années qu’est la si lente quête de soi-même, de ce travail de terrassier et de carrier qu’est l’écriture poétique quand elle cherche à déboucher à l’air libre.

         Certes, puisque comme toujours, plus que jamais, la mort menace, que la vie désormais n’est plus que ce trop peu, devant, que lui accorderont encore les années, tu devras maintenant, écrit Gilles Lades, chercher ton chemin / à la lumière de lampes frêles // tâtonner vers le son de l’âme / en attendant que le bleu d’avril se reforme, Mais bien que la lumière s’apprête à nous quitter, il faut pourtant encore, et sans relâche, travailler à faire histoire avec l’esprit du lieu / et se nouer à l’ouvrage insatiable des heures. Poursuivre, sans relâche, pour demeurer vivant, la tâche de célébration des beautés de la nature et du monde. Poursuivre, jusqu’en ses extrêmes limites et ressources du corps et de l’esprit, ce qui fonde la justification de cette « ouvrière durée ». Conserver, jusqu’au bout, ce regard de ferveur première comme ressource d’espérance qui permet si le malheur / pose un pied large devant toi de regarder vers la fenêtre, d’ouvrir toutes les fenêtres / dans le profond et le lointain, et d’imaginer un instant / les poignées du blé céleste / crissant de sauvegarde aux angles de la nuit.

         C’est dans la troisième section du recueil, Reflets de ciel et d’eau, située au centre exact de l’ouvrage, comme en un cœur battant où s’apaisent les dissonances, que le poète opère la synthèse des deux premiers thèmes dont nous avons parlé. Ni abandon à la douleur de la séparation ni résignation amère à la perte, mais démarche d’acceptation sereine (que l’on devine lentement conquise sur soi-même), qui tâche d’épouser toujours le simple bonheur d’exister. Ou se tourne vers quelque ineffable consolation dont le nom se dérobe à la langue de la raison et ne prend tout son sens que dans nos intimes prières: là-haut dans les croisées la solution suprême / la lumière presque oubliée / jusqu’à soi venue / méritée sans savoir / comme un battant de cachot / poussé sur la totale liberté.

Le titre de cette section, évocateur en son image de la musique de Debussy et de sa poétique, nous laisse deviner sans peine dans quel creuset lyrique se mêleront, s’y confondant, les accents de la pure mélancolie (celle, sombre sans doute mais active, de la rêverie où puise l’inspiration créatrice, au plus près de la vérité profonde de l’être, de ses tourments, et de ses mystères enfouis), et l’émerveillement devant les manifestations de la beauté du monde, fussent-elles les plus humbles, comme celle de cet arbuste aux fleurs rouges / (qui) te sidère d’extase. Comme celle de ce rouge-gorge dont l’art est de surgir des buissons de brume / et de vibrer de vie.

         Lisant aussi ces vers, tu crains que le couchant / ne renonce à l’aurore / pour s’être couché dans la nuit, on ne peut que reprendre les mots de Gérard Paris, écrits à propos d’un autre texte (Témoins de fortune) mais qui épousent au plus juste notre réflexion : « Entre vie et mort, l’homme dissident, portant la marque d’une écorchure n’a pour seuls viatiques que le frémissement de tout et le souffle donné, et se trouve face à un dilemme : l’exil ou la présence. De l’attente à la splendeur, du tranchant de lumière au glissement de l’ombre tout s’unit dans l’absence et se défait dans les bleus replis de l’inconnu. » A quoi Gilles Lades semble répondre ici : pourquoi dire encore je / alors qu’il s’agit d’aller le long d’arbres / et d’atteindre un toit sombre / à mi-chemin de l’adieu.

         Annoncé par quelques réflexions semées ici et là dans les précédentes parties, le troisième thème de ce recueil, celui de l’écriture poétique, occupe la section intitulée Des mots dans les mains. Et s’y pose d’emblée la question du poème, ce qui se passe dans le for intérieur du poète, de la nécessité de ce qui cherche à advenir, avant même que son chant ne prenne forme, dans ce blanc vierge de l’attente, et ce blanc néant du silence qui toujours inquiète la voix qui a su trouver les mots pour l’écrire :Poème pressenti / par l’émotion à goût de fer / un soir si plein de tous les morts enfin réconciliés // (…) si souvent tu t’es cru déserté de parole / de la sonorité tout à part soi / que tu tressailles à la nouveauté / un instant vierge de mots.

