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Au risque de la lumière – Jean-Louis Bernard

Note de lecture de Jean-Louis Bernard publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 17 (juin 2024)

Michel DIAZ et Léon BRALDA

AU RISQUE DE LA LUMIERE

Editions Alcyone, 72 pages, 18 Euros

         C’est l’histoire d’un homme qui marche. Pas celui de Giacometti dont la silhouette grêle semble avaler l’espace devant lui et les lieux à venir. Celui-ci se tient « derrière son visage », « derrière ses pas », donc à l’affût permanent des signes. Marcher, c’est « vivre une trame de surprises et d’acquiescements », disait l’anthropologue David Le Breton. Ici prend place une communication hypersensorielle avec les forces élémentaires, une porosité au monde faite à la fois d’abandon et conscience aiguë de notre incomplétude.

         Peut-être (sans doute ?) ce voyageur sans étoile est-il éclaireur de la quête duelle de Michel Diaz et Léon Bralda. Quoi qu’il en soit, les deux poètes suivent sans trêve les chemins d’ombre, « au risque de la lumière » (rêver l’obscur, c’est défaire son opposition avec la lumière), ne voulant rien laisser hors de l’écriture. Et leur dialogue ne forme pas écho (qui s’évanouit à la longue), mais résonance, cet appel qui demeure et ne dépend que de nous. Résonance qui donne à l’éternité des couleurs, non d’immuabilité, mais de pérennité du devenir.

         L’homme marche donc. Il sait que tout songe est un parcours, et que le chemin pris, esquisse piétinée, ignore les frontières. L’être humain se mue alors en véritable errant. Et puisqu’il n’est pas question de se tenir à égale distance des opposés, peut-être est-il plus essentiel d’écarter ces opposés et de cheminer dans l’espace libre ainsi dégagé, dans ce qu’on pourrait appeler le vide central. Ce vide qui n’a rien à voir avec le néant, car le dialogue avec lui nous fait comprendre que toute existence ne repose sur aucune essence. Il sera donc question de jouer avec les vertiges, d’être le scribe des rencontres entre temps et solitude.

         Muni de son seul dénuement en guise de calame, l’homme arpente inlassablement cette tension entre soi et le lointain qu’on appelle territoire. Les deux voix qui lui donnent chair, naturellement cousues l’une l’autre, brodent un canevas où la célébration s’entre croise avec la méditation. Et de ces voix jaillit à la fois une inquiétude et un émerveillement devant cette inquiétude. Le monde s’ouvre ainsi dans les harmoniques d’une langue précise et pure, se nourrissant de leur forme en divergence. Tout ce qui aurait pu opposer les deux poètes les réunit : rythme et présence, souffle et absence. Ce qui pourrait n’être qu’un banal dialogue se transmue ainsi peu à peu en une comète à combustion lente, dont la poétique lumineuse, mélange de fantaisie (au sens musical) onirique et d’attention infinie à l’instant, ne manque pas d’opérer chez qui s’y abandonne une légère altération de la perception. A mesure que les phrases, nettes ou ondoyantes, tombent dans notre espace mental comme des stèles, on se retrouve accroché à la résonance de cette présence-absence sans cesse réactivée, éblouissante liturgie intime. Résonance que devient le poème seulement s’il enseigne que la plénitude des êtres et des choses tient à leur précarité, aux « marques du fragile, du faillible et du fou », à « ce qui va si tôt se ternir ou se taire ».

         Que cherche finalement notre voyageur en sa marche ? Peut-être tenter, sinon d’abolir, du moins de réduire la distance entre l’exil et la présence. Se mettre en état de jachère pour que nomadiser soit, à travers les égarements, une fête réconciliatrice avec soi-même. Creuser en soi tout en se déployant dans l’espace (ce que Nietzsche appelait « l’inventivité créatrice »). Peut-être, tout simplement, faire résonner le silence en sa nécessité intérieure (respirer, en somme). Roberto Juarroz parlait d’ « ouvrir quelque chose entre la parole et le silence ». Les silences, ici, déconnectent les effets de leur cause pour en restituer la saveur nue. Quant aux mots, s’ils inondent tout, tel un langage des origines, par leur pouvoir d’accueil, c’est qu’ils sont offrandes. Et ces mots qui captent une vibration du disparu, nommons-les, au hasard, traces… Hommage leur est rendu à chaque page, à ces mots non terrestres, frères du souffle, de ce qui navigue entre rien et quelques chose :

         « Ces mots qui ont survécu, insurgés, aux embâcles de la mémoire ».

