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Embrasures

Pour maintenir ouverte l’embrasure, postface de Michel Lamart à Embrasures (éd. Le Taillis Pré, avril 2026)

Pour maintenir ouverte l’embrasure…
Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des
issues sur l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble
possible, et où l’hypothèse se précipite. La conjecture
a son compelle intrare. Si l’on passe en certains lieux et
devant certains objets, on ne peut faire autrement que
de s’arrêter en proie aux songes, et de laisser son esprit
s’avancer là-dedans. Il y a dans l’invisible d’obscures
portes entrebâillées.

Victor Hugo, L’Homme qui rit
Première partie, L’arbre d’invention humaine


Le projet de ce livre (long poème, méditation poé
tique, essai ?) de « haulte gresse », au genre littéraire indé
terminé – et c’est tant mieux ! –, s’affiche dès son seuil :
dire le monde, ou, plutôt, sa rumeur ? Certes ! Mais
« dans une langue unique et simple où l’esprit de l’uni
versel se serait par bonheur invité ». Ce « par bonheur »
(i.e. chance, bénédiction, faveur) pourrait fort bien se
lire : « pour le bonheur universel ». Cette précision quasi
biblique (allusion transparente à la Babel originelle : « La
terre n’avait alors qu’une seule langue et qu’une même
manière de parler 1. ») qui sert de pacte de lecture signale
une intention où la Parole prend, d’emblée, le dessus sur

