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Si loin est l’horizon – Anne Renault

Préface au recueil de nouvelles d’Anne Renault, « Si loin est l’horizon » (en projet de publication)

SI LOIN EST L’HORIZON – Anne Renault

      Les histoires qu’Anne Renault nous donne à lire dans ce recueil de nouvelles se situent toutes sur une ligne de fracture. On comprend, dès l’entrée dans chacune d’elles, que ses personnages ne peuvent qu’avancer dans des territoires à l’air raréfié et au sol bien instable, en suivant le tracé de leurs propres lignes de faille. C’est de cette incertitude, cet espace d’entre ombre et lumière, sentiers tracés à flanc d’abîme, entre chute ou salut, que se nourrit ce sentiment de tragédie qui colore la plupart de ces textes sur lesquels aussi peut tomber, insidieusement, quelque faible clarté d’espérance.

En effet, il suffit, au bout de quelques pages, d’un événement d’apparence anodine, les larmes dures d’un enfant, une nuit harcelée d’insomnie, l’intrusion obsédante d’un mauvais rêve, le poids de la fatigue qui leur tombe soudain sur la nuque et courbe leurs épaules, l’haleine, certains jours plus forte, de l’ennui et du médiocre amour dans lesquels se perdent leurs jours, pour que, sous les pieds de ces personnages, la terre se lézarde, s’écroule et se dérobe.  C’est cette ligne de fracture, zigzagante et plus ou moins béante, qui traverse ces textes d’un bout à l’autre.

Aller, devant, mais où ? vers quoi ? vers qui ?… On pourrait avancer que l’homme est un perpétuel voyageur sur terre. Qu’il parcourt des lieux connus ou inconnus, pas à pas, sans hâte excessive, mais aussi sans jamais s’arrêter trop longtemps en un lieu fixe, car l’immobilité devient alors synonyme de mort. « S’arrêter, c’est mourir » a écrit aussi G. Bachelard dans son essai L’eau et les rêves. Cette réflexion pourrait bien, si on la lit dans la perspective de ces nouvelles, nous permettre une première interprétation des textes qu’Anne Renault nous livre dans son recueil Si loin est l’horizon.

Ses personnages le savent bien, qui répondent parfois à la nostalgie du voyage ou à la prise d’air du « dépaysement » hors de leur quotidien, des routines qui les étouffent. Ils ouvrent parfois grands leurs yeux sur les ciels mouvants des saisons et sur l’horizon de la mer. Ils savent bien que le monde rutile de couleurs multiples et chatoyantes, que leur esprit est fait pour de plus grands espaces que celui où ils bornent leur vie et leur coeur. Ils savent aussi que le monde n’est pas uniformément gris, privé de contours et de reliefs. Mais le savoir est justement la source de ces frustrations où s’alimente leur souffrance. Le titre de ce recueil le dit bien, « l’horizon » est, pour eux, devant eux, cet éternel inaccessible, cette perpétuelle « ligne de fuite » qui les laisse au bord d’une mer qui s’est retirée loin, au bout de leur regard, qui les laisse au bord de leurs rêves, dans une insoutenable solitude. Car quoi qu’ils fassent et entreprennent, la fuite se révèle à eux tous impossible, l’immobilité parfois les rattrape, c’est-à-dire la mort, qu’elle soit celle, physique, de leur corps, ou bien celle de leur esprit et de leur volonté, sous la forme de la déception, de la résignation ou de l’ennui existentiel, un ennui à perpétuité, ce qui est pire encore.

Certes, quelques-uns de ces personnages nous semblent mieux armés, plus volontaristes que d’autres, plus décidés à rompre le cercle morne de la fatalité, mais on a quelque mal à croire qu’ils échapperont à leur destinée. Le piège de leur vie et de leurs sentiments s’est depuis trop longtemps refermé sur eux, il n’y a plus d’échappatoire, et leur « fuite » ne peut ressembler qu’à un égarement de plus. Une sorte de « coup de folie » plus qu’une décision mûrement établie en leur âme et conscience.

Les personnages des nouvelles d’Anne Renault sont des naufragés sur leur île. Ils ont, tout autour d’eux, l’espace infini de la mer et du monde, mais celui de leur île n’est en rien un espace enviable, protecteur, secourable. Il n’est en fait que ce lieu qu’il ne leur est pas aisé de quitter, une prison mentale, familiale et sociale, et leur malaise est la manifestation tangible de de leur « assignation à résidence », de l’incapacité où ils sont de quitter l’espace qu’ils occupent, quand bien même ils le souhaiteraient. Leur existence semble à tout jamais marquée par le déterminisme tragique et la présence d’un destin. Et l’acuité de l’auteure qui les livre ainsi sur la scène du monde travaille à percer les ténèbres de la psyché humaine, comme à critiquer la dramaturgie de ces rôles qu’il nous est donné d’incarner, à nos corps parfois défendant.

