Archives de catégorie : Poésie

Deux prosèmes

Jardins de bords de rivière – e-vellour

Textes inédits publiés sur le site Bribes en lignes de Raphaël Monticelli (mai 2020)

pénétrer dans ce jour, par les anfractuosités de ses cassures vives, dans la syncope d’une violence profilée aux lointains, par la lucidité d’une lame toujours ressaisie par son fil, et toujours prête au sacrifice des chimères de l’aube

achoppement, béance, parturiente émergence, en suspens dans des choses encore innommées, s’en tenir à la terre, comme on se lève avec un feu qu’il faut ranimer de ses cendres, ou comme on se réveille à l’aplomb d’un roc vertigineux, meurtri d’une palpitation qui passe dans le souffle et le refus de sa douleur

s’en tenir d’abord à un pas, cette enjambée, la première et dernière, toujours, que pousse la suivante, glissant de l’une à l’autre, et s’écorchant les paumes comme on tient un cordage trempé, ne pas tomber, à vif, et mourir seul ici, dans l’incertitude de toute espérance

pas qui gravit, marque sa crête pour ne pas descendre au ravin rejoindre le vent aigre et l’air scabreux qu’il brasse

avancer, les vertèbres nues, hausser, jusqu’à hauteur de jour, ce qu’on en saisit de lumière, offerte à l’aile du faucon découpée dans le ciel et, gestant sur la terre des morts, fouler ce qui se lève d’herbe fraîche depuis le fond de leur fermentation

* * *

traversé le lieu-dit de Basses-Fougères, retrouvé ton chemin d’herbes hautes, en lisière d’un bois d’acacias, tu t’avises soudain que tu as perdu ton carnet, mais c’est sans importance, te dis-tu

tu n’écris ordinairement pour personne, ou pour quelqu’un, tu ne sais pas, peut-être un inconnu, aveugle, mais muet aussi, pour cette ombre d’un autre, un inconnu aveugle qui est là et attend, depuis toujours peut-être, et qui fouillera de ses mains tisonnières dans les résidus d’un brasier depuis longtemps éteint

tu lui passeras autour de la gorge le nœud coulant de tes questions, au-delà de ta voix, un nœud qui glissera sur la peau d’un vivant, que tu adosseras au mur, au-dessus de l’espace ouvert, un silence de funambule, là où les mots se jettent, laconiques, dans le risque absolu de leur destination

peut-être lui laisseras-tu, autour du cou, cette cicatrice inversée de ce qui fut l’instant incandescent d’un spasme d’agonie, cette étincelle d’une joie, aussitôt répudiée, l’instant d’une brûlure qui ne se savoure ni ne se partage, une morsure éteinte dans la chair du temps, et sans témoin de l’impossible traversée du souffle

peut-être aussi sera-ce invitation pour lui à s’avancer d’un pas léger, à travers les roseaux, vers la bruissante obscurité de la rivière, et à marcher, sans y sombrer, sur le miroitement de l’eau, dans la plénitude du soir, les mouvements d’une lumière qui se joue entre les branches

la lumière des mots perdus mais qui continuent de briller dans le noir quand le jour a posé sa cendre sur nos yeux – et que cet aveugle verra, marchant sur l’eau et les suivant, sans rien pouvoir en dire

Michel Diaz

Deux prosèmes

Textes publiés sur le blog de Daniel Martinez, Diérèse et les deux Siciles, le 28/03/2020

Un auteur de Diérèse : deux poèmes de Michel Diaz

tu marches désormais vers le jour le plus simple, celui que tu peux voir sur le chemin s’avancer au-devant de toi et précéder la trace de tes pas, celui-là, tant perdu, retrouvé, que tu peux regarder en face, qui plonge son regard dans le tien et qui te laisse lire sur ses lèvres

il sait faire sa place au plus humble et au plus familier, à ce qui s’incline toujours vers le bas et se donne, sans ruse ni calcul, aussi simple qu’un souffle d’air sur ce qui va germer

il en va de ce jour, tu le sais, comme des amours brèves, une aube les reprend, une ombre les délivre, un soir de lune fraîche les veille et les prolonge, un ciel de matin pur les délace de tout tourment, leur fait le sang léger, un front de pierre lisse, change leur bouche en arbre et leurs yeux en promesses d’oiseaux

il faut croire que maintenant le passé le cimente, que le présent le porte

qu’il en va maintenant de lui comme des fondations du monde, comme de ces bûches d’un bois fraternel, qui brûlent lentement et se consument sans se plaindre dans l’âtre des persévérances

