
A propos de l’artiste Michèle Vaucelle
Déglutir le monde
Article publié in Chemins de traverse N° 65 (décembre 2024)
« C’est à travers mes mots que j’existe, que je peux, et seulement là, envisager un monde auquel j’appartiendrais, dont je ferais partie. Le langage est donc ma seule issue, ma porte d’entrée, de sortie, mon unique possibilité. Qu’il soit pictural, plastique ou verbal. » Michèle Vaucelle
1. Qui ?
Les mots du titre qui précède sont empruntés à un poème de Michèle Vaucelle :
« Déglutir
le monde
Tout est là
Au bout de ce tuyau
Radical
Avec les mêmes maux
Recommencer
Progression
lente
Et douloureuse
De la bouillie
Glissement
Œsophagique
déglutir »
Oui, tout est là, peut-être, au début, dans ce mouvement de la gorge pour avaler un peu de l’air et de la matière du monde, comme on le fait pour sa salive, une déglutition qui ne va pas soi. Déglutir le monde et le digérer, douloureusement, et le restituer dans l’urgence des gestes, l’élan des émotions, mais s’il le faut aussi dans le spasme du haut le cœur et le vomissement ou, au bout de sa digestion, dans ce qu’en auront fait les obscurs et interminables méandres de nos intestins.
Michèle Vaucelle est née à Auray, en Bretagne, dans le golfe du Morbihan où elle a passé son enfance et son adolescence. Exerçant le métier de bibliothécaire, elle a choisi, pour sa dernière mutation, de s’installer au cœur de la Touraine, plutôt que dans l’est de la France, « pour me rapprocher, dit-elle, un peu plus de la mer ».
Ce sont d’abord les mots qui l’ont tentée, et elle écrit depuis longtemps ce qu’elle n’ose pas appeler des « poèmes », mais des textes qui s’imposaient dans leur nécessité. Et si elle « griffonnait » déjà, comme elle dit, parlant de ses dessins, ce n’est que bien plus tard, il y a une dizaine d’années, qu’elle s’est mise à la peinture, comme on se lance à l’aventure.
Et, en effet, c’est bien d’une aventure qu’il s’agit puisque Michèle Vaucelle, pure autodidacte, n’a jamais reçu aucune formation artistique, ni suivi aucun cours d’histoire de l’art, ni jamais fréquenté non plus le milieu des artistes. Ce qu’elle fait et ce qu’elle a appris, c’est en se confrontant, en dépit des regards sceptiques, aux matériaux du peintre: « des toiles bon marché, des pinceaux et des tubes de premier prix, n’importe quel support utilisable, des morceaux de drap, des papiers peu coûteux, du carton ou de l’isorel ».
Le rapport à ces supports « pauvres » n’est pourtant pas exempt d’une relation affective, puisqu’il lui arrivait, d’abord, d’utiliser des draps qui lui venaient de sa grand-mère, ou des serviettes héritées du même trousseau familial, des napperons brodés qui appartenaient à la même histoire et étaient aussi porteurs de la même mémoire.
Si le désir de peindre a, aujourd’hui, pris le dessus, écrire et peindre ne sont pas nécessairement séparables dans la démarche de Michèle Vaucelle, et les relations évidentes qui s’instituent entre ces deux pratiques, quand on considère l’ensemble de son travail, permettent de voir que la peintre s’efforce de mettre en images les éclats de vie intérieure que propulsaient ses mots, tandis que la poète se tient, elle, dans le retrait, mais continue de lui dicter les lignes de force et les obsessions qui s’expriment dans ses peintures. Il suffit, pour s’en convaincre, en écrasant ici la mise en page (taille des lettres, caractères gras, majuscules, interlignes, blancs typographiques, disposition des signes sur la page qu’ils occupent comme s’ils explosaient):
« Les mots brûlent
Et me bousculent
Tout ce qu’il y a
A l’intérieur
Avec ce rien cassé
Déglutir »
Lignes de forces, disions-nous, et obsessions que les images continuent de mettre en scène avec la même obstination et la même vigueur qui s’autorisent, dans son écriture, à ne s’embarrasser ni de trouvailles et d’effets de style, ni d’affectation poétique:
« Là où j’ai peur
Là où j’ai mal
Je creuserai sans fin
Et je me fous de ce que l’on peut dire
J’écris que la mort me fait peur
J’écris que mes mains sont en pleurs
Que l’Amour me fait rire
Que le monde est en guerre »
