Archives de catégorie : La boîte à histoires

Le verger abandonné

Photo verger-Thierry Cardon

Photo : Thierry Cardon

Texte publié dans L’Iresuthe N° 28, octobre 2013.

[Ces deux premiers extraits font partie d’un ensemble de six lettres adressées à Pénélope, Laërte et Télémaque, lettres qui envisagent sous un autre jour et une autre fin le voyage d’Ulysse.]

LE VERGER ABANDONNE

I

Première lettre à Pénélope

Temps et distance, comment les abolir ?

La mer qui nous sépare est pleine d’îles et de rêves voraces. Et la chair de nos rêves, souvent, tend à s’ouvrir à l’inconnu.
Et pourtant, dans mon songe d’hier, j’ai revu ce verger, rangées d’arbres tordus que j’avais moi-même plantés à mi-flanc de colline, pour veiller sur la mer.
Nous les aimions, oliviers, amandiers et figuiers, ces troncs déjà robustes aux branches surchargées de fruits quand s’annonçait l’automne. Dans leur ombre tu te couchais, abandonnée comme une barque neuve et creuse dans laquelle je me glissais. C’était, pour nous, comme un pays qui ne savait que l’éternel, sur lequel régnaient le soleil et la magnifique lenteur des nuages.
Je l’ai revu encore, dans mon rêve de cette nuit, silhouettes trapues, brûlant par flammes courtes qu’une pluie d’orage soudain étouffait. Et c’était comme si l’épée du temps, qui rôde et frôle toutes choses, s’était un instant suspendue, y ayant cherché là, inutilement, le lieu où s’arrêter pour vaincre.

Ne serait-ce pas un signe du ciel, comme un heureux présage ?

Ô mon épouse aimée, si faible est la distance entre nos corps, malgré le temps qui nous sépare, que dans l’hésitation de la lumière qui se lève chaque matin sur nos couches orphelines, lourdes des cendres de la nuit, je ne puis qu’avoir l’illusion de renaître dans la respiration de deux êtres qui dorment, tête posée de l’une au creux de l’épaule de l’autre.
J’écoute ce silence, comme une joie que j’ai aimée, qui passe au loin tel un rameur sur la mer aux écailles brillantes.

La dérive qui m’a emporté dans la grimace disgracieuse du lointain et son rire difforme, je ne pourrai y mettre un terme que quand je reviendrai dans mon verger, affamé de partielle amnésie, après dix années de tueries, de souvenirs affreux à effacer, et dix autres d’errance. Et je sais qu’il n’y a que ces troncs tourmentés et les contorsions de leurs branches qui sauront me parler de ta fidélité.

Qu’aurait-il donc fallu pour que je ne vous abandonne pas ?… Que l’air, là-bas, y fût à peine un peu plus tendre ? Un peu plus rose la couleur des crépuscules ? Ta main sur moi un peu plus lente et tes doigts seulement un peu plus audacieux ?… Pourtant, loin d’eux, en vérité, et loin de toi, je n’ai pas plus appris que ce que l’on apprend à côté d’une source sans eau, sinon le glaive et le tranchant d’une lune guerrière, la patience, la ruse des sièges et les heures d’orgasme des champs de bataille.

Je repense à mes arbres abandonnés, comme à du bois promis au feu, flammes qui veillent seules au bord du temps désert où s’éternise mon absence. Ces arbres que les ans ont malmenés entre leurs griffes, rudement je suppose. Mais dont les branches et les feuilles, je suppose encore, menacées constamment par l’assaut forcené des ronces, s’obstinant vers le jour au prix de leur salut, comme des mains têtues, ne s’agrippent qu’à la lumière. Je repense aussi à leurs fleurs fragiles qu’aucune lame ne trie plus, promesse d’abondance que la brise, d’on ne sait où venue, déjà disperse, à peine écloses.

Pardonne-moi, très chère aimée, ce que je vais te dire.

Entre eux, d’abord, il me faudra demeurer seul, dans leur présence consentante. Car mon impatience de les revoir et de renouer amitié avec eux, de nous retrouver, toi et moi sous leur ombre, pour y joindre nos doigts, vivants ou morts, sous un ciel assailli par les cris des oiseaux, est toujours devant moi, sculptée comme une proue de bois massif dans la certitude de mon retour.

Sache pourtant cela : touché par d’autres lèvres, retenu par des bras de lianes où mes membres déjà mollissaient de vieillesse, je n’ai jamais appartenu à qui voulait me retenir, pas plus que l’eau du fleuve n’appartient à ses rives. Je n’ai jamais appartenu qu’à toi, à nos épaules confondues dans la tendresse de l’étreinte, et à nos hôtes silencieux, à leur voûte de feuilles légères, immobiles dans la lumière d’un midi crépitant sur le brasier duquel s’est longtemps consumé tout désir d’aventure.

Que d’espace parcouru depuis l’âge où, enfant, je menais les chèvres brouter dans les bois de cistes et de chênes nains ! Depuis celui où tu m’offris tes cuisses écartées et où je contemplais le mystère entrouvert de ta chair, les joues serrées entre tes blancs genoux !

Celui que je considérais comme mon royaume s’est peut-être effondré sous les coups des pillards ou sous les menaces du vent. Ce roi, dont je ne suis peut-être plus qu’une ombre, n’est peut-être plus que verbiage d’homme soûl du grand large, clapotis persistant de vagues comme les remous des abeilles autour d’un pot de miel.
Je n’en crois pourtant rien, et la bravade du héros a aujourd’hui cédé la place à la seule vigueur intérieure. Le chemin qui va d’un bout à l’autre n’est-il pas fait pour qu’on pose toujours les mêmes questions, qu’on sonde dans la même et toujours douloureuse recherche de Soi et de l’Autre ?…

Rudoyé par les flots infidèles, je suis seul rescapé d’un naufrage qui, j’en suis sûr, est le dernier. Me voilà presque parvenu, j’en suis certain encore, au bout de ce chemin dont tu es la dernière question et l’ultime réponse. Ton baiser sur mes lèvres arides, desséchées par le sel des embruns.

Je te vois. Et j’évoque tes bras lointains qui m’initièrent à la nudité.
Tu te tiens immobile, me regardant, depuis le seuil de cet espace que tu n’oses pas franchir. Les années sont là, non entre nous, mais en nous rassemblées. Et je sais maintenant le temps pour aller de ma vie à la tienne, le peu de temps qui l’un de l’autre nous sépare désormais.

J’ai encore l’odeur de toi sur le corps, sur la langue le goût de tes deux seins d’eau lisse, et le souvenir de tes mains, chandeliers d’ombre fraîche qui faisaient pour moi des ailes d’oiseaux sur l’envers de la nuit. Je garde en moi la sensation exacte de ta peau si fine, au fond des yeux la lente danse de la lampe dans la profuse niche de lumière qu’abritaient tes cheveux, et ta façon de rire et de t’abandonner, vivante, au feu de mes enlacements…

Quand allons-nous retrouver ?

Mais m’accepteras-tu comme aujourd’hui je suis ? Seulement tel que tu me crois encore ? Oserai-je, pauvre et nu, me présenter de nouveau devant toi ?…

Aussi, je parlerai d’abord aux arbres qui m’attendent et à leur infinie patience qui n’a d’égale que le tienne. J’oserai enlever devant eux mon masque usé par la fatigue du voyage. A eux, d’abord, je dirai tout de mes longues années d’absence. C’est d’eux, d’abord, que j’attendrai indulgence et pardon.
Eux, me raconteront le délaissement et la solitude. L’attente sans repos de l’esprit ni du cœur de qui ne finit jamais de revenir. Les interminables travaux de tes doigts solitaires, qui brodent et débrodent sous la cape ténébreuse de l’absence, et leurs caresses dans la grotte intime de ton désir. Et mieux qu’avec des mots humains ce sont mes arbres qui sauront me dire, sans amertume ni reproche, tout ce qu’un homme dépouillé désormais d’orgueil, plus désarmé qu’un nouveau-né sous le regard sans complaisance de ses juges, est capable d’entendre.

Je serai devant eux plus humble que leurs fruits, offerts au seul bec des oiseaux, aux festins des insectes, plus simple que la neige qui les recouvrit, plus démuni qu’un pèlerin devant le rire de la foudre, plus pauvre qu’une Troie en flammes.
Je ne défendrai rien, devant eux, de ce qui put jeter quelque étincelle sur mon nom et le faire briller d’une gloire bien incertaine. Devant eux, je ne plaiderai rien de ce qui pourrait me laver de la faute de l’abandon. A eux seuls, je confesserai le remords de mes trahisons, confierai ma réserve intacte d’amitié, le diamant de ma reconnaissance, et à toi je réserverai, si tu le veux encore, les gestes brûlants de l’amour. C’est à eux que tu remettras ta confiance.
Et c’est à toi, à travers eux, que je confie mon sort.

Ainsi, je le voudrais. Sûr qu’en dépit de tout la joie survit au plus sombre des rêves.

Je te dis tout cela d’inflexible pensée, les doigts comme posés sur la corde de l’arc, non meurtriers ni avides d’aucune vengeance, mais repentants, prêts à lâcher la flèche qui ira se ficher dans le cœur de cible de nos destins.

Cette flèche ardant de désir qui ira se planter aussi au plus intime de toi-même.

II

Première lettre à Laërte

J’espère que j’embarquerai bientôt. Dès que de l’opportunité je pourrai saisir à pleins poings la crinière, m’agripper aux épaules des vents favorables. Ce sera, je l’espère, la dernière fois où je me retournerai sur mon départ.
Et, d’ailleurs, me retournerai-je ?…

Le sage dit que l’on ne doit jamais quitter un lieu où l’on a planté son verger. Mais moi je n’ai quitté ce lieu que pour y revenir. Je te l’écris, confiant en mon retour, bien que j’ignore, mon vieux père, si tu vis encore. Ou, plutôt, je serais censé l’ignorer, n’était que si je m’en remets, une fois encore, à l’eau songeuse et noire de mes rêves et aux mots des devins consultés, les images qui viennent combler la cruelle absence de toute nouvelle ne font qu’alimenter non l’espérance mais le sentiment, sinon la certitude que tu es toujours de ce monde.

Ces brefs messages, d’un lieu à l’autre concordants, prononcés par des bouches d’ombre et lus dans la fumée des sacrifices, me délivrent des sourdes angoisses, en tout cas pour un temps, que la sage apparence de mon attitude, ou la désinvolture feinte de mon ironie, ont fait mine d’apprivoiser et de maintenir à distance pour les masquer.

