Fêlure

Fêlure, de Michel Diaz

lecture de Florence Saint-Roch

note publiée le 17 novembre 2024 , in Décharge, par Florence Saint-Roch dans AccueilRepérage Version PDF

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Sans doute est-ce une disposition naturelle : bien que d’un tempérament inquiet (comment ne pas l’être ?), dans l’effroi aussi parfois, je me veux fille de l’air, filant nez au vent, en quête, dans la vie comme dans mes poèmes, d’un peu plus de clarté et de lumière. Sans cet élan, comment tenir, comment écrire ?

Tout mon respect (un respect mêlé de curiosité) aux auteurs qui parviennent à s’en passer. Michel Diaz, par exemple, dans certains de ses recueils, fait littéralement l’économie du soleil. Ainsi Fêlure, aux éditions Musimot, forme une chronique sombre, décrit un engouffrement désespéré dans les zones les plus obscures et les plus reculées de l’être. Ce journal s’amorce le 21 décembre, soit pile au commencement de l’hiver et s’achève le 26 mars, soit quelques jours après le début du printemps. C’est dire que rien – pas même l’hiver – ne se résout vraiment chez M. Diaz. Les questions comme les plaies de vivre restent ouvertes. Le « je » qui s’exprime dans ces pages consigne scrupuleusement ses « douleurs d’être », trace, « serré contre les bouées noires de l’angoisse », les linéaments d’un perpétuel trait de fracture entre le monde et lui, entre les mots et lui :

Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans paroles, pas trop en avant de soi et pas trop en arrière non plus, mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle, accordé au balancement des secondes, au rythme de leur pouls.

Faute de pouvoir « n’être d’aucun lieu, de n’appartenir à aucune époque », le scripteur de ces pages rêve d’ « une chute vertigineuse », d’une « prodigieuse descente aux mystères des origines./Dans la soute d’avant exister./Au plus noir ». Il creuse et explore, inguérissable, le fond du fond ; il tranche dans le vif, coupe à la lame : défilé, effilé des jours où il n’est d’autre ressource que de « Prendre appui sur le bord de ses déchirures ». 

Ce faisant, il éprouve une insondable solitude, « Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre. » Les autres cruellement font défaut ; « Qui appeler ? » pour lui dire l’indicible, lui donner à palper l’impalpable ?

J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de connaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de sa persévérance.

Humaine condition, condition du poète… Renonçant à trouver ne serait-ce qu’un possible écho, ou le plus mince assentiment à ce qui « demandait à être », la voix du poème invente des stratégies, développe des mécanismes ; mais malgré « les emplâtres plaqués sur le mur, rebouchant l’âge », les fissures réapparaissent « qui font craquer l’enduit trop mince ». Alors que faire ? Racler « les peaux mortes de l’hiver », chahuter « son théâtre d’ombres », ou consentir à hiberner toujours, à se taire à jamais ? Au lecteur de faire son choix, tandis que le narrateur fait le sien. En impasse dans sa nuit, ce dernier formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte », une porte de sortie, comme on dit, qui définitivement le délivrerait.

Et nous, de quelle porte rêvons-nous, quels seuils encore franchir, vers quoi nous obstiner ?


Repères  : Michel Diaz  : Fêlure. Éditions Musimot, 2016

A la plus que présente – Pierre Dhainaut

Etude publiée in Diérèse N° 95 (hiver 2026)

A la plus que présente

Pierre Dhainaut

L’Herbe qui tremble (2025)

         « A la plus que présente », c’est-à-dire la musique, écrit Pierre Dhainaut dans sa note de fin de volume, la poésie, comme la personne que nous invoquons et remercions. » La dédicace de ce court recueil servant, comme il le souligne, de titre au poème final sert aussi de titre à l’ensemble. Court recueil, en effet, construit en sept sections comptant chacune de deux à une dizaine de poèmes : Pierre et pierre et poème ; A défaut de voler ; Le don des larmes ; D’une voix tout le temps ; Neige après neige, à toi ; Un bord sans bord ; A la plus que présente. Poèmes qui, pour la plupart sont composés de strophes uniques usant de vers impairs (à de rares exceptions), onzains mais surtout septains qui assurent à l’ensemble du recueil une belle cohérence, le rythme d’une construction qui propose un cadre contraint, ne permet à l’auteur d’écrire que ce qu’il juge nécessaire, au plus juste de sa pensée, dans une économie du verbe qui confère à l’ensemble un ton particulier, celui d’une parole qui se dit à voix basse ou d’une confidence faite à l’oreille du lecteur. Parole dépouillée comme on se dénude pour ne garder de soi/en soi que l’essentiel. Parole de peu de bruit car, en effet, c’est un murmure qu’on entend, et qui ne se laisse distraire par rien de superflu : Entre les strophes – pas assez de place / pour imaginer une ligne de fuite / qui nous conduise autre part, / nulle part, sauf au creux de l’oreille. Oui, quelque chose de rasant, une lumière de bas de porte, mais qui insiste sans jamais forcer, trouve à passer, à faire danser les poussières dans des mots d’usage commun mais de longue portée et à en traduire les résonances, comme de lèvre en lèvre : / « bruit » et « nuit » ne se définissent / qu’au pluriel de l’écoute, plus loin, / avec l’océan secourable. Cette voix est un chuchotis endurant, cette musique même de l’âme quand elle défroisse ses plis sous les souffles des mots que tisse le poète en en multipliant le sens : les mots ne signifient / qu’en se réunissant, en nous forçant / à changer leur emploi, le nôtre.

