Archives de catégorie : Revue de Presse

A propos du « Verger abandonné » – Lionel Balard

Bonjour Michel,

Je viens de recevoir par la poste votre recueil « Le verger abandonné« , cet élégant petit ouvrage à l’édition remarquablement soignée.

Je vous remercie de ce beau cadeau. Je vais m’empresser de le lire le WE prochain, moment privilégié où je serai serein et libre de prendre le temps de lire autre chose que les contenus de cours, de formation et de réunions extrêmement prégnants en ce début d’année universitaire placée sous le signe de la crise sanitaire nationale.

Je reviendrai vers vous très vite pour vous donner mes impressions après lecture..

Mais déjà, lisant la lettre qui l’accompagne, je cite « […] ce petit livre que je ne sais encore comment prendre, de quelles mains sorti? » Je me permets de vous répondre sans détour aucun: de la main du poète, mon cher ami ! De la main d’un vrai poète dont la quête est éminemment humaniste et s’enracine dans le terreau originel de la poésie d’occident. Le thème d’Ulysse écrivant en clair-obscur aux siens… au sujet de la mémoire, de la vie-la mort, du retour espéré en terre-mère, et de l’accomplissement d’un long voyage qui mène irrémédiablement à soi-même… N’est-ce pas l’un des mythes les plus éclairants sur l’errance de l’homme lucide et du retour à soi, dans la lumière de l’amour et de la mort? Mythe qui me semble fonder (avec celui d’Orphée) une part essentielle de la pensée poétique moderne… Et je ne suis pas surpris de lire en exergue à vos lettres un fragment de poème de RM Rilke ! Et ce titre encore: Le verger abandonné, qui résonne en moi d’une façon trouble et tout autant lumineuse, me rappelant « Le verger « , celui du poète allemand épousant la langue de France, au sortir du cataclysme que fut la première guerre mondiale… sans doute l’un des plus intimes textes de ce grand arpenteur de la saison humaine. N’y a-t-il pas ce lien aussi, volontaire de votre part, de référer à ces vers du Livre de la pauvreté et de la mort, dont vous empruntez, pour éclairer le lecteur, les voix si fécondes? Et si nous lisons dès lors: « Tu es en exil, tu n’as pas de patrie / aucune place ici n’est la tienne »…, il n’est plus possible d’ignorer les questions existentielles qui hantent votre poésie. Et de comprendre alors, si la conscience et l’émotion habitent l’être tout entier qu’il s’agit de mettre à jour ce  » fruit qui est au centre de tout », « la grande mort que chacun porte en soi.« 

Voilà, avant toute lecture, et à l’écueil de mes premières impressions, ce qui me semble important de vous dire.

Ce « petit livre », comme vous dites, est votre fruit précieux. D’ores et déjà, le feuilletant, je ne puis qu’en être séduit. Il porte en lui ce qui est pure poésie, ce besoin d’être-au-monde, dans la complète et lucide compréhension de ce que nous sommes tous, au fond…  mortels et homme de passion… uniquement cela.

Bien à vous en ces jours d’automne naissant.