2. Quoi ?
« Pourquoi
faut-il
que ces
visages
absorbent
la douleur »
Ce sont les mots que Michèle Vaucelle a écrits dans un autre de ses textes. On peut y ajouter ceux-ci :
« Ce qui te
mange
la chair
De l’intérieur
Quand tu ne peux
plus rire
Quand »
Ecrits en marge de son œuvre picturale, ils en donnent aussi le ton et en sont, là encore, comme des échos.
Disons, avant d’aller plus loin, que l’artiste Michèle Vaucelle, que nous pourrions ranger d’abord dans la catégorie des « inclassables », est plutôt, selon moi, l’héritière de l’esprit de l’expressionnisme.
Si l’on s’en tient au mot qui désigne ce mouvement apparu au début du siècle précédent, celui-ci dit déjà beaucoup: il s’agissait, alors, d’exprimer par une pression la substance des choses et des êtres, de la faire sortir et paraître au-dehors, et cela, avec force, sans ménagement. Ainsi, tout d’un coup, au lieu de la disposition habituelle, nous dirons classiquement et harmonieusement extériorisée, c’était l’entrée soudaine du désordre, un dérangement qui d’abord blesse les yeux, et semble leur faire une sorte d’injure. En peinture, c’était le dessin explosif, la couleur discordante, une ordonnance chahutée qui pouvait passer pour provocation. Des sensations marquées dans l’ensemble du tracé en caractères soulignés, hallucinants. Des passions et des sentiments qui débordaient de la forme attendue et en dérangeaient la distribution.
Michèle Vaucelle est sans nul doute l’une de ces héritières et, en effet, dans l’esprit et les intentions qu’elle met en œuvre, comme dans sa façon de travailler, nous ne pouvons que constater qu’elle s’inscrit dans la démarche de cette esthétique. En effet, l’art expressionniste ou ce qui l’annonçait, si l’on s’autorise à considérer tout cela (s’il est possible de le faire en quelques lignes) de « manière panoramique », s’est révélé aussi, dans son essence, dans des œuvres agressives ou oppressantes. Il exprimait naturellement la misère physique et morale, se concentrant sur les visages et supprimant l’objet. Le côté dramatique était mis en avant par la déformation et l’agrandissement de certaines parties anatomiques. Le morose des visages s’entoure alors de couleurs salies qui composent les tableaux dans lesquels dominent souvent le rouge et le noir. L’emploi des couleurs primaires n’eut pas alors pour but d’animer des surfaces picturales, mais d’exprimer avec un certain lyrisme une sexualité anxieuse, une violence ouvertement revendiquée. D’exprimer aussi les névroses individuelles et, plus généralement, le sentiment d’être mal dans sa peau, une relation difficile au monde, ce que l’on appelle « le malaise existentiel ». Mais aussi bien, encore, le sentiment tragique de la vie, l’angoisse devant un monde qui inquiète ou décourage.
« Le cri », de Munch, pour nous limiter à ce seul exemple (bien que ce peintre ne soit qu’un annonciateur de l’expressionnisme), en est l’illustration la plus connue et passe pour emblématique parce qu’il additionne la clarté du symbole et la pertinence absolue dans la composition de tous ses éléments.
Angoisse et sentiment tragique de la vie ?… Nous ne saurions mieux faire, à cet endroit du texte, que citer encore ce qu’écrit Michèle Vaucelle dans son recueil, Octobre :
« Il y a bien longtemps j’étais en ton centre et tu me nourrissais Il y a bien longtemps j’ai oublié les mots j’étais là-dedans recroquevillée les mains sur la tête pour ne pas avoir mal au monde. »
On ne saurait peut-être trouver plus juste que cette expression, « mal au monde », pour qualifier le sentiment qui se dégage de ces toiles.