         « Ces mots friables que rongent nos questions ».

         Et l’alliage de ces mots rend chaque page à la fois d’une beauté sans urgence ni lenteur et d’un rythme hypnotique aux frontières des rituels anciens, la totale différence stylistique donnant jour à un livre qui condense l’archive et le surgissement ; la trace et le vif, l’amour des commencements et la poésie des confins. Langage transmué en un chant essentiel que métaphores et symboles rendent proches de l’indicible. Ecriture passage entre deux labyrinthes, pensée comme désir, comme recherche incessante de la stupeur originelle. On est juste sur le seuil, là où notre monde et le monde songé se filtrent réciproquement. Ce seuil n’est bien sûr ni point de fixation ni même étape, mais (à l’instar du livre lui-même) inachèvement qui se consume sous le ciel d’une errance perpétuelle, celle dont on sait qu’on peut revenir vivant (définition, peut-être, de la pensée).

Jean-Louis BERNARD

Au risque de la lumière – Jean-Pierre Boulic

Michel DIAZ et Léon BRALDA – Au risque de la lumière
Éditions Alcyone 2023 (72 p ; 18 €)

Lecture de Jean-Pierre Boulic, publiée in Diérèse N° 90 (été 2024)

Il y a peu, Michel Diaz venait nous partager un cri du cœur avec le beau recueil « Quelque part la lumière pleut » chez ce même éditeur. Nous le retrouvons en compagnie de Léon Bralda afin de nous inviter à assumer « Le risque de la lumière » qui se défait de « l’ordre pesant du langage » dans un dialogue fécond et bienfaisant, incitant le lecteur à un véritable discernement.

Tout s’établit dans l’obscur d’un monde tordu qui se morfond sous « les gravats des jours », dont l’absurde somme chacun de n’avoir pas de temps, de manière à imposer alors à consommer, s’abreuver de jouissance ou…de violence, pour conduire de fait « à la nuit d’infinies solitudes ». Il est certes de bon ton aujourd’hui de deviser sur les blessures de ce monde, mais doit-on s’en satisfaire ? Ne s’agit-il pas a contrario de l’écouter et lui parler ? Lui suggérer une voie de confiance ? « Faut-il donc sans cesse tout réinventer ? »

Si l’on peut rappeler que la poésie se veut service inutile et pourtant indispensable, la lecture « risquée » de cette nouvelle rencontre-en-poésie donne à quiconque la faculté de défricher quelque peu « la lumière exacte de son humaine destinée…».

Oui, l’homme toujours marchant – car la route s’accomplit par sa marche – et marqué par le mystère de la vie, est appelé à sa propre aventure. Quel bleu voir surgir au-dessus « des vergers et des vignes » parmi « l’air rugueux » ? Le sujet de la poésie n’est pas d’inventer. Mais tout conduit à dépasser les apparences et à porter un autre regard sur les contingences. Quelle force de détachement se pourra exulter avec le poème vers « un avenir d’étoiles » ? Pour cela, faut-il « aller toujours plus haut, toujours plus loin » ?

N’y a-t-il pas seulement à chercher « ce qui a raciné aux estives des mots » dans l’urgence de la terre-poésie, « terre d’éveil » à « l’immensité des vies… » ? Nécessairement, se feront jour l’insaisissable, l’imprévu, l’inconnu, l’impensable, l’invisible, mais la « persévérance de l’herbe » penchera du côté de la jubilation où la quête de l’humain reconnaîtra finalement le temps gratuit de la joie, la douceur du passage, la fluidité du jour pour conquérir « un espace infini ». L’espoir qui a été semé dans l’obscur va germer.

