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Le Verger abandonné – Angèle Paoli

Michel Diaz, Le Verger abandonné
Lecture par Angèle Paoli

Chronique publiée sur le site Terres de femmes (oct. 2020)

Michel Diaz, Le Verger abandonné,
éditions Musimot,
03800 Le Mayet d’École, 2020.
Préface de David Le Breton.

Lecture d’Angèle Paoli

UN CHANT NOUVEAU DE LA DISPARITION

Quel Éden hors d’atteinte se cache derrière Le Verger abandonné ? Le titre qu’a choisi Michel Diaz pour la porte d’entrée de son dernier recueil ne laisse rien augurer de ce que le poète a imaginé. Pas davantage l’illustration de la première de couverture. Une photo de Pierre Fuentes. Une photo en noir et blanc de troncs décharnés entourés d’herbes folles. En arrière-plan, en fond grisé, un horizon marin ou peut-être une mer de nuages. Le mystère reste entier. En feuilletant ce bel ouvrage de format 18 x 14 cm (à l’italienne), le regard roule sur les titres : « Première lettre à Pénélope » ; « Troisième lettre à Laërte » ; « Quatrième lettre à Télémaque »… Aucun autre patronyme ou toponyme n’arrête le regard. Pas même celui d’Ulysse. Pourtant ces lettres sont bien les siennes. C’est lui qui raconte, c’est de lui qu’il parle, et c’est aux siens qu’il s’adresse. Dix-huit lettres au total, sans réponse aucune ni signature. Ulysse écrit successivement à son épouse (sept lettres), à son vieux père (six lettres), à son fils (cinq lettres).

« Ô mon épouse aimée » / « Quand je serai là, devant toi, mon vieux père » / « Mon cher fils ».

L’objet de ces différentes lettres, non datées, porte sur l’annonce du retour prochain d’Ulysse dans son île natale. Toutes s’organisent autour du « verger », du souvenir que le héros grec en a gardé. Il est le lieu unique auquel Ulysse abordera avant que de rencontrer les siens, le métacentre qui occupe les rêves du navigateur, l’« axis mundi » dont parle David Le Breton dans sa préface. Ainsi, dans la première lettre qu’il adresse à Pénélope, Ulysse, revenant sur le passé des amants qu’ils furent, évoque-t-il le souvenir édénique du verger, analogon d’une passion amoureuse partagée, allégorie d’un bonheur lumineux qui s’étire dans la lenteur :

« Nous les aimions, oliviers, amandiers et figuiers, ces troncs déjà robustes aux branches surchargées de fruits quand s’annonçait l’automne. Dans leur ombre tu te couchais, abandonnée comme une barque neuve et creuse dans laquelle je me glissais ».

Dans la seconde lettre qu’il adresse à Laërte, Ulysse imagine leur prochaine rencontre au verger. Rencontre au cours de laquelle le voyageur, absent de l’île depuis vingt longues années, devra affronter la défiance paternelle et prouver son identité. Puis, dictant son désir à son vieux père, il l’enjoint de faire ce qu’il lui demande :

« Je te demanderai ensuite, plus simplement, de me suivre au verger ».

« Tu viendras avec moi. Tu devras venir, je t’y aiderai en te soutenant de mon bras. Tu verras ».

Se remémorant les souvenirs partagés avec le vieux Laërte – dont il ignore s’il est toujours de ce monde —, par trois fois Ulysse s’immisce dans la tête du vieillard et imagine ce que sera son propos :

« Tu me demanderas ce que je sais… » / « Tu me demanderas ce que tu veux savoir et ce que tu attends de moi… » / « Tu me demanderas, pour autre preuve, les paroles que nous disions quand nous restions sur place jusqu’à la tombée de la nuit, et je te les dirai. »