3. Comment ?
a) Déplacer un pinceau ou un crayon sur une toile ou un papier, voilà ce qui est traditionnellement perçu comme la moins grande distance entre l’artiste et l’œuvre. Un pinceau, ça n’est pas n’importe quel ustensile. Dans son nom même, c’est un petit sexe: il devient aisément objet fantasmatique, dans sa forme, ses constituants, son emploi, ses effets… Mais la toile non plus n’est pas un objet neutre. Elle n’est pas simple support matériel à des traces. Elle se tient tout à la fois au plus près de notre corps, par sa proximité avec le drap et le vêtement, comme par son statut de peau métaphorique et, selon ses dimensions, au plus près de nos habitats (historiquement, la toile du peintre, c’est un mur facile à transporter) ou de nos espaces d’intimité.
Michèle Vaucelle fait partie de ces peintres qui n’installent entre la main, le pinceau, la toile, aucun intermédiaire. Ni caches, ni pochoirs, ni bombages, ni papiers ou tissus rapportés, collés, cousus, ni aucuns matériaux intégrés aux tableaux (ou si peu !). Si peu d’intermédiaires que c’est parfois la main qui dépose à doigts nus les couleurs et les triture sur la toile.
Les toiles, en ce qui la concerne (ou les divers supports qu’elle utilise, papier, isorel, bois, canevas), s’apparenteraient aux murs d’une maison mentale sur lesquels seraient projetés ses visions intérieures et ses traductions subjectives des choses, des images fantasmatiques, des scènes qui emprunteraient à la fois à ce qui ressortit de ses obsessions personnelles et des image déformées d’une réalité dont elle sait qu’elle peut adopter des apparences incongrues, caricaturales, grotesques, quelquefois monstrueuses – et dont les contours équivoques, les traits forcés, les expressions hagardes de ses personnages, pourraient s’apparenter à ceux de la folie, ou en tout cas à ceux des phénomènes hallucinatoires. Ou seulement, et c’est déjà beaucoup, à l’expression d’une profonde détresse, à la projection d’un monde d’angoisse et de désarroi.
Ses peintures sont ces murs que Michèle Vaucelle transporte avec elle, des murs dressés à la frontière de deux mondes, également hostiles, des murs qui ne séparent l’intérieur de l’extérieur que pour mieux souligner ce qui, de l’un à l’autre, s’interpelle pour se confondre quelquefois en un. C’est là aussi que s’abolissent les distances entre le peintre et son tableau pour ne laisser place qu’à un inventaire de visages crépusculaires et désolés, de visages minés par l’âge et ses misères, à un champ de ruines d’humanité. Et qui nous touche et nous émeut, parce que miroir de nous-mêmes il ne peut que nous concerner parce que c’est de nous-mêmes qu’il parle.
Michèle Vaucelle se tient, en ses peintures, dans cet espace intermédiaire, cet « espace de flottement » (ce sont les mots qu’employait l’auteur dramatique Arthur Adamov pour parler de son propre théâtre), pas no man’s land déshabité, mais territoire d’entre-deux, de rencontre et d’affrontement, où se retrouvent convoqués, en même temps, le matériau sensible de l’imaginaire onirique et celui d’un réel quotidien et social, puisé à la réalité concrète de la vie, comme aussi, on ne peut en douter, à la réalité clinique ou psychiatrique qui en fait tout autant partie.
Aussi, cette peinture est-elle cette scène, espace « d’entre-deux », comme nous l’avons dit, où sont représentées, dans une même « mise en scène », les deux versants d’une réalité, intérieure, extérieure, que l’on a coutume de séparer, par facilité, mais qui sont, se superposant, les deux aspects de ce rapport au monde qui composent la réalité totale de tout individu.
