Archives de catégorie : Revue de Presse

Fêlure

Fêlure, de Michel Diaz

lecture de Florence Saint-Roch

note publiée le 17 novembre 2024 , in Décharge, par Florence Saint-Roch dans Accueil> Repérage Version PDF

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Sans doute est-ce une disposition naturelle : bien que d’un tempérament inquiet (comment ne pas l’être ?), dans l’effroi aussi parfois, je me veux fille de l’air, filant nez au vent, en quête, dans la vie comme dans mes poèmes, d’un peu plus de clarté et de lumière. Sans cet élan, comment tenir, comment écrire ?

Tout mon respect (un respect mêlé de curiosité) aux auteurs qui parviennent à s’en passer. Michel Diaz, par exemple, dans certains de ses recueils, fait littéralement l’économie du soleil. Ainsi Fêlure, aux éditions Musimot, forme une chronique sombre, décrit un engouffrement désespéré dans les zones les plus obscures et les plus reculées de l’être. Ce journal s’amorce le 21 décembre, soit pile au commencement de l’hiver et s’achève le 26 mars, soit quelques jours après le début du printemps. C’est dire que rien – pas même l’hiver – ne se résout vraiment chez M. Diaz. Les questions comme les plaies de vivre restent ouvertes. Le « je » qui s’exprime dans ces pages consigne scrupuleusement ses « douleurs d’être », trace, « serré contre les bouées noires de l’angoisse », les linéaments d’un perpétuel trait de fracture entre le monde et lui, entre les mots et lui :

Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans paroles, pas trop en avant de soi et pas trop en arrière non plus, mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle, accordé au balancement des secondes, au rythme de leur pouls.

Faute de pouvoir « n’être d’aucun lieu, de n’appartenir à aucune époque », le scripteur de ces pages rêve d’ « une chute vertigineuse », d’une « prodigieuse descente aux mystères des origines./Dans la soute d’avant exister./Au plus noir ». Il creuse et explore, inguérissable, le fond du fond ; il tranche dans le vif, coupe à la lame : défilé, effilé des jours où il n’est d’autre ressource que de « Prendre appui sur le bord de ses déchirures ». 

Ce faisant, il éprouve une insondable solitude, « Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre. » Les autres cruellement font défaut ; « Qui appeler ? » pour lui dire l’indicible, lui donner à palper l’impalpable ?

J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de connaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de sa persévérance.

Humaine condition, condition du poète… Renonçant à trouver ne serait-ce qu’un possible écho, ou le plus mince assentiment à ce qui « demandait à être », la voix du poème invente des stratégies, développe des mécanismes ; mais malgré « les emplâtres plaqués sur le mur, rebouchant l’âge », les fissures réapparaissent « qui font craquer l’enduit trop mince ». Alors que faire ? Racler « les peaux mortes de l’hiver », chahuter « son théâtre d’ombres », ou consentir à hiberner toujours, à se taire à jamais ? Au lecteur de faire son choix, tandis que le narrateur fait le sien. En impasse dans sa nuit, ce dernier formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte », une porte de sortie, comme on dit, qui définitivement le délivrerait.

Et nous, de quelle porte rêvons-nous, quels seuils encore franchir, vers quoi nous obstiner ?


Repères  : Michel Diaz  : Fêlure. Éditions Musimot, 2016

Eloge des eaux murmurantes, lecture par M.-Claude San Juan

Michel Diaz, Éloge des eaux murmurantes, avec les gravures de Lionel Balard, Éditions La Simarre, 2024, 84 pages, 25€.

Par Marie-Claude San Juan

Article publié in L’Intranquille, 2ème semestre 2025 (octobre)

   En quatrième de couverture Léon Bralda invite à entrer dans « une eau secrète », le mystère de ce que le livre offre entre « le rêve et le Réel ».

   Les gravures, esthétique d’encre noire, font suivre des rives bordant des rivières comme des chemins, dans la solitude des feuillages et des arbres, le silence d’une nature sans humains, si ce n’est la silhouette de cabanes, dans une des pages.

