Dossier Michel Diaz – Terre à ciel

Dossier consacré à Michel Diaz, choix de poèmes et entretien, in Terre à ciel (juin 2025)

https://www.terreaciel.net/Michel-Diaz-par-lui-meme-et-avec-F-Saint-Roch

https://www.terreaciel.net/A-l-ecoute-de-Michel-Diaz-pour-resolument-traverser-l-obscur-par-F-Saint-Roch

A l’écoute de Michel Diaz – pour résolument traverser l’obscur, par F. Saint-Roch

Pour prolonger la page dédiée au poète Michel Diaz, et éclairer plus avant encore sa pratique poétique, rien de tel que de recueillir sa parole et le laisser lui-même développer sa pensée. D’où cet entretien, où nous nous plaçons à l’écoute.

FSR : Michel, dans Fêlure, je lis : « Il ne faudrait écrire qu’en amont de soi-même » – formule superbe, à la croisée du vœu et de l’injonction. Est-ce que vous pouvez préciser ce que représente cet « amont de soi-même » pour vous ?

MD : Je veux dire par là que seul importe, pour ce qui me concerne, ce qui répond à cet appel imprévisible, mystérieux, quelquefois impérieux, de « quelque chose » qui cherche à se dire, qui remonte des sources obscures de l’être, cherche à se faire jour, à travers nous, par le souffle, la voix, les mots, leurs résonances. Ce qui répond à cet inexplicable désir (ou absurde nécessité), de donner forme à ce qui, inaudible d’abord et confus, réclame d’affronter cet inconnu de la parole, au risque de se perdre dans le sens, comme c’est presque inévitablement le cas. Je ne parle pas nécessairement de ce que l’on désigne généralement par le mot de « poème », mais de ce qui promet d’être matière d’écriture. Mais l’écriture poétique est exigeante, singulière, et tout entière ouverte à l’inconnu de sa destination. Il faut faire confiance aux mots, les conduire bienveillamment tout en s’y abandonnant, car le poème nous précède et attend que nous l’accueillions, sans le contraindre ni le trahir. Nous en sommes les hôtes avant d’en être les auteurs. Ecrire « en amont de soi-même » (en tout cas essayer de le faire !), c’est se mettre à l’écoute, sinon au service de cette parole d’avant les mots, et d’avant la mémoire même, et tâcher de lui donner voix en essayant de la capter au lieu même où elle jaillit. Peut-être sera-t-elle poème, abouti ou non, et c’est une autre affaire. Au demeurant, même si cet appel de l’écriture vient des profondeurs de soi, l’effacement de soi au service du poème est indissociable de sa genèse et de son accouchement ; par-delà de son expansion et de ses résonances ; de la pérennité vivante de sa parole et de l’immuable allié à l’éphémère qu’elle nous porte. C’est pourquoi je ne conçois pas, pour ma part, d’écrire à partir d’un sujet ou d’un thème donné, décidé à l’avance, et dans telle ou telle intention, de choisir au préalable entre vers ou prose, et la seule idée d’écrire ce qu’on appelle un « poème » suffit à me dissuader d’écrire quoi que ce soit. Si dans ce qui advient, dans cet élan d’écrire, au fil des mots (qui est aussi « travail », au sens de « parturition »), il y a « poésie » (mais qu’est-ce en vérité ?), c’est tant mieux, ou sinon c’est tant pis. Je lis bien des poèmes où je ne vois pas beaucoup de poésie mais seulement des intentions et une volonté de « poétiser ». Or je crois que la poésie a quelque chose à voir avec la foudre comme avec ce qui sourd du fond de nos abîmes, nous laisse suffocants et désemparés.

FSR : De même, toujours dans Fêlure, cette expression me retient : « J’étais là, parmi vous. […] Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de la persévérance ». Cette forme de présence aux autres correspond-elle à celle que vous vivez, vous, en tant que poète ?

