Archives de catégorie : Revue de Presse

Dossier Michel Diaz – Terre à ciel

Dossier consacré à Michel Diaz, choix de poèmes et entretien, in Terre à ciel (juin 2025)

https://www.terreaciel.net/Michel-Diaz-par-lui-meme-et-avec-F-Saint-Roch

https://www.terreaciel.net/A-l-ecoute-de-Michel-Diaz-pour-resolument-traverser-l-obscur-par-F-Saint-Roch

A l’écoute de Michel Diaz – pour résolument traverser l’obscur, par F. Saint-Roch

Pour prolonger la page dédiée au poète Michel Diaz, et éclairer plus avant encore sa pratique poétique, rien de tel que de recueillir sa parole et le laisser lui-même développer sa pensée. D’où cet entretien, où nous nous plaçons à l’écoute.

FSR : Michel, dans Fêlure, je lis : « Il ne faudrait écrire qu’en amont de soi-même » – formule superbe, à la croisée du vœu et de l’injonction. Est-ce que vous pouvez préciser ce que représente cet « amont de soi-même » pour vous ?

MD : Je veux dire par là que seul importe, pour ce qui me concerne, ce qui répond à cet appel imprévisible, mystérieux, quelquefois impérieux, de « quelque chose » qui cherche à se dire, qui remonte des sources obscures de l’être, cherche à se faire jour, à travers nous, par le souffle, la voix, les mots, leurs résonances. Ce qui répond à cet inexplicable désir (ou absurde nécessité), de donner forme à ce qui, inaudible d’abord et confus, réclame d’affronter cet inconnu de la parole, au risque de se perdre dans le sens, comme c’est presque inévitablement le cas. Je ne parle pas nécessairement de ce que l’on désigne généralement par le mot de « poème », mais de ce qui promet d’être matière d’écriture. Mais l’écriture poétique est exigeante, singulière, et tout entière ouverte à l’inconnu de sa destination. Il faut faire confiance aux mots, les conduire bienveillamment tout en s’y abandonnant, car le poème nous précède et attend que nous l’accueillions, sans le contraindre ni le trahir. Nous en sommes les hôtes avant d’en être les auteurs. Ecrire « en amont de soi-même » (en tout cas essayer de le faire !), c’est se mettre à l’écoute, sinon au service de cette parole d’avant les mots, et d’avant la mémoire même, et tâcher de lui donner voix en essayant de la capter au lieu même où elle jaillit. Peut-être sera-t-elle poème, abouti ou non, et c’est une autre affaire. Au demeurant, même si cet appel de l’écriture vient des profondeurs de soi, l’effacement de soi au service du poème est indissociable de sa genèse et de son accouchement ; par-delà de son expansion et de ses résonances ; de la pérennité vivante de sa parole et de l’immuable allié à l’éphémère qu’elle nous porte. C’est pourquoi je ne conçois pas, pour ma part, d’écrire à partir d’un sujet ou d’un thème donné, décidé à l’avance, et dans telle ou telle intention, de choisir au préalable entre vers ou prose, et la seule idée d’écrire ce qu’on appelle un « poème » suffit à me dissuader d’écrire quoi que ce soit. Si dans ce qui advient, dans cet élan d’écrire, au fil des mots (qui est aussi « travail », au sens de « parturition »), il y a « poésie » (mais qu’est-ce en vérité ?), c’est tant mieux, ou sinon c’est tant pis. Je lis bien des poèmes où je ne vois pas beaucoup de poésie mais seulement des intentions et une volonté de « poétiser ». Or je crois que la poésie a quelque chose à voir avec la foudre comme avec ce qui sourd du fond de nos abîmes, nous laisse suffocants et désemparés.

FSR : De même, toujours dans Fêlure, cette expression me retient : « J’étais là, parmi vous. […] Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de la persévérance ». Cette forme de présence aux autres correspond-elle à celle que vous vivez, vous, en tant que poète ?

