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Francis Bacon, le lieu du visage – Jean-Louis Bernard

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Louis Bernard, note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

Francis Bacon, le lieu du visage

Michel Diaz

Editions Encres vives (avril 2025)

Illustration de couverture Catherine Bruneau

         « Le lieu du visage ». Titre énigmatique à première vue. Sauf si l’on prend conscience que le lieu est relation entre l’observé et l’observant, surface de projection de l’intime et de la mémoire, à la fois témoin et vestige, empreinte et matrice. Conséquence : tout visage (il est ici question d’un autoportrait de Francis Bacon) est lieu, puisque produit changeant d’une suite d’histoires, visibles ou invisibles, pérennes ou en voie d’effacement. Et d’ailleurs, la notion de lieu, comme celle de visage, n’est-elle pas bâtie avant tout sur l’idée du regard porté (regard qui génère métamorphose ) ?

         Traverser l’image que nous offre le visage de l’Autre, nous dit Michel Diaz. Se remémorer alors la phrase de Rilke : « Toujours tournés vers le créé, nous ne voyons en lui que son reflet ». Nous sommes destinés au reflet, et au travers de ce reflet dansent les fantômes. L’énigme de l’Autre nous renvoie aussi à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas que reflet ou image, il peut aussi être voix à travers le songe. Car le songe affleure dans toute présence au monde, cette présence que l’on ne rejoint qu’à condition justement de traverser l’image, cette présence que devient, par le regard, l’apparence. Présence cependant énigmatique : on parle ici du visage du portrait, bien sûr, mais aussi de celui du regardeur.

         Définition, ici, du regard : tension entre ce qui s’affirme et ce qui s’efface, libérant le sens par la seule force de l’attention. Il s’agit de faire tenir le visible entre apparition et disparition (le réel comparaît pour mieux disparaître), comme on le fait lorsqu’on contemple son reflet dans ses mains en coupe et que l’eau s’efface progressivement. Comprendre alors que le visage du portrait nous regarde lui aussi, et que la « promesse d’extinction » dont parle Michel Diaz nous concerne au plus haut point.

         Francis Bacon, par le désarrimage de l’espace qu’induit son œuvre globale, enseigne la tension dont il est question plus haut. Plus particulièrement, le « regard fossilisé » de l’autoportrait amène le regardeur à se retrouver dans des surfaces sans repères où il pourra se perdre en des confins méditatifs. Et peut-être, finalement, à apprendre à voir, ce qui n’est lié ni au regard, ni à la vision, mais à un processus d’espacements, de dilatations, de retards et d’écarts (d’égarement, en somme ? Cet égarement qui se trouverait être le chemin de sortie du labyrinthe…). C’est ainsi que, sans que nous y prenions garde, le visage devient ici métaphore de la poésie comme voix de l’inconnaissable, touchant donc, quasiment par définition, à l’inachevé.

         Les mots du poème sont-ils alors suffisamment signifiants pour accompagner cette traversée ? « Quelque chose cherche à se dire, qui ne mâche que du silence ». Tel est le risque des mots : réduire ce que nous tentons de nommer à des identités figées et obscurcir en conséquence l’énigme de nos vies (de nos regards, de nos visages). Le silence devient alors la langue du dernier recours, la seule qui puisse éventuellement donner chair à cet appel dont parle le poète, appel « à s’avancer dans l’inconnu des flaques et des ombres », « à s’abîmer dans la nuit insondable de l’être » (car, ne l’oublions pas, « l’Homme a les yeux remplis de Nuit »), appel qui force le regardeur à accepter l’éventualité de la douleur (échec à dire et même à ne pas dire) en entrant dans cet obscur à la fois miroir et trou noir.

         Alors, pour retrouver quelque chose de son propre visage dans les traits de l’Autre, sans doute faut-il se poster à distance de soi-même et du reste, meilleure manière d’aiguiser le regard. Et comprendre que « la trace de (l’)Autre, sans visage ni nom » vaut avant tout témoignage et mémoire de notre obstinée et vaine quête de l’insaisissable.