MD : Cette forme de présence aux autres est d’abord celle que je vis en tant qu’individu dans son rapport à la vie et au monde. C’est-à-dire un sentiment d’étrangeté et de perpétuel étonnement d’être dans un « ici-maintenant » qui me requiert tout entier mais dont le sens ne cesse de se dérober à mon questionnement. S’y mêlent étroitement le sentiment du privilège qu’est le fait d’être vivant et celui du tragique de l’existence, voire de son aspect dérisoire et de sa gratuité. Je reprendrais bien volontiers, et plaisamment, la formule d’Hamlet : « Etre ou ne pas être, voilà la question ». Etre ou ne pas être, ce n’est pourtant pas égal. Mais être là, qui ne dépend pas d’un choix personnel initial mais du pur hasard biologique, exige qu’on ne s’y dérobe pas. On est là, et il faut l’assumer. Défendre cette chance qui, selon moi, relève du miracle. Camusien d’esprit, je crois que la dignité de l’homme réside dans le fait de travailler à trouver un sens à son existence, à s’accomplir par lui. A chacun de le faire selon ses moyens. Cela ne va pas sans doutes, inquiétude, éternelle remise en question, réajustements. Mais il faut tenir bon la barre dans les remous des jours, sur la terre si tourmentée des hommes, parmi et avec eux, car on ne peut vivre et écrire qu’en cultivant sa relation avec les autres.
Quant à « cette forme de présence » que je vis en tant que poète (ce que je ne cherche pas spécialement à être), elle ne diffère pas de celle que je viens de dire, puisque mon écriture puise à ces mêmes sources. Je ne dissocie pas ma vision de la vie de celle que j’exprime dans mes livres. Je ne me compose pas un « personnage » de « poète », si tant est que je puisse prétendre à ce « titre » que je ne revendique aucunement, s’il désigne seulement quelqu’un qui s’adonne à la poésie. D’ailleurs, ainsi que l’a écrit le poète Yves Arauxo, « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » Pour ma part, j’essaie seulement, par intermittences, entre des phases de silence quelquefois douloureux, de donner forme à ce qui me sollicite, me questionne, me tourmente, me nourrit, me grandit je l’espère, en tout cas me fait être et durer. Ce cheminement intérieur, que je qualifierais volontiers « d’errance » persévérante ne va pas, en effet, sans une forme de solitude dans laquelle les autres ne sont d’aucun recours. En même temps la poésie, loin de nous détourner des autres, des autres et des choses, loin de nous distraire, affine en nous la vertu essentielle de la vigilance en nous inscrivant fermement dans le monde.

FSR : Dans Bassin-Versant, cette déclaration me frappe, tant elle articule nettement incertitude et certitude : « Nous reste, à nous qui sommes exilés sur la ligne de crête où se jouent nos incertitudes, entre les déchirures des nuages, cette trouée de bleu, une couleur à inventer, une espérance que les vents, même les plus mauvais, ne parviendraient pas à nous prendre ». On entend, on sent que résiste chez vous, malgré tout, et irréductiblement, un élan, le désir profond de « rester vivant », comme vous l’écrivez aussi dans Traverser l’obscur. Pouvez-vous préciser en quoi, selon vous, puissance d’invention et espérance sont corrélées ?

MD : J’ai répondu en partie à cela, je crois, dans ce que je viens de dire… J’ajouterai pourtant que ce cheminement intérieur dont je parlais n’a de sens que s’il est conduit par la volonté de « traverser l’obscur », si je peux me permettre de reprendre le titre de mon dernier recueil publié. Cet obscur qui nous habite et dont nous sommes aussi cernés, fait de tous les mystères du monde, de l’incompréhensible sans réponses, de toutes les menaces que les hommes entretiennent et de toutes les peurs. Il est des individus, poètes ou non, simples vivants, à qui la lumière n’est pas donnée naturellement. Ils doivent la chercher, et la faire advenir quand ils le peuvent, par instants, fugacement, dans des moments de « grâce » qui peuvent être ceux de l’écriture. Elle n’en a alors que plus de prix. On peut appeler « quête » ce cheminement poétique sans fin qui peut être l’objet d’une vie, et n’exclut pas l’échec. Et la poésie, en effet, peut y aider, car elle contribue à inscrire le transitoire dans l’éternel, à donner jusqu’au plus infime la profonde et ample assise du plus grand. Toutes choses ont une histoire, toutes sont des formes de spatialisation du temps. Toutes sont les résultantes d’un passé resté vivant en elles, et qu’elles expriment. Ainsi ce qui est vrai des arbres, des pierres, des montagnes, reste vrai pour nous. L’éprouver au plus intime de soi, c’est adhérer au monde, travailler à rester vivant. Et cela ne peut se faire sans le sentiment d’espérance, c’est-à-dire le sentiment qu’écarter l’ombre devant soi, la repousser du front et des épaules, ne peut que promettre qu’une clarté se lève, là-bas, devant, fraternelle, apaisante et durablement réconciliatrice, de soi avec soi-même, de soi avec le monde.