MD : Cette forme de présence aux autres est d’abord celle que je vis en tant qu’individu dans son rapport à la vie et au monde. C’est-à-dire un sentiment d’étrangeté et de perpétuel étonnement d’être dans un « ici-maintenant » qui me requiert tout entier mais dont le sens ne cesse de se dérober à mon questionnement. S’y mêlent étroitement le sentiment du privilège qu’est le fait d’être vivant et celui du tragique de l’existence, voire de son aspect dérisoire et de sa gratuité. Je reprendrais bien volontiers, et plaisamment, la formule d’Hamlet : « Etre ou ne pas être, voilà la question ». Etre ou ne pas être, ce n’est pourtant pas égal. Mais être là, qui ne dépend pas d’un choix personnel initial mais du pur hasard biologique, exige qu’on ne s’y dérobe pas. On est là, et il faut l’assumer. Défendre cette chance qui, selon moi, relève du miracle. Camusien d’esprit, je crois que la dignité de l’homme réside dans le fait de travailler à trouver un sens à son existence, à s’accomplir par lui. A chacun de le faire selon ses moyens. Cela ne va pas sans doutes, inquiétude, éternelle remise en question, réajustements. Mais il faut tenir bon la barre dans les remous des jours, sur la terre si tourmentée des hommes, parmi et avec eux, car on ne peut vivre et écrire qu’en cultivant sa relation avec les autres.
Quant à « cette forme de présence » que je vis en tant que poète (ce que je ne cherche pas spécialement à être), elle ne diffère pas de celle que je viens de dire, puisque mon écriture puise à ces mêmes sources. Je ne dissocie pas ma vision de la vie de celle que j’exprime dans mes livres. Je ne me compose pas un « personnage » de « poète », si tant est que je puisse prétendre à ce « titre » que je ne revendique aucunement, s’il désigne seulement quelqu’un qui s’adonne à la poésie. D’ailleurs, ainsi que l’a écrit le poète Yves Arauxo, « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » Pour ma part, j’essaie seulement, par intermittences, entre des phases de silence quelquefois douloureux, de donner forme à ce qui me sollicite, me questionne, me tourmente, me nourrit, me grandit je l’espère, en tout cas me fait être et durer. Ce cheminement intérieur, que je qualifierais volontiers « d’errance » persévérante ne va pas, en effet, sans une forme de solitude dans laquelle les autres ne sont d’aucun recours. En même temps la poésie, loin de nous détourner des autres, des autres et des choses, loin de nous distraire, affine en nous la vertu essentielle de la vigilance en nous inscrivant fermement dans le monde.

FSR : Dans Bassin-Versant, cette déclaration me frappe, tant elle articule nettement incertitude et certitude : « Nous reste, à nous qui sommes exilés sur la ligne de crête où se jouent nos incertitudes, entre les déchirures des nuages, cette trouée de bleu, une couleur à inventer, une espérance que les vents, même les plus mauvais, ne parviendraient pas à nous prendre ». On entend, on sent que résiste chez vous, malgré tout, et irréductiblement, un élan, le désir profond de « rester vivant », comme vous l’écrivez aussi dans Traverser l’obscur. Pouvez-vous préciser en quoi, selon vous, puissance d’invention et espérance sont corrélées ?

