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Le Collier rouge – Jean-Christophe Rufin

LE COLLIER ROUGE
Jean-Christophe Rufin
Editions Gallimard (2014)

« Dans une petite ville du Berry, écrasée par la chaleur de l’été, en 1919, un héros de la guerre est retenu prisonnier au fond d’une caserne déserte.
Devant la porte, son chien tout cabossé aboie jour et nuit.
Non loin de là, dans la campagne, une jeune femme usée par le travail de la terre, trop instruite cependant pour être une simple paysanne, attend et espère.
Le juge qui arrive pour démêler cette affaire est un aristocrate dont la guerre a fait vaciller les principes.
 
Trois personnages et, au milieu d’eux, un chien, qui détient la clé du drame. » (4ème de couverture)

Je ne révélerai rien du secret de ce drame dans lequel le chien Guillaume occupe une place essentielle. D’une anecdote véridique, « simple et courte », qui a pour fond de scène la première Guerre mondiale, l’auteur tire une histoire assez alambiquée dont l’intrigue, les implications politiques, les nœuds sentimentaux (c’est aussi une histoire d’amour) paraissent plutôt « tirés par les cheveux ».
Essayer de rendre la réalité « romanesque » en la dramatisant et en l’embellissant des festons de l’imagination, peut aboutir à en proposer une image qui, parce que « fabriquée » de manière trop apparente, ne peut que sonner faux. Si le privilège du romancier est de faire de nous les participants de ce qu’il raconte, de construire, comme le disait Jean Cocteau, « un mensonge qui dit la vérité », encore faut-il que ce « mensonge » qu’est la littérature prenne les accents d’une vérité qui nous pousse à y adhérer.

Le Collier rouge est l’exemple même de la production romanesque qui, de nos jours, règne sans partage sur le paysage littéraire, écrasant tout le reste et ce qu’il peut y avoir encore de véritable création.
On trouve, dans cet ouvrage, tous les éléments qui expliquent le succès de ces œuvres, leurs tirages à plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’exemplaires, leur couverture médiatique, leur surexposition parfois et les diverses récompenses qui leur sont décernées.

En premier lieu, « l’histoire ». Le texte de présentation évoque le contexte de celle-ci (l’après-guerre 14-18) qui, a priori, ne manque pas d’intérêt. Mais les procédés mis en œuvre pour la dérouler, maintenir le suspense, relèvent d’un conformisme narratif usé jusqu’à la corde, héritage aujourd’hui dégradé du bon vieux roman balzacien (la chronologie, l’unité de ton, l’alternance descriptions-dialogues, la psychologie, la volonté de réalisme, le point de vue omniscient du narrateur, etc.). Mais Balzac était, en son temps, un auteur moderne, un génie littéraire qui a inventé une forme de roman dont le modèle a prévalu jusqu’au milieu du XXème siècle. Vouloir le prolonger, comme sous perfusion, et sans le talent de celui qui l’a initié ni celui de certains de ses continuateurs (Bernanos, Mauriac, par exemple), c’est faire perdurer une forme de création qui nous semble, aujourd’hui, vieillotte et a perdu tout intérêt. De plus, dans cet ouvrage, c’est comme si le XXème siècle n’avait connu aucun de ces « mouvements » littéraires, ni aucun auteur qui ait essayé de secouer les bases d’un genre aux « recettes » plus qu’éculées. Car, tout de même, après Balzac, nous avons eu Zola et Huysmans, le Camus de L’Etranger ou le Sartre de La Nausée, Faulkner et Joyce, Vian et Queneau, V. Wolf et M. Duras, Gary, Butor et Le Clézio, Genêt, Sollers ou Guyotat, et nous pourrions encore en citer beaucoup d’autres.

On peut ne pas reprocher à J.-Christophe Rufin d’user d’un art de la narration qui ignore toute notion de modernité, ni qu’il nous serve cette soupe sans surprise, le grand public l’attend et la réclame, soucieux de ne pas être dérangé dans ses vieilles habitudes digestives.
Mais, au moins, pourrait-on espérer un certain travail d’écriture digne d’un écrivain qui se confronte aux mots, aux phrases, à la matière de la langue, entreprise qui permet de révéler un « style » (on pense au travail acharné de Flaubert, attaché à ciseler chacune de ses phrases, à celui de Proust ou de Céline). Il ne s’agit certes pas d’essayer d’égaler Montherlant, Martin du Gard, Giono, Jouhandeau ou Gracq, mais il s’agit seulement de trouver une manière d’écrire qui signe le tempérament d’un créateur. Or, ici, le style est plutôt une absence effarante de style, une écriture on ne saurait plus « plate », sans aucun relief ni aspérité.
En voici quelques exemples :
« Quand Lantier se mit en route, le soleil filtrait à travers les bouchures, comme une pelote d’épines brillantes. Passé la gare, il fut tout de suite dans la campagne et c’était plus animé qu’en ville. Des carrioles circulaient sur la route, des chevaux attelés commençaient à travailler dans les champs. On entendait les claquements de langue des paysans qui les faisaient avancer. Dans le ciel encore frais, les hirondelles volaient en cercles affolés. »
Cette description, d’une absolue fadeur, bourrée de clichés, semble celle d’un citadin qui n’aurait jamais vu la campagne, s’étonnerait que des gens y vivent et y travaillent, qu’on puisse y voir des animaux ! Ou celle-là encore :
« Lantier actionna le heurtoir qui avait la forme d’une main de bronze. Aussitôt, une voix de femme à l’intérieur lui cria d’entrer. Il pénétra dans un vestibule obscur qui communiquait avec un minuscule salon. Des remugles de tapis moisis se mêlaient à une odeur de graisse froide, incrustée dans les rideaux et les tissus qui couvraient les fauteuils. Les beaux jours, dans ce réduit, n’étaient qu’une parenthèse vite oubliée. En temps normal, c’est-à-dire toute l’année, l’air confiné ne devait jamais être renouvelé. C’était à se demander si les fenêtres ouvraient encore. »
Autre guirlande de clichés ! Car la demeure d’une pauvre (et vieille femme) ne saurait, n’est-ce pas, que sentir la graisse et le renfermé. La condition sociale, ici, est résumée dans ces images d’un milieu sale et insalubre. Clichés encore que ceux qui servent à l’auteur à décrire cette autre femme, la paysanne Valentine, protagoniste de l’histoire :
« C’était une grande fille maigre. Elle avait beau être vêtue d’une pauvre robe en toile bleue, elle n’avait pas l’air d’une fermière. Ses longs bras nus, ruisselant de veines épaisses (on appréciera l’élégance de l’image !), ses cheveux bruns sans apprêt, taillés avec les mêmes ciseaux sans doute qu’elle appliquait à ses moutons, son visage osseux, tout en elle évoquait non la nature paisible mais plutôt le supplice qu’elle peut faire endurer quand elle est rude et qu’il faut en tirer sa subsistance. Les outrages de l’hiver et du travail n’avaient pourtant pas fait disparaître la beauté et la noblesse du corps qu’ils offensaient. »
On croirait presque lire, dans ces lignes, la description des paysans telle que nous la livre La Bruyère pour dénoncer leur sort d’êtres humains ravalés au rang d’animaux. Ce n’est sans doute pas intentionnel, mais cette description apitoyée a tout de même quelque chose d’assez méprisant pour ces pauvres « damnés de la terre » qui taillent leurs cheveux avec des ciseaux à moutons (!) et que leur dure existence relègue dans une espèce de sous-humanité. Quelle vision du monde paysan ! Quelle déception aussi de comprendre que ce qu’il y a chez Valentine de « beauté » et de « noblesse » ne tient pas à sa propre nature, mais au fait qu’en vérité elle est née dans « la grande ville » et qu’elle sait lire et écrire ! Elle n’est donc pas de ce monde !
Pour ne pas emprunter le titre d’un ouvrage de Roland Barthes (ce qui serait bien désobligeant), on peut se contenter de dire que l’emploi de cette écriture « basique » tient du minimum du travail littéraire. Une écriture sèche et dépouillée n’est pas, pour autant, une écriture pauvre. Celle d’Annie Ernaux est une merveille d’efficacité. Celle de Samuel Beckett recèle des merveilles de trouvailles stylistiques, à presque chaque phrase.

