Dites-moi une chose, une seule

JeanLurcat

Illustrations : tapisserie de Jean Lurçat – peintures de Wiel Wiersma

Texte publié dans L’Iresuthe N° 31, octobre 2014.

[Nouvelle extraite du recueil Le Petit train des gueules cassées, éd. de L’Ours Blanc, 2015.]

DITES-MOI UNE CHOSE, UNE SEULE

« Une œuvre d’art, c’est un monceau de cicatrices. » Jean Lurçat

Apprenant à la fin de l’année dernière une nouvelle qui, sans absolument me surprendre, m’avait bouleversé, je pensai qu’il n’y avait pas de phrase plus simple et plus juste que celle de Lurçat, le grand peintre lissier : « Une œuvre d’art, c’est un monceau de cicatrices ». Cela dit, si je veux maintenant me montrer un peu plus explicite à propos des événements que cette phrase, à elle seule, semble résumer, il me faut remonter quelques mois en arrière, et bien plus loin encore, vers des zones de ma mémoire qui en ont conservé un souvenir exact quand tant d’autres choses, postérieures à tout cela, ont déjà perdu leurs contours et même leurs couleurs.

Nous achevions, ma femme Alice et moi, nos vacances romaines. B. se trouvait, au même moment, dans la même ville que nous. Mais à cela rien d’étonnant, nulle fantaisie du hasard ni aucun bégaiement du destin : il était venu pour le vernissage d’une importante exposition qui se tenait dans une ancienne fonderie de cloches, un lieu promis à la démolition pour lequel il avait demandé à la municipalité d’accorder un peu de sursis avant de le livrer à la gueule des bulldozers.
Nous l’avions déjà rencontré, deux ou trois ans plus tôt, dans des circonstances particulières qui nous avaient laissé, autant à ma femme qu’à moi, ainsi que je l’ai dit plus haut, un souvenir indélébile.
Alice m’a montré le catalogue de l’exposition, et posant son index sur la première page, elle m’a demandé :
– Pourquoi l’a-t-il intitulée « Il me faut tout oublier » ?
– Je n’en ai pas la moindre idée, je lui ai répondu. Nous le saurons sans doute en y allant.

Lurçat1

Depuis le drame personnel qu’il avait évoqué devant nous (et dont, jusqu’à ce moment-là, aussi bien Alice que moi ignorions l’existence), il ne désertait quasiment jamais l’atelier où il travaillait sans relâche. Sinon pour satisfaire à ses obligations, répondre à des invitations auxquelles cependant il ne donnait pas toujours suite.
Au moment de notre première rencontre, c’était déjà un vieux monsieur de quatre-vingt trois ans.
C’était aussi, pour employer une expression qui ne veut plus dire grand chose, et moins encore en ce qui le concerne, un peintre « non figuratif » dont j’avais aussitôt apprécié le talent dès qu’il avait acquis quelque notoriété, et dont la renommée, malgré la discrétion du personnage et l’humilité de son attitude, dépassait maintenant largement nos frontières puisque qu’il exposait régulièrement son travail aux quatre coins du monde. Moins d’ailleurs dans des galeries d’art conventionnelles que, la plupart du temps, dans des lieux souvent inédits (gares désaffectées, carreaux de mines désertées, bâtiments d’usines en friche, minoteries à l’abandon, galeries de métro délaissées) où la qualité de ses œuvres séduisait chaque fois l’essaim des visiteurs. Je savais peu de choses de lui, sinon qu’il était né à Gand, où il habitait toujours, semblait-il, et où il avait enseigné, qu’il s’était marié sur le tard, avait eu trois enfants, et c’est à peu près tout, car les biographies ne rapportaient rien d’autre sur sa vie privée. En tout cas, à en croire les catalogues autant que les monographies qui déjà lui avaient été consacrées, il faisait le bonheur des collectionneurs et de bon nombre de musées dont il ornait les murs.
Quand les circonstances le permettaient, j’étais l’un de ces visiteurs, mais les expositions de B. où je m’étais rendu, c’est en France que je les avais découvertes – quoique écrivant cela je me souviens d’en avoir vu aussi à l’occasion d’un passage par la Hollande et d’un bref séjour à Berlin.
Cette fois-là, Alice et moi étions en Italie, à Rome, cette ville orgueilleuse « où l’on revient toujours », à l’invitation insistante d’un mien cousin germain, un prêtre missionnaire qui avait passé une bonne partie de sa vie au Gabon et qui, à la retraite, outre des tâches d’archiviste, s’était vu confier par le Vatican la mission d’accueillir des groupes de novices étrangers (essentiellement africains) pour approfondir avec eux des points de la théologie.

