Comme tremble le seuil – Eric Chassefière

Comme tremble le seuil

Eric Chassefière

Editions Alcyone, collection Surya (2024)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

         Ce recueil de textes en prose, écrits durant l’été 2022, est divisé en trois sections, Respirer avec l’ombre, Dans le bruissement de l’ici, Etre dans chaque instant. Le texte de présentation de la quatrième de couverture nous apprend que la première a été écrite dans le Cotentin, « entre mer et jardin », la seconde « dans le mas provençal d’enfance, voix noyée de mistral, assis dans la pénombre », la troisième, « chaque matin et chaque soir sur la falaise de Sauzon à Belle-Île ». Trois lieux, trois univers, que l’auteur réunit pour les fondre dans le même creuset poétique.

         Comme nous l’avons déjà écrit ailleurs, dans la plupart des livres d’Eric Chassefière les objets attachés à l’espace qui suscite ses rêveries et réflexions ne sont finalement présents qu’en nombre limité, délivrés par fragments, empruntés à « l’élémentaire matière » dont se nourrissent tous les sens, pièces d’un puzzle jamais achevé (ou toujours à refaire), mais rassemblées et assorties, et délivrant des signes décisifs, parce que transmuées par un œil qui sait en saisir l’essentiel et relier chaque détail au tout. Ici, dans ce recueil, ce sont le jardin et le petit muret qui le limite, ses arbres, ses fleurs et ses oiseaux, la mer, la grève et son ruban d’écume, le ciel et ses mouettes, les mouvements du vent dans les feuillages, les ombres et les lumières qui y jouent, le silence et le bruissement de la vie, tout ce grand mouvement des choses, ces voix qui disent sans parole la complicité immédiate du monde et les lointains de l’horizon, cet inconnu si proche où se façonne le regard. Un lieu n’existe pourtant que par ses lumières, qui lui donnent présence et âme, l’animent, le révèlent. Aussi le poète s’applique-t-il, à la façon d’un peintre (dont il adopte le lexique), en fines touches, comme à légers coups de pinceaux, à saisir les lumières de l’aube, du matin, de midi, de l’après-midi ou du soir. Ainsi écrit-il, par exemple : Se tenir là, dans la petite nef des arbres, qui à cette heure matinale n’est encore qu’un enchevêtrement de lignes, présence dessinée sur de l’ailleurs. Voir comme dans cette obscurité la forme peu à peu vient prendre dans la matière, ombrer les noirs d’un liseré de clarté, détacher les verts du gris d’un mur de pierre, adoucir les bruns de la pensée d’un ciel.

         Evoquant la peinture, nous pourrions aussi bien parler de musique, auxiliaire majeur de la poésie. Car poésie est ce que font les poètes et poètes sont ceux qui agissent en fabricateurs de langue, artisans d’un objet dont le ton singulier fait qu’il ne se ferme pas sur lui-même, mais qu’il vibre de tous ses mots, rayonne entre ses lignes, brûle du fond de ses images, projette sa lumière et sa chaleur autour de lui. Ce « ton » est de l’ordre de la musique (et Eric Chassefière est aussi musicien). De l’ordre de la prosodie, dirait Michel Butor. Prosodie qui s’exempte de mètres et de rimes, comme dans les textes de ce recueil. Mais « prosodie » (nous pourrions aussi parler de « résonance » pour reprendre le mot d’Anna Akhmatova) est ce mot qui fait signe vers ce travail dans et sur la langue qui voit l’écrivain remuer ses mots jusqu’à passer de l’autre côté de leur surface, fracturer les clichés, ouvrir des brèches dans la langue, organiser autrement la syntaxe, contrarier les formes… et toujours rythmer la langue dans l’émoi, sous les coups de butoir du monde, les surprises qu’apportent tous les jours et que chaque instant nous réserve, dans cet « écart » par où s’immisce et s’enracine le sentiment du perpétuel émerveillement : Rien ne bouge dans la blancheur crayeuse de la lumière, tout attend, tout s’écoule en soi-même, le reflet seul donne vie, illumine les roseaux de la berge, dont l’image ondule lentement sur l’indéfini d’une profondeur, on ne sait si d’eau ou de ciel… Musicale « écriture des sens, écrit Jean-Paul Gavard-Perret, capable de pénétrer l’impénétrabilité de l’être. Il (le poète) ne cultive pas une forme d’impuissance dans l’ivresse des songes. Il devient capable de savoir ce qui le saisit presque sans le comprendre ». Et, en effet, dans l’écriture d’Eric Chassefière, tout se produit dans chaque dessin de l’instant dans la lumière, chaque silence, chaque chemin qui s’ouvre. Et ce qui à chaque instant se produit, comme les ombres légères des oiseaux, traçant aux méandres de l’herbe la mouvante profondeur de la lumière qui les porte, est éprouvé à fleur de sens, vue, ouïe, toucher, odeurs, dans le mouvement incessant et inépuisable de la pensée.