b) C’est pourquoi, reconsidérant ces portraits au-delà ce qu’ils nous montrent, de cette volonté de représentation qui ne se prive pas de faire quelquefois des sujets de ces œuvres des êtres aux extrêmes de la solitude, ou de ce que l’on appelle la « normalité », au-delà de ces traits rudoyés qui en font des figures que l’on peut trouver dérangeante sinon effrayantes, il n’est pas abusif d’avancer que les peintures de Michèle Vaucelle contribuent à nous proposer une des représentations du « vrai ». Mais un « vrai », ici, pas moins recevable qu’en d’autres tentatives. A l’extrême opposé, par exemple, du réalisme pictural, à coup sûr de l’hyperréalisme, qui n’en sont que d’autres possibles, mais généralement considérées comme des reproductions plutôt fiables du monde. Nous savons cependant que, comme en toute image qui la prend en charge, n’étant que le produit de la subjectivité qui la représente et le fait de l’acte de peindre, la réalité se soumet toujours à la vérité en se subordonnant au mode d’expression que celle-ci aura choisi.
Mais l’autre aspect de ce « vrai » qui nous retient ici, est celui d’une dimension affective et émotionnelle qui ne saurait que se traduire dans une authentique sincérité. Cela relève de la dimension morale.
« Vrai », alors, est ce qui, même dans ses limites et ses maladresses, les connaissant, les assumant, ne cherche jamais à tricher mais demeure fidèle à l’élan créateur qui l’engendre. Il nous importe, en fait, assez peu de savoir si Michèle Vaucelle maîtrise peu ou prou l’art de peindre, si elle est « bonne artiste », si ses tableaux sont bons et beaux ou peuvent être qualifiés de quelque autre manière, en fonction de nos jugements esthétiques. Ce qui nous importe, avant tout, c’est de savoir que sa peinture ne nous trompe pas, qu’elle est, dans sa brutalité, sans tricherie aucune, le fruit de son tempérament et des moyens qu’elle lui donne pour essayer de l’exprimer. En cela, la notion de « vrai », non seulement évince mais se substitue à celle qu’on appelle le « beau » (notion que nous ne pouvons pourtant évacuer à la légère, dont nous reparlerons plus loin), et à la maîtrise de la technique.
4. Les portraits
a) Cela étant posé, attardons-nous sur les portraits. Non afin d’insister sur ce qui, en eux, nous perturbe, mais plutôt pour tenter d’y trouver ce qui nous permet de les approcher avec un plus juste regard.
Il suffit d’avoir regardé, de regarder encore les images que Michèle Vaucelle nous proposait dans ses premières séries de portraits, comme dans celles plus récentes, pour se convaincre de ce que nous écrivions à leur propos. Ce sont, la plupart du temps, des portraits de femmes simples, d’âge indéterminé, déjà entrées dans la vieillesse. Elles se tiennent là, dans une apparente quiétude qui ne peut être que l’effet de la résignation à la solitude banale des jours ou à l’épuisement de la vie conjugale, au désert affectif du veuvage, à l’indifférence de l’entourage, ou la solitude sans recours à laquelle les a condamnées l’abandon dans une maison de retraite. Et pourtant, ces gestes saisis dans leur juste expressivité, une main qui essuie les yeux derrière les lunettes, un visage tenu à deux paumes, comme pour s’assurer de sa présence, sont les signes de la blessure irréparable qui traverse ces vies et les anéantit à petit feu. Autant d’êtres qui se tiennent là, au seuil d’un autre monde qui, pourtant déjà, est le nôtre. Resserrement de la focale du regard sur les éléments primordiaux, yeux, nez et bouche, réduits souvent à leur plus simple représentation, aux limites de l’abstraction, comme en une sorte de tour de vis absolu qui ne laisse plus d’échappatoire. Car pour ces personnages, rien ni personne ne compte plus, le temps qu’il fait dehors, le bruit du monde ni le nombre de minutes qui s’écoulent, sans rebondissement, sans scène de rupture avec ce qui déborde en eux de résignation solitaire, de stupeur, ou de fureur hagarde mais toujours silencieuse.
« Il faut tout retourner
Changer de sens
Et dans le déchirement
Que vienne la peau
La chair avec
Que s’arrachent les masques »
écrit Michèle Vaucelle, et découvrant ces mots, on ne peut que comprendre mieux ce qui fait son champ d’expérience et fonde sa démarche de « découvrement », entreprise de mise à nu de l’animal humain.