                                                        Jean-Pierre Boulic

Marie-Claude San Juan – Notes de lecture, in « Trames nomades » (18/08/2023)

Avec l’éditorial du numéro 85 de DiérèseArcanes du poème, je retrouve une écriture que je connais bien, puisque c’est Michel Diaz qui écrit.

En exergue, Henri Thomas (Le besoin d’écrire est premier). L’expression, ensuite, résultant aussi du hasard, d’après l’auteur cité.

Michel Diaz ne nous invite pas à nous interroger sur la source de ce besoin d’écrire, recherche, dit-il, qui serait illusoire. Car…  Il est, ou il n’est pas

Par contre il relie la démarche d’écriture (et d’existence) au désir archaïque de fissurer ce qu’on nous a appris à concevoir de la réalité du monde. Opposant regarder (qui ne suffit plus) à voir (qui ne se fait qu’avec nos yeux de l’intérieur), il rejoint ce que Michaux nomme, rappelle-t-il, espace du dedans, ou ce lieu où Werner Lambersy voit la possibilité de l’immensité. Je comprends ce qu’il met dans cette opposition entre regarder et voir. Une exigence de profondeur, possible selon la part de soi qui s’offre à la perception visuelle, volonté de nommer pour distinguer et dire une bascule de conscience, en quelque sorte. (Et c’est vrai que voir est étymologiquement de la nature de ce que Rimbaud cherche, se faire « voyant »). Même si, pensant à la photographie (qui capte, ou qui reste un geste mental) je mets, pour ma part, dans le verbe « regarder » une force de présence qui fusionne avec ce qui est de l’ordre de la captation par ces yeux de l’intérieur. Mais ce sens n’est pas toujours dans les emplois du mot, c’est vrai.

Ce qui intéresse Michel Diaz c’est une ouverture, un élargissement permettant à l’esprit d’accueillir le hasard, et (cette fois c’est une autre écoute dont il s’agit) il évoque l’équivalent des yeux de l’intérieur, ce qui serait l’oreille intérieure, capable de laisser surgir ce qui émane du silence d’avant la parole.

Pour faire comprendre exactement la dimension qui est en jeu, là, il reprend l’expression de Reverdy, état poétique. Et cite Jacques Ancet, qui ne séparait pas intensité de langage et intensité de vie.

Forger le poème, écrit-il, c’est aller nécessairement de l’obscur vers le sens. Là je retourne en arrière dans son texte. Forger, je pense au feu. Or il a utilisé l’expression matière-lave pour qualifier la substance insaisissable de cette opération de soi créant. Je traduis : alchimie. Et une transformation alchimique échappe au sujet, refuse les normes, accepte le désordre : Le sens, en fait, vient déranger un ordre qui échappe à toute raison. Ce qui compte, comme le dit Marina Tsvetaïeva, citée, c’est la résonance. Et comme, le rappelle-t-il, c’est inscrit dans les Illuminations de Rimbaud.

Pour Michel Diaz le poème est affaire d’âme.

Mais j’ai lu aussi avec intérêt, dans le N° 86 de Diérèse, les pages de Michel Diaz sur Jean-Paul Bota. Ce qui l’interpelle dans l’écriture de ce poète c’est qu’elle le mette en face de ce surgissement énigmatique, de cet impondérable qu’est la poésie, parce qu’il ne veut pas faire poésie. Au début de sa réflexion Michel Diaz a cité Henri Michaux, qui ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes, mais dans n’importe quel genre, soudain élargissement du monde. Et Michel Diaz est plutôt d’accord avec cette affirmation. Moi aussi, pour une raison. Qui est que trop de textes ne correspondent pas à une nécessité, et je serais tentée d’ajouter, nécessité métaphysique. Ou, autre souffle incontournable, à une évidence d’ordre presque physique. Cri ou chant des viscères. Poursuivant ma lecture je trouve dans ce texte une mention de Thelonius Monk qui rejoint ce que je viens d’écrire : une force qui le guide, qu’il exsude chaque fois qu’il se met au piano. Puis il cite Keith Jarret, pour rapprocher la création de Jean-Paul Bota du même processus d’improvisation. Peut-être que ce qui peut me déplaire (et déplaire à Michel Diaz) dans certaines œuvres, en poésie, c’est qu’elles mentent. Or la musique ne le peut pas, ni la danse, comme c’est possible avec les mots qui peuvent masquer l’absence de source authentique, de nécessité.