Francis Bacon, le lieu du visage jean-Pierre Boulic

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Pierre Boulic, note de lecture publiée in Poésie sur Seine N° 115

Michel DIAZ

Francis Bacon – le lieu du visage

Encres Vives n°552

Inspiré, dit-il, par un autoportrait du peintre Francis Bacon, Michel Diaz nous livre un court poème de haute couleur en douze séquences d’une prose poétique dont la force surprend le lecteur. Toujours en restant à hauteur d’homme. Et avec dignité.

Le nouveau recueil que nous confie le poète tourangeau oblige dès l’abord à mettre les certitudes au placard, à se livrer à l’inachevé, dans quoi nous cheminons ; à accepter l’éternelle incertitude que dévoile le lieu du visage de toute existence, noirci de ses tourments, chargé d’une lourde part d’inconnaissable.

Avec le rythme qui lui est propre, la densité des mots de sa marque, Michel Diaz s’évertue alors à tracer de ce lieu unique le questionnement, l’attente, la douleur, le désir, l’absence de parole, la blessure. Or, dans « Totalité et Infini », Emmanuel Lévinas dit que « ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas ».

Et l’autre, dont le regard approche la débâcle, entend aussi son propre supplice sans qu’il puisse franchir cette frontière en dents d’acier qui déchire.

Ce visage, ces visages sont pourtant présence énigmatique, certes, de l’humanité. Le poète s’interroge profondément sur sa condition, y cherche des raisons parmi la confusion, affirme que l’Homme a les yeux remplis de Nuit et que ses traits sont inexorablement enfouis sous un chaos primitif.

Cependant, dans cette situation, une échancrure de clarté peut-elle enjoindre de nous tenir debout ? La réponse semble se dessiner dans la nécessité de se déjouer de l’absence ou du vide, de franchir le passage du désert vers Soi, vers l’Autre, qui n’est en fait que le chemin de vie qui s’abreuve à l’autel silencieux de l’amour et de la bonté.

L’exercice n’avait rien d’évident. Et il est réussi. Michel Diaz livre ici une œuvre qui cherche une patiente réponse à ses permanentes interrogations. Elle offre aussi au lecteur un cheminement tout en étant aussi une réflexion sur l’art. Enfin l’on pourrait peut-être dire qu’il s’agit ni plus ni moins que de voir et de s’effacer.

                                                      Jean-Pierre Boulic

Francis Bacon, le lieu du visage – Jean-Louis Bernard

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Louis Bernard, note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

Francis Bacon, le lieu du visage

Michel Diaz

Editions Encres vives (avril 2025)

Illustration de couverture Catherine Bruneau

         « Le lieu du visage ». Titre énigmatique à première vue. Sauf si l’on prend conscience que le lieu est relation entre l’observé et l’observant, surface de projection de l’intime et de la mémoire, à la fois témoin et vestige, empreinte et matrice. Conséquence : tout visage (il est ici question d’un autoportrait de Francis Bacon) est lieu, puisque produit changeant d’une suite d’histoires, visibles ou invisibles, pérennes ou en voie d’effacement. Et d’ailleurs, la notion de lieu, comme celle de visage, n’est-elle pas bâtie avant tout sur l’idée du regard porté (regard qui génère métamorphose ) ?