Pour ce qui est de Télémaque, c’est dans la seconde lettre, confiée « au rouleau de la vague », qu’Ulysse en vient à évoquer le verger. Ce lieu de l’intime, tout à la fois ouvert et clos, offert jadis par Laërte, jadis entretenu par Ulysse, laissé à l’abandon en l’absence de son propriétaire, est désormais envahi d’herbes folles et à l’état sauvage. C’est là qu’à son retour Ulysse veut se ressourcer. Là qu’il aspire à venir méditer et à se recueillir avant que de se présenter à Pénélope. Viennent ensuite les ordres, agencés à partir d’impératifs ou de verbes au futur à valeur impérative. « Voilà la mission que je te confie ». Ce que Télémaque devra faire avant l’arrivée de son père, c’est nettoyer le verger, le débroussailler afin qu’y pénètre la lumière, abattre et élaguer les arbres. Reconnaître les « signes » incisés jadis par Ulysse. Préparer la couche « de feuilles sèches » ; déposer tout autour les libations propres aux rituels auxquels Ulysse désire se consacrer. Puis, une fois le retour accompli, et achevé le rituel des retrouvailles avec les siens, Télémaque aura pour mission d’abattre tous les arbres, afin qu’Ulysse puisse « tourner la dernière page du livre. » Sacrifice nécessaire pour que puisse advenir le nouveau verger.

N’est-ce pas là un préambule déguisé de l’inévitable disparition d’Ulysse ? Peut-être l’aventurier sait-il au fond de lui-même que, pour que puisse véritablement advenir le fils, il est nécessaire que le père s’efface. Ulysse pressent-il que son retour en l’île n’aura pas lieu ? Que ses lettres précédentes ne sont en définitive qu’un leurre ? Il a beau essayer de se convaincre de son retour imminent en ordonnançant, pour chaque destinataire, les stratégies de son discours, ne sait-il pas intimement que, quoi qu’il fasse, sa seule vérité demeure le mensonge ? Il a beau se décrire comme l’homme qu’il est devenu aujourd’hui, harassé par d’interminables errances, corps et visages burinés par les vents et le sel, il n’en demeure pas moins toujours le chatoyant Ulysse, sans cesse louvoyant, toujours enclin à céder aux sirènes du moment, toujours insatisfait dès qu’il prolonge son séjour sur une terre hospitalière. Mais aussi bien, saisi par la sempiternelle nostalgie qui le taraude, n’est-il pas prompt à reprendre la mer en direction d’Ithaque ? Une destination jamais nommée par Michel Diaz.

« Nostos ». Le retour. Et la douleur qui l’accompagne. Ce pincement inexplicable qui toujours pousse le navigateur à revenir sur son passé. À emprunter en sens inverse les mêmes sillages. À imaginer que la terre qu’il a quittée depuis si longtemps l’accueillera à bras ouverts. Tel est le mal qui ronge Ulysse, celui-là même qu’il confie à Laërte :

« Je n’ai de lancinante nostalgie que pour ce point d’attache que me sont ma terre et les miens. »

Et, dans la seconde lettre qu’il adresse à Pénélope, ne donne-t-il pas priorité aux arbres, témoins de leurs tendres épousailles d’antan et témoins par anticipation narrative de leurs prochaines retrouvailles ? Car, écrit-il,

« mon impatience à les revoir […] est toujours devant moi, sculptée comme une proue de bois massif dans la certitude de mon retour » .

C’est donc là, au cœur du verger, qu’Ulysse le vaillant et l’infatigable a ancré ses racines. C’est là, entre les arbres du verger, que s’arrime le désir acéré du « nostos ».

Le retour en l’île aura-t-il vraiment lieu ? La lectrice que je suis en doute. Même si le récit homérique de l’Odyssée met en scène ce retour. Le récit poétique de Michel Diaz est tout en nuances et subtilités, et se joue des obstacles. À commencer par ceux qui agitent l’âme d’Ulysse.