         Mais chez Gilles Lades, comme chez tout authentique poète, il n’est qu’un chemin / celui du mot / germé comme un safran d’un été de fournaise. Un germe étrange qui nous sauve. Et il écrit encore, à propos des paroles qui donnent chair à ce qui dérobe encore à la pleine conscience : leur chant se risque / comme un pas / enivré d’une ronde. Car la poésie de Gilles Lades, depuis l’âge premier / où chaque lettre éveillait une phrase / dont on ne voyait pas la raison, est aussi poésie dans laquelle le poème, fagot de hâte, est expérience où la parole se risque vers ce qu’elle ignore de ce que se tient devant et qui la tire toujours plus avant. C’est là aussi, pour ce qui le concerne, une mise en rapport avec l’inconnu, avec ce qui disparaît dans son apparaître, avec l’instant quand il est ce qui coupe. Instant qui est également ce qui, comme l’aube est déchirure qui renouvelle, prise et déprise. Instant de grâce, qui cherche à s’emparer du vif / ailes battantes sauvagine, dont il faut conserver intacte la trace de l’imprévu surgissement, mais qui ne saurait s’épargner le lent travail de mise en forme du poème, puisqu’il s’agit d’abord de défricher un peu d’espace et de temps / pour qu’y lève le chant. Alors, le poème attendra / que l’œil vienne vingt fois ranimer les ratures / les maintienne en constante lumière.

         Pour Gille Lades, le travail d’écriture est travail d’une force qui vient d’ailleurs, d’avant le poème et que le poème ne parviendra pas à limiter. Cette force, attentive à la beauté du monde et à la présence des êtres, est ce qui le sauve des tourments que l’on sent constamment à l’œuvre en arrière-fond de ses textes, comme ceux qui ouvraient ce recueil, ces ombres qui ne peuvent que peser sur nos nuques humaines, puisque marcher attendre voir / se chevauchent sans but // et qu’être se perd parmi le dérisoire.

         Le recueil s’achève sur la si émouvante section intitulée Personnes. Employé au pluriel, le mot désigne ceux, ces quelques-uns, que croise encore le poète dans les rues ou sur la place des villages, et ceux, absents, chers disparus dont le souvenir, à demi-effacé, du visage et du timbre usé de la voix (ou le silence de leur bouche close), viennent hanter ces pages, ombres furtives comme sont les fantômes sur les photos qui raniment des braises de mémoire : Photos / condamnées aux tiroirs // photos d’où monte un sourire / qui devient nôtre.

         Mais nous citions plus haut ces vers dans lesquels le poète s’interrogeait sur la nécessité de dire encore « je ». Et c’est alors le pronom indéfini « personne » qui transparaît dans le mot-titre puisque privés, au long des ans, de ceux que nous avons aimés, le monde se dépeuple, que l’heure est froide comme pierre, même si la pluie donne / un reste de soleil. Le « tu » vocatif, le double du poète, si souvent invoqué dans ces pages, a laissé place au « il », mais suffisamment tenu à distance pour n’être plus que l’homme, figure dirait-on dissoute du poète qui ne semble plus qu’aspirer à se fondre dans cet anonymat : l’homme assis ne sait plus / quelle piste l’appelle / quels arbres / le consoleront d’abeilles. Et même encore si l’ancien temps résiste / comme un pont bombardé, même s’il continue, ayant presque tout épuisé des chemins d’attente et de désir, d’aimer le poids du jour / et sa couleur jamais la même, et même si ses mots pourtant vivent toujours / à la manière des moineaux / venus en foule à la fenêtre, « l’homme » semble accepter de quitter la scène des jours, comme l’on marche à reculons, sans savoir si sa maison conservera la lumière / qu’il a fermée derrière lui,.

         S’effacer lentement de la scène du monde, ayant fait de douleur et joie ses complices, alors que le souffle errant de la forêt se pose sur la peau, que l’on croit encore pouvoir se nourrir d’éternel / à la moindre douceur de ciel, est-ce cela que l’on désigne par le mot par ailleurs si mal employé de « sagesse » ?