Durant pas mal d’années (c’est ce que l’on pouvait encore apprendre dans les catalogues), B. avait enseigné à l’Académie royale des beaux-arts de Gand et son travail, à cette époque, était plutôt passé inaperçu, car pendant tout ce temps celui-ci n’avait concerné qu’un étroit cercle d’amateurs. C’était un professeur exigeant, disait-on. Qui poussait ses élèves à l’intériorité. Lui-même, au demeurant, ne se ménageait pas non plus. Nos peurs les plus profondes et les plus anciennes, celles auxquelles personne n’ose penser, ou celles que nous rejetons simplement en frémissant, il tâchait d’en capter le mouvement intime et de le confier au papier.
Pourtant, à l’origine, B., à la suite des maîtres flamands dont il s’appliquait à tirer les leçons, était un peintre réaliste. Bien que marqué, lors d’un voyage à New York, en 1975, par la découverte de l’abstraction lyrique américaine et la peinture de Pollock ou Kline, il se lançait deux ans après dans un intense dialogue avec Rembrandt, d’où sortiraient ses Seize études pour une Crucifixion. Etudes magnifiques, disait-on encore avec raison, mais dont je n’avais jamais vu que des reproductions. C’était là le début de ses premiers succès, en même temps qu’il négociait, brutalement, en apparence tout du moins, un incompréhensible et surprenant virage dans son œuvre vers une forme de néo-expressionnisme d’une rare violence.
Ce n’est qu’à l’aube de la cinquantaine que le monde de l’art avait enfin ouvert les yeux sur lui et, le tirant de la pénombre, lui avait accordé un adoubement chaleureux. B. avait accueilli, sans amertume ni orgueil, cette reconnaissance un peu tardive, en acceptant de se plier aux contraintes qu’elle imposait, comme à une fatalité à laquelle on ne peut se soustraire.

Jean-Lurcat-Musee

L’atelier principal de la fonderie avait été subdivisé, à l’aide de parois mobiles, en un grand nombre de petites salles qui, à elles toutes, constituaient une manière de dédale où le visiteur était invité à errer, peut-être aussi poussé à s’égarer, y perdant, au bout d’un moment, toute notion de l’orientation. Une bonne centaine d’œuvres y étaient proposées, des toiles de moyen format, mais beaucoup d’œuvres sur papier, le travail des deux précédentes années.
L’exposition que nous venions de voir en cet après-midi d’octobre, dans ces lieux pas si éloignés que cela du « Centro Storico » de Rome, était tout bonnement superbe, quoique passablement déconcertante, même pour un amateur averti comme je me targue de l’être, et je peux assurer que ma femme n’est pas en reste à ce sujet. En vérité, plus que déconcertante, elle nous avait paru éprouvante. Au point que, même en prenant la peine de parcourir à pas menus l’espace de l’exposition, nous arrêtant devant chaque œuvre, quelquefois longuement, revenant parfois sur nos pas, stationnant de nouveau devant telle ou telle autre, nous n’avons pas, je crois, pendant tout ce temps-là, échangé un seul mot, peut-être même un seul regard, confiant à nos silences le soin de remettre un peu d’ordre dans nos émotions et dans le malaise diffus qui, à mesure que nous progressions, avait fini par s’emparer de nous. Certes, j’avais bien reconnu « la patte » du vieux peintre, la griffe de son geste, la violence de son expression, mais cette fois, plus radicalement encore que dans les expositions précédentes, il s’était opéré dans son œuvre une transformation profonde. Comme si, sous les peaux précédentes qu’elle avait montrées jusque là (une par une soulevées), un nouveau visage était survenu. Un visage qui, plus que jamais, en laissait apparaître les moindres détails de la charpente osseuse, comme un visage mis à nu dont on a arraché la dernière parcelle de chair.
C’était déjà ce que l’on prévoyait au vu des œuvres antérieures. Mais rare désormais, ou en taches de sang éclatantes, la couleur avait reculé, quasiment disparu, pour laisser presque l’entière place à la pierre noire, au charbon de bois et à l’encre de Chine, à des noirs bitumeux ou profonds, à des traînées de cendre, toutes matières déposées par des gestes fougueux, projetant des giclures impétueuses, dessinant des idéogrammes rageurs, un vocabulaire fait de griffures, de traces vigoureuses dont l’énergie n’était pas celle d’une main, libérée de toute contrainte, mais celle de tout l’être de l’artiste, engagé dans l’épuisement d’une sourde lutte nocturne comme celle du corps à corps de Jacob avec l’ange de Dieu. Des signes d’une extraordinaire virtuosité qui faisaient comme des croisées de fenêtres aux vitres lézardées, ouvrant sur des espaces de silence ou, plutôt, sur des mots illisibles, des paroles indéchiffrables, mais dont on devinait qu’elles n’auraient su être prononcées sans pénétrer dans la conscience comme des pointes de couteaux chauffés à blanc.