         Il n’est pas anodin de remarquer que la première section et les premiers vers du recueil évoquent, Compacte, verticale, une pierre / selon notre langage, et que la dernière s’achève avec l’abandon au jeu égal des fractures, / des accords, parole, musique. De la pesanteur sombre (mais vivante) de la pierre que sa nuit d’abord entrave et enracine, roc ou récif, pierre humble de la route ou stèle, jusqu’au rythme et intonations aériennes de la musique, la note inquiète, la très fervente, en passant par la verticalité d’un lit d’hôpital, entouré de barreaux de fer, dans une pièce au plafond bas, les poèmes, l’un après l’autre, suivent un mouvement ascensionnel qui conduit le poète autant que le lecteur à se redresser et à remonter les épaules, invite sa tête à quitter le sol vers le haut, à marcher à nouveau, à retrouver haleine. A donner corps à cette voix qui appartient à ce monde où mourir / ce n’est peut-être pas nous taire, puisqu’elle adopte le visage de l’offrande, de connivence avec la flûte.

         Pourtant, ce mouvement ascensionnel dont nous venons de simplifier la trajectoire est déjà contenu, comme en germination, dès le début du texte, puisque le poète nous dit que ces pierres, que l’on croit sans regard, sans cœur battant, nous regardent, nous fixent, et que sous leur relief, si rêche aux doigts qui le découvrent, il est possible de sentir comme un silence qui crépite, un feu, mais qui n’a rien d’hostile, / le feu en la profondeur du poème. Ce feu qui, dans la poétique d’Apollinaire, est cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lumière qui n’attend que de s’échapper de sa gangue, celle du noir initial de la langue. Car l’origine du poème est là, silencieuse mais assemblée pour sa fulgurante éclosion.

         Certes, Pierre Dhainaut nous dit Obscurs, les yeux et tout l’être avec eux, / les mains obscures, la gorge obscure, et parfois, dans ses vers, comme on baisse les stores, le souffle se réduit et la lumière s’amenuise, et il sait que même si les corps se tendent ils n’arrêteront pas les larmes. Homme, le poète côtoie quotidiennement le néant et vit dans la familiarité de la perte. D’où son sens de la fatalité (Nous accepterions, nous refuserions, à quoi / cela servirait-il ? L’expression change, / pas davantage), une fatalité endossée en conscience et lucidité, dans le refus pourtant de ne pas se laisser dominer trop longtemps par le découragement, la tentation de l’abandon ou du désespoir. Appellerait-il cela « désertion » ? Car si l’homme entretient autant commerce avec la nuit, les épreuves du corps et de l’âme, les tourments de l’âge et la mort qu’avec un opiniâtre élan de vie, sa poésie, inspiration, respiration, ouverture des yeux et du cœur sur ce que le visible recèle de beauté, apparente ou secrète, n’est qu’œuvre d’authentique relation entre l’intime du dedans et la clarté crue du dehors, entre soi et le monde, entre soi et les autres, entre soi et les mots de la langue, quête d’un équilibre toujours à retrouver, œuvre de « réconciliation » ou d’«apprivoisement » des ombres qui nous hantent et des forces qui nous menacent et dont on ne sait pas toujours exactement le nom. Et il sait bien aussi que la pierre en lui sera dénudée jusqu’à l’os, que le temps l’a usé et l’usera encore jusqu’à l’âpreté qui le tient droit, en dépit des épreuves, luttant pour conserver, ligne après ligne, la fraîcheur des mots recouvrée, accordant sa confiance à la main, à l’arme de ses doigts : Tracer avec soin chaque lettre et respecter / les intervalles, aimer le frôlement / du crayon, de la plume ou du pinceau, la feuille aura la propreté, elle aura le sort / de ce qui n’oppose aucune entrave aux vents. Mais paume ouverte aussi à la patience et l’amitié des choses, palpant la pierre, approuvant l’arbre et caressant, avant de l’épeler, le nom brûlant qui ne fait pas de mal, / qui fait venir la n.e.i.g.e. C’est alors que les mots « persistance » et « passage » seront l’un des noms du poème, qu’en dépit de l’oubli du nom de son auteur, effacé dans le livre, comme sur le granit des pierres les morsures du temps n’épargnent que la parenthèse et les dates, il n’en sera pas moins certain que toujours, dans les pages, le blanc d’entre les mots, celui d’entre les lignes et les strophes, un cœur continuera de battre.