Découvrant ces portraits, nous pouvons à coup sûr avancer que nous avons affaire à des images qui, sans essayer de nous séduire et sans privilégier non plus, ni chercher à nous imposer ou à nous convertir à ce qu’elles contiennent de valeur purement esthétique, c’est-à-dire d’art pictural, nous invitent d’abord à une autre démarche d’approche, assez déconcertante: l’expérience d’un corps à corps, mais encore d’un cœur à cœur avec quelque chose qui, non seulement s’offre à voir, mais surtout s’offre à écouter, à sentir, à percevoir dans son intimité et dans l’espace de sa singularité.
Une expérience qui nous laisse là, au bord de la parole, comme au temps d’un commencement, une aube du regard, sommée de déchiffrer ce que sont le regard et la parole d’où surgit le sens.
Un sens, comme un cri strident mais muet, jailli en coup de poing des signes, formes et couleurs, dont on devine, aussitôt entrevu, qu’il n’est qu’une réponse provisoire à ce qui, dans un premier temps nous dépasse dans le spectacle qu’il nous donne à voir et qui, dans sa brutalité, contient assurément quelque chose de dérangeant, sinon de répulsif. Parce que ce qui est en jeu, véritablement, dans cette expérience du cœur à cœur, relève autant de la détresse, cette souffrance originelle qu’éprouve l’être-au-monde, que du vulnérable qui est notre commun lot d’humains, mais relève encore de l’insondable qu’à nous-mêmes nous sommes aussi bien qu’à autrui. Toutes choses qui sont les matières premières dont se nourrissent les sursauts de l’âme en ses tourments et ses combats comme en ses terribles défaites.
Les portraits de Michèle Vaucelle nous proposent cette expérience de l’abrupt, car il faut non pas les toucher, d’abord, avec les yeux de qui regarde pour analyser et interpréter, mais avec ceux de qui, jouant de son humilité, pour ne pas dire de son innocence, approche quelque chose qui se donne à écouter, respirer, sentir, toucher, comme on touche avec les antennes de la sensibilité, de la pointe du cœur, le frémissement d’air ou d’eau qu’émet, autour de lui, la présence de l’autre. Car il y a, dans ces images, et visiblement exprimé, cette part d’inconnu, de nuit blanche et de solitude, de violence tue aussi, qui est ce noyau dur, au centre de tout être, qui résiste à tout ce que nous espérons savoir, comprendre, ou croyons voir.
b) Dans ces visages, nous observons pourtant, à nu, quelque chose qui nous dévoile ce que ces existences doivent à leur fêlure. En ce qui les concerne, est-elle originelle ou non ? Est-elle consubstantielle à leur être ou a-t-elle fini par apparaître sous la poussée des événements de la vie ? N’est-elle pas encore, tout simplement, sous ces masques d’humains délabrés, ce que l’existence de vivre finit par imprimer de profonde banalité, de détresse intériorisée ou de solitude ordinaire ?… Dans le premier cas, il s’agirait d’une fêlure existentielle ou de quelque chose qui, cliniquement, relève du pathologique et/ou de la psychiatrie. Dans le second cas, cela relèverait d’une évolution qui a des origines bien plus insidieuses: quelque chose se trame dans les souterrains de la vie, quelque chose qui imperceptiblement avance, a avancé. Une microfissure rampe et s’épaissit au travers des aléas de l’existence, au point de devenir une ligne de fracture irrémédiable qui finit par tout faire craquer. Dans le troisième cas, il ne s’agirait que de miroirs tendus vers nous et dans lesquels nous pourrions bien nous reconnaître dans ce que nous avons aussi d’ordinaire et de pauvre.
Mais toute vie, à moins d’être brisée dès le départ par quelque déficience de l’individu, est bien entendu un processus de démolition, soumise à des atteintes qui font, elles, le travail à coups d’éclats, à moins que ce ne soit ces coups d’une autre espèce, qui viennent du dedans – qu’on ne sent pas toujours venir, ou qu’on ne sent parfois que quand il est trop tard pour y faire quoi que ce soit. Le temps et les soucis de toutes sortes, misères de la vie, s’y emploient largement.