  1. Ancien Testament, Genèse, chapitre xi, 1.
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    l’autorité auctoriale. Point d’hermétisme mallarméen (ou
    autre !) ici, mais, plutôt, un dépouillement qui court
    circuite le lyrisme de notre extrême contemporain au
    jeunisme revendiqué. Et, surtout, un souci de partage
    propice au souverain bien souhaité par le poète. Presque
    une déclaration de guerre, en somme, à la sinistrose, au
    désenchantement, à la maladie chronique de l’indivi
    dualisme encouragé par le Tout-État-Numérique. Mais,
    également, la ferme condamnation du pessimisme noir
    de notre civilisation qui, non contente de savoir, après
    Valéry, qu’elle est mortelle, attend le coup de grâce final
    dans un affrontement général, nucléarisé… Le thème de
    la formule semble alors glisser de la langue vers un bon
    heur porteur d’espoir fou au milieu du chaos. Voilà pour
    le programme. Il appartient au poème d’en étoffer le pré
    dicat et de démontrer le bien-fondé d’une utopie visant
    le rapprochement ontologique des hommes.
    Plus question, en tout cas, d’« habiter poétiquement
    le monde » comme le voulait Hölderlin il y a tout juste
    deux cents ans. Trop d’horreurs fomentées par les bour
    reaux du Beau qui, depuis, ont assassiné le Progrès, dis
    sous dans le néant sa naïve croyance et, en échange, nous
    ont inoculé la peur et le repliement sur soi. Divide et
    impera. Les poètes d’aujourd’hui ont viré leur cuti. En
    témoigne Michel Diaz, l’homme lumineux tel qu’en son
    nom ressemble. Ce qu’il appelle « l’esprit de l’universel »
    reprend à son compte ce que le xviiie siècle, éclairé par la
    flamme de la raison, cherchait à imposer aux peuples : les
    Lumières. Non celles du néon ou du led, mais celles de
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    l’intelligence qui n’a que faire des artifices technologiques
    du moment. C’est par la langue qu’elle se manifeste bril
    lamment. Pour peu qu’on ne lui substitue pas, en lieu
    de page, l’embrasure corrompue et restrictive d’un écran
    censeur de la majeure partie du réel…
    Certes, l’argument n’est pas nouveau et Marc Fumaroli,
    dans Trois Institutions littéraires 2, le rappelle en ces termes :
    le « génie de la langue française » est un lieu commun qui
    se répète en écho, d’époque à époque. Il signale que
    L’argument de l’universalité, titre de noblesse
    retrouvée à la fin du xvie siècle, s’est imposé au xviiie
    siècle comme un constat jubilatoire.
    Observons, toutefois, que Michel Diaz n’invoque
    dans son beau livre aucun « génie ». Cette hyperbole,
    destinée à flatter l’orgueil national, est étrangère à son
    propos. Il ne s’agit donc pas d’une référence savante dans
    laquelle, par contamination de sens, l’ingenium emprunté
    aux rhéteurs latins de la formule citée plus haut n’aurait,
    ici, aucun droit de cité. Voltaire, dans son Dictionnaire
    philosophique, lui attribue une « qualité de l’âme », vague
    notion qu’il préfère nuancer en « raison ingénieuse ». Car
    la raison éclaire et les embrasures de la post-modernité,
    peu habituées aux lumières d’une conversation de plus
    en plus indigente, ont grand besoin de s’abreuver à des
    sources enfin revivifiées. En tout cas, à une clarté débar
  2. Gallimard, Folio/Histoire, 1994.
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    rassée de tous barbarismes, solécismes, clichés et autres
    scories qui noient le poisson et mettent en péril l’authen
    tique échange qu’autorisait l’art de la conversation de l’âge
    classique et dont a hérité, faute de mieux, le roman. Non,
    le vieux Boileau n’a pas tout faux (son conseil d’emboîter
    le pas à Malherbe devrait nous parler : « Marchez donc
    sur ses pas ; aimez sa pureté, / Et de son tour heureux imi
    tez la clarté 3. ») ! Si Diaz parle de « bonheur », c’est parce
    que, il le montrera ensuite, la langue est aussi un lieu, un
    locus amoenus de partage d’un mieux vivre ensemble. Ce
    à quoi nous aspirons tous, ce me semble…
    Loin de se borner à repeindre le naufrage civilisa
    tionnel aux couleurs déjà (dé)passées de notre extrême
    contemporain, le poète se désole de la débâcle langagière
    dans laquelle, vieux hussards défaits par l’Ère Numérique,
    nous nous débattons : nous sommes
    plus pauvres en parole qu’un rayon de lune…
    n’ayant pour tout salut que ce langage mis à nu dans
    son impossible saisie des choses.
    De la Lumière de la raison à celle, funèbre, de la lune,
    il n’y a qu’un pas vers l’inhumanité. Quelle décadence !
    Le constat est sévère et sans appel. Une Bérézina de
    l’âme ! Sévère, parce que le poème actuel (trop souvent
    complaisant envers soi-même) ne nous a guère habitués
    à condamner l’indigence du verbe contemporain. Au
  3. Art poétique, Chant i.
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    contraire ! Sans appel, parce qu’il fait écho au fameux pré
    cepte camusien devenu cliché : « Mal nommer un objet,
    c’est ajouter au malheur de ce monde 4. » Parain fait du
    langage « une question métaphysique ». Il pose qu’ « Il
    s’agit de savoir si notre langage est mensonge ou vérité ».
    On le voit, cette question présente une pertinence et une
    actualité confondantes dans le débat contemporain. Un
    « vrai sujet » s’exclamerait le chœur journalistique récon
    cilié. Michel Diaz prend le relais de celui qui ne fut jamais
    étranger à l’esprit de révolte :
    Il suffit que le langage soit privé de sens, dit
    Camus suivant Parain, pour que tout le soit et que le