« Quand allons-nous nous retrouver » ? écrit-il à Pénélope dans sa troisième lettre. Submergé par les doutes et par les questionnements, peut-être retrouvera-t-il sous les grands arbres le réconfort dont il a besoin. Et l’assurance que le désir de Pénélope pour son époux est toujours aussi ardent :

« Eux me raconteront les interminables travaux de tes doigts solitaires, qui brodent et débrodent sous la cape ténébreuse de l’absence, leurs caresses intimes dans la grotte veuve de ton désir. »

Avec Télémaque, les interrogations sont plus directement formulées :

« Quelle raison, dis-moi, ai-je de revenir ? Et d’ailleurs, le pourrais-je encore quand bien même je le voudrais ? ».

Ainsi évolue le tourment d’Ulysse, en proie à mille questions. Mais il y a bientôt, réel ou imaginaire, le surgissement inattendu d’une terre inhospitalière qui s’interpose entre son désir et les craintes qui le réfrènent. Cette terre volcanique, inquiétante et déserte, livrée au soufre, aux vapeurs infernales et à la cendre. C’est à la cinquième lettre à Pénélope que survient, inconnu de tous, ce « théâtre de fumerolles ». Ulysse est-il vraiment sincère, lorsque, dans sa sixième lettre à Pénélope il écrit ?

« Ainsi, j’avance… sans me laisser gagner pourtant par le renoncement. »

Ne s’est-il pas déjà engagé sur la voie du repli et de la résignation ?

À Laërte, Ulysse confie :

« Je t’écris d’un lieu triste, inaccessible aux larmes ».

Puis ajoute, quelques phrases plus loin :

« En vérité, ici, en marche vers nulle part, nous sommes dans les mains du temps qui, redevenu pierre, a gardé souvenir des corps ensevelis. On ne sait plus quand, ni par qui. »

Plus loin, dans sa troisième lettre à Télémaque, Ulysse confie :

« Il n’est d’ailleurs pas difficile d’imaginer que nous avons ici touché la fin du monde. Tout autant physique que temporelle. Que tout est consommé. »

Voici donc Ulysse parvenu « du côté des fantômes », dans un entre-deux où il n’est plus tout à fait vivant mais pas non plus tout à fait mort. Déjà la voix de Laërte tremble dans sa mémoire, ramenant avec elle les « images fulgurantes de l’enfance ». Déjà la mort s’avance. Et c’est vers elle qu’Ulysse s’achemine. Vers l’unique rencontre qui tienne. À la rencontre de lui-même.

« Sur ce chemin qui ne serait rien d’autre que la voie des dieux. »

Ainsi, plus le temps des retrouvailles approche et plus s’éloignent le « verger abandonné » et les promesses ardentes du retour. C’est qu’en cours de route et en cours d’écriture, Ulysse a compris qu’il était la proie des illusions chatoyantes qui lui servaient jadis de carapace. Aujourd’hui, avec le temps et l’expérience, la carapace est ébréchée et il n’y a plus aucun projet qui vaille. Revenir sur ses pas est impossible. Étranger à lui-même, comment pourrait-il convaincre les siens que c’est bien Ulysse qui s’avance devant eux ? Lui-même ne se reconnaît pas. Plus. Ni dans ce qu’il fut jadis ni dans ce qu’il est aujourd’hui devenu. Que faire alors, sinon « disparaître » ? « Disparaître de tout et de soi. » Sage résolution. Inévitable issue. Dont Ulysse tente de convaincre Pénélope du bien-fondé. Ainsi écrit-il dans son ultime lettre :

« Vivre, après tout, n’est sûrement rien d’autre que suivre ce chemin qui va de nulle part à nulle part. Dans le dépouillement et le délaissement progressifs de soi-même. »