Cet ouvrage appartient, hélas, à la vaste catégorie de ce qui s’écrit et se publie aujourd’hui, sous les pleins feux de la critique, des médias qui l’encensent, avec la complicité des éditeurs et la paresse consentante des lecteurs : une écriture sans saveur (on dirait « formatée)), qui n’offre aucune résistance à l’esprit du lecteur, se lit sans ces efforts de la pensée que réclame l’affrontement avec l’exigence, de la forme et du contenu, s’absorbe comme une nourriture inconsistante et ne laisse aucune trace.

Après tout,  pourquoi pas ? L’œuvre de J.-Chr. Rufin est peut-être sans prétention littéraire (ce qui serait tout de même dommage pour quelqu’un qui fait partie de l’Académie française où a siégé, par exemple, Marguerite Yourcenar). L’homme est intelligent, cultivé, courageux, on peut le trouver sympathique, et son parcours d’individu engagé dans le monde est assez remarquable. Mais cela suffit-il à faire un écrivain ?…  L’auteur de ce Collier rouge est peut-être lucide sur les moyens d’en être vraiment un.
Cela dit, on peut encore regretter qu’abordant le sujet des mutineries qui ont eu lieu à la fin de la Grande Guerre et des idéaux révolutionnaires de ceux qui se sont engagés pour tenter de changer le monde, J.-Chr. Rufin se fasse lui aussi (à l’instar de son personnage d’aristocrate) le juge de ces « rouges » qui ont mis le monde en péril, celui de l’argent, de l’Ordre et de l’Autorité, de la Patrie et de la République, des valeurs établies et du pouvoir de ces puissants qui tiennent dans leurs mains la destinée des peuples et n’hésitent jamais, au nom de ces « intérêts supérieurs » dont dépend la Nation, à les expédier au massacre. Certes, il prend soin de faire de Lantier, cet « aristocrate dont la guerre a fait vaciller les principes », un personnage humain et même bienveillant, et de Morlac, ce paysan passé au « socialisme » et révolté contre la classe dominante, un pauvre bougre sympathique et naïf, un crédule rêveur à qui Lantier a la bonté d’éviter la peine de mort ou le bagne, mais il ne remet, tout compte fait, pas grand chose en question de ces immenses injustices qui gouvernent le monde. L’humanisme de notre auteur a aussi ses limites. Et on est très heureux que le chien Guillaume, lui aussi, soit sauvé. Quelle grandeur d’âme l’on trouve dans le cœur de cet « aristo », qui épargne la vie d’un cul terreux et adopte son chien ! On a envie de l’embrasser !… Mais on voit que la morale de ce roman ne va pas très loin. On en en sort, à coup sûr, ni meilleur, ni plus intelligent.
Il est, enfin, assez irritant de constater que, sous prétexte de nous raconter l’histoire d’un individu qui s’est dressé contre la guerre et a rêvé d’un avenir meilleur, de justice et de paix, J.-Chr. Rufin défende, avec l’air de ne pas y toucher, ce vieux monde « d’ordre » où l’économie libérale et les lois du marché persistent à vouloir ruiner ce qui demeure encore en nous d’espérance et d’humanité. « Médecin du monde », oui, dévoué, généreux, nul ne peut sur ces aspects-là le remettre en question, mais dans le cadre d’une idéologie conservatrice dont on peut fortement douter qu’elle soit favorable à toute tentative de « révolution sociale et progressiste ».
Michel Diaz, 23/05/17

Un dangereux plaisir – François Vallejo

UN DANGEREUX PLAISIR
François Vallejo
Editions Viviane Hamy (2016)

Chronique publiée dans le numéro 40 de L’Iresuthe.

