Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Note d’introduction – Arbre(s) – Novembre 2014

Arbre planches

Introduction au livre réunissant les 21 dessins d’arbres de Setsuko Uno (en reproduction numérique), accompagnés de 21 textes de Michel Diaz – maquette de Pierre Fuentes.

Nous retrouvons, presque invariablement, dans ce que donne à voir l’artiste Setsuko Uno, peintures et dessins, poupées, portraits ou paysages, quelque chose que l’on perçoit, de prime abord, comme sourdement inquiétant.

Impression qui (puisant aussi à la sève de son héritage pictural autant que culturel) procède ici de sa façon d’affronter le réel, en le traitant toujours de biais, c’est-à-dire en nous confrontant à quelque chose qui, en vérité, sans d’abord l’avouer, représente quelque chose d’autre que ce qui nous est proposé, en usant pour cela d’un léger décalage dont, à première vue, nous ne saisissons pas clairement les enjeux.
C’est par cet interstice ouvert au sens, dans ce « jeu » introduit entre signifiant-signifié, brèche dans le visible, et qui est le pur jeu de l’imaginaire, le ressort de ce processus créatif, que de la représentation la plus minutieuse des objets du réel, on glisse sans contradiction ni heurts à ce qui ne nous permet pas d’autre choix que d’en faire une approche fantasmatique.

Nous ne trouvons pas autre chose, dans ces derniers travaux *, où l’artiste fait sien (s’en accaparant avec une force opiniâtre), le thème du vieil arbre, troncs contournés, branches noueuses, racines tourmentées, nous en montre l’aspect pathétique et le plus violent, nous en donnant une lecture torturée comme une représentation spectrale, traduction personnelle et fortuite de ces danses macabres qui, dans la statuaire et la peinture médiévales, nous mettent face à ce qu’est notre destinée humaine et au jeu sans répit de la mort.
Et l’artiste, en effet, ne se prive pas, d’un dessin à l’autre, comme on fait autant de portraits, de nous livrer l’image d’êtres assiégés par la peur et les affres de la vieillesse ou stupéfaits, comme au sortir de leur brutal réveil, de devoir rendre compte de ces instants, heures, années ou siècles, engloutis par le temps du sommeil. Arbres que l’on devine cernés par la forêt, transformée par la nuit ou les pâleurs de l’aube en un vaste cimetière pour les animaux morts, arbres qui sombrent corps et biens dans le fouillis de leurs racines, au cœur du lit de leur désastre, ou font l’effort d’en émerger pour essayer de retrouver et de tenir la route de ce qu’en un autre âge promettaient leurs ramures.
Mais on peut voir aussi, au-delà de ces formes que l’on pensait inertes, ce qui, inspiré par les formes de la nature, sublimé par le geste et la précision du dessin, investit notre imaginaire pour en faire la scène de notre drame, y introduisant, de manière quasi hallucinatoire, une part de notre mémoire onirique. Rien ne nous interdit d’y voir ici un personnage, homme-arbre, dont le torse se prolonge en membres décharnés, un autre là, visage en décomposition, qui essaie de jeter un regard en arrière, par-dessus son épaule, observe avec mélancolie la déchéance de son propre corps. On y devine aussi un ange aux traits de cire, ailes collées à lui comme un suaire, et luttant pour s’extraire de la gangue de bois dont il est prisonnier. On peut, sans trop se fourvoyer, penser ici et là, à des éléments récurrents du monde de Jérôme Bosch, à ses créatures tragiques autant qu’énigmatiques, à lui qui, justement, a signifié mieux que personne la fragilité de cette nature inquiétante sortie de son esprit.

Pourtant l’arbre et le bois qui le constitue (l’un des cinq éléments de la symbolique chinoise, celui qui correspond à l’Est et au printemps, à l’ébranlement de la manifestation et de la nature), sont loin d’être réduits, ici, à leur seul état de matière morte et stérile. Il faut y regarder d’un peu plus près, dans l’oblique de ce regard vers lequel Setsuko Uno nous invite à poser nos yeux.
Selon un symbolisme plus universel, l’arbre mort, excavé, est l’antre qui abrite les esprits de la nature et l’espace où habitent ceux des ancêtres, creuset de vie métamorphique, lieu de passage entre monde de l’au-delà et monde du visible, avant que réapparaisse l’âme, autrement incarnée en quelque figure animale. L’arbre creux désigne donc l’image de l’arbre régénérateur. Du chêne creux, d’ailleurs, s’échappe l’eau de la fontaine de Jouvence et, dans le langage des alchimistes, il signifie la régénération et symbolise le fourneau dans lequel ces derniers fabriquaient cette pierre qui, projetée sur n’importe quel métal, le transmutait en or. Ainsi, le chêne creux (et, par analogie, tout arbre) devient en quelque sorte matrice de la pierre, et c’est en ce sens que le même Jérôme Bosch dans la tentation de Saint Antoine l’assimile à une mégère qui extirpe de son ventre d’écorce un nourrisson emmailloté.