Reste l’amour qu’il leur a été donné de vivre, et c’est déjà beaucoup. Reste aussi le récit, trace douloureuse d’un narrateur tourmenté qui assume désormais le bilan d’une vie. Un récit envoûtant que ce Verger abandonné. Un récit de magicien à la manière d’Ulysse, dont les lecteurs de l’Odyssée savent quels secrets il détient. Des secrets dont le héros grec semble avoir transmis à Michel Diaz la beauté et le talent cachés. Un art hérité des aèdes. Même si le poème du Verger abandonné est, pour qui l’écoute vraiment, un « chant qui rend un son nouveau ». Comme la figure mélodique d’un lamentu, un chant de la disparition.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli

A propos du « Verger abandonné » – Philippe Boutibonnes

Cher Michel Diaz,

merci pour ce bel envoi du Verger abandonné !

Votre préfacier David Le Breton cite E. Jabès et l’absence de lieu – qui serait le lieu… Je vais essayer de réfléchir à cette formule de Jabès, mais comme je l’ai appris d’Aristote (et après avoir médité sur la cinquantaine de pages qu’il consacre au lieu dans sa Phusis) il n’est de lieu que synonyme d’existence… Tous les morts ont leur lieu; l’humanité est née sans doute de ce soin (ou de ce don) accordé aux défunts de leur offrir ce lieu ultime qu’ils méritent.

Je crois que Odysseus – dans sa longue épopée et parce qu’il est sans lieu d’une île à l’autre cherche à retrouver le SEUL lieu qui est vraiment le sien (mais sans doute votre texte si habilement « monté » par les 7 lettres à Pénélope m’éclairera et me fera réfléchir à cette notion capitale de lieu. J’avais il y a une dizaine d’années consacré un (tout) petit livre à cette notion « le lieu et l’ici. Il est épuisé, mais je vous en enverrai une photocopie.

Je vais lire votre livre avec plaisir (je n’en doute pas après l’avoir seulement parcouru). Les lettres à l’épouse, au fils et au père sont une idée magnifique : les relations épistolaires renforcent – sur un autre ton – les relations affectives qui se tissent avec les membres de la famille… Mais que répondent-ils, ces trois correspondants ? [Y aura-t-il un autre volume en réponse à ces 18 lettres ?] Merci encore pour tout votre envoi. Je vous récrirai assez vite après lecture de ce verger qui semble être le foyer de ces échanges.

Je vous souhaite bon courage (pour la suite) et bonne chance pour la réception de ce livre passionnant par avance.    

…   

Je reprends mon courrier en suspens.

Je n’ai pas pu résister à la lecture de votre livre : je l’ai lu d’un trait, une après-midi chaude presque caniculaire (méditerranéenne). Je n’ai pu me détacher de ces lettres aux 3 protagonistes espérant de découvrir en chacune le secret qui animait Ulysse ou au moins l’explication (hors le champ d’oliviers) de son désir de retrouver Ithaque… C’est une avancée presque immobile (ultime étape initiatique ou portes des enfers ?) et la 7ème lettre à Pénélope résume à elle seule tout le discours de ces pages « sublimes » [en ceci qu’elles n’engagent le lecteur dans aucune anecdote mais dans un ressassement tragique de ce cheminement de « nulle part à nulle part »]. Ce qui m’a beaucoup touché c’est l’exacte monotonie (économie du ton); les pages sont un lamento très doux qui ne blesse ni l’oreille ni l’esprit… Les noms des personnages sont eux-mêmes assez mystérieux : j’apprends par Les mythes grecs de R. Graves que Pénélope signifie celle dont le visage est couvert d’un filet (pour se protéger ou capturer – mais qui ?), que Télémaque veut dire Bataille décisive et que Ulysse renvoie à sa blessure à la cuisse…   

Le mot qui clot (presque) le texte est Amour, et cet amour pour l’une ou les autres – père et fils – imprègne tout le texte.

En lisant votre ouvrage, entendant le battement très régulier des phrases, j’imaginais un opéra (un oratorio ?) où les 3 destinataires liraient et chanteraient, dans une sorte de sprech gesang, la lettre qui lui était destinée, et sur un écran de fond de scène des images de la mer furieuse ou de l’île noire, couverte de fumée d’où Ulysse écrit ses ultimes lettres. Votre texte impose une lecture poétique qui l’excède entièrement.