    On le sait : la nouvelle est un art difficile et ingrat dont les techniques narratives réclament une maîtrise que beaucoup d’écrivains hésitent à affronter. Loin d’être un genre littéraire mineur ou incomplet, celui-ci met en oeuvre les moyens les plus affirmés que réclame une oeuvre qui doit, en l’espace de quelques pages, susciter l’intérêt du lecteur et retenir son attention, puis provoquer en lui une émotion dont la valeur doit souvent tout autant à l’effet de surprise qu’à l’intensité de sa fulgurance. Un récit ramassé en un ou quelques lieux qu’il ne faut qu’évoquer, une ligne de temps resserrée à l’extrême, une action qui se voit réduite à l’essentiel, peu de protagonistes, mais dont il faut, en peu de mots, mettre à nu l’esprit et le coeur avec la précision que nécessite l’utilisation d’un scalpel. En usant, pour la chute, de la même concision, de la même brutalité dans cet aspect détaché. Ainsi, Anne Renault, dans une langue sobre et fluide qui ne cède jamais aux effets de style, nous introduit dans des histoires bien conduites, aux couleurs sombres et à l’issue sans illusions, mais qui ne sont ni plus ni moins que le reflet d’une réalité dont elle tire son inspiration, réalité qui nous concerne au plus près de nous-mêmes puisqu’elle est aussi bien la nôtre ou celle dans laquelle nous sommes immergés.

    En cela, quelques-une de ces nouvelles, par la mise en oeuvre des moyens narratifs, leur teneur, leur déroulement et leur conclusion, ont quelque chose à voir avec ce que l’on appelle le « fait divers ». Qu’il soit, dans ce recueil, inspiré par la stricte réalité, ou seulement le fruit de l’imagination de l’auteure. Et celle-ci, d’ailleurs, n’éprouve aucun scrupule à le revendiquer. L’auberge rouge de Balzac n’est-elle pas inspirée d’une fameuse affaire criminelle ? Et la Carmen de Mérimée ne doit-elle pas d’exister grâce au personnage qui lui a servi de modèle ? Nous le savons, fait divers et littérature ont partie liée depuis fort longtemps, car si le fait divers est un texte incomplet, une matière première, c’est par sa vérité qu’il intéresse nombre d’écrivains. Nombreux sont ceux, depuis le XIXème siècle et jusqu’à aujourd’hui, qui lui ont emprunté la trame de leurs romans ou de leurs nouvelles. Et ce pour une raison précise : le fait divers est avant tout un fait vrai, un « petit fait vrai » pour citer Stendhal, un signal qu’envoie une société malade, un accès de fièvre que l’écrivain capte sans soigner. En vérité, le fait divers contient des germes littéraires car il suscite le désir d’écrire, devenant la matrice d’une narration plus vaste qui excède le fait du départ, bien souvent banal ou sordide. Dans le recueil d’Anne Renault, qu’il s’agisse d’analyser la déliquescence d’un couple dont l’un des conjoints meurt (suicide ou meurtre ?) d’une mort violente, ou d’offrir une image exemplaire et édifiante d’une femme soudaine prise d’une criminelle passion possessive, l’aspect véridique du fait divers (authentique ou non, peu importe une fois encore) est une aubaine pour une écrivaine qui peut s’en servir de prétexte pour sa mise en fiction – puisqu’elle peut en user à son aise pour asseoir son ancrage réaliste, et lui donner en même temps son statut de fiction critique.

En effet, au-delà de la thématique propre aux textes de cette auteure, de ses questionnements anxieux sur notre relation au monde, aux autres et à nous-mêmes, thématique déjà repérée dans ses précédentes publications, Anne Renault construit ici, l’un après l’autre, des textes qui nous montrent l’envers du décor, psychologique, familial et social. L’angoisse du vieillissement, l’usante soumission aux morsures du quotidien ou la fatigue d’une solitude qui n’ose s’exprimer, l’indifférence du regard des autres, l’inconscience des proches pour nos propres tourments, les aspirations à vivre autrement, les rêves déchirés sur les récifs des jours… Explorant tour à tour ces concentrés de violence et de mystère, elle y défend l’idée d’une liberté mise à mal par les contraintes auxquelles nos « devoirs » affectifs ou sociaux (de femme aussi, épouse ou mère) se sentent obligés de se soumettre, nous obligeant ainsi à nous déposséder d’une part de nous-mêmes, celle d’une vie que nous voyons fuir chaque jour, sous nos yeux, cette part qu’on nous vole et qui est notre bien le plus cher, irréversiblement perdu.