Cher Michel,

Je reviens vers vous aujourd’hui pour vous écrire quelques mots au sujet de votre « Verger abandonné » que vous avez eu la gentillesse de m’offrir. Et tout d’abord, de vous dire que dans ma précipitation à vouloir vous répondre dans l’instant qui suivait la surprise et l’émotion de la réception de votre ouvrage, j’ai commis la petite erreur de vous parler du « verger » de Rilke… alors même que, comme vous l’aurez sans doute corrigé spontanément, il s’agit de « Vergers » (titre d’ailleurs dont la paternité semble revenir, je crois, à Jean Paulhan). Je me permets donc de commencer ma lettre par cette rectification, non que cela soit préjudiciable à la teneur des remarques qui furent miennes dernièrement à l’égard de votre recueil, mais parce qu’il me semble important d’accorder du sens à ce pluriel voulu par le poète lui-même et qui ouvrent tant d’évidence et de vérité dans ce beau chant des années 20.
J’ai lu votre livre et aimé tout autant la structure « en lettres » qui construit la parole d’Ulysse et la restitue dans un temps sans prégnance (lettres pourtant marquées d’une expérience de vie qu’il semble narrer par moment), que l’émotion qui infuse des mots simples et justes, donnant corps à la mémoire, aux rêves et à l’incertitude des états de l’errance. Parole écrite, et jetée à la mer sans doute comme des songes au vent ; parole lourde d’espoir, de doute et de remords peut-être… C’est cela que je ressens à vous lire ici, dans l’écriture que vous portez sous cette forme épistolaire. Mais comment les prendre, ces songes jetés en pleine page, ces mots abandonnés à la seule scrutation du regard qui les découvre? Ulysse s’adresse « aux êtres aimés » et il me semble que se joue ici comme un monologue dont on devine que la voix est celle de l’auteur, du poète qui erre au gré du vivre… Poésie alors ? Et de relire vos quelques mots écrits de votre main et qui accompagnaient votre cadeau : « comme annoncé ce petit livre que je ne sais encore comment prendre, de quelles mains, sorti ? »
Questions auxquelles je répondais spontanément l’autre jour : « des mains du poète ! ».  Et que je réitère à présent, bien que cet écrit n’œuvre pas ouvertement en terre de poésie de la façon dont vous la donnez à vivre dans Offrandes ou Lignes de crête. Votre verger abandonné ne me semble pas relever d’autre chose pourtant !… Je ne saurais, comme vous, proposer ici un commentaire savant et fort de sa justesse pour mettre en exergue les qualités poétiques que je décèle dans cet opus, mais , si vous me le permettez, je voudrais vous faire part de ma singulière initiative à l’égard de votre texte : je me suis amusé à reconstruire un « chant », comme je le fais très souvent pour nombre de mes longs poèmes en prose (De silence et de plomb, chez Alcyone (que vous connaissez déjà) ou  La part d’ombres nouvelles ,  Du côté des vivants  ou  Le jour saillant,  qui devraient être publiés prochainement, je l’espère, dans ces mêmes éditions ou dans d’autres…). Je me suis amusé, dis-je, à mettre en lumière, le poème enchâssé qui pourrait initier, dans ce recueil, la parole poétique au plus haut degré de la conscience humaine. En somme, je me suis permis, sans le vouloir comme une irréfutable preuve de son ancrage en terre d’Orphée, d’y lire un troublant poème traversant votre écriture, courant au fil des pages et mettant toute la lumière sur la quête qu’il me semble être, ici, la vôtre.
Je mets en pièce jointe ce « chant latent » qui  émane de votre recueil… et j’espère ne vous avoir en rien heurté en osant vous soumettre ce poème enchâssé qui, d’évidence, est habité de votre voix de poète lucide et vivant.

Avec toute mon amitié 

Lionel Balard

A propos de « Fêlure » – Michel Passelergue

A propos de Fêlure, par Michel Passelergue

Un grand merci pour l’envoi de ce livre si intimement personnel.

Vous évoquez des « confidences » dans votre dédicace et assurément ces textes écrits à la première personne ont tout l’apparence d’un questionnement sur un mal-être personnel. L’expression « mal-être » m’est venue spontanément sous la plume, sans doute en relation avec un titre de Pierre Dalle Nogare, poète auquel j’ai consacré jadis une longue étude, parue dans « Le réel, j’imagine », recueil d’essais qui m’avait coûté des années de travail avant d’être refusé par environ 50 éditeurs (oui !), puis publié , presque malgré moi, à L’Harmattan, « usine à livres » peu recommandable.

« Confidences » donc qui se développent à la manière d’un journal intime – journal significativement hivernal. Confidences égrenées au fil du temps mais ne dévoilant qu’in extremis la nature de cette fêlure existentielle, qui se devine en filigrane en chacune des pages. De celles-ci la « blancheur somnolente » ne cesse d’ajouter doutes et découragement à l’interrogation douloureuse sur le sens qu’il y a à vivre parmi les mots, autant qu’à espérer un repos dans le silence. Votre écriture, superbement maîtrisée, d’où émane une si grande et fine sensibilité, fait de ce livre un objet précieux éclairé tout de même en profondeur de cette lumière innommable et insaisissable dont brûlent les fragments de glace qui fondent au soleil. Oui, ce texte de mal-être, dans le froid de l’hiver installé brille d’une lente brûlure dont nous ressentons, nous aussi, intimement les effets.  