         Mais laissons Gilles Lades répondre lui-même, avec ses propres mots : « Aujourd’hui, l’Ouvrière durée est un temps de patience qui ne veut pas se devancer, qui accepte et reçoit le poème comme le cadeau d’un jour de plus, qui nous bâtit autant que nous l’inventons. Le passé revient, tamisé de sagesse, le visage (le sien propre et tous les autres) n’en finit pas de s’approcher et la voix, la juste voix, est plus que jamais traquée, au secret des pas, au hasard des haltes. Alors que défile la splendeur du monde, sublime routine, indéfinie redécouverte. »

Michel Diaz, 25/06/2021

Le Bruit des nuits – Léon Bralda

Couverture bruit des nuits.jpg

Le Bruit des nuits, Léon Bralda

Les éditions du Petit pois, Collection Prime Abord, 2020

Lecture par Michel Diaz, note de lecture à paraître dans le numéro 82 de Diérèse.

« Dans ce nouvel opus, lit-on sur la page de présentation de l’ouvrage, l’auteur nous livre un texte intime, véritable hymne d’amour pour un être cher que la mort avait emporté prématurément… »

Avant même d’aller plus avant dans ce livre, il faut nous attarder sur la belle image de couverture, une peinture de Lionel Balard : une chaise vide sur laquelle ruisselle un jaune lumineux, vers laquelle s’incline une forme humaine, tête noyée dans l’ombre, avant-bras demi replié, main pendante le long de la cuisse, comme hésitant à se risquer vers la caresse ou affronter l’effroi de ne trouver personne. Quelqu’un est là, qui cherche qui n’est plus, présence/absence intimement mêlées pourtant sur la surface de la toile. Et dans cette image qui joue, comme sur une scène de théâtre, de la dramatisation du silence et des objets d’un humble quotidien, se tient déjà, comme en un drame condensé, tout le propos du livre.

Le Bruit des nuits est donc un poème de deuil et d’amour que Léon Bralda dédie à sa mère. Poème que, d’abord, avant d’y découvrir quelles croyances combatives et quelle pulsation de vie le portent au plus profond, on aborde comme chant de deuil et de douleur, un lamento qui s’apparenterait ainsi à ces chants de tristesse et de déploration que l’on rencontre aussi bien dans la poésie que dans la musique. Chants que ceux qui demeurent consacrent à la mémoire de ces disparus à qui l’on rend hommage et que l’on se refuse à laisser sombrer dans l’oubli.

Mais la mémoire des présences disparues, de leurs visages, de leurs voix, est cet espace de l’intime que le temps traverse, bouscule et use dans son flux, aussi injustement qu’inexorablement. Aussi, comme un défi que le poète jette à l’oubli, il formule ainsi, dans un entretien, l’impérieuse nécessité de l’écriture de ce texte : «  Porter mémoire… Ne pas laisser le temps qui passe effacer l’image de ceux qu’on a profondément aimés et qui ont à présent disparu. Refuser la part faillible de la mémoire et lutter contre l’oubli qui naturellement s’infuse peu à peu dans nos consciences d’homme, échoppant lentement, inexorablement le visage des êtres chers. » Ecrire alors, car c’est, face à la mort, nous dit Léon Bralda, « Faire acte de résistance en quelque sorte ! Pour ne pas oublier. »

C’est donc en toute cohérence que l’auteur cite, dans son entretien ces mots de Christian Bobin, « Ecrire pour réparer l’irréparable », ou encore ceux d’Alain Borne, « C’est contre la mort que j’écris ».

La poésie alors, et l’écriture, dernier acte de résistance et ultime rempart contre l’effacement de ce que la mémoire cèle de plus précieux (souvenirs du regard, de la voix, des sourires et des odeurs), et dont les mot du poète, mots humains de si peu de poids contre l’arrêt irrévocable de la définitive Absence, ne sont que la seule arme, celle que la peur de l’oubli charge d’invocations, qui sont aussi supplications :

Que tes yeux durent dans l’étroit du matin ! // Que tes nuits échappent / Aux luisances des vitres : / Murmures longs léchant le sable

Mots du poète qu’habite l’éternelle nostalgie des attributs et des pouvoirs d’Orphée, qui se retourne vers la morte pour mieux, la cherchant du regard au creux de la pénombre, la rappeler à lui, ne serait-ce qu’un seul instant, voudrait croire qu’il peut, ne serait-ce qu’un seul instant, la rendre à quelque étincelle de vie ou à quelque éternelle présence dans la si secrète lumière du cœur. Mots grâce auxquels le poète attend que la figure maternelle lui revienne, dans la chambre de sa mémoire, vêtue / d’une clarté soudaine / dans le sourire / d’un enfant / (…) //Source miraculeuse, / chose inexacte qui dure / qui résiste, / qui épuise un chemin.