         Jean-Louis BERNARD

Traverser l’obscur

Michel Diaz, Traverser L’obscur, Musimot, 2024, 98p., 18€. Préface de Jean-Louis Bernard, photographies de Marie-Pierre Forrat.

Lecture par Marie-Claude San Juan, publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

Je tressai l’obscure guirlande des lettres : je fis une porte : pour pouvoir fermer et ouvrir, comme pupille ou paupière, les mondes. 

José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres

En exergue de la première partie du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, Alain Borne : « C’est contre la mort que j’écris / comme on écrit contre un mur ». Écrire « contre » a ici un double sens, : affronter la mort pour refuser la fin de l’aimée, lui opposer l’écriture, mais aussi poser la mort comme un espace matériel, dire une proximité physique, image du mur contre lequel s’appuyer, et sur lequel on peut écrire, mur cependant, séparation. Le titre du recueil dont ce fragment est extrait accentue la dimension nocturne : La nuit me parle de toi. Le titre inaugural du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, la première partie, m’a d’abord fait penser à celui de José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres, comme un signe supplémentaire, une rencontre de profondeur sans que l’auteur sache toujours ces correspondances qui sont les hasards de la puissance d’une démarche. Car ce qu’écrivait alors Jacques Ancet dans sa préface me semble correspondre à l’ouvrage de Michel Diaz. Le poète et traducteur voyait en ce livre un « recueil central » (et j’ai eu cette impression en lisant les pages de Michel Diaz). Jacques Ancet ajoutait : « Mort et résurrection. Toujours tout recommence. ». Or la structure de Traverser l’obscur est justement cette traversée allant de la mort à ce qui transcende la mort, par les mots tracés, les voix, la sienne et plus que la sienne. Mais les Leçons de ténèbres évoquent aussi les récitatifs des nocturnes créés par la musique liturgique, qui ont inspiré des écrivains comme Roger Caillois. Je retiens la musique, car l’ouvrage de Michel Diaz garde, au-delà de la première partie, un caractère musical. On y retrouve même la basse continue des nocturnes, des retours de mots, des repères, comme un appui ouvrant à une solennité élargissant le sujet, de soi à tout l’humain, de l’humain à l’univers, de l’instant au temps autre.

La structure du recueil part donc de Leçons de ténèbres pour aboutir à Être là en passant par le vent et l’ombre, parties ponctuées par leurs exergues introductifs, clés philosophiques ou analytiques données par des poètes et un sculpteur. Quand Alessandra Pizarnik dit écrire « contre la peur », Henri Meschonnic ouvre une espérance, et Alberto Giacometti la possibilité de l’émerveillement. Ainsi le recueil part de l’écriture « contre » pour aboutir à l’écriture « pour » (la lumière, la beauté). La traversée qu’est le chemin des mots inscrit une victoire. Il faut d’abord savoir qu’on désire « répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers », et que c’est le temps qu’il faut concevoir autrement : « transmuer / pour traverser l’obscur / le temps qui nous efface / en un temps qui ne sait que durer ». Car la mort c’est le temps, la succession des instants qui nous échappent. Dès le premier poème le sujet du temps est posé, rejoignant l’ontologie des philosophes, la question métaphysique sur ce qu’est l’être. Être s’oppose au temps ordinaire. On rejoint, simplement pour poser une interrogation, des thématiques ancestrales, et même des sagesses orientales qui pensent le temps autrement, considérant qu’être conscient dans l’instant crée une permanence du temps qui paradoxalement le supprime. Ce n’est plus lui « qui nous efface » mais nous qui l’annulons. Et, surtout, on retrouve des données scientifiques, leurs interrogations troublantes sur la nature du temps, autre « mystère insondable de l’univers » ici interrogé ou contemplé. Du temps il faut éviter « la corruption du devenir », et soi, avancer « dans un présent », « et dans l’oubli du devenir ». D’un instant à l’autre on ne trouve « que du silence », cette « ellipse » du sens.