   Michel Diaz (poète aux nombreuses publications) offre la dédicace de ce recueil aux fleuves qu’il aime, qu’il visite en marcheur. En exergue, René Char, un fragment du Poème pulvérisé, sur poésie et « eaux claires ».

   Les gravures, qu’on aime contempler, donnent l’impression d’entrer dans le monde des contes, de pénétrer de l’autre côté d’un secret à peine révélé. Puis on lit les poèmes en prose de Michel Diaz, sans ponctuation forte, seules les virgules marquent des respirations. Les fragments qui composent un texte sont séparés par un double interligne, marquant parfois un espacement plus important encore, pauses accentuant la suspension du regard, la lenteur de l’inscription d’une sorte d’écoute des cours d’eau visités, des épaisseurs végétales qui les bordent. Et cela figure aussi visuellement la présence horizontale de ces bords. Puis on voit la source, ce qui affleure au début, un « murmure de clair silence ». Et on l’entend, cependant un peu plus, ensuite : « à l’origine un pleur à peine, ce chuintement, s’exfiltrant de la pierre ». Dans la venue d’entre les pierres, l’auteur saisit une leçon de création : « … Il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse ». Alors on suit, pages suivantes, « la trajectoire du poème » autant que celle de l’eau. Ce qui ne se voit pas dans l’ombre des feuillages ne se sait pas encore dans les mots. Mais la même lumière apparaît au creux de ce qui est peut-être une forêt, et dans la trame cachée de l’écriture ce qui fait advenir le sens : « clarté, comme un éclair de nuit ». Autant dans la nature que dans les textes se découvre, et c’est sa force, « une pensée sans objet, qui n’appartiendrait à personne ». Serait-ce « une voix de l’outre-silence » ?

   Car ce qui s’écrit est en marge de savoirs têtus. C’est au contraire « au seuil de notre espace et de toute pensée, en bordure de temps et d’haleine, ce lieu d’incertitude où germe le poème ». Horizontalité des fleuves et des phrases, verticalité des arbres des gravures, dressés parfois comme des flammes, et matière « sans plus de contours et de forme qu’une âme ». Mais ce qui relie horizontalité et verticalité c’est le jeu entre ombre et lumière, et l’eau, son « errance », « cette blessure irréparable ouverte sur le vide ». Comme pour le fil de l’eau, sa fuite vers l’inconnu, le poème interroge « la ligne de partage qui sépare l’ici d’un ailleurs, quelque chose d’une ombre qui n’avoue pas son nom ». Regardant les eaux et leurs rives, la méditation porte sur ce réel concret mais la pensée déchiffre les correspondances entre ces cheminements naturels et ce qu’ils symbolisent : « l’aveu d’une blessure où se dit l’origine du monde, de toute douleur à venir, comme de toute vie ». Cet ouvrage révèle ce qu’un parcours sur des chemins peut offrir, à partir du regard et d’une intense attention, une autre dimension, pour méditer sur ce qu’est l’écriture et ce qu’elle aide à révéler sur « toute vie ».

Sous l’étoile du jour

« Sous l’étoile du jour », lecture de Marie-Christine Guidon.

Sous l’étoile du jour

de Michel DIAZ

Rosa Canina Éditions publie principalement des écrits poétiques ancrés dans le vécu et cet ouvrage préfacé par Alain Freixe en est la vibrante démonstration. En effet, dans le recueil de Michel Diaz, « s’évide le poème aux limites d’un cri »…

Les pensées peuplées de failles et de déchirures, se dessinent et s’enroulent, s’apprivoisent et se dérobent « sous l’étoile du jour ». Le chemin d’exil qu’emprunte l’auteur est souvent éclairé de « la flamme obscure des confins ». Dans une « marche qui défie le vide », il évoque son « jardin perdu » avec une « douloureuse nostalgie ». Il va puiser aux racines ce qu’il subsiste de sève pour résister encore.

Telle une étoile filante, venue d’un horizon lointain, « royaume défunt », Michel Diaz se risque à chercher « dans l’ombre des pierres », « entre allégresse et désarroi », une aube prometteuse « juste pour éprouver comme un sentiment d’avenir ».

