Ombres abruptes – Eric Barbier

Ombres abruptes

Eric Barbier

538ème Encres Vives (2024)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

         La poésie d’Eric Barbier se donne comme à travers un verre dépoli. C’est-à-dire qu’elle ne se donne qu’à celui qui, front collé contre la vitre, fait effort de scruter, au-delà du regard, ce qu’on peut entrapercevoir des mouvements du jour et des lentes danses des ombres. Elle est, autrement dit, ce qui d’abord oppose résistance à une lecture trop explicite du monde, à ce qui, de manière trop réductrice, chercherait à lui donner sens et configuration. Il n’est que de lire les premiers vers de ce recueil, pour comprendre que reprendre, comme on le fait chaque matin, l’indispensable ponctuation du jour, c’est reprendre un sentier où chaque pas dérange le ciel, parmi des pierres colériques qui déchirent l’aube. Comme c’est aussi rappeler le corps douloureux et la douceur venteuse d’une position indécise.

         Cette avancée de soi, à travers soi, parmi les êtres et les choses, ne peut être que lente et longue, tenace, mais pourtant incertaine, et conforme à bien des égards à une avancée, sans fin ni lieu, dans une perpétuelle trouée d’inconnu. Là est la marque de cette démarche, autant de vie que poétique, et de cette écriture économe de mots, dénuée d’ornements, dense pourtant et riche, chaque vers apportant, sans rime ni ponctuation, sa force, détermination, clarté sans fioritures : l’entretien infini renverse le crépuscule // Se reposer dans un nom éloigné / Tout retrouver ne rien reconnaître // Tout deviner    ne rien apprendre / Rester à vue. Et continuer d’avancer, traverser les eaux exilées du songe, dans le silence minéral où se taisent les jours.

         Chaque instant de cette attentive avancée est toujours « maintenant », et c’est encore maintenant que tout glisse, bien que tout s’en aille en laissant sur la peau une trace d’on ne sait vraiment quoi ni pourquoi, ni de quoi cette chose passante que la langue et la gorge ne cessent de brasser, de l’air peut-être pour en faire un mot, ce quelque chose de nocturne et sombre qui fourmille sur les lèvres : Ciel terreux roche nuageuse / De ce long tumulte nulle citation / Ne pourra être transcrite sécheresse minérale / Prononcée par une langue sans vertiges. Avancée dans l’espace incertain de soi-même et du monde où, si le vent se cherche une âme et cherche quelque chose à nous dire, il n’est que brise qui n’a su devenir / Le lendemain de vents véritables. Alors, Ne reconnaître aucun lieu / Chacun de ceux qui / En garde le partage / Leur donne un nom différent. Alors encore, faut-il lever le poing contre l’ordre insondable du monde, et battre la mémoire comme un tapis qui doit brutalement restituer l’image, puisque De telles navigations chacun de / Ceux qui ici viennent / Me confie un nom différent ?

         Il n’y a, dans cette écriture, aucune tentation de l’élégiaque, ni nulle concession facile à la mélancolie, mais le pudique sentiment de ce qui frôle le tragique, sans s’y appesantir, de ce qui disparaît dans ce « maintenant » fatalement renouvelé, incompris ; mais la lassitude portée à dos d’homme de ce circulaire « Speechl ! Speechl ! » dont parlait en 2000 le poète anglais Geoffrey Hill. Et comme le dit autrement notre auteur : Là patientent les rêves / De la pierre fière d’un passé houleux / Le moindre souffle disperse / Une poussière de fleurs / Corps présence importune anciens retours. Ou comme il l’écrivait ailleurs : il ne s’agit /ni de peur ni de mort / tout reviendra / dans un jour différent / tout se répètera / pour mieux nous abandonner / hors de souffle.

        Et pourtant chaque strophe d’Eric Barbier, chaque vers même accumule et interroge ce paradoxe d’une double obsession. D’un côté celle d’où découlent angoisse et solitude, le sentiment de ne pouvoir acquérir qu’une « vérité squelettique » et de ne rien voir devant soi et autour de soi qu’à travers un écran de fumée qui enveloppe et condamne tout à la fois l’être et le penser. De l’autre, la difficile quête qui est de la responsabilité du poète, celle de tenter une présence parmi / L’alphabet en friches / De la commune obscurité, de travailler à assembler des lettres pour / Former le verbe / Qui gardera pour seul usage / L’apaisement d’une longue veille. De travailler aussi à alimenter ce besoin de perpétuer l’éphémère, et s’attacher à cultiver ce dont nous avons besoin de beauté, cette « tentation à poursuivre qui devrait nous préserver de l’inattention, nous permettre de reprendre vie » (In Francopolis, 17-24 octobre 2023). Mais aucune démarche poétique digne de ce nom ne peut se dispenser de cette volonté de voir à l’horizon un mérite, une valeur, une raison d’être et de faire, un sens humain que nous pourrions connaître ou entrevoir, et vivre parfois même intensément : Une irruption de fleurs dans la pierre / Voudra sauver la mémoire des éléments / Ce n’est pas de prière qu’il s’agit / Mais d’une fureur célébrée / Par des appels confus.

         Si le souffle du poète est ce qui lui permet de rassembler les mots, le poème lui est ce chemin, « temps des possibles, de tout ce qui est et de ce qui aurait pu être, le passé devant le visiteur dans le présent du regard », ainsi que le déclare Eric Barbier dans l’entretien que nous avons cité plus haut, qui aussitôt ajoute : « Écrire contre l’inexistence, écrire pour exister. Ou contre l’insignifiance le dépouillement des multiples significations du monde, pour connaître ce monde et ne pas le savoir, ‘ La muraille obscure du monde’ (Claude Esteban). Écrire pour tenter de réduire la distance qui sinon s’accuse davantage chaque jour entre ce qui nous reste du réel et les vocables qui le convoquent… Contre les semblants de l’existence, les égarements du ‘voyage intérieur’, pour découvrir que notre ombre ne déplacera aucune feuille morte, dans la mémoire profonde de l’absence. »

         Tout comme le poète Jean-Louis Bernard, auteur des « Chemins qui ne mènent pas », Eric Barbier est un poète de l’errance, c’est-à-dire porteur solitaire d’une quête qui est celle d’une humanité dont les chemins se sont perdus, depuis les origines, et qui suit une « voie dont on se sait l’issue » (Aristote), qui ne dit pas où il faut aller, mais seulement la difficulté à y aller. Et cette condition d’errants, telle que le poète nous la donne à partager, c’est aussi bien la même joie d’étreindre que le désespoir de ne jamais atteindre le but. C’est enfin par la forme même de son « inachèvement » que ce recueil et les poèmes qui le composent peuvent proposer au lecteur des prolongements et des profondeurs que celui-ci est invité, et pour son propre compte, à tenter d’explorer.

         Mais laissons-lui les derniers mots, extraits du même entretien : « Sauver ou préserver … L’infime sans quoi rien ne serait plus. Garder (ou retrouver) l’espoir est-il possible, sinon encore celui de reprendre cet appel de l’horizon improbable, d’abord inaccessible, à condition de pouvoir toujours le distinguer. Hier encore pouvait-on témoigner d’un optimisme historique sinon personnel. Le poème que nous parvenons encore à écrire, parfois, sera aussi l’hypothèse d’un lendemain dont nous ne parvenons encore à définir les contours, pour donner un nom à l’improbable, ‘Sous un soleil sans âge’ (Octavio Paz). »

         Michel Diaz, 04/09/2024

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