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Quelque part la lumière pleut – Jean-Louis Bernard

Note de lecture de Jean-Louis Bernard, publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 16-2023

         Etre poète, c’est marcher dans le vide laissé par le désastre, c’est-à-dire consentir au tragique du monde. Pas seulement, bien sûr. C’est aussi, en même temps, se trouver témoin de la proximité d’un secret (à la fois passeur et passage) et savoir faire signe vers l’écoulement infini des choses.

         Michel Diaz fait offrande de ses mots, de ses silences, des cailloux dont il parsème sa route. De son titre aussi, hommage à son éditrice Silvaine Arabo à laquelle il emprunte un vers. Si l’on ne refusait de se prendre pour Dieu, on pourrait aller jusqu’à parler d’oblation, par humilité qui sourd de ces lignes, par cet appel à la joie en vue d’une cohabitation aussi sereine que possible avec la perte (le poète réussissant à tisser avec le perdu une relation faite à la fois de retrait et de plongée, d’écart et de passage). Il s’agit de faire pièce à la débâcle en saisissant la vie à la saignée de l’instant, de mettre un peu de couleurs et de ciels immenses dans les gris du temps perdu.

         La poésie de Michel Diaz est à la fois Un et Multiple, Tout et Fragment, Osiris à la fois démembré et reconstitué. Le présent qui coule dans ses pages est saturé d’absence (cet instant du matin… lambeau de clair-obscur déposé sur la pierre seuil, tu n’en saisis aucun chuchotement). Nous sommes faits de l’empreinte en nous de ce qui a disparu, nous dit-il (on n’écrit rien avec le rien… mais on écrit avec l’absence). Corollaire : interrogation incessante de la mémoire, seul moyen de questionner la frontière entre présence, absence et disparition. Et nous voici comme en retrait du temps, découvrant que la mémoire n’est rien d’autre que le passage par un oubli nécessaire, plus ou moins volontaire : elle fixe les souvenirs et ouvre les devenirs. N’être plus au présent que son propre passé : quand la contemplation de ce qui est advenu s’efface devant l’empreinte indélébile de ce qui a été. Le passé selon Michel Diaz est-il ce qui dissimule le monde du perdu ? En tout cas, il est avant tout interrogation, domaine des mystères dans lequel travaille l’imaginaire.

         La beauté passe entre ces lignes comme au ralenti, sans urgence et sans pesanteur. Les textes de Michel Diaz font route devant une fenêtre ouverte, comme on dit d’une fenêtre de temps. Et c’est bien le temps qui compte ici, comme le rythme, le souffle, l’intonation. Comme le sous-dit. Et dans ce « pas tout » qui est dit, il y a un silence qui s’immisce, et dans ce silence peut venir se glisser le lecteur ; comme si c’était lui qui tenait dialogue avec le vide (dans l’attente de l’inéluctable surgissement, son jumeau).

         C’est là, à la tombée des mots, que s’affute le regard, ce regard qui deviendrait alors la seule mesure du temps (cercle bouclé). Les voix interpellées (voix jetées sur des jardins fantômes) deviennent alors, par l’acuité du regard, territoire (d’accueil pour nos blessures ?). Et le livre a ainsi cette capacité à ouvrir un lieu propice à l’habitation poétique du monde dont parle Hölderlin. Là où les mots du poème, s’unissant en ce lieu-territoire, se déplient dans un espace qui devient corps habitable.