Le Clézio note en exergue de l’une ses nouvelles : « Toute ressemblance avec des faits ayant existé est impossible », soulignant par là le fait que la réalité du monde ne peut être vraiment transmise, dans une oeuvre littéraire, que si le travail de l’écriture et les moyens de la fiction en font leur « matériau » qu’ils triturent et déforment, lui permettant ainsi d’atteindre une autre vérité, celle de l’art, devant laquelle celle du réel nous demeure privée de contours précis et de sens.

Le travail de l’écrivain doit ainsi servir à nous révéler les aspects obscurs de notre être, ces parts d’ombre enfouies et souffrantes, malades ou pourries, dont nous hésitons à prendre conscience pour ne pas trop désespérer de nous-mêmes et du monde qui nous entoure – lequel, nous le savons, est tout aussi malade.

Anne Renault, dans ses nouvelles, à sa manière et selon la mesure de ses moyens, prenant en charge ce qui lui incombe, dans la plus authentique sincérité, sans vaines illusions sur notre sort d’humains, nous rappelle en exergue, citant Kafka, que « tant que tu ne cesseras de monter, les marches ne cesseront pas ». Ce qui peut signifier aussi que tout mouvement, même absurdement condamné à l’échec, est encore révolte contre l’immobilité de la mort et que, peut-être, comme l’écrit Camus à propos de Sisyphe, il faut imaginer notre grimpeur de marches, sinon « heureux » du moins bien décidé à ne pas se laisser abattre par la fatigue et la désespérance. Qu’il nous reste à trouver quelque sens à cette multiplication à l’infini de marches dont nous n’atteindrons jamais le sommet. Que rien jamais, peut-être, n’est définitivement perdu. Et qu’il est toujours temps, face au destin aveugle, de lever haut le poing de sa colère.

Michel Diaz, 14/08/2018

Michel Diaz est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages publiés chez différents éditeurs, théâtre, nouvelles, livres d’art, poésie. Il a aussi collaboré à de nombreux livres d’artistes et publie régulièrement dans diverses revues des textes poétiques et des chroniques de critique littéraire.

Mécomptes de Noël – Gabriel Eugène Kopp

MÉCOMPTES DE NOËL – Gabriel Eugène Kopp – Editions de L’Ours Blanc (2016)

Collection Etrange et Fantastique

Chronique publiée dans le numéro 49 de Chemins de traverse.

Revisiter nos mythes, qu’ils soient gréco-latins ou judéo-chrétiens, a toujours quelque chose de salutaire et de rafraîchissant parce qu’ils retendent nos liens avec le vieux fonds, inusable, de notre civilisation et de nos origines culturelles, nous redonnant ainsi matière, les réinterprétant à l’aune du présent, à repenser ce que nous sommes et à retrouver nos repères.
S’amuser à revisiter, aujourd’hui, le tout jeune mythe (au demeurant si discutable) du Père Noël, pourrait prêter à sourire, et on aurait bien tort de se gêner car l’auteur, en effet, s’amuse ouvertement, jouant des degrés de l’humour, à utiliser le grinçant ou le noir, comme aussi le burlesque ou l’absurde. Mais on aurait tout autant tort de ne pas le prendre au sérieux, car G. E. Kopp se livre dans ses Mécomptes de Noël à un exercice de réflexion qui nous met face à notre monde: un monde où les repères sont brouillés, le présent hasardeux, le futur chahuté, les croyances agonisantes, le sacré mis à mal, les valeurs essentielles de l’humanité broyées dans les rouages impitoyables de l’économie moderne et de la surconsommation de tout et de n’importe quoi, piétinées sous la botte des quelques puissants qui dépècent notre planète, n’ayant pas autre chose à prouver que leur appétit sans limite.

On aura compris que, sous couvert de nous raconter des histoires « à dormir debout », les douze nouvelles contenues dans ce recueil, taillées dans une langue énergiquement efficace, ne sont pas toujours charitables avec notre époque. On peut y lire, métaphoriquement, la chute de la courbe de la foi dans l’existence du Père Noël, sa pléthorique multiplication dans de grotesques avatars, comme l’affaissement de nos capacités spirituelles, mais aussi bien l’effondrement des croyances et espérances dans ce que l’homme, il y a peu encore, pouvait rêver d’un meilleur avenir terrestre. A quel prix remplace-t-on Dieu, le suprême Arpenteur, Créateur d’univers, par la figure dégradée d’un vieux bonhomme, « un petit vieux, fada et bringuebalant », et incontinent qui plus est ?…
Car il nous faut l’admettre: le Père Noël est bien mal en point. Il n’est souvent, dans ces histoires, que l’ombre de lui-même, secondé dans sa tâche par de « petits bras » sans charisme ni envergure et, pire encore, quelquefois victime de complots conduits par de fades usurpateurs. Mais privé de croyance, d’espérance et de rêve, le monde est menacé de sombrer dans un pire avenir, celui d’incertains lendemains d’où le jour se retire, laissant la nuit couvrir non seulement l’espace de la terre, mais encre gagner l’esprit et l’âme de ses habitants. Sorte de fin du monde qui sombre dans le noir de l’incrédulité ? « Au bout de quelques mois (…) du sol au plafond, du ciel à la terre, hommes, bêtes et plantes, mobilier et installations, cabas et cerfs-volants, tout avait plongé dans le noir. »
Et Dieu le Père, qu’a-t-il encore à faire dans cette galère ? Vieillard à barbe blanche, lui aussi, myope, cassé de rhumatismes, cacochyme et goutteux, relégué au placard des légendes caduques (sinon par quelques fous haineux intoxiqués de violence fanatique), lui aussi se retire sur son nuage et perd pied dans un univers où l’on ne peut plus refuser de voir que quelque chose a « pu foirer », où l’on peut très sérieusement s’inquiéter « des enfants, de l’espoir, des valeurs fondamentales perdues de l’humanité, des adultes criminels, du désespoir, de la folie qui (se sont) emparés du monde. » Un monde, comme dit encore l’un des personnages, dans lequel « même le bon Dieu ne pourrait rien y faire, partis comme nous sommes partis dans cette humanité de merde. »

