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Traverser l’obscur

Note de lecture de Marie-Christine Guidon, publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 18 (juin 2025)

Traverser l’obscur

Michel Diaz

Éditions Musimot (2024)

Couverture et illustrations : photographies de Marie-Pierre Forrat

Une nouvelle fois, Michel Diaz nous chuchote à l’oreille avec ce dire si particulier dont il a le secret, les mots fécondés par un souffle : respiration, palpitation malgré l’obscur, les cendres, tout ce qui pèse. Dans cet opus méditatif, préfacé par Jean-Louis Bernard, plusieurs saisons se déclinent, appelant à « un temps qui ne (saurait) que durer », criblant le ciel d’incertitudes : 1. « Leçons de ténèbres » ;2. « Comme une porte au vent » ; 3. « L’ombre dissout les pierres » ; 4. « Être là ». Et évoquant les aubes de papier cueilleuses de mots, les premiers mots, ceux de l’enfance, du jour qui point. Et toutes les aubes qui suivront, petits grains du cycle immuable de l’infini, là où le grand et l’inapparent ne font qu’un tout, un et indivisible. Dans le feuilletage des années, dans ces strates du temps s’écrit notre histoire. Pourtant, nous dit l’auteur, « on voudrait / déchirant ses ombres / répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers / aspirer rien qu’une seconde une bouffée d’éternité ».

Faire vibrer la page blanche en y déposant ses pensées, ses meurtrissures est la plus signifiante façon d’habiter son passage en ce monde « La nuit, te disais-tu, est le seul mot que rien n’érode, l’espace d’une errance aux obscures frontières ». Sur la pierre est gravé l’invisible : la douleur qui ne dit pas son nom… jamais !

L’obscurité nous oblige à marcher en faisant abstraction de nos repères, ce qui révèle nos failles, nos doutes. Mais elle nous permet dans le même temps ce regain d’attention, tous nos sens en éveil jusqu’à percevoir l’insaisissable, entendre l’indicible tandis que dans « la bouche quêteuse de la moindre lueur d’aurore, quelque chose pleure dans l’air ».

Traverser l’obscur, n’est-ce pas, malgré tout, s’exposer à l’éblouissement ?

Clarté, obscurité : deux faces indissociables d’un astre. Il en est de même dans ce recueil, où plusieurs voix s’invitent dans l’écriture, revêtant des visages différents dont les pensées se font face… un écrit spéculaire !

La parole saignant à vif sur les mots qui se brisent aux racines du souffle ne sait sous quelle forme s’énoncer et cela semble précisément l’enjeu de cette démarche poétique… entre « prières et suppliques », entre « musique ou incendie », il nous faudra choisir l’ « accord profond d’un coup d’archet… et faire vibrer la lumière qui veille sous le sang des nuits ».

La flamme, même si elle semble vaciller parfois, permet de faire la traversée. Elle devient alors plus précieuse et prend des allures d’étoile nous guidant dans la longue nuit qui nous entraîne à poursuivre encore et encore. Sa modeste lueur ne nous permet pas d’éviter les obstacles, mais buter « contre un mur » éveille la conscience et donne tout son sens au cheminement vers le Soi.

L’errance, ne serait-ce pas ce chemin jalonné de petits cailloux blancs qui nous permet de retourner à notre essentiel, puisque bien souvent « on avance ne laissant nulle empreinte … marchant sur des mots morts… foulant la terre obscure » ?

Encore faut-il retrouver la « parole du poème / quand la vie trébuche / et ne sait plus arracher l’ombre / à la nuit de nos pas ». Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Mais il faut s’essayer à l’expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire, énigme et évidence, pour apprendre que « de l’eau claire des sources » peut jaillir « un calme souvenir d’enfance » ou plus simplement « le seul bonheur d’être » … ?

Michel Diaz nous incite dans cette traversée à nous fondre « au plus intime du silence » en cheminant à ses côtés.

Marie-Christine Guidon, 05/07/2024

Dossier Michel Diaz – Terre à ciel

Dossier consacré à Michel Diaz, choix de poèmes et entretien, in Terre à ciel (juin 2025)

https://www.terreaciel.net/Michel-Diaz-par-lui-meme-et-avec-F-Saint-Roch

https://www.terreaciel.net/A-l-ecoute-de-Michel-Diaz-pour-resolument-traverser-l-obscur-par-F-Saint-Roch

A l’écoute de Michel Diaz – pour résolument traverser l’obscur, par F. Saint-Roch

Pour prolonger la page dédiée au poète Michel Diaz, et éclairer plus avant encore sa pratique poétique, rien de tel que de recueillir sa parole et le laisser lui-même développer sa pensée. D’où cet entretien, où nous nous plaçons à l’écoute.

FSR : Michel, dans Fêlure, je lis : « Il ne faudrait écrire qu’en amont de soi-même » – formule superbe, à la croisée du vœu et de l’injonction. Est-ce que vous pouvez préciser ce que représente cet « amont de soi-même » pour vous ?