Toujours ce piège que dresse le temps qui « nous convoque vers un ailleurs ». Serait-ce « son visage de l’outre-là », cet ailleurs né du devenir ? Ou le visage « d’un autre », celui qui en soi nous échappe, l’autre de soi-même, la part d’étrangeté, autre face du mystère. L’être qui pense, médite, écrit, est part de l’univers qu’il interroge, et dans son miroir il voit des « yeux pleins de silence ». Sagesse du non-savoir ou « désastre verso d’absence ». Ce qui est « chemin de cendre » c’est le silence et les cris intérieurs. Car il y a « toute cette douleur / qui a fait notre histoire ».

La deuxième partie, superbe, Comme une porte au vent, est dédiée à Alessandra Pizarnik. Elle, « née sur un signe de la lumière » qui écrit « contre la peur » et « contre le vent »… Elle, évoquée comme « une flamme grave, lys de la barque des morts, devenue lys et flamme brillant dans le sommeil des flammes telle une lampe de nuages ». Elle, traduite en « chemin de craie », « chemin de cendre ». Car, écrit-il, « le chemin de l’écriture est chemin dans la mort » Elle, à qui il dit « tu es morte sur un ordre de ta raison ». Cette partie est la seule présentant des fragments en prose, les trois autres étant rédigées en vers libres.

La troisième partie, L’ombre dissout les pierres, emprunte son titre à Alain Freixe. Le temps, de nouveau, cette basse thématique qui soutient la musicalité du rythme, temps qui « toute mémoire abolie » s’abolit aussi. Mais au-delà de la distance qui sépare des disparus, les « invoquer » c’est… « quêter dans les fonds du silence / cette bouffée d’éternité / qui guette et qui patiente / derrière tous les mots ». Garder en soi la place de l’accueil à ce qui, par le souvenir, peut encore nous apprendre. C’est comme une prière aux absents, pour recevoir de leur mémoire « la force du recueillement », la capacité du « doute / qui remet la base au sommet », et « le si peu d’espérance ». Échange entre la « lumière humaine » du vivant contre les « silences de poussière » des morts. Recevoir, de la trace du souvenir inscrit en soi, ce « qui nous sauverait ».

Et enfin, Être là, les pages de l’aboutissement « d’une errance » et de la traversée du temps à vivre, mesure, par l’écriture de « l’inestimable prix » de ce qui est saisi. Conscience de ce qui nous constitue, ces « temps entrelacés » de notre mémoire, celle qui peut rencontrer « l’obscur », qui n’est pas noirceur désespérante mais lieu de l’accès à « tout le perdu », ce qui répond « à l’appel silencieux des signes ». Car qu’est-ce que l’obscur, si ce n’est « la première et dernière matière du cœur » ? Traverser l’obscur c’est dépasser la peur ou la tristesse et « consentir à se perdre ». Être c’est aussi regarder un arbre, ou contempler « la pure incandescence / d’une simple fleur ». Être c’est savoir « habiter / plutôt les lisières » (..) « entre obscur et éclat ». Par l’incertain et la lumière être « délivré de l’éternité pour / le seul bonheur d’être ».

Mais qu’est la mémoire constitutive d’un être ? N’est-elle que la trace de tous ses instants ou l’insondable « aux profondeurs insoupçonnées », au-delà du temps d’une vie, au-delà de l’espace de ses ancrages ? Oui, ce qui est rejoint, c’est le « souvenir cosmique » qui englobe « toute chose visible / mais aussi l’invisible / mémoire ». Ce qui est dans tout et dans soi c’est le « souffle d’un monde / en état de perpétuelle naissance ». Ce recueil est un aboutissement, car la poésie authentique c’est cela, rejoindre un dehors de soi pour dire cette réalité toujours inachevée de l’univers, cette immensité cosmique dont l’être est une part. La haute conscience de l’écriture permet la connexion avec cette dimension, les mots passant d’abord par le silence pour capter le sens. Et même la métaphysique est dépassée par la métaphysique, dans l’écrit. Juste Être là