MD : J’ai répondu en partie à cela, je crois, dans ce que je viens de dire… J’ajouterai pourtant que ce cheminement intérieur dont je parlais n’a de sens que s’il est conduit par la volonté de « traverser l’obscur », si je peux me permettre de reprendre le titre de mon dernier recueil publié. Cet obscur qui nous habite et dont nous sommes aussi cernés, fait de tous les mystères du monde, de l’incompréhensible sans réponses, de toutes les menaces que les hommes entretiennent et de toutes les peurs. Il est des individus, poètes ou non, simples vivants, à qui la lumière n’est pas donnée naturellement. Ils doivent la chercher, et la faire advenir quand ils le peuvent, par instants, fugacement, dans des moments de « grâce » qui peuvent être ceux de l’écriture. Elle n’en a alors que plus de prix. On peut appeler « quête » ce cheminement poétique sans fin qui peut être l’objet d’une vie, et n’exclut pas l’échec. Et la poésie, en effet, peut y aider, car elle contribue à inscrire le transitoire dans l’éternel, à donner jusqu’au plus infime la profonde et ample assise du plus grand. Toutes choses ont une histoire, toutes sont des formes de spatialisation du temps. Toutes sont les résultantes d’un passé resté vivant en elles, et qu’elles expriment. Ainsi ce qui est vrai des arbres, des pierres, des montagnes, reste vrai pour nous. L’éprouver au plus intime de soi, c’est adhérer au monde, travailler à rester vivant. Et cela ne peut se faire sans le sentiment d’espérance, c’est-à-dire le sentiment qu’écarter l’ombre devant soi, la repousser du front et des épaules, ne peut que promettre qu’une clarté se lève, là-bas, devant, fraternelle, apaisante et durablement réconciliatrice, de soi avec soi-même, de soi avec le monde.

Francis Bacon, le lieu du visage jean-Pierre Boulic

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Pierre Boulic, note de lecture publiée in Poésie sur Seine N° 115

Michel DIAZ

Francis Bacon – le lieu du visage

Encres Vives n°552

Inspiré, dit-il, par un autoportrait du peintre Francis Bacon, Michel Diaz nous livre un court poème de haute couleur en douze séquences d’une prose poétique dont la force surprend le lecteur. Toujours en restant à hauteur d’homme. Et avec dignité.

Le nouveau recueil que nous confie le poète tourangeau oblige dès l’abord à mettre les certitudes au placard, à se livrer à l’inachevé, dans quoi nous cheminons ; à accepter l’éternelle incertitude que dévoile le lieu du visage de toute existence, noirci de ses tourments, chargé d’une lourde part d’inconnaissable.

Avec le rythme qui lui est propre, la densité des mots de sa marque, Michel Diaz s’évertue alors à tracer de ce lieu unique le questionnement, l’attente, la douleur, le désir, l’absence de parole, la blessure. Or, dans « Totalité et Infini », Emmanuel Lévinas dit que « ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas ».

Et l’autre, dont le regard approche la débâcle, entend aussi son propre supplice sans qu’il puisse franchir cette frontière en dents d’acier qui déchire.

Ce visage, ces visages sont pourtant présence énigmatique, certes, de l’humanité. Le poète s’interroge profondément sur sa condition, y cherche des raisons parmi la confusion, affirme que l’Homme a les yeux remplis de Nuit et que ses traits sont inexorablement enfouis sous un chaos primitif.

Cependant, dans cette situation, une échancrure de clarté peut-elle enjoindre de nous tenir debout ? La réponse semble se dessiner dans la nécessité de se déjouer de l’absence ou du vide, de franchir le passage du désert vers Soi, vers l’Autre, qui n’est en fait que le chemin de vie qui s’abreuve à l’autel silencieux de l’amour et de la bonté.

L’exercice n’avait rien d’évident. Et il est réussi. Michel Diaz livre ici une œuvre qui cherche une patiente réponse à ses permanentes interrogations. Elle offre aussi au lecteur un cheminement tout en étant aussi une réflexion sur l’art. Enfin l’on pourrait peut-être dire qu’il s’agit ni plus ni moins que de voir et de s’effacer.

