Cousu, décousu, profil perdu – Françoise Le Bouar

Cousu, décousu, profil perdu

Françoise Le Bouar

L’Herbe qui tremble (2024)

Note de lecture publiée in Dièrèse N° 92 (hiver 2024)

         Après Le fouillis du ciel, de la terre et des eaux (2018), c’est là le deuxième recueil de Françoise Le Bouar, publié lui aussi aux éditions L’Herbe qui tremble, accompagné ici par trois belles images du poète et photographe Philippe Lekeuche.

         Ce recueil se présente comme un ensemble introduit par un long poème en vers libres, Décision coup d’aile, suivi de quatorze séquences ou « stations poétiques », de deux ou trois pages chacune, d’un seul tenant et en vers libres aussi. Une pertinente note publiée dans ActuaLitté.com nous présente très justement cet ouvrage comme une suite de poèmes qui « racontent un quotidien pas toujours reluisant, quelquefois si absurde et sot que des idées noires se glissent dans les pensées de la poète. Un peu de fantaisie les chasse et actionne le déclic qui impulsera l’élan suffisant pour sourire de tout. La poète la trouve souvent dans le compagnonnage des livres, amis fidèles qui la comprennent si bien et partagent avec elle ces moments ». Compagnonnage, en effet, de livres, d’artistes ou poètes, John Clare, Fred Deux, Erwann Rougé, Tonino Guerra, Ladislav Klima, Hölderlin, Denis Rigal, Walter Benjamin, Mariella Mehr, Gisèle Prassinos, Jean Malrieu et quelques autres (dont le docteur Gaston Ferdière), autant « d’auxiliaires de vie » auxquels l’auteure accorde un rapide signe de connivence.

         Ces poèmes de Françoise Le Bouar nous donnent, à première lecture, le sentiment qu’ils ont été conduits par une main fébrile, sous la dictée d’une voix volubile qui rechignerait à reprendre souffle, par crainte peut-être de laisser à ses peurs le loisir de reprendre la main. Parole hâtée par une pensée qui, comme un papillon de nuit, se heurte à la lumière de la lampe, ou comme se cogne affolée une guêpe contre la vitre. Ainsi les premiers vers du premier poème traduisent-ils déjà ce désir pressant de dire et de soulager au plus vite l’impatience des mots : Poussée par cette chose que tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien, / un peu sur tes gardes, / tu dis, préviens que / tu ne veux plus parler / qu’en chantonnant ou / gringottant, par légers / bruissements… Et l’auteure ajoute, quelques vers plus loin : Moments de jubilation, Impromptus. / Avant les retours de tristesse. Du bout des lèvres. / Est-il possible que les mots / prennent forme ?

         Prenant le temps de la relire, moins étourdi par le mouvement de son verbe, nous entendons alors jubilation, tristesse, moments d’exultation et d’obscurcissement de la pensée, égarement et désarroi, mais encore consolation, fraîcheur, clarté, respiration, quand quelque chose insiste, d’à peine perceptible, et qu’on entend le coup d’aile d’un oiseau tout près, le bruit d’une décision prise. Il y a, dans les poèmes de Françoise Le Bouar, une sourde douleur d’exister, quasi insurmontable. Douleur, mais non refus de la vie même, légitimement justifiée par le sentiment de son absurdité, traversée par la question de sa « raison d’être », la difficulté à trouver sa place, sinon peut-être en s’effaçant du monde et s’en aller par des chemins cachés, y retrouver un chemin creux, simplement / se coucher dans un fossé / de tout son long et rester là / enfouie / à l’abri des regards. Mais cette douleur-là, l’auteure s’emploie à la maintenir toujours à distance, la traitant par la dérision ou, au mieux, la désinvolture (quelquefois l’humour), comme si, affrontant ces jours d’errance sous un soleil accablant et sur ces chemins sans boussole, il était aussi vain de demander / son chemin à une girouette.