         Traverser l’image que nous offre le visage de l’Autre, nous dit Michel Diaz. Se remémorer alors la phrase de Rilke : « Toujours tournés vers le créé, nous ne voyons en lui que son reflet ». Nous sommes destinés au reflet, et au travers de ce reflet dansent les fantômes. L’énigme de l’Autre nous renvoie aussi à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas que reflet ou image, il peut aussi être voix à travers le songe. Car le songe affleure dans toute présence au monde, cette présence que l’on ne rejoint qu’à condition justement de traverser l’image, cette présence que devient, par le regard, l’apparence. Présence cependant énigmatique : on parle ici du visage du portrait, bien sûr, mais aussi de celui du regardeur.

         Définition, ici, du regard : tension entre ce qui s’affirme et ce qui s’efface, libérant le sens par la seule force de l’attention. Il s’agit de faire tenir le visible entre apparition et disparition (le réel comparaît pour mieux disparaître), comme on le fait lorsqu’on contemple son reflet dans ses mains en coupe et que l’eau s’efface progressivement. Comprendre alors que le visage du portrait nous regarde lui aussi, et que la « promesse d’extinction » dont parle Michel Diaz nous concerne au plus haut point.

         Francis Bacon, par le désarrimage de l’espace qu’induit son œuvre globale, enseigne la tension dont il est question plus haut. Plus particulièrement, le « regard fossilisé » de l’autoportrait amène le regardeur à se retrouver dans des surfaces sans repères où il pourra se perdre en des confins méditatifs. Et peut-être, finalement, à apprendre à voir, ce qui n’est lié ni au regard, ni à la vision, mais à un processus d’espacements, de dilatations, de retards et d’écarts (d’égarement, en somme ? Cet égarement qui se trouverait être le chemin de sortie du labyrinthe…). C’est ainsi que, sans que nous y prenions garde, le visage devient ici métaphore de la poésie comme voix de l’inconnaissable, touchant donc, quasiment par définition, à l’inachevé.

         Les mots du poème sont-ils alors suffisamment signifiants pour accompagner cette traversée ? « Quelque chose cherche à se dire, qui ne mâche que du silence ». Tel est le risque des mots : réduire ce que nous tentons de nommer à des identités figées et obscurcir en conséquence l’énigme de nos vies (de nos regards, de nos visages). Le silence devient alors la langue du dernier recours, la seule qui puisse éventuellement donner chair à cet appel dont parle le poète, appel « à s’avancer dans l’inconnu des flaques et des ombres », « à s’abîmer dans la nuit insondable de l’être » (car, ne l’oublions pas, « l’Homme a les yeux remplis de Nuit »), appel qui force le regardeur à accepter l’éventualité de la douleur (échec à dire et même à ne pas dire) en entrant dans cet obscur à la fois miroir et trou noir.

         Alors, pour retrouver quelque chose de son propre visage dans les traits de l’Autre, sans doute faut-il se poster à distance de soi-même et du reste, meilleure manière d’aiguiser le regard. Et comprendre que « la trace de (l’)Autre, sans visage ni nom » vaut avant tout témoignage et mémoire de notre obstinée et vaine quête de l’insaisissable.

         Jean-Louis BERNARD

Le raccommodeur d’instants – Richard Rognet

Le raccommodeur d’instants

Richard Rognet

L’Herbe qui tremble (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025).

         Ce récent recueil de Richard Rognet se divise en deux temps : le premier, Regarder le silence, le plus important, rassemble des textes en prose poétique, tandis que le second, plus court, Derrière la Montagne, nous propose, lui, des poèmes en vers rapides dont la densité, dans le ramassé du propos, nous invite à une autre approche.

         Nous lisons, dans la présentation de l’ouvrage par l’éditeur, que son auteur « fait le constat d’une vie ayant suivi ou tracé de multiples chemins filant sans cesse dans de nombreuses directions. » Et il en résume ainsi le propos : « Entre inquiétude et incertitude, enthousiasme et volonté d’apaisement, il tente de saisir, au fil de l’écriture, la diversité miroitante des instants qui fondent et conduisent son existence, la raccommodant souvent […] ».