Je suis vraiment très heureux que vous m’ayez permis la lecture de ce magnigique texte (qui a quelque chose d’un ton « évangélique » en ceci qu’il impose une lecture qui ne peut être vraie : l’avez-vous fait lire à un acteur, un comédien ou à un homme de théâtre ?

Soyez rassuré : si vous ne saviez qu’en penser, vous ne devez maintenant n’en penser que du bien, et si je devais décider de l’attribution d’un prix de poésie, soyez sûr aussi que je n’hésiterai pas une seconde ! Vous êtes dans la pure et authentique poésie.

Grand merci encore pour la belle lecture que vous m’avez procurée !  

Je prêterai votre livre à quelques amis en leur disant combien je l’ai aimé.

Bonne fin d’été. Portez-vous le mieux possible dans ce monde aussi hostile que celui qu’Ulysse a eu à affonter avant de (ne pas) rejoindre Ithaque.

A vous, cher Michel, avec ma très vive reconnaissance et mon amitié.

Philippe Boutibonnes

A propos du « Verger abandonné » – Michel Passelergue

Cher Michel Diaz,

dès les premières lignes, j’ai été saisi par la profondeur trouble qui se devine dans la voix de votre Ulysse, peut-être pas « moderne » ou « revisité » mais simplement porteur d’une parole poétique rongée par l’inquiétude face au temps, à la distance. Ceux-ci sont nommés d’entrée de jeu, visés plutôt par la flèche vengeresse d’un poète errant sur le point de décocher l’arme du mot juste.

La forme épistolaire de ce livre ne peut que me combler (il y a longtemps, de mon côté, avec plus ou moins de bonheur, j’ai vu dans le poème-lettre un moyen efficace de revigorer la poésie – notre Ithaque inaccessible).

Il y a, entre ce nouvel ouvrage et ceux que je connais de vous, d’évidentes correspondances. La thématique du verger, des arbres, rejoint celle qui porte le recueil Né de la déchirure. Et la quête incertaine d’Ulysse n’est pas sans ressemblance avec ce qui traverse le journal intime de Fêlure. N’est-ce pas déjà la voix d’Ulysse qu’on entendait dans : « De quelle bataille suis-je celui que l’on abandonne à lui-même ? »

Ce qui me frappe aussi, c’est que votre interprétation pessimiste (à première vue) de la légende d’Ulysse ne consiste pas à simplement souligner « l’immense vanité de tout, qui vient de Rien et y retourne »« avant de s’en aller, solitaire, pour ne plus revenir » – mais encore à conserver malgré tout une « intarissable ferveur » jusque dans « l’ultime mot sur nos lèvres, un mot dont dont chaque lettre épèlera ton nom »

La conscience de la finitude n’est-elle pas le plus sûr garant de notre amour de la vie ?

Sans doute ma lecture aura été marquée, plus ou moins, par ma propre expérience de remémoration – celle qui sous-tend mon Roman pour Ophélie (je le tiens aujourd’hui pour achevé, ce qui ne veut pas dire parfait…).

Le verger abandonné : un livre magnifique, tant par son contenu poétique que par la qualité éditoriale.

Un grand merci pour cette lecture qui m’a beaucoup touché.

Bien amicalement à vous.

Michel Passelergue

A propos du « Verger abandonné » – Jean-Pierre Boulic

Cher Michel Diaz,

« Le verger abandonné » « qui vous est tombé des mains » pour reprendre votre expression, j’en achève la lecture. D’abord, la présentation du recueil est impeccable. Votre livre est original, bien construit, bien écrit : j’ai apprécié.