                                                      Jean-Pierre Boulic

Francis Bacon, le lieu du visage – Jean-Louis Bernard

Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Louis Bernard, note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

Francis Bacon, le lieu du visage

Michel Diaz

Editions Encres vives (avril 2025)

Illustration de couverture Catherine Bruneau

         « Le lieu du visage ». Titre énigmatique à première vue. Sauf si l’on prend conscience que le lieu est relation entre l’observé et l’observant, surface de projection de l’intime et de la mémoire, à la fois témoin et vestige, empreinte et matrice. Conséquence : tout visage (il est ici question d’un autoportrait de Francis Bacon) est lieu, puisque produit changeant d’une suite d’histoires, visibles ou invisibles, pérennes ou en voie d’effacement. Et d’ailleurs, la notion de lieu, comme celle de visage, n’est-elle pas bâtie avant tout sur l’idée du regard porté (regard qui génère métamorphose ) ?

         Traverser l’image que nous offre le visage de l’Autre, nous dit Michel Diaz. Se remémorer alors la phrase de Rilke : « Toujours tournés vers le créé, nous ne voyons en lui que son reflet ». Nous sommes destinés au reflet, et au travers de ce reflet dansent les fantômes. L’énigme de l’Autre nous renvoie aussi à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas que reflet ou image, il peut aussi être voix à travers le songe. Car le songe affleure dans toute présence au monde, cette présence que l’on ne rejoint qu’à condition justement de traverser l’image, cette présence que devient, par le regard, l’apparence. Présence cependant énigmatique : on parle ici du visage du portrait, bien sûr, mais aussi de celui du regardeur.

         Définition, ici, du regard : tension entre ce qui s’affirme et ce qui s’efface, libérant le sens par la seule force de l’attention. Il s’agit de faire tenir le visible entre apparition et disparition (le réel comparaît pour mieux disparaître), comme on le fait lorsqu’on contemple son reflet dans ses mains en coupe et que l’eau s’efface progressivement. Comprendre alors que le visage du portrait nous regarde lui aussi, et que la « promesse d’extinction » dont parle Michel Diaz nous concerne au plus haut point.

         Francis Bacon, par le désarrimage de l’espace qu’induit son œuvre globale, enseigne la tension dont il est question plus haut. Plus particulièrement, le « regard fossilisé » de l’autoportrait amène le regardeur à se retrouver dans des surfaces sans repères où il pourra se perdre en des confins méditatifs. Et peut-être, finalement, à apprendre à voir, ce qui n’est lié ni au regard, ni à la vision, mais à un processus d’espacements, de dilatations, de retards et d’écarts (d’égarement, en somme ? Cet égarement qui se trouverait être le chemin de sortie du labyrinthe…). C’est ainsi que, sans que nous y prenions garde, le visage devient ici métaphore de la poésie comme voix de l’inconnaissable, touchant donc, quasiment par définition, à l’inachevé.

         Les mots du poème sont-ils alors suffisamment signifiants pour accompagner cette traversée ? « Quelque chose cherche à se dire, qui ne mâche que du silence ». Tel est le risque des mots : réduire ce que nous tentons de nommer à des identités figées et obscurcir en conséquence l’énigme de nos vies (de nos regards, de nos visages). Le silence devient alors la langue du dernier recours, la seule qui puisse éventuellement donner chair à cet appel dont parle le poète, appel « à s’avancer dans l’inconnu des flaques et des ombres », « à s’abîmer dans la nuit insondable de l’être » (car, ne l’oublions pas, « l’Homme a les yeux remplis de Nuit »), appel qui force le regardeur à accepter l’éventualité de la douleur (échec à dire et même à ne pas dire) en entrant dans cet obscur à la fois miroir et trou noir.

         Alors, pour retrouver quelque chose de son propre visage dans les traits de l’Autre, sans doute faut-il se poster à distance de soi-même et du reste, meilleure manière d’aiguiser le regard. Et comprendre que « la trace de (l’)Autre, sans visage ni nom » vaut avant tout témoignage et mémoire de notre obstinée et vaine quête de l’insaisissable.

         Jean-Louis BERNARD

Traverser l’obscur

Michel Diaz, Traverser L’obscur, Musimot, 2024, 98p., 18€. Préface de Jean-Louis Bernard, photographies de Marie-Pierre Forrat.

