
Etude publiée in Diérèse N° 95 (hiver 2026)
A la plus que présente
Pierre Dhainaut
L’Herbe qui tremble (2025)
« A la plus que présente », c’est-à-dire la musique, écrit Pierre Dhainaut dans sa note de fin de volume, la poésie, comme la personne que nous invoquons et remercions. » La dédicace de ce court recueil servant, comme il le souligne, de titre au poème final sert aussi de titre à l’ensemble. Court recueil, en effet, construit en sept sections comptant chacune de deux à une dizaine de poèmes : Pierre et pierre et poème ; A défaut de voler ; Le don des larmes ; D’une voix tout le temps ; Neige après neige, à toi ; Un bord sans bord ; A la plus que présente. Poèmes qui, pour la plupart sont composés de strophes uniques usant de vers impairs (à de rares exceptions), onzains mais surtout septains qui assurent à l’ensemble du recueil une belle cohérence, le rythme d’une construction qui propose un cadre contraint, ne permet à l’auteur d’écrire que ce qu’il juge nécessaire, au plus juste de sa pensée, dans une économie du verbe qui confère à l’ensemble un ton particulier, celui d’une parole qui se dit à voix basse ou d’une confidence faite à l’oreille du lecteur. Parole dépouillée comme on se dénude pour ne garder de soi/en soi que l’essentiel. Parole de peu de bruit car, en effet, c’est un murmure qu’on entend, et qui ne se laisse distraire par rien de superflu : Entre les strophes – pas assez de place / pour imaginer une ligne de fuite / qui nous conduise autre part, / nulle part, sauf au creux de l’oreille. Oui, quelque chose de rasant, une lumière de bas de porte, mais qui insiste sans jamais forcer, trouve à passer, à faire danser les poussières dans des mots d’usage commun mais de longue portée et à en traduire les résonances, comme de lèvre en lèvre : / « bruit » et « nuit » ne se définissent / qu’au pluriel de l’écoute, plus loin, / avec l’océan secourable. Cette voix est un chuchotis endurant, cette musique même de l’âme quand elle défroisse ses plis sous les souffles des mots que tisse le poète en en multipliant le sens : les mots ne signifient / qu’en se réunissant, en nous forçant / à changer leur emploi, le nôtre.
Il n’est pas anodin de remarquer que la première section et les premiers vers du recueil évoquent, Compacte, verticale, une pierre / selon notre langage, et que la dernière s’achève avec l’abandon au jeu égal des fractures, / des accords, parole, musique. De la pesanteur sombre (mais vivante) de la pierre que sa nuit d’abord entrave et enracine, roc ou récif, pierre humble de la route ou stèle, jusqu’au rythme et intonations aériennes de la musique, la note inquiète, la très fervente, en passant par la verticalité d’un lit d’hôpital, entouré de barreaux de fer, dans une pièce au plafond bas, les poèmes, l’un après l’autre, suivent un mouvement ascensionnel qui conduit le poète autant que le lecteur à se redresser et à remonter les épaules, invite sa tête à quitter le sol vers le haut, à marcher à nouveau, à retrouver haleine. A donner corps à cette voix qui appartient à ce monde où mourir / ce n’est peut-être pas nous taire, puisqu’elle adopte le visage de l’offrande, de connivence avec la flûte.
Pourtant, ce mouvement ascensionnel dont nous venons de simplifier la trajectoire est déjà contenu, comme en germination, dès le début du texte, puisque le poète nous dit que ces pierres, que l’on croit sans regard, sans cœur battant, nous regardent, nous fixent, et que sous leur relief, si rêche aux doigts qui le découvrent, il est possible de sentir comme un silence qui crépite, un feu, mais qui n’a rien d’hostile, / le feu en la profondeur du poème. Ce feu qui, dans la poétique d’Apollinaire, est cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lumière qui n’attend que de s’échapper de sa gangue, celle du noir initial de la langue. Car l’origine du poème est là, silencieuse mais assemblée pour sa fulgurante éclosion.