Certes, la figure du Père Noël n’a jamais (ni de près, ni de loin) relevé du sacré ni de la moindre spiritualité, et G. E. Kopp use largement de la palette de son humour vachard et fantaisiste pour ridiculiser souvent ce personnage qui a pu, un temps, se tailler une place de choix dans notre imaginaire collectif, mais il n’empêche qu’il incarne (que nous le voulions ou non) la part perdue dans le territoire de cette innocence dont nous demeurons nostalgiques et à jamais dépossédés.
Instants de grâce de l’enfance, comme ceux où le narrateur d’une autre nouvelle retrouve l’humble cerf-volant en papier kraft bleu qu’il avait bricolé, tout gamin, des décennies plus tôt. Instants de grâce encore de l’adulte quand ils lui sont, quelques secondes, redonnés; et quand c’est quelquefois le cas, miraculeusement, pourquoi « faire le difficile » ? « Le bonheur (est) le bonheur ! » Et bon à prendre quand il passe. Comme une miette de salut.

Au-delà de la drôlerie de beaucoup de ces textes, de l’étrangeté des situations et des événements, de l’intrusion de l’improbable et du surnaturel, du recours à l’absurde d’une logique déjantée, au-delà de ces ingrédients narratifs qui rattachent ces histoires au genre littéraire de la « fantaisie » (nous serions en 2020), et leur servent, me semble-t-il, autant de matière que de prétexte, la démarche de G. E. Kopp s’apparenterait à celle d’un sociologue recueillant des observations, anecdotes et témoignages, qui lui permettraient d’étudier tels aspects d’une société à tel moment de son histoire.
Le décalage temporel est presque insignifiant (2020 c’est presque aujourd’hui), mais suffisant à notre imaginaire pour permettre au lecteur une projection dans la brume de notre futur, avenir immédiat mais chargé de tous les possibles, quand on sait que le monde où l’on vit, aujourd’hui, est déjà lourd de toutes les menaces de l’incertitude et de l’imprévisible.
Cette démarche, dont la liberté d’imagination littéraire s’autorise à user de ces décalages, temporels et spatiaux, nous inciterait à établir un parallèle entre ces histoires et quelques-unes de Voltaire, comme « Le Huron » ou « Micromégas », ou même avec le Gulliver de Swift. C’est-à-dire, si nous posons ainsi cela, que les nouvelles de G. E. Kopp entreraient dans le champ littéraire de ces contes philosophiques dont le XVIIIème siècle a si largement et si pertinemment usé.
Oui, nous avancerons ici volontiers que le recueil Mécomptes de Noël s’apparente à ces contes ou romans philosophiques que la littérature, au cours des siècles, n’a jamais abandonnés (Balzac, Stevenson, Calvino, Wells, Bradbury ou Borgès, par exemple) pour mieux nous tendre le miroir de nos angoisses et perplexités, et de cette énigme infinie qu’est l’homme pour lui-même. Pour nous mettre face aussi à des temps dans lesquels les routes humaines deviennent incertaines. Demeurent la littérature et l’art pour éclairer un peu, plus loin, nos jours embarrassés de doutes. La poésie aussi. Et ce livre n’en manque pas.