Alors, ainsi, lit-on plus loin : Vous demeuriez à jamais // Eternelle : // Constellation nouvelle / qui luit au bout / des digues // qui scintille et remue. // Cela même qui reste / Votre voix // Et je l’accueille cette parole / Qu’un souffle / Rend à la lumière. Et ces derniers beaux vers par lesquels se termine l’ouvrage : Que ton sourire soit / inéluctable / au temps.

Pourtant, on lit encore cela, dans une autre page, comme on cède à l’amère résignation : Mais ton sourire, / Ô ton sourire / mère // qu’en est-il advenu ? // Quelle ombre est demeurée / aux lèvres de ton secret ? Alors, s’il faut se résigner devant l’absence, et le vide qu’est cette absence, quand Le vide se vide encore, en dépit de ces éphémères miracles que peuvent susciter les forces de l’amour, comment dire l’absence et son intolérable vide dont les mots mêmes du poète ne peuvent fixer les contours ? La cruauté de cette absence, c’est d’abord cet infranchissable silence qui sépare les rives des mondes, avant que ce même silence se fasse lancinant murmure aux lèvres du jour achevé :

On troqua le silence / contre le bruit des nuits / et dans vos mains inertes // on fit l’heure plus lourde / qu’elle n’y paraissait. // Le jour n’a plus suffit / alors // à votre voix.

         Mais même les mots du « plus là, plus personne, plus rien » ne peuvent jamais rendre compte de l’impensable de la mort. Reste la brume du chagrin sur l’impensé de la nuit d’au-delà, le bruit d’encre de ses syllabes sur l’ardoise blanche des pages. Tout ce blanc aveuglant qui, sous les signes du langage, serait a priori la seule possible traduction de l’absence définitive et de ce que l’on devine du néant. Reste à cet homme qui, désormais, ne peut s’écrire qu’au passé, ne peut plus désormais marcher qu’en dehors / de ses pas, ne peut plus se faire que voix sans voix, et pour qui le printemps ne sera plus jamais qu’en recul sur la terre, ne lui reste que le recours d’écrire sur la neige cette lente douleur qui l’habite et poser ses vaines questions sur le velours / du quotidien.

« Vanité des vanités, tout est vanité ! » se lamente Cohélet dès les premiers mots qu’il prononce dans le livre de L’Ecclésiaste. Et il poursuit ainsi : «  Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève, le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever à nouveau. »

         Le Bruit des nuits pourrait alors, si Léon Bralda décidait de s’en tenir là (Ô jeune gars qui ne fait que rêver / qui se meut vers la mort), se contenter de n’être qu’un « Memento Mori » qui, si l’on se réfère aux premières phrases de l’Ecclésiaste, se poursuivrait en paragraphes résignés évoquant le sens de la vie – ou l’apparente absence de sens – , proclamant avec fatalisme la futilité et l’inanité de toute action humaine, sage comme fou connaissant le lot commun de la mort. Mais, comme nous le dit encore la page de présentation du texte, c’est aussi « un texte plein de cette voix qui porte aux confins des jeunes années, où s’amalgament les souvenirs d’enfance et les croyances en l’avenir », souvenirs de querelles enfantines et de jeux où « l’on meurt pour de faux » (Des jeux pleins / au bord de la chaussée / ont des millions d’années). Turbulences de ces vies jeunes qui se construisent dans l’échange des coups ou, comme aussi la sienne, cherchant la plénitude / en un lieu sans saison, cette vie jeune / prenant l’ombre pour la lumière / faisant château des silices et du sel / armure d’une écorce / pour un coléoptère.

         Alors écrire, écrire encore, écrire noir sur blanc, en dépit de la mort et de son inconsolation, et du déchirement de l’irrémédiable séparation, un canif enfoncé dans le cœur, mais sachant qu’au négoce des mots / une image se forme : // immensité recluse / dans le verger / de mes nuits blanches.