Certes, Pierre Dhainaut nous dit Obscurs, les yeux et tout l’être avec eux, / les mains obscures, la gorge obscure, et parfois, dans ses vers, comme on baisse les stores, le souffle se réduit et la lumière s’amenuise, et il sait que même si les corps se tendent ils n’arrêteront pas les larmes. Homme, le poète côtoie quotidiennement le néant et vit dans la familiarité de la perte. D’où son sens de la fatalité (Nous accepterions, nous refuserions, à quoi / cela servirait-il ? L’expression change, / pas davantage), une fatalité endossée en conscience et lucidité, dans le refus pourtant de ne pas se laisser dominer trop longtemps par le découragement, la tentation de l’abandon ou du désespoir. Appellerait-il cela « désertion » ? Car si l’homme entretient autant commerce avec la nuit, les épreuves du corps et de l’âme, les tourments de l’âge et la mort qu’avec un opiniâtre élan de vie, sa poésie, inspiration, respiration, ouverture des yeux et du cœur sur ce que le visible recèle de beauté, apparente ou secrète, n’est qu’œuvre d’authentique relation entre l’intime du dedans et la clarté crue du dehors, entre soi et le monde, entre soi et les autres, entre soi et les mots de la langue, quête d’un équilibre toujours à retrouver, œuvre de « réconciliation » ou d’«apprivoisement » des ombres qui nous hantent et des forces qui nous menacent et dont on ne sait pas toujours exactement le nom. Et il sait bien aussi que la pierre en lui sera dénudée jusqu’à l’os, que le temps l’a usé et l’usera encore jusqu’à l’âpreté qui le tient droit, en dépit des épreuves, luttant pour conserver, ligne après ligne, la fraîcheur des mots recouvrée, accordant sa confiance à la main, à l’arme de ses doigts : Tracer avec soin chaque lettre et respecter / les intervalles, aimer le frôlement / du crayon, de la plume ou du pinceau, la feuille aura la propreté, elle aura le sort / de ce qui n’oppose aucune entrave aux vents. Mais paume ouverte aussi à la patience et l’amitié des choses, palpant la pierre, approuvant l’arbre et caressant, avant de l’épeler, le nom brûlant qui ne fait pas de mal, / qui fait venir la n.e.i.g.e. C’est alors que les mots « persistance » et « passage » seront l’un des noms du poème, qu’en dépit de l’oubli du nom de son auteur, effacé dans le livre, comme sur le granit des pierres les morsures du temps n’épargnent que la parenthèse et les dates, il n’en sera pas moins certain que toujours, dans les pages, le blanc d’entre les mots, celui d’entre les lignes et les strophes, un cœur continuera de battre.
Mais, comme on fait un tour d’horizon des sentiments contradictoires qui luttent et se heurtent dans l’esprit du poète, relisons ces mots, traversé d’un rai d’ombre : C’en est fini de l’immense, de l’enfance, / il ne neige plus au cours du sommeil : de la buée / dans de la brume, aucun son ne s’exhale / et ne s’éclaire en parole attentive. Et ceux-là, qui leur font écho, extraits de l’un des derniers poèmes du recueil : Le vocabulaire a-t-il une impasse ? / Nous admettrons que nos calculs étaient pauvres, / étaient faux, nous reprendrons vigueur / si nous laissons advenir hors mesure / ce qui nous comble et nous sort de nous-mêmes. En répétant, rien ne se répète. Flux et reflux sur les rivages de l’incertitude et du perpétuel questionnement. Ce recueil en témoigne aussi. Il est alors tentant de citer, même longuement, cette réflexion de Béatrice Bonhomme : « L’œuvre de Pierre Dhainaut est côtoiement continu de l’énigme à l’état naissant, et cela confère à son poème une profondeur de joie vraie, malgré la nostalgie, malgré une voix assourdie ou voilée, (…) malgré le sentiment du vieillissement et le désarroi devant la fuite du temps, malgré l’entrée dans l’âge où les morts tout près de nous sont de plus en plus nombreux, ce scandale. Au-dehors, le secret de nos bras, car la poésie comme intériorité la plus grande est aussi extériorité, projection au dehors. Le poète est guetteur, passeur de vie et de mort. Sa tension est extrême pour faire naître le jour, car le passeur est saisi de signes et dessaisi de permanence. Le poète est celui qui restitue la merveille, où qu’elle se trouve. » (« Au dehors, le secret : Pierre Dhainaut ou le rythme d’un paradoxe », in Corps, Poésie, esthétique, Presses universitaires de Perpignan, coll. « Etudes », 2016)
Car il lui est vital de réanimer toujours la croyance en la vertu secourable de la poésie, en dépit des inévitables moments de doute et de faiblesse. Sensation éprouvante de vide et d’exil de soi-même. Mais revient la confiance, finalement, qui se cultive et s’entretient, et de la musique la plus intime remontent sons et souffles qui, redonnant couleur aux mots, lui rendent le pouvoir et la jubilation d’écrire : Entrer, renaître, comme si la mort / lâchait prise, nous en avons le droit / alors qu’une voix chante. Celle qui fait le jour un moins rude et le silence un peu moins rauque. Pierre Dhainaut est le poète pour qui le mot « porte » est un mot qu’il ne peut s’arracher de la bouche.
Michel Diaz, 20/11/2025