Michel Diaz, 03/02/17

Cette roue qui nous emporte… – Jean-Pierre Schamber

Cette roue qui nous emporteCETTE ROUE QUI NOUS EMPORTE…  Jean-Pierre Schamber
Editions Fondencre (2008)

Contrairement à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, les lecteurs français n’aiment pas les nouvelles, ou en tout cas les boudent. Les libraires aussi, qui hésitent à les exposer sur leurs présentoirs, voire les refusent à leurs diffuseurs. Se donnant pour priorité, sans doute, de satisfaire l’engouement du lectorat pour le roman (genre dont l’impérialisme lamine sans ménagement presque tout le reste de la production littéraire).
La publication d’un recueil de nouvelles est donc suffisamment rare sous nos climats pour ne pas signaler à ceux qui s’intéressent à ce genre (dont l’exercice est pourtant difficile et réclame beaucoup de maîtrise) celui de Jean-Pierre Schamber, Cette roue qui nous emporte…, paru en 2008 aux éditions Fondencre.
Ce n’est que sept ans après sa publication que ce court ouvrage m’est parvenu entre les mains, en octobre dernier, pour mon plus grand plaisir, à l’occasion de la rencontre avec son éditeur au « salon de la poésie, de la nouvelle et du roman » de Vendôme.

« Albert, le patron du restaurant où nous avions nos habitudes, s’est approché de nous, rougeaud, boudiné dans son long tablier d’un blanc immaculé, sa haute toque bien droite sur la tête. Avec son accent épais, il nous a demandé « si ces messieurs dames étaient contents et si tout allaient comme ils voulaient ? » Ainsi commence le recueil, par la nouvelle Tournedos Rossini, et par cet incipit qui plante aussitôt le décor. Quelques lignes plus loin, après l’apparition d’un nouveau serveur, « un grand brun efflanqué », voilà l’action lancée. Nous sommes à l’époque de l’occupation. En 1942. Les convives sont deux collabos, le serveur, un juif employé par le patron du restaurant et, dehors, se prépare en silence la rafle du Vel d’hiv. En quelques pages, nous sommes plongés dans toute une époque, et dans l’intimité de personnages que presse le destin. Dans les coulisses d’une tragédie.
Je dirai pourtant, avant de poursuivre, que mes goûts personnels, appétits de curiosité, intérêt pour la découverte et passion plus particulière pour le théâtre contemporain, la poésie dite « moderne », en un mot pour les « défricheurs » littéraires, m’ont longtemps fait préférer les auteurs qui se situaient dans les espaces d’une création résolument nouvelle (souvent assez marginale, il faut bien le dire) et, sinon « d’avant-garde »  et expérimentale, du moins plus aventureuse, d’un abord plus ingrat et plus audacieuse dans ses recherches et propositions que celle qui fait le bonheur d’un plus large public, de nombre d’éditeurs, alimente les prix des « rentrées littéraires » et les succès de librairies. Pour ce qui concerne les nouvelles, mes préférences vont (sans distinction d’époque) à des auteurs russes comme Tchékhov ou Gogol, germanophones comme Kafka ou Zweig, ou anglo-saxons, comme Faulkner, Cheever, Carver ou d’Ambrosio, mais encore Annie Proulx et Alice Munro, ou à quelques auteurs publiés par les excellentes éditions belges Quadrature. Force m’est d’avouer (donnant par là quelque peu raison aux libraires et aux lecteurs) que les auteurs français de nouvelles ne me paraissent pas toujours à la hauteur de ces derniers et des exigences qu’impose ce genre.
Les textes de Jean-Pierre Schamber pouvaient-ils relever ce défi ? C’est là que j’en voulais venir, après ce détour qui avait pour but d’éclairer mon approche du livre. On peut lire, dans l’Avant-propos de son recueil, que la collection Récits et fictions où il est publié a « l’ambition d’illustrer certains traits permanents de l’humanité dans une perspective résolument contemporaine. » Et l’éditeur poursuit ainsi la présentation de ces textes : « L’action des cinq nouvelles ici réunies se déroule de 1942 à… 2025. Un regard qui parcourt et déborde la seconde moitié du XXème siècle. […] Qu’il s’agisse de la collaboration ou de mai 68, de la technique de Jackson Pollock ou de l’exégèse d’un poème de Valéry, de telles références n’ont pas pour simple objet de planter un décor mais font battre le cœur même de la composition. » Cela se vérifie à la lecture.