Lisant j’ai repensé au recueil de 2016, Fêlure (Musimot), où le regard intérieur du poète franchit des frontières intimes comme une traversée qui fouille la conscience du corps et de l’esprit, ses ombres et ce qui pourrait s’appeler fêlure, ouverture d’un savoir douloureux et paradoxalement étrange douceur d’une « indolore souffrance », et « lente fatigue ». Son « fil d’Ariane » c’était l’écoute d’une parole en quelque sorte mutique. La fêlure était la faille heureuse, celle évoquée par Leonard Cohen, par où passe la lumière. Dans ce recueil s’ébauchait la démarche de Traverser l’obscur. Cela continuait dans Bassin-Versant, en 2018 (Musimot). En exergue Nietzsche et Lorca mettaient la philosophie et la poésie sur la même rive, pour penser la présence à soi et au réel. Déjà l’injonction, « Être là » (…) « s’arrêter ». La présence à sa mémoire, et à celle de la mère, Ce que l’on ne doit pas oublier… Déjà le désir de penser comment sauver l’être du vide et de l’absence. Lucidité, « car on ne peut aller que vers une interrogation, et si peu vers une réponse ». J’avais beaucoup aimé, aussi, Le verger abandonné (2020, Musimot), où la méditation sur l’itinéraire d’Ulysse lui faisait choisir sa liberté, la fidélité à lui-même. Trois livres (indépendamment des autres recueils publiés ailleurs), comme les cailloux sur un chemin préparant ce dernier recueil. À noter, dans les autres ouvrages la ponctuation forte était présente. Dans Traverser l’obscur elle a disparu, comme pour marquer, par la fluidité accentuée par les espaces entre les strophes, une libération atteinte par l’écriture, noter un achèvement du chemin coulant comme un fleuve.

Marie-Claude San Juan

Les entrefaits – Le quatuor d’Arnal

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL (À l’index) / La lecture de JEAN-PIERRE LEGRAND

 éric  AU FIL DES PAGES par JEAN-PIERRE LEGRAND  13 décembre 2024 4 Minutes

Voici une démarche originale : Jean-Pierre Otte que l’on ne présente plus et son épouse la romancière Myette Ronday convient en leur Mas d’Arnal dans le Lot, six écrivains-poètes, trois dames – Carmen Pennarun, Valérie Defrène et Valérie-Marie Marchand et trois messieurs – Michel Diaz, Yves Arauxo et Jean-Claude Tardif. Deux quatuors sont formés, l’un féminin, l’autre masculin.

L’idée est la suivante : chaque quatuor va produire une série de poèmes de douze vers écrits à quatre mains. Un premier auteur écrit le premier vers, un second le deuxième et ainsi de suite à trois reprises pour chaque poème, chaque auteur étant le premier à tour de rôle. L’ouvrage s’ouvre sur le quatuor des dames (34 poèmes) et se clôture sur celui des messieurs (54 poèmes).

En prologue à l’ouvrage, Jean-Pierre Otte explicite la démarche :
«  par leurs apports successifs, ils (les auteurs) créent un esprit ou un esprit se crée de lui-même, esprit dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie ou d’autarcie, ayant sa propre vie, ses facultés inventives, sa libre spontanéité. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

Myette Ronday précise encore que son approche est résolument étrangère au cadavre exquis des surréalistes puisque, au sein du quatuor, chacun ajoute sa ligne en toute connaissance de cause et en tenant compte des lignes précédentes. Le poème se construit comme la suite de « vagues qui se recoupent, se recouvrent, s’écartent, se plissent autrement ou partent dans une direction inattendue. Ainsi le poème crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir ».

En prélude au « quatuor des Messieurs », Yves Arauxo se place sous le parrainage du grand surréaliste belge Paul Nougé : « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » L’écriture en quatuor, ajoute Yves Arauxo, «  permet d’approcher cette entité partagée, ce noyau situé en marge (le centre est à côté) des particularités de chacun. Elle fait alors un pas vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom ».

Singulière et ambitieuse, l’expérience menée par nos huit poètes a de quoi déconcerter : le poème, lieu de l’expression la plus personnelle qui soit, point d’insertion du spirituel dans le sensible, le poème peut-il souffrir d’être écrit à plusieurs ? Le souffle qui l’anime, l’approfondissement du sens qu’il porte peuvent-ils survivre à la pluralité des voix ? Par quelle alchimie, des inspirations multiples vont-elles fusionner en une seule coulée ? J’avoue avoir commencé ma lecture avec un peu d’appréhension.