J’ai remis mon sort à l’errance, aussi bien que mon souffle, dispersé par le grand vent du large sur les sillons liquides de la mer. Et sans doute t’es-tu bien souvent demandé, peut-être même chaque soir, te tournant vers la nuit qui tombe, si je reviendrais un beau jour aborder à notre île. Si l’on pouvait encore me compter au nombre des humains que la mort et ses ombres blanchâtres et enjôleuses ont encore épargnés.
J’ai beaucoup voyagé, et appris aussi à connaître la vanité de ces illusoires nécessités que fait miroiter le désir de toujours aller plus avant, et comment la curiosité, une fois satisfaite de son objet, n’aspire qu’à tourner les yeux vers d’autres objets inconnus. Car à qui se nourrit des hasards de l’errance et de l’aventure, la mer est infinie et le monde ouvert comme un fruit.
Pour ce qui me concerne, je n’éprouve ni jouissance ni complaisance à me remémorer toutes les étapes de ce long chemin en zigzags qui m’a mené si loin de vous. Je n’éprouve, à vrai dire, ni regret ni nostalgie de ce que j’ai quitté à chacune de ces étapes. Je n’ai de lancinante nostalgie que pour ce point d’attache que me sont ma terre et les miens.
Car, vois-tu, enroulé de vent tiède, au cœur des nuits d’une contrée lointaine, je regardais l’herbe dormir et toujours je songeais à vous, cherchant la pierre la plus dure pour y reposer ma tête, parce que le jour était long à venir et qu’il me répugnait pourtant de céder au sommeil.

Ton accueil ne sera qu’une perplexité. Un déséquilibre de l’âme qui sera le signe profond de ton trouble.
Et c’est ce trouble-là que je m’efforcerai de dissiper.

Quand je serai là, devant toi, la barbe longue et sale, les cheveux encroûtés de sel, le visage tanné par les vents et des rides au pli des yeux, tu me demanderas mon nom. Comme tu me demanderas si je suis celui que tu attendais, et non ce misérable aux yeux décolorés par le sel de la mer.
C’est la légitime question à laquelle la réponse ne peut être que oui ou non. Des noms, je te dirai, j’en ai eu dix, vingt, et j’ai même porté celui de Personne. Mais même s’il a pris le nom de Personne, ce quelqu’un est une personne dans laquelle vit un autre nom. Pour ma part, il n’y en a qu’un, celui dans les langes duquel je suis né et celui dans lequel on fermera mes yeux, que tu avais choisi pour moi.

Pourtant, je ne dirai ni oui ni non. Impossible de dire de telles choses en l’absence de toute preuve.

D’abord, le bruit de la question, et c’est le mot qui manque qui résonne le plus longtemps entre les parois de son crâne. Car comment être vrai ? Etre aussi prêt de toi et ne rien pouvoir dire ?… D’ailleurs, pourquoi parler, puisque les oiseaux même se tairont pour écouter le battement hésitant de nos cœurs ? Que nos yeux s’épieront du haut de leur muraille crénelée ?… Aussi, mon nom, j’en tracerai du bout de mon index les lettres qui le forment, à même la poussière, ou dans le creux aveugle de ta paume.

Je te demanderai ensuite, plus simplement, de me suivre au verger.

Le chemin qui y mène est abrupt et difficile son accès. Il y a une montée dans laquelle chaque pas compte presque autant qu’une dizaine d’autres sur un terrain égal et plat. Et après, tu verras…
Une rambarde sous la main te permet d’attendre un moment entre chaque pas que tu fais, chaque marche gravie. Je te dis là ce que je vois, puisque ce que je vois avec les yeux de la mémoire, je le connais pour l’avoir vu avec mes yeux de chair. Un banc, aménagé en haut des marches, une planche large et épaisse posée sur de gros blocs de pierres, te permet de t’asseoir et de reprendre souffle.

Tu viendras avec moi Tu devras venir, je t’y aiderai en te soutenant de mon bras. Tu verras…
Tu me demanderas ce que je sais. Je te dirai que je ne sais rien d’autre que ce que je sais depuis presque toujours. Depuis qu’avec ton aide, presque un enfant encore, j’ai défriché ce lieu, par toi donné à mon usage pour y planter mes arbres.

C’est en gravissant cette pente qu’un jour une des lanières de ma sandale a cassé. T’en souviens-tu ?… Tu t’es penché sur moi et a rattaché la lanière, interrompant ton geste à cause d’un vol de passereaux jailli des arbres.
Tu me demanderas ce que tu veux savoir et ce que tu attends de moi, où je manque à l’image que tu avais de moi. Quel morceau du puzzle te manque ? Quelle pièce détachée ? Ou quelle scène d’une pièce de théâtre où je serais censé te donner la juste réplique ? Quelle intonation de ma voix, quel geste familier, quelle formule machinale, quel réseau de veines, d’artères, de nerfs, d’écorché ?…
Tu me demanderas, pour autre preuve, les paroles que nous disions quand nous restions sur place jusqu’à la tombée de la nuit, et je te les dirai. Comme je te dirai, avant même d’y pénétrer, les dimensions exactes du verger, le nom des arbres qui le peuplent et de quelle manière rangés. Il n’y a rien que je ne puisse omettre de ce qui était là, à moins que tout à coup ma mémoire défaille et qu’en cet homme qui m’aurait volé jusqu’aux inflexions de ma voix se soit glissé un imposteur.

A mon départ, je t’ai nommé gardien de ce verger. Chargé d’en interdire à quiconque l’accès, de le laisser jouir de la sauvagerie qui s’en emparerait bientôt, sûr alors d’un retour qui ne saurait tarder.
A toi, je l’ai confié, à toi qui m’as appris à veiller sur mes arbres, à en tailler les branches inutiles, à couper les bourgeons et les fleurs en surnombre, comme aussi à tirer une table d’un arbre ou un lit d’un tronc d’olivier, ou du silence le mot juste qui accable ou récompense de la tâche bien accomplie.
A toi qui, je le sais, a su garder un coin de jour au bout de ton interminable attente, coin de jour que tu auras su cultiver le plus généreusement possible pour faire un peu de place à l’espérance de nos retrouvailles.
Je me souviens que tu m’as dit, un jour, que tu imaginais assez aisément un pays où l’on pourrait vivre suffisamment, sans inquiétude, du travail de chaque jour. Nous vivrions, ni plus ni moins nus qu’avant, sous un soleil peut-être un peu moins honteux, les mains lissées aux plantations paisibles.

Tu m’as même dit en riant que tu aurais aimé ressembler à un arbre, un de ces humbles arbres du verger, pour n’avoir plus entre toi et le vent, l’eau, le ciel, la terre, cette patiente servitude vissée sur chacun de tes jours.
Tu aurais aimé devenir, au terme de ton temps terrestre, un de ces figuiers aux branches tordues, pleines de voix mobiles et de souffles de feuilles, un de ces oliviers agrippés aux parois de l’azur, puisque il n’y aurait rien eu, à compter de cet instant, qu’il ne te fût permis d’espérer. Puisque tu n’aurais entendu en toi que la pulsation lente et harmonieuse de la sève au gré des saisons. Et rien n’aurait été perdu, puisque au-delà de cette agonie constamment détournée en promesses d’abondantes récoltes, tu aurais seulement travaillé à pousser ta racine et agiter tes feuilles.
Tu aurais su que tu n’étais pas seul, qu’en fin de compte tu allais vers des amitiés végétales, plus puissantes et fiables que les humaines, par un chemin aussi simple que celui qui mène à travers le temps la course des planètes.
Peut-être es-tu entré, au fil des ans qui s’écoulaient, dans cette quiétude espérée, dans le mutisme d’un secret que tu sauras me faire partager ?
Peut-être as-tu vieilli comme cet olivier, confiant chacun de tes jours aux caprices du vent, de l’eau, du ciel et de la terre, t’en remettant à eux tant que durera le soleil au-dessus de ta tête ?

Jusqu’à ce que tu me revoies, retourné parmi vous sain et sauf, que tu te couches alors au sillon des fatigues où la vie s’éloigne et se perd sans un balancement.

MD.

Dernières nouvelles du printemps

Maquis

Texte publié dans L’Iresuthe N° 26, janvier 2013.

DERNIERES NOUVELLES DU PRINTEMPS

« A chacun de nos rêves, nous
faisons avancer l’humanité.« 

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

« On dit qu’il va partir… qu’il ne partira pas… qu’il est déjà parti… » C’est bien ce que l’on se disait chez les commerçants du village, les rares qui restaient (ou autour du souper familial), ce qui, dans les rumeurs de l’actualité, son roulis incessant de cailloux, ne faisait guère plus de bruit qu’un simple bruissement de feuilles.
Cette traversée serait la dernière. Une traversée sans retour. Qu’il avait patiemment préparée, une fois qu’il eut décidé de ne pas revenir en arrière. Résolu maintenant à ne plus s’attarder, de même qu’on franchit un pont qui mène jusqu’à l’autre rive, sans consoler ni regretter celle qu’on abandonne, ni se retourner pour la regarder une dernière fois par dessus son épaule.
Il pleut depuis des jours… des semaines peut-être…
Dès la moindre éclaircie (qui ne dure jamais très longtemps), on entend s’ébrouer le silence, qui s’égoutte et se lisse aux rayons du soleil. Alors, à une imperceptible vibration de l’air et aux palpitations de la lumière, tremblant au bord de la paupière comme un éclat de vitre, on sent que le printemps arrive. Qu’il est là, frais encore, mais obstiné à frayer son chemin dans les veines du monde.
Il est encore tôt, en ce matin de mars. La pluie accorde son répit aux premières heures du jour. L’homme, le philosophe, habite la maison dont il vient de descendre le seuil, située en retrait de la route et protégée à peine des regards par une mince haie de ronces mêlées de noisetiers. Il marche sur la route d’Aléria, qui mène vers la mer, tandis que le soleil, agacé de nuages, se hisse dans le ciel. Voilà bientôt un an qu’il a passé la mer, dit adieu à l’autre maison, celle du continent. La maison où il a vécu, pendant des décennies, face aux montagnes et au verger qu’il avait lui-même planté. Le Sage dit que l’on ne doit jamais quitter un lieu où l’on a pris la peine de planter des arbres. Lui pourtant a passé la mer, n’emportant de sa vieille demeure, de sa vaste bibliothèque, qu’une pile de livres, seulement quelques-uns, mais aussi nécessaires à sa méditation qu’est le vol d’un oiseau à l’ardoise du ciel.
Il marche sur la route d’Aléria. Dans l’une de ses poches, un petit calepin qui lui sert à prendre des notes, et dans une autre un livre, Les Essais de Montaigne. Si on lui demandait pourquoi ce livre-là, il répondrait au questionneur, en lui souriant malicieusement, que son auteur est le seul homme auquel il n’hésiterait pas à demander sa route s’il lui arrivait d’aventure de s’égarer sur un improbable chemin.