Et c’est de ces ventres d’écorce que Setsuko Uno, au-delà de l’apparition de ces créatures que nous évoquions plus haut, extirpe et fait jaillir, le réanimant, l’esprit même du feu régénérateur. Car que sont la plupart de ces troncs, branches et ramas de racines qui se tordent en langues de feu et se ramifient en mèches de flammes ? Sinon feu assoupi au cœur du bois et dont il ne demande qu’à s’extraire, non pour la destruction mais pour la réconciliation avec ce que nous ne pouvons toucher avec nos yeux de chair.
Feux allumés sous les doigts de l’artiste, et par eux, pour « les yeux de l’esprit » de celui qui regarde, c’est-à-dire ces yeux qui sont ceux de la rêverie et de l’imaginaire matériel. Yeux intouchables autrement que par là, parce que ces yeux du-dedans se tendent à partir de là où nous ne pouvons plus nous tendre, nous font prendre conscience de ce que le corps ne peut plus atteindre, et qu’ils vont là où nous ne pouvons plus aller.

Chaque dessin engage son silence, sa charge incorruptible d’émotion dont les traits ne témoignent pas seulement, mais dont ils semblent différer dans le temps momentanément suspendu du regard l’inaudible murmure, inintelligible d’abord, de cela qui cherche à se dire.
Il nous faut, pour pénétrer l’espace du dessin et atteindre l’intimité de l’image, emprunter le chemin de ces yeux sur lequel se découvre l’énigme de la nuit, et où quelques coups de crayon et de gomme ont suffi pour raviver la braise et quelque chose qui nous touche et nous blesse à la fois, mais d’une joie sacrificielle, qui se dresse en articulant ses syllabes de flammes et que nos yeux se mettent à écouter.

Et faire en sorte que les yeux écoutent, c’est ce à quoi s’applique l’œuvre d’art, en ce qu’elle est chemin d’exil et d’expérience tout autant que creuset de révélation, ce à quoi Setsuko Uno, en toute discrétion, incite le regard de qui prend le temps de s’y arrêter.

Michel Diaz

* Ces dessins originaux, à la pierre noire, ont fait l’objet d’un livre d’artiste (21 exemplaires numérotés), édité aux Cahiers du Museur, dans la collection « A côté », en octobre 2014.

Arbre vieil arbre

Préambule – La Diagonale des fous

Préambule au recueil de nouvelles La Diagonale des fous [en projet de publication – éditions non communiquées]

Marcher en diagonale, c’est se déplacer en faisant un pas de travers. C’est de cette manière, en faisant un saut de côté, que s’avance le fou sur l’espace de l’échiquier.

La diagonale, en s’écartant du point de fuite qui fonde toute perspective, est négation rebelle de la ligne droite et volonté de pervertir une trajectoire tracée d’avance dont la raideur logique n’autorise aucune fantaisie, ne prévoit aucune surprise, exclut de son projet tout sentier de traverse, toute idée d’improvisation.

S’avancer en zigzags, en choisissant de faire un pas d’un côté, puis de l’autre, c’est aussi adhérer au risque de se fourvoyer, de s’égarer, de perdre son chemin, de se perdre soi-même, mais par là, se perdant, de faire le pari de mieux se retrouver, car c’est en se perdant d’abord que l’on se donne les moyens de mieux se découvrir, quelque chance de s’approcher au plus près de son être et de mieux en palper les limites. C’est en se détournant du rêve de la ligne droite que l’on s’engage dans l’imprévisible du monde et des règles obscures qui le régissent. Pour  tenter de briser une ligne de vie, chemin que l’on devine seulement éclairé d’une monocorde et pâle lumière. C’est défier la part ombreuse de nous-mêmes pour lancer au visage des dieux ce qu’ils prétendent détenir du secret de nos destinées. Pour essayer de déjouer ce qui, en nous, ferait obstacle à l’accomplissement, heureux ou malheureux, de ce qui dépend de nous seuls d’advenir.