Tout au long du recueil, on peut cependant repérer diverses stratégies dans l’élaboration des poèmes : j’y vois diverses variations procédant par répétitions, associations plus ou moins libres, parallélismes, bifurcations ou ruptures.
Les effets sont parfois saisissants, comme dans ces très beaux vers :
« La sève du vivant en d’infimes royaumes
Repousse sa lente décomposition
Et de l’âme attendrit la matière »

Le dernier texte de la première série mérite d’être cité en entier. Il présente à mes yeux une véritable valeur programmatique qui vaut pour tout le recueil:
« En se jouant de l’évidence circulaire dans la pensée captive,
Permettre l’échappée buissonnière d’une courbe elliptique.

Puis, à coups de fouet, la faire tourner sur la piste,
Ritournelle d’un avenir hypothétique.
Tout en faisant la roue sur la croupe d’un cheval,
Laissez le hasard prendre le pas sur la théorie.

À coups de marteau lui faire entendre déraison
Jusqu’à en oublier la latitude inaugurale
Amarres rompues, envolées fantasques.
Quand le visage de l’amour pénètre enfin la pierre,

La pensée, éprouvée, devient minérale,
Statuaire de l’ultime source qui jaillit en nous ».

Côté messieurs, plusieurs départs de poème ont des saveurs d’aphorisme :
« L’envol est une chute sans gravité »
« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves »
« Il arrive parfois que la nuit mente au jour »

Au détour de l’une ou l’autre page le poème contemple son propre mystère :
« Le vent, parfois, nous apporte un poème étranger
En ayant l’heur de nous déconcerter
Alors que nous désespérions des moiteurs de l’attente
Et du mutisme qui nous creusait. »

Ou rend hommage à ses plus grands serviteurs :
« Il y eut cependant un clochard céleste,
Arthur, Jack ou Allen, peu importe,
Qui trouva un passage entre les plis du temps,
Surveillant les trous noirs et les éclats d’argent
».

Ce recueil insolite ne laissera aucun lecteur indifférent. Il oscille entre magie d’une fusion des inspirations et virtuosité dans leur assemblage. Je préfère la première à la seconde plus technique et qui me touche moins. Dans leurs meilleurs moments, Les entrefaits réussissent la gageure décrite par Myette Ronday : un poème à quatre donnant l’impression qu’il n’a été écrit que par une seule personne. Un exemple s’en trouve dans la première partie du recueil. Il nous servira de conclusion et d’exhortation à lire tous les autres .

« Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard,
 Un verre fleurs d’Anis sur une nappe d’absinthe,
La tenture entrouverte sur un paysage maritime,
Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ?

Sur ses lèvres trop rouges se lit l’inconsolable attente,
S’ébauchent les refrains d’une âme à la dérive.
Pour s’en sortir, suivre la fumée de la cigarette,
Le génie qui en émane connaît l’instant de sa dissipation.

Les bas filés, elle touche sa ligne de flottaison,
Et rejoint l’estuaire de ses paysages intérieurs.
Évaporée, la fumée en découvre des intimes reliefs
Qu’ avait gravés en elle un inconditionnel amour. »

Quatuor d’Arnal, Les entrefaits, À L’INDEX, collection Empreinte, 2024, 103 p.

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Les entrefaits – lecture de Jean-François Foulon

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL / Une chronique de JEAN-FRANÇOIS FOULON

 éric  CHRONIQUES de JEAN-FRANÇOIS FOULON  18 novembre 2024 4 Minutes

Curieux livre que celui-là, écrit par huit écrivains, quatre hommes (Michel Diaz, Jean-Claude Tardif, Yves Arauxo et Jean-Pierre Otte) et quatre femmes (Carmen Pennarun, Valérie Defrène, Valère-Marie Marchand et Myette Ronday). La première partie regroupe les poèmes écrits par les femmes, la seconde ceux écrits par les hommes. L’originalité de ce recueil, c’est que chaque poème est écrit en quatuor, les quatre auteurs (hommes ou femmes, selon le cas) intervenant dans sa composition. C’est un jeu (mais un jeu sérieux) qui fait penser aux cadavres exquis des surréalistes, mais qui s’en éloigne fondamentalement dans la mesure où chaque auteur a connaissance de ce qui a déjà été écrit par ses confrères. Il lui appartient alors de poursuivre le poème déjà ébauché.

