Archives de catégorie : Revue de Presse

Sous l’étoile du jour

« Sous l’étoile du jour », lecture de Marie-Christine Guidon.

Sous l’étoile du jour

de Michel DIAZ

Rosa Canina Éditions publie principalement des écrits poétiques ancrés dans le vécu et cet ouvrage préfacé par Alain Freixe en est la vibrante démonstration. En effet, dans le recueil de Michel Diaz, « s’évide le poème aux limites d’un cri »…

Les pensées peuplées de failles et de déchirures, se dessinent et s’enroulent, s’apprivoisent et se dérobent « sous l’étoile du jour ». Le chemin d’exil qu’emprunte l’auteur est souvent éclairé de « la flamme obscure des confins ». Dans une « marche qui défie le vide », il évoque son « jardin perdu » avec une « douloureuse nostalgie ». Il va puiser aux racines ce qu’il subsiste de sève pour résister encore.

Telle une étoile filante, venue d’un horizon lointain, « royaume défunt », Michel Diaz se risque à chercher « dans l’ombre des pierres », « entre allégresse et désarroi », une aube prometteuse « juste pour éprouver comme un sentiment d’avenir ».

Sa plume sublime le prosaïque et pétrit le verbe avec une puissance démiurgique. Il écrit « pour donner vie à tout ce qui n’est pas, et chair à l’invisible » poursuivant inlassablement sa quête éperdue sur des sentes jalonnées de solitude, de poussière et de cendre, nous laissant face à une « phrase inachevée sur le blanc du papier » mais les yeux rivés sur un lointain, un possible à réinventer…

À cette heure où tout n’est qu’impermanence et incertitude, Michel Diaz, à n’en pas douter, écrit « un canif enfoncé dans le cœur » !

Marie-Christine Guidon

Francis Bacon, le lieu du visage

Lecture de Elisabeth Beyrie-Soulassol; note de lecture publiée in le site Sitaudis (21 juillet 2025)

Michel Diaz, Francis Bacon – le lieu du visage par Élisabeth Beyrie-Soulassol


Le recueil de douze poèmes de Michel Diaz commence comme une provocation,
reprenant en le déviant – ou en le suivant ? – de sa route biblique, le début de
l’Évangile de Jean : « Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage ».
En effet, il s’agit bien de commencer l’aventure poétique par l’étude du lieu du
visage, celui de Francis Bacon, qui, dans un autoportrait, se peint tel qu’il se voit
de l’intérieur. Visage « Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé dans
quoi nous cheminons ». Le Visage nous appelle « Mais répondre à l’appel, aller
vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue.
Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude. // Et entre deux, l’épreuve capitale du dévoilement » à
l’instar du texte de l’Apocalypse de Jean.
C’est par ces premiers mots que le poète nous entraîne à regarder et pénétrer
dans le lieu de ce visage et à le suivre dans une sorte de chemin de croix, de
déchiffrement de la douleur composé de douze poèmes/stations en prose.
Ce visage « captif de la geôle de ses tourments » est surtout « un couteau planté
au cœur de nos questions ». Ce visage de douleur, de lèvres calcinées et fermées,
retient l’irrépressible cri, quelque chose à dire, mais on n’entend que du silence.
Mais si les lèvres sont fermées, par les brèches ouvertes, l’injonction se fait jour,
celle de pénétrer dans le sommeil de notre propre mémoire, de boire aux sources
de ce silence malgré les frontières infranchissables « aux dents d’acier »,
d’entrer dans un monde intérieur apocalyptique, aller jusqu’à l’étouffement.
Puis, le regard nous appelle. Notre humanité est en perpétuelle souffrance. Est
ce « une faute ancienne, une déchéance génétiquement provoquée », « une
promesse d’extinction » ? L’homme aurait-il « les yeux remplis de Nuit » ? Ce
visage/masque, « noire énigme qui nous tient lieu de nom » est aussi le « juste
miroir de nous-mêmes », notre image. Cette « embrasure de parole nue » nous
« enjoint de nous tenir debout ». Il existe. Il est là. Comment le toucher, qui est
il ? Qui suis-je ? « Entre nous deux s’étend un si vaste désert de silence et de
solitude ! » Mais il ne faut pas laisser le désespoir nous envahir, car il y a des
traces, des voix. Pour écouter ce que ce visage veut dire, il faut « quitter le lieu
connu. » Est-il « visage du Rien. Ou de tous les visages des Autres, rassemblés
en un seul » ? N’est-ce pas le mien ? « perdu et retrouvé. Ou entraperçu
seulement…Indéfiniment retrouvé. Et indéfiniment perdu. Et indéfiniment
sauvé ». Ce visage est-il une trace humaine ou divine ?
Suivant le poète, « sur l’autel silencieux de l’amour et de la bonté », regardons
ce visage au « regard insaisissable » :
qui en nous, déchire en même temps ce qu’il éclaire :
l’insoutenable permission de contempler, entre extase et bonheur, ce
Visage qui n’apparaît que dans le plus profond du noir et dans la souveraineté
de la plus aveuglante lumière.
Car le chemin vers l’autre n’est que chemin de vie.


