https://www.facebook.com/hashtag/francisbacon?eep=6&cft[0]=AZVOO9qA39A4nxLOibaKi-3a_8c9-
Lecture par Nicolas Granier, in Brèves de poésie.

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Lecture par Nicolas Granier, in Brèves de poésie.

Lecture de Nicolas Granier, in Brèves de poésie.
Dossier consacré à Michel Diaz, choix de poèmes et entretien, in Terre à ciel (juin 2025)
https://www.terreaciel.net/Michel-Diaz-par-lui-meme-et-avec-F-Saint-Roch
Pour prolonger la page dédiée au poète Michel Diaz, et éclairer plus avant encore sa pratique poétique, rien de tel que de recueillir sa parole et le laisser lui-même développer sa pensée. D’où cet entretien, où nous nous plaçons à l’écoute.
FSR : Michel, dans Fêlure, je lis : « Il ne faudrait écrire qu’en amont de soi-même » – formule superbe, à la croisée du vœu et de l’injonction. Est-ce que vous pouvez préciser ce que représente cet « amont de soi-même » pour vous ?
MD : Je veux dire par là que seul importe, pour ce qui me concerne, ce qui répond à cet appel imprévisible, mystérieux, quelquefois impérieux, de « quelque chose » qui cherche à se dire, qui remonte des sources obscures de l’être, cherche à se faire jour, à travers nous, par le souffle, la voix, les mots, leurs résonances. Ce qui répond à cet inexplicable désir (ou absurde nécessité), de donner forme à ce qui, inaudible d’abord et confus, réclame d’affronter cet inconnu de la parole, au risque de se perdre dans le sens, comme c’est presque inévitablement le cas. Je ne parle pas nécessairement de ce que l’on désigne généralement par le mot de « poème », mais de ce qui promet d’être matière d’écriture. Mais l’écriture poétique est exigeante, singulière, et tout entière ouverte à l’inconnu de sa destination. Il faut faire confiance aux mots, les conduire bienveillamment tout en s’y abandonnant, car le poème nous précède et attend que nous l’accueillions, sans le contraindre ni le trahir. Nous en sommes les hôtes avant d’en être les auteurs. Ecrire « en amont de soi-même » (en tout cas essayer de le faire !), c’est se mettre à l’écoute, sinon au service de cette parole d’avant les mots, et d’avant la mémoire même, et tâcher de lui donner voix en essayant de la capter au lieu même où elle jaillit. Peut-être sera-t-elle poème, abouti ou non, et c’est une autre affaire. Au demeurant, même si cet appel de l’écriture vient des profondeurs de soi, l’effacement de soi au service du poème est indissociable de sa genèse et de son accouchement ; par-delà de son expansion et de ses résonances ; de la pérennité vivante de sa parole et de l’immuable allié à l’éphémère qu’elle nous porte. C’est pourquoi je ne conçois pas, pour ma part, d’écrire à partir d’un sujet ou d’un thème donné, décidé à l’avance, et dans telle ou telle intention, de choisir au préalable entre vers ou prose, et la seule idée d’écrire ce qu’on appelle un « poème » suffit à me dissuader d’écrire quoi que ce soit. Si dans ce qui advient, dans cet élan d’écrire, au fil des mots (qui est aussi « travail », au sens de « parturition »), il y a « poésie » (mais qu’est-ce en vérité ?), c’est tant mieux, ou sinon c’est tant pis. Je lis bien des poèmes où je ne vois pas beaucoup de poésie mais seulement des intentions et une volonté de « poétiser ». Or je crois que la poésie a quelque chose à voir avec la foudre comme avec ce qui sourd du fond de nos abîmes, nous laisse suffocants et désemparés.
FSR : De même, toujours dans Fêlure, cette expression me retient : « J’étais là, parmi vous. […] Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de la persévérance ». Cette forme de présence aux autres correspond-elle à celle que vous vivez, vous, en tant que poète ?
MD : Cette forme de présence aux autres est d’abord celle que je vis en tant qu’individu dans son rapport à la vie et au monde. C’est-à-dire un sentiment d’étrangeté et de perpétuel étonnement d’être dans un « ici-maintenant » qui me requiert tout entier mais dont le sens ne cesse de se dérober à mon questionnement. S’y mêlent étroitement le sentiment du privilège qu’est le fait d’être vivant et celui du tragique de l’existence, voire de son aspect dérisoire et de sa gratuité. Je reprendrais bien volontiers, et plaisamment, la formule d’Hamlet : « Etre ou ne pas être, voilà la question ». Etre ou ne pas être, ce n’est pourtant pas égal. Mais être là, qui ne dépend pas d’un choix personnel initial mais du pur hasard biologique, exige qu’on ne s’y dérobe pas. On est là, et il faut l’assumer. Défendre cette chance qui, selon moi, relève du miracle. Camusien d’esprit, je crois que la dignité de l’homme réside dans le fait de travailler à trouver un sens à son existence, à s’accomplir par lui. A chacun de le faire selon ses moyens. Cela ne va pas sans doutes, inquiétude, éternelle remise en question, réajustements. Mais il faut tenir bon la barre dans les remous des jours, sur la terre si tourmentée des hommes, parmi et avec eux, car on ne peut vivre et écrire qu’en cultivant sa relation avec les autres.