« En dépit de la nourriture infâme que ses parents lui imposent et qu’il rejette, Elie Elian s’attarde à l’arrière du restaurant qui vient de s’ouvrir dans leur quartier. Les gestes qu’il observe et les effluves qu’il inhale sont une révélation. La découverte des saveurs d’une tarte aux fraises offerte par une voisine achève de le décider: il sera cuisinier. Dans un premier temps, il offrira son inventivité aux oiseaux et aux errants avant d’oser proposer ses services dans divers établissements. Là, tout en récurant verres et casseroles, il ne cessera d’étudier et d’apprendre avec les yeux.

Mais à force de casser la vaisselle, Elie est renvoyé à la rue, où il côtoie des individus louches, prêts à tout pour s’en mettre plein la panse et qui tenteront de lui enseigner les principes de la grivèlerie. Sa première tentative dans un restaurant modeste lui vaudra la rencontre de sa vie: Jeanne Maudor, veuve d’un chef de qualité mort à la tâche, lui permettra de mettre en pratique ses recettes les plus folles tout en l’initiant à l’amour, la sensualité. Chassé une fois de plus, il renoue avec la vraie faim, jusqu’au jour où, au cœur d’un Paris en émeutes, il aboutira sur le seuil du restaurant Le Trapèze, dirigé par le couple Jaland… »

C’est par ce résumé, insuffisant à rendre compte du contenu foisonnant de ce roman, que l’éditrice nous présente le livre, et je n’essaierai pas d’en dire plus sur les péripéties, les rebondissements et les coups de théâtre qui le composent.
Ce livre nous raconte donc l’histoire d’un gamin mal nourri (et mal aimé aussi) qui, à force de persévérance, aidé souvent par le hasard et le concours parfois heureux de quelques circonstances, deviendra un chef réputé, un cuisinier hors pair, un esthète des casseroles. Serait-ce donc là un hommage à l’art de la cuisine ? Le récit d’une vie qui fait d’un rien-du-tout un artiste dans son métier ?
Il y a certes des recettes tout au long de ce livre. De blanquettes et de sautés de veau, de volailles farcies et de savants rôtis. Il y a, tout du long, l’évocation appétissante de viandes douces et rosées ou rouges et saignantes, de poissons aux « yeux globuleux », de parfums d’oignons rissolés, d’artichauts frottés à la truffe, de filets et pilons de chair tendre qui roussissent « dans une fumée crépitante », de légumes étincelants de toutes les couleurs. On y découpe, on y émince, on y trousse, on y barde, on y blanchit, écume, échaude, y gratine, y fricasse, y mitonne, on y fait mijoter, on y fait revenir. Il y a des effluves de sauces, des exhalaisons de saveurs, des efflorescences d’épices, des combinaisons surprenantes de textures et de goûts qui font tourner la tête. On y mange donc, on s’y régale, on y déguste, on s’y pourlèche, on y revient et on en redemande.

Et pourtant, malgré tout, l’essentiel du roman n’est pas là. Il est, en premier lieu, dans le rythme haletant d’un récit, proche du roman picaresque et que l’on pourrait encore ranger, au même titre, par exemple, que le Candide de Voltaire, dans le genre des romans d’initiation. Pas seulement initiation d’un tout jeune homme à l’art subtil de la cuisine, parcours d’un personnage qui ne vit que par et pour sa passion, pour l’assemblement inédit des divers ingrédients culinaires et l’ajustement savant des saveurs. Mais initiation avant tout, et surtout, à la vie, ce toboggan vertigineux qui, d’un confus et primitif chaos, d’une innocence seulement guidée par son instinct et ses obscures forces, finit par révéler, par l’apprentissage du bien et du mal, de la faim, de l’amour, des bonheurs et de leurs coups tordus, les nerveuses lignes de vie qu’on appelle un « destin ».
Et qu’est-ce que le destin ? Il est, selon les Grecs anciens, ce qui nous détermine, nous dépasse, fait de nous les jouets des dieux malicieux qui, se désennuyant à nos dépens, nous conduisent là où ils veulent.
On n’échappe pas aux décrets divins qui ont tout prévu à l’avance et tout calculé. Elie Elian n’a rien, dès sa naissance, pour être cuisinier, devenir un grand chef. La destinée qui l’attendrait, selon toute logique, ce serait celle de rester toute sa vie « un ventre creux », un errant affamé ou un petit escroc survivant de grivèlerie ou de petits boulots, condamné le reste du temps à faire les poubelles, à se nourrir des restes du repas des autres. On m’objectera que le personnage est doué, qu’en lui dort un talent, un bagage précieux qui ne demande qu’à s’épanouir, qu’il persiste en dépit de tout et s’obstine, s’acharne à s’arracher de lui ce qu’il pense être le meilleur. Que sa passion le tient aux tripes, que tout repose sur son caractère, son opiniâtreté, ses obsessions… Il y a tout cela chez ce personnage, mais, en vérité, si l’on accepte de me suivre sur ce terrain-là, on peut aussi bien croire que dans ce récit la volonté des dieux (que l’on pourra confondre avec celle du romancier) se joue du personnage, le maltraite, le manipule et en fait sa marionnette. Elie Elian se croit peut-être libre, mais il ne l’est pas plus qu’œdipe ne l’était de contrarier les « desseins supérieurs ». L’ironie de ces mêmes desseins est de faire naître le personnage Elie Elian dans cet espace familial, étroit et étouffant, hostile à toute véritable nourriture et même à tout bonheur, aussi humble fût-il. Et les calculs de ces desseins sont aussi de distribuer (comme distraitement) des « hasards » de rencontres qui trament le filet dans lequel le destin se resserre: des effluves qui le conduisent comme un chien famélique vers l’antre rougeoyant des arrière-cuisines d’un restaurant, une part de tarte aux fraises, aumône d’une voisine, un étrange ballet d’oiseaux suscité par ce crève-la-faim, un plat en sauce déposé, pendant son sommeil, par une anonyme (ou un ange) qui a pris le clochard en pitié, des émeutes urbaines qui lui ouvrent les portes du paradis… Tout, ici, fait signe et, au bout du compte, fait sens. Le puzzle dispose ses pièces et découvre à mesure ce que le personnage, par manque de recul et de discernement, aveugle sur ce qui se trame au-dessus de sa tête, est bien incapable de voir. Au mieux a-t-il l’intelligence d’en tirer le meilleur parti. Il n’empêche: « Il n’a jamais résolu la question de la jeune femme ou de l’ange qui l’a forcé à s’extraire de son trou pour se retrouver dans le quartier Montorgueil. Il aimerait croire qu’une sorte de destin l’a promené ce jour-là, l’a placé devant la porte des Jaland. » Il ne saurait penser plus juste qu’à cet instant-là; en effet, le destin le promène, mais depuis le début.
L’un des charmes de ce roman est de nous montrer, comme à ciel ouvert, la « cuisine » du romancier, celle d’une écriture qui poursuit son projet, feint de nous égarer pour mieux tirer son fil, tisser sa toile et construire sa mécanique. A sa manière, François Vallejo déconstruit la fiction à mesure qu’il la compose, nous prenant dans la chaîne de son récit, mené tambour battant, mais toujours se penchant par-dessus notre épaule pour nous rappeler qu’il demeure le seul maître du jeu, que cet emboîtement de circonstances, heureuses ou malheureuses, n’est que le produit, jouissif et jubilatoire, de ses inventions littéraires.
Je parlais, plus haut, de « destin », et de celui que suit Œdipe. Quitte, là encore, à interpréter ce qui n’entre pas dans les intentions de l’auteur, j’avancerai (dans une parenthèse) que notre Elie Elian-Œdipe tue en quelque sorte son père en acceptant d’abandonner le patronyme familial (puis en oubliant sa famille), et couche avec sa mère, ou en tout cas son substitut, la « mère nourricière », quand il se fourre dans les jupes de la veuve Maudor.