La qualité de l’édition de Fêlure par Musimot (une appellation qui ne peut que me séduire) confirme le caractère là encore « confidentiel » (mais dans un autre sens) de votre poésie, bien à part dans le paysage encombré et confus de la poésie d’aujourd’hui. (Je serais volontiers favorable à l’élitisme pour tous, mais qui pourrait nous faire approcher cette chimère ?)

Avec mon amitié.

Michel Passelergue

A propos de « Né de la déchirure » – Gilles Lades

Le bleu où respirait l’arbre avant qu’il ne fût abattu devient l’inépuisable domaine poétique de « Né de la déchirure ». Or cette déchirure répercutée comme un thème sans fin renaissant des cyanotypes de Laurent Dubois, se laisse oublier dans l’omniprésence du bleu, ou plutôt cède la place à un nouvel univers comme l’on passe une fracture dans le temps.

Le pacte s’approfondit avec un au-delà de la vie, nous ouvrant à ce qui nous sauve pour toujours de la terre funèbre et de son éternité de poussière. L’univers bleu qui le constitue s’origine en une contrée indéfinissable et insondable : Le monde est à son premier jour, dans la transparence hésitante de toute chose. Ce bleu évoque un surgissement d’amour, enveloppant et protecteur. Le contraste est extrême entre le supplice de l’arbre et cette sérénité dans laquelle le poète Michel Diaz installe sa quête. On passe sous le ciel comme on passe sous une porte, on entre dans le bleu. Quelle est la source de ce bleu ? Il faut s’initier à cette substance nouvelle. Elle ne semble liée ni à la mémoire ni à un sentiment de douleur. On voit se développer une ode à sa fécondité, cette faim qui du bleu s’ensemence. On assiste à l’émergence d’une âme du monde, à moins qu’il ne s’agisse d’un absolu transcendant. Devant cet afflux de l’éternel, l’instant devient énigme, on est devant sa mort comme devant un lange neuf dans lequel on va s’engloutir avec tout l’univers, délicieusement. Dès lors, la parole se grave sur l’insaisissable. L’arbre reste à jamais le héros sacrifié dont la dépouille sublimée par le verbe permet la légende. Mais nulle trace de violence, rien que l’apaisement d’une respiration où ne palpite plus que l’invisible, comme si l’arbre refondé dans le bleu n’avait été qu’un signe, cause occasionnelle d’une révélation ou clé de l’infini : le bleu veille au foyer où le temps s’alimente, un temps auquel ici d’ailleurs nous ne devons plus aucun compte.

Il est assez remarquable que les mots du poète Michel Diaz fassent si bien écho dans ce livre à ce qu’écrivait Gaston Bachelard dans L’Air et les rêves à propos du ciel bleu : « … c’est en parcourant une échelle de dématérialisation du bleu céleste que nous pourrons voir en action la rêverie aérienne. Nous comprendrons alors ce qu’est la fusion de l’être rêvant dans un univers aussi peu différencié que possible, dans un univers bleu et doux, infini et sans forme, au minimum de sa substance. » Dans le duel entre le bleu du ciel et les objets qui s’y profilent, c’est souvent par la blessure, ici la déchirure, que font les choses sur le bleu immaculé que nous sentirons en notre être un étrange désir de l’intégralité du ciel bleu. Aussi le poète s’avance-t-il, tel un funambule sur fond de ciel, dans l’équilibre de ses bras tendus. Sondant, du bout d’un cœur qui jamais ne faiblit ni vacille, la mince corde du désir sur laquelle il engage son être tout entier. Une fois l’arbre soustrait à ses mutilations, se propose à nous, dans ce livre, un pur sentiment de vol onirique, une évaporation de la conscience lourde (nous reprenons ces mots à G. Bachelard), une évaporation délestée des impressions de richesse que ressent un cœur terrestre, un « cœur innombrable » lorsqu’il s’émerveille de la prodigalité des formes et des divers visages de la rêverie et de l’imagination dynamique, puisque le bleu est comme une maison légère dans les airs, édifice mouvant bâti sur un abîme, un labyrinthe de nuages à chaque détour plus ouvert. Extrême solitude où la matière se dissout, se perd, mais pour se mêler dans l’éther à toutes les vibrations de l’univers.