         Ce corps habitable est, chez Michel Diaz, fait de lisières, espace aux frontières naturellement poreuses entre le vague et l’intime, entre l’obscur et l’éclat, dont le poète ferait sa zone de fouilles, et avancerait ainsi de manière empirique vers ce qui ferait aujourd’hui langage et, au-delà, parole poétique. Ce sont ceux-là qui ont peut-être quelque chose à nous apprendre sur les limbes (seuil et éternel entre-deux, temple de l’à-jamais inachevé). Nous restons là, quelque part dans l’inaccompli : en ces pages se célèbrent, a voix nue, le peu, le précaire, le fugace, poussières éparses portées par les vents (les très grands vents dont parlait Saint-John Perse), heures inconsolables… Et se déploie la parole du poète, entre ardeur et incertitude, parole atteignant son acmé par les silences qui la bordent. Peut-être en sommes-nous réduits finalement à remonter une trace, une trace à la fois recouverte par le temps et donnant un nom à l’illisible du monde. Rôdent de conserve le désir et le chagrin, beauté et mort ont en commun finitude : que reste-t-il, sinon demeurer aux aguets, attentifs à l’instant qui vibre, au lever d’un matin, poreux au monde ?

         Les mots ont-ils alors importance ? Oui, dit le poète, bien que (parce que ?) décousus, indécis d’eux-mêmes. Pour cette tension entre eux, capable de les élever au-dessus de notre condition. Pour la métamorphose que chacun d’eux porte. Pour cet appel qui ne dépend pas que de nous et qu’on appelle résonance. Et chaque mot est un pas supplémentaire sur un chemin d’évidences et d’énigmes à réconcilier, leur ensemble formant une palette d’un gris perle irisé où tout se reflète comme en une goutte d’eau, ce gris perle qui préserve le secret.

         C’est muni de ce secret préservé que le poète peut interroger le réel (l’indescriptible réel), tout en étant conscient de l’écart entre lui et le langage. Et en demeurant, en son écriture, fidèle à cet écart. Or, ce réel, immanence plus que transcendance, renferme une part d’invisible qui est le fondement de la présence-absence, ici évoquée en permanence (même si non explicite). Quel prix doit-on alors payer pour accéder au réel ? Sans doute, au-delà du désapprentissage du mensonge, le courage de tuer les illusions, d’accepter les abandons, de comprendre que la quête ultime n’est peut-être que le renoncement à toute quête. Le réel, langage de l’intérieur de la détresse, peut alors devenir cette intériorité par laquelle se dessine le pacte décisif qui lie l’individu à la fois à la nature et au temps.

         Tel est ce livre : traversée de l’obscur par les eaux lustrales où l’on se plonge et désaltère, pérennité de l’instant respiré. Pas de but, on l’aura compris. Pas non plus de retour aux origines, puisque les portes se referment à mesure qu’on avance. Seulement regarder le plus proche pour surprendre le lointain. Ne demeure alors que la genèse d’un chant primordial, où joie et chagrin mêlés fondent l’harmonie du monde. Ne demeure qu’un regard à la fois consumation du présent, dévoration du possible et acceptation du mélancolique. Ne demeure que la poésie nue, celle qui nous aide à voler ce qui nous appartient depuis toujours.

         Jean-Louis Bernard

Sous l’étoile du jour – Eric Chassefière

Note de lecture d’Eric Chassefière, publiée in Diérèse N° 88 (oct. 2023)


Michel Diaz, Sous l’étoile du jour, Rosa canina éditions, 2023, 78
pages, 20 €


Sous l’étoile du jour est le territoire d’une errance, le livre maintes fois
ouvert et refermé d’une terre d’exil sur laquelle le poète avance, contre vents
et marées, à l’écoute du monde et de lui-même, dans un voyage initiatique
aux portes de la mort : « l’incertitude est son pays, l’errance son bâton, et la
mort son unique frontière et son unique bien ». « Marche incertaine », menée
dans le dénuement le plus total, fort de sa seule humanité et de la seule
lumière de la nuit d’avant-jour, car la lumière ici est intérieure, l’aube quête
d’un salut dans un monde « bruyant et laid, violent et injuste », « s’abreuvant
à la nuit d’infinies solitudes et à la détresse des hommes », suscitant le secret
espoir de la rencontre et du partage : « il n’a d’autre désir que celui des
errants, entre appel et écho, celui des festins d’amitié et des noces du pain et
de l’eau, d’autre lanterne sous le ciel que la nuit qui s’incline et le jour qui
s’approche ».