         Car c’est de l’écriture que ces mots peuvent naître, où la mémoire se ressource, l’absence s’apprivoise, où le chagrin devient fertile et l’espérance plus têtue encore : Que tes nuits échappent / à la blancheur / des marbres. // Qu’elles soient rectitudes / aux méandres des mots.

         Oui, le deuil peut être fertile quand l’absence / accomplit / le fruit / de toute absence.

         Ce blanc, alors, qu’affouille et creuse l’écriture, pour y révéler ce qui s’y trouve enfoui, ne serait donc pas exactement le vide de l’absence et du néant, mais le lieu d’une intime résurrection car, ainsi que l’écrit Kandinsky, si « le noir est comme un bûcher éteint, consumé, qui a cessé de brûler, immobile et insensible comme un cadavre sur qui tout glisse et que rien ne touche plus », au contraire le blanc, de la toile ou de la page, « sonne comme un silence, un rien avant tout, un commencement. » Et les mots du poème peuvent donner sens à ce blanc, qui ne peut exister que par eux, pour en faire un espace où la mémoire se ranime et l’esprit reprend souffle : Ma mère / votre voix secoue / l’insoupçonnable. // L’ombre d’un cargo / court jusqu’au bout de la digue / sur les missives blanches / d’une éparse saison. // Un être cher attend.

         Ecrire, peindre, faire de tout ce blanc le lieu d’une « intime résurrection », avons-nous écrit plus haut, car ainsi que Kandinsky le pensait aussi, « l’acte de création ne peut être qu’un élargissement de l’esprit, une manière de renaître au monde », et il ajoutait ailleurs : « C’est une puissance dont le but doit être de développer et d’améliorer l’âme humaine ». Et l’artiste-plasticien, ce double de Léon Bralda, sait aussi parfaitement de quoi il parle quand il confie encore dans son entretien : « Si mon chemin dessine les contours d’une existence vouée aux arts, je le dois pour une part essentielle à cette blessure insomniaque qu’ont nourrie tout autant la mort de ma mère et mon enfance passée à la Devèze (quartier d’immeubles et de lotissements construits à la périphérie de la ville de Béziers dans les années 1960) ». Ainsi l’acte de création, écriture, peinture, serait une manière de faire face au deuil, aux turbulences de la vie, aux désordres et aux violences du monde et, en les sublimant par l’art, d’en nourrir les raisons de ses choix de vie, d’en faire les ferments d’une pensée qui saurait même contrarier la mort, comme une ombre a fait feuillage / de tous ses souvenirs. C’est ainsi qu’il écrit, en parlant de lui-même :

         Se vit lui-même, encore, / dans l’accomplissement du monde. // Il sonda le poids fabuleux des couleurs / en fit l’événement et sa finalité // cherchant les croix dans le matin / fouinant les étalages / les allées de commerce // (…) goûta le fruit des mots / allant de leur colère  // (…) et pour quel cri, aussi ? // Se demandant : qui a vu Dieu ?

         C’est pour la densité des émotions que l’écriture de Léon Bralda sait mettre en œuvre que ce livre vaut, et par lui-même et pour ce qu’il nous apprend des thèmes et des éléments qui traversent sa poésie, notamment ceux de la nuit et de la mort, de ses irréductibles angoisses comme de sa sourde mélancolie, de l’enfance et de l’innocence première, perdue mais partiellement reconquise. Mais aussi, et toujours, malgré tout, de cet élan vital qui le porte vers la lumière et dont nous recevons l’éclat. A quoi nous rajouterons volontiers que sa poésie a cette qualité de présence qu’ont les écrits qui s’arrachent tout saignants de la vie et dont chaque mot dit ce qu’il dit, et plus encore, et autre chose aussi, nous ouvrant à ces autres chemins par quoi la poésie nous devient territoire d’errance infinie.