Préface à Offrandes – Daniel Leuwers

Préface de Daniel Leuwers à « Offrandes », ouvrage accompagné de reproductions des peintures d’Olivia Rolde (en projet de publication chez Thi Lùu éditions, septembre 2020)

OFFRANDES ET CONTRE-OFFRANDES

Olivia Rolde est peintre. Elle tend au poète Michel Diaz un large éventail de tableaux, comme des « offrandes » dont l’écriture va se faire le réflexif écho. C’est donc offrandes et contre-offrandes sous le signe du « Ecrire, peindre » qui sert de titre au long poème accompagnateur.

Michel Diaz écrit certes sur les peintures d’Olivia Rolde, mais il écrit surtout à partir d’elles et pour elles.

C’est sa façon à lui d’

« entrer dans ce territoire

de l’incertain où règne

le silence ».

C’est sa façon de se familiariser avec les « rameaux convulsifs », les « miroitements d’étangs éblouis de clarté », les « éclairs calligraphiques de moellons muets et de remparts aveugles » dont cette peinture est criblée.

Michel Diaz voit beaucoup de choses dans des toiles qui ne se veulent pas figuratives. C’est qu’il aime « aller fureter derrière ce que cache la vue » – et c’est là qu’il surprend

« ces cicatrices éphémères

qui inventent nos rêves

embaument les couleurs du temps ».

Le poète sent que l’artiste « va dans sa nuit / chercher un destin inconscient » – et il la suit sur ce chemin où elle a l’art de

« regarder

le plus proche

pour surprendre le lointain ».

Michel Diaz participe du même élan, avide de questionner une présence qui l’entraîne toujours vers un « arrière-pays », pour reprendre un terme familier d’Yves Bonnefoy. Michel Diaz aime partir du réel prégnant pour mieux traquer ce qu’il appelle « l’arrière-pays des brumes », dans un mouvement qui s’apparente à une « plongée » qui nous arrache à « l’ensommeillement ».

Le partage esthétique se fait toujours « dans l’éclat de la stupeur ».

Une toile d’Olivia Rolde s’intitule « Equilibre », et le poème de Michel Diaz obéit au souci d’atteindre aussi à une forme d’équilibre

« comme une bougie

chancelante au bout d’un long combat

se repeint un visage de fugace sagesse

et pactise avec la pénombre ».

L’art culmine souvent au terme d’ « un long combat » qu’il a le don de dissimuler dans une secrète pénombre où il se trouve soudain à même de gratter le ciel, d’y déceler les graines de l’orage.

Les toiles d’Olivia Rolde participent d’une approche tellurique qui embrasse et embrase le monde, mais elles recourent , dans le même temps, à une saisie très ténue du réel réduit à quelques fines attaches où la peintre puise le secret de ses incessants assemblages et de ses émouvants tressages.

Pour souligner ces chevauchements où la rétine s’efface au profit de l’élaboration d’un paysage mental, le poète écrit :

« tout s’érode

se dérobe

et de nouveau se brode ».

Qu’une toile d’Olivia Rolde porte le titre d’ « Energie de la mélancolie » montre bien que le combat pictural, à l’instar de celui du poète, peut aller jusqu’aux confins de la perte pour se réapproprier la vraie vie, son lieu, sa formule, tout en offrandes et contre-offrandes.

Daniel Leuwers

Daniel Leuwers a été professeur de littérature à l’université François-Rabelais de Tours. Auteur de récits, essayiste et poète, il est l’initiateur du concept de livre pauvre. Il a publié de nombreuses critiques pour la revue Europe et est membre de l’académie Mallarmé.