Mais ce qui fait encore l’intérêt de ce livre (et n’est pas éloigné de ce que j’écrivais plus haut), c’est qu’il est, avant tout, je crois, celui d’une quête du nom et de l’identité. Tout au long de ces 300 pages, le personnage ne cessera de chercher et d’interroger qui il est, ce qu’il veut, ce qu’il vaut, d’où il vient et où il veut aller, jusqu’où il peut aller. Quête du nom, d’identité, et quête existentielle qui nous fait dépasser largement le simple « récit d’aventure ».
La quête signifie, d’abord, que l’on recherche ce que l’on n’a pas, ou ce qu’on a perdu. Ou ce que l’on soupçonne qui peut être. Et tout commence dans cette famille où l’enfant, mal nourri et toujours affamé, chipote sur les plats immangeables qu’on lui impose. L’enfant ne sait pas ce qu’il veut mais, à coup sûr, sait ce qu’il ne veut pas. La première révélation, comme une épiphanie des sens, sera celle de ces odeurs qui l’attirent à la porte d’un restaurant. La seconde viendra de cette tarte aux fraises offerte par une inconnue (une autre incarnation de l’ange), grâce à laquelle Elie Elian éprouve « un coup de force de haut en bas, la tête farcie d’un mélange de rouge, de sirop, de granuleux, de duvet, de rond, de coulant, de glissant, et ça descend jusque là, sans s’arrêter. Il n’avait jamais associé le manger à une glissade sans fin… » Ce sont là les premières révélations de ce qui va ouvrir l’inconnu d’une voie qu’il ne cessera plus de questionner.
Pourtant, pour se trouver, dit-on, il faut d’abord se perdre. Elie Elian promet à ses parents de renoncer au nom qu’il porte pour ne pas le déshonorer dans les trivialités de la cuisine. Puis il endossera, plus tard, celui d’un autre pour échapper aux conséquences de sa filouterie, puis il n’en aura plus aucun et il deviendra ce clochard affamé agrippé aux quais de la Seine. Pendant longtemps, Elie Elian, sans nom ni origine reconnue, ne sera plus personne et il lui faudra des années avant qu’il réintègre son identité.
Cependant, une fois son nom recouvré, comme le sentiment d’être enfin devenu lui-même, il sombrera encore dans les failles du doute, se demandant s’il est vraiment celui que l’on admire et dont le nom est devenu célèbre dans le milieu de la restauration. En effet, à A la fin du roman son identité sera encore menacée par Agathe Maudor, la fille de la veuve, qui s’acharnera à lui faire croire qu’il n’est pas qui il prétend être. Héros « sans feu ni lieu », même au plus fort de son succès, il ne sera pas loin, parfois, de se prendre lui-même pour un imposteur et de croire qu’il a usurpé un rôle. « Tu es David Audierne, je suis Agathe Audierne », lui martèle Agathe avec assurance et devant témoins Le voici marié, sans qu’il l’ait jamais su ! Et voici que deux autres comparses s’en mêlent, qu’il évacue d’autorité. « Un instant de déséquilibre, un éblouissement inhabituel, une suée… Il ne sait plus s’il est devenu le patron d’un grand restaurant grâce à ces deux imbéciles ou malgré eux. » Et sa prétendue femme, Agathe, d’insister: « Maintenant, tu sais. Tu ne veux pas perdre la face devant tes petits fidèles, je te comprends. Je reviendrai. » En faut-il davantage pour ne pas se sentir glisser sur la pente de la folie ? Qui suis-je ? se demande-t-il alors. Qui est ce « je » dont j’aurais pris la place, ce « il » qui n’est pas moi et dans lequel je ne sais pas me reconnaître ? « Il en vient à douter de lui, à accepter les arguments d’Agathe, à admettre qu’il ait pu signer un acte officiel avec elle, puis rompre son engagement et l’effacer de sa mémoire. » Chemin de croix de qui cherche, tout simplement, à habiter son nom, à devenir ce qu’il croit être, à être qui il est.

Il me semble que c’est cette quête, hésitante, parfois douloureuse, qui fait aussi le fond de cet ouvrage. Il pose la question de l’être, et de son rapport à soi et au monde, explore les difficultés qu’il y a à être soi-même et à le devenir. Nous rappelle qu’être est une aventure incertaine, et qu’on ne se connaît qu’au risque de se perdre dans cette nuit sans nom qu’est l’ignorance de soi-même et de celui que l’on n’aura jamais su être.
Quand ce n’est pas le cas, comme dans l’histoire d’Elie Elian, faut-il alors en remercier les dieux ?