Mais les paysages traversés sont ceux de la solitude de
l’homme, terres désolées où l’on ne rencontre que soi-même, l’autre en soimême, qui ne parle que par signes et disparaît sans un mot. De l’exilé à la
marche obstinée, qui va, « d’un bord à l’autre de lui-même, entre allégresse et
désarroi, cherchant des interstices de lumière où il pourrait poser son pas »,
car c’est l’étoile du jour qui guide le poète, celui-ci nous dit : « s’il s’arrête,
c’est pour écouter le caillou, le ciel, la nuit qu’éclaire un arbre, la respiration
lente d’un corps dans le sommeil, le frémissement de son sang sous la peau et
ce battement sur son cou, ce qui s’efface comme une musique et revient, ne
laissant d’autre trace que ce qui glisse au fond de son silence dans
l’imperceptible ondoiement de son souffle ». Marcher peut-être comme on
parle, s’arrêter pour faire silence, écouter, percevoir le battement de sa vie qui
est silence, qui est nuit. Et encore : « le voici qui s’en vient et passe, guidé par
une étoile orientée vers l’aire de sa cendre, une source d’eau introuvable, plus
froide que la voix d‘une flûte de pierre, un silence plus silencieux que la nuit
dans les veines, poussé devant tiré derrière, basculé entre une minute de braise
et une autre de neige inclémente, balancé à la corde des heures, les cils lourds
de poussière, le cœur plus assoiffé que l’herbe », étoile peut-être brillant d’audelà de la mort, nous guidant vers quelque difficile espoir de félicité. Une
inextinguible soif habite le marcheur, « à jamais condamné à soulever les
pierres et à creuser le sable de ses ongles pour y puiser l’eau fraiche du
sursis ». Il y a dans ces poèmes l’idée d’une répétition sans fin, de l’espoir,
toujours renaissant, d’un temps meilleur, d’une culpabilité dont il nous faut
nous défaire : « rien ne serait jamais de son passage dans la trame du temps,
qu’un douloureux accomplissement, un brouillon déchiré, rien qu’une phrase
écrite, toujours recommencée, biffée, récrite à l’infini, les mêmes mots
réitérés, clamant son innocence à la face d’un ciel dont il ne sut jamais que le
bleu sans fond du silence ».


Ce marcheur obstiné, le poète nous suggère que son pas est celui des
mots, que les mots nous précèdent, que marchant, parlant, c’est à la brûlure
(peut-être « cet arrachement d’où l’on vient, son rivage d’exil initial, sa
blessure muette, cicatrice mal recousue ») que nous prêtons parole : « mettre
ses pas dans la trace vivante des mots qui nous devancent, les poser sur les
lèvres de la brûlure, sur le souffle qui sculpte les sables du désert et sur la
salive fertile des morts ». Mots qui ont poids et lenteur de pas, pas à
l’approche de la mort qui sont à la fois le baume et la semence. Chez Michel
Diaz, la phrase elle-même se fait marche, la page terre de silence, on avance à
mots lents dans cet accomplissement du souffle qu’est le poème, on respire
avec les mots. Ces mots qui devancent le poète, on comprend que ce sont
ceux de tous les exilés de la terre, qu’il parle « pour ceux qui vivent sous la
cendre et ne voient pas le jour, ceux qui meurent sous le silence et ont navigué
avec les ténèbres, ignorant leur chute sans fond, sans qu’aucun vent jamais se
lève dans leur nuit ». On pense bien sûr au passage mortel de la Méditerranée,
pour ces milliers de migrants qui jamais plus ne verront le jour se lever. Cette
voix du poète, de ce « condamné qui s’obstine à graver sur l’argile de son
silence, et dans le râle des paroles, ce qui survit toujours de rêves et d’oiseaux
dans les feuillages de la mort », peut-être fait-elle scintiller un mince espoir
d’aube future. L’essentiel n’est d’ailleurs pas tant de savoir que d’écrire : « ce
qu’il sait, c’est qu’il ne sait rien, mais qu’il lui faut l’écrire, pour personne, le
vent ou les pierres, en tracer une à une chacune des syllabes, et qu’il lui
faudrait sans doute être mort pour cela, ou se couper la langue, ou se trancher
les mains, on enfouir son visage et ses yeux dans le sable du temps ». Peutêtre n’atteint-on la sagesse d’écrire le rien que dans la mort et l’effacement de
soi, peut-être le chemin n’est-il qu’incessant questionnement de l’horizon, que
la seule chose qui compte est d’avancer, envers et contre tout, repousser les
limites, mais laissons parler le poète :