Une interview

Michel DIAZ, écrivain et poète

Interview  par Clémence Prot,  pour Signature Touraine (15/05/2020)

Question 1 :

Quand (quel âge) et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Dès l’âge de 10 ou 12 ans. De la poésie, des histoires, sur des cahiers d’écolier, avec marges et carreaux. Pourquoi ?… Sait-on jamais pourquoi on écrit ? Je suppose que, dans mon cas, c’était pour essayer d’exister, me sentir exister un peu plus, en ayant quelque prise sur ce qui nous échappe, le monde, le temps, soi-même, tout cet inconnu qui nous cerne… Je pense que ces raisons d’écrire sont fondamentalement les mêmes chez moi aujourd’hui. Ce désir, qui peut être lié à un état névrotique, une difficulté d’adaptation à la vie, vient de très profond, il échappe lui-même aux mots. On peut l’analyse, le théoriser, cela n’explique pas tout. Le désir de création reste un mystère… existentiel même, je dirais. Il n’en demeure pas moins qu’il peut être vécu comme une fatalité (qui peut prendre la forme de la passion dévorante et exclusive, dévoratrice) s’il s’impose comme l’indispensable moyen de se sentir relié au monde et de s’y sentir exister. Mais « la passion », c’est aussi le chemin de croix du Christ. Il y a beaucoup de créateurs malheureux, embarrassés de cette pesante (parfois) nécessité de devoir créer pour vivre. Dans ce cas, le chemin sera long pour transformer cette « fatalité » en source de joie et de vie. Oui, le chemin de la création peut avoir quelque chose de « christique ». Souffrance et (éventuel) salut.

Question 2 :

Quelle place la lecture occupait-elle dans votre enfance ? 

Une place relativement peu importante. Au désespoir de mon père. Je préférais le monde de mes rêveries, celui des jeux que je m’inventais, du bricolage (avions, bateaux, théâtre de marionnettes, instruments de musique, cirque en pâte à modeler, dessins, collages, essais d’écriture…) qui me permettait une plus grande évasion dans l’imaginaire. J’y étais plus « actif » que dans la lecture qui faisait de moi un garçon plus « passif », dépendant de l’imaginaire des autres. Ce besoin de « faire » de mes mains, et par moi-même, était sans doute une réponse à ce malaise existentiel que je viens d’évoquer.

Question 3 :

Avez-vous un « rituel » dans votre processus d’écriture ? (isolation, période d’incubation, noircir des pages puis faire le tri, être en ville ou à la campagne…)

Pendant tout le temps où j’ai enseigné, j’en étais réduit à écrire le soir, très tard, pendant les week-end ou les vacances scolaires. Je n’avais pas d’autre choix, et j’en ai beaucoup souffert. Aujourd’hui, et depuis des années, je marche dans la campagne plusieurs heures par jour. J’écris pendant ces longues balades, mon esprit marche avec mes jambes. J’ai fait mienne la phrase de Friedrich Nietzsche :  » Aucune pensée ne vaut quelque chose si elle n’a pas été conçue en marchant ». L’écriture a toujours été pour moi quelque chose de physique, qui a à voir avec les rythmes du souffle, les pulsations cardiaques, les contractions de l’estomac et les spasmes de l’abdomen, avec le corps vivant autant qu’avec le pur intellect. J’ai aussi besoin de silence et de solitude. Je les remplis de mon monde intérieur, en harmonie avec le monde qui m’entoure, me nourrit et m’inspire. Il est vrai que l’écriture poétique, qui procède par impulsions (ces « états de grâce poétiques » comme disait Pierre Reverdy) s’accommode mieux de ce genre de démarche. Beaucoup de poètes procèdent d’ailleurs ainsi. « La marche est poésie et la poésie est marche » a écrit le poète Michel Deguy. Je ne supporterai plus de m’asseoir devant mon bureau, chaque jour, à heure régulière, pour réfléchir et remplir mon quota de pages. Je serais incapable d’aligner trois lignes, et si je les alignais, elles me sembleraient « fabriquées » parce qu’elles ne seraient pas passées par l’alambic du corps en mouvement, par ces émotions et ces élans que j’éprouve quand je sens mon corps vivant, debout, dans la verticalité de la marche. C’est ainsi que je vois l’homme d’ailleurs : debout, vertical, et en marche. Comme depuis ses origines. J’aime aussi beaucoup cette phrase de Gaston Bachelard : « S’arrêter, c’est mourir ».

Question 4 :

Avez-vous un remède contre le « syndrome de la page blanche » ?