Michel Diaz, 19/02/17

La côte sauvage

Huguenin

LA COTE SAUVAGE – Jean-René Huguenin
(Points-Seuil, P119)

Chronique publiée dans la revue Les Cahiers de la rue Ventura, N° 30, décembre 2015

« Les souffrances du jeune Olivier »

« Jean-René Huguenin est né en 1936 à Paris. A l’âge de vingt ans, il fait ses débuts dans l’écriture en publiant des article dans la revue La Table ronde. Peu de temps après, il prépare sa licence en philosophie et son diplôme en politique qu’il obtient en 1957. Il publie son premier roman, La Côte sauvage, qui connaît un succès exceptionnel. Jean-René Huguenin trouve la mort dans un accident de voiture le 22 septembre 1962 alors qu’il est à peine âgé de vingt-six ans. » (Note Folio Points-Seuil)

Ce roman, le seul écrit par Jean-René Huguenin, a été publié en 1960, aux éditions du Seuil, à la juste charnière de deux décennies qui ont littéralement bouleversé, mis sens dessus dessous, tout autant la littérature que les sciences humaines et les exercices de la critique. Mais essayons, ne serait-ce qu’en quelques mots, d’évoquer le contexte culturel de cette époque, pour situer ce livre dans un paysage qui entrera bientôt en totale révolution. En effet, dans ces années d’après-conflit mondial, nous sommes dans une France en plein bouleversement politique, social, intellectuel, artistique et, dans tous les domaines de l’expression, sur fond de guerre d’Algérie, dans une période de prospère et active modernité. Une modernité encombrée déjà, il faut le dire, harnachée même de besogneuses théories, et alourdie d’un arsenal souvent bien nébuleux de notions et concepts élaborés dans des « laboratoires » de pensée par des « techniciens » de la langue, toutes choses qui ne tarderont pas à retourner pour la plupart (le temps d’une génération à peine) au néant de l’oubli et de l’indifférence.
Au cours de ces années cinquante, cependant, le sang neuf et le plus précieux nous est alors donné par des poètes comme Bonnefoy, Du Bouchet, Jaccottet ou Dupin, tandis que dans le domaine dramatique le théâtre dit de « l’Absurde » finit de s’imposer sous la plume d’Adamov, Ionesco et Beckett. Ce que l’on appelle « Nouveau Roman » a fait aussi son apparition sur la scène littéraire, et en mars 1960 est publié le premier numéro de la revue Tel Quel dont, avec Sollers (qui a publié Une curieuse solitude en 1957), Jean-Edern Hallier et Renaud Matignon, Huguenin est le co-fondateur, même si leurs routes vont vite diverger. Déjà, la linguistique, la sémiologie ou le structuralisme proposent de nouvelles approches de la langue, d’autres modèles de pensée, et R. Barthes, dès 1964, s’attachera à définir « la nouvelle critique ». Tout cela est assez pour dire que La Côte sauvage, ce roman d’un jeune homme de vingt-quatre ans, et publié en 1960, nous l’avons dit plus haut, s’inscrit dans un contexte où innovations, avant-gardes diverses, explosion des recherches en sciences humaines, nous laissent, avec le recul, comme une impression de vertige.