S’en tenir, au contraire, à la ligne droite, s’inspirant du trajet de la flèche lancée vers le cœur de la cible, c’est céder au complot routinier de la mort, aux sirènes perfides de ses appels et à son ordre inéluctable. C’est s’en tenir au but fixé d’avance et tâcher de rejoindre une image de soi que l’on a élue pour seule valable, comme dessinée dans les astres, configurée par le destin, se couler tout vivant dans une improbable statue de cire et en demeurer prisonnier. Dans le lisse du temps accompli, boucle fermée sur elle-même. Non ligne droite, à bien y regarder, mais vertige d’une spirale qui n’a fait que tourner à vide.

Ce n’est là, cependant, que trompeuse illusion. Il n’y a, en réalité, pour tous, les vivants que nous sommes, fous dans la même nef secouée de tempêtes, dans toute trajectoire humaine, qu’une succession de lignes brisée, de fractures subies, assumées, hésitantes ou volontaires et souvent douloureuses, ramas de signes indécis, indéchiffrables, que ces pas de travers lancés vers l’inconnu, vers la blessure ou la lumière du salut, ou élans vers ce qui, brillant au fond du noir, inaltérablement, nous révèle un peu mieux à nous-mêmes. Nous livrant, provisoirement, à l’incertitude des espérances.

Michel Diaz

 

Introduction – Le petit train des gueules cassées

Couv. Petit train des Gueules Cassées2

Introduction au recueil collectif de nouvelles Le petit train des gueules cassées,
Editions de L’Ours Blanc (janvier 2015)

Dissipons dès l’entrée tout malentendu, peut-être toute appréhension dans l’esprit du lecteur.
Ce recueil ne contient aucun récit de guerre, n’est consacré ni à évoquer les horreurs ni à rappeler les profonds traumatismes que l’atroce conflit, qui ouvrit dans le feu et le sang le siècle précédent, a imprimé dans la mémoire collective.
Pourtant, si cet ouvrage venait à être lu par des lecteurs trop jeunes pour ne s’être pas renseignés (ou ne pas en avoir été informés) sur les dommages que causa l’utilisation du premier matériel de guerre « moderne », il n’est pas inutile de rappeler que l’expression « gueules cassées », que l’on retrouve dans son titre, fut inventée par le colonel Picot, premier président de l’Union des blessés de la face et de la tête. Elle désignera donc les survivants de la Première Guerre mondiale ayant subi une ou plusieurs blessures au combat et affectés par des séquelles physiques graves, notamment au niveau du visage, et ne concernera d’abord que ces pauvres poilus qui, pour nombre d’entre eux, avaient reçu un éclat d’obus en pleine figure et s’en étaient trouvés dé-visagés au point d’en perdre quelquefois toute apparence humaine.

Image forte, évocatrice, irremplaçable désormais, cette expression est donc circonscrite, en son origine, à un contexte historiquement bien précis. Elle le restera durablement.
Mais la langue, on le sait, qui fait feu de tout bois, ne demande qu’à s’emparer, les détournant parfois, les connotant différemment, déplaçant leur champ sémantique, leur donnant ainsi l’occasion d’une seconde vie, des expressions qui, telles des « formules choc », parlent à notre imaginaire.

Car la vie « ordinaire », celle qui va son « petit train » à travers montagnes et vaux qui jalonnent nos paysages, ne nous épargne pas non plus. Et il faut bien l’admettre : pas toujours moins cruellement. Déchirures du cœur, plaies saignantes de l’âme, esprits blessés, vies estropiées, fracturées, mutilées, amputées, destins bouleversés, trajectoires détruites ou infléchies vers la folie, sont parfois les effets, à tous les coups dévastateurs, le plus souvent irréversibles, et quelquefois mortels, que les éclats d’obus de l’existence infligent aussi aux vivants dont nous sommes.
« Frères humains », écrit François Villon dans sa ballade, nous laissant, lui aussi, le précieux héritage de sa formule que nous sommes loin d’avoir épuisée. Formule chargée de douleur empathique, initiale d’un chant profond que nous avons heureusement récupérée, et qui contient dans ces deux mots tout le poids de la compassion que nous inspire le spectacle de la condition humaine.