Le premier (et ils sont premiers à tour de rôle) propose une ligne de départ. Les autres prennent le relais, mais en tenant compte des lignes précédentes. On aurait pu craindre un livre peu convaincant ou décousu, mais il n’en est rien. En fait, chaque auteur s’efface au bénéfice du poème qui se crée. On n’est pas en présence d’une œuvre anonyme comme au Moyen-Age (où un auteur souvent unique mais inconnu rédigeait un poème épique ou une chanson d’amour). Dans notre cas, le poème, écrit par plusieurs intervenants, n’est pas le propre d’un écrivain en particulier. En s’effaçant, chacun des intervenants a voulu laisser la poésie s’exprimer par elle-même.

Jean-Pierre Otte (qui vit au Mas d’Arnal à Larnagol, dans le Lot, avec Myette Ronday sa compagne) explique le projet dans une introduction. Chacun ajoute une ligne « sans que l’action d’écrire se fasse pour, contre ou avec les autres, mais uniquement en faveur du poème composé au fur et à mesure. » Il se crée alors « un esprit impersonnel dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

De son côté, Yves Arauxo définit la poésie comme un appel qui « ne convoque la vie personnelle que comme un vêtement qu’il s’agirait de déposer au vestiaire ». On n’écrit pas pour parler de soi, mais pour répondre à une injonction qui « vient d’un ailleurs en soi-même. » En faisant le choix d’écrire à plusieurs, en favorisant l’échange, les poètes se donnent l’occasion de quitter leur sphère personnelle pour approcher ce « noyau situé en marge des particularités de chacun ». Le but serait alors d’atteindre la spécificité de la poésie, un « idéal poétique, non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom. »

Le résultat est très convaincant. Les poèmes écrits en quatuor possèdent un esprit qui leur est propre, un esprit qui n’est pas simplement la somme de quatre sensibilités différentes. C’est comme si le poème s’était écrit lui-même, en-dehors de la personnalité des différents auteurs.

C’est là une démarche assez rare et qui mérite d’être soulignée. En effet, habituellement, chaque écrivain a tendance à revendiquer la paternité de ses œuvres et à se mettre en avant. Il veut qu’on le reconnaisse, lui, comme poète génial. Ici, seul compte le poème écrit, le lecteur étant incapable de détecter qui a écrit quoi. C’est donc là une belle leçon d’humilité de la part de créateurs par ailleurs bien connus de moi comme JP Otte, Myette Ronday ou Michel Diaz.

Ces poèmes nous parlent d’errance et d’éternité :

« Fouler de son pas l’errance des marées.

Les chevilles entravées par le reflux,

Faire sienne l’éternité océane. » (page 11)

Ils osent des comparaisons risquées, comme cette évocation d’un film où les deux héroïnes, après un long périple existentiel, finissent par se précipiter du haut d’une falaise :

« Mais comment à tout instant retrouver l’élan premier

Sans se précipiter dans le vide comme Thelma & Louise. » (p. 25)

Des questions sont posées :

Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ? » (p. 30)

Des réponses sont données :

« Il cherche des mots pour exprimer son silence. » (p. 57)

« Le chemin mène toujours vers l’Ailleurs

Logé par crêtes et combes en nous-mêmes,

Hantant les chambres et les couloirs de nos cerveaux. » (p. 61)

Des vérités sont évoquées :

« Mais affronter le monde, comme la haute mer,

En invoquant moins les dieux que soi-même,

N’est qu’un trompe-l’œil fait pour les borgnes.

Les chers aveugles qui gardent les yeux ouverts. » (p. 63)

On tente de définir l’essence de la poésie :

« On rêvait d’un poème à l’oreille absolue,

D’une musique des sphères dans nos chambres de bonnes,

Des bruissements du silence dans les vergers d’absence. » (p. 65)

Et pour terminer, un autre extrait, dont on appréciera les images et les sonorités :

« Quand cette fille glacée nous prendra par la main,

Les aurores boréales auront les yeux vairons

Et, par des chemins lapons tatoués de lichens,

Nous déferons du froid les draperies secrètes.