         Mais, comme on fait un tour d’horizon des sentiments contradictoires qui luttent et se heurtent dans l’esprit du poète, relisons ces mots, traversé d’un rai d’ombre : C’en est fini de l’immense, de l’enfance, / il ne neige plus au cours du sommeil : de la buée / dans de la brume, aucun son ne s’exhale / et ne s’éclaire en parole attentive. Et ceux-là, qui leur font écho, extraits de l’un des derniers poèmes du recueil : Le vocabulaire a-t-il une impasse ? / Nous admettrons que nos calculs étaient pauvres, / étaient faux, nous reprendrons vigueur / si nous laissons advenir hors mesure / ce qui nous comble et nous sort de nous-mêmes. En répétant, rien ne se répète. Flux et reflux sur les rivages de l’incertitude et du perpétuel questionnement. Ce recueil en témoigne aussi. Il est alors tentant de citer, même longuement, cette réflexion de Béatrice Bonhomme : « L’œuvre de Pierre Dhainaut est côtoiement continu de l’énigme à l’état naissant, et cela confère à son poème une profondeur de joie vraie, malgré la nostalgie, malgré une voix assourdie ou voilée, (…) malgré le sentiment du vieillissement et le désarroi devant la fuite du temps, malgré l’entrée dans l’âge où les morts tout près de nous sont de plus en plus nombreux, ce scandale. Au-dehors, le secret de nos bras, car la poésie comme intériorité la plus grande est aussi extériorité, projection au dehors. Le poète est guetteur, passeur de vie et de mort. Sa tension est extrême pour faire naître le jour, car le passeur est saisi de signes et dessaisi de permanence. Le poète est celui qui restitue la merveille, où qu’elle se trouve. » (« Au dehors, le secret : Pierre Dhainaut ou le rythme d’un paradoxe », in Corps, Poésie, esthétique, Presses universitaires de Perpignan, coll. « Etudes », 2016)

         Car il lui est vital de réanimer toujours la croyance en la vertu secourable de la poésie, en dépit des inévitables moments de doute et de faiblesse. Sensation éprouvante de vide et d’exil de soi-même. Mais revient la confiance, finalement, qui se cultive et s’entretient, et de la musique la plus intime remontent sons et souffles qui, redonnant couleur aux mots, lui rendent le pouvoir et la jubilation d’écrire : Entrer, renaître, comme si la mort / lâchait prise, nous en avons le droit / alors qu’une voix chante. Celle qui fait le jour un moins rude et le silence un peu moins rauque. Pierre Dhainaut est le poète pour qui le mot « porte » est un mot qu’il ne peut s’arracher de la bouche.

         Michel Diaz, 20/11/2025

Eloge des eaux murmurantes, lecture par M.-Claude San Juan

Michel Diaz, Éloge des eaux murmurantes, avec les gravures de Lionel Balard, Éditions La Simarre, 2024, 84 pages, 25€.

Par Marie-Claude San Juan

Article publié in L’Intranquille, 2ème semestre 2025 (octobre)

   En quatrième de couverture Léon Bralda invite à entrer dans « une eau secrète », le mystère de ce que le livre offre entre « le rêve et le Réel ».

   Les gravures, esthétique d’encre noire, font suivre des rives bordant des rivières comme des chemins, dans la solitude des feuillages et des arbres, le silence d’une nature sans humains, si ce n’est la silhouette de cabanes, dans une des pages.

   Michel Diaz (poète aux nombreuses publications) offre la dédicace de ce recueil aux fleuves qu’il aime, qu’il visite en marcheur. En exergue, René Char, un fragment du Poème pulvérisé, sur poésie et « eaux claires ».

   Les gravures, qu’on aime contempler, donnent l’impression d’entrer dans le monde des contes, de pénétrer de l’autre côté d’un secret à peine révélé. Puis on lit les poèmes en prose de Michel Diaz, sans ponctuation forte, seules les virgules marquent des respirations. Les fragments qui composent un texte sont séparés par un double interligne, marquant parfois un espacement plus important encore, pauses accentuant la suspension du regard, la lenteur de l’inscription d’une sorte d’écoute des cours d’eau visités, des épaisseurs végétales qui les bordent. Et cela figure aussi visuellement la présence horizontale de ces bords. Puis on voit la source, ce qui affleure au début, un « murmure de clair silence ». Et on l’entend, cependant un peu plus, ensuite : « à l’origine un pleur à peine, ce chuintement, s’exfiltrant de la pierre ». Dans la venue d’entre les pierres, l’auteur saisit une leçon de création : « … Il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse ». Alors on suit, pages suivantes, « la trajectoire du poème » autant que celle de l’eau. Ce qui ne se voit pas dans l’ombre des feuillages ne se sait pas encore dans les mots. Mais la même lumière apparaît au creux de ce qui est peut-être une forêt, et dans la trame cachée de l’écriture ce qui fait advenir le sens : « clarté, comme un éclair de nuit ». Autant dans la nature que dans les textes se découvre, et c’est sa force, « une pensée sans objet, qui n’appartiendrait à personne ». Serait-ce « une voix de l’outre-silence » ?