Mais, d’abord, de quoi s’agit-il ?… Nous sommes au cœur de l’été, en Bretagne, éternel été de vacances qui ne devrait jamais finir, près de la plage de Portsaint où s’agite une bande de jeunes gens. Denis Gombert, dans une chronique de 2012, résume ainsi l’ouvrage : « Quand de retour de son service militaire (rappelons qu’à l’époque la chose durait 2 ans) Olivier pénètre dans la maison familiale, il apprend que sa jeune sœur Anne compte se marier avec Pierre. Et qu’ils iront s’installer dans la foulée à Beyrouth, là où Pierre vient d’être nommé. Pierre est le meilleur ami d’Olivier. (…) Tout est bien qui commence bien, n’était le caractère étrange d’Olivier. Le jeune homme à la sempiternelle mèche débordant du front, aux yeux félins et au triste et sinueux sourire est une âme blessée. Quelle en est la cause ? On ne le saura jamais. Le roman tourne autour de ce mystère. D’où Olivier tient-il son caractère ? » Quoi qu’il en soit, l’auteur prend soin d’évacuer toute analyse psychologique qui réduirait son personnage à quelques traits de caractère où il perdrait la densité de son énigme, ou en ferait au pire un cas « pathologique ». Le narrateur s’en tient à détailler ses attitudes et ses gestes, à rapporter ses phrases, souvent lapidaires et cyniques. Ce qui nous apparaît assez rapidement, dans ce récit, c’est qu’Olivier nourrit envers sa sœur des relations suspectes, une espèce d’amour convulsif et morbide, au-delà de ce que tolèrent d’ordinaire les liens fraternels. « Et même, ajoute D. Gombert, au-delà du sensuel. Inceste ? Terre du tabou. Il est peu d’auteurs qui ont su exprimer si fortement la rage des amants. » Il y a, en effet, çà et là, qui jalonnent ces pages, des échanges de gestes entre frère et sœur, des caresses furtives, des baisers qui se veulent chastes, une nuit partagée dans un hôtel désert, autant de scènes qui s’avancent sur le fil de l’interdit et dégagent toujours un étrange malaise. Au fil des pages, où ne se passe rien, si peu de choses, des séances de plage, des excursions en bord de mer, des soirées désœuvrées passées, comme on dit aujourd’hui, à « faire la fête » entre jeunes, Olivier, en diabolique manipulateur et chef de bande « naturel », qui divise « négligemment » pour mieux régner sur tous, en séducteur qui ne veut pas se laisser prendre aux pièges de la séduction, mettra tout en œuvre, et sans avoir l’air d’y toucher, pour empêcher l’union de sa sœur avec Pierre, même s’il doit pour cela se fâcher à mort avec lui. De quoi souffre Olivier, qui tenaille ses chairs, laboure son esprit ? Jalousie maladive à l’égard de Pierre, son « meilleur ami », amour coupable envers sa sœur, désirs inavoués qu’il s’efforce de réprimer, désir aussi peut-être de détruire en l’autre l’objet de ses souffrances et désir, qu’on devine, de s’oublier lui-même dans la mort… ? Le récit entretient ce mystère sans jamais y répondre de manière définitive. Même les derniers mots du livre ne nous livrent rien de certain, on ne voit qu’Olivier marcher vers le bord de la falaise : « En bas la marée montante recouvre à chaque vague les rochers. Se peut-il que cette mer si pure, si lissée, lassée de soleil – cette mer tant aimée… ? »
Il y a sans nul doute quelque chose de Jean-René dans le personnage d’Olivier. Julien Gracq, dont il fut l’élève, nous décrit ainsi ce jeune homme aux allures un peu ténébreuses, quelque peu différent de ses autres disciples : « … il avait une physionomie, je me rappelle très bien qu’il tranchait sur les autres – d’abord par une espèce d’aisance physique, et puis un certain détachement coupant. C’était une personnalité, qui devait en imposer à ce groupe. » Jean-Edern Hallier, l’un de ses camarades de classe, débarquant dans la cour du lycée Claude-Bernard où Huguenin régnait sur ces adolescents d’Auteuil, fils de bonnes familles, l’évoque aussi dans ces termes : « Tout de suite, je remarquai Jean-René, plus grand que les autres, et aussi le plus entouré. Il émanait de lui une autorité indéfinissable, surnaturelle. C’était le chef, ou plutôt le jeune maître de vie. » Et Jérôme Michel, dans son ouvrage Un jeune mort d’autrefois, complète ainsi le portrait : « Jean-René distribuait ses faveurs selon son bon plaisir, recevait les hommages qu’il n’avait pas demandés. Beau, élancé, à l’aise en tout, il était l’archange blond font tous étaient inconsciemment amoureux, le petit prince que tous voulaient servir. » Comme Jean-René aussi, qui pratiquait la boxe, parce que le combat de la vie exige que l’on donne des coups et que l’on sache en recevoir, Olivier est sportif et nage mieux, plus loin que tous les autres. Et comme lui encore, il mène la danse dans ce groupe d’amis auxquels il dicte la plupart des décisions et dont il règle le tempo en imposant, même dans ces jours de farniente, des « plans d’action » qui obéissent à on ne sait quelle urgence. Aller plus vite que le temps qui passe et coiffer la mort au poteau ? Enfin, presque comme Jean-René, qui avec sa sœur Jacqueline entretenait une relation privilégiée, Olivier voue à la sienne, Anne, un amour exclusif…
Evidents parallèles, nous nous en tiendrons là, entre l’auteur (qui, on l’a vu, adolescent « se la jouait » James Dean des beaux quartiers) et la créature qu’il tire de sa propre substance, et qui ne doivent pas nous étonner puisqu’on sait que l’auteur est toujours dans son œuvre qu’il nourrit de lui-même. Ainsi, nous le voyons chez Huguenin, l’auteur, dans ce mélange de panache et de mélancolie, comment s’ébauche le portrait d’un personnage romantique, un jeune homme qui pressentait que l’entrée de l’Occident dans l’âge du nihilisme signait « la fin d’un monde », et ne semblait pourtant pas prêt, dans ce qu’il éprouvait de révolte contre la trahison du temps, à renoncer à l’idéal, ni à l’amour, ni à l’enfance, et n’était nullement prédisposé au consensus. « Intransigeance, colère, impatience, nostalgie de la grandeur et soif d’absolu propres à la jeunesse » écrit Bruno de Cessole en avril 2013( in Valeurs actuelles), posture de jeune premier romantique certes, mais marquée du sceau de l’urgence, du sentiment tragique de la précarité et animée du sentiment bernanosien de ne pas se dérober à son « devoir d’insurrection ». Voilà qui explique en partie pourquoi Jean-René Huguenin, habité par la mélancolie brûlante des enfants privés d’histoire, était plus proche dans ses positions morales, esthétiques et romanesques, de Bernanos, Mauriac (qui l’a adoubé) et Nimier que du sillon intellectuel qu’allaient tracer Tel Quel , les défenseurs de « la nouvelle gauche » et les tenants d’une avant-garde dans laquelle il ne pouvait ni se situer, ni se reconnaître. Et il écrit dans son Journal qu’il voulait être « la Force, la Résolution et la Foi », ou encore « Il est clair que je n’ai pas ma place dans ce monde, parmi ma génération, au sein de cette civilisation. Je vais écrire quelques romans, et puis j’éclaterai comme un feu d’artifice et j’irai et j’irai chercher la mort quelque part ». Mais il y pousse aussi ce cri d’une âme blessée par l’image d’un monde qui ne peut être que désespérance mais qui nous est la seule planche de salut : « Je mourrai en croyant que tout pouvait être sauvé ». C’est Jean-Paul Enthoven (Le Point, mai 2013) qui résume le mieux, non sans quelque ironie pourtant, ces positions et la fulgurance de ce parcours : « Huguenin, bourgeois antibourgeois, est sympathique et séduisant; il veut se cambrer comme Bernanos dans une France gouvernée par René Pleven; se fabrique une bande de copains (dont Jean-Edern Hallier, son double malfaisant); participe à la création de Tel Quel (mauvaises relations, d’emblée, avec Sollers); s’énerve devant l’avachissement national et la guerre d’Algérie; étoile filante, il possède sur le champ la panoplie complète d’un Grand Meaulnes en colère et vaguement hussard. « 

Cette approche, un peu trop sommaire que nous avons faite de l’auteur et de l’œuvre, nous invite à lire cette dernière avec un regard autre que celui de la seule lecture romanesque. Au-delà de l’histoire concernant le trio Olivier, Anne, Pierre, par superposition, et métaphoriquement, une vision morale s’impose, celle d’une humanité en perte de repères et d’un monde qui se défait, un monde où la valeur des sentiments ne peut que sonner faux et où l’amour n’a plus sa place, sinon celui de la Chevalerie qui interdit aux corps de se toucher, fait de la chasteté l’Idéal absolu où se reconnaissent les âmes pures, les êtres délestées du poids de toute hypocrisie sociale.
Roman de facture « traditionnelle » (malgré le choix d’une structure narrative qui joue avec talent des raccourcis et des ellipses pour créer des effets de « fondus enchaînés », mais aussi des effets de rythme, accélérations, ralentissements ou « arrêts sur image »), La Côte sauvage n’est peut-être pas une œuvre majeure, mais s’inscrivant dans l’héritage de Mauriac, elle privilégie le style sur la technique, sait capter l’essentiel, ces secrets qui nous constituent, distille un charme vénéneux qui en fait une œuvre attachante, même plus, importante.