… Marie avait tenté, d’abord, des études de médecine. Elle se voyait bien en chirurgien-anesthésiste. Manière de ne pas se dérober aux souffrances humaines, des les empoigner à mains presque nues, dans l’espérance de les soulager peut-être. Elle ne savait trop que penser de la mort. Elle y avait été maintes fois confrontée. Comme à celle de ses parents. Ou de ces inconnus que l’on amenait de la morgue en salle d’autopsie. Elle la constatait, mais sans jamais pouvoir toucher ce qui en faisait la nature, et elle la trouvait étrange. Aussi étrange et incompréhensible que le ululement d’une chouette dans la nuit des bois, ou que le battement de son cœur même, ou la déflagration soudaine de l’amour. Pourquoi la vie était, et pourquoi n’était-elle plus ? Pourquoi ne restait-il qu’un nom de ce qui avait existé ? Qui aurait pu lui dire quelque chose de sérieux (c’est-à-dire de vérifiable) concernant la vie et la mort ? Et en quoi surtout elles sont distinctes ?…
Puis, n’étant plus tout à fait sûre de vouloir embrasser cette carrière (mais n’ayant pas, en vérité, la patience d’attendre le terme de sa formation), elle a fébrilement corrigé son destin. Et, un diplôme d’infirmière en poche, s’est jetée dans l’humanitaire.

Un an plus tôt (mais c’est déjà aussi une autre vie), le philosophe a dit adieu à sa vieille demeure, mis deux ou trois valises dans le coffre de sa Clio, et s’est embarqué à Marseille, par un beau jour d’avril. Après une existence consacrée à l’étude, et dans la compagnie des philosophes qu’on appelle « Présocratiques », ou encore « Sophistes », il lui fallait se rapprocher des Grecs. Davantage encore. Plus près.

… A cette époque-là, depuis un certain temps déjà, Marie avait rompu avec la vie et les années qui l’avaient vue donner ses forces sans compter. Une vie professionnelle très dense dans le secours aux autres, chargée comme une barque sur le point, toujours, de trop s’incliner à fleur d’eau et de se retourner. Dense mais éprouvante à se confronter constamment aux malheurs et misères, à porter le poids de la compassion et de la révolte impuissante. Vie qui l’avait menée dans les contrées les plus cruelles et les plus éprouvées du monde, en Angola et au Tadjiskistan, en Géorgie et en Anatolie, en Bosnie et au Kosovo, puis au Bengladesh et en Inde. Qui lui avait lancé en pleine face les désastres du monde et l’odeur des massacres. Qui l’avait aussi ballottée, comme une bouée dérivante sur le ressaut des vagues.
C’est en Inde qu’elle a découvert la grande poésie persane de Rûmî, et ce chemin spirituel qui mène de l’Orient jusqu’aux portes de l’Occident, dans l’espace ébloui de la Grèce. Celle des dieux et des aèdes, et des penseurs anciens qui ont légué aux hommes le fruit rare de leur esprit.

C’est après avoir dit adieu à sa maison, à ces murs et aux lieux où il avait passé des décennies et planté son verger, qu’il est parti enfin, n’emportant avec lui que le strict nécessaire. Les Essais de Montaigne. Mais Héraclite aussi, bien sûr, Parménide et Anaximandre…
… Une fois revenue en France, Marie a décidé de tout abandonner. De s’éloigner des catastrophes et des ravages de la pauvreté. Non pour les oublier, mais pour se risquer à tenter l’aventure d’un autre chemin. Elle a cherché alors un lieu selon son âme, un lieu qui la rapprocherait d’Homère… Et jeté d’abord son ancre à Corte, où, tout en choisissant de vivre de petits boulots auprès des paysans et des bergers, elle s’inscrit à l’université et suit des cours de grec ancien.
Elle sait qu’elle vient d’ailleurs. Même si, aujourd’hui, après avoir vécu autant d’années, ici et là, dans tous ces coins du monde, elle sait bien « qu’ailleurs » ça ne veut plus dire grand chose. Que c’est « là-bas » où l’on n’est plus. Partout encore où l’on n’est pas, et même ici, une fois qu’on en sera parti. Or c’est « ici » qu’elle veut désormais enfoncer ses moignons de racines. Pour éviter que son futur et ses penchants à tout donner se perdent à force dans le « nulle part ».
Elle est encore jeune (trente six ans à peine). Elle a, croit-elle, été une bonne fille pour ses parents. Aimante et généreuse, mais volontiers rebelle. En tout cas ne s’est jamais vue dans la peau d’une épouse. Elle sait bien aussi que des gens l’ont aimée, « ailleurs », d’où elle vient, qu’elle a laissés tomber, des hommes qu’elle aussi a sûrement aimés, et qui ne savent même plus où elle est aujourd’hui.

Non, il ne s’agit pas, pour ce philosophe de la nature, on s’en douterait bien, d’une simple affaire de paysage, de climat, de clarté de l’air. Ou il ne s’agit pas que de cela. Il a emménagé dans un modeste pavillon, juste à la sortie d’Aléria, sur la route qui mène à la mer. Un petit pavillon sans attraits… du moins pour les touristes et les vacanciers en quête de coins pittoresques. La région d’Aléria n’a rien, non plus, de la force et de la beauté que tant de paysages corses revendiquent si hautement. Mais nul besoin pour lui que le maquis sente les romarins en fleurs, les bruyères, les myrtes et les cistes, que l’aurore soit rose sur les monts de Corte, ni la mer transparente comme l’azur du ciel et les nuits plus luisantes d’étoiles, pour penser avec Héraclite l’absolu du monde immédiat et de « la Nature infinie ». Et assez se désole-t-il que nous ne soyons « plus capables de retrouver ce qu’était la vie grecque » et que nous ayons perdu le sens du sacré.
Il se contente d’être là où il sait, désormais, qu’il finira ses jours.

… Malgré ses maigres revenus, mais avec un petit pécule, elle a pu acheter un terrain (s’endettant pour longtemps), pas loin du pavillon où habite le philosophe. Un terrain sur lequel se dresse une bicoque, une ancienne maison de berger, laissée à l’abandon, où il n’y a ni eau courante ni électricité. C’est sur ce terrain-là qu’elle a planté des oliviers, aligné quelques ruches, bâtira sa maison. De ses mains. La tâche ne lui fait pas peur. Elle fera creuser les fondations, couler la dalle de béton, apprendra à monter des murs, à fabriquer une charpente, à la couvrir de tuiles, à poser portes et fenêtres, et ne s’éclairera qu’avec la complicité du soleil, ou celle des bougies et des lampes à pétrole. Et cela prendra le temps qu’il faudra.
Marie n’est pas pressée. Elle ne veut rien d’autre qu’accorder son existence au pas du vagabond qui rêve d’échapper à la tyrannie de l’utile et ne se fixe d’autre tâche que celle d’arpenter la vie, lentement, en en contemplant les mille nuances, et regarder pousser ses arbres, travailler ses abeilles.

Il marche sur la route, laisse derrière lui les dernières maisons. Puis part à travers champs vers les étangs, sur des chemins qui le connaissent bien. Il s’arrête, de temps à autre, griffonne quelques mots sur son petit carnet.
Lui qui, depuis toujours, préfère la recherche de la vérité à celle du bonheur, et la métaphysique à la quête de la sagesse (mais la métaphysique envisagée comme une libre création de la raison), il note, par exemple, d’une écriture hâtive : « Qu’est-ce qu’un philosophe de l’incroyance ?…  » Et il écrit aussi, déjà pressé de repartir, de n’accorder à sa pensée aucun temps de repos : « Peut-être celui qui s’avance au bord des gouffres de l’incertitude de l’être, ce chemin en à-pic où l’on côtoie les religions… » Puis il s’arrête un peu loin, pour ajouter : « Dieu n’est pas un problème philosophique, puisque son existence ou sa non-existence ne changent rien au fait que nous savons bien comment vivre… c’est-à-dire selon l’amour ».

… Elle suit donc, à l’Université, des cours de grec ancien. Des cours qui la déçoivent. Et un jour est tombée sur l’un de ses ouvrages. A la bibliothèque de l’Université, où elle était venue lire les lettres d’Epicure à Hérodote, Pythoclès et Ménécée. Entrant ainsi, sans le savoir, dans ce cénacle de lecteurs, une manière de famille qui le considère secrètement comme l’un des plus grands philosophes du temps présent… Peut-être le plus grand… C’est, en tout cas, ce qu’elle pense. Et peut-être n’a-t-elle pas tort…

Il a, depuis ce jour déjà lointain, où il découvert Les Essais de Montaigne, pris le parti de l’ignorance inéluctable, qui est le propre de la condition humaine. Parce qu’il sait que, sous les lumières de la raison, aucune certitude ni proposition métaphysique n’est absolument indiscutable.
C’est pourquoi, à Descartes ou Kant, penseurs « qui ont usé de leur raison pour la mettre au service de ce que leur foi leur dictait », et à tout autre justificateur de Dieu, il préfère la compagnie des Antésocratiques, Héraclite et Anaximandre, Parmédide, Empédocle, Démocrite, Zénon d’Elée, vrais philosophes, selon lui, « qui n’ont pas eu à rompre le carcan des dogmes et des idéologies », mais qui ont seulement observé la nature et « éprouvé pour la première fois la liberté de la raison devant les choses ».
Quand il décide de ne pas aller plus loin, il s’arrête et s’assied. Sur un tas de cailloux, un tronc d’arbre couché. Il sort le livre de sa poche, lit quelques phrases de Montaigne, au hasard de ses pages, comme on s’arrête regarder les détails d’une fleur ou écouter le bruissement du vent dans les feuillages. Ou bien, les yeux mi-clos, il pense aux vagues de la mer qui, une à une, arrivent là-bas, sur la grève. Il fait entrer en lui tout l’espace du ciel, qui coule au fond de lui comme une eau de fontaine. Petite silhouette, immobile au bord du chemin. De loin, on se sait s’il médite, s’il dort, ou s’il est venu là pour mourir.

… Voilà donc qu’elle tombe, un beau jour, par hasard, venue lire Epicure, sur sa traduction des fragments d’Héraclite et les commentaires qu’il en a faits. Celui qui marche sur la route d’Aléria, et qui mène à la mer. Et aussitôt, elle pressent que seul cet homme-là pourra la faire entrer dans la pensée des Grecs et dans la sensation vivante de leur monde.

Après sa promenade matinale, quotidienne (et quel que soit le temps), le philosophe rentrera chez lui, ce si modeste pavillon, pour aller s’enfermer dans son petit bureau, devant une fenêtre qui ouvre sur les champs, de l’autre côté de la route. Le ciel surabondant, et la lumière, s’y invitent souvent, libérant un peu plus son esprit et sa main. Et chaque jour, jusqu’à midi, il s’occupe à relire ses notes et écrit sur de grands cahiers, les remplissant d’une écriture fine et claire, presque sans repentirs, dans un style parfait qui ne se paie jamais de mots. Heures lentes accordées aux pulsations mêmes du temps. Qui dérivent du même silence. Il ne se pose pas, dans ces moments, la question de la trahison de la langue. Il voit les choses, les mots suivent, tout simplement. Il connaît leur insuffisance, s’en méfie sans la redouter. Le langage n’est fait, selon lui, que pour nous parler du réel. Il écrit donc, de même qu’on avance dans l’amour de la lumière, en suivant une flamme droite, simple et précise comme celle d’une chandelle. Depuis plusieurs années, tel Montaigne, dans ses Essais, il compose ainsi un journal qu’il a intitulé « Hier déjà, et encore demain », dont il a publié déjà trois ou quatre volumes. Ni chronologique ni thématique (mais composé à sauts et à gambades), il forme comme le pendant de son œuvre savante et continue de l’éclairer de ces réflexions vagabondes.