C’était la fin de la journée. Il y avait beaucoup de monde et le lunch allait commencer. Malgré le brouhaha ambiant, déjà, on entendait déboucher des bouteilles et cliqueter les verres.
– Nous ne pouvons pas nous sauver comme ça… Allons le saluer, ai-je proposé à ma femme, nous en profiterons pour boire un verre.
– Je ne saurai pas quoi lui dire, m’a dit Alice avec une moue désolée. Si j’ai aimé ou non. Je n’ai, en ce moment, aucune idée de ce que je peux penser de tout ça…
– Ce ne serait pas chic de notre part, j’ai insisté. Après tout, nous lui devons bien quelque chose, non ?
Nous avons progressé vers les tables où s’alignaient de grands plateaux chargés de petits fours.
– C’est finalement toujours lui qui invite, j’ai plaisanté.
– Comment ? a demandé Alice à travers les éclats de conversation.
Mais déjà nous étions près de lui.
B., assailli depuis au moins une heure, deux peut-être, par des visiteurs qui venaient lui serrer la main et l’enivrer de fades compliments, discutait à ce moment-là avec un couple de sexagénaires dont il semblait visiblement embarrassé, ne sachant comment s’en défaire. Quand il a croisé nos regards, ses yeux ont palpité un bref instant, hésitant sans doute à nous reconnaître, puis il a ébauché un petit signe de la main, et tandis que ses interlocuteurs n’en finissaient pas de prendre congé, il nous a invités à nous rapprocher.
« Vous vous souvenez de nous, n’est-ce pas ? » je lui ai demandé.
Il hésitait encore. Et j’ai cru devoir préciser :
« Sur le transatlantique… Il y a deux ans de cela… Ma femme, Alice…
Il a eu un mince sourire, a hoché lentement la tête, émettant un petit gloussement sans gaîté, comme quelqu’un à qui on vient de rappeler un souvenir dont il a oublié s’il était pénible ou heureux.
« Oui, bien sûr, que je m’en souviens… de vous aussi, évidemment… Le transatlantique et la folle soirée… Je vous remercie encore de votre indulgence. Je m’étais montré très bavard, et sans doute très ennuyeux. Vous m’en voyez toujours confus… »