Lecture par Marie-Claude San Juan, publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

Je tressai l’obscure guirlande des lettres : je fis une porte : pour pouvoir fermer et ouvrir, comme pupille ou paupière, les mondes. 

José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres

En exergue de la première partie du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, Alain Borne : « C’est contre la mort que j’écris / comme on écrit contre un mur ». Écrire « contre » a ici un double sens, : affronter la mort pour refuser la fin de l’aimée, lui opposer l’écriture, mais aussi poser la mort comme un espace matériel, dire une proximité physique, image du mur contre lequel s’appuyer, et sur lequel on peut écrire, mur cependant, séparation. Le titre du recueil dont ce fragment est extrait accentue la dimension nocturne : La nuit me parle de toi. Le titre inaugural du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, la première partie, m’a d’abord fait penser à celui de José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres, comme un signe supplémentaire, une rencontre de profondeur sans que l’auteur sache toujours ces correspondances qui sont les hasards de la puissance d’une démarche. Car ce qu’écrivait alors Jacques Ancet dans sa préface me semble correspondre à l’ouvrage de Michel Diaz. Le poète et traducteur voyait en ce livre un « recueil central » (et j’ai eu cette impression en lisant les pages de Michel Diaz). Jacques Ancet ajoutait : « Mort et résurrection. Toujours tout recommence. ». Or la structure de Traverser l’obscur est justement cette traversée allant de la mort à ce qui transcende la mort, par les mots tracés, les voix, la sienne et plus que la sienne. Mais les Leçons de ténèbres évoquent aussi les récitatifs des nocturnes créés par la musique liturgique, qui ont inspiré des écrivains comme Roger Caillois. Je retiens la musique, car l’ouvrage de Michel Diaz garde, au-delà de la première partie, un caractère musical. On y retrouve même la basse continue des nocturnes, des retours de mots, des repères, comme un appui ouvrant à une solennité élargissant le sujet, de soi à tout l’humain, de l’humain à l’univers, de l’instant au temps autre.

La structure du recueil part donc de Leçons de ténèbres pour aboutir à Être là en passant par le vent et l’ombre, parties ponctuées par leurs exergues introductifs, clés philosophiques ou analytiques données par des poètes et un sculpteur. Quand Alessandra Pizarnik dit écrire « contre la peur », Henri Meschonnic ouvre une espérance, et Alberto Giacometti la possibilité de l’émerveillement. Ainsi le recueil part de l’écriture « contre » pour aboutir à l’écriture « pour » (la lumière, la beauté). La traversée qu’est le chemin des mots inscrit une victoire. Il faut d’abord savoir qu’on désire « répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers », et que c’est le temps qu’il faut concevoir autrement : « transmuer / pour traverser l’obscur / le temps qui nous efface / en un temps qui ne sait que durer ». Car la mort c’est le temps, la succession des instants qui nous échappent. Dès le premier poème le sujet du temps est posé, rejoignant l’ontologie des philosophes, la question métaphysique sur ce qu’est l’être. Être s’oppose au temps ordinaire. On rejoint, simplement pour poser une interrogation, des thématiques ancestrales, et même des sagesses orientales qui pensent le temps autrement, considérant qu’être conscient dans l’instant crée une permanence du temps qui paradoxalement le supprime. Ce n’est plus lui « qui nous efface » mais nous qui l’annulons. Et, surtout, on retrouve des données scientifiques, leurs interrogations troublantes sur la nature du temps, autre « mystère insondable de l’univers » ici interrogé ou contemplé. Du temps il faut éviter « la corruption du devenir », et soi, avancer « dans un présent », « et dans l’oubli du devenir ». D’un instant à l’autre on ne trouve « que du silence », cette « ellipse » du sens.