Mais peut-être que cette histoire pouvait commencer autrement…
… Il pleuvait depuis des semaines… L’automne n’en finissait pas.
A l’abri de son parapluie, mais pieds nus dans ses charentaises et vêtu de sa robe de chambre, il se décida à sortir. Silhouette cassée au pas traînant sur le gravier (à cause d’un vieux lumbago qui réapparaissait de temps à autre et le faisait cruellement souffrir), Marcelin traversa le petit jardin qui le séparait de la rue, ouvrit la boîte à lettres et en extirpa le courrier qui s’accumulait depuis quelques jours. Il avait scotché sur la boîte un papier qui avertissait, en lettres majuscules tracées au marqueur rouge : Pas de publicité. Aussi ne tira-t-il de ce cube de tôle que deux ou trois journaux, une grande enveloppe et un paquet de lettres sur lesquelles il négligea de jeter le moindre coup d’œil. Ses reins lui faisaient bien trop mal pour qu’il prît seulement la peine de regarder qui lui avait écrit.
Puis il revint vers la maison, bonhomme de quatre-vingts ans, du même pas traînant et laborieux, déjà trempé de pluie.

… En écrivant sa lettre, elle a pleuré. Pas de chagrin, ni de douleur. Mais juste parce qu’elle pensait qu’il pourrait ne jamais venir, et que s’il acceptait de la rejoindre, elle resterait près de lui aussi longtemps qu’il le faudrait… Même si on sait que « longtemps » ce n’est jamais l’éternité. Elle a pleuré aussi, sachant que les larmes la laveraient, jusqu’au fond d’elle-même, et une fois pour toutes, de sa possible déception ou du lent poison de l’attente.

Marcelin s’était alité, pendant presque trois jours, ne pouvant presque plus bouger, et ne s’était levé, pendant tout ce temps-là, avec beaucoup d’efforts et mille précautions, que pour aller au petit coin et se faire chauffer un potage. Il avait certes ingurgité, pour tenter d’apaiser sa douleur, une quantité assez appréciable de cachets d’aspirine, mais il aurait bien supporté (malgré son caractère d’ours et sa vocation à la solitude) qu’une main charitable acceptât de masser ses reins et appliquât sur ses lombaires une crème décontractante.

… Marie est attentive à l’opéra du monde, avide d’en nourrir ses sens, comme le font les vrais poètes, et à en célébrer la splendeur matérielle. Elle, qui n’a jamais écrit le moindre vers. Mais mystique, elle l’est aussi, à coup sûr, comme le sont toujours les poètes les plus inspirés. Elle n’en est pas moins (elle nous dirait « d’autant plus ») les deux pieds dans la vie. Aimant, souffrant et travaillant. Comme un être de chair ordinaire. Commune des mortelles parmi le commun des vivants. N’était cette lumière qui l’habite.
D’ailleurs la poésie, pour elle, avant d’être dans la manière dont on pétrit la langue, est d’abord une certaine façon de regarder le monde, d’envisager les jours, d’orienter sa vie, de la tourner vers ce que l’apparence ordinaire des choses recèle d’essentiel. Au-delà aussi du visible.
Comme elle l’est encore dans l’attention têtue qu’elle met à surveiller ses ruches, à tailler ses rosiers, dans la lente houle des draps qui sèchent sur la corde à linge, ou la voix des crapauds qui coassent, la nuit, dans les herbes, en bas de sa fenêtre.

Marcelin Baudelot était un universitaire à la retraite. Depuis près de quinze ans. Professeur émérite de la Sorbonne, il avait adoré exercer son métier, partager ses passions, transmettre son savoir, le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’on lui signifiât qu’il ne pouvait pas aller au-delà de la limite d’âge. Il ne s’éloignait guère désormais de la vieille demeure où il vivait depuis des décennies, dans ce village du Jura, face à la montagne et aux arbres fruitiers qu’il avait lui-même plantés.
Parlant d’elle, le philosophe aurait dit volontiers : « Son dieu n’est pas du tout transcendant. Il est comme l’aspect divin de la nature. En cela, elle est plus grecque que moi, puisqu’elle ressent comme les Grecs le divin dans les éléments, la lumière, les plantes et les animaux. La vie est un don, sous toutes ses formes. Elle a élu un terrain qu’elle plante d’oliviers et où elle veut construire sa maison. »
Marcelin Baudelot vivait seul, et presque retiré de tout. Il ne se mêlait pas à la vie du village (ne s’y était vraiment jamais mêlé) et se contentait de sortir pour se rendre à la supérette acheter de quoi se nourrir, ou rapporter son pain de la boulangerie, ou s’en aller marcher, solide encore, sur les chemins de terre qui se perdent dans la campagne. Il avait été marié, le couple n’avait jamais eu d’enfants, et c’est dans ce village jurassien qu’il avait enterré sa femme, quelque dix ans plus tôt, son indéfectible compagne. Depuis ce temps, sa seule et propre compagnie paraissait lui suffire, et il demeurait là, vivant en presque ermite, ayant rompu tout lien avec ce qui lui restait de famille et avec ses anciens collègues. Il n’avait pourtant pas délaissé ses routes intellectuelles et étudiait toujours. Dans la patience et le retrait.
Parlant d’elle, le philosophe aurait encore dit : « Lorsque Marie soigne ses oliviers, s’occupe de ses ruches et s’active parmi ses abeilles, elle a l’impression d’accomplir un service divin. Elle appelle ce champ le « téméros », qui est pour les Grecs le lieu sacré. »
Le sacré, serait-ce donc cela qu’il est venu chercher ici ?… Et que, peut-être, il a trouvé ?…
Marcelin déposa le courrier sur la table, s’empara de la grande enveloppe et la décacheta. Il en tira une revue hebdomadaire consacrée aux programmes télévisés et à l’actualité culturelle (théâtre, livres, cinéma…). Il crut d’abord à une erreur. Il n’avait jamais eu de poste de télévision, et l’idée même d’en avoir ne l’avait jamais effleuré. Il se contentait d’un gros transistor qui lui permettait d’écouter les nouvelles et les émissions de France-Musique. Une lettre était insérée entre les pages du journal. Elle l’informait que le magazine lui avait fait l’hommage d’un article, signé par une journaliste, C. P… La suite de la lettre était écrite dans un français tourné au gré d’une inspiration aérienne, où chacun des mots ressemblait à un coquillage ramassé au bord de la mer. Des mots qu’une pensée sans fard semblait redécouvrir sous la patine de l’usage. Qui délivraient enfin un message ferme mais audacieux : « Venez donc vivre en Corse pour m’apprendre le grec ».

… Elle a pu acheter un terrain, pas loin du pavillon où habite le philosophe. Planté d’une bicoque, une ancienne maison de berger où il n’y a ni eau courante ni électricité. C’est sur ce terrain-là qu’elle construira sa maison. De ses mains. Cela prendra du temps, peut-être des années. Marie pourtant n’est pas pressée. Elle ne veut rien d’autre qu’accorder son existence au pas du vagabond qui rêve d’échapper à la tyrannie de l’utile et ne se fixe d’autre tâche que celle d’arpenter la vie, lentement, en regardant pousser ses arbres et vivre ses abeilles.
Elle est encore jeune (trente six ans à peine). Des hommes l’ont aimée, qu’elle aussi a aimés sûrement, et qui ne savent même plus où elle est aujourd’hui.
En écrivant sa lettre, elle a pleuré. Sachant aussi que les larmes la laveraient, jusqu’au fond d’elle-même, et une fois pour toutes, de sa possible déception ou du lent poison de l’attente.

Bouleversé par une aspiration si impérieuse, le philosophe mit cinq ans à se décider à larguer les amarres.
Cinq ans, cela paraîtra long, sans doute, concernant une décision qui en appelait à ses sentiments. Ou très court, au regard de ce que tout autre aurait considéré comme pure gageure.
D’autres lettres avaient suivi, nombreuses et réciproques, qui leur donnaient à déchiffrer, un peu plus chaque fois, dans la grande énigme qu’est « l’autre ».
Dans ce qu’elle avait à lui dire, Marie semblait brûler d’un feu perpétuel, voulant jeter sur tout comme une lumière implacable. Celle qu’elle a d’ailleurs au fond de son regard. Lui, qui pensait l’air de ce temps assez irrespirable, qui se désolait que la vie atteigne si peu les vivants, lui parlait de son amitié avec Epicure, mais aussi de l’incertitude, ce foyer rougeoyant au centre des esprits toujours en quête de la vérité. Les hommes, lui écrivait-il, n’aiment pas vivre dans l’incertitude, car ils ne saisissent ni la raison ni le sens de leur vie. Ce vide qui les fragilise les pousse alors à enfourcher les chimères qu’on leur propose. Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent à portée des capteurs de conscience, car la confiance et non la méfiance est l’attitude primitive de l’esprit. Ce sont, lui disait-il, les cibles consentantes et privilégiées des religions, des sectes, des pseudosciences, des politiques sans hauteur de vue, des médias, des publicitaires, et des arnaqueurs de tout poil…
Cinq ans.
C’est cependant ce qu’il fallait de temps de réflexion pour cet esprit, enflammé mais déterminé, par éthique de philosophe, depuis toujours, pour choisir la raison contre le désir. Le temps aussi de se procurer les Rubâi’yât de Rûmî, la poésie de Ferdowsi, d’Attar, puis la Bhabavad-Gîta, puis, plus loin encore vers l’Orient, les philosophes taoïstes, jusqu’à s’user les yeux et se brûler l’intelligence à déchiffrer ces pages de chinois pour retraduire et commenter, de Lao-Tseu, le Ta-Tö-King, et enfin publier ses travaux. Le temps donc, si cruellement court et long tout à la fois, d’atteindre quatre-vingt cinq ans et d’oser enfin accueillir l’aventure à la hauteur où la lui proposait Marie.
Non pas une amitié admirative, et qui n’aurait été qu’aveugle, ni une passion amoureuse, qui les aurait contraints, mais le chemin de la vraie vie. Pas moins.
Un chemin où Marie avait pris sur lui déjà beaucoup d’avance.