Les textes réunis ici, de tons et styles différents, s’attachent à nous raconter des histoires de frères humains, des histoires de gueules cassées, parfois dès la naissance, auxquelles nous ne pouvons rester ni insensibles ni indifférents, car toutes sont étroitement accordées à ce qu’est notre sort d’humains, à notre passage en ce monde, à notre statut de vivants, celui qui simplement consiste à essayer de faire face aux maux de l’existence et à ses détours imprévus, à tenter de vivre le mieux possible, à survivre parfois malgré tout, parfois aussi à renoncer.
On nous dira, peut-être, que ce sont là des textes bien « noirs ». Mais voir « la vie en rose » relève plutôt du registre de la chanson quand elle fait vibrer les violons des amours éternelles et les cordes des grands sentiments. Pas de celui de la littérature. Qui s’efforce de bien planter ses yeux dans ceux de la réalité, ou dans ce qui parfois échappe à notre rationalité mais qui n’en existe pas moins. Ce n’est pas la petite Dame qui a chanté ces mots, les avait même écrits pour conjurer le mauvais sort jeté sur son frêle corps maladif et sa vie d’amoureuse désillusionnée, qui oserait nous démentir.

Noirs, ces textes le sont, sans aucun doute, et tout ce qui précède n’aura tout compte fait servi qu’à en annoncer la couleur. Car le noir est une couleur. Celle aussi de la nuit. Et c’est dans sa noirceur que les yeux, s’y accoutumant, arrivent peu à peu à discerner les formes qu’elle dissimulait, à les apprivoiser et à les désigner, redonnant liberté à nos mains, repères à nos pas.
Et c’est aussi du fond du noir qu’émerge parfois la lumière. Des coulisses d’un monde qu’on croit indifférent à nos misères et durablement établi sous la neige des jours.

Lumière de l’esprit, du cœur, de l’appel, quelquefois, à rejoindre la paix de l’oubli. Mais appel, avant tout, de l’irréductible nécessité de demeurer dans la clarté, trop souvent vacillante, de notre humanité.
Car c’est bien de cela dont il s’agit ici, à quoi s’appliquent ces nouvelles : porter cette clarté sur nos visages pour essuyer leur masque de pénombre et partager ce qui, se découvrant à nos regards, y persiste opiniâtrement de jour.
En fait, nous réappropriant ce terme emprunté au lexique de la croyance (à laquelle nous ne pouvons le laisser en capture – à son seul usage et profit), nous dirons qu’il y est question de « salut ». Non, bien entendu, dans le sens, religieux et métaphysique, où l’on évoque le « salut des âmes », mais dans une acception éthique, c’est-à-dire dans cet effort inviolable de l’esprit et du cœur qui, s’en remettant à eux-mêmes, tâchent d’y trouver les ressources de leur propre libération.
Car que ce soit dans le chagrin ou la douleur, dans l’inquiétude ou la poignance de leur vie, voire dans leur folie, les personnages (vrais ou inventés) qui traversent ces textes, ne se laissent jamais abattre du premier coup par le poids de l’épreuve. Tous, on le verra bien ici, ont d’abord pour projet de survivre, de se battre, ou de se débattre, mais ne peuvent le faire, ou ne consentent à le faire, qu’en se raccrochant (et parfois désespérément) à ce que les valeurs intransigeantes de l’amour offrent de plus précieux, cette attention sensible qu’on témoigne envers autrui, qui est aussi la volonté de s’éprouver dans l’autre et de s’y reconnaître.
C’est en cela que chacun d’eux, à sa manière, de manière parfois intuitive, de manière parfois résolue, et avec plus ou moins de succès, tâche de se « sauver » du tourment de ces contingences auxquelles notre sort d’humains se trouve confronté.
Mais certains personnages (de premier ou de second plan), comme coulant en eau profonde, se laissent entraîner dans la chute morale, se retrouvant alors perdus, clamans in deserto, et c’est alors du noir de leur détresse – et même en quelques cas de leur ignominie – que nous apparaît le côté le plus pathétique de leur humanité. Salauds, parfois, mais à jamais frères humains, oui, frères désespérément humains. Habitants d’un monde incendié par les feux de leur propre souffrance, n’ayant pas toujours la maîtrise des mots qui pourraient la nommer et dont même, parfois, ils n’ont pas la moindre conscience. C’est peut-être cela qu’on appelle l’enfer.