Quant à « cette forme de présence » que je vis en tant que poète (ce que je ne cherche pas spécialement à être), elle ne diffère pas de celle que je viens de dire, puisque mon écriture puise à ces mêmes sources. Je ne dissocie pas ma vision de la vie de celle que j’exprime dans mes livres. Je ne me compose pas un « personnage » de « poète », si tant est que je puisse prétendre à ce « titre » que je ne revendique aucunement, s’il désigne seulement quelqu’un qui s’adonne à la poésie. D’ailleurs, ainsi que l’a écrit le poète Yves Arauxo, « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » Pour ma part, j’essaie seulement, par intermittences, entre des phases de silence quelquefois douloureux, de donner forme à ce qui me sollicite, me questionne, me tourmente, me nourrit, me grandit je l’espère, en tout cas me fait être et durer. Ce cheminement intérieur, que je qualifierais volontiers « d’errance » persévérante ne va pas, en effet, sans une forme de solitude dans laquelle les autres ne sont d’aucun recours. En même temps la poésie, loin de nous détourner des autres, des autres et des choses, loin de nous distraire, affine en nous la vertu essentielle de la vigilance en nous inscrivant fermement dans le monde.
FSR : Dans Bassin-Versant, cette déclaration me frappe, tant elle articule nettement incertitude et certitude : « Nous reste, à nous qui sommes exilés sur la ligne de crête où se jouent nos incertitudes, entre les déchirures des nuages, cette trouée de bleu, une couleur à inventer, une espérance que les vents, même les plus mauvais, ne parviendraient pas à nous prendre ». On entend, on sent que résiste chez vous, malgré tout, et irréductiblement, un élan, le désir profond de « rester vivant », comme vous l’écrivez aussi dans Traverser l’obscur. Pouvez-vous préciser en quoi, selon vous, puissance d’invention et espérance sont corrélées ?
MD : J’ai répondu en partie à cela, je crois, dans ce que je viens de dire… J’ajouterai pourtant que ce cheminement intérieur dont je parlais n’a de sens que s’il est conduit par la volonté de « traverser l’obscur », si je peux me permettre de reprendre le titre de mon dernier recueil publié. Cet obscur qui nous habite et dont nous sommes aussi cernés, fait de tous les mystères du monde, de l’incompréhensible sans réponses, de toutes les menaces que les hommes entretiennent et de toutes les peurs. Il est des individus, poètes ou non, simples vivants, à qui la lumière n’est pas donnée naturellement. Ils doivent la chercher, et la faire advenir quand ils le peuvent, par instants, fugacement, dans des moments de « grâce » qui peuvent être ceux de l’écriture. Elle n’en a alors que plus de prix. On peut appeler « quête » ce cheminement poétique sans fin qui peut être l’objet d’une vie, et n’exclut pas l’échec. Et la poésie, en effet, peut y aider, car elle contribue à inscrire le transitoire dans l’éternel, à donner jusqu’au plus infime la profonde et ample assise du plus grand. Toutes choses ont une histoire, toutes sont des formes de spatialisation du temps. Toutes sont les résultantes d’un passé resté vivant en elles, et qu’elles expriment. Ainsi ce qui est vrai des arbres, des pierres, des montagnes, reste vrai pour nous. L’éprouver au plus intime de soi, c’est adhérer au monde, travailler à rester vivant. Et cela ne peut se faire sans le sentiment d’espérance, c’est-à-dire le sentiment qu’écarter l’ombre devant soi, la repousser du front et des épaules, ne peut que promettre qu’une clarté se lève, là-bas, devant, fraternelle, apaisante et durablement réconciliatrice, de soi avec soi-même, de soi avec le monde.
Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Pierre Boulic, note de lecture publiée in Poésie sur Seine N° 115
Michel DIAZ
Francis Bacon – le lieu du visage
Encres Vives n°552
Inspiré, dit-il, par un autoportrait du peintre Francis Bacon, Michel Diaz nous livre un court poème de haute couleur en douze séquences d’une prose poétique dont la force surprend le lecteur. Toujours en restant à hauteur d’homme. Et avec dignité.
Le nouveau recueil que nous confie le poète tourangeau oblige dès l’abord à mettre les certitudes au placard, à se livrer à l’inachevé, dans quoi nous cheminons ; à accepter l’éternelle incertitude que dévoile le lieu du visage de toute existence, noirci de ses tourments, chargé d’une lourde part d’inconnaissable.
Avec le rythme qui lui est propre, la densité des mots de sa marque, Michel Diaz s’évertue alors à tracer de ce lieu unique le questionnement, l’attente, la douleur, le désir, l’absence de parole, la blessure. Or, dans « Totalité et Infini », Emmanuel Lévinas dit que « ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas ».
Et l’autre, dont le regard approche la débâcle, entend aussi son propre supplice sans qu’il puisse franchir cette frontière en dents d’acier qui déchire.