MD : Je veux dire par là que seul importe, pour ce qui me concerne, ce qui répond à cet appel imprévisible, mystérieux, quelquefois impérieux, de « quelque chose » qui cherche à se dire, qui remonte des sources obscures de l’être, cherche à se faire jour, à travers nous, par le souffle, la voix, les mots, leurs résonances. Ce qui répond à cet inexplicable désir (ou absurde nécessité), de donner forme à ce qui, inaudible d’abord et confus, réclame d’affronter cet inconnu de la parole, au risque de se perdre dans le sens, comme c’est presque inévitablement le cas. Je ne parle pas nécessairement de ce que l’on désigne généralement par le mot de « poème », mais de ce qui promet d’être matière d’écriture. Mais l’écriture poétique est exigeante, singulière, et tout entière ouverte à l’inconnu de sa destination. Il faut faire confiance aux mots, les conduire bienveillamment tout en s’y abandonnant, car le poème nous précède et attend que nous l’accueillions, sans le contraindre ni le trahir. Nous en sommes les hôtes avant d’en être les auteurs. Ecrire « en amont de soi-même » (en tout cas essayer de le faire !), c’est se mettre à l’écoute, sinon au service de cette parole d’avant les mots, et d’avant la mémoire même, et tâcher de lui donner voix en essayant de la capter au lieu même où elle jaillit. Peut-être sera-t-elle poème, abouti ou non, et c’est une autre affaire. Au demeurant, même si cet appel de l’écriture vient des profondeurs de soi, l’effacement de soi au service du poème est indissociable de sa genèse et de son accouchement ; par-delà de son expansion et de ses résonances ; de la pérennité vivante de sa parole et de l’immuable allié à l’éphémère qu’elle nous porte. C’est pourquoi je ne conçois pas, pour ma part, d’écrire à partir d’un sujet ou d’un thème donné, décidé à l’avance, et dans telle ou telle intention, de choisir au préalable entre vers ou prose, et la seule idée d’écrire ce qu’on appelle un « poème » suffit à me dissuader d’écrire quoi que ce soit. Si dans ce qui advient, dans cet élan d’écrire, au fil des mots (qui est aussi « travail », au sens de « parturition »), il y a « poésie » (mais qu’est-ce en vérité ?), c’est tant mieux, ou sinon c’est tant pis. Je lis bien des poèmes où je ne vois pas beaucoup de poésie mais seulement des intentions et une volonté de « poétiser ». Or je crois que la poésie a quelque chose à voir avec la foudre comme avec ce qui sourd du fond de nos abîmes, nous laisse suffocants et désemparés.

FSR : De même, toujours dans Fêlure, cette expression me retient : « J’étais là, parmi vous. […] Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de la persévérance ». Cette forme de présence aux autres correspond-elle à celle que vous vivez, vous, en tant que poète ?

MD : Cette forme de présence aux autres est d’abord celle que je vis en tant qu’individu dans son rapport à la vie et au monde. C’est-à-dire un sentiment d’étrangeté et de perpétuel étonnement d’être dans un « ici-maintenant » qui me requiert tout entier mais dont le sens ne cesse de se dérober à mon questionnement. S’y mêlent étroitement le sentiment du privilège qu’est le fait d’être vivant et celui du tragique de l’existence, voire de son aspect dérisoire et de sa gratuité. Je reprendrais bien volontiers, et plaisamment, la formule d’Hamlet : « Etre ou ne pas être, voilà la question ». Etre ou ne pas être, ce n’est pourtant pas égal. Mais être là, qui ne dépend pas d’un choix personnel initial mais du pur hasard biologique, exige qu’on ne s’y dérobe pas. On est là, et il faut l’assumer. Défendre cette chance qui, selon moi, relève du miracle. Camusien d’esprit, je crois que la dignité de l’homme réside dans le fait de travailler à trouver un sens à son existence, à s’accomplir par lui. A chacun de le faire selon ses moyens. Cela ne va pas sans doutes, inquiétude, éternelle remise en question, réajustements. Mais il faut tenir bon la barre dans les remous des jours, sur la terre si tourmentée des hommes, parmi et avec eux, car on ne peut vivre et écrire qu’en cultivant sa relation avec les autres.
Quant à « cette forme de présence » que je vis en tant que poète (ce que je ne cherche pas spécialement à être), elle ne diffère pas de celle que je viens de dire, puisque mon écriture puise à ces mêmes sources. Je ne dissocie pas ma vision de la vie de celle que j’exprime dans mes livres. Je ne me compose pas un « personnage » de « poète », si tant est que je puisse prétendre à ce « titre » que je ne revendique aucunement, s’il désigne seulement quelqu’un qui s’adonne à la poésie. D’ailleurs, ainsi que l’a écrit le poète Yves Arauxo, « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » Pour ma part, j’essaie seulement, par intermittences, entre des phases de silence quelquefois douloureux, de donner forme à ce qui me sollicite, me questionne, me tourmente, me nourrit, me grandit je l’espère, en tout cas me fait être et durer. Ce cheminement intérieur, que je qualifierais volontiers « d’errance » persévérante ne va pas, en effet, sans une forme de solitude dans laquelle les autres ne sont d’aucun recours. En même temps la poésie, loin de nous détourner des autres, des autres et des choses, loin de nous distraire, affine en nous la vertu essentielle de la vigilance en nous inscrivant fermement dans le monde.