Et puis, allez, pour en finir, car il faut bien le dire enfin, histoire d’être tout à fait honnête avec les auteurs de ces textes : le lecteur ne manquera pas d’y trouver quelques plages et pages d’humour (noir ou grinçant, mordant ou quelquefois farcesque) puisque, comme chacun le sait, si « l’humour est la politesse du désespoir », il est aussi une forme de politesse à l’égard du lecteur. Comme une main tendue, un geste de complicité, une démarche nécessaire pour dédramatiser ce qui, maintenu ainsi à distance, s’allège de son poids et s’amuse à narguer ce que la vie prétend nous imposer de tyranniquement sérieux.

Michel Diaz

Un an de noyaux de cerises – Octobre 2014

Noyaux de cerise

Un an de noyaux de cerises – Relink éditions –
Recueil de poèmes de Sylvie Azéma-Prolonge lu par Michel Diaz.

Chronique publiée dans Chemins de traverse, N° 45, décembre 2014

 » Ça n’a pas de nom
Ça n’a pas de prix
Ça a fait son chemin »

« Ce sont ces trois vers, annonce la quatrième de couverture, qui pourraient être emblématiques de tout le recueil : une poésie buissonnière… Des vers vagabonds, courts ou longs, trop fous pour être enfermés dans une métrique stricte, des messages-offrandes, de jour ou de nuit, à toute heure, une écriture en zigzag, périlleuse parfois, l’acte poétique en chemin de traverse, une sorte d’ivresse. »

Sylvie Azéma-Prolonge nous offre un recueil tout entier composé de ce rythme ternaire qu’elle dit proche du haïku. Mais le haïku, au contraire, forme poétique très codifiée (même sous sa forme occidentale), obéissant à des règles de composition rigoureuse, prend toute sa dimension dans un rythme soumis à une métrique invariable à laquelle les vers ne dérogent jamais. En fait, si nous sommes loin de la forme stricte du haïku, nous n’en sommes pas trop éloignés dans l’esprit, dans la mesure où ces poèmes visent, ici aussi, à dire l’évanescence des choses, à traduire le passage fugace d’un sentiment, le vibrato d’une émotion. Ainsi :
« Au cœur du ciel noir
Le vent contre ma tempe
Douce première goutte sur ma peau »

ou :
« Il est là en face de moi, dans le train
Nous lisons le même livre
Et faisons comme si de rien n’était »

Ce recueil est composé de 366 courts poèmes écrits jour après jour, qui couvrent le temps d’une année, de juillet à juillet, et qui, datés à l’heure et à la minute près, semblent jaillir à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, comme si l’esprit qui les a conçus demeurait toujours en état de veille, prêt à fuser dans une image, et travaillait en même temps à se maintenir toujours dans cet « entre-deux » de la conscience si propice à la rêverie poétique et à l’émergence des mots.
Drôle (pas toujours si drôle que ça !) de petit livre qu’on peut lire dans tous les sens, du début à la fin, à rebours, de la fin au départ, qui se permet insolemment d’aller de l’observation concrète la plus terre à terre à l’évocation délicate d’un état d’âme, d’une notation réaliste et topographique à une réflexion qui prend forme de « cri intime », drôle de petit livre, oui, et qui, en nous, d’un texte à l’autre, imprime son sillon.
Ça a l’air de ne pas se prendre au sérieux pour mieux cacher que ça l’est vraiment. La vie y passe, jour après jour, en pointillés, ombre portée fuyante aux insaisissables contours avec, parfois, on le devine, des sanglots retenus, ou des gestes de nonchalance qui prennent des allures de bravade, de faux airs de ne pas y toucher, ou des mots qui se teintent d’accents d’ironie douce-amère :
« A gratter les murmures j’ai fait croûter
La peau du chagrin
Un bruit fort serait un baume »

Ça crache vers le ciel des noyaux de cerises comme on fait des ronds de fumée, tête renversée en arrière et yeux clos, ou comme on jette des graviers dans l’eau pour tromper l’ennui, la mélancolie, les chagrins ordinaires des jours, et on en reçoit parfois un dans l’œil. Car Sylvie Azéma-Prolonge nous rappelle qu’il n’est pas facile de
« Rester à hauteur d’homme
Dans la rythmique de l’été
A l’article de la vie »