    monde devienne absurde. Nous ne connaissons que
    par les mots. Leur inefficacité démontrée, c’est notre
    aveuglement définitif.
    Avec cette différence : le champ politique ne sera pas
    exploité dans les « embrasures » qui nous intéressent. En
    tout cas, pas frontalement…
    En effet, c’est moins le mieux dire que le comment
    dire qui préoccupe notre poète. Tel est le degré zéro de sa
    problématique. C’est-à-dire, le parti pris des mots, obses
    sion de la modernité au moins depuis Mallarmé 5 jusqu’à
  4. Extrait d’une recension, par l’auteur de L’Étranger, du dernier
    livre de Brice Parain paru en 1944 dans la revue Poésie 44 et repris
    dans Œuvres complètes, vol. i, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
    p. 901-910.
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    Ponge et au-delà. Michel Diaz reprend à son compte la
    tradition du conflit archétypal mallarméen du « sol et de
    la nue » – chez lui, les mots doivent tracer un sentier idéal
    « que n’assombrirait aucun nuage ni aucun regret ». Il faut
    leur demander « de nous rendre l’ombre plus hospitalière,
    le jour plus accueillant et l’univers plus proche ».
    Les mots, donc, seraient responsables de tous nos
    maux ? Ce n’est pas aussi simple !
    Le poème est ambivalent, à la fois « mémoire du
    chemin » mais aussi « ligne de partage entre lumière et
    ombre ». Le poète est un Sphinx tout autant suicidaire
    que celui de la fable mythologique. L’homme ne choisit
    pas le sentier de montagne (cévenole). C’est l’inverse ! À
    la croisée des chemins, il pose l’éternelle énigme :
    n’avons-nous pas d’autre origine que ce hasard qui
    a fait naître d’autres hasards sur les lignes à demi
    effacées d’une marelle où le pied d’un absurde dieu
    pousse le palet de nos vies ?
    Voilà réglée la question de la transcendance. Tout,
    ici-bas, n’est que pur hasard. L’être humain, passif par
    essence, ne perçoit du monde, par l’embrasure ouverte
    « sur le temps imprenable » qu’un « spectacle d’ombres,
    de feu et d’eau » qui nous remet « à notre juste place,
    celle que le hasard peut-être aura choisi de foudroyer ».
  5. cf. « Le Tombeau d’Edgar Poe », véritable apocalypse du verbe
    poétique. Il s’agit de « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu ».
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    Retour à la caverne de Platon, et donc à la philosophie.
    Seule certitude : le doute pascalien, un nouveau pyr
    rhonisme. Poète et philosophe marchent main dans la
    main, côtoient l’abîme. Pascal : « nous n’avons ni vrai ni
    bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux 6. » La faute
    aux mots pour Michel Diaz « souvent si vains », abîmés
    dans une mémoire inopérante. Quant à la connaissance
    (« nous avons longtemps cru… »), elle n’est souvent qu’il
    lusion elle aussi. Dissipée, elle ne dévoile que le vide.
    Le poète/philosophe enfonce le clou dans le cercueil
    des certitudes. Il dresse un réquisitoire accablant quant
    à la prétendue domination de l’espèce humaine sur le
    monde. Nous n’avons « rien su tirer des à-coups de l’His
    toire ». Le bonheur ? « Le prétexte d’un long suicide. » La
    Terre n’a jamais tiré la leçon des siècles. Elle n’est pas le
    « jardin des délices » qu’elle aurait pu/dû devenir. Notre
    « règne » ? « Un discours en forme de noyade »… Échec
    sur toute la ligne ! Tout nous pousse vers l’abîme. Nous
    allons mourir. Alors soyons au moins humbles ! Si nous
    voulons renaître, souvenons-nous que pour accéder à la
    « vraie vie », notre présence au monde « ne se paie pas de
    mots mais de présence », laquelle se suffit à elle-même.
    La seule route possible est celle d’un poème où les mots
    serviraient de « relais du silence au silence ». Ce poème
    s’écrit dans la marche.
    Michel Diaz tire le signal d’alarme dans cet ouvrage
    nécessaire et courageux. Il développe une thèse quasi
  6. Pensées, « Les philosophes », 385-905.
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    militante dont l’urgence devrait convaincre les sourds,
    charmés d’habitude par leur unique voix. La leçon d’une
    Babel remise à l’ordre du jour – pour ne pas écrire « réin
    ventée » (sic) ! Un engagement ! Nous nous sommes trom
    pés. Nous avons cru dominer le monde. Nous l’avons
    pillé. Un retour en arrière nous forcerait à renaître, à
    vaincre la mort. Mais nous ne sommes pas Dieu comme
    nous l’avons cru après l’avoir tué. Il est urgent de penser
    poéthiquement grâce à une langue capable de reprendre la
    Parole dans l’assourdissante « rumeur du monde ». D’ou
    vrir les fenêtres, toutes les fenêtres, y compris celles qui
    font écran, grâce aux mots redevenus « embrasures » de
    l’âme. Et y laisser pénétrer la lumière…
    Notre siècle qui se perd, en se déshonorant, dans des
    guerres fratricides, tout juste bonnes à accroître la for
    tune des marchands d’armes et des prétendus « Grands »,
    a grand besoin de voix aussi puissantes et justes que celle
    de Michel Diaz pour ranimer le Feu d’une Parole capable
    de nous sauver de l’enfer que nous avons contribué, nous
    mêmes, à créer au lieu de réaliser un « ailleurs » possible. Il
    y a du Socrate chez ce poète.
    Méditons l’héritage d’un Hugo. Au siècle du Progrès,
    il a su, au péril de lui-même et non de sa gloriole, porter
    haut les valeurs d’une humanité ressuscitée par des mots
    enfin favorables à la vie et non ambassadeurs d’un dis
    cours de mort…
    82
    Parler, « apparemment la chose la plus facile du
    monde » ? ironise Camus.
    Vraiment ?