En réalité, vous touchez le sujet majeur et universel (qui me préoccupe fondamentalement) – que le préfacier souligne avec adresse – dans ce qui fait le sens d’une vie humaine; j’ajouterai volontiers dans une interpellation et une recherche des liens qui peuvent contribuer au vivre ensemble, ici souligné dans le déchirement de l’exil : « Je le sais maintenant, si j’étais revenu je serais reparti, en ajoutant d’autres douleurs à celles de mes proches dont j’ai déjà si longuement meurtri le cœur, et aurais perdu pour toujours ce qu’ils m’ont, jusque là, conservé de confiante affection et, sûrement, d’amour. » Peut-être. Mystère de l’errance ou mystère de la vocation ?… En fait, une interrogation majeure et un sujet de réflexion à laquelle participe résolument votre écriture. Finalement, devons-nous être détachés des soins du verger ?

La question se pose à nous, et c’est le grand mérite de votre livre que de nous la poser car elle est de celles qui engagent tout l’être.

Très amicalement.

Jean-Pierre Boulic

A propos du « Verger abandonné » – Lionel Balard

Bonjour Michel,

Je viens de recevoir par la poste votre recueil « Le verger abandonné« , cet élégant petit ouvrage à l’édition remarquablement soignée.

Je vous remercie de ce beau cadeau. Je vais m’empresser de le lire le WE prochain, moment privilégié où je serai serein et libre de prendre le temps de lire autre chose que les contenus de cours, de formation et de réunions extrêmement prégnants en ce début d’année universitaire placée sous le signe de la crise sanitaire nationale.

Je reviendrai vers vous très vite pour vous donner mes impressions après lecture..

Mais déjà, lisant la lettre qui l’accompagne, je cite « […] ce petit livre que je ne sais encore comment prendre, de quelles mains sorti? » Je me permets de vous répondre sans détour aucun: de la main du poète, mon cher ami ! De la main d’un vrai poète dont la quête est éminemment humaniste et s’enracine dans le terreau originel de la poésie d’occident. Le thème d’Ulysse écrivant en clair-obscur aux siens… au sujet de la mémoire, de la vie-la mort, du retour espéré en terre-mère, et de l’accomplissement d’un long voyage qui mène irrémédiablement à soi-même… N’est-ce pas l’un des mythes les plus éclairants sur l’errance de l’homme lucide et du retour à soi, dans la lumière de l’amour et de la mort? Mythe qui me semble fonder (avec celui d’Orphée) une part essentielle de la pensée poétique moderne… Et je ne suis pas surpris de lire en exergue à vos lettres un fragment de poème de RM Rilke ! Et ce titre encore: Le verger abandonné, qui résonne en moi d’une façon trouble et tout autant lumineuse, me rappelant « Le verger « , celui du poète allemand épousant la langue de France, au sortir du cataclysme que fut la première guerre mondiale… sans doute l’un des plus intimes textes de ce grand arpenteur de la saison humaine. N’y a-t-il pas ce lien aussi, volontaire de votre part, de référer à ces vers du Livre de la pauvreté et de la mort, dont vous empruntez, pour éclairer le lecteur, les voix si fécondes? Et si nous lisons dès lors: « Tu es en exil, tu n’as pas de patrie / aucune place ici n’est la tienne »…, il n’est plus possible d’ignorer les questions existentielles qui hantent votre poésie. Et de comprendre alors, si la conscience et l’émotion habitent l’être tout entier qu’il s’agit de mettre à jour ce  » fruit qui est au centre de tout », « la grande mort que chacun porte en soi.« 

Voilà, avant toute lecture, et à l’écueil de mes premières impressions, ce qui me semble important de vous dire.

Ce « petit livre », comme vous dites, est votre fruit précieux. D’ores et déjà, le feuilletant, je ne puis qu’en être séduit. Il porte en lui ce qui est pure poésie, ce besoin d’être-au-monde, dans la complète et lucide compréhension de ce que nous sommes tous, au fond…  mortels et homme de passion… uniquement cela.