         N’en doutons pas : si la voix de Philippe Jaccottet affirmait « qu’il n’y a pas au monde que du malheur » malgré un avenir presque entièrement obscur, celle d’Eric Chassefière la rejoint, qui maintient de manière endurante que, devant nous, autour, partout, pour peu que nous prenions la peine de voir (et plus seulement regarder), persiste une lumière qui se mêle au bleu du ciel, aussi sûre que toute chose au monde que l’on touche. Une voix qui entend tout faire pour assurer cette lumière et la transmettre comme une étincelle ou une chaleur. Cette voix-là s’arrache à la pesanteur des temps autant qu’à leur frivolité, troue l’ombre et nous parvient dans la musique de ses mots, comme un froissement de l’air, comme au soir la lumière s’élève dans les arbres, en illumine les plus hautes branches. Voix qui instaure et maintient cette lumière, ce soleil qui point entre les nuages, ces paysages de bords illuminés festonnant le ciel, ces lèvres scintillantes, ce cône de rayons par endroits imprimant son modelé.

         Mais peut-être suffit-il, après tout, de changer la vue pour changer la vie, nous suggère Eric Chassefière, et de rendre au regard son plus haut objet pour en établir la coïncidence entre la merveille et l’énigme, cet invisible qui, touchant en nous ce qui nous est le plus intérieur et le plus dérobé à la fois, et le faisant vibrer, ouvre en nous ces chemins d’accordance avec toutes choses du monde, ces chemins où l’on va vers ce col d’où semble monter, impérieusement, une lumière toujours plus vive. « Ces beaux chemins », pour reprendre ces mots de Philippe Jaccottet, Eric Chassefière nous les indique aussi, et il en va ici comme de toute conversion. Rien n’a changé et tout a changé, ou le peut. C’est toujours de notre monde qu’il s’agit, mais vu autrement, vu à partir de ce qui ne peut se voir que si l’on consent, comme au moment du crépuscule, à se laisser respirer avec les arbres tout à la tendresse du dernier soleil. Voir alors à partir de quoi nous sommes devenus si aveugles, nous qui vivons dans l’aveuglement, qui ne voulons plus voir. Oui, au-delà de ce que nous permettent nos autres sens, « le regard est ce qui sauve » pensait Simone Weil, et aidé par la poésie ce qui nous permet le mieux d’entrer en contact avec le monde. Mais s’il faut savoir écouter le silence, il faut fermer les yeux pour voir, écrit le poète dans l’un des derniers textes du recueil. Et il écrit, un peu plus loin : on reste seul assis sur son rocher à se laisser embrasser par le murmure de l’eau, on ferme les yeux pour mieux flotter, on est comme la mouette sur l’eau calme, venue voler mais d’un autre souffle, une autre présence à l’être et au monde.

         Cette « autre présence au monde » est ce que le poète, ce passeur, a su amener jusqu’à nos rives. Avec lui, nous nous sentons un peu plus vivants, et comme plus assurés de nous-mêmes et du monde. Un peu moins lourds, un peu moins sérieux, un peu plus légers. Plus résistants peut-être. Plus convaincus aussi, ainsi qu’il l’écrit à la toute fin de son recueil qu’il nous faut appartenir à ce tout, appartenir pour ne pas risquer de perdre, faire de sa vie ce tout de la parole sans cesse réaccordée.

         Michel Diaz, 11/09/2024

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