Je laissais cependant entendre, plus haut, que c’est avec quelque réserve, une manière de prudence fondée sur mes attentes exigeantes, que je suis entré dans ces pages. Et j’en ai aussi donné la raison.
Tout obéit ici aux règles « canoniques » du genre : incipit accrocheur, resserrement de l’action dans des lieux presque uniques autour de personnages peu nombreux, portraits dessinés avec acuité ou délicatesse, plongée soudaine dans l’intimité des êtres et leur complexité, progressive montée de l’intensité dramatique, chute souvent brutale. De « la belle ouvrage » de nouvelliste… Mais l’écriture, à sa première approche, m’a semblé d’abord un peu « sage », sans marques de rudesse dans le rythme des phrases, pas assez bousculée à mon goût, manquant peut-être un peu « d’aspérité », s’autorisant aussi bien peu d’audaces stylistiques, en dépit d’une belle facture. Tout cela restant assez proche, dans son « classicisme », du système narratif d’un Maupassant ou d’un Huysmans (excusez quand même du peu !), mais système de narration que l’on aimerait voir un peu renouvelé. Impressions purement subjectives, bien entendu, que je me garderai de faire passer pour un jugement esthétique ayant valeur d’autorité. D’autant que, passés les premiers textes, et installé dans l’univers de cet auteur, il est bien difficile, je crois, de ne pas se laisser emporter par ces pages où tout ne peut que retenir l’attention du lecteur, le tenir en haleine et provoquer son émotion.
Et il y a aussi des moments forts, non plus coulisses mais scène même de la tragédie, comme celui, lors du débarquement sur les plages de Normandie, en 1944, où le jeune peintre Ronald Wilkinson voit son ami William mourir, à côté de lui. Mort qui l’obsèdera et dont il cherchera, sa vie durant, à exorciser la vision terrible en inventant la technique picturale du dripping, technique dont J. Pollock se fera l’héritier : « … Soudain, il ne fut plus là. Ou, plus exactement, il fut cisaillé en deux, le haut de son corps disparu dans un éclaboussement de gerbes rouges dessinant de grandes arabesques vermillon, tandis que le bas s’affaissait sur la plage, à vingt centimètres de Ronald. Le sang continuait à gicler de cette béance en jets qui creusaient dans le sable de minuscules cratères dont la couleur variait avec la profondeur en des camaïeux de rouges et de bruns qui étaient ensuite recouverts par d’autres giclées qui teignaient l’alentour d’un rose moins soutenu. »  L’auteur a trouvé là un sujet magnifique dont il sait tirer le meilleur parti – même si la chute est, peut-être, un peu attendue.
Mais la guerre, dans cet ouvrage, est aussi ailleurs et partout, tout autour de nous, dans les rapports entre les individus que les exigences économiques de performance et de rentabilité, devenues nos normes sociales, transforment en « tueurs ». Le règne de l’argent, devenu souverain, reléguant l’humain à sa seule valeur marchande, est dénoncé dans la nouvelle Le nécessaire à sushis comme la plus grande offensive jamais menée depuis que l’homme est Homme contre l’Homme lui-même. Guerre sociale, et conduite aussi de manière feutrée, dans les coulisses des grands groupes industriels ou financiers par les soldats fanatisés du capital : « Avec ses homologues, la perpétuelle lutte fratricide pour l’accession au sommet de la pyramide justifiait tour à tour, le tutoiement, l’usage du prénom, les remarques fielleuses et les peaux de bananes dont sont jonchés les couloirs des grandes entreprises. »
Après le beau texte Cette roue qui nous emporte, dont la construction, fragmentée en archipel, m’a beaucoup séduit, l’ouvrage se termine par un texte qui se situe en 2025, après l’adoption par l’Assemblée Nationale de l’I.V.V., l’Interruption Volontaire de Vie. L’auteur y plante le décor de l’établissement dans lequel se rend Marianne, accompagné de son époux, afin d’y achever sa vie. C’est, nous confie le narrateur, sur le premier mouvement du concerto pour violon de Berg, A la mémoire d’un ange, que « sans un spasme, sans une contraction, sa main relâcha doucement son étreinte et s’ouvrit, paume vers le ciel. J’attendis l’ultime murmure de la dernière note tenue du violon, posai mes lèvres sur sa bouche encore tiède, arrangeai, une dernière fois, une mèche de ses cheveux, et sortis, sans rencontrer personne. »

Nous pouvons lire encore, dans l’Avant-propos du recueil, qu' »outre leur intérêt documentaire, les récits émaillés de ruptures tiendront le lecteur en haleine. » En cela, le recueil de Jean-Pierre Schamber tient parfaitement ses promesses. On sort de la lecture de cet ouvrage (inscrit dans son époque et capable d’en rendre les vibrations sismiques) en même temps troublé et un peu étourdi, avec aussi le sentiment que son auteur a joué, et tout à fait utilement, son devoir d’écrivain.

Michel Diaz (11 nov. 2015)

Le petit train des gueules cassées – collectif (janvier 2015)

Couv. Petit train des Gueules Cassées

Les éditions de L’Ours Blanc sont heureuses de vous annoncer la parution,
en ce début d’année 2015, de l’ouvrage Le Petit train des gueules cassées
– recueil collectif de nouvelles réunies sous la direction éditoriale de Michel Diaz.

13 textes de Michel Diaz, James Faust, Brigitte Guilhot, Lucien Nosloj, Tristan Préal,
Sylvie Prolonge, Françoise Rachmuhl, Anne Renault, Christian Rome.
Préface de Michel Diaz qui en assuré la direction éditoriale

Prix de vente public, 12 € (220 pages)

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« Les treize textes réunis ici s’attachent à nous raconter des histoires de frères humains, des histoires de gueules cassées auxquelles nous ne pouvons rester ni insensibles ni indifférents, car toutes sont étroitement accordées à ce qu’est notre sort terrestre, celui qui simplement consiste à essayer de faire face aux maux de l’existence et à ses détours imprévus, à tenter de vivre le mieux possible, à survivre parfois malgré tout, parfois aussi à renoncer.