Michel Diaz

Brigitte Guilhot – Soluble – octobre 2014

Soluble Livre

SOLUBLE –  Editions de L’Ours blanc

Roman de Brigitte Guilhot  lu par Michel Diaz

Chronique publiée dans Chemins de traverse, N° 45, décembre 2014

L’amour est-il soluble dans le désespoir ?

La dernière fois que j’ai rencontré le poète Gérard Macé, il m’a posé cette question:
« Lisez-vous des romans ? » Je lis peu de romans, aussi n’ai-je pas hésité longtemps avant de lui répondre. « Il y a trop de mots là-dedans, vous ne trouvez pas ? » a-t-il poursuivi. Ce jugement sans appel n’était pas sans nuances pourtant. En effet, ce n’est pas la longueur d’un roman qui fait qu’il y a « trop de mots ». Un texte de quelques pages peut déjà en contenir beaucoup trop; il s’agit, bien évidemment, de toute autre chose. Il s’agit de ce que l’on fait de ces mots.

En cela, le roman de Brigitte Guilhot est un objet bien singulier. Par sa brièveté sans doute (110 pages), qui lui évite de se perdre en descriptions et digressions, mais singulier aussi par son mode de narration. Composé de six chapitres aussi rapides que nerveux, correspondant à six journées, tout entier porté par une narratrice qui s’exprime à la première personne, ce roman, que l’on peut lire comme un texte arraché au silence et écrit, semble-t-il, sur le fil du rasoir, comme « en état d’urgence », est un texte qui multiplie ellipses, raccourcis narratifs, contractions, non-dits, ruptures, pointillés, sauts d’un état de l’âme à l’autre… Dégraissé de toutes choses inutiles, il se rattache moins au genre traditionnel du roman qu’au script de cinéma ou au texte théâtral monologué que l’on envisagerait de transposer sur scène, dans sa tension dramatique et sa ferveur, sans presque rien y changer.

Si je parle d’ailleurs de « texte monologué », c’est pour mieux souligner la dimension « orale » qu’il contient. Cette parole, en effet, n’est pas celle du monologue intérieur. Retranscrite après coup par la narratrice, elle est essentiellement tournée vers un destinataire auquel elle désire que ses mots parviennent, auquel elle souhaite confier sa mémoire, lui faire, avant qu’il soit trop tard, cette confession que d’autres, peut-être, qualifieraient « d’inavouable ». « C’est pour cela, Enfant, que je décide de te confier cette histoire, pour que les flots d’amour se libèrent à travers toi au lieu de te retenir dans les filets sous-marins d’une transmission avortée. »

Objet singulier aussi, que cette « confession », parole que je serais tenté de dire écrite autant que « proférée », jetée à la volée contre les murs, envahissant l’espace en éclats et brisures, singulière offrande d’amour que ces mots transmis sous la menace de la maladie et de la mort, dans la mesure où ils ne mettent aucunement l’accent sur le développement conventionnel d’une intrigue, mais misent presque essentiellement sur des états émotionnels, sur les rapports du personnage à son environnement immédiat, au chat qui l’accompagne, au silence, aux bruits, à la vie sourde des objets, à ses états physiques et psychiques, à ses vertiges vénéneux, misent sur la montée de l’intensité dramatique qui parcourt ce texte d’un bout à l’autre, nous interdisant presque d’en interrompre le fil de la lecture que l’on voudrait faire tout d’une haleine.

Cette écriture « ramassée » tient peut-être au fait que l’auteure, qui pratique aussi le genre de la nouvelle et en connaît les codes, en emprunte les éléments qui font tout l’intérêt du genre: action centrée sur un seul événement, personnages peu nombreux, raccourcis littéraires, concentration des faits et des idées, intensité dans l’émotion, plongée brève, soudaine, profonde, dans la complexité des êtres et de la vie.

Le point de départ de l’histoire qui nous est racontée ici n’a pourtant, lui, rien de singulier. Il relève d’un schéma que la littérature (romanesque, théâtrale) ou le cinéma ont déjà maintes fois exploité et qui est celui du huis clos. La quatrième de couverture nous dit l’essentiel de ce qu’il est loisible d’imaginer avant d’aborder la lecture: « Prisonnière dans sa maison bloquée sous la neige en compagnie de son chat, une femme vient d’apprendre la mort de l’homme qu’elle a aimé avec passion. »

On pressent donc déjà que ces circonstances vont introduire une sourde menace extérieure, un tourment provoqué peut-être par les lieux mêmes où le personnage est reclus, situation propre à générer la montée d’un délire d’angoisse, d’une sorte de déraison, « la grande peur de la montagne » et de la solitude, la fièvre d’un esprit condamné à tourner en rond sur lui-même, désarroi augmenté ici par la perte de l’être aimé. Narration « ramassée » ai-je dit, elliptique, et, en effet, on ne saura jamais dans quelle région de montagne cette action se déroule, ce que Rita est venue faire dans cette maison isolée, en plein hiver, à 1780 mètres d’altitude, comme on apprendra peu de choses sur les événements qui ont provoqué sa rencontre avec son amant, le poète et récidiviste taulard Astérion, coupable d’on ne sait quoi, mort dans des circonstances dont on ne saura jamais rien non plus (et dont on doutera même qu’il est vraiment mort). Mais ce texte se démarque aussi de ceux auxquels nous pouvons faire d’abord référence par le parcours particulier que le personnage de Rita, la narratrice, accomplit en elle-même et qui débouche sur ce que l’on peut appeler une « révélation ».