Toujours ce piège que dresse le temps qui « nous convoque vers un ailleurs ». Serait-ce « son visage de l’outre-là », cet ailleurs né du devenir ? Ou le visage « d’un autre », celui qui en soi nous échappe, l’autre de soi-même, la part d’étrangeté, autre face du mystère. L’être qui pense, médite, écrit, est part de l’univers qu’il interroge, et dans son miroir il voit des « yeux pleins de silence ». Sagesse du non-savoir ou « désastre verso d’absence ». Ce qui est « chemin de cendre » c’est le silence et les cris intérieurs. Car il y a « toute cette douleur / qui a fait notre histoire ».

La deuxième partie, superbe, Comme une porte au vent, est dédiée à Alessandra Pizarnik. Elle, « née sur un signe de la lumière » qui écrit « contre la peur » et « contre le vent »… Elle, évoquée comme « une flamme grave, lys de la barque des morts, devenue lys et flamme brillant dans le sommeil des flammes telle une lampe de nuages ». Elle, traduite en « chemin de craie », « chemin de cendre ». Car, écrit-il, « le chemin de l’écriture est chemin dans la mort » Elle, à qui il dit « tu es morte sur un ordre de ta raison ». Cette partie est la seule présentant des fragments en prose, les trois autres étant rédigées en vers libres.

La troisième partie, L’ombre dissout les pierres, emprunte son titre à Alain Freixe. Le temps, de nouveau, cette basse thématique qui soutient la musicalité du rythme, temps qui « toute mémoire abolie » s’abolit aussi. Mais au-delà de la distance qui sépare des disparus, les « invoquer » c’est… « quêter dans les fonds du silence / cette bouffée d’éternité / qui guette et qui patiente / derrière tous les mots ». Garder en soi la place de l’accueil à ce qui, par le souvenir, peut encore nous apprendre. C’est comme une prière aux absents, pour recevoir de leur mémoire « la force du recueillement », la capacité du « doute / qui remet la base au sommet », et « le si peu d’espérance ». Échange entre la « lumière humaine » du vivant contre les « silences de poussière » des morts. Recevoir, de la trace du souvenir inscrit en soi, ce « qui nous sauverait ».

Et enfin, Être là, les pages de l’aboutissement « d’une errance » et de la traversée du temps à vivre, mesure, par l’écriture de « l’inestimable prix » de ce qui est saisi. Conscience de ce qui nous constitue, ces « temps entrelacés » de notre mémoire, celle qui peut rencontrer « l’obscur », qui n’est pas noirceur désespérante mais lieu de l’accès à « tout le perdu », ce qui répond « à l’appel silencieux des signes ». Car qu’est-ce que l’obscur, si ce n’est « la première et dernière matière du cœur » ? Traverser l’obscur c’est dépasser la peur ou la tristesse et « consentir à se perdre ». Être c’est aussi regarder un arbre, ou contempler « la pure incandescence / d’une simple fleur ». Être c’est savoir « habiter / plutôt les lisières » (..) « entre obscur et éclat ». Par l’incertain et la lumière être « délivré de l’éternité pour / le seul bonheur d’être ».

Mais qu’est la mémoire constitutive d’un être ? N’est-elle que la trace de tous ses instants ou l’insondable « aux profondeurs insoupçonnées », au-delà du temps d’une vie, au-delà de l’espace de ses ancrages ? Oui, ce qui est rejoint, c’est le « souvenir cosmique » qui englobe « toute chose visible / mais aussi l’invisible / mémoire ». Ce qui est dans tout et dans soi c’est le « souffle d’un monde / en état de perpétuelle naissance ». Ce recueil est un aboutissement, car la poésie authentique c’est cela, rejoindre un dehors de soi pour dire cette réalité toujours inachevée de l’univers, cette immensité cosmique dont l’être est une part. La haute conscience de l’écriture permet la connexion avec cette dimension, les mots passant d’abord par le silence pour capter le sens. Et même la métaphysique est dépassée par la métaphysique, dans l’écrit. Juste Être là