FSR : Dans Bassin-Versant, cette déclaration me frappe, tant elle articule nettement incertitude et certitude : « Nous reste, à nous qui sommes exilés sur la ligne de crête où se jouent nos incertitudes, entre les déchirures des nuages, cette trouée de bleu, une couleur à inventer, une espérance que les vents, même les plus mauvais, ne parviendraient pas à nous prendre ». On entend, on sent que résiste chez vous, malgré tout, et irréductiblement, un élan, le désir profond de « rester vivant », comme vous l’écrivez aussi dans Traverser l’obscur. Pouvez-vous préciser en quoi, selon vous, puissance d’invention et espérance sont corrélées ?

MD : J’ai répondu en partie à cela, je crois, dans ce que je viens de dire… J’ajouterai pourtant que ce cheminement intérieur dont je parlais n’a de sens que s’il est conduit par la volonté de « traverser l’obscur », si je peux me permettre de reprendre le titre de mon dernier recueil publié. Cet obscur qui nous habite et dont nous sommes aussi cernés, fait de tous les mystères du monde, de l’incompréhensible sans réponses, de toutes les menaces que les hommes entretiennent et de toutes les peurs. Il est des individus, poètes ou non, simples vivants, à qui la lumière n’est pas donnée naturellement. Ils doivent la chercher, et la faire advenir quand ils le peuvent, par instants, fugacement, dans des moments de « grâce » qui peuvent être ceux de l’écriture. Elle n’en a alors que plus de prix. On peut appeler « quête » ce cheminement poétique sans fin qui peut être l’objet d’une vie, et n’exclut pas l’échec. Et la poésie, en effet, peut y aider, car elle contribue à inscrire le transitoire dans l’éternel, à donner jusqu’au plus infime la profonde et ample assise du plus grand. Toutes choses ont une histoire, toutes sont des formes de spatialisation du temps. Toutes sont les résultantes d’un passé resté vivant en elles, et qu’elles expriment. Ainsi ce qui est vrai des arbres, des pierres, des montagnes, reste vrai pour nous. L’éprouver au plus intime de soi, c’est adhérer au monde, travailler à rester vivant. Et cela ne peut se faire sans le sentiment d’espérance, c’est-à-dire le sentiment qu’écarter l’ombre devant soi, la repousser du front et des épaules, ne peut que promettre qu’une clarté se lève, là-bas, devant, fraternelle, apaisante et durablement réconciliatrice, de soi avec soi-même, de soi avec le monde.

Francis Bacon, le lieu du visage jean-Pierre Boulic

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Pierre Boulic, note de lecture publiée in Poésie sur Seine N° 115

Michel DIAZ

Francis Bacon – le lieu du visage

Encres Vives n°552

Inspiré, dit-il, par un autoportrait du peintre Francis Bacon, Michel Diaz nous livre un court poème de haute couleur en douze séquences d’une prose poétique dont la force surprend le lecteur. Toujours en restant à hauteur d’homme. Et avec dignité.

Le nouveau recueil que nous confie le poète tourangeau oblige dès l’abord à mettre les certitudes au placard, à se livrer à l’inachevé, dans quoi nous cheminons ; à accepter l’éternelle incertitude que dévoile le lieu du visage de toute existence, noirci de ses tourments, chargé d’une lourde part d’inconnaissable.

Avec le rythme qui lui est propre, la densité des mots de sa marque, Michel Diaz s’évertue alors à tracer de ce lieu unique le questionnement, l’attente, la douleur, le désir, l’absence de parole, la blessure. Or, dans « Totalité et Infini », Emmanuel Lévinas dit que « ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas ».

Et l’autre, dont le regard approche la débâcle, entend aussi son propre supplice sans qu’il puisse franchir cette frontière en dents d’acier qui déchire.

Ce visage, ces visages sont pourtant présence énigmatique, certes, de l’humanité. Le poète s’interroge profondément sur sa condition, y cherche des raisons parmi la confusion, affirme que l’Homme a les yeux remplis de Nuit et que ses traits sont inexorablement enfouis sous un chaos primitif.

Cependant, dans cette situation, une échancrure de clarté peut-elle enjoindre de nous tenir debout ? La réponse semble se dessiner dans la nécessité de se déjouer de l’absence ou du vide, de franchir le passage du désert vers Soi, vers l’Autre, qui n’est en fait que le chemin de vie qui s’abreuve à l’autel silencieux de l’amour et de la bonté.

L’exercice n’avait rien d’évident. Et il est réussi. Michel Diaz livre ici une œuvre qui cherche une patiente réponse à ses permanentes interrogations. Elle offre aussi au lecteur un cheminement tout en étant aussi une réflexion sur l’art. Enfin l’on pourrait peut-être dire qu’il s’agit ni plus ni moins que de voir et de s’effacer.

                                                      Jean-Pierre Boulic