Il n’a choisi de suivre qu’un chemin, celui-là, où la vie s’accouple à
la mort, où les mots tapis sous la langue sont pierres du poème, et où ce qui
se tait dans les branches des arbres, s’habille de leurs feuilles, est la seule
question qui vaille
la même à l’infini, reprise, répudiée, relancée, qui s’épuise à fouiller
le gouffre d’un ciel sourd derrière la fenêtre nue, et la même qui va, dans le
creusement incessant de sa voix et l’affût de ses mots, cherchant à
repousser plus loin, toujours, les limites de l’ombre, interrogeant, toujours,
et allant de l’avant
la même qu’on écoute, et celle qu’on écrit avec l’écume de sa lèvre,
ce qui fait trace au bout des doigts, sur la page d’un jour qui se lève dans
son blanc immaculé, et plante dans les yeux de qui s’y aventure une
écharde de nuit arrachée au fourreau des incertitudes, fichée dans la
blessure d’un imprévisible surcroît de clarté


Il y a chez Michel Diaz l’expression de la souffrance, une souffrance
essentielle qui est celle de l’homme aux prises avec son devoir d’humanité,
même la joie chez lui souffre (« la joie souffrante dans les choses »), il y a
cette étoile lointaine dont la lueur, posée sur son front, « lui traverse le crâne
comme un chant têtu d’espérance où se lisent, au revers de ses mots, toute la
défaite du monde et toute la douleur des chagrins à venir », souffrance et joie
indissociablement mêlées, il est l’exilé à la « patrie inachevée », arraché à
l’horizon perdu de l’enfance, ce nomade qui n’a « rien d’autre à faire que
pétrir et cuire, au seuil de chaque jour, son pain d’espoir et de colère ». Le but
semble inaccessible, l’espoir seul de l’atteindre est ligne de vie, ainsi que
l’exprime le dernier poème du recueil, qui se termine ainsi : « un chien aboie
vers le lointain / … / pour un soleil nouveau qui n’aura pas brûlé, pour la page
d’un livre qu’on n’aura pas tournée, la phrase inachevée sur le blanc du
papier, abandonnée aux traces de ses cendres, un morceau de pain dur oublié
sur la table avec un verre d’eau que l’on n’aura pas bu, reliefs d’une joie
humble mais immense, indéfiniment poursuivie / et indéfiniment remise /
opiniâtrement espérée ». C’est ici de son inachèvement même que la vie
semble tirer sens et substance, de l’obstination du poète à tracer son chemin
vers l’« impossible salut » (ainsi que le nomme Alain Freixe dans sa préface)
qu’un avenir peut-être se dessine, un espoir, aussi fragile soit-il, renaît des
cendres de la mort. Sous l’étoile du jour est d’abord un chant d’espoir, de cet
espoir dont nous avons tant besoin dans ces temps de terreur et d’injustice.

Éric Chassefière