Marcelin Baudelot retourne vers son pavillon. Il marche sur la route d’Aléria, qui va vers le Levant, jusqu’au bord de la mer.
Voilà bientôt un an qu’il s’est décidé à partir, qu’il a dit adieu à l’autre maison, celle du continent. La maison où il a vécu, pendant des décennies, face aux montagnes du Jura et au verger qu’il avait lui-même planté. Qu’il a passé la mer, n’emportant de sa vieille demeure du continent, de sa vaste bibliothèque, qu’une pile de livres, seulement quelques-uns, mais nécessaires à sa méditation. Il marche sur la route d’Aléria, en tenant dans ses mains son petit calepin dont il a noirci quelques pages.
Après la pluie nocturne, qui n’a cessé qu’au petit jour, le soleil lui paraît plus chaud qu’il n’est en vérité, plus éclatant aussi, malgré l’air vaporeux de ce matin de mars et la pluie qui, déjà, menace.
Il y a un an qu’il est là. Marcelin maintenant, a quatre-vingt six ans, et pour lui, désormais, le sacré a un nom. Valable pour lui seul. Tu au bord de ses lèvres. Mais qui a envahi la réalité sensible où il existe. Qui déborde au-delà. Pas le nom de la Corse, même si mieux qu’ailleurs on y trouve les traces de cette « Nature infinie », on y respire mieux l’odeur lourde et poivrée de la tragédie. Cette odeur de sang et d’encens mêlés. Mais celui de Marie.
Le sacré a les traits, désormais, d’une jeune femme brune, active, contemplative et lumineuse. Une jeune femme à la beauté grave, au corps souple et aux muscles durs, et dont le rire claque comme un coup de cravache sur l’échine des mauvais jours, de la tristesse et du malheur.
Il est depuis des mois au bras de son bonheur (il dirait plutôt de l’apaisement), comme au bras d’une épouse qui l’accompagnerait sur les chemins, dont la quiétude et la douceur le rassureraient sur la secrète appréhension d’une séparation qui n’aura jamais lieu. Il hésite à parler de sérénité, car il faut ce qu’il faut d’inquiétude à la vie, pense-t-il, pour conserver à son esprit les yeux et les oreilles de la sentinelle, et garder le cœur vigilant. Il sourit parfois en lui-même de l’espièglerie du destin qui a, d’un coup de dés, jeté dans son prénom les lettres contenues dans celui de Marie. Plus trois autres, C, L, N, dont il s’amuse encore à interpréter le message : « c’est elle, c’est Hélène », cette Hellène, fille de Léda et de Zeus, dont la beauté ne déclencha pas moins que la guerre de Troie.
Elle, qui ne ressemble à aucune des autres femmes qu’il a pu côtoyer, veille sur ses besoins avec un soin discret, des attentions d’amie, de grande sœur… ou d’amoureuse. Délicatement, elle l’aide à tourner la page de ces jours, lisant à ses côtés, et parfois par dessus son épaule, dans ce livre ouvert à ciel nu où la lumière du soleil, les arbres et les oiseaux leur parlent de l’éternité d’un monde qui n’en finit pas de les étonner.
Ils déjeunent parfois en plein air, au pied de la colline, sous un grand parasol, buvant à gorgées lentes un petit vin de Corse. Ecoutent en même temps, sur un lecteur C.D. à piles, des cantates de Bach, les sonates de Beethoven, ou un opéra de Mozart, s’amusant de la gravité qu’ils mettent à cette occupation et du sérieux avec lequel ils délivrent leurs commentaires.
Eperdus, ils le sont pourtant, chacun à sa manière. Chacun brûlant, au fond de lui, de son propre feu solitaire. Sans qu’aucun ne semble perdu cependant. Ayant acquis, chacun de son côté, la connaissance des désirs, partagés ou inassouvis, l’expérience de l’amitié et des âmes humaines, des choix sûrs et des voies incertaines.
Il a écrit dans son journal : « Avec toi, Marie, tout devient intense ». Et encore : « Pour devenir grec, c’est-à-dire pour philosopher vraiment, il faudrait avoir bénéficié d’une éducation où l’on ne vous a pas infligé les réponses avant même que vous vous soyez posé les questions : qu’est-ce que je fais là ? qu’est-ce qu’être vraiment ? pourquoi le monde existe-t-il ? qu’y a-t-il au-delà du monde ?… »
Au moment d’écrire ces phrases, lui est revenu en mémoire que son premier geste de philosophe fut la fugue qu’il avait faite quand il était encore un gamin de six ans. Ses parents étaient dans les champs, occupés à faucher un pré de regain. Il était parti sur la route, droit devant, sans regarder derrière lui, jusqu’à un grand tournant, là-bas, un peu plus loin, juste pour vérifier si la terre continuait. Il avait fait, quatre-vingts ans plus tard, une seconde fugue. Pour aller, cette fois, jusqu’au bout du chemin. Sur lequel l’attendait Marie.
Un chemin bien plus long que celui qu’avait parcouru le bambin qu’il était.
Puisqu’il a mis cinq ans à la rejoindre. Tellement plus, en vérité. Bien plus d’années encore que n’en mit Ulysse lui-même pour s’en revenir à Ithaque, et y retrouver Pénélope.
Il a pu constater, une fois encore, que la terre continuait, au-delà de la courbe de l’horizon, et que le vrai chemin n’est que celui du temps qui nous est accordé.
C’est ici, sur cette île, que Marcelin voudrait mourir. Et quand il le décidera. Avant que d’en subir l’implacable désir. Ou avant qu’Elle vienne rôder autour de sa maison, furtivement, avec des glapissements de chacal, escortée par les ombres de la faiblesse ou de la maladie. Il voudrait que Marie l’enterre au fond de son champ d’oliviers, au milieu des ruches qui bruissent de la vie appliquée des abeilles. Marie préfèrerait en haut de la colline, sur l’esplanade herbeuse où s’élèvera sa maison.

Il est à cet instant dans son bureau, celui de son modeste pavillon. Il travaille sur son journal qu’il a intitulé « Hier déjà, et encore demain ». Il retape le manuscrit du volume à venir sur une vieille Remington, modèle 1960. Il le complètera sur une autre machine, munie des caractères grecs dont il besoin pour les citations.
Quand Marie lui a suggéré qu’il pourrait s’équiper d’un ordinateur, et d’un traitement de texte adapté, il lui a répondu que l’idée n’était pas mauvaise. Qu’il avait encore pas mal à faire, n’en aurait peut-être jamais fini…

A dire vrai, à cet instant, mais cela restera entre vous et moi, il est en train de composer, en grec ancien, un poème d’amour aux accents éternels, qu’il n’osera jamais lui lire, par pudeur…
… et qu’il déchirera sans doute.

MD.

Chemins de crête

Ligne de partage des eaux

Texte publié dans Chemins de traverse N° 41, décembre 2012.

[Préambule au recueil Partage des eaux, éd. N & B (Noir et Blanc), septembre 2014.]

CHEMINS DE CRETE

« … on le vit prendre le chemin qui menait aux montagnes.
Il se retourna plusieurs fois, et finit par disparaître.»

Gustave Flaubert,
La légende de Saint Julien l’Hospitalier

 

Ligne de partage des eaux : crête, ligne de plus faible pente séparant deux bassins fluviaux. (Dictionnaire Hachette).

C’est la définition que j’ai trouvée dans mon vieux dictionnaire, le premier que je peux saisir en dépliant le bras quand je suis installé devant ma table de travail, à pianoter sur le clavier de mon ordinateur. Mais je suppose que si j’avais fait l’effort de me lever pour en ouvrir un autre (Larousse ou Robert, sans discrimination), je n’aurais pas trouvé de grandes différences dans l’explication de ces termes, ligne de partage des eaux, notion de géographie pure, dont la force d’évocation poétique est si belle à mes yeux que j’en attribuerais volontiers la paternité à Jules Supervielle ou à Robert Desnos… Non, en effet (et il ne tient qu’à moi d’aller le vérifier), je ne trouverais pas de grandes différences d’un dictionnaire à l’autre parce que depuis des milliers de milliers de siècles, et jusqu’au bout d’autres milliers de siècles à venir, quand le passage des humains aura fini de s’effacer au plus profond des abîmes des océans et de la mémoire des pierres, la ligne de partage des eaux sera tout bonnement encore, sur les crêtes, la ligne zigzaguante qui sépare deux bassins fluviaux.

C’est en randonnant en Ardèche, par un lumineux matin de juillet, que je remarquai le panneau. Un vieux panneau rouillé, planté là, au bord du sentier, depuis un temps immémorial, au beau milieu de nulle part, et dont les lettres survivantes signalaient au marcheur que ses pas, montant et descendant, en fonction de la configuration du terrain, ne faisaient rien d’autre que suivre la ligne du partage des eaux. Je m’arrêtai devant ces mots que je lus, et relus, avec une émotion au moins égale à celle qui m’aurait saisi si j’avais dû y déchiffrer le nom de la vieille ville de Babylone, écrit en caractères assyriens, et promettant de m’introduire, au-delà de la porte d’Ishtar, sur les toits fameux des palais où, à l’ombre des citronniers, les siestes devaient être délicieuses. Je mis mon sac à dos à terre et, boussole à la main, dépliai la carte I.G.N.. Le partage des eaux y était figuré par une ligne continue de pointillés qui partageait en deux les montagnes d’Ardèche. Au sud-est, elles descendaient doucement vers la mer, la Méditerranée, celle des anciens Phéniciens (j’allais écrire Phéaciens). Au nord-ouest, elles s’en allaient en ondulations chaotiques vers les plateaux de Haute-Loire et les rondeurs des puys d’Auvergne, au-delà desquelles, beaucoup plus loin, s’étendent les rivages atlantiques et les falaises de la Manche, qui virent passer les Vikings. Alors que je croyais d’abord marcher sur un simple chemin de crête, je dus réaliser que j’avançais, en vérité, et tel un funambule, sur la mince corde tendue qui sépare deux mondes, et qu’il me suffisait de quitter le sentier, de faire un pas à gauche, ou d’en faire un à droite, pour me retrouver dans l’un ou dans l’autre, comme on sort par la porte-fenêtre de son séjour pour se trouver sur la terrasse, au-dessus des massifs de roses de son jardin. Délicieuse et extravagante impression !… Et j’imaginais Desnos écrivant :

Il y a un moment précis dans le temps
Où l’homme atteint le milieu exact de sa vie,
Un fragment de seconde,
Plus rapide que la lumière
Où il franchit la ligne,
Mince comme un rasoir,
Du partage des eaux. *