  7. Michel Lamart

Fêlure

Fêlure, de Michel Diaz

lecture de Florence Saint-Roch

note publiée le 17 novembre 2024 , in Décharge, par Florence Saint-Roch dans AccueilRepérage Version PDF

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Sans doute est-ce une disposition naturelle : bien que d’un tempérament inquiet (comment ne pas l’être ?), dans l’effroi aussi parfois, je me veux fille de l’air, filant nez au vent, en quête, dans la vie comme dans mes poèmes, d’un peu plus de clarté et de lumière. Sans cet élan, comment tenir, comment écrire ?

Tout mon respect (un respect mêlé de curiosité) aux auteurs qui parviennent à s’en passer. Michel Diaz, par exemple, dans certains de ses recueils, fait littéralement l’économie du soleil. Ainsi Fêlure, aux éditions Musimot, forme une chronique sombre, décrit un engouffrement désespéré dans les zones les plus obscures et les plus reculées de l’être. Ce journal s’amorce le 21 décembre, soit pile au commencement de l’hiver et s’achève le 26 mars, soit quelques jours après le début du printemps. C’est dire que rien – pas même l’hiver – ne se résout vraiment chez M. Diaz. Les questions comme les plaies de vivre restent ouvertes. Le « je » qui s’exprime dans ces pages consigne scrupuleusement ses « douleurs d’être », trace, « serré contre les bouées noires de l’angoisse », les linéaments d’un perpétuel trait de fracture entre le monde et lui, entre les mots et lui :

Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans paroles, pas trop en avant de soi et pas trop en arrière non plus, mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle, accordé au balancement des secondes, au rythme de leur pouls.

Faute de pouvoir « n’être d’aucun lieu, de n’appartenir à aucune époque », le scripteur de ces pages rêve d’ « une chute vertigineuse », d’une « prodigieuse descente aux mystères des origines./Dans la soute d’avant exister./Au plus noir ». Il creuse et explore, inguérissable, le fond du fond ; il tranche dans le vif, coupe à la lame : défilé, effilé des jours où il n’est d’autre ressource que de « Prendre appui sur le bord de ses déchirures ». 

Ce faisant, il éprouve une insondable solitude, « Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre. » Les autres cruellement font défaut ; « Qui appeler ? » pour lui dire l’indicible, lui donner à palper l’impalpable ?

J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de connaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de sa persévérance.

Humaine condition, condition du poète… Renonçant à trouver ne serait-ce qu’un possible écho, ou le plus mince assentiment à ce qui « demandait à être », la voix du poème invente des stratégies, développe des mécanismes ; mais malgré « les emplâtres plaqués sur le mur, rebouchant l’âge », les fissures réapparaissent « qui font craquer l’enduit trop mince ». Alors que faire ? Racler « les peaux mortes de l’hiver », chahuter « son théâtre d’ombres », ou consentir à hiberner toujours, à se taire à jamais ? Au lecteur de faire son choix, tandis que le narrateur fait le sien. En impasse dans sa nuit, ce dernier formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte », une porte de sortie, comme on dit, qui définitivement le délivrerait.

Et nous, de quelle porte rêvons-nous, quels seuils encore franchir, vers quoi nous obstiner ?


Repères  : Michel Diaz  : Fêlure. Éditions Musimot, 2016

Eloge des eaux murmurantes, lecture par M.-Claude San Juan

Michel Diaz, Éloge des eaux murmurantes, avec les gravures de Lionel Balard, Éditions La Simarre, 2024, 84 pages, 25€.

Par Marie-Claude San Juan

Article publié in L’Intranquille, 2ème semestre 2025 (octobre)

   En quatrième de couverture Léon Bralda invite à entrer dans « une eau secrète », le mystère de ce que le livre offre entre « le rêve et le Réel ».