Noirs, ces textes le sont, sans aucun doute. Mais le noir est une couleur. Celle aussi de la nuit. Et c’est dans sa noirceur que les yeux, s’y accoutumant, arrivent peu à peu à discerner les formes qu’elle dissimulait, à les apprivoiser et à les désigner, redonnant liberté à nos mains, repères à nos pas.

Et c’est aussi du fond du noir qu’émerge la lumière. C’est encore à cela que s’appliquent ces nouvelles : porter cette clarté sur nos visages et partager ce qui, se découvrant à nos regards, y persiste opiniâtrement de jour. Car que ce soit dans le chagrin ou la douleur, dans l’inquiétude ou la poignance de leur vie, voire dans leur folie, les personnages (réels ou inventés) qui traversent ces textes ne se laissent jamais abattre du premier coup par le poids de l’épreuve. Tous, on le verra bien, ont d’abord pour projet de lutter pour survivre et de rester debout, toujours à hauteur d’homme. »

Pour donner tout son poids à ce livre, Michel Diaz a réuni neuf auteurs à la plume solide, quelques-uns auteurs confirmés, quelques autres qui ont déjà fait leurs preuves ou dont c’est la première publication. Parité (à très peu de choses) respectée, il en résulte cet ouvrage de tons et styles différents, dont la cohérence repose sur sa thématique autant que sur la force de ses textes et la qualité de leur écriture.   [Texte de 4ème de couverture]

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Introduction – Le petit train des gueules cassées

Couv. Petit train des Gueules Cassées2

Introduction au recueil collectif de nouvelles Le petit train des gueules cassées,
Editions de L’Ours Blanc (janvier 2015)

Dissipons dès l’entrée tout malentendu, peut-être toute appréhension dans l’esprit du lecteur.
Ce recueil ne contient aucun récit de guerre, n’est consacré ni à évoquer les horreurs ni à rappeler les profonds traumatismes que l’atroce conflit, qui ouvrit dans le feu et le sang le siècle précédent, a imprimé dans la mémoire collective.
Pourtant, si cet ouvrage venait à être lu par des lecteurs trop jeunes pour ne s’être pas renseignés (ou ne pas en avoir été informés) sur les dommages que causa l’utilisation du premier matériel de guerre « moderne », il n’est pas inutile de rappeler que l’expression « gueules cassées », que l’on retrouve dans son titre, fut inventée par le colonel Picot, premier président de l’Union des blessés de la face et de la tête. Elle désignera donc les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi une ou plusieurs blessures au combat et affectés par des séquelles physiques graves, notamment au niveau du visage, et ne concernera d’abord que ces pauvres poilus qui, pour nombre d’entre eux, avaient reçu un éclat d’obus en pleine figure et s’en étaient trouvés dé-visagés au point d’en perdre quelquefois toute apparence humaine.

Image forte, évocatrice, irremplaçable désormais, cette expression est donc circonscrite, en son origine, à un contexte historiquement bien précis. Elle le restera durablement.
Mais la langue, on le sait, qui fait feu de tout bois, ne demande qu’à s’emparer, les détournant parfois, les connotant différemment, déplaçant leur champ sémantique, leur donnant ainsi l’occasion d’une seconde vie, des expressions qui, telles des « formules choc », parlent à notre imaginaire.

Car la vie « ordinaire », celle qui va son « petit train » à travers montagnes et vaux qui jalonnent nos paysages, ne nous épargne pas non plus. Et il faut bien l’admettre : pas toujours moins cruellement. Déchirures du cœur, plaies saignantes de l’âme, esprits blessés, vies estropiées, fracturées, mutilées, amputées, destins bouleversés, trajectoires détruites ou infléchies vers la folie, sont parfois les effets, à tous les coups dévastateurs, le plus souvent irréversibles, et quelquefois mortels, que les éclats d’obus de l’existence infligent aussi aux vivants dont nous sommes.
« Frères humains », écrit François Villon dans sa ballade, nous laissant, lui aussi, le précieux héritage de sa formule que nous sommes loin d’avoir épuisée. Formule chargée de douleur empathique, initiale d’un chant profond que nous avons heureusement récupérée, et qui contient dans ces deux mots tout le poids de la compassion que nous inspire le spectacle de la condition humaine.