Sa plume sublime le prosaïque et pétrit le verbe avec une puissance démiurgique. Il écrit « pour donner vie à tout ce qui n’est pas, et chair à l’invisible » poursuivant inlassablement sa quête éperdue sur des sentes jalonnées de solitude, de poussière et de cendre, nous laissant face à une « phrase inachevée sur le blanc du papier » mais les yeux rivés sur un lointain, un possible à réinventer…

À cette heure où tout n’est qu’impermanence et incertitude, Michel Diaz, à n’en pas douter, écrit « un canif enfoncé dans le cœur » !

Marie-Christine Guidon

Francis Bacon, le lieu du visage

Lecture de Elisabeth Beyrie-Soulassol; note de lecture publiée in le site Sitaudis (21 juillet 2025)

Michel Diaz, Francis Bacon – le lieu du visage par Élisabeth Beyrie-Soulassol


Le recueil de douze poèmes de Michel Diaz commence comme une provocation,
reprenant en le déviant – ou en le suivant ? – de sa route biblique, le début de
l’Évangile de Jean : « Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage ».
En effet, il s’agit bien de commencer l’aventure poétique par l’étude du lieu du
visage, celui de Francis Bacon, qui, dans un autoportrait, se peint tel qu’il se voit
de l’intérieur. Visage « Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé dans
quoi nous cheminons ». Le Visage nous appelle « Mais répondre à l’appel, aller
vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue.
Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude. // Et entre deux, l’épreuve capitale du dévoilement » à
l’instar du texte de l’Apocalypse de Jean.
C’est par ces premiers mots que le poète nous entraîne à regarder et pénétrer
dans le lieu de ce visage et à le suivre dans une sorte de chemin de croix, de
déchiffrement de la douleur composé de douze poèmes/stations en prose.
Ce visage « captif de la geôle de ses tourments » est surtout « un couteau planté
au cœur de nos questions ». Ce visage de douleur, de lèvres calcinées et fermées,
retient l’irrépressible cri, quelque chose à dire, mais on n’entend que du silence.
Mais si les lèvres sont fermées, par les brèches ouvertes, l’injonction se fait jour,
celle de pénétrer dans le sommeil de notre propre mémoire, de boire aux sources
de ce silence malgré les frontières infranchissables « aux dents d’acier »,
d’entrer dans un monde intérieur apocalyptique, aller jusqu’à l’étouffement.
Puis, le regard nous appelle. Notre humanité est en perpétuelle souffrance. Est
ce « une faute ancienne, une déchéance génétiquement provoquée », « une
promesse d’extinction » ? L’homme aurait-il « les yeux remplis de Nuit » ? Ce
visage/masque, « noire énigme qui nous tient lieu de nom » est aussi le « juste
miroir de nous-mêmes », notre image. Cette « embrasure de parole nue » nous
« enjoint de nous tenir debout ». Il existe. Il est là. Comment le toucher, qui est
il ? Qui suis-je ? « Entre nous deux s’étend un si vaste désert de silence et de
solitude ! » Mais il ne faut pas laisser le désespoir nous envahir, car il y a des
traces, des voix. Pour écouter ce que ce visage veut dire, il faut « quitter le lieu
connu. » Est-il « visage du Rien. Ou de tous les visages des Autres, rassemblés
en un seul » ? N’est-ce pas le mien ? « perdu et retrouvé. Ou entraperçu
seulement…Indéfiniment retrouvé. Et indéfiniment perdu. Et indéfiniment
sauvé ». Ce visage est-il une trace humaine ou divine ?
Suivant le poète, « sur l’autel silencieux de l’amour et de la bonté », regardons
ce visage au « regard insaisissable » :
qui en nous, déchire en même temps ce qu’il éclaire :
l’insoutenable permission de contempler, entre extase et bonheur, ce
Visage qui n’apparaît que dans le plus profond du noir et dans la souveraineté
de la plus aveuglante lumière.
Car le chemin vers l’autre n’est que chemin de vie.