Contradictoirement pourtant, il n’y a, dans ces images, ni hasard dénué d’intention, ni énigme. Leur secret est ici, ici-bas, à hauteur de regard et disons-le: à hauteur d’homme. Et ces présences, que nous reconnaissons, pour les rencontrer dans le monde qui nous entoure, et pour les côtoyer parfois parmi les nôtres, présences devenues à la fois étrangères et lointaines, autant que proches et humaines, nous les reconnaissons, les unes et les autres, aussi pauvres et vulnérables, presque toujours souffrantes et limitées dans leur condition d’êtres confrontés au monde qui les a fait naître, nos frères et sœurs en humanité.
Ces images de femmes et d’hommes semblent, dans le retrait de leurs vies maladives et comme suspendues à leurs crocs de souffrance, nous poser l’interrogation primordiale et la seule qui vaille: « Vivre, qu’est-ce que vivre ?… Que dois-je faire, semblent-elles nous dire, afin d’exister, être amarré encore au monde, au temps et à la vie ? Etre homme, qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme est un homme ? »
5. Quels enjeux ?
Vivre, serions-nous tenté de répondre, en nous plaçant du bon côté du manche, c’est l’apprentissage au langage de l’essentiel, à notre présence au temps et au monde, et à la présence à soi-même. L’enjeu est-il ailleurs ?
En tout cas ces visages sont là, ces visages d’humains, douloureux, déformés quelquefois de hideur et toujours, comme nous le disions plus haut, pauvres, vulnérables et limités, comme tout autant nous le sommes et le serons, finalement, nous, qui les regardons.
Qu’ont-ils à nous apprendre que nous ne sachions déjà de la vieillesse et de la mort, de la laideur aussi du monde tel qu’on nous l’impose, tel que nous le faisons, de la colère et de la peur qu’il nous faut cracher à la face du ciel et des hommes pour y trouver sa place ? Sûrement rien de neuf, ni de bien surprenant. Sinon, et c’est déjà beaucoup encore, qu’il nous faudrait pouvoir avouer nos propres faiblesses, les nommer, et ne pas hésiter à les désigner, en premier pour soi-même. C’est cela, si on peut le faire, qui enseigne l’humilité et qui permet, ouvrant peut-être son chemin dans le regard de l’autre, sinon de les combattre, en tout cas de les assumer. Car, idéalement, contempler et vivre la réalité de la vie, en dépit du mal être et des difficultés, de la raison malade qui règne sans partage, c’est voir que l’instant présent est réel, comme est réelle, pour chacun, dans notre présence au temps, ce qui, chacun de nous le sent, se trouve taraudée par un vide secret, une attente insondable. Mais cela n’est facile qu’à dire.
C’est cette attente-là (dans un temps immobilisé, sans bagages de souvenirs, dans ces présences qu’on dirait absentes à elles-mêmes, pour lesquelles on devine que l’heure d’après, peut-être la minute, ce sera le saut dans le vide, l’épreuve lancinante de la peur de soi, la détresse), oui, c’est dans cette attente que je crois ou veux percevoir dans les portraits de Michèle Vaucelle, et qui nous pousserait à porter ce qu’il y a, en nous, d’infirme, tout autant que d’infime, dans le temps du monde, cet infime qui nous dépasse et nous permet pourtant, dans notre relation aux autres, de nous construire en notre humanité.
Comme elle se révèle quand nous regardons autrui, l’étranger en nom et en origine, mais aussi bien en être, non avec les yeux de la crainte et de la défiance, mais avec ceux du cœur. Non ceux de la pitié non plus à l’égard de nos frères humains, mais avec ceux plutôt que nous dicte la compassion que nous réclamons aussi pour nous-mêmes.
6. Et la beauté alors ?
a) Et la beauté dans tout cela ? Nous pouvons nous poser la question, car dans les travaux de Michèle Vaucelle, cette « œuvre ouverte » et singulière, nous remarquons qu’il n’y a pas de volonté de plaire, d’effets de joliesse, une quelconque complaisance au désir de séduire. Nous devons « prendre ça comme ça », ou passer outre.