Le commentaire de sitaudis.fr
Interprétation au crayon d’un autoportrait de Francis Bacon par Catherine
Bruneau
Encres Vives n°552, 2025
20 p.
6,60 €

Traverser l’obscur

Note de lecture de Marie-Christine Guidon, publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 18 (juin 2025)

Traverser l’obscur

Michel Diaz

Éditions Musimot (2024)

Couverture et illustrations : photographies de Marie-Pierre Forrat

Une nouvelle fois, Michel Diaz nous chuchote à l’oreille avec ce dire si particulier dont il a le secret, les mots fécondés par un souffle : respiration, palpitation malgré l’obscur, les cendres, tout ce qui pèse. Dans cet opus méditatif, préfacé par Jean-Louis Bernard, plusieurs saisons se déclinent, appelant à « un temps qui ne (saurait) que durer », criblant le ciel d’incertitudes : 1. « Leçons de ténèbres » ;2. « Comme une porte au vent » ; 3. « L’ombre dissout les pierres » ; 4. « Être là ». Et évoquant les aubes de papier cueilleuses de mots, les premiers mots, ceux de l’enfance, du jour qui point. Et toutes les aubes qui suivront, petits grains du cycle immuable de l’infini, là où le grand et l’inapparent ne font qu’un tout, un et indivisible. Dans le feuilletage des années, dans ces strates du temps s’écrit notre histoire. Pourtant, nous dit l’auteur, « on voudrait / déchirant ses ombres / répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers / aspirer rien qu’une seconde une bouffée d’éternité ».

Faire vibrer la page blanche en y déposant ses pensées, ses meurtrissures est la plus signifiante façon d’habiter son passage en ce monde « La nuit, te disais-tu, est le seul mot que rien n’érode, l’espace d’une errance aux obscures frontières ». Sur la pierre est gravé l’invisible : la douleur qui ne dit pas son nom… jamais !

L’obscurité nous oblige à marcher en faisant abstraction de nos repères, ce qui révèle nos failles, nos doutes. Mais elle nous permet dans le même temps ce regain d’attention, tous nos sens en éveil jusqu’à percevoir l’insaisissable, entendre l’indicible tandis que dans « la bouche quêteuse de la moindre lueur d’aurore, quelque chose pleure dans l’air ».

Traverser l’obscur, n’est-ce pas, malgré tout, s’exposer à l’éblouissement ?

Clarté, obscurité : deux faces indissociables d’un astre. Il en est de même dans ce recueil, où plusieurs voix s’invitent dans l’écriture, revêtant des visages différents dont les pensées se font face… un écrit spéculaire !

La parole saignant à vif sur les mots qui se brisent aux racines du souffle ne sait sous quelle forme s’énoncer et cela semble précisément l’enjeu de cette démarche poétique… entre « prières et suppliques », entre « musique ou incendie », il nous faudra choisir l’ « accord profond d’un coup d’archet… et faire vibrer la lumière qui veille sous le sang des nuits ».

La flamme, même si elle semble vaciller parfois, permet de faire la traversée. Elle devient alors plus précieuse et prend des allures d’étoile nous guidant dans la longue nuit qui nous entraîne à poursuivre encore et encore. Sa modeste lueur ne nous permet pas d’éviter les obstacles, mais buter « contre un mur » éveille la conscience et donne tout son sens au cheminement vers le Soi.

L’errance, ne serait-ce pas ce chemin jalonné de petits cailloux blancs qui nous permet de retourner à notre essentiel, puisque bien souvent « on avance ne laissant nulle empreinte … marchant sur des mots morts… foulant la terre obscure » ?

Encore faut-il retrouver la « parole du poème / quand la vie trébuche / et ne sait plus arracher l’ombre / à la nuit de nos pas ». Quelle aide plus précieuse alors que celle des mots ? Mais il faut s’essayer à l’expérience des confins, des limites entre prose et poésie, entre récit et chant, entre fiction et mémoire, énigme et évidence, pour apprendre que « de l’eau claire des sources » peut jaillir « un calme souvenir d’enfance » ou plus simplement « le seul bonheur d’être » … ?

Michel Diaz nous incite dans cette traversée à nous fondre « au plus intime du silence » en cheminant à ses côtés.

Marie-Christine Guidon, 05/07/2024