         La première partie du recueil ne rompt point avec l’écriture de Richard Rognet, telle que nous la connaissons, claire, fluide, sensible et d’une savante limpidité, aux accents volontiers lyriques, soulignés d’autant plus ici par l’emploi récurrent du « je », du « moi » (parfois du « nous », du « on ») qui rend l’auteur présent à chaque page du recueil. Le statut de l’ouvrage n’est pourtant pas exactement le même que dans les autres écrits de l’auteur. Il s’agit davantage, ici, d’inscrire dans les mots des fragments de la vie du poète, qui nous révèlent des moments intimes, non des confessions, mais des confidences plutôt sur ce qui le traverse, l’étonne et l’éblouit, l’enthousiasme ou l’entraîne parfois, dissipés les moments de ravissements, dans des territoires plus sombres de la pensée, ceux où se logent la complexité de l’être, ses hésitations et ses doutes, ses contradictions et ce qui ne finit jamais de nous hanter.

         Il y a, dans cette section (c’est pourquoi je disais qu’elle donnait au texte un statut un peu différent), un quelque chose de l’autobiographie, ou plus exactement des notes personnelles du « journal intime », impression renforcée par l’utilisation de dates (peu nombreuses il est vrai, mais pourtant suffisantes) qui situent dans le temps des moments d’écriture : C’était le 28 février 2021 ; Le 7 mars 2021, à la nuit tombante ; Je viens, cet après-midi du 18 mars 2021, de ramasser délicatement le cadavre d’un rouge-gorge ; […] je perçois, ce 23 mai 2021, comme l’effacement du soir dans le giron laiteux de la nuit verlainienne… C’est là aussi comme une invitation du poète à pénétrer dans les arcanes de son écriture, nous aider à saisir mieux les événements déclencheurs, imprévus et inattendus, dont ses mots se sont emparés, ces éclats (ou « éclairs » pour reprendre le mot d’Arnoldo Feuer), l’étroit lien qui se noue alors (cette « chimie » de la pensée que l’on peut dire « inspiration ») entre l’instant de cet événement et cet appel à en creuser le sens, tout en en restituant l’émotion. Par exemple la découverte de ce rouge-gorge (Me voilà moi sans toi, au seuil du printemps, avec une herse de douleurs sous les paupières), ou cette anodine situation : Je m’assieds sur une terre battue où tant de pas inconnus se sont inscrits dans le tournoiement des saisons. / Deux verdiers effervescents se mêlent aux frétillements des feuillages. Ou la révélation au matin d’un jardin enneigé. Mais ce sont aussi bien des événements déjà passés que le souvenir ressuscite, comme cette rencontre émue avec un arbre : J’ai embrassé le tronc d’un hêtre, longuement et si fort que j’en ai un instant perdu la vie. Ou cette extase ramenée d’un peu plus loin, mais dans son émotion intacte : Alors que le soleil – le premier, après des jours d’hivernale attente – méditait parmi les mille et mille visages des myosotis […], je sus que j’atteignais les fertiles enchantements des saluts partagés.

         Nous voyons que ce « raccommodage » de moments vécus avec intensité, restitués avec ferveur, s’apparente à une « tapisserie » dont les différents motifs nous proposent certes ces « multiples chemins filant sans cesse dans de nombreuses directions », mais qui s’assemblent sans se contrarier, développant un paysage, à la fois physique et mental, où s’inscrit tout entier le poète, où son regard sur les choses du monde, comme sur lui-même, nous incite sans cesse à nous interroger sur les mystères qui nous cernent et sur nos propres profondeurs, ces territoires habités par les fantômes de nos morts, ces gouffres habités aussi par ces doubles insaisissables qu’à nous-mêmes nous sommes, ces créatures d’ombre dont nous percevons les menaces. Etranger – contre moi / quelle menace es-tu ?, écrit-il dans un poème de la seconde partie du recueil. Et nous parlant de sa difficulté à comprendre l’errance dans laquelle nous jette le fait d’exister, il écrit, dans un autre poème : Gestes engourdis / ailleurs ne délivre rien, / portes jamais ouvertes / et tant de veilles pourrissantes.