Mais avant d’effleurer cet aspect du roman, qui en constitue la « clé de voûte » et la finalité, il convient d’évoquer le climat dans lequel nous plonge l’auteure. Ce ne sera pas trop déflorer l’histoire que de dire qu’Astérion le poète dont Rita est éperdument amoureuse fait une soudaine et imprévisible apparition dans la maison, forteresse ou blockhaus, surgissant du néant, au moment du petit déjeuner, sous la « forme » d’une voix entendue à la radio, puis s’installe dans les lieux qu’il investit sous l’aspect d’une mouche. C’est ce dont, en tout cas, Rita semble persuadée. Et ce dont l’auteure finit par nous persuader aussi. L’anima d’Astérion, ainsi réincarnée, n’en devient pas moins cependant une présence entêtante et persécutrice. Ce ton de dérision, qui flirte avec le fantastique ou, en tout cas, avec l’irrationnel, est celui même d’un récit qui nous entraîne dans les coulisses de nos délires, dans les plis et détours d’une conscience qui semble perdre les repères du réel, s’abandonner à une forme de folie, s’aventurer dans un labyrinthe d’émotions et de réflexions où elle trouvera le fil d’Ariane qui lui permettra d’émerger au jour autre qu’elle n’y était entrée, comme régénérée, lavée de ses douleurs et libre d’elle-même. Cheminement ardu et non exempt de souffrance, de reddition et de révolte conjuguées, car il nous est permis de comprendre qu’Astérion, amant de chair, homme de mots, être complexe à l’esprit torturé, n’aura jamais été peut-être pour Rita qu’une relation essentielle et insaisissable, une présence-absence, obsédante et « persécutrice », oui, et on aurait envie d’écrire un « pervers narcissique », usant et abusant de ses pouvoirs de séduction pour mieux maintenir l’autre dans sa soumission. Le récit tout entier sera donc traversé de ce double mouvement, contradiction terrible de l’esprit, déchirement du cœur, qui consistera autant, pour Rita, à essayer de conserver ce qui persiste en elle d’amour passionnel qu’à apprendre à haïr (et peut-être à tuer) pour mieux s’en libérer. Mais « on ne revient que brisé d’un amour d’une telle puissance. » Car l’amour fou, on le sait bien, ne peut être que destructeur, qui pose sur la bouche des amants le baiser de la mort.

Je parlais plus haut de « révélation », ne trouvant pas de terme plus approprié pour désigner ce qui, au terme de l’épreuve, après qu’elle a coulé dans les fonds de soi-même, se présente à Rita au détour de sa nuit comme un recommencement de lumière. Mais il lui faudra d’abord traverser l’expérience, insoutenable de douleur, où le temps se contracte et où, dans le miroir, face à face avec elle, lui apparaîtra son visage défiguré par les affres de la vieillesse.« J’ai baissé mon regard sur mes jambes nues dont je voyais pendre la peau. Mes cuisses blêmes et couperosées s’affaissaient comme mes seins que je n’osais pas regarder et dont je sentais le poids sur mon ventre distendu. » Ce seront là les ultimes salves de la vengeance dont usera « l’esprit » possessif d’Astérion, sa présence spectrale désireuse encore de s’accaparer de la morte- vivante, décharnée, mutilée, tondue et titubante, qu’il ne peut se résoudre à abandonner au-delà de sa propre mort. Combat sauvage. Il ne reste à Rita, pour retrouver un peu de lumière et d’air pur, qu’à s’attaquer, usant de ses dernières forces, aux murs de neige qui bloquent portes et fenêtres, c’est-à-dire aux derniers remparts au-delà desquels, elle le sait, la vie existe encore. Cela suffira-t-il à mettre fin à la séquestration de son corps et de sa pensée, à ce qui s’apparente à une agonie convulsive ?… « Des images et des voix me parvenaient d’un ailleurs dont je ne percevais ni les limites ni la consistance… Je tremblais des pieds à la tête et pourtant je n’avais plus peur. Des ombres se penchaient sur moi avec une immense empathie… C’est alors que je fus transpercée par le Faisceau de la Connaissance et que me parvint l’Illumination. […] Des litres d’eau et de sang transpiraient de ma peau. »

Je ne dirai rien de la fin du roman que l’auteure, nouvelliste aussi, je l’ai dit plus haut, nous ménage sous forme de chute. Il n’en reste pas moins à dire, qu’en lisant ces derniers chapitres, on ne peut s’empêcher de penser, à propos de Rita (Sainte Rita ?), à cette série de femmes en extase qu’a dessinées Ernest Pignon-Ernest sur lequel le vers de Gérard de Nerval, les soupirs de la sainte et les cris de la fée, a eu une résonnance particulière. Y voyant une référence à Thérèse d’Avila et à la sibylle de Cumes, il a aussi relu le Cantique des cantiques et s’est lancé dans la représentation de femmes en état de « grâce mystique », frappé par le mélange qu’elles offrent, dans leurs écrits, de sensualité exacerbée et de désir de désincarnation. Ce sont ainsi, outre Sainte Thérèse, les corps de Marie-Madeleine, de Marie de l’Incarnation ou de Catherine de Sienne qu’il nous donne à contempler. Corps tordus, décharnés par les privations, le manque de sommeil, l’élan vers le divin, « suant des litres d’eau et de sang », déformés par ce qui s’entremêle de pulsion sexuelle et de douleur physique.

On imagine bien, dans cette partie du roman où le corps de Rita se déchire dans ce combat contre elle-même, Ernest Pignon-Ernest la surprenant pour en dessiner ce qui, du personnage, se dissout dans les contorsions de l’extase amoureuse et les soubresauts de la lutte.

On trouvera, dans Soluble, ce mélange de « mots d’amour et de cruauté » portés à un degré d’incandescence qui nous fait dire encore que ce texte, dans sa brièveté, sûrement même grâce à elle, contient le condensé de la passion humaine.

Michel Diaz.

Chronique publiée dans CHEMINS DE TRAVERSE N° 45 – déc. 2014