Puis, nous divaguerons nus en troupeau dispersé

Entre des yourtes bleues et des nuages aimants,

Jusqu’à la dernière rive d’un rêve de verre. (p. 73)

Remercions les huit poètes pour cette production pour le moins originale, conçue au mas d’Arnal, dans un village du causse de Cajarc (un des quatre causses du Quercy), entre les méandres du Lot.

QUATUOR D’ARNAL, Les entrefaits, A l’Index, octobre 2024, 110 pages.

Fêlure – lecture de Florence Saint-Roch

Revenir à la « Fêlure« , livre de Michel Diaz paru en 2016 chez Musimot, telle est la proposition du jour, faite par Florence Saint-Roch, dans sa chronique mensuelle des Pages de Garde, sur le Magnum : www.dechargelarevue.com . Un livre sombre qui prend la forme d’un journal. En impasse dans sa nuit, le poète formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte »…!

Ci-dessous, le texte de Forence Saint-Roch dans sa chronique mensuelle des Pages de Garde, consacré à mon recueil « Fêlure », publié aux éditions Musimot en 2016. Article publié le 17 novembre 2024 dans Accueil> Repérage.

Sans doute est-ce une disposition naturelle : bien que d’un tempérament inquiet (comment ne pas l’être ?), dans l’effroi aussi parfois, je me veux fille de l’air, filant nez au vent, en quête, dans la vie comme dans mes poèmes, d’un peu plus de clarté et de lumière. Sans cet élan, comment tenir, comment écrire ?

Tout mon respect (un respect mêlé de curiosité) aux auteurs qui parviennent à s’en passer. Michel Diaz, par exemple, dans certains de ses recueils, fait littéralement l’économie du soleil. Ainsi Fêlure, aux éditions Musimot, forme une chronique sombre, décrit un engouffrement désespéré dans les zones les plus obscures et les plus reculées de l’être. Ce journal s’amorce le 21 décembre, soit pile au commencement de l’hiver et s’achève le 26 mars, soit quelques jours après le début du printemps. C’est dire que rien – pas même l’hiver – ne se résout vraiment chez M. Diaz. Les questions comme les plaies de vivre restent ouvertes. Le « je » qui s’exprime dans ces pages consigne scrupuleusement ses « douleurs d’être », trace, « serré contre les bouées noires de l’angoisse », les linéaments d’un perpétuel trait de fracture entre le monde et lui, entre les mots et lui :

Faute de pouvoir « n’être d’aucun lieu, de n’appartenir à aucune époque », le scripteur de ces pages rêve d’ « une chute vertigineuse », d’une « prodigieuse descente aux mystères des origines./Dans la soute d’avant exister./Au plus noir ». Il creuse et explore, inguérissable, le fond du fond ; il tranche dans le vif, coupe à la lame : défilé, effilé des jours où il n’est d’autre ressource que de « Prendre appui sur le bord de ses déchirures ». 

Ce faisant, il éprouve une insondable solitude, « Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre. » Les autres cruellement font défaut ; « Qui appeler ? » pour lui dire l’indicible, lui donner à palper l’impalpable ?

J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de connaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de sa persévérance.

Humaine condition, condition du poète… Renonçant à trouver ne serait-ce qu’un possible écho, ou le plus mince assentiment à ce qui « demandait à être », la voix du poème invente des stratégies, développe des mécanismes ; mais malgré « les emplâtres plaqués sur le mur, rebouchant l’âge », les fissures réapparaissent « qui font craquer l’enduit trop mince ». Alors que faire ? Racler « les peaux mortes de l’hiver », chahuter « son théâtre d’ombres », ou consentir à hiberner toujours, à se taire à jamais ? Au lecteur de faire son choix, tandis que le narrateur fait le sien. En impasse dans sa nuit, ce dernier formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte », une porte de sortie, comme on dit, qui définitivement le délivrerait.

Et nous, de quelle porte rêvons-nous, quels seuils encore franchir, vers quoi nous obstiner ?

Florence Saint-Roch


Repères  : Michel Diaz  : Fêlure. Éditions Musimot, 2016

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