   Car ce qui s’écrit est en marge de savoirs têtus. C’est au contraire « au seuil de notre espace et de toute pensée, en bordure de temps et d’haleine, ce lieu d’incertitude où germe le poème ». Horizontalité des fleuves et des phrases, verticalité des arbres des gravures, dressés parfois comme des flammes, et matière « sans plus de contours et de forme qu’une âme ». Mais ce qui relie horizontalité et verticalité c’est le jeu entre ombre et lumière, et l’eau, son « errance », « cette blessure irréparable ouverte sur le vide ». Comme pour le fil de l’eau, sa fuite vers l’inconnu, le poème interroge « la ligne de partage qui sépare l’ici d’un ailleurs, quelque chose d’une ombre qui n’avoue pas son nom ». Regardant les eaux et leurs rives, la méditation porte sur ce réel concret mais la pensée déchiffre les correspondances entre ces cheminements naturels et ce qu’ils symbolisent : « l’aveu d’une blessure où se dit l’origine du monde, de toute douleur à venir, comme de toute vie ». Cet ouvrage révèle ce qu’un parcours sur des chemins peut offrir, à partir du regard et d’une intense attention, une autre dimension, pour méditer sur ce qu’est l’écriture et ce qu’elle aide à révéler sur « toute vie ».

Le terrain vague – Michel Lamart

Le terrain vague (en mémoire d’Île)

Roman-poème

Michel Lamart

Préface de Daniel Leuwers

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Chemins de traverse N° 67 (décembre 2025)

         Dans sa recension de l’ouvrage (in La Cause littéraire, 09.10.25), Marc Wetzel le resitue dans le contexte de son écriture : « L’œuvre, écrite au début des années 2000 (au temps de Loft Story, du 11 septembre, des crises encore normales et pacifiques du capitalisme, du tout-début de l’auto-claustration des banlieues etc.), ne trouve éditeur qu’à présent, plus de vingt ans après. Michel Lamart n’en retouche alors rien, sollicitant seulement l’ajout d’une (excellente) préface de Daniel Leuwers. »

         « Roman », le livre de Michel Lamart peut entrer dans ce genre, s’il suffit de le définir, ainsi qu’habituellement on le fait : un texte narratif, écrit en prose, qui raconte une histoire le plus souvent fictive, centrée sur un ou plusieurs personnages entraînés malgré eux dans des aventures ou engagés dans une quête. Un récit où l’auteur peint généralement les mœurs, les caractères, les passions de l’être humain et le fonctionnement de la société. A partir de cela, le projet de l’auteur du terrain vague, son imagination et son esprit frondeur aidant, peut s’accorder toutes les libertés, jusqu’à celle de miner, de l’intérieur, en les contestant ou les détournant (comme « le nouveau roman » l’a fait tout à fait autrement en son temps), les principes canoniques du genre. Et Michel Lamart ne s’en prive pas, en homme qui ne se laisse pas facilement enfermer dans le carcan des règles littéraires et les cadres de la pensée : son écriture poético-onirique, limpide et exigeante, se montre volontiers acerbe et la plupart du temps critique à l’égard d’un monde que les puissants s’emploient à rendre si peu et si mal habitable, et d’une société qui broie l’identité de l’homme en le tenant aux marges de lui-même et en le privant des moyens de sa propre émancipation.

         Mais de quoi s’agit-il dans ce livre ? Je cède à la tentation de reprendre ce que Marc Wetzel en dit si efficacement : « Une jeune Claire, qui n’a jamais connu son père, soutient maladroitement sa mère alcoolique, et ne fréquente volontiers que son propre chien Caillou, rencontre dans un « terrain vague » proche un errant, cultivé et amnésique, qui l’aidera (de loin, et avec pudeur) à mieux comprendre ses choix (de travail et de relations), comme à accepter autrement sa vie. » Nous ajouterons seulement qu’une amie de lycée, Mirabelle, propose un jour à Claire de jouer avec elle une pièce de Huysmans, sous la direction de leur professeur, M. Rabeau. Mais Claire, peu encline à la discipline scolaire, mais surtout bien peu attiré par le rôle qu’on lui propose, hésitera longtemps. Puis elle (provisoirement), par la suite, et l’inconnu du terrain vague se perdront, en dépit de leur volonté d’étreindre au plus près de leur être les beautés simples de la vie, dans « les noirceurs de la vie citadine dont les détritus, ainsi que l’écrit Daniel Leuwers, sont le singulier miroir ». On ne s’étonnera d’ailleurs pas de trouver, dans ce livre, bien des allusions au Huymans d’A rebours et à son personnage, Des esseintes, ni que la pièce proposée aux deux jeunes filles, Les sœurs Vatard, soit l’adaptation d’un texte de cet auteur : Michel Lamart l’a choisi pour sujet de sa thèse, Huysmans ou le mal à l’œuvre, et a publié dans les revues Europe et Brèves des dossiers consacrés à Joris-Karl Huysmans et à Auguste de Villiers de l’Isle-Adam. Et cela n’est pas sans rapport avec le ton critique général du Terrain vague puisque « L’un et l’autre se portaient une estime réciproque. Ils partageaient les mêmes fureurs et les mêmes dégoûts, le même tourment de l’idéal, le même sens du grotesque, la même haine du positivisme et de l’esprit mercantile. Tous deux aiguisaient leurs griffes pour assassiner un même monstre : le bourgeois » (in Europe, août-sept. 2025).