* * *

offrande, en attendant qu’une main la recueille et que l’ombre la renouvelle

offrande à tout ce blanc qui a bu aux fontaines des doutes et des amertumes, jusqu’à la lie de son silence

offrande en touffe d’immortelles et en éclosion de pavots, ou en forme d’épaule obscure mais si douce de lait nocturne

offrande à la pierre nue des margelles, à leurs lèvres torrides qui saignent sous le soc de midi, aux soifs inapaisées, à l’étincellement de la rosée, à ce qui brille d’eau lustrale aux fentes des rochers

offrande aux voiles noires du matin qu’emportent les lumières vers des horizons où s’effacent les rides de nos peurs

offrande, pour ne plus attendre demain, mais pour ouvrir son nom à un pays qu’on ne saura jamais, qu’on devine là-bas, au bout de la parole, et ce qui germera des yeux, enfoui, là-bas, comme un berceau dans la mémoire lisse de la neige

quelque part où la lumière pleut


Michel Diaz

Phalène

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Photographie de Paola Di Prima

à la nuit, juste avant la déroute du jour, sa face d’un instant lavé d’une grande lumière calme, quand l’oiseau devient fruit de pierre, que les arbres, au fond de la belle eau, s’emplissent de leur ombre, que se glissent sous les paupières des vents insomnieux,

se lève, comme un règne sur la page consentie, la voix d’un lourd secret où le cœur se révèle et rejette la terre à son opacité, à quoi répond dans son silence un ciel d’étoiles sombres renversé où l’âme errante cherche, comme un ange aux ailes brisées, en quelle éternité de larmes il pourrait se noyer

25/02/2020

J’écoute le silence

2017-(2)-pdp

Photo de Paola di Prima

j’écoute le silence

j’écoute le silence au chant de branches dénouées ramures de plein ciel où ne se lisent que des signes incertains

j’interroge plus loin que vont les oies sauvages et le plus haut vol d’épervier – jusqu’où se perdent les routes étoilées

l’œil qui écoute et interroge fixé sur l’œil blanc de l’abîme est comme un phare éteint englouti dans les eaux

un œil sombre aveuglé de lumière où son regard se perd dans un sac de vives ténèbres

il n’est pas de ciel aussi beau que celui qui – ouvert à tout questionnement conserve son mystère intact caché aux profondeurs d’une clarté captive

il n’est pas de plus pure nuit que cet épais rideau d’inertie et de vie où se défont des mondes et se recomposent

nuit qui sourit quand on l’appelle mais muette toujours pour qui cherche à la caresser
avec des mots de certitude et des yeux tourmentés

ciel obscur bouche close comme l’est un tombeau assoupi et comme brûle un rosier noir qui a pour fleur l’éternité

(06/02/2020)

Palimpseste

Estampe de Hokusaï, « 36 vues du Mont Fuji »

/

J’interroge l’homme

fort, plein d’assurance

/

qui impose le silence

même aux oiseaux, même au ciel,

même à la lumière qui siffle aux mufles des bêtes

et qui vient trancher les mots dans les limbes des lèvres

/

Mais surtout

j’écoute le vent

j’écoute les murs

J’écoute les âmes

/

J’entends, ici et là, 

des voix qui parlent et montent

de la terre comme des voix d’enfance

brûlant telles des lampes de plein jour

s’armant aux plaintes retenues au fond des gorges

et aux bras des clochers à peigne, et à l’élan irrésigné

des arbres vers plus haut qu’eux-mêmes

/

se fortifiant de l’une à l’autre

dans ce que l’on espère

d’un soleil à venir

/

et crépitent de notes rapides comme des chants d’oiseaux