En laissant errer mes pensées jusque à l’horizon des montagnes, je me suis souvenu de mes relations un peu compliquées avec V. (gardons-lui son anonymat), un comédien déjà âgé auquel, monté de ma province, j’étais venu montrer le manuscrit d’un texte de théâtre que je venais tout juste d’achever. Enfant d’émigrés russes et pur autodidacte, il avait commencé à gagner sa croûte très jeune en faisant toutes sortes de petits boulots. Vite attiré par le théâtre, il avait échoué par deux fois au concours du Conservatoire, et c’est Charles Dullin qui s’était chargé, le premier, de guider ses tâtonnements d’apprenti comédien. Ça ne l’avait pas empêché de vouloir se frotter à un autre type d’enseignement et d’aller exhiber sa dégaine de jeune homme timide sur les planches du cours Simon.
Comédien ‘‘engagé’’, il avait servi Sartre et Camus (davantage Camus, libertaire authentique, que Sartre qu’il considérait comme un révolutionnaire de salon). Mais il avait, plus tôt, participé à l’aventure du premier festival d’Avignon, et milité un temps au T.N.P. sous l’égide de Jean Vilar, dans le compagnonnage de Gérard Philipe, Maria Casarès ou Philippe Noiret… Ailleurs, sa sensibilité l’avait conduit à jouer du Tchékhov, mais la violence des sentiments qui constituait le fond de son caractère l’avait aussi poussé à jouer du Strindberg, un auteur qui lui permettait de donner sa pleine mesure. A partir des années cinquante, jeune homme séduisant et grave, auréolé bientôt, comme son copain Reggiani, du qualificatif un peu lourd à porter d’acteur sombre et « maudit », il était apparu à l’écran, dans des films exigeants, souvent noirs, au succès un peu sulfureux. Jean Renoir et Costa Gavras avaient aussi pensé à lui à quelques occasions…
Il n’en avait pas moins continué, pendant tout ce temps-là, à faire du théâtre, y donnant corps et voix à des personnages qu’il savait toujours rendre émouvants et âpres à la fois. C’était un de ces comédiens qui habitent leurs rôles, comme on dit quelquefois en parlant d’un ‘‘jeu inspiré’’. Mais homme de théâtre jusqu’au bout des orteils, il faisait aussi de la mise en scène et s’efforçait de repérer, dans la production dramatique d’ici et d’ailleurs, des pièces fortes et, autant que faire se peut, susceptibles de secouer la conscience du spectateur, de l’empoigner éventuellement aux tripes, en tout cas de le déranger dans la paisible somnolence de ses digestions culturelles. Pourtant, pendant deux ou trois ans, et déjà presque septuagénaire, il avait accepté d’être pensionnaire à la Comédie française. Expérience dont il avait gardé des souvenirs assez peu palpitants. Ce n’était pas un être sage, et il ne se plaisait que dans le rôle de l’éternel ‘‘voyageur sans bagage’’…
C’est dans ses origines slaves qu’il faudrait peut-être chercher les raisons de ses relations passionnées avec tout ce qu’il approchait, et du charme à la fois tourmenté et incandescent qui se dégageait naturellement de toute sa personne… Je l’admirais depuis toujours pour ses attitudes rebelles et son mépris flagrant de la notoriété, et j’aurais bien aimé, lui avais-je timidement suggéré, en lui confiant ma pièce, qu’il en fasse la création. Il avait, à ce moment-là, soixante-quatorze ans. Maintenu à l’écart de la scène et en retrait du cinéma, il se montra vite enthousiaste à l’idée de monter cette pièce dont l’un des deux principaux rôles lui allait, disait-il, « comme un gant ». C’était un homme âgé, comme je l’ai déjà dit, mais qui semblait toujours en pleine possession de ses moyens. Je le voyais péter le feu. Ce feu grégeois qu’allume dans la tête et communique dans le corps la perspective de porter à bout de bras un projet dans lequel il faudra investir toute son énergie, faute d’avoir le moindre sou d’avance.
… Mais si je suis aussi prolixe sur le parcours de V. et les traits saillants de son caractère , c’est moins pour me féliciter d’avoir pu rencontrer un humain de cette carrure, que pour essayer de faire comprendre à quel point je me sentais, non pas flatté mais… honoré de pouvoir travailler avec lui, et toujours merveilleusement stupéfait qu’il ait pu remarquer mon travail et s’en enthousiasmer autant.
… Certain après-midi, au cours d’une séance de travail, il me confia que quelques jours auparavant, dans une rame de métro, il avait été abordé par une jeune fille qui l’avait reconnu, lui qui, peut-être, sans aucune amertume pourtant, se pensait déjà un acteur oublié. Folle de cinéma, et abonnée à la cinémathèque, la donzelle en question avait vu tous les films où il avait joué. Il l’avait emmenée boire un verre, l’avait revue le lendemain, et le surlendemain encore, et ils avaient passé des heures à se promener dans les rues de Paris, avant d’aller dans un hôtel où ils s’étaient abandonnés dans les bras l’un de l’autre une bonne partie de la nuit. La jolie étudiante, amoureuse déjà de l’image des personnages qu’il avait incarnés à l’écran, s’était éperdument éprise de celui qui, en chair et en os, accroché maintenant à son bras, avait su leur donner une telle force d’attrait. Et lui, embarrassé mais pas indifférent à ces manifestations incendiaires, n’était pas hostile à l’idée de se laisser rouler dans cette vague déferlante qui submergeait sa vie. Il s’efforçait de me parler de cette histoire le plus tranquillement possible, mais je n’avais pas grand mérite à deviner, quand je l’entendais prononcer le nom de cette jeune fille, que son cœur bondissait dans la cage de sa poitrine. Il envisageait déjà de quitter sa femme, son appartement, de perdre tout ce qu’il avait, de prendre tous les risques et de se brouiller avec ses enfants. « Vous vous rendez compte, me disait-il, il y a entre nous une différence de plus de cinquante ans ! Pas dix, ni vingt. Plus de cinquante ! Un demi siècle !… Qu’est-ce qu’une jeune femme de vingt ans à peine peut avoir à faire avec un vieux débris comme je le serai bientôt ?… Ce pourrait être ma petite-fille ! C’est complètement insensé, vous ne croyez pas ? » Il se cognait alors le crâne à petits coups de poing, comme s’il voulait se convaincre de la monstruosité d’une telle situation, me lançait des regards effarés, tandis que je voyais flotter sur le reste de son visage un sourire de chat malicieux.
Moi, je ne croyais rien, me contentant de voir en lui la flamme vigoureuse encore de cette éternelle jeunesse qui brûle dans les yeux de certains êtres, épargnés à jamais par les affres de la vieillesse. Moi aussi je le trouvais beau, mais de cette beauté qu’ont les âmes sur qui la vie n’a pas déposé une ride. Sinon celle de la persévérance à demeurer fidèle au désespoir de devoir affronter chaque jour l’irrémédiable absurdité de notre condition humaine. J’ai seulement pensé qu’il était en train de marcher sur la ligne de partage des eaux. Il a quitté sa femme, a tout abandonné (notre projet en même temps), s’est dépouillé de tout pour aller consumer sa passion. Je n’avais rien fait pour le retenir. Et, d’ailleurs, de quel droit me serais-je permis de le faire ? Je l’ai vu dévaler la pente, de l’autre côté du sentier, sur l’autre versant des montagnes, vers des promesses de soleils brûlants et des mirages de ciel bleu, du côté Méditerranée… Cette mer hypocrite et ensorcelante, aux colères imprévisibles aussitôt oubliées et où, si l’on en croit ce que certain aède aveugle a raconté dans son poème, on entend parfois chanter les sirènes…

… Et puis, mes souvenirs glissant d’une image à une autre, je retrouvai dans ma mémoire la figure d’un épicier que j’avais connu tout enfant. Chez qui ma mère, le jeudi, ou quand je rentrais de l’école, me demandait d’aller faire de menues courses. Un paquet de biscottes, deux kilos de pommes de terre, trois tranches de jambon ou cent grammes de gruyère râpé. C’était en Algérie. Ce commerçant juif, un certain David Amsalem**, tenait dans le faubourg où nous vivions alors une épicerie à l’ancienne. Une de ces échoppes où l’on trouvait de tout. Son épicerie, d’Alimentation générale-Bazar, comme l’indiquait le panneau qui surmontait l’entrée de son local, était un antre étroit et sombre, sans fenêtre, où l’on pouvait évidemment se fournir en vin et en huile (au détail, il fallait apporter ses bouteilles qu’il remplissait, au cul des fûts, dans l’arrière-boutique), acheter des olives en vrac, des boîtes de conserves, des fruits et des légumes ; mais y on trouvait aussi bien des paquets de lessive, des bouteilles d’eau de javel, des espadrilles, des balais, des casseroles en aluminium, et à peu près n’importe quoi de ce qu’on pouvait demander. Il y avait encore des bonbons, bien sûr, qui remplissaient de gros bocaux en verre posés sur le comptoir, entre la caisse enregistreuse et la balance Roberval, dans lesquels il plongeait son poing qu’il ramenait rempli de rouleaux de réglisse et de sucres d’orge gluants. Je me demande encore avec étonnement comment, dans une surface aussi exiguë, il réussissait à faire tenir autant de produits disparates qu’il faisait apparaître aussitôt, sans les avoir cherchés, et qu’il semblait toujours tenir à sa disposition, en quantité illimitée. J’aimais entrer dans sa boutique, à cause de l’odeur indéfinissable qui y régnait, mélange de parfums douceâtres et d’effluves piquants d’épices, mais aussi parce que, outre les bonbons en bocaux, je venais m’y fournir en cahiers de brouillons, en crayons de couleurs, en gommes douces et lisses à l’odeur vanillée, et en plumes Sergent-major.
Le moment le plus fort, pourtant, revenait une fois par an, et j’attendais ce moment-là non sans fébrilité : à l’époque du Carnaval, Monsieur Amsalem accrochait par leur élastique, au plafond de la pièce, une foule incroyable de masques en carton mâché et peints de couleurs vives. On y voyait des têtes de Charlot, de sorcières, de clowns, et d’animaux divers, ânes, singes, lions ou chats, qui lentement tournaient sur elles-mêmes en un mouvement fascinant, animées d’une vie secrète, se fixaient de leurs yeux vacants, pivotaient pour aller chercher d’autres yeux, dès que quelqu’un poussait la porte de l’épicerie, provoquant de la sorte un inévitable remous de l’air dans l’espace de la boutique. Chaque année, régulièrement, muni de quelques sous, j’allais choisir un masque, hésitais longuement à prendre celui-ci, ou plutôt celui-là, et je m’en revenais chez nous, métamorphosé en un autre, galopant le long des façades comme un zèbre dans la savane, ou sautillant sur le trottoir en poussant des cris de macaque.
Ce Monsieur Amsalem, d’après mon souvenir, était un homme long, osseux, à la figure terne et grise, toujours vêtu d’un long sarrau, gris lui aussi, qui tenait plus de la soutane que du tablier de travail et lui donnait un air de curé de campagne. Il parlait peu, me semble-t-il, et par rauques monosyllabes, mais je revois très bien ses yeux, noirs et toujours noyés d’une indécrottable mélancolie. En vérité, ce n’était un secret pour personne que Madame Amsalem, une blonde décolorée aux formes plantureuses, maquillée outrancièrement comme une ‘‘créature’’ et qui n’hésitait pas (provocation suprême) à fumer dans la rue, cocufiait sans vergogne, et aussi outrancièrement qu’elle fardait ses lèvres, son malheureux mari.
Quand elle descendait dans la boutique, phénomène qui soulevait des bourrasques d’odeurs enivrantes et me jetait à la figure des embruns de poudre de riz, ce n’était que perchée sur de hautes chaussures à talons, roulant ses hanches larges dans des jupes serrées, et poussant triomphalement devant elle une poitrine généreuse que la soie de ses chemisiers avait grand peine à contenir. Je ne crois pas exagérer en ajoutant que dans l’échancrure de ses corsages, au dessous du collier doré agrafé à son cou, s’inscrivait, comme en lettres de feu, une invitation suppliante à plonger son regard. Et le regard, en répondant à ce vibrant appel, ne pouvait pas être déçu par l’émouvante découverte – offerte sans chichis – de la rotondité naissante de deux seins que l’imagination, prenant la suite, ne pouvait qualifier que d’objets fabuleux. J’ai quelquefois été témoin de ces apparitions magiques, et le petit garçon, qu’à cette époque-là j’avais conscience d’être encore, comprenait que les érections qui, troublantes et inopinées, enflaient honteusement le fond de ses culottes courtes, le conduisaient au seuil de mystères vertigineux. Elle traversait le local pour se diriger vers la porte, chaloupant comme une galiote, et s’en allait en emportant quelques billets, distraitement puisés, comme ça, au passage, dans le tiroir-caisse de la boutique. Les amants de Madame l’attendaient au coin de la rue, à deux pas de l’épicerie, fumant des cigarettes au volant de leur coccinelle ou de leur aronde décapotable. Je surprenais ma mère qui confiait, parfois, à quelqu’une de ses voisines : « Je crois qu’un jour il finira par la tuer. Non, ce n’est pas possible qu’il supporte ça longtemps. Je dis que ça tournera mal ». L’épicier, Monsieur Amsalem, s’avançait lui aussi, à ce moment-là de sa vie, sur la ligne incertaine du partage des eaux.
Il n’a jamais tué sa femme. Mais un jour de janvier, un matin, vers dix heures, je me suis rendu à l’épicerie de Monsieur Amsalem pour acheter mon masque. Le store métallique de la devanture était curieusement baissé. « Depuis deux jours » me dit un passant charitable, alors que j’étais là, à gambiller perplexement d’une jambe sur l’autre, au milieu du trottoir, les yeux rivés sur la porte aveugle de la boutique. On y avait scotché un morceau de carton sur lequel une main avait tracé les mots, au stylo bille bleu : « fermeture pour cause de décès ». J’ai appris, quelques jours plus tard, en surprenant une conversation entre ma mère et une vieille tante, du côté de mon père, que l’épicier s’était pendu. Il avait accroché une corde au plafond de l’épicerie où sa femme l’avait trouvé, aux premières heures du jour, se balançant encore, imperceptiblement, entre les saucissons et les masques de Carnaval. Visages impassibles qui devaient fixer, sur ses yeux révulsés, leurs yeux vides de chats, d’ânes, de clowns… Peut-être, parmi eux, y avait-il encore un masque de Charlot… Il avait dévalé la pente, lui aussi, de l’autre côté du sentier. Du côté atlantique… Du côté des brumes du Nord et des grandes marées. Des rivages où on entend, dit-on, sonner les cloches d’Ys certaines nuits de pleine lune. D’autres disent d’épais brouillards.

