« Sous l’étoile du jour », lecture de Marie-Christine Guidon.
Sous l’étoile du jour
de Michel DIAZ
Rosa Canina Éditions publie principalement des écrits poétiques ancrés dans le vécu et cet ouvrage préfacé par Alain Freixe en est la vibrante démonstration. En effet, dans le recueil de Michel Diaz, « s’évide le poème aux limites d’un cri »…
Les pensées peuplées de failles et de déchirures, se dessinent et s’enroulent, s’apprivoisent et se dérobent « sous l’étoile du jour ». Le chemin d’exil qu’emprunte l’auteur est souvent éclairé de « la flamme obscure des confins ». Dans une « marche qui défie le vide », il évoque son « jardin perdu » avec une « douloureuse nostalgie ». Il va puiser aux racines ce qu’il subsiste de sève pour résister encore.
Telle une étoile filante, venue d’un horizon lointain, « royaume défunt », Michel Diaz se risque à chercher « dans l’ombre des pierres », « entre allégresse et désarroi », une aube prometteuse « juste pour éprouver comme un sentiment d’avenir ».
Sa plume sublime le prosaïque et pétrit le verbe avec une puissance démiurgique. Il écrit « pour donner vie à tout ce qui n’est pas, et chair à l’invisible » poursuivant inlassablement sa quête éperdue sur des sentes jalonnées de solitude, de poussière et de cendre, nous laissant face à une « phrase inachevée sur le blanc du papier » mais les yeux rivés sur un lointain, un possible à réinventer…
À cette heure où tout n’est qu’impermanence et incertitude, Michel Diaz, à n’en pas douter, écrit « un canif enfoncé dans le cœur » !
Sur le site de l’artiste verrier-sculpteur Pascal Lemoine, on peut lire : « Ma connivence avec le verre a débuté par la réalisation d’urnes funéraire sur lesquelles étaient gravés des palimpsestes. Doutes et interrogations s’immisçaient dans la matière, jouant aux rythmes cursifs de poèmes de Breton et d’Eluard. Sur certains de ces vases clos, était inscrit « Carpe diem » en braille. Une gravure, un silence qui évoque l’existence et l’interrogation de ce qui lui succède. Les premiers cailloux qui m’ont paru jalonner ce chemin étaient « Le Nœud des Miroirs » de Breton, le « Tao te King » de Lao Tseu et une très forte envie de vivre ce lien particulier à l’instant que révèle le travail d’un matériau en fusion. »
On le voit, « le monde » de Pascal Lemoine (car son œuvre en est un, dans le sens où, comme chez tout authentique artiste, les productions d’une démarche originale sont sources d’émotions, de réflexions, de sentiments, de spiritualité, de sublimations et de transcendances) est en étroite relation avec l’élément feu et son intérêt pour la poésie. C’est-à-dire avec la mémoire d’un passé éruptif, d’un magma subitement pétrifié, et le langage poétique qui peut, plus que tout autre, être pétri jusqu’à l’obsession, contenant en lui-même cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lieu-dit de la question métaphysique essentielle, celle de l’existence. On peut donc avancer que dans la démarche de cet artiste ont partie liée le travail du verre en fusion et l’esprit même de la poésie.
Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’indéchiffrable, de l’intransmissible, peut-on se demander en regardant les œuvres de Pascal Lemoine, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche ? En vérité, ce n’est pas seulement dans les objets qu’il nous propose de regarder mais bien tout entre les mots que nous posons sur eux, en les laissant venir, dans ces « trous d’air » de la pensée que se glisse le sens, y compris dans l’émoi, cette manière singulière qu’a l’artiste d’arpenter le monde et le temps du monde, ses espaces les plus arides comme les plus fertiles.
Alors que l’argent-roi et ses dévastations, guerre ici et là, massacres et famines, nihilisme généralisé, perte générale du sens courbent toujours plus l’humain en nous, pour Pascal Lemoine, il ne semble y avoir qu’un unique objectif, celui de retrouver la mémoire perdue de l’homme et celle tout autant perdue de son ancienne dignité. Il semble que, pour lui, il est de toute nécessité de résister à ses sourdes, pernicieuses, brutales et violentes poussées et aider au désenvoûtement du monde et des consciences en se faisant ramasseur et colporteur de rêve, passeur de poésie.
Immédiatement, en présence des œuvres de l’artiste, c’est une absence qui nous arrête, celle du comparé : à quoi ressemblent ces objets et à quoi se réfèrent-ils ? Amphores aux usages oubliés ou urnes funéraires, idoles archaïques aux formes épurées ou stèles silencieuses, outils énigmatiques d’une civilisation disparue ou fragments de météorites exhibés dans d’anciens rituels ? Tous objets jouant l’ambiguïté de ce qui était, de ce qui est et de ce qui sera… On se dit que quelque chose a été perdu, relégué sous les strates du temps. Et très vite l’on s’aperçoit, pour peu que l’on se laisse aller aux appels de l’imaginaire, que regarder ces œuvres, c’est ouvrir un chemin de lecture et ainsi, chemin faisant, nous saurons que le mystère se tient ailleurs que dans les objets présentés, que c’est l’ombre, bien plus grande que celle d’un arbre ou d’un montagne, l’ombre d’un souvenir d’avant toute mémoire même qui se lève derrière nos yeux comme une lune noire.