Lisant j’ai repensé au recueil de 2016, Fêlure (Musimot), où le regard intérieur du poète franchit des frontières intimes comme une traversée qui fouille la conscience du corps et de l’esprit, ses ombres et ce qui pourrait s’appeler fêlure, ouverture d’un savoir douloureux et paradoxalement étrange douceur d’une « indolore souffrance », et « lente fatigue ». Son « fil d’Ariane » c’était l’écoute d’une parole en quelque sorte mutique. La fêlure était la faille heureuse, celle évoquée par Leonard Cohen, par où passe la lumière. Dans ce recueil s’ébauchait la démarche de Traverser l’obscur. Cela continuait dans Bassin-Versant, en 2018 (Musimot). En exergue Nietzsche et Lorca mettaient la philosophie et la poésie sur la même rive, pour penser la présence à soi et au réel. Déjà l’injonction, « Être là » (…) « s’arrêter ». La présence à sa mémoire, et à celle de la mère, Ce que l’on ne doit pas oublier… Déjà le désir de penser comment sauver l’être du vide et de l’absence. Lucidité, « car on ne peut aller que vers une interrogation, et si peu vers une réponse ». J’avais beaucoup aimé, aussi, Le verger abandonné (2020, Musimot), où la méditation sur l’itinéraire d’Ulysse lui faisait choisir sa liberté, la fidélité à lui-même. Trois livres (indépendamment des autres recueils publiés ailleurs), comme les cailloux sur un chemin préparant ce dernier recueil. À noter, dans les autres ouvrages la ponctuation forte était présente. Dans Traverser l’obscur elle a disparu, comme pour marquer, par la fluidité accentuée par les espaces entre les strophes, une libération atteinte par l’écriture, noter un achèvement du chemin coulant comme un fleuve.

Marie-Claude San Juan

Les entrefaits – Le quatuor d’Arnal

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL (À l’index) / La lecture de JEAN-PIERRE LEGRAND

 éric  AU FIL DES PAGES par JEAN-PIERRE LEGRAND  13 décembre 2024 4 Minutes

Voici une démarche originale : Jean-Pierre Otte que l’on ne présente plus et son épouse la romancière Myette Ronday convient en leur Mas d’Arnal dans le Lot, six écrivains-poètes, trois dames – Carmen Pennarun, Valérie Defrène et Valérie-Marie Marchand et trois messieurs – Michel Diaz, Yves Arauxo et Jean-Claude Tardif. Deux quatuors sont formés, l’un féminin, l’autre masculin.

L’idée est la suivante : chaque quatuor va produire une série de poèmes de douze vers écrits à quatre mains. Un premier auteur écrit le premier vers, un second le deuxième et ainsi de suite à trois reprises pour chaque poème, chaque auteur étant le premier à tour de rôle. L’ouvrage s’ouvre sur le quatuor des dames (34 poèmes) et se clôture sur celui des messieurs (54 poèmes).

En prologue à l’ouvrage, Jean-Pierre Otte explicite la démarche :
«  par leurs apports successifs, ils (les auteurs) créent un esprit ou un esprit se crée de lui-même, esprit dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie ou d’autarcie, ayant sa propre vie, ses facultés inventives, sa libre spontanéité. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

Myette Ronday précise encore que son approche est résolument étrangère au cadavre exquis des surréalistes puisque, au sein du quatuor, chacun ajoute sa ligne en toute connaissance de cause et en tenant compte des lignes précédentes. Le poème se construit comme la suite de « vagues qui se recoupent, se recouvrent, s’écartent, se plissent autrement ou partent dans une direction inattendue. Ainsi le poème crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir ».

En prélude au « quatuor des Messieurs », Yves Arauxo se place sous le parrainage du grand surréaliste belge Paul Nougé : « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » L’écriture en quatuor, ajoute Yves Arauxo, «  permet d’approcher cette entité partagée, ce noyau situé en marge (le centre est à côté) des particularités de chacun. Elle fait alors un pas vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom ».