06-11 novembre 2009

* Les quatre premiers vers sont extraits du poème de Robert Desnos, Mi-route (in Fortunes, 1942).

** J’ai maquillé son nom dans le cas (peu probable pourtant) où un membre de sa famille tomberait sur ces pages. En vérité, il s’appelait Benssoussan Robert… Non, je blague, je ne livrerai pas son nom. De toute façon, le savoir ne changerait rien à l’histoire – que je relate aussi fidèlement qu’il m’est possible de le faire avec le recul des années.

L’invitation

Le St Christophe

Texte publié dans L’Iresuthe N° 25, octobre 2012.

[Nouvelle extraite du recueil Le Gardien du silence, éd. L’Amourier, 2014, et sous sa 1ère version dans le recueil Cristaux de nuit, éd. de L’Ours Blanc, 2013.]

L’INVITATION

 

« Mourir, c’est passer à travers le chas de
l’aiguille après de multiples feuillaisons.
Il faut aller à travers la mort pour émerger
devant la vie, dans l’état de modestie sou
veraine.« 

René Char, Le Nu perdu

Il est tard dans la nuit, quand j’écris ces lignes.
A dire vrai, je les écris moins pour les mots dont je trace les lettres l’une après l’autre – mots dont je sais si peu de choses encore de ce qu’ils seront sous ma main, que pour le blanc qui va les séparer, lignes et signes, y dessinant entre eux ces interstices, comme autant de fissures tramées dans un bloc de silence, entre lesquelles il faudrait que je laisse s’insinuer quelque chose dont je n’ai retenu que le vague frémissement. Comme une musique inaudible d’abord, mais qui ne devrait prendre voix et résonance que quand ces pages me signifieront qu’elles sont achevées, que je suis arrivé au bout de la dernière ligne, que mon texte s’arrête là, et que j’en aurai oublié tous les mots. Que ces pages ne seront plus qu’un entrelacs de blancs d’où montera jusqu’à mes yeux une inconsolable clarté.

Il faisait très beau, aujourd’hui encore – qui est déjà hier. Comme pendant les jours de la semaine précédente, et comme il fera beau encore, si l’on en croit ce que prédisent les bulletins météorologiques, pendant nombre de ceux qui vont leur succéder. C’est ce qu’on appelle « l’été indien ».
Je suis allé « là-bas », régler quelques affaires. Pour m’occuper aussi de sa maison, tondre la pelouse, tailler les arbustes et la haie de thuyas, m’occuper des parterres, raccourcir les rosiers, arroser une terre que la chaleur d’été avait rendue compacte comme de la terre battue, et suis rentré vanné. J’ai fait le va et vient dans la journée, deux-cent soixante quatre kilomètres d’autoroute, soit la distance parcourue à chacune de mes visites, une fois par semaine, quelquefois deux, le plus souvent possible. A midi, j’ai rangé la tondeuse, enroulé le câble électrique et fait un tour au cimetière afin de vérifier l’état de la jardinière fleurie que j’ai placée au-dessus de leur nom, sur le mur du columbarium.
Puis je suis retourné déjeuner dans ce restaurant, le Saint-Christophe, où j’emmenais ma mère plusieurs fois par mois. Elle s’y laissait inviter volontiers, moins par intérêt pour une cuisine plus raffinée que celle qui faisait son ordinaire, que pour s’épargner de confectionner, à mon intention, un repas qui lui demandait des efforts et du temps. Tâche pour laquelle, de plus en plus souvent, elle se sentait dépourvue d’envie ou de courage. Elle avait cependant été une assez bonne cuisinière, en tout cas une cuisinière plus qu’honorable dont les recettes héritées de la tradition familiale ont été très longtemps pour moi la seule et authentique référence. Elle cuisinait sans passion, mais il fallait nourrir son monde, mari, enfants, et elle le faisait, comme tout le reste d’ailleurs, devoirs conjugaux, familiaux, ou tâches domestiques et professionnelles, avec la même obstination farouche, la même inébranlable et scrupuleuse volonté de ne laisser dire à personne qu’on pourrait la prendre en défaut. Elle régnait jalousement sur son domaine comme une flamme sédentaire. Assidue à la jouissance de l’ordre impeccable des choses, ennemie du désordre, de la poussière et de la maladie, elle en réglait aussi le cours insensible des jours, s’appliquant à veiller sur tout, sentinelle inflexible, se privant parfois de sommeil, tel un ange gardien veillant sur la maison pour en barrer l’accès ou s’efforcer d’en refouler contrariétés, soucis, chagrins, ou tous virus indésirables. Si elle avait su cultiver sa fierté pour donner d’elle, au monde, l’image d’une femme droite, juste et bonne, dans le cercle privé, l’amour était, pour elle, un nœud coulant passé au cou des siens, le moyen à ses yeux, en tirant sur la corde, de les tenir toujours au plus près de son cœur.
Il me faut avouer que les fois où elle insistait, dans ses derniers mois, prétextant, sans tricher, des chevilles trop lourdes, des jambes douloureuses ou un coup de fatigue, pour que nous restions tous les deux « manger à la maison », je ne cédais jamais sans quelque appréhension. Il n’était pourtant pas question que j’apporte un repas préparé, m’occupe des fourneaux, touche à la moindre casserole. La cuisine restait sa bastille imprenable. Malgré sa lassitude, elle demeurait la maîtresse impérieuse des lieux, matrone et mère éternellement nourricière, mettait un point d’honneur à remplir mon assiette et à me rassasier jusqu’au malaise.
Elle remontait du sous-sol, en geignant, les bras chargés de trois ou quatre boîtes prélevées sur ses imposantes réserves, conserves et plats préparés, haricots, petits pois, ratatouille, bœuf bourguignon, cassoulet toulousain ou poulet à la provençale, lentilles cuisinées à l’auvergnate ou rouelles de porc au curry, choisissait la meilleure combinaison, versait leur contenu dans une cocotte de fonte ou un récipient destiné au four (lapin chasseur et sauté de veau-salsifis, par exemple, ou filets de merlu beurre blanc et dos de saumon-flageolets), mélangeait tout cela de deux coups de cuillère, commençait à le réchauffer tandis que je prenais encore mon petit déjeuner, et tout le reste de la matinée le laissait mijoter jusqu’à ce que, à onze heures et demie tapantes, je l’entendais qui me hélait pour m’avertir que je devais incessamment laisser tomber ce que j’étais en train de faire, qu’il était grand temps de passer à table. Si d’aventure je tardais quelques minutes à me rendre à ses injonctions, elle surgissait comme une ombre, poings vissés sur les hanches, le visage crispé d’impatience, et gémissait que si je ne m’exécutais pas à la seconde même, elle allait s’écrouler comme un arbre rongé au cœur par les termites, à l’endroit même où elle se trouvait, raide morte de faim.
Toujours préoccupée de ne confier qu’à elle-même la préparation du repas, mais plus très apte désormais à en apprécier les incohérences ou la qualité, les entrées qu’elle s’appliquait à improviser n’étaient pas plus appétissantes : salmigondis de taboulé, de carottes râpées, céleri rémoulade, accompagné de tranches de tomates insipides, de fromage de tête ayant passé déjà ses limites de péremption, de pâté de foie un peu gris, de saucisson à l’ail ou de mortadelle à l’aspect quelquefois douteux. L’un des secrets de ces extravagants mélanges, c’est qu’elle détestait ce que l’on déposait chaque matin devant sa porte, ces repas concoctés par un service d’aide à domicile (il nous avait fallu pourtant, ma sœur et moi, batailler de longs mois avant qu’elle consente à l’accepter), barquettes, il est vrai, assez peu ragoûtantes, dans lesquelles elles picorait, qu’elle rangeait souvent, sans les ouvrir, dans les étages de son réfrigérateur, et abandonnait là parfois une semaine ou deux. Répugnant à le laisser perdre (cela lui coûtait assez cher !), malgré mes mises en garde répétées, elle nous resservait tout ça, s’efforçant de l’accommoder d’une giclée d’huile d’olive, d’un jet de mayonnaise, d’une douche de vinaigrette, de deux ou trois pincées de gruyère râpé, le décorait même parfois de quelques cacahuètes. Je goûtais avec précaution, en contrôlant les traits de mon visage afin qu’aucun ne me trahisse, répondais « oui, ça va ! » à la question posée, avec une feinte allégresse, me nourrissais du bout des lèvres, prétextais quelquefois que, décidément, je n’avais plus faim, mais n’ai jamais osé lui dire que ce qu’elle posait au milieu de la table n’était plus souvent attrayant, me semblait quelquefois mauvais, parfois même immangeable… Cependant, inspecter les entrailles de son réfrigérateur, l’avertir d’un danger possible, d’un empoisonnement quelconque par un germe vicieux, c’était, chaque fois, s’exposer à ses foudres et au rire qui la prenait comme on rit au « mot » d’un enfant qui croyait pourtant dire quelque chose de grave.
Le restaurant devint alors ma planche de salut, sa table mon refuge. Moments où, attendant que l’on nous serve, nous nous tenions assis, l’un en face de l’autre, les doigts parfois noués. Notre présence, arrêtée là, éloignait pour un temps les maux de la vieillesse, les désastres qui la guettaient et les misères de la solitude. S’échappaient quelquefois, à travers le silence, un regard attendri, un mot affectueux, la tendre gaucherie d’un geste qui ne tardait pas à se perdre dans le dédale de notre pudeur réciproque. Sur la médiane de ces instants-là, le présent dissolvait quelque peu l’inquiétude, engourdissait la crainte du futur et faisait le jour moins râpeux.
Il nous avait pourtant fallu, plutôt mal que bien, nous résoudre à prendre à sa place cette décision périlleuse qui consistait à l’arracher aux ultimes remparts de sa vie d’être responsable, du haut desquels son existence ne consistait plus qu’à tâcher de rejoindre, à petits pas précautionneux et toujours affairés, cette heure de la fin du jour où, les volets fermés, elle irait se glisser dans son lit.
Elle avait quatre-vingt dix ans, et est morte en maison de retraite au printemps dernier, il y a cinq mois maintenant. Parvenue aux confins de ce qu’aujourd’hui on appelle « maintien à domicile », elle ne vivait plus que cramponnée à ses rituels quotidiens, leur confiant les dernières bribes d’une raison qui l’avait en partie désertée.