Et elle use aussi, pour cela, de mots équilibristes posés sur le fil du rasoir, mots jongleurs, jonglés, jeux de mots qui s’amusent d’eux-mêmes ou bégaient, en allitérations ou onomatopées, car la vie est trop capricieuse et trop imprévisible pour être prise tout à fait au sérieux.
Mais quoi qu’on dise ou fasse, nous avons souvent l’occasion d’avoir le cœur gros, le regard et l’âme embués, et on ne sait pas toujours comment, ni où, ni auprès de qui s’abriter « les jours de grêle ».
Tout cela, en tout cas, mouline sa petite musique de nuit et de jour, qui passe de la pénombre à la lumière, et du grave à l’aigu d’un cri de bonheur échappé ou d’un rire qui dissimule le coup d’épingle des douleurs.

On est, dans ce drôle de petit livre, dans la chair même de l’existence et dans l’à-vif des sentiments, quelquefois en bordure d’abîme, le plus souvent, comme l’écrit l’auteure, « dans une zone indicible de rapprochement, d’achoppement. » Et, en effet, ces pages, nous rapprochent un peu plus de « l’autre », comme elles parlent de nous-mêmes qui portons, comme nous pouvons, nos fardeaux de misères et sommes pour nous-mêmes notre pierre d’achoppement… De nous-mêmes, c’est-à-dire aussi de ces joies minuscules qui font le bonheur d’être. Oui,
« Et si on se faisait une belle étoile
Un petit matin à la flamme bleue
D’un butane » ?

C’est cette tendre flamme bleue qui court d’une page à l’autre de ce recueil, trop discrète pour éclairer la nuit, mais suffisante pour y allumer une petite étoile.

Michel Diaz.


Brigitte Guilhot – Soluble – octobre 2014

Soluble Livre

SOLUBLE –  Editions de L’Ours blanc

Roman de Brigitte Guilhot  lu par Michel Diaz

Chronique publiée dans Chemins de traverse, N° 45, décembre 2014

L’amour est-il soluble dans le désespoir ?

La dernière fois que j’ai rencontré le poète Gérard Macé, il m’a posé cette question:
« Lisez-vous des romans ? » Je lis peu de romans, aussi n’ai-je pas hésité longtemps avant de lui répondre. « Il y a trop de mots là-dedans, vous ne trouvez pas ? » a-t-il poursuivi. Ce jugement sans appel n’était pas sans nuances pourtant. En effet, ce n’est pas la longueur d’un roman qui fait qu’il y a « trop de mots ». Un texte de quelques pages peut déjà en contenir beaucoup trop; il s’agit, bien évidemment, de toute autre chose. Il s’agit de ce que l’on fait de ces mots.

En cela, le roman de Brigitte Guilhot est un objet bien singulier. Par sa brièveté sans doute (110 pages), qui lui évite de se perdre en descriptions et digressions, mais singulier aussi par son mode de narration. Composé de six chapitres aussi rapides que nerveux, correspondant à six journées, tout entier porté par une narratrice qui s’exprime à la première personne, ce roman, que l’on peut lire comme un texte arraché au silence et écrit, semble-t-il, sur le fil du rasoir, comme « en état d’urgence », est un texte qui multiplie ellipses, raccourcis narratifs, contractions, non-dits, ruptures, pointillés, sauts d’un état de l’âme à l’autre… Dégraissé de toutes choses inutiles, il se rattache moins au genre traditionnel du roman qu’au script de cinéma ou au texte théâtral monologué que l’on envisagerait de transposer sur scène, dans sa tension dramatique et sa ferveur, sans presque rien y changer.

Si je parle d’ailleurs de « texte monologué », c’est pour mieux souligner la dimension « orale » qu’il contient. Cette parole, en effet, n’est pas celle du monologue intérieur. Retranscrite après coup par la narratrice, elle est essentiellement tournée vers un destinataire auquel elle désire que ses mots parviennent, auquel elle souhaite confier sa mémoire, lui faire, avant qu’il soit trop tard, cette confession que d’autres, peut-être, qualifieraient « d’inavouable ». « C’est pour cela, Enfant, que je décide de te confier cette histoire, pour que les flots d’amour se libèrent à travers toi au lieu de te retenir dans les filets sous-marins d’une transmission avortée. »

Objet singulier aussi, que cette « confession », parole que je serais tenté de dire écrite autant que « proférée », jetée à la volée contre les murs, envahissant l’espace en éclats et brisures, singulière offrande d’amour que ces mots transmis sous la menace de la maladie et de la mort, dans la mesure où ils ne mettent aucunement l’accent sur le développement conventionnel d’une intrigue, mais misent presque essentiellement sur des états émotionnels, sur les rapports du personnage à son environnement immédiat, au chat qui l’accompagne, au silence, aux bruits, à la vie sourde des objets, à ses états physiques et psychiques, à ses vertiges vénéneux, misent sur la montée de l’intensité dramatique qui parcourt ce texte d’un bout à l’autre, nous interdisant presque d’en interrompre le fil de la lecture que l’on voudrait faire tout d’une haleine.