Bien à vous en ces jours d’automne naissant.

Cher Michel,

Je reviens vers vous aujourd’hui pour vous écrire quelques mots au sujet de votre « Verger abandonné » que vous avez eu la gentillesse de m’offrir. Et tout d’abord, de vous dire que dans ma précipitation à vouloir vous répondre dans l’instant qui suivait la surprise et l’émotion de la réception de votre ouvrage, j’ai commis la petite erreur de vous parler du « verger » de Rilke… alors même que, comme vous l’aurez sans doute corrigé spontanément, il s’agit de « Vergers » (titre d’ailleurs dont la paternité semble revenir, je crois, à Jean Paulhan). Je me permets donc de commencer ma lettre par cette rectification, non que cela soit préjudiciable à la teneur des remarques qui furent miennes dernièrement à l’égard de votre recueil, mais parce qu’il me semble important d’accorder du sens à ce pluriel voulu par le poète lui-même et qui ouvrent tant d’évidence et de vérité dans ce beau chant des années 20.
J’ai lu votre livre et aimé tout autant la structure « en lettres » qui construit la parole d’Ulysse et la restitue dans un temps sans prégnance (lettres pourtant marquées d’une expérience de vie qu’il semble narrer par moment), que l’émotion qui infuse des mots simples et justes, donnant corps à la mémoire, aux rêves et à l’incertitude des états de l’errance. Parole écrite, et jetée à la mer sans doute comme des songes au vent ; parole lourde d’espoir, de doute et de remords peut-être… C’est cela que je ressens à vous lire ici, dans l’écriture que vous portez sous cette forme épistolaire. Mais comment les prendre, ces songes jetés en pleine page, ces mots abandonnés à la seule scrutation du regard qui les découvre? Ulysse s’adresse « aux êtres aimés » et il me semble que se joue ici comme un monologue dont on devine que la voix est celle de l’auteur, du poète qui erre au gré du vivre… Poésie alors ? Et de relire vos quelques mots écrits de votre main et qui accompagnaient votre cadeau : « comme annoncé ce petit livre que je ne sais encore comment prendre, de quelles mains, sorti ? »
Questions auxquelles je répondais spontanément l’autre jour : « des mains du poète ! ».  Et que je réitère à présent, bien que cet écrit n’œuvre pas ouvertement en terre de poésie de la façon dont vous la donnez à vivre dans Offrandes ou Lignes de crête. Votre verger abandonné ne me semble pas relever d’autre chose pourtant !… Je ne saurais, comme vous, proposer ici un commentaire savant et fort de sa justesse pour mettre en exergue les qualités poétiques que je décèle dans cet opus, mais , si vous me le permettez, je voudrais vous faire part de ma singulière initiative à l’égard de votre texte : je me suis amusé à reconstruire un « chant », comme je le fais très souvent pour nombre de mes longs poèmes en prose (De silence et de plomb, chez Alcyone (que vous connaissez déjà) ou  La part d’ombres nouvelles ,  Du côté des vivants  ou  Le jour saillant,  qui devraient être publiés prochainement, je l’espère, dans ces mêmes éditions ou dans d’autres…). Je me suis amusé, dis-je, à mettre en lumière, le poème enchâssé qui pourrait initier, dans ce recueil, la parole poétique au plus haut degré de la conscience humaine. En somme, je me suis permis, sans le vouloir comme une irréfutable preuve de son ancrage en terre d’Orphée, d’y lire un troublant poème traversant votre écriture, courant au fil des pages et mettant toute la lumière sur la quête qu’il me semble être, ici, la vôtre.
Je mets en pièce jointe ce « chant latent » qui  émane de votre recueil… et j’espère ne vous avoir en rien heurté en osant vous soumettre ce poème enchâssé qui, d’évidence, est habité de votre voix de poète lucide et vivant.

Avec toute mon amitié 

Lionel Balard