Ce que cela produit a tout de même quelque chose à voir avec la vieille notion de beauté.
Cela est-il beau ? Oui, cela l’est, et il ne faut pas refuser de le dire.
Ces mots, si simples, que l’on aurait peut-être réticence à prononcer, de quoi témoignent-ils ?… Harmonie, coloris, traces des gestes sur la toile, surprise, étonnement, malaise ?… On ne sait: il se passe pourtant bien là quelque chose qui nous affecte. Voilà un thème à quoi il faudrait bien régler son compte: le beau. Il faudrait en parler: nous ne sommes plus dans les années soixante, ces années de remise en question radicale de la pratique picturale (la fameuse « école de Nice », « Supports/surfaces », le mouvement Fluxus, quelques autres encore, avant-gardes de l’art…) où la notion de « beau » avait perdu toute valeur, ou avait en tout cas émigré vers d’autres horizons de la production artistique. Nous avons traversé ce désert-là… et la notion de « beau », bien avant déjà mis à mal, dans le contexte de l’entre deux guerres, curieusement, nous revenait sous la plume, par exemple, de René Char, aux moments les plus sombres. Au moment où il devenait le Capitaine Alexandre, où il était dans le maquis, apparaît « beauté ma toute droite », et cela surgissait au moment ultime où plus rien de tenait, où le ciel obscurci de guerre « (pesait) comme un couvercle », pour reprendre les mots de Charles Baudelaire.
Beauté… Nous ne pouvions pas laisser cette notion en rade, sans tenter de lui redonner le sens qu’elle mérite et la place qui lui revient, à quelque époque que ce soit, puisque nous pouvons aujourd’hui affirmer (mais, d’ailleurs, ont-ils été peints dans cette intention ?) qu’elle se trouvait aussi bien dans la représentation des chevaux de Lascaux ou celle des taureaux d’Altamira.
b) Oublions, ici, un moment l’héritage de l’expressionnisme et ce qu’il contenait aussi de valeur esthétique.
En effet, la beauté n’a d’abord de sens et de définition que par rapport à une histoire, des pratiques, des usages sociaux, un contexte précis. Nous ne nous placerons donc pas sous le regard de l’éternité, et il faut refuser l’idée d’une beauté intrinsèque et objective répondant à des normes et à des canons esthétiques qui nous auraient été donnés pour les siècles des siècles, et une fois pour toutes. Refuser l’idéal.
Ce qu’il faut accepter, en revanche, de prendre en compte, c’est la façon dont une société, à un moment de son histoire, construit son esthétique. Elle le fait à partir de paramètres qui vont de la façon dont on se vit, se dit, dont se partage l’expérience de la naissance et de la mort, de la reproduction, du sexe, de l’œil, du regard, du savoir, de l’autre, et la conscience qu’on en a, et les modalités par lesquelles passe cette conscience… Entrent dans cette construction les approches que les hommes d’une civilisation, ou d’une époque, peuvent avoir des formes du monde qui les entoure et qui semblent plus ou moins leur échapper, et la connaissance qu’ils ont de la raison de ces formes.
c) Est-ce que la beauté peut cependant être un élément opératoire ?… Peut-on assurer que ce que fait Michèle Vaucelle est beau ou pas beau ? Bien peint ou non ? Et est-ce nécessaire de le savoir?… Ce que l’on sait, c’est que si la beauté est constituée de l’ensemble des formes symboliques nécessaires par lesquelles nous pouvons voir, sentir et penser notre présence au monde, alors nous sommes condamnés, sans trêve, à enfanter de la beauté… Nous sommes condamnés à mettre au monde des objets dans lesquels nous pouvons nous voir, nous reconnaître, à inventer de la distance et de la proximité, des objets qui nous permettent de nous penser et de nous sentir au monde.
C’est sans doute cela que nous nommons « beauté », c’est ce que nous sacralisons, séparons, fétichisons, disons « beau ».
La question que nous poserons alors n’est pas tant celle de savoir si ce que fait Michèle Vaucelle est « beau », mais si les objets qu’elle produit nous aident à comprendre le monde.