         Ce roman, son auteur nous le donne à lire comme s’il l’écrivait, page après page, ou ligne à ligne sous nos yeux, en l’arrachant au conformisme de sa forme littéraire : J’ai une confession à vous faire : je n’en sais pas plus que vous sur mes personnages. Ça vous surprend ? Il n’est même pas sûr que j’aie envie de raconter cette histoire. Il faudrait bien, en effet, en passer par une liaison amoureuse pour être crédible et intéresser un tant soit peu le lecteur qui ne souhaite pas que l’on bouscule ses habitudes. Et il ajoute un peu plus loin : Je vous préviens en tout cas : j’arrêterai si je sens que la pâte ne lève pas. Ou si le plat manque de saveur. Votre temps est aussi précieux que le mien, non ? Voilà donc un roman qui se révèle, à ciel ouvert, comme une œuvre en train de se faire, sans certitude qu’elle aboutira, sans dessein vraiment établi, sans itinéraire prévu d’avance et qui, par conséquent, invitant le lecteur à y participer ou tout du moins à être le témoin de son élaboration, nous rend visibles les arcanes de la création : questionnements, doutes, hésitations, choix des chemins à emprunter à tel ou tel moment du récit, intrusions récurrentes du conducteur du texte : J’ai un aveu à vous faire : j’ai la tentation de m’identifier à Île. Non que j’aie son sexe et son âge. Il me semble, bien plutôt, que sa position est, pour moi, plus facile à tenir. […] Puis-je m’identifier à Claire ? Sans doute, puisqu’elle hésite à choisir un rôle. La démarche du romancier sera de composer un texte polyphonique, de le partager entre plusieurs voix : celle de l’auteur (du livre) qu’il nous faut distinguer de celle du narrateur (de l’histoire), celle de son personnage féminin, Claire, et de son personnage masculin, Île De varier aussi les angles de la narration en alternant les points de vue, interne, externe ou omniscient, celui des personnages et celui de l’auteur/narrateur. Se déploie alors, au fil des pages, selon ces différentes perspectives et niveaux de lecture, comme un raccommodage des moments de la narration, une tapisserie qui trouve, en fin de compte, et sa cohérence et son unité, bien que la malice de l’auteur nous réserve, au début de chaque chapitre, la surprise de nous faire entendre telle voix, que l’on prend d’abord pour une autre et que quelques indices nous permettent d’identifier, nous laissant le soin de la replacer à la bonne place du puzzle. Il faudrait ajouter à ces voix celle du chien Caillou, à qui la parole n’est pas donnée, mais qui, ainsi que l’analyse si pertinemment Marc Wetzel, « est comme le récit d’une poésie de l’homme détachée de l’homme, lui qui disparaîtra sans même que la fin du livre ne s’en inquiète ». Des voix, des personnages qui, à certains moments du livre, et vivant par eux-mêmes, semblent même inventer leur auteur, lui donner existence, conscience et pensée.

         Mais, dans ce livre, au-delà de ce que l’on pourrait d’abord seulement considérer comme un jeu destiné à bousculer les règles du roman, au-delà de ses réflexions sur le monde malade que la soif du profit nous a fait, de ses critiques bien senties (et si pleines d’humour !) sur notre système d’enseignement, l’écriture de Michel Lamart, nous donne à réfléchir sur ce qui est l’un de ses véritables enjeux, le rapport qu’entretiennent certains écrivains à l’acte d’écriture : Je voudrais vivre. Ne pouvant vivre, me voilà réduit à écrire. […] Ma façon de vivre, à moi, c’est d’écrire. // C’est-à-dire d’oublier de vivre. En m’inventant d’autres vies. Au fond, je pourrai dire un jour : je meurs de n’avoir pas vécu. // […] L’écriture rachètera-t-elle cette vie gâchée ? Qui peut le dire ? Mon œuvre ? Encore faudrait-il que ce ne soit pas un cénotaphe ! Et il poursuit ainsi sa réflexion : Qu’est-ce qu’une œuvre ? Un cimetière d’idées esquissées à gros traits ? Un brouillon ? Un laboratoire ? Une mémoire ? Une île, à coup sûr ! Toute œuvre qui ne réfléchit pas sur les modalités de son élaboration n’est pas une œuvre : c’est un miroir qui flatte en gommant les rides… C’est en cela que la démarche d’écriture de Michel Lamart, en s’interrogeant sur le matériau qui la fonde, rejoint celle de l’écriture poétique, comme aussi, ainsi que le souligne si justement encore Marc Wetzel, « en faisant retentir et chanter par eux-mêmes des aspects de l’expérience même des choses, de pures tonalités internes du flux du réel ». Ou comme l’a écrit aussi Jean-Louis Bernard, dans un texte inédit : écrivant, donner sens à sa vie en essayant de donner sens « à cette quête vaine et inlassable (vaine parce qu’inlassable ?), assumer l’échec mélancolique, le manque essentiel, l’insuffisance des mots et la cruauté des silences, et résister cependant, malgré l’éphémère de nos traces… Arracher à l’indistinct un détail qui puisse engendrer un songe, trouer l’ombre pour que puisse passer la mémoire…»