Cette écriture « ramassée » tient peut-être au fait que l’auteure, qui pratique aussi le genre de la nouvelle et en connaît les codes, en emprunte les éléments qui font tout l’intérêt du genre: action centrée sur un seul événement, personnages peu nombreux, raccourcis littéraires, concentration des faits et des idées, intensité dans l’émotion, plongée brève, soudaine, profonde, dans la complexité des êtres et de la vie.

Le point de départ de l’histoire qui nous est racontée ici n’a pourtant, lui, rien de singulier. Il relève d’un schéma que la littérature (romanesque, théâtrale) ou le cinéma ont déjà maintes fois exploité et qui est celui du huis clos. La quatrième de couverture nous dit l’essentiel de ce qu’il est loisible d’imaginer avant d’aborder la lecture: « Prisonnière dans sa maison bloquée sous la neige en compagnie de son chat, une femme vient d’apprendre la mort de l’homme qu’elle a aimé avec passion. »

On pressent donc déjà que ces circonstances vont introduire une sourde menace extérieure, un tourment provoqué peut-être par les lieux mêmes où le personnage est reclus, situation propre à générer la montée d’un délire d’angoisse, d’une sorte de déraison, « la grande peur de la montagne » et de la solitude, la fièvre d’un esprit condamné à tourner en rond sur lui-même, désarroi augmenté ici par la perte de l’être aimé. Narration « ramassée » ai-je dit, elliptique, et, en effet, on ne saura jamais dans quelle région de montagne cette action se déroule, ce que Rita est venue faire dans cette maison isolée, en plein hiver, à 1780 mètres d’altitude, comme on apprendra peu de choses sur les événements qui ont provoqué sa rencontre avec son amant, le poète et récidiviste taulard Astérion, coupable d’on ne sait quoi, mort dans des circonstances dont on ne saura jamais rien non plus (et dont on doutera même qu’il est vraiment mort). Mais ce texte se démarque aussi de ceux auxquels nous pouvons faire d’abord référence par le parcours particulier que le personnage de Rita, la narratrice, accomplit en elle-même et qui débouche sur ce que l’on peut appeler une « révélation ».

Mais avant d’effleurer cet aspect du roman, qui en constitue la « clé de voûte » et la finalité, il convient d’évoquer le climat dans lequel nous plonge l’auteure. Ce ne sera pas trop déflorer l’histoire que de dire qu’Astérion le poète dont Rita est éperdument amoureuse fait une soudaine et imprévisible apparition dans la maison, forteresse ou blockhaus, surgissant du néant, au moment du petit déjeuner, sous la « forme » d’une voix entendue à la radio, puis s’installe dans les lieux qu’il investit sous l’aspect d’une mouche. C’est ce dont, en tout cas, Rita semble persuadée. Et ce dont l’auteure finit par nous persuader aussi. L’anima d’Astérion, ainsi réincarnée, n’en devient pas moins cependant une présence entêtante et persécutrice. Ce ton de dérision, qui flirte avec le fantastique ou, en tout cas, avec l’irrationnel, est celui même d’un récit qui nous entraîne dans les coulisses de nos délires, dans les plis et détours d’une conscience qui semble perdre les repères du réel, s’abandonner à une forme de folie, s’aventurer dans un labyrinthe d’émotions et de réflexions où elle trouvera le fil d’Ariane qui lui permettra d’émerger au jour autre qu’elle n’y était entrée, comme régénérée, lavée de ses douleurs et libre d’elle-même. Cheminement ardu et non exempt de souffrance, de reddition et de révolte conjuguées, car il nous est permis de comprendre qu’Astérion, amant de chair, homme de mots, être complexe à l’esprit torturé, n’aura jamais été peut-être pour Rita qu’une relation essentielle et insaisissable, une présence-absence, obsédante et « persécutrice », oui, et on aurait envie d’écrire un « pervers narcissique », usant et abusant de ses pouvoirs de séduction pour mieux maintenir l’autre dans sa soumission. Le récit tout entier sera donc traversé de ce double mouvement, contradiction terrible de l’esprit, déchirement du cœur, qui consistera autant, pour Rita, à essayer de conserver ce qui persiste en elle d’amour passionnel qu’à apprendre à haïr (et peut-être à tuer) pour mieux s’en libérer. Mais « on ne revient que brisé d’un amour d’une telle puissance. » Car l’amour fou, on le sait bien, ne peut être que destructeur, qui pose sur la bouche des amants le baiser de la mort.