Qui appelle ?…
Une fois installé, l’automne souvent s’éternise, parfois joue de ses tergiversations, dans la lumière qui bascule, entre chaleur d’été qui rechigne à se retirer, brusque fraîcheur du soir et brumes matinales. Les rues froides, bientôt, verraient passer des êtres au destin isolé, qui marcheraient sur les trottoirs, front contre la pénombre et n’appartiendraient plus qu’à une espérance inconnue. Je revenais du cimetière, et pour qui remâche sa peine, le cœur est une proie facile. Je me rendis compte, soudainement, que je ne savais plus poser aucun sourire sur le visage de la morte, aucun mot sur ses lèvres, et que le timbre de sa voix n’était plus qu’un lointain écho. L’amour n’accourait plus dans les mains de l’enfant qui appelle. Le souvenir faisait un bruit de râle, la trajectoire d’une vie ne se résumait plus qu’à deux mains pâles et crispées sur un drap d’agonie. Me revinrent aussi en mémoire, obsessionnellement, quelques fragments d’un ancien texte, composé dans un Amsterdam aux canaux à moitié gelés, par une nuit de neige, au long d’une épuisante déambulation parmi les rues et les ruelles, sorte de fausse couche d’une chanson du « mal aimé », enterrée pourtant depuis ce temps-là sous six pieds de vergogne et d’oubli :

… anneaux concentriques de nuit
l’heure se dilate et déborde
sur le temps qui ne passe plus
tombe une neige inexorable
l’ombre des rues brûlée d’images
harcelée de mots électriques
rabâche ses litanies tristes
et s’invente un réel illusoire
d’instants déchiquetés

façades recousues de néons pathétiques
du rouge au bleu au jaune
au vert la mémoire vacille
embrumée de fatigue et de bière
vertige enclos dans cette errance
où se rit d’elle par instants
la lyre du chagrin

Je suis donc allé déjeuner, au restaurant le Saint-Christophe. Moins pour apaiser une faim que je ne ressentais plus guère, que par besoin d’y retrouver quelque trace de ces moments.
Dans cet endroit, où nous étions venus souvent, les plantes décorant le vestibule, la poignée dorée de la porte à petits carreaux dépolis qui donne sur la réception, la physionomie du jeune homme chargé d’accueillir les clients, les couleurs de la salle à manger et la disposition des tables, la forme des assiettes, des couverts, les plis de la serviette enfoncée dans les verres, même les bruits ambiants, tout m’était familier, tout était là, semblable aux autres fois, fragile et maigre nourriture de l’imaginaire.
C’était un jour de grand soleil. Il n’y avait plus de place en terrasse, mais cela n’avait pas d’importance, nous nous n’y étions installés qu’à deux ou trois reprises. Malgré l’ombre des grands parasols, déployés sur le carrelage de terre cuite qui recouvre la cour, elle n’aimait pas déjeuner dehors, redoutait la trop vive lumière, évitait la chaleur, et supportait encore moins de s’attarder aux frivolités de la table. Manger n’était pour elle qu’une activité pratique, biologiquement indispensable, comme le boire et le dormir, et dans laquelle le plaisir ne trouvait qu’une place congrue. D’ailleurs, dès la serviette reposée sur le bord de la table et l’addition réglée, ses paupières tombantes, ses soupirs de fatigue et ses bâillements un peu théâtraux signifiaient à la ronde qu’il était l’heure de la sieste et qu’il nous fallait rentrer dare-dare.

Installé le long du mur lambrissé de la salle, face à la porte ouverte à deux battants sur la terrasse, assis derrière une petite table tendue de blanc, appuyant ma tête un peu lasse sur mes deux poings fermés, je l’ai, du bout de la pensée, invitée à venir me rejoindre, et je l’ai en effet retrouvée. Sans aucune difficulté.
Fontaine sourde, frémissement d’étoffe, et sur la nuque un souffle familier, vestige à peine perceptible d’une haleine, glissé tiède d’un doigt de clarté, comme celle s’insinuant sous le ras d’une porte, entre deux lèvres de pénombre.
Quand j’ai levé les yeux,
elle était là, irréelle d’abord, et lointaine,
présence transparente à travers laquelle passait la lumière du jour, l’image des clients qui déjeunaient sur la terrasse et le va et vient des filles de salle.
Alors, de la manière mystérieuse dont s’opère un alliage subtil entre la matérialité des lieux et l’inconsistance de l’âme, elle a tendu son bras vers moi, a posé sa main sur la mienne, comme l’ombre portée d’une feuille de marronnier se pose sur un mur.
Nous allions déjeuner face à face, sans nous parler, ou presque, comme d’habitude, non pas avares de nos mots mais n’en usant toujours qu’avec un soin précautionneux. Depuis longtemps déjà elle était sourde, et ses appareils auditifs, pourtant derniers modèles, véritables ordinateurs contenus dans un espace ridicule, la laissaient dans les marges de la parole, ne l’autorisant à entendre, du monde extérieur, qu’un brouhaha informe, un grondement de train où les sons de la langue se diluaient. Je ne la rencontrerais sans doute jamais plus que dans ce no man’s land, à l’orée des silences, au-delà du désir, juste au milieu de cette mince passerelle qui nous reliait, tendue entre le songe et la réalité, au-dessus d’un abîme où le temps avait cessé de s’écouler.
Parler à un fantôme, toucher du doigt une ombre, c’est une chose étrange. Quelque chose arrive soudain, amenant d’autres choses auxquelles on ne comprend pas grand chose. Un rayon de soleil qui traverse le verre d’eau et renverse un peu de lumière sur la nappe blanche, une salle de restaurant, bruyante et animée, qui tout à coup devient une voûte vibrant de silence, un battement qui la traverse comme l’aile d’un oiseau nocturne… La conscience des choses est quelquefois obscure. Sans doute est-ce dans le plus grand éloignement qui soit, dans l’absence la plus absolue, qu’il est possible aux âmes de se rapprocher le plus et de tisser entre elles ces correspondances secrètes où se pose la voix de l’inattendu.
Je vis que son visage, éclairé d’un sourire, m’invitait à franchir la distance dans laquelle nos voix ne pouvaient se toucher encore. Je lui ai rendu son sourire, tâchant d’y effacer cette ombre que nous fait la proximité d’un mensonge. Dans l’espace où nous nous tenions, assis l’un en face de l’autre, s’étendait entre nous, comme l’eau de la mer, l’infini de la solitude.
Mais c’est dans cet écart que fleurissent d’étranges mots, secourables et bons, lentement venus, avec la lenteur de ces iris jaunes de rivière, qui s’ouvrent au matin dans le silence de l’eau fraîche. C’est dans cet écart que se jouent aussi confiance et tendresse, dans ce temps de l’espace insondable qui sépare chacun de nous d’avec toute sa mort, mais aussi bien, à l’autre extrémité, dans les caches de l’ombre, d’avec le monde des vivants.
Je l’avais invitée à venir me rejoindre, ni pour régler mes derniers comptes, ni pour retourner l’épée du chagrin dans les chairs ouvertes de la mémoire. Mais juste pour la retrouver, quelques instants encore, telle qu’en elle-même, affable et souriante, mais dissimulant les verges inflexibles de son autorité sous le masque avenant d’une très digne vieille dame.
Je l’avais invitée à venir me rejoindre, ni pour me soulager de ce vague à l’âme sans fond, ni pour maintenir ou sauver cette heure en la clouant au temps, mais juste retrouver quelques éclats de sa présence et sentir de nouveau, entre nous, cette vibration dans laquelle se tient la présence d’autrui, cette musique indéfinie, qui va de l’un à l’autre, douce et chaude, sans heurts, par frôlements, par glissements, sans froisser les feuillages de l’air, sans heurter le moindre silence.
J’ai senti, au bord de mes lèvres, que venaient et s’ouvraient ces étranges mots… Elle, peut-être, voulait-elle me dire que la vie, qu’elle tourne ou non d’une manière qu’on appelle « heureuse », est plutôt en soi une bonne chose. Peut-être voulait-elle encore me dire, mais après coup j’en suis certain, qu’elle savait enfin avec quelle attention profonde, elle qui avait dû renoncer à tant de plaisirs simples parce que l’existence l’avait tant bousculée, n’avait pas toujours pris le temps, ou n’avait jamais su en mesurer le prix, elle saurait sans doute maintenant les reconnaître, savourer ces joies accessibles. Qu’elle avait maintenant compris que l’on pouvait jouir de tout, et qu’il est presque fou de distinguer entre les événements heureux et les événements malheureux. Qu’il fallait faire bon accueil à toutes ses sensations et états d’âme, les cultiver, les gais, comme les tristes, et ses vœux non réalisés aussi, que le secret de vivre était dans le désir.
Elle était là.
Pensée posée là, devant moi, surgie de cette région du dedans dont on ne connaît rien, si peu de choses.
Pensée qui prononçait des mots. Un peu plus lents que d’habitude, en vrac, et sans lien raisonnable entre eux, des phrases décousues, sa façon de parler, dans les derniers temps de sa vie. Un léger bruissement de lèvres que je parvenais à déchiffrer : jardin, soleil, promenade, parfum de fleur, chant d’un oiseau, toucher, rire, embrasser… et un mot solitaire, je ne sais pas : mort, ou mourir… ou amour, peut-être…

Michel Diaz