… Oui, bien sûr, le transatlantique. La lente traversée vers l’Amérique et les longs jours de mer, les crépuscules qui flottaient comme des rideaux de théâtre sur la ligne de l’horizon, et quelquefois, la nuit, quand nous nous étions attardés sur le pont, les averses de diamants qui descendaient du ciel. Les salons lumineux qui ouvraient sur l’espace arrondi de l’étendue liquide, ces cocons chaleureux flottant sur l’infini des vagues. Les banquettes de velours rouge et la moquette à fleurs. Et sur les flancs de l’énorme paquebot, une inscription en lettres capitales : « La belle Désirade » ou « Le château du bois dormant », le nom de ce Léviathan apprivoisé qui, comme la baleine de Jonas, la transporterait à l’abri de son ventre jusqu’aux rives de l’Ancien monde. C’était un vieux rêve d’Alice, qui n’avait jamais pris le bateau, un voyage à l’ancienne empreint d’un romantisme désuet mais brillant à ses yeux d’un charme inoxydable : traverser l’océan sur un transatlantique et entrer, un matin de soleil triomphant, dans la rade du port de New York en saluant de loin la statue de la Liberté.
B. avait embarqué sur le même bateau. Passager anonyme parmi d’autres centaines d’inconnus (peut-être des milliers) rassemblés dans le même espace, se délestant pour quelque temps de la pesanteur ordinaire des jours pour s’en réinventer une autre que l’on imagine d’abord à l’abri des chagrins. Il avait horreur de l’avion, nous avait-il confié, qui le rendait malade à en mourir. Et puis, peut-être, lui aussi nourrissait-il ce désir nostalgique des voyages dont on espère qu’ils ne finiront pas. Ou dont on souhaite secrètement que l’on ne reviendra jamais.
Quoi qu’il en soit, c’est au milieu de l’Atlantique, deux ans plus tôt, pendant l’été, sur ce paquebot de croisière, que nous avions rencontré B., « peintre un peu fou », comme il se qualifiait lui-même.
Avant le souper, par hasard, nous avions fait la connaissance, Alice et moi, de cet homme élégant, d’apparence d’abord réservée, qui s’était présenté comme artiste peintre. Il avait insisté pour nous offrir nos verres, puis pour que nous partagions sa table au dîner. Nous avions accepté, renonçant à notre emplacement habituel.
Il maniait avec aisance le français et les subtilités de sa syntaxe, en dépit d’un léger accent qui trahissait ses origines. Après quelques échanges qui nous permirent de nous sentir mieux à l’aise, et bientôt en confiance, il se laissa bientôt aller et parla sans interruption pendant tout le repas, d’une voix égale et posée qui de temps en temps s’égayait, s’égarait dans des rires, nous racontant des histoires merveilleuses et de fines plaisanteries. Il irradiait la convivialité, celle de l’homme d’expérience, du sage.
A aucun moment nous ne réussîmes à l’interrompre, mais ses propos nous amusaient, nous intriguaient aussi, et nous étions heureux de nous taire pour écouter cet homme si divertissant nous décrire le monde qu’il parcourait depuis quelques années, d’un continent à l’autre, d’un pays au suivant et de ville en ville, peignant moins par plaisir d’exercer son métier que par nécessité vitale, et amassant des œuvres qu’il montrait à des gens qui en désaltéraient leurs yeux et en nourrissaient leur esprit, travaillant à cela sans relâche mais se délectant l’âme.
Il nous raconta qu’une fois, il avait fait tout le voyage en train, de Paris jusqu’à Prague, assis en face d’une jolie femme qui, obstinément plongée dans sa lecture, indifférente à sa présence, n’avait jamais levé les yeux sur lui et, à aucun moment non plus, n’avait cherché à lui adresser la parole. Ce n’était qu’arrivé à destination, conduit par un taxi jusqu’à la galerie qui devait l’exposer, qu’il s’était aperçu, une fois entré dans les lieux, qu’il avait voyagé avec la galeriste qui l’avait invité.
Il avait exposé aussi à Paris, Berlin, Londres et Moscou d’où il était encore revenu en train, y ayant réservé pour lui seul, à grands frais, un compartiment pour y travailler à son aise, sans être dérangé.
Dès qu’il parlait de sa passion, ses yeux brillaient et son visage prenait des couleurs dont aucun alcool n’aurait pu être responsable.
Puisait-il dans ses souvenirs, ou les rassemblait-il pour les réinventer, leur donner une autre couleur et une autre musique ?… En vérité, et à ce moment-là, au milieu de la haute mer, dans ces parenthèses de temps suspendu, cela n’avait nulle importance, sinon celle qu’on peut éprouver dans la présence d’un conteur qui vous berce de ces histoires qui permettent de mieux explorer les dédales du cœur humain, de mieux cerner aussi les mystères du monde, de sonder les contours fluctuants de la réalité.
Quoique ayant confisqué la parole, il n’en profitait pas pour faire la roue comme un paon. Bien au contraire. Il ne cherchait jamais à se mettre en valeur, ne fanfaronnait pas, se moquant souvent de lui-même, ironisant sur ce mirage qu’on appelle le « succès », doutant aussi du bien fondé de ses choix d’existence ou de la réelle valeur de son œuvre. Il exposait des sentiments, méditait à voix haute ou racontait des anecdotes et décrivait des faits, tout simplement, comme un patient confie ses rêves à son psychanalyste, ou un cartographe décrit une carte : une suite d’endroits, d’événements et de dates parce que c’était plus fort que lui.
Il ne commanda aucun plat qui eût pu le distraire de sa tâche. Comme il accordait peu d’attention à l’énorme salade trônant devant lui, il put nous parler sans arrêt. A l’occasion, il engloutissait une bouchée avant de reprendre le fil de son discours et d’évoquer les villes, partout dans le monde où, livré à la solitude de ses chambres d’hôtel, il regrettait amèrement d’avoir abandonné le confort fruste de son atelier.