Comment faire voir ce que nous avons oublié, là à même la matière des choses ? Non pas derrière, au-delà, caché en quelque arrière-monde, mais là dans le mystère de sa présence. Telle est la force et la beauté de ces œuvres, un regard qui ne conquiert pas, ne revendique aucune certitude, ne prétend apporter aucune réponse, résoudre quelque énigme, mais qui se laisse dessaisir de son saisissement et passe derrière les mots qui font écran, comme rendu à la virginité de son innocence première, au langage d’avant la parole.
Pascal Lemoine semble penser ses œuvres en termes d’influx, de corrélation, de circulation, de respiration, de « révélation » de ce qu’avec nos simples yeux nous ne saurions saisir, si penser de la sorte c’est moins s’intéresser à ce que sont les choses qu’à ce qu’elles produisent sur nous, à comment elles se branchent sur notre mémoire archaïque, ce qui demeure en nous de plus authentiquement vital, comment elles réveillent notre sentiment d’exister quand se défait la coupure entre le sensible et le spirituel et que, nous oubliant nous-mêmes, perdus enfin, on comprenne que ce que nous nommions « la réalité » est le plus implacable des masques.
Et, en effet, les œuvres de Pascal Lemoine nous ouvrent au spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses, celui qui nous demeure mystérieux et insaisissable, où se tient ce qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et que nous appelons sentiment du sacré. Car c’est à partir du physique et de la matière que se dégage le spirituel, que se donne à sentir le sacré, au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en clartés musicales, vapeurs tièdes de troublantes réminiscences, ombres sur des contours d’une terre et d’un sable passés au feu, qui vont se dissipant. Passages de souffles et d’indistinctes voix. Quelque chose, dans ces objets, nous parle sans parole et chemine sans bruit, va discrètement son chemin et avec lenteur chez celui qui, les regardant, se dit : « avec les mots qu’ils me confient, j’apprends à voir, je réapprends l’humanité, et je réapprends à marcher ».
Lecture de Elisabeth Beyrie-Soulassol; note de lecture publiée in le site Sitaudis (21 juillet 2025)
Michel Diaz, Francis Bacon – le lieu du visage par Élisabeth Beyrie-Soulassol
Le recueil de douze poèmes de Michel Diaz commence comme une provocation, reprenant en le déviant – ou en le suivant ? – de sa route biblique, le début de l’Évangile de Jean : « Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage ». En effet, il s’agit bien de commencer l’aventure poétique par l’étude du lieu du visage, celui de Francis Bacon, qui, dans un autoportrait, se peint tel qu’il se voit de l’intérieur. Visage « Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé dans quoi nous cheminons ». Le Visage nous appelle « Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et d’éternelle incertitude. // Et entre deux, l’épreuve capitale du dévoilement » à l’instar du texte de l’Apocalypse de Jean. C’est par ces premiers mots que le poète nous entraîne à regarder et pénétrer dans le lieu de ce visage et à le suivre dans une sorte de chemin de croix, de déchiffrement de la douleur composé de douze poèmes/stations en prose. Ce visage « captif de la geôle de ses tourments » est surtout « un couteau planté au cœur de nos questions ». Ce visage de douleur, de lèvres calcinées et fermées, retient l’irrépressible cri, quelque chose à dire, mais on n’entend que du silence. Mais si les lèvres sont fermées, par les brèches ouvertes, l’injonction se fait jour, celle de pénétrer dans le sommeil de notre propre mémoire, de boire aux sources de ce silence malgré les frontières infranchissables « aux dents d’acier », d’entrer dans un monde intérieur apocalyptique, aller jusqu’à l’étouffement. Puis, le regard nous appelle. Notre humanité est en perpétuelle souffrance. Est ce « une faute ancienne, une déchéance génétiquement provoquée », « une promesse d’extinction » ? L’homme aurait-il « les yeux remplis de Nuit » ? Ce visage/masque, « noire énigme qui nous tient lieu de nom » est aussi le « juste miroir de nous-mêmes », notre image. Cette « embrasure de parole nue » nous « enjoint de nous tenir debout ». Il existe. Il est là. Comment le toucher, qui est il ? Qui suis-je ? « Entre nous deux s’étend un si vaste désert de silence et de solitude ! » Mais il ne faut pas laisser le désespoir nous envahir, car il y a des traces, des voix. Pour écouter ce que ce visage veut dire, il faut « quitter le lieu connu. » Est-il « visage du Rien. Ou de tous les visages des Autres, rassemblés en un seul » ? N’est-ce pas le mien ? « perdu et retrouvé. Ou entraperçu seulement…Indéfiniment retrouvé. Et indéfiniment perdu. Et indéfiniment sauvé ». Ce visage est-il une trace humaine ou divine ? Suivant le poète, « sur l’autel silencieux de l’amour et de la bonté », regardons ce visage au « regard insaisissable » : qui en nous, déchire en même temps ce qu’il éclaire : l’insoutenable permission de contempler, entre extase et bonheur, ce Visage qui n’apparaît que dans le plus profond du noir et dans la souveraineté de la plus aveuglante lumière. Car le chemin vers l’autre n’est que chemin de vie.