         Le salut serait-il alors dans l’écriture ?… Car, après tout, écrit l’auteure, dans l’affolement, il y aurait toujours, / croyait-elle, la possibilité de / se réfugier sous l’auvent des mots. / Et dans leur ombre, quand tout brûle. La poésie n’est certes plus, écrivait-elle au début du recueil, cette parole magistrale proférée par des prophètes aveugles, vieilles échevelées / sur une estrade vociférant, tous / clamant leur douleur entre guillemets. Mais peut-être suffirait-il, se contentant de peu, de chercher un / petit mot qu’on pourrait formuler / dans les profondeurs de son esprit, / c’est tout mais, allez, c’est beaucoup. Un mot, d’une ou deux syllabes, pas plus. / Ou bien encore, te voilà / frappant dans les mains / pour chasser les idées noires. Ecrire alors, forgeant le souffle, creusant la voix, même si on est loin du / « s’accorder au cours des choses » / être libre comme les nuages / et les eaux, parlons-en, ah oui. Mais autant, après tout, travaillant à réconcilier la bavarde et la taiseuse, prenant le risque que de leur lutte à mains nues / résultera bien des phrases / embrouillées, semble-t-il, / et dépareillées, essayer malgré tout de vite, retrouver sa place à la table, et de ressemeler son âme.

         Alors, s’engager dans l’écriture, comme on veut s’engager dans la vie, et l’une épaulant l’autre. Faire confiance. Se fier à. Sans trop savoir où l’on va, mais sûr du fait que s’éloigner de ces rives, on le veut, et peut-être le peut. L’obscurité n’est pas finalement celle qui règne là devant soi, mais bien celle des brumes qui bouchent à l’arrière les chemins de retour vers les niches. Ecrire alors, et lire, escorté par ces ombres complices dont s’entoure l’auteure, fort de ce savoir selon lequel « le poème est toujours marié à quelqu’un », selon les mots de René Char. Sera-ce celui-ci, un autre ?… En tout cas avancer, avec la faiblesse de croire qu’un poème toujours nous attend quelque part, et celle, du poète, de croire que les siens peuvent être rencontrés de la même manière, aventureuse et risquée. On lit et on écrit comme on s’avance non vers un rendez-vous mais vers une rencontre possible, un coup de vent. Ecrire, lire, écrire, c’est remonter laborieusement / du fond de (ses) journées. De là / où toujours il fait noir / comme dans un four. Tirer précautionneusement à soi un petit fil argenté / perdu / dans le goudron du vécu.

         L’espace du poème serait, pour Françoise Le Bouar, cette fragile planche de salut, son étroit radeau de survie. Mais, écrit-elle encore, vivre sur un petit périmètre, après tout, / est ce à quoi tu as toujours aspiré, / et dans la compagnie / des nuages, épouser / leur nonchalance, voleter / avec le bout de papier / lâché à la fenêtre, avec lui / se déposer tout en légèreté. Est-ce là le salaire de cette quête aventureuse et plus qu’incertaine, consolation et clarté, pour reprendre les mots que nous citions plus haut.

         Ainsi la poète s’arrime-t-elle à ces mots qui la soulagent quelque peu de la noirceur du monde et des embarras de la vie, quand grâce à eux tout est reconsidéré / à nouveau, que se poursuit le chant intérieur / sans fin. Et même si elle écrit encore que l’on n’est jamais reposé, que l’on n’est jamais tranquille / en quelque endroit un seule minute, elle peut gagner la liberté d’écrire, dans les derniers vers du recueil : Sauter à pieds joints par-dessus / son découragement. Si / le poème s’est perdu, inutile / de se plier en quatre. / On retrouve les choses / par hasard, au moment où l’on / s’y attend le moins. Alors, / s’en aller au diable, / par dix mille chemins, / et s’enfoncer posément dans les taillis.

         Michel Diaz, 09/09/2024

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