Michel Diaz, 31/05/20

Léon Bralda – un poème inédit

Un poème inédit de Léon BRALDA
Extrait de « Aux fissures d’un songe » 2021


Les mots. Les mots qui ne disent pas ce qu’ils savent du
jour naissant, ne disent pas ce qu’ils cachent du soir
éteint au large des saisons. Les mots-silences, les mots
ouverts dans l’âtre froid d’un souvenir de classe… Le
ciel a traversé les mots. Enterré le secret dans le terreau
du temps. Effondré ce souffle obscur qui saille en fin de
phrase : j’ai dit.
Un point qui tombe mal sous la graphie du songe… À
peine révélé, ce peu de ciel incandescent
Brûlure,
Écho regard
Une pierre équarrie
Une herbe
Une araignée
Lycose Nuit velue
Allumettes
Incendie
Jeux d’enfant et graillons

Brûlure sous le ciel
Le silence éperonne les possibles paroles qui montent
lentement au seuil de la lumière. Je dis. J’ai dit… Je porte
voix jusqu’au mutisme d’un signe noir écrit pour
l’ombre, et pour l’épave, et pour le grain mauvais des
champs de la jeunesse.Pierres dressées à l’horizon des lèvres, une à une,
assemblées pour la levée du cœur lorsqu’ailleurs on
enterre un être cher… Pierres logées aux creux de la
parole, en ce lieu imparfait où le vide accomplit. Je sais
cet homme errant parmi les voies du monde et tous ces
signes lus sous le parvis du jour, et tous ces noms perdus
aux caves de ses yeux.
Eclairant éclairée
une lampe jeunesse
Etendue vagues bruits
Et la maison mémoire
Nuages lourds volets persiennes
Vieux tas gisant
Cet homme passe au gré des mots replets. Il a l’âge du
ciel quand l’enfant chante haut, l’âge des cimes bleues
sous l’aile endolorie d’un mois de mai, l’âge d’un
homme nu derrière le paraître.
Et sonne l’heure neuve aux porches des églises qui
annoncent ailleurs la terre opaque.
C’est le silence qui campe à l’arrière des mots : soc
rouillé qu’inexorablement corrode un ciel rageur et gris,
que lentement recouvre une herbe maigre. Un soc ruiné
portant un ciel d’orages vieux, annonçant le déluge dans
l’arrière saison, jetant l’absence à la face d’un mur où
l’ombre s’amenuise. Et l’enfant qui dispose quelques
soldats de plomb et quelques cailloux blancs pour jouer
à la guerre… Et l’enfant qui façonne des bribes de temps
faux à la bouche du rêve.

Soc carrelet tôle, ferraille
vieil outil
chant Etoile

Ciel et croix pierre et cri
souterrain puits bois mort

et la nuit
fracassée
Trop de silence après le mot ! Tas d’ombres ainsi
fauchées aux sillons des paroles entendues à grandmesse, quand on venait pour croire dans l’heure
paroissiale aux jours immaculés d’éternelle jeunesse. Un
enfant joue, pour son théâtre d’âme, au jeu de la prière.
Il prie. Il prie : labour étrange dans l’exact matin, un vieil
objet tranchant casse la terre où germe l’inachevé printemps

Gérard Cartier – 6 poèmes inédits

6 poèmes inédits de Gérard Cartier extraits de « Le voyage intérieur », recueil en cours d’écriture

Pour Michel Diaz

Extraits

Le lac (Le Bourget-du-Lac)

Si j’avais une nuit au bord de ces eaux

rencontré l’amour        que l’oubli m’emporte

mon nom et mes vers à jamais        si plus tard

mes années dissipées à courir la carrière

revenu entre ces monts abrupts        d’où tombe

           mystérieuse au soir une oraison

dont l’air ne frémit pas        mais qui trouble

en nous la créature        je ne savais

revivant dans l’instant nos rapides délices

nier le temps qui tout emporte        et la louer

en langue incréée        non Elvire ou Laure

          aux petits tuyaux de l’orgue        mais

un nom vivant        en sourdine sous les mots

où l’on s’aime toujours        revenue s’asseoir

sur cette pierre        au loin les feux d’Aix

en essaim        et la longue échine sur l’eau

des monts de l’Épine        et si tout à coup

           surgit la lune rousse        inaltérée

que courtise une étoile légère        comme

un moucheron au bord d’une tasse de lait

qu’on me dise ingrat et insensible        si

je ne m’y noie pas

(45°39’31,8″N – 5°51’32″E)

*   *   *

Le Rhône (Saint-Pierre-de-Bœuf)