   Les gravures, esthétique d’encre noire, font suivre des rives bordant des rivières comme des chemins, dans la solitude des feuillages et des arbres, le silence d’une nature sans humains, si ce n’est la silhouette de cabanes, dans une des pages.

   Michel Diaz (poète aux nombreuses publications) offre la dédicace de ce recueil aux fleuves qu’il aime, qu’il visite en marcheur. En exergue, René Char, un fragment du Poème pulvérisé, sur poésie et « eaux claires ».

   Les gravures, qu’on aime contempler, donnent l’impression d’entrer dans le monde des contes, de pénétrer de l’autre côté d’un secret à peine révélé. Puis on lit les poèmes en prose de Michel Diaz, sans ponctuation forte, seules les virgules marquent des respirations. Les fragments qui composent un texte sont séparés par un double interligne, marquant parfois un espacement plus important encore, pauses accentuant la suspension du regard, la lenteur de l’inscription d’une sorte d’écoute des cours d’eau visités, des épaisseurs végétales qui les bordent. Et cela figure aussi visuellement la présence horizontale de ces bords. Puis on voit la source, ce qui affleure au début, un « murmure de clair silence ». Et on l’entend, cependant un peu plus, ensuite : « à l’origine un pleur à peine, ce chuintement, s’exfiltrant de la pierre ». Dans la venue d’entre les pierres, l’auteur saisit une leçon de création : « … Il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse ». Alors on suit, pages suivantes, « la trajectoire du poème » autant que celle de l’eau. Ce qui ne se voit pas dans l’ombre des feuillages ne se sait pas encore dans les mots. Mais la même lumière apparaît au creux de ce qui est peut-être une forêt, et dans la trame cachée de l’écriture ce qui fait advenir le sens : « clarté, comme un éclair de nuit ». Autant dans la nature que dans les textes se découvre, et c’est sa force, « une pensée sans objet, qui n’appartiendrait à personne ». Serait-ce « une voix de l’outre-silence » ?

   Car ce qui s’écrit est en marge de savoirs têtus. C’est au contraire « au seuil de notre espace et de toute pensée, en bordure de temps et d’haleine, ce lieu d’incertitude où germe le poème ». Horizontalité des fleuves et des phrases, verticalité des arbres des gravures, dressés parfois comme des flammes, et matière « sans plus de contours et de forme qu’une âme ». Mais ce qui relie horizontalité et verticalité c’est le jeu entre ombre et lumière, et l’eau, son « errance », « cette blessure irréparable ouverte sur le vide ». Comme pour le fil de l’eau, sa fuite vers l’inconnu, le poème interroge « la ligne de partage qui sépare l’ici d’un ailleurs, quelque chose d’une ombre qui n’avoue pas son nom ». Regardant les eaux et leurs rives, la méditation porte sur ce réel concret mais la pensée déchiffre les correspondances entre ces cheminements naturels et ce qu’ils symbolisent : « l’aveu d’une blessure où se dit l’origine du monde, de toute douleur à venir, comme de toute vie ». Cet ouvrage révèle ce qu’un parcours sur des chemins peut offrir, à partir du regard et d’une intense attention, une autre dimension, pour méditer sur ce qu’est l’écriture et ce qu’elle aide à révéler sur « toute vie ».

Sous l’étoile du jour

« Sous l’étoile du jour », lecture de Marie-Christine Guidon.

Sous l’étoile du jour

de Michel DIAZ

Rosa Canina Éditions publie principalement des écrits poétiques ancrés dans le vécu et cet ouvrage préfacé par Alain Freixe en est la vibrante démonstration. En effet, dans le recueil de Michel Diaz, « s’évide le poème aux limites d’un cri »…

Les pensées peuplées de failles et de déchirures, se dessinent et s’enroulent, s’apprivoisent et se dérobent « sous l’étoile du jour ». Le chemin d’exil qu’emprunte l’auteur est souvent éclairé de « la flamme obscure des confins ». Dans une « marche qui défie le vide », il évoque son « jardin perdu » avec une « douloureuse nostalgie ». Il va puiser aux racines ce qu’il subsiste de sève pour résister encore.

Telle une étoile filante, venue d’un horizon lointain, « royaume défunt », Michel Diaz se risque à chercher « dans l’ombre des pierres », « entre allégresse et désarroi », une aube prometteuse « juste pour éprouver comme un sentiment d’avenir ».