Je n’ai plus de « syndrome de la page blanche ». Comme je viens de le dire, je marche, je me promène, je rêve, j’observe le monde, les arbres, le ciel, les oiseaux, les bords de rivière où je marche. Je ne fais rien, en un mot : je travaille. Si une idée, une phrase, des images, le désir d’écrire se présentent et se font pressants, j’écris, je tire le fil de la pensée, le croise avec un autre, je mets en route un texte, l’élabore comme un lissier. Si rien ne vient à mon esprit, ce n’est pas grave. Ce sera pour demain, plus tard, ou jamais peut-être. Je ne me fais plus aucune obligation d’écrire à tout prix. Si j’écris, c’est mu par le désir et le plaisir d’écrire, dans la jubilation des mots qui viennent sur la langue, du texte qui s’ébauche, dans le bonheur du « faire » au bout des doigts. Je sais que personne n’attend après mes textes comme à quelque chose d’essentiel à la marche du monde. Je n’ai rien à prouver, rien à livrer absolument, aucun compte à rendre, je me sens totalement libre d’écrire ou de ne pas écrire. Et d’écrire ce que je veux, comme je le veux, sans aucune contrainte. Si je ne peux vivre sans écrire, je refuse pourtant de me rendre esclave de sa nécessité (qui fait des écrivains souffrant justement de « la page blanche »)… La question de la publication viendra plus tard, en temps utile, le désir /besoin d’écrire ne doit pas en dépendre. Pour moi, l’écriture est un chemin de vie, d’accomplissement de soi, et ne répond pas à la volonté de faire des livres qui porteront mon nom. S’ils trouvent un éditeur et des lecteurs, tant mieux, je m’en réjouis, mais ce qui importe avant tout, pour moi, c’est le chemin d’homme que j’y ouvre. Je ne me soucie pas d’y laisser quelque trace. J’essaie d’avancer, pour le pas toujours à venir.  

Question 5 :

Quand avez-vous publié votre premier livre (quel âge) et dans quel contexte ? (Notamment professionnel : aviez-vous ou avez-vous encore un autre métier à côté ?) 

Mon premier livre publié (j’avais 24 ou 25 ans) était un recueil de poèmes. Il a été publié par l’éditeur Pierre-Jean Oswald qui, à l’époque, publiait de la poésie contemporaine (française et étrangère) de grande qualité. C’était alors un éditeur de renom.  J’étais très content d’entrer dans son catalogue, aux côtés de poètes dont j’aimais beaucoup le travail. Tout de suite après, P.-J. Oswald a publié ma première « vraie » pièce de théâtre. Cette pièce aurait dû être publiée chez Stock, et Lucien Attoun, qui s’occupait alors de la collection « Théâtre ouvert », m’avait demandé de lui apporter des modifications. Mais il s’est heurté à mon amour-propre de jeune auteur (de jeune imbécile !) et j’ai refusé de faire ces corrections.

 Question 6 :

Diriez-vous qu’avoir déjà été publié facilite ou complique les choses ? (Attentes des lecteurs, pression de l’éditeur, nouvelles idées, etc)

Cela ne complique en rien les choses, mais cela ne les facilite pas nécessairement. Les éditeurs ont des lignes éditoriales qu’ils ont définies et auxquelles ils tiennent. Avoir déjà publié ne signifie rien. Ce que les éditeurs veulent, c’est un texte de qualité qui entre dans leur ligne éditoriale. J’ai essuyé des refus d’éditeurs chez qui j’avais déjà publié un ou plusieurs livres. Le manuscrit que je leur proposais ne correspondait pas à leur attente. Croire qu’on aura plus de facilité à publier parce qu’on a déjà publié, est une vue de l’esprit assez naïve. Chaque projet de publication est une nouvelle aventure qui remet les compteurs à zéro, à moins d’être un auteur très médiatisé qui va occuper les présentoirs et les vitrines des libraires. 

Question 7 :

Comment vous sentez-vous avant de publier un livre ? (stressé des attentes du public, impatient, très zen, confiant.. etc.)