         Cela dit, quels que soient nos âges ou l’époque, nous avons besoin de fables, et ce livre en est une, dans le meilleur sens du terme. Il y a dans la fable quelque chose de primitif et d’universel, qui nous met en garde contre les dangers du monde : la fabulation est ce qui se propose de nous accompagner dans les menaces qui nous cernent de toutes parts. Certes, le personnage d’Île, mais surtout le lieu où il s’est réfugié, ce terrain vague jonché des déchets de notre société de gaspillage, surconsommatrice de biens, la plupart d’entre eux inutiles, peut nous faire penser (et l’auteur le signale lui-même) au Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Mais il n’y a pas ici de naufrage (sinon allégorique) et pas de Robinson : il n’y a que ce Vendredi, cet Indien de terrain vague, aux yeux limpides, rincés souvent, à la grande eau des larmes, venu se réfugier sur cette « île », cette friche isolée au milieu des terres, cernée de H.L.M. et des miasmes lourds de la ville.

         Et derrière la voix de Claire, cette jeune fille égarée, en proie à ses détresses d’âme et en quête éperdue d’elle-même (qui trouve cependant dans une église, à un précieux moment, l’apaisement dans l’abandon à des élans mystique, et comme la révélation de l’Absolu et, dans ce cas, à elle-même), c’est surtout celle d’Ile qu’on entend, cet amnésique qui n’ayant ni feu ni lieu, comme absent à lui-même, n’a aucun repère à trahir ni aucun illusion à défendre, même pas celle de pouvoir exister quelque part ou de pouvoir rendre sa part au rêve  : Notre époque a tué les fées. Le virtuel est devenu une norme imposée qui nous incite à tenir compte de l’irrationnel bien davantage que jadis où l’on savait pertinemment qu’elles n’existaient pas mais qu’il fallait, d’une certaine façon, nommer l’inexprimable. Oui, c’est bien cela que l’on entend, une échappée hors de la langue usée dans le roulis des mots qui nous submergent, une voix qui devient bâton pour assurer la marche de la frêle Claire (qui aspire pourtant intensément à vivre) dans un monde devenu toujours plus dangereux, de moins en moins compréhensible, où règne la solitude des nantis comme des malheureux et des laissés pour compte qui poussent leur pas sans bâton autre que celui qui, invisible, s’enfonce douloureusement dans leurs reins, les jetant dans un en-avant éperdu dans un monde que l’on s’évertue à détruire un peu plus chaque jour.

         Mais, enfin, ne devrait-on pas ajouter, à ces voix que l’auteur a tiré des fonds de leur silence, celle-là qui habite le romancier et qui est, sans nul doute, la seule qui lui donne quelque raison objective de continuer à vivre : Il faudra écrire, chuchote la petite voix en moi, ne rien perdre de ces miettes pour que tout soit enfin vécu. Sans risque inutile mais avec le courage d’une fantaisie débridée.

         Michel Diaz, 20/10/2025

Sur les murs – Bernard Giusti

Sur les murs

Bernard Giusti

Editions de L’Homme bleu (2025)

         Sur les murs : c’est par ces trois mots, qui lui servent de titre, que nous entrons dans le livre de Bernard Giusti, livre qui mêle à sa prose de courts poèmes qu’accompagnent, en juste résonance, les œuvres de quinze artistes. Bien que ce soit sur le papier que l’auteur nous donne à lire ce chant d’amour et de détresse, on ne peut s’empêcher de penser que c’est bien plutôt sur un mur, sur les murs, qu’il aurait préféré l’écrire, comme on laisse, en les inscrivant sur la pierre, une trace de son passage, ces glyphes et ces graphes destinés à défier le temps, un signe symbolique, un nom, des noms, une date, les lignes d’un visage, dans lesquels on doit reconnaître la manière la plus ancienne et la plus directe de s’exprimer. On ne peut non plus s’empêcher de penser à ce vers d’Alain Borne, C’est contre la mort que j’écris comme on écrit contre un mur. Et dans ce livre hommage à la femme trop tôt disparue, Bernard Giusti avance, sonné encore par le coup brutal du destin, les yeux ouverts sur son inacceptable assaut, mais aveugle parmi les aveugles, nous dit ce qu’il éprouve au plus profond (Je tiens ma vie en équilibre. A chaque pas que je décide), et ce qu’il voit – ce dont l’ombre défaille, ce que cachent les murs, sa main posée sur les serrures – , fait éclater la rouille des phrases attendues, traduisant par l’écrit l’angoisse de celui qui tente encore de survivre, tant bien que mal, faute de ne pouvoir exorciser la mort : Plus forte que toutes les vérités / Plus vraie que tous les textes sacrés / Il y a la mort qui rêve et danse // Et l’amour étranglé dans les bras du silence. Et il écrit, plus loin : Tout ce qui est sûr s’évanouit… // Les mots ne diront jamais / La chair et le sang / Qui les tiennent debout // Et ma bouche n’est plus / Que le déversoir impuissant / D’une infinie détresse.