Etait-il toujours marié ? Avait-il une vie de famille ?… A aucun moment de toute la soirée, et contre toute attente, il ne fit aucune allusion à aucune séparation ni à aucun divorce, à aucune rencontre amoureuse ni à aucun compagnonnage, à quelqu’un qui pourrait l’attendre quelque part, se réjouirait de le retrouver, l’attendrait sur le quai, un petit bouquet à la main… Et puis en quoi cela nous intéressait-il ?… Il était évident que malgré sa soif de paroles et son désir de confidences, il tenait à garder dans l’ombre une part de lui-même et à la protéger.
Parfois, Alice ou moi tentions une incursion dans son discours. Il agitait alors sa fourchette dans notre direction et fermait les yeux pour nous faire taire, tandis que de sa bouche jaillissaient de nouvelles merveilles :
« Connaissez-vous le travail d’Ernest Pignon Ernest ? nous demanda-t-il par exemple.
Sans attendre notre réponse, il poursuivit sur sa lancée :
« Un ami, cadet de douze ans. Son travail est radicalement différent du mien, mais c’est un artiste admirable. Il a dessiné des portraits de Rimbaud, de Nerval, de Robert Desnos qu’il a collés lui-même dans des rues de Paris, vous avez dû en voir, inévitablement. Il a collé aussi de ses sérigraphies sur les murs de Naples et Palerme, des choses inspirées du Caravage, de Mattia Preti ou de Louis Finson, un de mes compatriotes du seizième siècle, comme moi d’origine flamande, mais né à Bruges, lui… »
Le temps d’une bouchée, d’un rapide coup de serviette sur le bord de ses lèvres, il était déjà reparti :
« Récemment, il a dessiné des femmes en extase, inspirées du Bernin ou du Caravage toujours. Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne ou Marie-Madeleine… Un travail étonnant et qui touche aux limites du rationnel. Je vous conseille de voir ça. Il faut lire les grands mystiques, comme Jean de la Croix ou Ignace de Loyola. Il faut relire aussi la Bible et le Cantique des Cantiques, oui, cela, plus particulièrement… »
Il nous en cita quelques phrases, celles qu’il avait conservées en mémoire, renversé sur sa chaise et les paupières closes, puis changeant de sujet, ou plutôt revenant obstinément au même, il parla d’autres peintres, évoqua ses projets et ses travaux en cours :
« Je ne sais pas très bien encore s’ils aboutiront, mais je m’y remettrai dès mon retour, et rien qu’à y penser je me sens comme un écolier excité à la veille de la rentrée des classes. »
Cela continua ainsi, pendant un bon moment, et la salle à manger s’était presque vidée. Il était tard et nous sentions, lui comme nous, monter dans nos esprits les effets d’une bienheureuse fatigue.
« Voilà, vous savez tout, ou presque, nous déclara-t-il enfin. Je suis, en votre aimable compagnie, en route pour New York. D’où je prendrai le train pour gagner la Côte ouest. Ensuite, direction Tokyo. Je me résignerai à emprunter l’avion. J’y suis bien obligé quelquefois, bien que cela me fasse horreur. Mais j’ai, maintenant, des pilules miracle qui me rendent la chose un peu plus supportable. »
Le discours de B. sembla enfin se tarir.
La salade avait disparu. Nous avions terminé notre dessert et bu ce qui restait du vin. Voulait-on du café ? Oui, à cette heure pourquoi pas, cela ne l’empêchait nullement de dormir.
Nous achevions nos tasses. Il se redressa sur son siège, nous dévisagea fixement, comme s’il se demandait ce que nous pouvions avoir à lui dire.
Nous avions beaucoup de questions à lui poser, il est vrai, et nous attendions justement l’occasion de parler. Mais nous n’eûmes pas le temps d’ouvrir la bouche que B. avait rappelé notre serveur pour lui commander trois doubles cognacs. Nous protestâmes, Alice et moi, mais il écarta d’un gestes nos objections. Les digestifs furent déposés devant nous.
Il se leva soudain, examina l’addition, la régla et resta un long moment debout, son visage se vidant de toute couleur.
« Il n’y a qu’une seule chose qui m’échappe », nous déclara-t-il enfin.
Il ferma les yeux pendant quelques instants, et quand il les rouvrit, leur lumière s’était éteinte, il semblait fixer mentalement un lieu situé à un millier de kilomètres.
Il leva son double cognac, qu’il garda entre les mains en s’adressant à nous : « Dites-moi une chose, une seule. »
Il laissa passer un silence avant d’ajouter :
« Pourquoi un soir de réveillon, il y a quarante ans de cela, une nuit de Noël plus exactement, ma femme a-t-elle assassiné nos trois enfants en les étouffant sous des oreillers ? Et pourquoi s’est-elle pendue ? »
Il avala son cognac, d’un seul trait, nous tourna le dos et quitta la salle à manger sans rajouter un mot. « C’est en remontant vers le jour que le dormeur retrouve son corps », ai-pensé pendant qu’il s’éloignait, extrayant cette citation de je ne sais quel livre. Nous avait-il parlé comme en dormant pendant tout ce temps-là ? Mais il faut croire alors qu’il s’était brusquement réveillé, qu’il avait retrouvé son corps et la brûlure du soleil.
Alice et moi restâmes assis un long moment, les yeux clos, sans pouvoir échanger un seul mot. Puis, comme dotées d’une vie propre, nos mains s’emparèrent des verres qui nous attendaient toujours, et nous avalâmes nos doubles cognacs.
Pendant les jours suivants, et jusqu’à l’arrivée dans le port de New York, nous ne l’avons plus rencontré sur les ponts. Ne quittait-il plus sa cabine, sinon pour voir, au tout début du jour, le soleil se lever sur la mer et, à la fin de la journée, pour se rendre à la salle à manger ? Le soir, à l’heure du souper, assis à nos deux tables, nous nous contentions de nous faire, de loin, un petit signe de la main, d’échanger parfois quelques mots, comme on le fait avec un vieil ami que l’on n’a pas revu depuis longtemps mais dont ne veut pas forcer la joie des retrouvailles.
Deux ans avaient passé. Nous l’avions retrouvé à Rome.