Le commentaire de sitaudis.fr
Interprétation au crayon d’un autoportrait de Francis Bacon par Catherine
Bruneau
Encres Vives n°552, 2025
20 p.
6,60 €

Traverser l’obscur

Note de lecture de Marie-Christine Guidon, publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 18 (juin 2025)

Traverser l’obscur

Michel Diaz

Éditions Musimot (2024)

Couverture et illustrations : photographies de Marie-Pierre Forrat

Une nouvelle fois, Michel Diaz nous chuchote à l’oreille avec ce dire si particulier dont il a le secret, les mots fécondés par un souffle : respiration, palpitation malgré l’obscur, les cendres, tout ce qui pèse. Dans cet opus méditatif, préfacé par Jean-Louis Bernard, plusieurs saisons se déclinent, appelant à « un temps qui ne (saurait) que durer », criblant le ciel d’incertitudes : 1. « Leçons de ténèbres » ;2. « Comme une porte au vent » ; 3. « L’ombre dissout les pierres » ; 4. « Être là ». Et évoquant les aubes de papier cueilleuses de mots, les premiers mots, ceux de l’enfance, du jour qui point. Et toutes les aubes qui suivront, petits grains du cycle immuable de l’infini, là où le grand et l’inapparent ne font qu’un tout, un et indivisible. Dans le feuilletage des années, dans ces strates du temps s’écrit notre histoire. Pourtant, nous dit l’auteur, « on voudrait / déchirant ses ombres / répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers / aspirer rien qu’une seconde une bouffée d’éternité ».

Faire vibrer la page blanche en y déposant ses pensées, ses meurtrissures est la plus signifiante façon d’habiter son passage en ce monde « La nuit, te disais-tu, est le seul mot que rien n’érode, l’espace d’une errance aux obscures frontières ». Sur la pierre est gravé l’invisible : la douleur qui ne dit pas son nom… jamais !

L’obscurité nous oblige à marcher en faisant abstraction de nos repères, ce qui révèle nos failles, nos doutes. Mais elle nous permet dans le même temps ce regain d’attention, tous nos sens en éveil jusqu’à percevoir l’insaisissable, entendre l’indicible tandis que dans « la bouche quêteuse de la moindre lueur d’aurore, quelque chose pleure dans l’air ».

Traverser l’obscur, n’est-ce pas, malgré tout, s’exposer à l’éblouissement ?

Clarté, obscurité : deux faces indissociables d’un astre. Il en est de même dans ce recueil, où plusieurs voix s’invitent dans l’écriture, revêtant des visages différents dont les pensées se font face… un écrit spéculaire !

La parole saignant à vif sur les mots qui se brisent aux racines du souffle ne sait sous quelle forme s’énoncer et cela semble précisément l’enjeu de cette démarche poétique… entre « prières et suppliques », entre « musique ou incendie », il nous faudra choisir l’ « accord profond d’un coup d’archet… et faire vibrer la lumière qui veille sous le sang des nuits ».

La flamme, même si elle semble vaciller parfois, permet de faire la traversée. Elle devient alors plus précieuse et prend des allures d’étoile nous guidant dans la longue nuit qui nous entraîne à poursuivre encore et encore. Sa modeste lueur ne nous permet pas d’éviter les obstacles, mais buter « contre un mur » éveille la conscience et donne tout son sens au cheminement vers le Soi.

L’errance, ne serait-ce pas ce chemin jalonné de petits cailloux blancs qui nous permet de retourner à notre essentiel, puisque bien souvent « on avance ne laissant nulle empreinte … marchant sur des mots morts… foulant la terre obscure » ?

Encore faut-il retrouver la « parole du poème / quand la vie trébuche / et ne sait plus arracher l’ombre / à la nuit de nos pas ». Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Mais il faut s’essayer à l’expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire, énigme et évidence, pour apprendre que « de l’eau claire des sources » peut jaillir « un calme souvenir d’enfance » ou plus simplement « le seul bonheur d’être » … ?

Michel Diaz nous incite dans cette traversée à nous fondre « au plus intime du silence » en cheminant à ses côtés.

Marie-Christine Guidon, 05/07/2024