Je parlais plus haut de « révélation », ne trouvant pas de terme plus approprié pour désigner ce qui, au terme de l’épreuve, après qu’elle a coulé dans les fonds de soi-même, se présente à Rita au détour de sa nuit comme un recommencement de lumière. Mais il lui faudra d’abord traverser l’expérience, insoutenable de douleur, où le temps se contracte et où, dans le miroir, face à face avec elle, lui apparaîtra son visage défiguré par les affres de la vieillesse.« J’ai baissé mon regard sur mes jambes nues dont je voyais pendre la peau. Mes cuisses blêmes et couperosées s’affaissaient comme mes seins que je n’osais pas regarder et dont je sentais le poids sur mon ventre distendu. » Ce seront là les ultimes salves de la vengeance dont usera « l’esprit » possessif d’Astérion, sa présence spectrale désireuse encore de s’accaparer de la morte- vivante, décharnée, mutilée, tondue et titubante, qu’il ne peut se résoudre à abandonner au-delà de sa propre mort. Combat sauvage. Il ne reste à Rita, pour retrouver un peu de lumière et d’air pur, qu’à s’attaquer, usant de ses dernières forces, aux murs de neige qui bloquent portes et fenêtres, c’est-à-dire aux derniers remparts au-delà desquels, elle le sait, la vie existe encore. Cela suffira-t-il à mettre fin à la séquestration de son corps et de sa pensée, à ce qui s’apparente à une agonie convulsive ?… « Des images et des voix me parvenaient d’un ailleurs dont je ne percevais ni les limites ni la consistance… Je tremblais des pieds à la tête et pourtant je n’avais plus peur. Des ombres se penchaient sur moi avec une immense empathie… C’est alors que je fus transpercée par le Faisceau de la Connaissance et que me parvint l’Illumination. […] Des litres d’eau et de sang transpiraient de ma peau. »

Je ne dirai rien de la fin du roman que l’auteure, nouvelliste aussi, je l’ai dit plus haut, nous ménage sous forme de chute. Il n’en reste pas moins à dire, qu’en lisant ces derniers chapitres, on ne peut s’empêcher de penser, à propos de Rita (Sainte Rita ?), à cette série de femmes en extase qu’a dessinées Ernest Pignon-Ernest sur lequel le vers de Gérard de Nerval, les soupirs de la sainte et les cris de la fée, a eu une résonnance particulière. Y voyant une référence à Thérèse d’Avila et à la sibylle de Cumes, il a aussi relu le Cantique des cantiques et s’est lancé dans la représentation de femmes en état de « grâce mystique », frappé par le mélange qu’elles offrent, dans leurs écrits, de sensualité exacerbée et de désir de désincarnation. Ce sont ainsi, outre Sainte Thérèse, les corps de Marie-Madeleine, de Marie de l’Incarnation ou de Catherine de Sienne qu’il nous donne à contempler. Corps tordus, décharnés par les privations, le manque de sommeil, l’élan vers le divin, « suant des litres d’eau et de sang », déformés par ce qui s’entremêle de pulsion sexuelle et de douleur physique.

On imagine bien, dans cette partie du roman où le corps de Rita se déchire dans ce combat contre elle-même, Ernest Pignon-Ernest la surprenant pour en dessiner ce qui, du personnage, se dissout dans les contorsions de l’extase amoureuse et les soubresauts de la lutte.

On trouvera, dans Soluble, ce mélange de « mots d’amour et de cruauté » portés à un degré d’incandescence qui nous fait dire encore que ce texte, dans sa brièveté, sûrement même grâce à elle, contient le condensé de la passion humaine.

Michel Diaz.

Chronique publiée dans CHEMINS DE TRAVERSE N° 45 – déc. 2014