Les textes réunis ici, de tons et styles différents, s’attachent à nous raconter des histoires de frères humains, des histoires de gueules cassées, parfois dès la naissance, auxquelles nous ne pouvons rester ni insensibles ni indifférents, car toutes sont étroitement accordées à ce qu’est notre sort d’humains, à notre passage en ce monde, à notre statut de vivants, celui qui simplement consiste à essayer de faire face aux maux de l’existence et à ses détours imprévus, à tenter de vivre le mieux possible, à survivre parfois malgré tout, parfois aussi à renoncer.
On nous dira, peut-être, que ce sont là des textes bien « noirs ». Mais voir « la vie en rose » relève plutôt du registre de la chanson quand elle fait vibrer les violons des amours éternelles et les cordes des grands sentiments. Pas de celui de la littérature. Qui s’efforce de bien planter ses yeux dans ceux de la réalité, ou dans ce qui parfois échappe à notre rationalité mais qui n’en existe pas moins. Ce n’est pas la petite Dame qui a chanté ces mots, les avait même écrits pour conjurer le mauvais sort jeté sur son frêle corps maladif et sa vie d’amoureuse désillusionnée, qui oserait nous démentir.

Noirs, ces textes le sont, sans aucun doute, et tout ce qui précède n’aura tout compte fait servi qu’à en annoncer la couleur. Car le noir est une couleur. Celle aussi de la nuit. Et c’est dans sa noirceur que les yeux, s’y accoutumant, arrivent peu à peu à discerner les formes qu’elle dissimulait, à les apprivoiser et à les désigner, redonnant liberté à nos mains, repères à nos pas.
Et c’est aussi du fond du noir qu’émerge parfois la lumière. Des coulisses d’un monde qu’on croit indifférent à nos misères et durablement établi sous la neige des jours.

Lumière de l’esprit, du cœur, de l’appel, quelquefois, à rejoindre la paix de l’oubli. Mais appel, avant tout, de l’irréductible nécessité de demeurer dans la clarté, trop souvent vacillante, de notre humanité.
Car c’est bien de cela dont il s’agit ici, à quoi s’appliquent ces nouvelles : porter cette clarté sur nos visages pour essuyer leur masque de pénombre et partager ce qui, se découvrant à nos regards, y persiste opiniâtrement de jour.
En fait, nous réappropriant ce terme emprunté au lexique de la croyance (à laquelle nous ne pouvons le laisser en capture – à son seul usage et profit), nous dirons qu’il y est question de « salut ». Non, bien entendu, dans le sens, religieux et métaphysique, où l’on évoque le « salut des âmes », mais dans une acception éthique, c’est-à-dire dans cet effort inviolable de l’esprit et du cœur qui, s’en remettant à eux-mêmes, tâchent d’y trouver les ressources de leur propre libération.
Car que ce soit dans le chagrin ou la douleur, dans l’inquiétude ou la poignance de leur vie, voire dans leur folie, les personnages (vrais ou inventés) qui traversent ces textes, ne se laissent jamais abattre du premier coup par le poids de l’épreuve. Tous, on le verra bien ici, ont d’abord pour projet de survivre, de se battre, ou de se débattre, mais ne peuvent le faire, ou ne consentent à le faire, qu’en se raccrochant (et parfois désespérément) à ce que les valeurs intransigeantes de l’amour offrent de plus précieux, cette attention sensible qu’on témoigne envers autrui, qui est aussi la volonté de s’éprouver dans l’autre et de s’y reconnaître.
C’est en cela que chacun d’eux, à sa manière, de manière parfois intuitive, de manière parfois résolue, et avec plus ou moins de succès, tâche de se « sauver » du tourment de ces contingences auxquelles notre sort d’humains se trouve confronté.
Mais certains personnages (de premier ou de second plan), comme coulant en eau profonde, se laissent entraîner dans la chute morale, se retrouvant alors perdus, clamans in deserto, et c’est alors du noir de leur détresse – et même en quelques cas de leur ignominie – que nous apparaît le côté le plus pathétique de leur humanité. Salauds, parfois, mais à jamais frères humains, oui, frères désespérément humains. Habitants d’un monde incendié par les feux de leur propre souffrance, n’ayant pas toujours la maîtrise des mots qui pourraient la nommer et dont même, parfois, ils n’ont pas la moindre conscience. C’est peut-être cela qu’on appelle l’enfer.

Et puis, allez, pour en finir, car il faut bien le dire enfin, histoire d’être tout à fait honnête avec les auteurs de ces textes : le lecteur ne manquera pas d’y trouver quelques plages et pages d’humour (noir ou grinçant, mordant ou quelquefois farcesque) puisque, comme chacun le sait, si « l’humour est la politesse du désespoir », il est aussi une forme de politesse à l’égard du lecteur. Comme une main tendue, un geste de complicité, une démarche nécessaire pour dédramatiser ce qui, maintenu ainsi à distance, s’allège de son poids et s’amuse à narguer ce que la vie prétend nous imposer de tyranniquement sérieux.

Michel Diaz