Le commentaire de sitaudis.fr Interprétation au crayon d’un autoportrait de Francis Bacon par Catherine Bruneau Encres Vives n°552, 2025 20 p. 6,60 €
Note de lecture de Marie-Christine Guidon, publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 18 (juin 2025)
Traverser l’obscur
Michel Diaz
Éditions Musimot (2024)
Couverture et illustrations : photographies de Marie-Pierre Forrat
Une nouvelle fois, Michel Diaz nous chuchote à l’oreille avec ce dire si particulier dont il a le secret, les mots fécondés par un souffle : respiration, palpitation malgré l’obscur, les cendres, tout ce qui pèse. Dans cet opus méditatif, préfacé par Jean-Louis Bernard, plusieurs saisons se déclinent, appelant à « un temps qui ne (saurait) que durer », criblant le ciel d’incertitudes : 1. « Leçons de ténèbres » ;2. « Comme une porte au vent » ; 3. «L’ombre dissout les pierres » ; 4. « Être là ». Et évoquant les aubes de papier cueilleuses de mots, les premiers mots, ceux de l’enfance, du jour qui point. Et toutes les aubes qui suivront, petits grains du cycle immuable de l’infini, là où le grand et l’inapparent ne font qu’un tout, un et indivisible. Dans le feuilletage des années, dans ces strates du temps s’écrit notre histoire. Pourtant, nous dit l’auteur, « on voudrait / déchirant ses ombres / répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers / aspirer rien qu’une seconde une bouffée d’éternité ».
Faire vibrer la page blanche en y déposant ses pensées, ses meurtrissures est la plus signifiante façon d’habiter son passage en ce monde « La nuit, te disais-tu, est le seul mot que rien n’érode, l’espace d’une errance aux obscures frontières ». Sur la pierre est gravé l’invisible : la douleur qui ne dit pas son nom… jamais !
L’obscurité nous oblige à marcher en faisant abstraction de nos repères, ce qui révèle nos failles, nos doutes. Mais elle nous permet dans le même temps ce regain d’attention, tous nos sens en éveil jusqu’à percevoir l’insaisissable, entendre l’indicible tandis que dans « la bouche quêteuse de la moindre lueur d’aurore, quelque chose pleure dans l’air ».
Traverser l’obscur, n’est-ce pas, malgré tout, s’exposer à l’éblouissement ?
Clarté, obscurité : deux faces indissociables d’un astre. Il en est de même dans ce recueil, où plusieurs voix s’invitent dans l’écriture, revêtant des visages différents dont les pensées se font face… un écrit spéculaire !
La parole saignant à vif sur les mots qui se brisent aux racines du souffle ne sait sous quelle forme s’énoncer et cela semble précisément l’enjeu de cette démarche poétique… entre « prières et suppliques », entre « musique ou incendie », il nous faudra choisir l’ « accord profond d’un coup d’archet… et faire vibrer la lumière qui veille sous le sang des nuits ».
La flamme, même si elle semble vaciller parfois, permet de faire la traversée. Elle devient alors plus précieuse et prend des allures d’étoile nous guidant dans la longue nuit qui nous entraîne à poursuivre encore et encore. Sa modeste lueur ne nous permet pas d’éviter les obstacles, mais buter « contre un mur » éveille la conscience et donne tout son sens au cheminement vers le Soi.
L’errance, ne serait-ce pas ce chemin jalonné de petits cailloux blancs qui nous permet de retourner à notre essentiel, puisque bien souvent « on avance ne laissant nulle empreinte … marchant sur des mots morts… foulant la terre obscure » ?
Encore faut-il retrouver la « parole du poème / quand la vie trébuche / et ne sait plus arracher l’ombre / à la nuit de nos pas ». Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Mais il faut s’essayer à l’expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire, énigme et évidence, pour apprendre que « de l’eau claire des sources » peut jaillir « un calme souvenir d’enfance » ou plus simplement « le seul bonheur d’être » … ?
Michel Diaz nous incite dans cette traversée à nous fondre « au plus intime du silence » en cheminant à ses côtés.