Sa plume sublime le prosaïque et pétrit le verbe avec une puissance démiurgique. Il écrit « pour donner vie à tout ce qui n’est pas, et chair à l’invisible » poursuivant inlassablement sa quête éperdue sur des sentes jalonnées de solitude, de poussière et de cendre, nous laissant face à une « phrase inachevée sur le blanc du papier » mais les yeux rivés sur un lointain, un possible à réinventer…

À cette heure où tout n’est qu’impermanence et incertitude, Michel Diaz, à n’en pas douter, écrit « un canif enfoncé dans le cœur » !

Marie-Christine Guidon

Francis Bacon, le lieu du visage

Lecture de Elisabeth Beyrie-Soulassol; note de lecture publiée in le site Sitaudis (21 juillet 2025)

Michel Diaz, Francis Bacon – le lieu du visage par Élisabeth Beyrie-Soulassol


Le recueil de douze poèmes de Michel Diaz commence comme une provocation,
reprenant en le déviant – ou en le suivant ? – de sa route biblique, le début de
l’Évangile de Jean : « Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage ».
En effet, il s’agit bien de commencer l’aventure poétique par l’étude du lieu du
visage, celui de Francis Bacon, qui, dans un autoportrait, se peint tel qu’il se voit
de l’intérieur. Visage « Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé dans
quoi nous cheminons ». Le Visage nous appelle « Mais répondre à l’appel, aller
vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue.
Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude. // Et entre deux, l’épreuve capitale du dévoilement » à
l’instar du texte de l’Apocalypse de Jean.
C’est par ces premiers mots que le poète nous entraîne à regarder et pénétrer
dans le lieu de ce visage et à le suivre dans une sorte de chemin de croix, de
déchiffrement de la douleur composé de douze poèmes/stations en prose.
Ce visage « captif de la geôle de ses tourments » est surtout « un couteau planté
au cœur de nos questions ». Ce visage de douleur, de lèvres calcinées et fermées,
retient l’irrépressible cri, quelque chose à dire, mais on n’entend que du silence.
Mais si les lèvres sont fermées, par les brèches ouvertes, l’injonction se fait jour,
celle de pénétrer dans le sommeil de notre propre mémoire, de boire aux sources
de ce silence malgré les frontières infranchissables « aux dents d’acier »,
d’entrer dans un monde intérieur apocalyptique, aller jusqu’à l’étouffement.
Puis, le regard nous appelle. Notre humanité est en perpétuelle souffrance. Est
ce « une faute ancienne, une déchéance génétiquement provoquée », « une
promesse d’extinction » ? L’homme aurait-il « les yeux remplis de Nuit » ? Ce
visage/masque, « noire énigme qui nous tient lieu de nom » est aussi le « juste
miroir de nous-mêmes », notre image. Cette « embrasure de parole nue » nous
« enjoint de nous tenir debout ». Il existe. Il est là. Comment le toucher, qui est
il ? Qui suis-je ? « Entre nous deux s’étend un si vaste désert de silence et de
solitude ! » Mais il ne faut pas laisser le désespoir nous envahir, car il y a des
traces, des voix. Pour écouter ce que ce visage veut dire, il faut « quitter le lieu
connu. » Est-il « visage du Rien. Ou de tous les visages des Autres, rassemblés
en un seul » ? N’est-ce pas le mien ? « perdu et retrouvé. Ou entraperçu
seulement…Indéfiniment retrouvé. Et indéfiniment perdu. Et indéfiniment
sauvé ». Ce visage est-il une trace humaine ou divine ?
Suivant le poète, « sur l’autel silencieux de l’amour et de la bonté », regardons
ce visage au « regard insaisissable » :
qui en nous, déchire en même temps ce qu’il éclaire :
l’insoutenable permission de contempler, entre extase et bonheur, ce
Visage qui n’apparaît que dans le plus profond du noir et dans la souveraineté
de la plus aveuglante lumière.
Car le chemin vers l’autre n’est que chemin de vie.


Le commentaire de sitaudis.fr
Interprétation au crayon d’un autoportrait de Francis Bacon par Catherine
Bruneau
Encres Vives n°552, 2025
20 p.
6,60 €