Elle est de ceux qui nous disent que la beauté n’est jamais donnée, mais qu’elle est à construire, et sans cesse à redéfinir, pour donner à l’œil et au regard un autre système de références et de valeurs… Michèle Vaucelle est « créatrice », et créateur est celui qui intègre dans notre champ sensoriel, dans notre expérience sensible, dans nos capteurs du monde, de la beauté possible.
Il a fallu des millénaires pour que les sous-bois et les couchers de soleil deviennent beaux, il a fallu les humaniser, les apprivoiser, les pacifier. Toutes ces choses étaient effrayantes avant d’être belles… C’est pourtant de cela que nous avons extirpé la beauté: d’une maîtrise apaisée du réel, et d’un jeu avec l’effrayant.
Michèle Vaucelle ne prétend en rien nous donner LA beauté des êtres et du monde, mais donne à voir ce qui, de prime abord, pourrait susciter en nous le trouble et le malaise, ce qui pourrait aussi nous paraître effrayant. Et c’est par là même que l’on pourrait dire que, nous le montrant, elle fabrique la beauté dans notre regard. Nous la rend possible, si nous sommes aptes à la recevoir et à la reconnaître. Sans chercher à aller plus loin, remarquons seulement les poses de certains de ces personnages, les attitudes faussement décontractées parfois, qu’ils ne semblent avoir adoptées que pour dissimuler le malaise ou le vide qui les tenaille. Regardons encore ces peintures de « nu » qui nous montrent des corps avachis et aux chairs quelquefois difformes. Ces corps nus ont leur vérité, qui est aussi la nôtre, celle des corps que l’âge empâte, des tissus adipeux, des muscles relâchés et des articulations fatiguées. Vérité d’une représentation qui exclut toute complaisance, vérité d’où se sont retirées toute grâce et toute intention érotique, mais qui n’en est pas moins touchante dans ce qu’elle peut aussi susciter de regard fraternel et empathique autant qu’épouvanté pour ces êtres disgracieux que l’on suppose délaissés. Il n’est alors que trop tentant de faire, ici, le parallèle avec ces mots de Michèle Vaucelle, extraits de son recueil Octobre:
« J’ai peur
Il y a
Des corps
Amoncelés
Partout
Les
Uns
Sur
Les
Autres »
* * *
La trajectoire picturale de Michèle Vaucelle est avant tout affaire personnelle qui n’engage que son désir de peindre. Un désir chevillé au corps, qui plonge ses racines dans son monde psychique et s’exprime comme il le peut, comme avec « les moyens du bord ». Mais désir qui explore et avance sans se soucier le moins du monde de plaire à ceux qui croiseront ses travaux, ni de convaincre ceux qui, amateurs à l’œil avisé, prétendent s’y connaître en matière de « bonne et solide peinture ».
Mais c’est dans cette spontanéité, cette « gaucherie » assumée, cette manière d’innocence technicienne, que se réfugie tout ce qu’il y a d’essentiel à y prendre. Et, avant tout, ce qu’il peut y avoir d’authenticité dans le regard que cette artiste pose sur elle-même, sur le monde et nous-mêmes. Dans cette douleur sourde mais lucide qui remonte des profondeurs, mais qui n’exclut ni la tendresse envers ceux qu’elle peint, ni ce qu’on devine d’amour pudique, ni ce qu’il faut aussi cultiver d’énergie et d’opiniâtreté pour essayer tout simplement de vivre
« Entre tragique
Et dérisoire
Parce qu’il n’y a
Rien d’autre
Et même pas là-bas », écrit-elle.
A quoi elle ajoute encore:
« (…) parce que c’est ici
Que tout se joue
Maintenant
On ne peut pas attendre »
Et il semble, en effet, que dans ce qu’il lui faut exprimer sa peinture ne puisse pas attendre.
Michel Diaz [Extraits du texte consacré à Michèle Vaucelle, Tours, novembre-décembre 2016]
Publications de Michèle Vaucelle :
* Sang d’encre, éditions Collodion, 2019
* Mémoire de houle, éditions Collodion, 2022