         Il y a, chez Richard Rognet, cet incessant tourment de vivre, sans en saisir le sens ou la nécessité (Je nais d’une semence négligée, entre deux obscurs sillons), cette inquiétude d’exister dont il fait une force, se livrant à lui-même une lutte dont il ne sort pas toujours vainqueur, dont il lui faut pourtant se relever bien qu’il sache qu’il lui faudra toujours recommencer, en dépit de lui-même, comme avec ce qui nous reste des effrois et des bonheurs fragiles de l’enfance : Tirer à soi l’enfance, mais ne pas sombrer en son nom. / Lui dire adieu, conserver d’elle le souvenir flottant d’une langue inaltérable. L’enfance, ce si bref moment qui nous a permis de constituer quelques réserves d’innocence dans lesquelles nous pouvons encore puiser, mais que nous devons protéger de l’appel des sirènes qui, aujourd’hui, compliquent le plus petit élan d’amour. Et si la tragédie comme la vanité de vivre ne lui échappent pas, ce douloureux « miracle » que nous n’avons pas demandé, harcelés que nous sommes par l’idée de la finitude et de la mort qui nous talonne (Sommes-nous autre chose que les bornes massives qui enserrent notre vibrante chair ?), il n’en tire que davantage de lucidité : Que d’aigreur sur les prés ! écrit-il encore. Les années à venir : déboires, tremblements, ensevelissements. On soulève des pelles et des pelles de sable, l’immense sablier demeure insatiable.

         Mais Richard Rognet est de ces poètes veilleurs et porteurs de lanterne, homme marchant sans trêve, comme « l’homme qui marche » de Giacometti traverse son destin, trébuchant par moments sur son chemin d’ornières, allant vers quelque chose de lui-même qui toujours se dérobe à mesure qu’il l’entrevoit, mais chemin qui en vérité est le seul qui vaille, et qui pour nous mener nous demande d’imaginer, sans cesse / l’introuvable pays, ainsi que le poète nous le dit dans les tous derniers mots du recueil. Il est de ces poètes qui, malgré ce crépuscule descendu aujourd’hui sur le monde, et ces soleils qui meurent en même temps que nous, fouillent sans cesse à pleines mains dans les décombres de nos espoirs et de nos rêves, pour en sauver ce qui peut l’être et hurler lumineusement. Relisons cette longue phrase : Il y a toujours un moment fugace à la jointure de la lumière déclinante et de l’ombre impatiente, un moment proche de l’extase, si l’on veut bien cesser de couper les cheveux en quatre et d’affirmer que l’existence ne dépend que des lieux ordonnés, mesurés à l’aune de nos envies, de nos convoitises, de notre obstination à tout vouloir régenter.

         Il nous faut concéder que rien n’est vraiment consommé, quand parmi l’enchevêtrement de nos doutes, désarrois et incertitudes, demeurent quelques-uns qui œuvrent à nous faire entrevoir, sinon espérer une plus consolante lumière, et cherchent à nous rendre notre authentique part d’humanité. Sortir de la grisaille, / gravir la tendresse, //pour nous tous, j’applaudis / dans les ténèbres – /ce n’est pas une habitude, / mais l’appel lumineux / d’une parole impétueuse, lisons-nous dans le dernier poème. Dans ce livre, traversé d’échos saturniens et de traces de désespoir, il y a aussi l’attention passionnée que le poète accorde à toutes choses et qui prend bien souvent les accents de l’amour, les éclats d’une sagesse qui invite aussi le lecteur à sortir du chagrin de ses heures désaccordées, à entrer dans ce tout de la vie où le monde, en lui redevenant un peu plus lisible, se fait révélation d’une réalité dont nous avons perdu et le sens et l’usage. En vérité, plutôt que de sagesse, je parlerai de phases d’apaisement, ouvertes à la contemplation sereine ou éblouie du monde, à une joie parfois incandescente ou à l’admiration exaltée de la nature, des oiseaux, des fleurs, des arbres, des nuages, du ciel, et de tout le vivant que le poète sait si délicatement et si merveilleusement célébrer.

         Michel Diaz, 13/05/2025