         Détresse, solitude et débâcle de l’âme, colère et révolte peut-être, mais plongée dans le noir absolu du chagrin, comment traduire ce qui relève du bouleversement le plus intime ? Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’incompréhensible, de l’intransmissible, se demande-t-on en lisant ces pages, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche car ce n’est pas seulement dans les mots mais bien tout entre les mots, comme ces fumées, étoile noire s’élevant au-dessus de l’amoncellement de la tristesse. Tout dans ce livre résonne comme dans les fonds de l’être, dans ses plis de viscères et de chair où la moindre image d’un souvenir, le moindre écho d’une voix disparue et désormais rêvée trouve à multiplier ses ondes sous le ciel desquelles passent les douloureux nuages du visage aimé.

         Pour « sanglant » que soit toujours « le dernier acte » selon les mots de Blaise Pascal, le peu de terre sur la tête, la crémation et ses cendres loin de fermer la question sur elle-même, l’ouvre au contraire. En fait une béance infranchissable. Et quoi faire de la douleur ? Avec la douleur ? En faire l’aiguille qui va coudre les mots, un manteau non pour recouvrir, pour suturer le trou ouvert par la mort mais pour entourer comme on le fait quand il fait froid et que l’on pose un manteau sur les épaules de ceux que l’on aime ? C’est avec cette tendresse que Bernard Giusti s’essaie à déplacer la douleur de la perte vers ce point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre de l’inévitable et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable, contre lequel toute révolte est vaine : … le monde a basculé dans l’ombre / Scène d’un théâtre sans issue / Qui désormais se jouera / Entre la nuit et l’absence.

         « La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité » a écrit Jacques Derrida. Comment ceux qui sont mort, les morts aimés, participent-ils à l’approche, au travers du langage et contre ses lois de langage, que tente ici Bernard Giusti ? Qu’en est-il de cet adieu à la femme aimée quand Longue est la nuit / Où se noie ton regard, quand Dure est la lumière / Jetée sur ton visage ?

         On le sait, parler, écrire est souvent peu de choses, c’est toujours très tôt, ou trop tard, que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native, disait Jean-Baptiste Pontalis. Mais se taire serait éteindre le chant du monde, faire mourir définitivement l’être cher, effacer l’écho de sa voix. Se taire serait ne pas prendre soin du trou creusé par la mort pour le garder vivant, chose parmi les choses du monde. Ceux qui sont morts sont passés de l’autre côté, non dans un ailleurs, mais bien ici, de l’autre côté d’ici, dans le monde du dehors, et séparés de nous par l’infranchissable cloison de l’absence. Et la mort n’est rien d’autre que cette inconsolable absence que l’on peut essayer de tromper, sans illusion aucune, en agitant dans sa mémoire quelques hardes de vie : cette mort, dont il est question dans ce livre, nous invite à ouvrir une nuit dans la nuit, une parole dans la parole, pour en parler aux papillons qu’aimait tant l’aimée disparue, aux trois genêts offerts aux terres indomptées, aux trois sauges vouées à la purification des regards et l’apaisement des pensées, parce que c’est de ce côté-là, dans ce jardin, aujourd’hui abandonné et retourné à la friche originelle, que sont passés ceux qui sont morts.

         Ainsi Sur les murs est-il un chant de deuil, mais bientôt un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Aux cris de la douleur, de l’impuissance, ou à la minute de silence, Bernard Giusti préfère la voix de l’amour toujours ranimé, versée dans celle du poème : un chant qui relierait le sommeil et le silence des choses, et qui porterait la mort avec cet amour qui ne retient pas celle qui est partie mais l’accompagne avec cette délicatesse qui voit nos heures se repaître autant de l’essaim de (nos) larmes que du vol de l’oiseau / Qui fuit le ciel désert.

         Et c’est là le travail du poète : écarter et mettre à distance le silence, déplacer la mort. Aussi peut-il écrire : Un jour peut-être je pourrai enfin dire « tu m’aimais, je t’aimais ». Ce jour-là, je ne t’aurai pas oubliée, mais je me serai réconcilié avec la chair des vivants.