Ce visage, ces visages sont pourtant présence énigmatique, certes, de l’humanité. Le poète s’interroge profondément sur sa condition, y cherche des raisons parmi la confusion, affirme que l’Homme a les yeux remplis de Nuit et que ses traits sont inexorablement enfouis sous un chaos primitif.
Cependant, dans cette situation, une échancrure de clarté peut-elle enjoindre de nous tenir debout ? La réponse semble se dessiner dans la nécessité de se déjouer de l’absence ou du vide, de franchir le passage du désert vers Soi, vers l’Autre, qui n’est en fait que le chemin de vie qui s’abreuve à l’autel silencieux de l’amour et de la bonté.
L’exercice n’avait rien d’évident. Et il est réussi. Michel Diaz livre ici une œuvre qui cherche une patiente réponse à ses permanentes interrogations. Elle offre aussi au lecteur un cheminement tout en étant aussi une réflexion sur l’art. Enfin l’on pourrait peut-être dire qu’il s’agit ni plus ni moins que de voir et de s’effacer.
Jean-Pierre Boulic
Francis Bacon, le lieu du visage, lecture de Jean-Louis Bernard, note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)
Francis Bacon, le lieu du visage
Michel Diaz
Editions Encres vives (avril 2025)
Illustration de couverture Catherine Bruneau
« Le lieu du visage ». Titre énigmatique à première vue. Sauf si l’on prend conscience que le lieu est relation entre l’observé et l’observant, surface de projection de l’intime et de la mémoire, à la fois témoin et vestige, empreinte et matrice. Conséquence : tout visage (il est ici question d’un autoportrait de Francis Bacon) est lieu, puisque produit changeant d’une suite d’histoires, visibles ou invisibles, pérennes ou en voie d’effacement. Et d’ailleurs, la notion de lieu, comme celle de visage, n’est-elle pas bâtie avant tout sur l’idée du regard porté (regard qui génère métamorphose ) ?
Traverser l’image que nous offre le visage de l’Autre, nous dit Michel Diaz. Se remémorer alors la phrase de Rilke : « Toujours tournés vers le créé, nous ne voyons en lui que son reflet ». Nous sommes destinés au reflet, et au travers de ce reflet dansent les fantômes. L’énigme de l’Autre nous renvoie aussi à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas que reflet ou image, il peut aussi être voix à travers le songe. Car le songe affleure dans toute présence au monde, cette présence que l’on ne rejoint qu’à condition justement de traverser l’image, cette présence que devient, par le regard, l’apparence. Présence cependant énigmatique : on parle ici du visage du portrait, bien sûr, mais aussi de celui du regardeur.
Définition, ici, du regard : tension entre ce qui s’affirme et ce qui s’efface, libérant le sens par la seule force de l’attention. Il s’agit de faire tenir le visible entre apparition et disparition (le réel comparaît pour mieux disparaître), comme on le fait lorsqu’on contemple son reflet dans ses mains en coupe et que l’eau s’efface progressivement. Comprendre alors que le visage du portrait nous regarde lui aussi, et que la « promesse d’extinction » dont parle Michel Diaz nous concerne au plus haut point.
Francis Bacon, par le désarrimage de l’espace qu’induit son œuvre globale, enseigne la tension dont il est question plus haut. Plus particulièrement, le « regard fossilisé » de l’autoportrait amène le regardeur à se retrouver dans des surfaces sans repères où il pourra se perdre en des confins méditatifs. Et peut-être, finalement, à apprendre à voir, ce qui n’est lié ni au regard, ni à la vision, mais à un processus d’espacements, de dilatations, de retards et d’écarts (d’égarement, en somme ? Cet égarement qui se trouverait être le chemin de sortie du labyrinthe…). C’est ainsi que, sans que nous y prenions garde, le visage devient ici métaphore de la poésie comme voix de l’inconnaissable, touchant donc, quasiment par définition, à l’inachevé.
Les mots du poème sont-ils alors suffisamment signifiants pour accompagner cette traversée ? « Quelque chose cherche à se dire, qui ne mâche que du silence ». Tel est le risque des mots : réduire ce que nous tentons de nommer à des identités figées et obscurcir en conséquence l’énigme de nos vies (de nos regards, de nos visages). Le silence devient alors la langue du dernier recours, la seule qui puisse éventuellement donner chair à cet appel dont parle le poète, appel « à s’avancer dans l’inconnu des flaques et des ombres », « à s’abîmer dans la nuit insondable de l’être » (car, ne l’oublions pas, « l’Homme a les yeux remplis de Nuit »), appel qui force le regardeur à accepter l’éventualité de la douleur (échec à dire et même à ne pas dire) en entrant dans cet obscur à la fois miroir et trou noir.
Alors, pour retrouver quelque chose de son propre visage dans les traits de l’Autre, sans doute faut-il se poster à distance de soi-même et du reste, meilleure manière d’aiguiser le regard. Et comprendre que « la trace de (l’)Autre, sans visage ni nom » vaut avant tout témoignage et mémoire de notre obstinée et vaine quête de l’insaisissable.
Jean-Louis BERNARD