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Nous avons bavardé un moment avec lui, parlant de choses et d’autres, échangeant surtout des banalités, sans pouvoir oublier, derrière sa façade de réserve et presque de timidité, le causeur admirable qu’il avait su être pendant le temps d’une soirée. Entre nous, désormais, s’interposait l’aveu d’une blessure dont nous savions qu’il n’avait jamais pu se guérir. Et nous n’apportions aucune réponse à la seule question qu’il nous avait posée.
Nous ne nous sommes pas attardés. Alice et moi avons quitté la fonderie, le laissant à la foule de ses admirateurs et des potentiels acheteurs de ses œuvres. Le lendemain, nous rentrions en France.
Que lui fallait-il oublier ?… Tout est clair maintenant. Et dans cette phrase nulle imposture. B. était un artiste d’une absolue sincérité, à la posture radicale. Devait-il oublier pour se renouveler, autrement dit pour se réapproprier le passé ? Ou était-il hanté par ce passé, obsessionnellement, celui de l’art, mais surtout le sien qu’il interrogeait toujours fixement, avec des yeux de fou, à travers un vasistas ouvrant sur l’enfer ?
J’avais lu, dans le catalogue de l’exposition, cet extrait de Carnets d’artiste qu’on avait publiés dans une revue d’art : Un peintre ne choisit pas sa toile, c’est la toile qui le choisit. Et c’est sur cette toile que l’icône, inconnue par lui, vient à lui. Comment la reconnaître ? C’est la question terrifiante que le peintre se pose alors. »
Il m’est maintenant évident que ses dernières œuvres annonçaient qu’il allait mettre fin à ses jours. Et, en effet, un mois après, on apprenait que B. s’était donné la mort. On l’avait retrouvé dans son atelier, à Gand, allongé sur un vieux canapé, une balle logée dans le cœur. Il avait mis plus de quarante ans à se décider, mais avait fini par le faire. Lâcheté – ou courage de vivre pour se donner le temps d’exprimer l’infinie profondeur de son désespoir ? Chacun en pensera ce qu’il voudra.
Mais je crois, pour ma part, qu’il avait enfin réussi à atteindre l’expression la plus aboutie du tragique. Qu’ayant pendant longtemps, et désespérément cherché l’icône « incogniscible », celle-là seule qui saurait traduire l’indicible de son chagrin, elle avait fini par venir à lui, sous sa main, éclosant sous ses gestes fébriles, inconcertés mais sûrs de leur destination. Et, posée sur la toile comme sur le papier, illisible par nous, il avait su la reconnaître. Mais peut-être encore, et cela lui seul aurait pu le dire, y avait-il lu la réponse à sa torturante et unique question.

MD.

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