Avant de publier un livre, je l’ai fait lire à un éditeur qui l’a accepté, avec qui j’ai eu des échanges, qui l’a fait lire à son comité de lecture, qui m’a demandé de faire des corrections. Je suis donc plutôt confiant et je sais être patient. Parfois, il faut attendre un an ou deux (ou plus !) avant que le livre paraisse : l’éditeur doit respecter son calendrier de publications. Je suis d’autant plus serein quand je sais que l’éditeur ou l’éditrice est exigeant(e), que j’ai noué avec lui, ou elle, des relations de confiance, voire d’amitié. Quant aux réactions du public des lecteurs, on n’en sait rien à l’avance. Personne n’en sait rien. Il faut rester humble, ne pas se dire que l’on a écrit un chef-d’œuvre que tout le monde va s’arracher et dont tout le monde va parler. Attendre les réactions des lecteurs, c’est s’aliéner à une attente souvent stérile. La récompense viendra de quelques-uns qui auront été touchés, et qui sauront le dire, même en quelques mots, même si ces mots sont maladroits.

Question 8 :

Qui est votre auteur préféré ? Votre livre préféré ? (2 réponses possibles)

Il m’est impossible de répondre à cette question ! L’histoire de la littérature est un continuum, jalonné d’œuvres majeures inscrites dans la mémoire de nos cultures. De L’Odyssée d’Homère, à La Divine comédie de Dante, au Don Quichotte de Cervantès, il y a tant de chefs d’oeuvre, Villon, Rabelais, et tant d’autres après, qui jalonnent tous les siècles… J’aime beaucoup la littérature russe, Tchékhov, Gogol, et américaine, Faulkner, Charles d’Ambrosio. J’ai beaucoup d’admiration pour les nouvelles de Kafka et les écrits « solaires » de Camus, des monuments pour moi, comme l’oeuvre de Samuel Beckett. La nouvelle « Un cœur simple » de Flaubert tient aussi une grande place dans mon Panthéon. Mais je lis surtout de la poésie contemporaine. Saint-John Perse et Pierre Reverdy, désormais des « classiques ». Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Bernard Noël, Michel Butor, par exemple encore, parmi les plus connus, des incontournables. Mais Adonis encore, Salah Stétié, Vénus Kouri Ghata. Le paysage de la poésie contemporaine est foisonnant, d’une incroyable richesse, et je vous cite encore ces quelques noms, en vrac : Jacques Réda, Pierre Dhainaut, Jean-Louis Bernard, Bernard Fournier, Michel Passelergue, Jacques ancet, Eric Barbier, Léon Bralda, Silvaine Arabo, Gilles Lades, Alain Freixe, Jean-Paul Bota, il y en a beaucoup d’autres, peu connus du grand public, ou totalement ignorés de lui, mais dont l’oeuvre est remarquable et me procure de grands enchantements de lecture.

Question 9 :

Depuis quand adhérez-vous à l’association Signature Touraine ?

Depuis la création de l’association.

PORTRAIT CHINOIS :

Répondez honnêtement, par un seul mot, et avec celui qui vous vient en premier à l’esprit !

  • Si vous étiez un Objet ? Un arbre. Un vieil olivier au tronc tourmenté. Mais un arbre n’est pas un objet, c’est un être qui appartient à la grande famille des vivants. S’il vous faut un objet, je dirais une pierre, une de ces pierres des murets en pierres sèches qui délimitent les parcs à moutons dans les causses du Larzac, par exemple.
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  • Si vous étiez un Animal Mythologique ? Le Phénix, qui renaît toujours de ses cendres. 
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  • Si vous étiez une Époque ? Les années cinquante à soixante-dix. Ce sont des années d’une intense créativité et inventivité (jamais égalée depuis) dans les tous les domaines de la création, de la pensée, des sciences humaines. Je ne développerai pas, il me faudrait une page entière.
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  • Si vous étiez un  Mot ? Désir.
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  • Si vous étiez un Livre ? Le prochain, pour essayer de continuer à exister intensément.  
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  • Si vous étiez un Personnage Littéraire ? L’étranger du poème de Baudelaire : « J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! ».
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  • Si vous étiez un Art ? La poésie. Éventuellement l’aquarelle, pour son côté liquide et assez imprévisible. Mais toute forme d’expression artistique, si elle est profonde, se rattache pour moi à la poésie, qui n’est pas l’apanage des seuls mots.
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  • Si vous étiez un « Diner de Rêve », vous le passeriez en compagnie de ? Ma compagne et mon fils, dans une gargote au bord de l’eau.