         On peut lire, dès la première page de ce livre : Partout des êtres broyés / Dans des mains gantées de fer : / Ils ne voient pas dans l’ombre / L’œil mécanique qui les surveille. Et plus loin : Le bruit des hommes / A serti le silence / Et plus personne n’entend / La musique des étoiles. Ou encore : Quelque chose en nous / S’écoule sans cesse / Vers d’invisibles profondeurs, ou Y a-t-il encore autre chose / Que le bruit et la fureur ?… Les courts poèmes de ce livre, indépendamment à coup sûr de la volonté et des intentions de l’auteur, usent d’une lyrique qui peut faire penser (mais cela n’engage que moi) à celle des psaumes bibliques, qui revêtent une allure de complainte individuelle représentant de manière tangible les sentiments de l’homme : la joie ou la tristesse, le renforcement ou la faiblesse, parfois le désespoir ou l’espérance du salut. Ainsi, pouvons-nous lire : « Jusques à quand, ô Éternel, m’oublieras-tu toujours ? Jusques à quand cacheras-tu ta face de moi ? » (Ps de David, 13). Ou encore : « J’ai vu tous les travaux qui se font sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite de vent. Ce qui est tordu ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut plus être compté. » (L’Ecclésiaste, 1) Les mots de Bernard Giusti, tirés du fond de sa détresse, lancés certes vers un ciel vide, un improbable Esprit, aveugle, sourd, muet, n’en sont pas moins les mots désemparés d’un homme aux prises avec cet Inconnu dont semblent dépendre nos vies, ce quelque chose des mystères du monde auxquels nous n’avons pas accès : Ainsi vont les choses, écrit-il / En ce monde si obscur / Que les anges eux-mêmes / Semblent démons de noirceur. La poésie de Bernard Giusti, bien que solidement attachée en bannière aux poteaux d’angle de l’existence, concrète et matérielle, nous élève tout de même à du spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses. Car c’est à partir du physique que se dégage le spirituel. C’est au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en buées musicales, vapeurs tièdes sur les pensées, ombres sur un visage qui vont se dissipant. Passage d’un sourire dans le vent froid / Qui caresse les hautes herbes. Quelque chose chemine sans bruit, va discrètement son chemin dans les grands frissons / Des arbres de l’hiver.

         Il y a cependant, dans la personne de Bernard Giusti, ceux qui le connaissent le savent, constamment réaffirmée, une volonté de vivre au plus près des réalités du monde sensible et social et des forces qui le traversent – ce qui justifie son engagement militant au sein des luttes pour atteindre son idéal d’un meilleur avenir humain, parmi les discordes enflammées des hommes, pour plus de justice et de paix dans un monde où tout est sans dessus dessous, monde livré à l’argent-roi qui fait tomber sur les jours un hiver toujours plus féroce. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que son livre s’achève, ou presque, sur l’évocation de ces incessants combats auxquels la femme aimée s’est jointe et dans lesquels elle l’a accompagné : et cela fait partie de l’hommage qui lui est rendu, le plus beau que Bernard Giusti pouvait rendre à sa camarade de route, à son individualité qui participait, dans ses intimes convictions, à envisager des temps fraternels et un horizon plus heureux de l’humanité. Ensemble, écrit-il, nous avons mené et aimé ces luttes, ensemble nous avons été parfois victorieux, et souvent déçus même dans la victoire. Qu’importe puisque nous avons toujours su qu’il n’y a d’avenir que dans la lutte, que si notre vie est une lutte perdue d’avance, nous devions avancer vers l’horizon lointain, inatteignable par définition, car nous savions que lorsqu’on s’arrête, on campe sur le néant… Oui, Pascale et Bernard savaient que lutter pour un monde plus juste serait peut-être vain, mais que l’un des sens de leur vie, ce serait, contre ce monde-là, mener une guerre sans merci pour soulever les paupières douloureuses du siècle.

         Et Bernard Giusti écrit encore, en toute fin d’ouvrage : Il y aura d’autres mois de mai, d’autres printemps ravissants et d’autres étés torrides. Il y aura la valse des saisons :je la danserai seul et je m’étourdirai de ton absence. En écrivant ces derniers mots, Bernard Giusti sait ne pas ajouter de la mort à la mort. Il sait, peut-être l’a-t-il déjà appris, porter la mort de celle qui a emmené avec elle le plancher, le plafond et les murs d’une bienheureuse maison, en a déserté le jardin, lieu où tous deux ont appris à voir pousser les fleurs, à y semer leurs rires, à écouter les arbres, et assis tous les deux côte à côte sur les marches du perron, à regarder tomber la nuit, dans la moiteur des soirs d’été ou dans les bourrasques de l’hiver. Et cela suppose une autre façon de regarder la vie, et son obscur envers, apprendre l’absence et le rien qui naissent à l’intérieur de chaque chose, désolidariser la désormais absente du brouillard et de l’ombre, la confier au nuage qui se défait pour être nuage et mémoire de nuage, au souffle du vent, aux sentiers pierreux, aux chemins dans les herbes, pour poser un visage sur le velours des cieux.

         On referme le livre. On écoute. Le monde est toujours là, où on entend un chant d’amour. Par-delà le silence.

         Michel Diaz, 30/09/2025