Singulière et ambitieuse, l’expérience menée par nos huit poètes a de quoi déconcerter : le poème, lieu de l’expression la plus personnelle qui soit, point d’insertion du spirituel dans le sensible, le poème peut-il souffrir d’être écrit à plusieurs ? Le souffle qui l’anime, l’approfondissement du sens qu’il porte peuvent-ils survivre à la pluralité des voix ? Par quelle alchimie, des inspirations multiples vont-elles fusionner en une seule coulée ? J’avoue avoir commencé ma lecture avec un peu d’appréhension.

Tout au long du recueil, on peut cependant repérer diverses stratégies dans l’élaboration des poèmes : j’y vois diverses variations procédant par répétitions, associations plus ou moins libres, parallélismes, bifurcations ou ruptures.
Les effets sont parfois saisissants, comme dans ces très beaux vers :
« La sève du vivant en d’infimes royaumes
Repousse sa lente décomposition
Et de l’âme attendrit la matière »

Le dernier texte de la première série mérite d’être cité en entier. Il présente à mes yeux une véritable valeur programmatique qui vaut pour tout le recueil:
« En se jouant de l’évidence circulaire dans la pensée captive,
Permettre l’échappée buissonnière d’une courbe elliptique.

Puis, à coups de fouet, la faire tourner sur la piste,
Ritournelle d’un avenir hypothétique.
Tout en faisant la roue sur la croupe d’un cheval,
Laissez le hasard prendre le pas sur la théorie.

À coups de marteau lui faire entendre déraison
Jusqu’à en oublier la latitude inaugurale
Amarres rompues, envolées fantasques.
Quand le visage de l’amour pénètre enfin la pierre,

La pensée, éprouvée, devient minérale,
Statuaire de l’ultime source qui jaillit en nous ».

Côté messieurs, plusieurs départs de poème ont des saveurs d’aphorisme :
« L’envol est une chute sans gravité »
« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves »
« Il arrive parfois que la nuit mente au jour »

Au détour de l’une ou l’autre page le poème contemple son propre mystère :
« Le vent, parfois, nous apporte un poème étranger
En ayant l’heur de nous déconcerter
Alors que nous désespérions des moiteurs de l’attente
Et du mutisme qui nous creusait. »

Ou rend hommage à ses plus grands serviteurs :
« Il y eut cependant un clochard céleste,
Arthur, Jack ou Allen, peu importe,
Qui trouva un passage entre les plis du temps,
Surveillant les trous noirs et les éclats d’argent
».

Ce recueil insolite ne laissera aucun lecteur indifférent. Il oscille entre magie d’une fusion des inspirations et virtuosité dans leur assemblage. Je préfère la première à la seconde plus technique et qui me touche moins. Dans leurs meilleurs moments, Les entrefaits réussissent la gageure décrite par Myette Ronday : un poème à quatre donnant l’impression qu’il n’a été écrit que par une seule personne. Un exemple s’en trouve dans la première partie du recueil. Il nous servira de conclusion et d’exhortation à lire tous les autres .

« Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard,
 Un verre fleurs d’Anis sur une nappe d’absinthe,
La tenture entrouverte sur un paysage maritime,
Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ?

Sur ses lèvres trop rouges se lit l’inconsolable attente,
S’ébauchent les refrains d’une âme à la dérive.
Pour s’en sortir, suivre la fumée de la cigarette,
Le génie qui en émane connaît l’instant de sa dissipation.

Les bas filés, elle touche sa ligne de flottaison,
Et rejoint l’estuaire de ses paysages intérieurs.
Évaporée, la fumée en découvre des intimes reliefs
Qu’ avait gravés en elle un inconditionnel amour. »

Quatuor d’Arnal, Les entrefaits, À L’INDEX, collection Empreinte, 2024, 103 p.

Partager :