Le fleuve barbu qui descend vers la mer

en roulant des muscles        à l’étroit

dans ses puissantes académies        sur la nuque

après la galiote de Madame de Grignan

           les lourds chalands de fioul

est-ce lui        une tablette de cire

miroitant au soleil        que rien ne ride

pas un signe en langue naturelle        l’œil

se plisse        la main reste en suspens

                                 leçon de modestie

tout échappe à sa forme et se métamorphose

rien qu’on puisse fixer        rien

           qui ne soit faux dans l’instant

autant au revers du Pilat cet éden

de calendrier des Postes        que le titan

tumultueux du peintre académique

(45°22’40,6″N – 4°45’4,3″E)

* * *

Le tablier d’Alice (Érôme)

Nuit d’hiver sur le fleuve immobile

           180 degrés de ciel        où flotte

au fond des Terres Froides        comme autrefois

                      le tablier d’Alice        un jardin

de millepertuis        Alice oubliée

           perdue sous le grésil        le front

sur le grand rouleau mobile où brûlent

dans la cendre les constellations

           seule dans un ciel ignoré

depuis qu’au seuil des temples on a levé les yeux

                      et tracé dans le chaos

des formes fabuleuses        que visite

le lièvre tour à tour sur son disque volant

           Alice la douce        la fausse mère

morte au jour passager        jetée non

aux mondes souterrains parmi les asphodèles

           la proie des monstres        mais là-haut

embrassant la nuit        et au cœur des nombres

           tous les soleils à naître

(45°6’55,2 « N – 4°48’51,1 « E)

* * *

La non-tombe (Valence)

Dévotion faite à saint Apollinaire        HIC

           JACET COR ILLmi        le visiteur

s’enfuit           ces lieux aux noms aventureux

maison des têtes porte sylvante        où

son génie las devait se retremper        n’étaient rien

           théâtre        enfin        coup de grâce

cet enclos qui n’est de nulle part        nord

ni sud ni méridien        cimetière saint-Lazare

le vrai centre est ici        non celui des nombres

qu’ont longtemps cherché à la boussole

et au théodolite abbés et géographes

mais celui des sens        l’œil du maelström

           où tout mouvement cesse        ici

dit la voix intérieure           où tout se perd

si je mourrais ici avant d’achever

ma palinodie        ne m’abandonnez pas

dans cette terre oublieuse        je voudrais

qu’on m’exilât plutôt aux Aléoutiennes

ou à Makassar des Célèbes        qu’ici

pour l’éternité        être lazariné

(44°56’17″N – 4°54’36″E)

* * *

La chasse (Serre-Nerpol)

Je chanterai les armes        cartouches coutelas

canardière à 2 coups        appeaux à caille        pièges

           à sanglier        gravées à l’eau-forte

dans le lourd catalogue de fabrique

                                                              et cet oncle

le premier        qui du bord du ravin        vers les fonds

           Varacieux        les Chambaran au loin

m’emmena dans l’aube blanche        herbes givrées

brouillard        par les champs et les eaux        chasse

aux émotions        l’éclair d’un lièvre d’une grive

           moins vifs que la poudre

                                               tout ce qui vole et court

et glisse sur la terre

                                         puis sur la longue table

plumés et retroussés        le secret merveilleux

éventé        pauvres machines d’os        qu’on reste

           fascination effroi        à dévisager

et plus rien        jetés dans le grand fait-tout

et carnasse pour les chiens        ainsi bientôt

dans le grand Catalogue        de nous

(45°14’25,2″N – 5°22’5,4″E)

* * *

Le désert (Grand Som)

Forêt de Chartreuse        tous les sortilèges

où erre un fantôme        à l’aveuglette

           bras tendus pied flottant

lisant le ciel par échappées        où dérive

entre les mâts ailés froissés par le vent

Leïka !        le tabernacle du premier spoutnik

terre ancienne où les pas        chemin

           de none        ne s’effacent pas

                      les siècles qui s’égouttent

l’âcre odeur des rhubarbes sauvages

et parfois        Jérusalem dans une trouée

sous les ruines du mont qui m’appelle

           morts sur morts entassés

draps rouis fragments d’os dents jaunies

où je ne tomberai pas        car me protège

           à jamais le passé

 (45°21’25,9″N – 5°44’30,1