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lichen N° 23, février 2018

Michel Diaz

Ignorez-moi passionnément

Rester vivant.

À cette seule fin, il te faudra encore aller, sur tes sentes d’étroite lumière, vers cela qui toujours, devant toi, fait masse, se dresse comme un ciel aveugle qui recule à mesure et, sans jamais céder, repousse et ralentit ton désir d’avancer,

vers cela contre quoi tu dois sans cesse te cabrer, cette force d’inerte paroi qui ne peut que laisser à vif et inapaisé, avec, au bout des ongles, ce qui saigne, avec aussi, entre les côtes, cette blessure qu’il te faut désemplir sans relâche de la nuit qui la guette.

Il faudra bien un jour, dis-tu, que se lèvent tes yeux, ta bouche, ton visage, aux marges de tout silence, dans sa sécheresse de paille,

que se lève ta voix, cette pierre en ces routes de pierres où l’on pèse son pas,

que se lèvent ces mots qu’a semés ta parole, comme se redresse le chien couché sous l’auge où on l’a  si longtemps oublié.

Je sens bouger en toi, qui de si loin me parles, des foisons de semence, cette amitié que tu cherchais dans sa famine immense et ses entrailles remuées de tant de vaines espérances.

Il suffisait pourtant d’un seul regard, dérobé au suspens d’une brève rencontre, pour que ta mémoire s’éveille et quitte la paix engourdie de la chambre des morts, d’un seul trait de soleil à l’oblique du cœur pour que s’efface le chagrin qui hante ton sourire.

Il ne suffisait que d’un arbre qui tremble sous la caresse de ton geste, ce qu’il se risquait à donner, sans rien attendre d’autre que ce que peut attendre une chanson perdue dans l’accueil de ses branches et la quiétude de ses feuilles où les voix étranglées font leur miel.

Ni regrets cependant, ni remords.

Maintenant que tu es aux portes de l’ombre, l’essentiel, te dis-tu, est d’accepter la nuit, d’y prolonger ta route pour qu’au bout ce soit enfin le jour.

Oui, maintenant, tu peux le dire, et cela seul suffit à l’émergence d’une secrète mais ardente joie : ignorez-moi passionnément.

M. Diaz

Dans l’inaccessible présence – Michel Diaz & Jeannine Diaz-Aznar (novembre 2017)

Extrait du texte (Thi Lùu éditions)

 

    Peut-être une ombre

     mais peut-être rien

     qu’un gémissement d’herbe

 

     un doigt de l’air

     sur la paupière

     dont on ne sait s’il s’est posé

     ou s’il s’en va

  

     Rien que cela

     un signe dans le vide

     qui n’attend aucune réponse

  

     Et c’est assez déjà

     pour donner un sens à l’énigme

     dans laquelle se perdent nos vies

  

     comme il suffit de

     retourner une feuille de vigne

     pour nous souvenir de ces lignes

 

     labourées au creux

     de nos mains

Poésie/première – N° 65 (oct. 2016)

 

Il n’est d’ineffaçable

que le sang du rêve

au verso du sommeil

 

que l’infinie

patience de la mort

dans l’épaisseur des pierres

 

il n’est d’inaltérable

que ce que la clarté du jour

demande à l’impensé de dire

et ce que répond le silence

 

comme il n’y a encore

que la flamme impassible du temps

et la braise hagarde des mots

pour obséder la nuit

(Texte extrait du recueil Le Cœur endurant)

*   *   *

 

Lichen, numéros 16 et 17

Textes publiés dans la revue Lichen, numéros 16 et 17, août-septembre 2017

Deux « poèmes » (désinvoltes) rédigés sur un coin de nappe en papier, (restaurant Le skipper St-Martin-de-Ré, 6 mai 2017).

A L. C., en le remerciant pour ses beaux silences
et à Philippe Fréchet pour les siens, qui ne le sont pas moins.

 

à force de tirer
sur la pelote de mes jours
mon temps tire à sa fin
et je n’ai toujours pas écrit
un vrai poème
un grand poème
ne serait-ce qu’un seul
(mais combien pourraient dire de même ?
et je pense cela sans m’en consoler)

j’avoue que j’ai l’air
d’avoir perdu courage
– et c’est peut-être plus qu’une impression

un coup d’œil dans la glace
un clin d’œil dans mon cœur
me donne envie
de la fermer à tout jamais

alors pourquoi me forces-tu à me pencher ici
Seigneur de ma vie
Toi le Grand Sourd-muet
à me pencher à cette table
au milieu de la nuit
à me demander comment être beau ?
(de la pure beauté de l’esprit)
à me demander comment être vrai ?
(de la vraie vérité de l’âme)
à ne jamais tricher avec mes sentiments
pour trouver les seuls mots qui importent ?

oui au moins
une seule fois

*   *   *

La paix n’est pas entrée dans ma vie
qui s’est échappée à mesure
par tous les pores de ma peau,
et la paix était là
que je ne voyais pas
ou si peu et si mal

Aujourd’hui encore,
souvent, je me cogne dans ma vie,
essayant d’attraper son souffle,
de regarder quelqu’un qui marche dans la rue,
de faire la queue dans un magasin,
d’attendre un ascenseur qui ne vient pas,
ou faisant n’importe quoi d’autre,
comme de supporter les nouvelles du monde
en regardant le ciel,
trébuchant comme  d’habitude
sur l’indéfinissable de la beauté du jour
ou de l’intelligence d’un sourire

Ma toute petite vie :
si tortueuse
mais pourtant si loyale,
si dévouée à ses obscurs desseins
et, je m’empresse de le signaler,
qui se débrouille très bien sans moi,

s’en débrouille à merveille,
au point parfois de m’oublier

Michel Diaz